Histoire de l'Académie royale des
inscriptions et belles lettres,
Académie des inscriptions & belles-lettres (France), Claude
Gros de Boze, Nicolas Fréret, Jean-Pierre de Bougainville, ...
I
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HISTOIRE
DE L'ACADEMIE ROYALE
DES INSCRIPTIONS
ET BELLES-LETTRES,
AVEC
Les Mémoires de Littérature tirés des RegiJIres de cette Académie,
depuis l'année M. DCCXLIX, jufques èr compris
l'année M. DCCLI.
TOME VINGT-TROISIEME.
A P A R I S,
DE L'IMPRIMERIE ROYALE.
M, DCCLVI.
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TABLE
P Ô U R
L'HISTOIRE. '
H I S T O I R F
Dci'Acadcmic Royale des Infcriptions& Belles-Lettres,
depuis l'année 1749, julques & compris
~Tan n ce 1 7 5 1 . ^~Page 1
C^sHangemcns arrivés dans la lifle des Académiciens, depuis
l'année 1 74. g , j a [que s & compris 1751- P.ige 9
HISTOIRE
Des Ouvrages de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles -Lettres.
Réflexions générales fur la nature de la Religion des Grecs, &
jur l'idée qu'on doit Je jormer de leur M\tholpye. 1 j
Recherches pour fenir à l'Iiifloire des Cyelopcs, des Daclyles, des
Telehines , des Curetés , des Cory hantes & des Cal/ires. 27
E'c/diràjfemens généraux fur les familles facerdotales de la
— •
Gn\c.
£JJai fur la chronologie générale de l'Ecriture. 6$
Article I. Temps écoutés depuis ta najffitnct d'Abraham Jujlju'à
ruine du Temple Je Jerujlilem. 6 6
A H T I C LE 11» Comparai/on des dynaflies collaréraUs de Juda
—j? d'IJrq'èl, pur t a; •port aux régna particuliers IX ccniem-
porai/u de part 4T d autre. 7 3
Google
TABLE.
Projet & Plan d'une hifloire générale de la Poefîe, chei les
peuples qui l'ont cultivée avec le plus de fuecès. 8 j
Hifloire abrégée de la Poëfie chez les Hébreux. 92
Suite des Obfen'ations & Correâiujis fur le texte êr la vcrfon du
premier livre d'Hérodote. 1 09
Des Embaumemens des E'gyptiens. 1 1 9
PREMIÈRE PARTIE. Sur les Afttmies en elles-mêmes. \ 10
' Seconde Partie. Sur les caijfes des Aîuinies , & fur Us
lieux où et/es étoïtnt conjtrvée*. 134.
Recherches fur les Miroirs des Amiens. 1 40
Sur la Féerie des Anciens, comparée à celle des Modernes. 1 44
Sur le paflage de Ttte-Uve qui donne l origine* des jeux Scé-
niques à Rome. 14^
Vues générales fur le temps où les Arts s introdui firent chez les
Volces ; & précis des révolutions que les mœurs, les coutumes
& la Religion de ces peuples ont éprouvées. 156
• •
Remarque fur le mot Banitus ou Barditus, dont il efl parlé dans
1 acite. 1 64
En quelle année le titre de Pater Patrie^?// donné à Augufle. 166
Ob/crvations fur l' Infeription RQMAE FEL/V/, qu'on lit ait
revers de quelques AléJaillcs ; & fur le temps ou le titre de
NOBIL1SS1MUS CAESAR commence à paraître fuTlës
monumens.
Remarques fur une Infeription d'Athènes, contenant quelques
particularités relatives au Cymnaje public de cette ville. 1 8 o
Explication d'une Infeription antique, fur le rétabiijfement de
/'Odeum d'Athènes, par un roi de Cappadoce. 1 89
Sur quelques antiquités de Périgueux. 301
Recherches fur les monnoies Braâéates. 211
Examen critique de 1' hifloire de Marie d'Arragon , femme
d'Uihon Hl. 2.20
y Google
TABLE
Conjectures fur la Reine Pédaugue , oit l'on recherche quelle
pouvoit être cette Reine, & à cette occafion , te qu'on doit
p enfer de plujicurs figures anciennes, prifcs jufgu'à préjcnt pour
des Jlatucs de Prunes ou de Prina'JJes de bran ce. 227
Sur ï origine de ï ancienne Chevalerie ér des anciens Romans. 2 3 6
Sur la langue vulgaire de la Gaule depuis Céfar jufqu'au règne
de Philippe Augufle. 244
Qbfervation fur la conformité du Grec vulgaire avec notre Langue.
2 5 o
Notice d'un manuferit François confervé dans la bibliothèque de
Sorbonne* 254
Defcription hifîorique & topographique de l'hôtel de Soijfons. 26 2
Notice d'un livre fingulicr & rare, intitulé, Dicaarchiae Hcnrici
régis ChrHlianilfimi progymnalmata» 27 i
Réflexions fur la vénalité des Charges en France. 278
Sur l'époque & les circonflances de la découverte du Café j
débitées par les Orientaux. 284
Conjecture fur ce qu'on appeloit Galère fabule du temps de
Charles IX. 290
Devifts faites par l'Académie. 29 1.
F I. O G F. S
Des Académiciens morts depuis Tannée m. Dccxlix,
jufqucs & compris M. DCCLI.
Eloge de M. Otter.
*9Z
E'hge de M. d'E'gly.
3°9
E'Ioge de M. biéret.
Eloge de JM. le Cardinal de Rohan*
33*
~ llj
T A B L E
POUR
LES MEMOIRES.
TOME VINGT-TROISIEME.
p
REM 1ER Mémoire dans lequel on ejjeùe Je concilier
Héroelote avec Cîéfias au fujet Je Ici monarchie des
Jrlèdes. Par M. de Boucain ville. Page, i
Article 1. Expofition abrégée- des récits d'Hérodote Ù"
de Ctèjias. 4»
ARTICLE II. E' numération des auteurs qui n'admettent
que le récit d ' Hérodote fur la monarchie des Afèdts. l I
ARTICLE III. E numération des E'crixains qui font un
mélange des écrits d'Hérodote if de Ctéfias. i 6
ARTICLE IV. Nouvelle hypothifh dans laquelle les deux
explications Je ccncilier.t Jans je conf-udre. 2 1
Differtation fur l'époque de la mort de Darius fils d'Hyfïafpe,
& Jur le commencement & la durée de Jou règne. Par M.
G 1BERT. 3 3
Obfervations fur la Chronique de Paros. P j r M . G i b r r t. 6 1
Mémoire fur l'ancien fyflème de la grande année. Par M/ DE
la Nauze. ITï
Défenfe d'Hérodote contre les aceufations de Plutarqttc. Troi-
îîème Mémoire, Où l'on expofe la méthode & le plan de
cet hiflorien. Par M. l'Abbé Geinoz. ioi
Mémoire fur la différence des Pelafges & des Hellènes. Par
M. DE LA N AU ZE. 115
*
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TABLE
Obfervations fur les deux déluges ou inondations d'Ogygès &
de Deucalion. Par M. Fréret. i 29
Mémoire fur les révolutions du commerce des îles Britanniques,
Troilicine Partie, Ou l'on ejjaie de montrer par des preuves
direâes , que les Grecs n'ont point fait le commerce de ces JjJcs
avant l'expédition de Jules Céjar. Par M. Melot. 1 49
Obfervations Jur les Oracles rendus par les ames des Morts.
Par M. Fréret. 174
Obfervations fur les rctueiîs de prédicTions écrites, qui portoient
le nom de Mujée , de Bacis & de la ôtbylle. Par
Fréret» 187
Diffcrtation fur la Pierre de la Mère des Dieux. Par M.
Fa lc on et. 2 1 3
Recherches fur le culte de Bacchus parmi les Grecs» Par M»
Fréret. 242
Recherches fur l'hifloire & l'efclavage des Hilotes. Par M»
Capperonniek. -271
De l' Architeélure ancienne. Par M. ïe Comte DE CAYLUS. 2S6
De la perfpeâive des Anciens. Par M. le Comte de Caylus.
320
Des Vafes dont les Anciens faifoient ufage dans les Feflins.
Par M» le Comte de Caylus. 342
Du Théâtre de G Scribonius Curbu. Par M. ïe Comte d e
Caylus. 3 69
^Remarques fur une infeription Grecque, trouvée par M. l'Abbé
/ 'vu rmont dans le temple d'Apollon Amycléen , & contenant
une li/le des prétrejjes de ce Dieu. Par M. l'Abbc 13 a r^
TH£L£M Y. 3^4
Additions ir Correct ion s pour le
Mémoire de M. le Comte DE Caylus fur
V Architecture antienne.
Page 2f i , ligne 1 2, & quand Diodore de Sicile , en
priant d'Apollon Pythien, ne tliroit p;ts que les Egyptiens,
&c. lifti, & quand nous ne ferions pa» aflurés par un grand
nombre d'auteurs que les Egyptiens ne réparaient jamais les
jambes de leurs Itatues , nou^ Ici ions convaincus , &c.
P. 297, h f, trouvé; life^. connu.
P. 299, à la fin de ta 2/f/ ligne, ajoute^ cette note. Depuis rc temps, le
voyage de Palniyie a paru. Les Anglob <;ui l'ont donne avec p us de dérail,
nous ont appris que les nvmumens fui lelquels on pounoit établir le goût
E'gyptien, (ont en trés-pciit nombre. La p.us grande magnificence de cette
ville, du moins ce IL- qui eft aujourd'hui la plus apparente , piroît élevée
fous le règne des Antonins, pendant que cette ville étoir li>us la domination
Romaine. C'elt du moins I idée que le goût de l'Architecture au:orifè. Les
Inli'ipiions dans la langue du p iys , dont M. l'abbé Barthélémy a li ingé-
nieufement retrouvé l'alphabet, nous en apprendont peut être davantage.
P. joo, l 4, dont je ne puis déterminer le temps ,
quoiqu'il y ait, &c. hfii, dont on peut déterminer le temps
en fuivant Diodore (liv. i.) quoiqu'il y ait, &c.
P. J02 . /. 27, voici ce que Paulânias dit; lifei, voici ce
que dilent Hérodote (h. il.) & Paufanias.
Même page, L 2$ , Euphormion; lifci, Euphorion,
HISTOIRE
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Iq^^IîMihM |lliliHllll'[liil|ilyiiii-i l l.i l
H ISTOIRE
D E
LAC ADEMI E ROYALE
DES INSCRIPTIONS
£ T
BELLES-LETTRES.
A n T que d'annoncer ce qui fait la matière des
volumes XXIII & XXIV, que nous publions
aujourd'hui, nous devons dire un mot fur l'objet
du volume XXII, qui paroît en même temps.
Ceft la Table alphabétique des matières con-
tenues dans l'Hifloire & les Mémoires de l'Académie, depuis
le tome XII jufqu'au XXL* inclufivement, comme le XI.e
volume eft la table des dix premiers. Selon ce plan , que nous
Hifl. Tome XXI IL , A
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.1 HisfoiRE de l'Académie Royale
nous ferons une loi de fui vie dans la fuite, ie corps entier
de nos Mémoires le trouvera partagé naturellement en efpèces
de derades, & chaque XI.e volume fera toujours la table des
dix précédens. Nous nous ibmmes conformés dans celle-ci,
autant que nous lavons pu, au plan de la première.
Les deux volumes XXIII & XXI V répondent aux années
1 749 > 1 7 5 ° & 1 7 5 1 • Dans 021 intervalle il s'eft pafle
quelques faits intéreflàns pour l'Académie, dont elle doit rendre
compte au public
On a vû dans notre Hifloire (vol. xvi.p. 2 & jj par quel
enchaînement de circonftances 1 impreiïion de nos Ménx>ires
avoit été retardée pendant plufieurs années. M. Fréret, Secré-
taire perpétuel, dont les infirmités avoient été la principale
caufë d'un retardement involontaire de fà part, mounit le 8
de mars 1 74p. M. le duc de S.* Aignan, Préfldcnt de l'année,
reçut le 2 2 du même mois, de M. le comte de Maurepas, une
lettre dont ie duplicata fut envoyé en même temps à M. le
marquis d'Argenfon, Vice-préfident, qui le communiqua deux
jours après à la Compagnie. Nous en donnerons ici ce qui
concerne le détail des arrangemens pris au lûjet de la place
de Secrétaire perpétuel, devenue vacante.
Sur le compte que j'ai rendu au Roi, Monfteur, des fujets
que l'Académie des Belles- Lettres propojc pour remplacer feu
M. Fréret, Sa Majeflé s'efl déterminée à nommer pour Secré-
taire perpétuel M. de Bougainville, en faveur de qui , malgré
la différence de l'âge ér de l'ancienneté , les voix fe font réunies.
Je lui ai écrit, pour lui marquer ce que Sa Majeflé Jouhaite qu'il
obferve dans l'exercice de fes nouvelles fondions.
Mais comme il y a huit années de Mémoires de l'Académie
à publier, & que M- de Bougainville auroit beaucoup de peine
à fe remettre au courant, Sa Majeflé a agréé l'offre que M. de
Foncemagne a faite de fe charger de la publication des Mémoires
de l'année 1741 & des fuivantes, jufques & compris 17^5»
de manière que M. de Bougainville commencera fon travail par
la rédaâion des Mémoires de l'année 174 <f.
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 3
Di confluence de cet arrangement il faut, Monfieur , que
l'Académie autorifc fpécialement M. de Bougainville' à retirer de
la fuccejfion de M. Fréret, non feulement tous les titres, regiflres,
Mémoires, livres, papiers & autres effets qui lui furent remis quand
il fut nommé Secrétaire de l'Académie, & dont il donna pour lors
une reconnoiffance en forme, mais encore tout ce qui cfl entré depuis
ce temps- là au dépôt du Secrétariat; dont & du tout il fera drejfé
un nouvel inventaire figné de lui, du Préfident ou Vicc-préfulent ,
ou, en leur abfence,du direcleurde l'Académie: lequel inventaire
fera triple, l'un pour mètre envoyé, fuivant l'ufage; l'autre pour
refier entre les mains de M. de Bougainville, & le troijième pour
fervirde décharge à la fuccejfion de M. Fréret, fi fes héritiers la
demandent; & M. de Bougainville remettrai M. de Foncemagne
tous les Mémoires des années qu'il fe charge de rédiger.
Quoique M. de Bougainville doive avoir le rang de Penfion-
notre, en qualité de Secrétaire, l'intention de Sa Majeflé efl
qu'on ne le remplace point dans l'ordre des AJfociés qu'Elle n'en
ait autrement ordonne , é^c .
M. de Foncemagne a rempli l'engagement que fon zèle
lui avoit fait contracter avec l'Académie, & c'eft à lui qu'elle
doit la réda&ion des volumes XVI & XVII. Il efl auteur
de la partie hiftorique qui forme les deux cens cinquante pre-
mières pages du XVI.e tome, comme M. de Boze feft de
tout ce qui porte le nom d'HiJîoire dans les quinze volumes
précédera ; 8c l'on comprend principalement fous ce nom, les
extraits de toutes les Diflêrtations qui ne font point imprimées
dans la partie des Mémoires. Cette Hilloire efl fpécialement
l'ouvrage du Secrétaire de l'Académie, auflî-bien que les Eloges
des Académiciens morts.
Les deux volumes donnes par M. de Foncemagne renfer-
ment les trois années 1 74 1 , 1 74a , 1 743 ; il fe di/pofoit à
continuer le même travail fur les deux années fiûvantes, lors-
qu'il fut nommé fous -gouverneur de M. le duc de Chartres.
Obligé de le coniâcrer tout entier à fes nouvelles fonctions ,
& n'ayant plus le loifir de rédiger nos Mémoires, U s'eft
I
4 Histoire de l'Académie Royale
vu dcs-lors clans la nécelïité de s'arrêter au miiieu de fôn
entrepriiè,*& de la laifîèr achever à M. de Bonga in ville, qui
le failant un devoir de marcher iur rês traces, &. d'imiter du
moins la diligence & lexaclimde de (on modèle, a publié,
dans le cours de l'année 17531 ^ vo^unies XV111, XIX
& XX, qui renferment. les années 1744, 1745» |74°'.
Les deux Clivantes font réunies dans le tome XXI, donné
au public en 1754. L'imprellion de ces lïx volumes, en quatre
ans, a rempli tout le vuide caufe par le retardement dont nous
avons parle plus haut, & nous elpérons que l'Académie lèra
bien -tôt remifè au courant.
L'année 1750 eft l'époque d'un nouveau règlement
obtenu par l'Académie, & dont elle avoit befoin pour aliûrer
fon état , & pour fixer invariablement fâ forme à l'avenir. Ce
règlement, qu'elle regarde comme une nouvelle preuve des
bontés du Roi, & de la protection qu'il accorde aux Lettres, eft
un fupplément à lès anciens Statuts. Comme elle les a publiés
dans les volumes précédais, & que d'ailleurs ils font imprimés
à la tête de fon Hiftoire, donnée par M. de Boze en trois
volumes in- 1 2, elle a cm devoir aufTi le faire connoître au
public. Voici en peu de mots quel en eft l'objet.
L'Académie, fuivant fès ftatuts, n'eft compofêe que de
quarante Académiciens, diftinguésen trois clafîès; dix Hono-
raires , dix Penfionnaires & vingt Aflôciés. Jufqu en 1 7 1 5
elle n'avoit point eu d'Aflociés- Etrangers; mais ils fè font
depuis introduits dans fon corps; & le nombre s'en étoit mul-
tiplié fous difTérens titres, au point d'excéder bien-tôt la pro-
portion qui doit être entre les clafîès de l'Académie.
Cet inconvénient réfultoit de ce que la diftribution de ces
titres n'avoit jamais été faite d'après un plan fixe; mais que
les places avoient été créées à mefîire qu'il fè préfentoit des
fùjets. Infënfiblement il s'étoit formé des clafîès d' Honoraires-
E'trangers, de Correfpondans-Honoraires, d ' Affoàés-Correfpon-
dans, d' Ajfociés- Libres , de Cotre fpondans- Etrangers ; & rien
n'étoit fixé dans chacune de ces cinq clafîès nouvelles. Le nom-
bre de ceux qui pouvaient y être admis n'étoit pas plus limité
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des Inscriptions et Belles-Lettres» 7
crue leurs droits. Il devenoit ellèntiel de remédier à ce delôr-
die. M. le comte d'Argenlon , dans le département duquel
I* Académie avoit pafîé en 1740, entra dans Tes vues à cet
égard, l e Mémoiie quelle lui fit présenter, après une mûre
délibération, renfèrmoit i'expofe de fes motifs, qui déter-
minèrent le Roi à lui accorder le règlement dont voici la
teneur. Ce fut M. le marquis d'Argenlon , préfident de
l'Académie, cjui le lui communiqua par ordre de Sa Majefté,
avec la lettre fuivame, qu'il avoit reçue de M. /on frère à
ce lûjet.
LETTRE de Monfieur le comte d'Aryen fou à Motijîeur
le marquis d' Argenfon , prèfident de l'Académie,
A Vcrfàillcs, le 10 Mai 1750.
J'a I , Monfieur, rendu compte au Roi de la délibération prife
par i 'Académie des Belles- Lettres le du mois dernier, au
fujet des cinq clajjes d'Académiciens qui fe font fuccejfivcment
introduites dans cette Compagnie, indépendamment des trois dont
elle étoit originairement compofée. Sa Majefé a parfaitement fenti
que comme ces nouvelles clajjes ont étéjorméts fans partir d'aucun
plan fixe , il ne pouvoit en réfulter que des incoméniens également
contraires à l'avantage de l'Académie & an progrès des Lettres;
ir qu'il et oit important de les prévenir en donnant une forme
invariable à l'Académie, & lui confervant cependant les moyens
d'entretenir toutes les Lorrefpondances quelle jugera néccjjaires.
C'efl à quoi Elle a pourvu par un règlement qui efi entièrement
relatif aux vues de l'Académie, & qui doit être pour cette Com-
pagnie une marque de la proteâbn particulière dent Sa Majiflé
l'honore. J'ai l'honneur de vous envoyer ce règlement , parce qu'il
convient que ce foit par vos mains que l'Académie le reçoive.
Je fuis avec un parfait attachement, Monfieur, votre très -humble
& très-obeiffant ferviteur.
Signé M.. P. DE VOYER d'ArGENSON*
Aiij
6 Histoire de l'Académie Royale
Copie du Règlement énoncé dans la Lettre précédente.
DE PAR LE ROI.
Sa Majesté s étant fait rendre compte de i état actuel de
fon Académie des Inlcriptions & Belles-Lettres, Eiie a reconnu
qu'indépendamment des trois dalles d'Académiciens qui com-
posent le corps de cette Compagnie dans (on inflitulion, ii
s'y en eft formé cinq nouvelles, parce que la nécelfité d'établir
des conelpondances , ou d'autres motifs ont engagé, dans les
occafions qui s'en font préfentées, à admettre, à différais titres,
des regnicoles non domiciliés à Paris, ou même des Etrangers,
iàns qu'il y ait eu julqu'ici de plan fixe pour ces admiffions,
ni de règles pour en déterminer le nombre ou les prérogatives.
Et Sa Majelté voulant prévenir, fuivant le vœu de l'Académie,
les inconvéniens qui peuvent naître dune pareille confufion ,
donner une forme (table à l'Académie, & lui conferver ai
même temps les moyens d'entretenir des correfpondances
utiles aux progrès des Lettres; Elle a ordonné & ordonne
ce qui fuit.
Article I.
Le corps de l'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres fera toujours compofé, comme par le padè', de qua-
rante Académiciens diftingués en trois clalîcs, lavoir, de dix
Honoraires, de dix Paifionnaires 6c de vingt Auociés,
I L
Les cinq autres cïaflês qui s'y font (ûcceflivemait intro-
duites, fous les titres d'Honoraires-Etrangers, de Correlpon-
dans- Honoraires, d'Afiociés- Libres, d'At1bciés-Correfîx>ndaiis
& de Correlpondans-Etrangers, feront & demeureront éteintes
& fupprimées pour l'avenir; & il leur fera lûbftitué une feule
& unique dalle de douze Académiciens libres, dont quatre
ièront regnicoles, non domiciliés à Paris, & huit Etrangas.
I I L
Le rang de ces nouveaux Académiciens fera réglé entre
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 7
eux par l'ancienneté de leur réception, fans difiinclion d'âge,
d'état, de qualité, ni de demeure.
1 V.
Lorsqu'ils aflifteront aux aflèmbîées de l'Académie, ils
prendront place fur le banc des Penfionnaires & des Aflociés:
& dans le cas où il fe trouverait rempli, ils pourront fe placer
dans l'intérieur, près de la table de marbre.
V.
To u te voix leur fera interdite, lôit dans les élections, lôit
dans les affaires de l'Académie, & ceux même d'entre eux
qui viendront à Paris pour y fixer leur demeure, perdront
dès Fmftara de leur établiflèment la place qu'ils occupoient
dans l'Académie, fans elpérance de retour.
V I.
L'Académie pourra cependant, à l'exemple de ce qui
s'eft toujours pratiqué dans l'Académie Royale des Sciences,
délivrer des lettres de fimple correfpondaiice, qui ne donneront
à ceux qui les obtiendront, ni Je titre d'Académicien, m même
le droit de féance dans les aiTemblées.
V I I.
La formation de la nouvelle claflè créée ci deflûs, ne devant
avoir lieu qu'à mefîire que les autres /éteindront, tous ceux
qui font actuellement agrégés à l'Académie, iôus quelque titre
que ce lôit, demeureront en poffefTion de leurs titres, à moîirs
2u'ils n'y renoncent volontairement pour entrer dans les vues
e l'Académie.
V I ï I.
Nul (feux ne pourra à l'avenir prétendre à donner là voix
dans les aflèmbîées de l'Académie, dans quelque cas & fous
quelque prétexte que ce fôiu.Sa Majefté excepte toutefois de
cette di/jxrfition le fieur préfident de Noinviile, qui en confèr-
vant ù qualité d'Aflocié-Libre, qu'il aobtenue comme fondateur
du prix Littéraire, continuera de jouir de toutes les prérogatives
qui y lônt attachées, & nommément du droit de fuffrage.
8 Histoire de l'Académie Royale
I X.
Veut & ordonne Sa Majefté que le préfent Règlement
. Ibit garde & oblêrvé dans tout ion contenu , & qu'afin qu'on
ne puilîè en prétendre caulê d'ignorance, il /oit lu dans une
allèmblée générale de l'Académie, qui lera convoquée à cet
effet, & inléré enlûite dans lès regiftres, pour y avoir recours
toutes les fois qu'il en lêra beloin. Fait à Verlailles, le neuf
Mai mil iêpt cent cinquante. Signe LOUIS Et plus bas,
M. P. DE VOYER D'ARGENSON.
On voit qu'en conlequence de ce nouveau Règlement,
l' Académie doit être à l'avenir compo/èe de quatre clafîes,
dont la dernière efl également ouverte aux Etrangers 6*c aux
regnicoles, lous le titre d'Académiciens-Libres.
I L nous refle à rendre compte des fùjets de Prix donnés
pendant les années 1749, 1750, 175 1.
Le fujet du Prix pour l'année 1 740 , étoit : L'état des
Sciences en France fous le règne de Louis XI.
Le Prix fut remporté par M. l'abbé de Gualèo, Membre
de l'Académie de Cortone, auteur des pièces couronnées en
1746 & 1747.
L'Académie propolâ, pour le fujet du Prix de I année 1750;
J'examen de la queltion iuivante: Quelle fut l'autorité du Sénat
Romain fur les colonies Romaines, comparée avec l'autorité des
métropoles Grecques fur leurs colonies !
La pièce à laquelle le Prix fut adjugé a pour auteur M. l'abbé
CaHier, Bachelier en Théologie.
Le fujet propole pour le prix de l'année 1 7 5 1 , confiftoit
à examiner: Quelle a été parmi les hommes l'origine de l' Apo-
logie judiciaire! Qifcls furent, chei les différais peuples de
l'Antiquité, les principes de cette prétendue Science! Quels en ont
été les progrès jufquà la mort de Jules Céfar! Et quel rapport
on luifuppofoit avec les affaires publiques & particulières.
Le Prix a encore été remporté par M. l'abbé Carlier.
CHANGEMENT
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des Inscriptions et Belles -Lettres. o
CHANGE MENS arrhes dans la Lifte des
Académiciens, depuis Vannée J74?, jufques &
compris iy$ /.
En MDCCXLIX.
M. le Cardinal de Rohan, Académicien-Honoraire, mou-
rut, & fut remplace par M. le comte d'Argenfon, qui étoit
déjà fûrnuméraire dans cette clafîë.
M. Otter, mort l'année précédente, eut pour fucceflêur,
dans la clatfe des Aflôciés, M. Capperonnier , ProfefTeur en
langue Grecque au collège Royal.
M. Fréret, Penfionnaire, Secrétaire perpétuel & Trélôrier
de l'Académie mourut; M. Bonamy fut élu Penfionnaire à
fa place, & M. de Bougainville , Afibcjé, lui fuccéda dans
celle de Secrétaire perpétuel & de Ti éforier.
La place d'Afibcié, vacante par la promotion de M. Bonamy,
a été remplie par M. Ménard.
Le décès de M. d'Egly, Aflbcié, fit encore vaquer une
place à l'Académie; M. Bénin de Blagny, Tréforier général
des parties caluelles, a été nommé pour la remplir.
Dans le cours de la même année M. le Baron de ZuHauben ,
M. Peyflônel, conful de Fonce à Smyme, M. l'abbé de
Gua/co & M. Askew, de la Société Royale de Londres, ont été
nommés Aiîbcies-Libres de l'Académie, fous difTérens titres.
En M D C C L I.
L'Académie a perdu M. Turgot, Confeiiler d'Etat 6k l'un
de fes Honoraires: il a été remplacé par M. Bignon, Bibliothé-
caire du Roi, & l'un des quarante de l'Académie Francoilè.
Nous terminerons cet article hiftorique par une lifte des '
Académiciens qui formoient la Compagnie à la fin de 17 5 1.
Comme elle nous paraît néceflàire pour renouveler de temps
en temps le tableau de l'Académie, nous croyons à propos de
la répéter déformais de dix en dix tomes, en la mettant à la tête
du volume qui fûivra immédiatement chaque volume des tables,
Hifl. Tome XXI 11. B
jo Histoire de l'Académie Royale
L ISTE de l'Académie Royale des Infcriptions if
Belles -Lettres, en ty^i.
ACADEMICIENS-HONORAIRES*
Mejfieurs,
173 2. Paul-Hippolyte de Beauvilliers, Duc de
S.1 Aignan, Pair de France, Chevalier des Ordres du Roi,
& l'un des quarante de i' Académie Françoi/ê.
1733. René- Louis de Voyer de Paulmy, Marquis
ci^Argenlbn , Miniftrc d'Etat, Commandeur & Grand-Croix
de l'Ordre Royal & Militaire de S.1 Louis.
1736. Jean-Frédéric Phelypeaux, Comte de
Maurepas^ Miniftre d'Etat, Honoraire de l'Académie des
Sciences.
174.1. Jean -François Boyer, ancien Evêque de
Mirepoix, ci -devant précepteur de M.8r le Dauphin, l'un
des quarante de l'Académie Françoi/è, & Honoraire de celle
des Sciences.
1741. Anne-Claude-Philippe de Thubieres de
Grimoard de Pestel de Lévy , Comte de Caylus ,
Marquis de Sternay, Baron de Braniâc, Corilêiller né d'hon-
neur au Parlement de Toulouiê, Honoraire de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture.
1743. Henri - Charles Arnaud de Pomponne;
Chancelier des Ordres du Roi, Doyen du Conlêil, Abbé
de S.1 Médard de Soiflbns.
1743. Chrétien-Guillaume de Lamoignon,
Préfident à Mortier Honoraire, Commandeur & Grand-
Croix de l'Ordre Royal & Militaire de S.* Louis.
1744. Louis-Jules-Barbon Mazarini Mancinj;
Duc de Nivemois & Donziois, Pair de France, Grand
d'Efpagne de la première Clarté, Prince du S.' Empire,
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des Inscriptions et Belles-Lettres. i r
Noble Vénitien, Chevalier des Ordres du Roi, & l'un des
quarante de i' Académie Françoilè.
1749. Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, Comte
<FArgenlon, Miniftre & Secrétaire d'Etat, Commandeur &
Grand-Croix de l'Ordre Royal & Militaire de S.1 Louis, Grand-
Maître & Surintendant général des courriers, portes & relais
de France, & Honoraire de l'Académie Royale des Sciences.
175 1. Armand-Jérôme Bicnon, Conlèiller du
Roi en lès Conlèils, Maître des Requêtes ordinaire de (on
Hôtel, Bibliothécaire du Roi, & l'un des quarante de l'Aca-
démie Françoilè.
PENSIONNAIRES.
Mejfieurs ,
1705. Claude Gros de Boze, garde des Médailles
du cabinet du Roi, Intendant des devifes des édifices Royaux,
ancien Secrétaire perpétuel de l'Académie, & l'un des qua-
rante de l'Académie Françoilè.
171 1. Elie Blanchard.
171 1. Jacques Hardion, garde des livres du cabinet
du Roi, & l'un des quarante de l'Académie Françoilè.
17 14. Louis-François de Fontenu, Docteur en
Théologie.
171 5. Claude Sallier, l'un des quarante de l'Aca-
démie Françoilè, de la Société Royale de Londres & de
l'Académie de Berlin , Profeflèur Royal pour l'Hébreu , &
garde de la Bibliothèque du Roi.
17 17. Camille Falconet, Doéleuren Médecine de
la Faculté de Paris, & Médecin confuitant du Roi.
1722. Etienne Laureault de Fonce magne, l'un
des quarante de l'Académie Françoilè.
1722. Denys-François Secousse, ancien Avocat
en Parlement.
Bij
12 Histoire de l'Académie Royale
1724- Jean-Baptiste de la Curne deS.tb Palaye^
1727. Pierre Nicolas Bonamy, Hiftoriographe de
la ville de Paris.
1746. Jean -Pierre de Boug ain ville , Secrétaire
perpétuel & Tréfbrier de l'Académie, Aûocié de l'Académie
de Cortone,
173 6". M. Edme Bouchardon, de rAcadémie Royale
tîe Peinture & Sculpture , Sculpteur ordinaire du Roi, Deffi-
nateur de l'Académie.
PENSIONNAIRE-VETERAN.
1710. M. Louis Racine.
ASSOCIES.
Meffieurs,
1727. René Vatry, Piofeneur Royal en langue Grec-
que, & In/pecleur du collège Royal.
172p. Louis de la Nauze, de la Société Royale de
Londres.
1733. Jean- François du Resnel, Abbé de
Sept- fontaines, iun des quarante de l'Académie Françoifê;
1735. François Geinoz.
1737. Guillaume Nicolay^
173 8. Anicet Melot, garde de la Bibliothèque du Roi.
1739. Charles Duclos, Hifloriographe de France,
& l'un des quarante de l'Académie Françoifê.
1740. Jean Lebeuf, Chanoine & Sous-Chantre delà
Cathédrale d'Auxerre.-
1742. Jean-Philippe-René de la Bléterie,.
Profeneur d'éloquence au collège Royal.
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-
des Inscriptions et Belles -Lettres* jy.
1743. Pierre-Alexandre L£vesque de la
Ravaliere.
ï744. Augustin Belley, Prêtre, Licentié de la faculté
de Théologie de Paris, Secrétaire ordinaire de AU' le Duc
d'Orléans.
1744. Jean-Basile-Paschal Fenel, Chanoine de
legliiê Métropolitaine de Sens.
1746. Joseph-Balthazar Gibert, Avocat au
Parlement
1747. Jean-Pierre Tercier, premier Commis des
affaires étrangères.
1747. Jean-Jacques Barthélémy, Prieur de
Courçay.
1748. Charles Lebeau, Profeflêur d'éloquence en
l'Umverlité de Paris & au collège Royal.
1749. Jean Capperonnier, Profeflèur Royaf en
langue Grecque.
174p. Léon Ménard, Conlêiller au Préfidial de
Nîmes.
1749. Auguste-Louis Bertin de BLAGNY,Tréiôrie*
général des parties calùelles.
ASSOCIES-VETERANS.
Mejficurs ,
1701. Bernard de Fontenelle, Doyen de
^Académie Françoife, ancien Secrétaire perpétuel de l'Aca-
démie des Sciences, de la Société Royale de Londres, & de
l'Académie de Berlin.
1706. Nicolas Boindin, Procureur du Roi au bureau*
des Fimnces de la généralité de Paris.
1728. Etienne de Canaylv
Biij
14 Histoire de l'Académie Royale, 5cc
ASSOCIE- LIBRE.
1733. M. Jacques-Blrnard Durey deNoinville,
ancien Maître des Requêtes, & Préfident-Honoraire du grand
ConfeiL
ASSOCIES-CORRESPONDANS-HONORAIRES.
Meffîeurs ,
1736. Bon, ancien premier Préfident de la Chambre
-des Comptes & Cour des Aides de Montpellier.
1743. Venuti, ancien Abbé de Clérac.
1746. De Brosses, Préfident à Mortier du Parlement
de Dijon.
1749. Le Baron de Zurlauben, Capitaine au Régi-
ment des Gardes -Suifles, & Brigadier des Armées du RoL
ACADEMICIENS-LIBRES.
Mejfieurs,
1729. Schoepflin, Hiftoriographedu Roi & Profefleur
d'Hiftoire.
1749. Peyssonel, Confùl de France à Smyme.
1749. Askew, de ia Société Royale de Londres.
HONORAIRES- ETRANGER S.
Mejfieurs ,
1734. Le Marquis Maffey.
1743. Le Cardinal Quirini, Evêque de Brelch, &
Bibliothécaire du Vatican.
1745. Le Comte de Ciantar.
1 749. L'Abbé de Guasco, de l'Académie de Cortone.
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HISTOIRE
DES
OUVRAGES
D E
L'ACADEMIE ROYALE
DES INSCRIPTIONS
E T
BELLES-LETTRES.
REFLEXIONS
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 17
REFLEXIONS GENERALES
SUR LA NATURE
DE LA RELIGION DES GRECS,
Et fur l*idée qu'on doit fe former de leur Mythologie.
L'Etude de la mythologie Grecque & la connoiflànce
au moins fuperfîcielle de ces fiction* lâns nombre, qu'on
regarde comme l'hiftoire des temps héroïques, eft néceflàire
aux Poètes , aux Peintres , & généralement à tous ceux dont
l'objet eft d'embellir la Nature & de plaire à l'imagination.
La Fable eft le patrimoine des Arts ; c'eft une fource inépui- •
lâble d'idées ingénieurs, d'images riantes, de iûjets intéreflàns,
d'allégories, d'emblèmes, dont l'ufàge plus ou moins heureux
dépend du goût 6c du génie. Tout agit, tout refpire dans ce
monde enchanté, où les êtres intellectuels ont des corps, où
les êtres matériels (ont animés, où les campagnes , les forêts,
les Heuves, les élémens ont leurs divinités particulières. Per-
ionnages chimériques ; mais le rôle qu'ils jouent dans les
ouvrages des anciens Poètes, & les fréquentes allufions des
Poètes modernes , les ont prefque réalifês pour nous. Nos yeux
y /ont familiarifes au point que nous avons peine à les regarder
comme des êtres imaginaires. On lé perfuade que leur hiftoire
eft le tableau défiguré des évènemens du premier âge : on
veut y trouver une fuite, une liaifôn, une vrai-fêmblance quelle
n'a pas. La Critique croit faire afîez de dépouiller les faits
de cette efpèce d'un merveilleux fbuvent abfùrde, & d'en
lâcrifier les détails pour en confêrver le fonds. Il lui fûftit
d'avoir réduit les Dieux au fimple rang de héros, & les héros
au rang des hommes, pour fe croire en droit de défendre
leur exiftence, quoiqu'il foit aile de prouver que de tous les
Dieux du paganifme, Hercule, Caltor çk Pollux font les
H$. Tome XXI IL C
18 Histoire de l'Académie Royale
feuls qui aient été véritablement des hommes. Evhémère,
auteur de celte hypothèfe, qui fippoit les fondemens de la
religion populaire en paroifîànt l'expliquer, eut dans l'antiquité
même un grand nombre de partifàns ; & la foule des mo-
dernes s'eft rangée de (on avis. Prefque tous njs Mythologiftes,
peu d'accord entre eux à l'égard des explications de détail, le
réunirent en fiveur d'un principe que la plupart fuppofent
comme inconteftable. C'cft le point commun d'où ils partent;
& leurs (yftèmes, malgré les contrariétés qui les diftinguent,
font tous des édifices conitruits fur la même ba(ê , avec les
mêmes matériaux combinés différemment. Par- tout on voit
dominer l'Evhéméiifme, commenté d'une manière plus ou
moins plaulible.
11 faut avouer que cette réduction du merveilleux au
naturel efl une des clefs de la mythologie Grecque; mais
cette clef n'eft ni la feule, ni la plus importante. Les Grecs,
' dit Strabon , étoient dans l'ufâge de propofer fous l'enveloppe
des fables 6c des allégories, les idées qu'ils avoient, non
feulement fur la Phyfique & fur les autres objets relatifs à la
Nature &. à la Philofophie, mais encore fur les faits de leur
ancienne Hiftoire.
Ce paflige indique une différence efîèntielle entre les di-
verfes efpcces de fictions qui formoient le corps de la Fable.
Il en réfulte que les unes avoient rapport à la phyfique géné-
rale ; que les autres exprimoient des idées métaphyliques par
des images fênfibles; que plufieurs enfin confervoient quelques
traces îles premières traditions. Celles de cette troifième clafîè
étoient les feules hiftoriques; & ce (ont les feules qu'il foit
permis à la faine Critique de lier avec les faits connus des temps
poftérieurs. Elle peut & doit y rétablir l'ordre, y chercher
un enchaînement conforme à ce que nous lavons de certain
ou de vrai- femblable fer l'origine & le mélange des peuples,
en dégager le fonds des circorrflances étrangères qui l'ont déna-
turé d'âge en âge; lenvifager, en un mot, comme une intro-
duction à l'hiftoire de l'antiquité. Les ficlions de cette claflè
ont un caractère propre, qui les diflingue de celles dont le
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des Inscriptions et Belles-Lettres, 19
Tonds efl myflagogîque ou philofophique. Ces dernières
alTeinblage confits de merveilles & dabfurdités, doivent être
reléguées dans le cahos d'où l 'efprit de fyftème a prétendu
vainement les tirer. Elles peuvent de là fournir aux Poètes
des images & des allégories. D'ailleurs le fjxxtacle qu'elles
offrent à nos réflexions, tout étrange qu'il eft, nous inflruit
par la bizarrerie même. On y fuit la marche de l'efprit humain;
on y découvre la trempe du génie national des Grecs. Ils
eurent l'art d'imaginer, le talent de peindre & le bonheur de
fentir; mais par un amour déréglé d'eux-mêmes & du mer-
veilleux, ils abusèrent de ces heureux dons de la Nature. Vains,
légers, voluptueux & crédules, ils adoptèrent aux dépens des
mœurs 8c de la raifbn, tout ce qui pouvoit autorifèr la licence,
flatter l'orgueil, & donner carrière aux fpéculations méta-
phyfiques. La nature du polythéifme, tolérant par eflênce,
permettoit l'introduction des cultes éuangers ; & bien -tôt
ces cultes naturalifes dans la Grèce s'incorporoient aux rites
anciens. Les dogmes & les ufâges confondus enfêmble, for-
moient un tout dont les parties originairement peu d'accord
entre elles, n'éteient parvenues à fê concilier qu'à force d'expli-
cations 6V de changemens faits de part & d'autre. Les com-
binaifons par-tout arbimiires & fufceptibles de variétés fàns
nombre fê diverfifloient , fê multiplioient à l'infini fuivant
les lieux, les circonftances & les intérêts. Les révolutions
fucceffivement arrivées dans les différentes contrées de la Grèce,
Je mélange de les habitans, la diverfité de leur origine, leur
commerce avec les Nations étrangères, l'ignorance du peuple,
le fanatifme &. la fourberie des Prêtres, la fubtilité des Méta-
phyficiens, le caprice des Poètes, les méprifês des étymologiftes,
l'hyperbole fi familière aux enthoufiafles de toute efpèce, la
fingularité des cérémonies, le fêcret des my Itères, l'illufîon des
prefliges , tout influoit à l'envi fur le fonds , fur la forme ,
fur toutes les branches de la Mythologie. C'étoit un champ
vague, mais immenlê 6k fertile, ouvert indifféremment à
tous, que chacun s'approprioit, où chacun prenoit & fbn gré
l'eflôr, fans fubordination , fins concert, fans cette intelligence
Cij
20 Histoire de l'Académie Royale
mutuelle qui produit l'uniformité. Chaque pays, chaque terri-
toire a voit (es Dieux, lès erreurs, lés pratiques religieulès,
coriime lès loix & lès coutumes. .La môme divinité changeoit
de noms, d'attributs , de fonctions en changeant de temple; elle
perdoit dans une ville ce qu'elle avoit ulurpé dans une autre.
Tant d'opinions diverlês en circulant de lieux en lieux, en le
perpétuant de fiècles en ficelés, s'entre-choquoient, le mêloient,
iê leparoient enfui te pour lé rejoindre plus loin; & tantôt alliées p
tantôt contraires, elles s'arrangeoient réciproquement de mille
& mille façons différentes : comme la multitude des atomes
éparlè d ;ns le vuide le diftribue, fuivant Epicure, en corps
de toute efpèce, compofés, organilcs, détruits par le halard.
Ce tableau , dont il (êroit aile de juftifier chaque trait par
une multitude d'exemples, furfit pour montrer qu'on ne doit
pas, à beaucoup près, traiter la Mythologie comme l'Hiftoire;
que prétendre y trouver par -tout des fûts, & des faits liés
enlêmble & revêtus de circonftances vrai-lèmblables, ce lêroit
fubllituer un nouveau lyftème hiftorique à celui que nous ont
tranlmis, fur le premier âge de la Grèce, des Ecrivains tel*
u'Hérodote & Thucydide, témoins plus croyables, lorlqu'ils
épolênt des antiquités de leur Nation, que des Mythologues
modernes à leur égard, compilateurs lans critique & lans goût,
ou même que des Poètes dont le privilège eft de feindre lans
avoir l'intention de tromper.
La Fable n'eft point un tout compofé de prties corref
pondantes: c'eft un corps informe, irrégulier, mais agréable
dans les détails; c'eft le mélange confus des longes de l'imagi-
nation, des rêves de la philolôphie, & des débris de l'an-
cienne hiftoire. L'anaiylê en eft impolfible : du moins ne par-
viendra-t-on jamais à une décompofition allez lavante pour
être en état de démêler l'origine de chaque fiction, moins
encore celle de tous les détails dont chaque fiction eft 1 auem-
blage. La Théogonie d'Héfiode & d'Homère eft le fonds fur
lequel ont travaillé depuis tous les Théologiens du paganifme,
e'eft-à-diie les Prêtres, les Poètes & les Philofophes. Mais
à force de fui charger ce fonds, & de le défigurer même en
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 21
Fembeliiflànt , ils l'ont rendu méconnoiflàble ; & faute de
monumens, nous ne pouvons déterminer avec précifion ce
que la Fable doit à tel ou tel Poëte en particulier; ce qui
en appartient à tel ou tel peuple, à t:lle ou telle époque.
Mais ce qu'on entreprendrait envain par rapport à fa
Mythologie entière, peut s'exécuter avec (ucccs à l'égard de
quelques points où la vérité (ê trouve jointe à la fable, de
manière qu'on peut encoie aujourd'hui les démêler l une de
l'autre. Quelques principes fimples, mais lumineux, nous fer-
vent à diftinguer l'hiftoire des Dieux de la Grèce d'avec leur
légende. M. Fréret, qui, dans fes recherches fur la Mytho-
logie, avoit pour but principal la connoiflànce des antiquités
hiftoriques, ne s'eft jamais écarté de ces principes, dont il a
£iit l'application à quelques-unes des opinions religieulês des
Grecs. Tei eft entre autres le culte de Bacchus, qui fait le fujet
d'une de lés Diflêrtations inierées dans ce volume, p. 242
de la partie des Mémoires. II avoit examiné dans le même
efprit tout ce qui concerne les Cyclopes, les dactyles Idéens,
les Telchines , les Curètes , les Corybantes & les Cabires.
Avant que d'expolêr fès vues fùr chacun de ces points, qui
feront la matière d'autant d'articles fêparés, dont celui-ci n'eft
que le préliminaire, nous renvoyons le lecteur à ce qu'il dit
Kir le tyftèmc de la religion Grecque dans le Mémoire que
nous venons de citer; & ce que nous ajouterons ici n'en fera
que le fùpplément.
Le fyftème de la Religion a changé plufleurs fois dans la
Grèce. Le culte des anciennes divinités y fut comme aboli
pour faire place à celui des nouveaux Dieux, qui le rempte-
çoient à l'info d'eux -mènes & de leurs adorateurs , par des
échanges & des ufurpations réciproques. L'hiftoire de ces
changemens, préfentée fous des allégories, & chargée de cir-
confiances poétiques , prit inlênlîblement la forme d'une
hiftoire des Dieux eux-mêmes, confidérés comme des Rois
ou comme des perfonnages réels qui (ê (croient enlevés tour
à tour l'empire de l'Univers. Telle eft l'idée que nous donne
la Théogonie d'Héfiode, le plus ancien monument de h
n Histoire de l'Académie Royale
tradition religieulè des Grecs, & qui fut, avec les poê'mes
d'Homère, la fource de toutes leurs opinions théblogiques ;
HfoJ. l. u, ({u moins c'eft ainfi que l'envifigeoit Hérodote, qui nous allure
" que les ouvrages attribués à des poètes plus anciens qu'Homère
& Héfiode , ont été compofes dans des fièdes poftérieurs.
Cet Hiftorien établit un principe qui peut donner le dé-
nouement d'une partie des difficultés qu'on rencontre dans
llid. c. l'hifloire de la religion Grecque. C'eft que le culte des diffé-
rentes divinités ne setant jxis établi dans un fêul 6k même
temps chez les Grecs, on a pris dans la fuite les diverlês époques
de ces étabiiiîêmens fucceflifs pour celles de la naifîànce des
divinités mômes. Il eft vrai qu'Hérodote attribue cette opinion
aux prêtres Egyptiens : mais c'eft un tour qu'il étoit obligé
de prendre, parce qu'il avoit des ménagemens à garder avec
ceux pourlefquels il écrivoit. On ne peut douter qu'il n'adoptât
lui-même le lèntiment des Prêtres qu'il faifoit parler; car il
ne néglige rien pour l'établir, & fur- tout il s'attache à /aire
valoir une preuve qui paroît décifive.
Les Grecs, dit -il en lubftance, adorent trois divinités dont
le culte leur eft venu d'Egypte; Bacchus, qui eft le même
qu'Oliris, Hercule & Pan. De la nailïànce de Bacchus au
temps où j'écris on compte mille fôixante ans ; de celle
d'Hercule neuf cens ans ; & feulement huit cens de celle de
Pan , qu'on place au temps de la guerre de Troie. Mais en
Egypte on donne des époques toutes différentes à ces trois
divinités. Pan eft le plus ancien, & ce fut un des huit Dieux
MiJ. c. jj. qUi régnèrent d'abord fur l'Egypte. Hercule étoit un des douze
qui fuccédèrent aux huit de la première clafîè, 6V il avoit
précédé le règne d'Amafis de dix-fèpt mille ans. Bacchus ou
Ofiris étoit un des Dieux de la troifième clafîè qui régnèrent
après ceux de la féconde; on le fuppofôit antérieur de quinze
mille ans au règne d'Amafis. Comment eft -il arrivé, difbient
les prêtres d'Egypte, que de ces trois divinités dont nous
avons tranfinis le culte aux Grecs, & que nous adorions
long -temps avant eux , celle qu'ils regardent comme la pluç
ancienne /bit la plus moderne pour nous? Quelle autre raiibii
1
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 23
donner de ce changement, fi ce n'elt que les Grecs l'ont
reçue avant les autres; qu'ils ont rapporté le temps de la
nailiance de ces Dieux à celui de leur introduction dans la
Grèce, & difjxjle leur généalogie relativement à l'ordre dans
lequel ils commencèrent à les connoître.
Si l'on fuppolè, avec Hérodote & les prêtres Egyptiens,
que dans le fyftème de la religion Grecque la nailiance des
différentes divinités n'efl que l'établi flêment de leur culte dans
h Grèce, on pourra dire, avec beaucoup de probabilité, que
la légende de ces Dieux eft en grande partie i'hiltoire défigurée
de leur établiflèment , & la peinture allégorique des oblbcles
que leurs Miniflres éprouvèrent d'abord. C'eft ainfi qu'on
expliquera les combats d'Apollon contre Python , que plufieurs
anciens ont dit n'être pas un ferpent, mais un prêtre de Thémis
ou de la Terre , ou même de Saturne , qui fut tué lorfqu'A-
pollon s'empara de Pytho ou de Delphes. La cérémonie qui
retraçoit ces combats, ce meurtre, & l'expiation à laquelle le
meurtrier avoit eu recours, s'explique dans la même hypothèfè,
qui n'en; pas moins propre à rendre railon des combats de
Bacdws contre Lycurgue, ainfi que de lès guerres avec Perlée.
La reb'gion Grecque le réduit à trois points. On y découvre
i.'un fonds théokgique relatif à une cofmogonie religieufe, qui
fous de bizarres allégories , renfermoit une efpèce de lyflème lùr
l'origine du monde, fur la matière, enfin fur les difTérens ordres
d'Intelligences qui avoient donné l'être ou la forme à l'Univers :
jy/lème emprunté de l'Egypte ou de la Phénicie, mais défiguré
par les additions des |x>ëtes Grecs. 2/ On y voit ITliftoire de
1 établiflèment des Dieux étrangers dans la Grèce; hiftoire
traduite en fables, dont les auteurs prétendirent apparem-
ment reprélênter en flyle figuré les facilités & les obftacles
qu'avoient rencontrés les miniflres des nouveaux Dieux, 6v
donnèrent leurs fictions pour des aventures arrivées aux Dieux
mêmes. 3.0 Enfin on y retrouve une defeription allégorique
des arts & des ulâges utiles portés dans la Grèce par les mi- '
niflres & les propagateurs de ces non veaux cultes, & qui le
trou voient en quelque façon liés avec ces cultes mêmes. Tels
14 Histoire de l'Académie Royale
étoient l'art de fondre 5c de travailler les métaux, de tiflèrles
utoffes , de former 8c de nourrir les troupeaux , de Cerner les
grains, de cultiver & deprovigner l'olivier, détailler la vigne
& de faire du vin.
M. Fréret ramène à ces trois points tout ce qui le pafîôit
dans les différens myftères , particuliers à certains temples
fameux où l'ancienne religion avoit, à l'abri du lêcret, prélêrvé
la {implicite primitive du mélange contagieux des idées popu-
laires. Il y rapporte aufïï tous les détails qui le UÊnt dans les
anciens poètes; & par ce nom d'anciens il ne défigne que les
pères de la poelîe : car ceux qui font venus depuis ont ajoute
beaucoup de fables qu'on ne peut lier ni avec la tradition
primordiale , ni avec les dogmes fondamentaux.
Smà. L x, Strabon remarque que les allégories imaginées dans difTérens
?' i7i~ pays fur l'hiftoire de chaque divinité, avoient un objet à peu
près le même par-tout; mais qu'elles varioient tellement dans
les détails, quelles (ëmbloient au premier coup, d'œil fe con-
tredire. II ajoute que cette rai (on î^nd impoiîîble l'explication
de tant d'énigmes, & que le plus fou vent on doit le contenter
d'en rapprocher les différera détails fins prétendre les concilier,
N'elpérons donc pas lier entre elles tant de parties hétérogènes:
bornons -nous à les comparer pour lavoir uniquement en quoi
elles s'accordent, en quoi elles diffèrent.
Plus on avance dans l'étude de la Mythologie , plus on
trouve d'occafions de vérifier cette remarque. Rien n'eft, en
effet , moins fyftématique que la religion des Grecs. C'étoit
un alliage de diverfes religions tranîplantées dans la Grèce
par des colonies venues de la Phénicie, de la Phrygie, de
l'Egypte & des autres parties de l'Afrique. Ces colonies étoîent
compolees de marchands, de pirates, de matelots 8c de foldats,
qui n'avoient eux-mêmes que des idées fâulîês & confûlês de
la religion de leur pays, & qui les altérèrent encore par leur
mélange avec les lâuvages de la Grèce.
Les cultes qu'ils établirent ne furent pendant long- temps
confiés qu'à la tradition feule , dont les Prêtres confervoient
Je dépôt. Ces Prêtres ne formoient point un corps: il y a
plus,
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 25
pîus, on ne voit nulle liaifôn entre les minières des différais
temples de la même divinité. Anciennement on n'avoit rien
d'écrit fur la religion, fi ce neft peut-être quelques hynuies
attribués à Orphée, à Mufce, à Pamphos, à Olen, aux Lyco-
mides: encore ces cantiques étoient-ils (ùppofès. Ceux qui
couroient fous le nom de ces anciens poètes avoient été
fabriqués long -temps après eux; & s'il en faut croire Héro-
dote, la date en cf> poftérieure à celle des poèmes d'Homère
& d'Héfiode.
Depuis ces deux auteurs la tradition , pour ainfi dire fixée
dans leurs écrits, devoit dès-lors être un peu moins variable;
& la nation Grecque ayant pris la forme d'un corps politique,
tenoit des afïêmblées générales dont la religion fut toujours un
des principaux objets. Cependant malgré ces deux niions,
qui concouraient à la rendre plus fiable, on voit que l'ancien
fyncme efluya des changemens confidérables, fôit par l'intro-
duction de plufieurs cultes nouveaux, fôit par l'altération de
quelque dogme ancien.
Jugeons par cet exemple des révolutions arrivées avant
Homère, avant Héfiode & leurs contemporains , dans des
fiècles où rien ne pou voit empêcher des Prêtres ignorans,
intéreues ou fanatiques, de repaître à leur gré la fuperftition
d'une populace grolfière, & plus ignorante queux.
Hérodote .nous apprend que les Pélafges, c'eft-r à-dire les
premiers habitans de la Grèce, n'ont connu le polythéifine
que depuis l'arivée des colonies orientales. Les Egyptiens leur
apprirent à diftinguer les divinités par des noms , des figures
& des attributs difTcrens. Les cultes étrangers ne furent admis
que fùccefîïvemem, quelques-uns aflèz tard, comme celui de
Baccbus.
La Théogonie d'Héfiode contient l'hirtoire de la religion
Grecque rapportée fous un ordre généalogique. En y appli-
quant le principe d'Hérodote, M. Fréret y découvre la fuite
des révolutions qucflii) a cette religion, & l'ordre dans lequel
le font introduits les cultes dont elle devint laflèniblagc. Il y
voit trois règnes des Dieux ablôlument diflingués , celui
&ft. Tome XXI //. D
i6 Histoire de l'Académie Royale
d'Ouranos ou du Ciel , celui de Cronos fôn fils , & celui de
Jupiter fils de Cronos, qui enchaîne fon père, le bannit du
Ciel 8c le relègue dans la nuit du Tartare. Cette idée des
trois règnes fucceffifs eft développée dans les Eumémdes &
Apollon. Ar- dans le Prométhée d'Elchyle. Apollonius 6c Lycophron y font
g0nLyt'o*L fcaf- aunTî des allufions frappantes, l'un dans lès Argonautiques , £c
fmd.iifj, l'autre dans là Callândre. Seulement ils donnent les noms
d'Op/iion 8c tXEurynomé aux divinités qu'Héliode appelle le
Ciel 6c la Terre; mais Ophion 6c Eurynomé ne lônt que
des epithètes.
Comme le propre des fables eft de lè charger de nouvelles
Froc/, l. i. circonftanccs en s éloignant de leur fôurce , Proclus nous
apprend que les Orphiques comptoient un plus grand nombre
de règnes. Selon eux le premier étoit celui de Phanès , auquel
avoit fuccédé la Nuit. Après elle régna Ouranos ou le Ciel,
Îji fut détrôné par Saturne, à fon tour chalfé par Jupiter,
e fixième règne devoit être celui de Bacchus. Ce dernier
étoit déligné, par les Orphiques, fous le nom de Phanès. Àin(i
le fixième règne n'étoit qu'un rétabli uement de l'ancien empire
de Phanès fur l'Univers. Us annonçoient ce retour aux initiés;
mais c'étoit un de ces dogmes myftérieux qu'il n'étoit pas
permis de révéler aux prophanes.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 17
RECHERCHES
Pour fervir à Uhifloure des Cyclopes, des Daâyles,
des Telchlnes, des Curetés» des Corybantes
ir des Cabïres.
Une digreffion curieulè, inférée par Strabon dans le
dixième livre de fà Géographie, eft le texte que M.
Fréret a commenté dans le Mémoire dont nous allons offrir
le précis ; Mémoire dans lequel examinant avec loin tout ce
que L'antiquité débitoit fur les Cyclopes, les Daclyles, les
Telchines, les Curètes, les Corybantes & les Cabires, il
applique ieparément aux uns & aux autres les principes que
nous avons établis, d'après lui, dans l'article précédent. Rien
n'en prouve mieux l'importance en cette matière, & la néceflité
de diftinguer, dans i'analyfê des fables, les temps, les lieux
& les auteurs , que la confufion qui règne dans les idées que
les Mythologiftes le forment de ces différentes elpèces de
}>eifonnages , en réunifiant avec plus d'érudition que de mé-
thode tous les détails épars à leur fûjet dans les anciens, plus
ou moins d'accord entre eux , félon le rapport ou la contrariété
des traditions qu'ils fuivoient.
I-a confufion dans les idées s'eft étendue julque fûr les
noms, malgré la différence des étymologies & de la figni-
fîcation naturelle & primitive de chaque terme en particulier.
Une efpcce a fouvent été prifê pour l'autre, & toutes enlèmble
défignent en général ceux qu'on regardoit, dans la Grèce,
comme les inventeurs des arts les plus nécefTaires, comme
les pères de la médecine, comme les fondateurs du fyftème
religieux, comme les irtflituteiirs & les miniftres des céré-
monies pratiquées dans la célébration des fêtes myftiques;
enfin comme des elpèces de divinités fubalternes, ou de
génies attachés au fêrvice des divinités fîipérieures, honorées
dans les myftères. On les fuppofbit préfêns à ces fêtes, mais
a8 Histoire de l'Académie Royale
d'une manière invifible, 6c s'annonçans aux initiés par leurs-
chants, par leurs cris, & par le cliquetis des armes qu'ils
agitoient dans leurs danlès.
Cerf, à la Critique à débrouiller ce mélange d'idées &
d'attributs : commençons par les Cyclopes , parce que ce font
ceux for lelquels la tradition s'explique avec le plus de pré-
ciiion, & que d'ailleurs ils font arfèz fouvent clafîè à part;
au lieu que les autres perlônnages (ont prefque toujours con-
fondus enlèmble. Des Cyclopes nous parferons aux Daclyles,
& de ceux-ci aux fui vans, en autant d'articles féparés que
nous avons dirfingué de clarfès. Cet ordre nous a pani le
plus propre à répandre du jour fur les points obfours d'une
Mythologie peu connue, même de la plupart des anciens.
Article L
Des Cyclopes.
Tous les Auteurs n'attachoient pas à ce nom la même
HtfioiThty. idée. Les Cyclopes d'Héfiode (ont fils du Ciel 6c de la Terre,
fèmblables aux autres immortels, fi ce nerf qu'ils n'avoient
qu'un œil , 6c que cet œil étoit rond 6c placé au milieu du
front. Héfiodeen dirfingué trois qu'il nomme Argès, Broutes
6cStéropès, l'éclair, le tonnerre 6c la foudre. Ce furent eux,
ajoute le poète, qui fournirent à Jupiter les armes avec les-
quelles il détrôna Saturne ôc vainquit les Titans.
Vjfl. x. Suivant Homère, les Cyclopes font des géans Anthropo-
phages établis dans la Sicile , uniquement occupés de la vie
paftorale, & n'ayant la connoirfânce ni des loix de la fociété,
ni des arts les plus néceflàires. Polyphonie fils de Neptune eft
leur chef, 6c porte le même nom qu'un des héros de l'Iliade.
On voit que rien ne fe rerfèmble moins que ces deux elpèces
de Cyclopes. Ceux d'Héfiode font des êtres allégoriques , des
météores perfonnifiés, comme l'Iris ou l'arc-cn-ciel , les Harpies
ou les vents orageux 6c nuifibles. Ceux d'Homère font des
perfonnages poétiques 6c de pure imagination , lêmbhibles à
ceux de nos contes de Fées.
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 29
On en connoît une troifième efpèce dont le fouvenir s etoit
confêrvé dans l'Argolide, 5c qui avoient un temple 5c des lacri- Pmfim. l. tt.
fices à Corinthe. Ce font les Cyclones auxquels une ancienne
tradition, rapportée par Strabon, attribuoit la conftruclion des Strab.lv ut,
fortereflês de Tirynthe 5c de Nauplia, bâties pour Acrifius aïeul p' }73'
de Perlée. Ils étaient fèpt, tous originaires de Lycie. On
montrait au temps de Strabon des relies de leur ouvrage; &
ces débris, qui fubfiftent encore, donnent l'idée des premiers
elîâis de i'architeclure naifîànte. M. Defmaifêaux les vit en
1 6 8 8 : il en a fait Ja defcription dans Ion voyage manuicrit
que M. Fréret a lu , 5c Ion témoignage efl cojifirmé par les
détails que M. l'abbé Fourmont nous en a fouvent donnés de
vive voix à fon retour du Levant. Il en parloit comme de
quartiers de rochers élevés à force de bras , 5c pôles les uns
fur les autres : des fragmens d'autres pierres y font entre mêlés
pour remplir les vuiiies ; 5c l'on y voit des efpèces de voûtes
ou de grottes avec des portes cintrées en forme d'arcade.
Acrifius 5c Prcctus , pour lefquels ces Cyclones travailloient,
doivent avoir vécu deux cens ans avant la prifê de Troie (a).
Callimaque 5c les poètes poflérieurs, comme Virgile ôc Cfl™ • h>™>
Ovide, ont imaginé une quatrième efpèce de Cyclopcs, dont
ils font des forgerons travaillans dans l'île de Lipare. Calli-
maque leur donne les noms de ceux d'Héfiode, mais Virgile
nomme le troifième Pyracmon.
Euripide, dans fon Akefle , fàit tuer les Cyclopes par Apol-
lon 9 pour avoir forgé la foudre dont Jupiter frappa fôn fils
Efculape. Ces Cyclopes d'Euripide font ceux d'Héfiode, fils du
Ciel 5c trère de Saturne : mais le pocte tragique oublioit qu'ils
éioient immortels. Aufli fon Scholialte obfêrve-t-il que félon
Phérécyde Apollon ne tua pas les Cyclopes, mais leurs enfuis.
fix ans avant la ruine de Troie. La
chronique de lallronome Thrafylle ,
contemporain «Je Tibère , donne la
même époque. Ainfi , félon ce cal-
cul, les ruines de Tiryndic, fubfif-
tantes aujourd'hui , ont prèi de trois
mille ans.
D iij
(a) Cette date nous eft donnée
pjr Apollodorc. La chronique de
cet Auteur, dont un fragment s'cfl
confervé dans Je livre I." des Stro-
îr.ures de Clément d'Alexandrie, fait
commencer le règne de Perféc, fuc-
cdîèur d' Acrifius, cent ouatre-vingt-
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30 Histoire de l'Académie Royale
Les Cyclopes forgerons , & donnes pour aides à Vuicain ,
étoient une fiétion nouvelle, imaginée depuis Homère. Le
Vuicain de l'Iliade a là forge dans le Ciel : il y travaille fcui,
fervi par des ftatucs d'or, qui font l'ouvrage & le chef-d'œuvre
de fon art.
Les Cyclopes de Callimaque font probablement ceux qui
portent le nom de Cabires lur plufieurs Médailles, où nous
îes voyons représentés avec des attributs relatifs à l'art de
forger. L'île de Lemnos étoit confàcrée à Vuicain : il y avoit
des temples ; une ville y portait fon nom. Mais nous ne
voyons pas que les anciens poètes lui aient donné, dans cette
Schol^Apol. 1, jje> un attelier, quoiqu'Hellanicus prétende qu'on y forgea
" Pdyb.i, *p. les premières armures. Lemnos eut autrefois un volcan qui
SiyA. in voce juj fjt donner le nom d'sïj/ia/ia, mais dont il nerefte aucun
Nkand*. ». veftige. Cette cireonftance phyfique détermina, lâns doute,
47fj les anciens à conlâcrer cette île au Dieu du feu. Ses Prêtres
Eujllt^iiia- avoient la réputation de guérir les morfures des ferpens: ce
'é* À. qu'ils faifoient, (èlon toute apparence, en appliquant la terre
figillée, dont les propriétés étoient connues dès -lors, & qui
conlèrve encore là célébrité dans le Levant.
Article II.
Des Daftyles.
Il n'efl parlé des Dactyles, du moins fous ce nom, ni dans
Homère, ni dans Héfiode. Cependant ils figurent avec diitinc-
tion dans la Mythologie; & fouvent pris pour les Cory-
bantes , pour les Curètes , 8c même pour les Cabires , ils
fôurniflènt plus de variétés que les Cyclopes. AufTi doit-on
les confidérer fous diflerens points de vue. 1 ,° Comme les
inventeurs de l'art de forger le fer & de travailler les métaux,
par rapport à la Grèce; car cet art étoit beaucoup plus ancien
dans l'Orient. 2.0 Comme des elpèces de Médecins & d'en-
chanteurs, qui joignoient à l'application des remèdes naturels,
certaines formules magiques auxquelles on attribuoit la vertu
de charmer les douleurs, & même de les difliper. 3.0 Comme
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des Inscriptions et Belles- Lettres* 3 r
ceux qui établirent dans la Grèce le nouveau culte de Jupiter.
4.0 Enfin comme les nourriciers & les gardiens de ce Dieu ,
& les génies attaches au lèrvice de Rhéa; qualités qu'on leur
donne en les confondant avec les Curètes & les Corybantes.
Le temps de ces Dactyles, confidérés comme les inventeurs
de l'art de forger, remonte tics -haut dans i'hifloire Grecque.
L'époque de cette découverte eft du troihème ficelé avant la
pri/é de Troie (b), mais poftérieure à l'expédition de Seloltris
dans l'Afie mineure & dans la Thrace. Cet événement , l'un
des plus confidérables de l'ancienne hiftoire, influa beaucoup
lûr la deftinée des nations Orientales. II en réfulta des révo-
lutions 6c des mouvemens qui mêlèrentles peuples entre eux,
& contribuèrent par ce mélange à policer des pays julqu'alors
habités par des fauvages. Cefl par une lîiite de cette propa-
gation de connoifîànccs 6k de lumières que l'art de travailler
les métaux patfà dans la Phrygie, & de la Phrygie dans ja
Grèce. Or les Dactyles qui l'y portèrent étoient Phrygiens,
Clivant l'opinion la plus commune 5c la plus ancienne (c).
Il efl vrai que quelques auteurs les fàiloient venir de Crète, Et>hor. Dted.
mais c'elt la plu/part en luppolant qu'ils avoient pafle de la v'230,
Phrygie dans cette île ; ck la méprifê de ceux qui s'éloignent
en ce point du Jentiment ordinaire, venoit d'une équivoque
caulce par le lurnom donné communément aux Dactyles.
On les appeloit Idéens ; or le nom d'Ida étoit commun à deux
montagnes fituées l'une en Crète, l'autre en Phrygie.
Le fragment de la Phoronide nomme trois Dactyles, Kelmis,
Dœmnameiicus ck Acmon. Miniftres d'Adraltie onde Cybèle, ScktL Ay<4.
dit le poète, ils découvrirent le fer dans les vallées du mont
Ida, 6c formés par Vulcain, ils inftruifirent les hommes à
(b) La chronique de Thrafylle la
place tbixante & treize ans après le
déluge de Deucalion , deux cens
foixante & fept ans après la prifè de
Troie. Le marbre de Paros en fait
aulîi mention , mais la date s'en
trouve effacée. On voit feulement
qu'elle étoit entre celle que donne
le marbre à 1 eiablilTcment des deux
cultes de Cybèle <3c de Cérès, îe
premier dans la Phrygie, le fécond
dans PAttique. Eusèbe , dans fa
chronique, fuppofè la découverte
dont nous parlons plus récente de
trente ans que n'a fait Thrafvlie.
('c) Voyez Sophocle & l'auteur
a Phorônide , cités par Je Scho-
liaftc d'Apollonius.
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s
32 Histoire de l'Académie Royale
travailler ce métal par le fècours du feu. Les noms que leur
donne l'auteur de la Phoronide, ne lotit que des épithètes
relatives aux différentes pratiques de leur art: cciï, fuivant la
traduction littérale, le fon< leur , le forgeur & le coupeur.
Strd. l. x, ces lrojs rjac^ylcs Strabon en joint un quatrième qu'il
nomme Hercule. 11 ajoute que Sophocle en comptoit cinq,
6c Icurutiribuoit plusieurs découvertes utiles. Ceft ce nombre
de cinq qui, félon le même poète, leur fit donner le nom de
Dactyles ou de doigts. Cicéron, en parlant d'eux, les nomme
fimplement Digitl Le Scholiafle d'Apollonius nous apprend
que d'autres en comptoient onze ; fix mâles ôc cinq femelles,
diftingués par les noms de la droite & de la gauche. Phéré-
cyde en comptoit cinquante -deux (d), vingt de la droite 6c
trente-deux de la gauche. 11 les nomme enchanteurs, <)p>ms,
Médecins & ouvriers en fer, Avfuvjpyi cnKpou; mais il paroît
que cet auteur les diftinguoit en deux claffès. Le titre de forcier
ou de Goètes , ne convenoit proprement qu'à ceux de la gauche,
efpcce mal-fsilmte, ennemie des hommes. Ceux de la droite,
qu'Hellanicus nomme A'vatAu'omç, n'employoient leurs ton-
noifîànces & leur pouvoir qu'à rompre les enchantemens , &.
qu'à détruire l'effet des maléfices. Comme les erreurs roulent
de tiède en fiède & ne font étrangères dans aucun pays , on
ne doit pas être furpris de trouver la même diflinction établie
entre les Fées & les Génies des Romans de prefque tous les
peuples , fins que cette conformité des fictions modernes avec
celles des Grecs fuppofe néceffairement que les unes fôient
dérivées des autres. H en efl de ces idées bizarres comme des
ufages finguliers, qu'on rencontre précifément les mêmes chez
des peuples qui n'ont entre eux aucun rapport. S'ils paroillênt
lê copier, c'eft prefque toujours fans le lavoir, & fans qu'on
doive en inférer une origine commune.
Pauf.lib.v, Paufànias, qui compte cinq Dactyles ainfi que Strabon,
}9*> les appelle Hercule, E'pimédès, Ida s on Acéftdus, Pœonius &
(d) Quelques -uns ponoient ce
nombre jufqu a cent. Voy. Pat/fan.
L y,p.j92j 4? Strab, /. X,p.^yj.
Ils infinuent que ceux qui fuivoient
cette tradition, fuppofoient ces cenc
Dactyles originaires de Crète.
Jcifius.
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des Inscriptions êt Belles- Lettres 33
Jafus. Ces noms ne font point relatifs aux arts métalliques,
niais à la médecine.
Hercule Daétyle, (ûrnommél'Idéen, neftpas Je fils d'AIc- Pmf* t. r
mène, ou celui qui naquit à Thèbes; mais un ancien héros P*9*ir*ïJ
honoré à Olympie lôus le nom de Paraflatès, ou d'affiliant,
avec les Dactyles lès frères, & dont le culte fut établi par
Clyrricnus, un de (es defcendans (e). Cet Hercule Idéen eft
tins doute celui dont parle. Cicéron , dans le troifième livre
de la nature des Dieux. Le fils d'AIcmène ne vint au monde
que plus d'un (lècle après Clyménus (f)> .
Ephorus, qui failoit paflèr les Dactyles de la Phrygie dans
l'ilede Crète, & de là dans la Grèce, les donnoit pour infti-
tuteurs des premiers myitères religieux dans ce pays, & pour
auteurs de ces enchantemens ou remèdes magiques, dont la
vertu confifloit dans la prononciation de certaines paroles :
efpcce de médecine pour laquelle le peuple eut toujours &
par-tout une confiance qui iieft pas encore détruite.
M Cly menus régnoit àOIympie :
il fui vaincu par Enclymion , le dou-
zième des ancêtres d'Oxylus, qui ra-
mena 'es Héraclides dans le Pélopon-
oèfe. Ces douze générations éloient
imrquées fur une Infcription que
Strabon, /. X , p. +6}, rapporte
d'après E'phorus , qui 1 a voit vue à
Elis. Le retour des Héraclides étant
portérieur de quatre-vingts ans à la
pierre de Troie , le régne de Cly-
ménus a dû précéder cette guerre
d'environ deux cens louante ans, Se
dès- lors ett de quarante ans moins
ancien que l'établiflèment des forges
du mont Ida.
(f) Apollodore marque le régne
du fiU d*Alcméne à l'an 91 avant
h prife de Troie. On ne le regarda
long -temps que comme un héros,
& il n'obtint Us honneurs divins
moprès que les Héraclides , Tes
defcendans, devenus maîtresdu Pélo-
ponnéfe , l'eurent confondu avec une
divinité Phénicienne , qui avoit un
Hifi Tome XXII 1.
temple dans l'île de Thafos , fondé
par Cadmus plus de trois cens ans
avant la prile de Troie. Hérodote
parle de Pu (âge qu'il voyoit encore
obfcrvé dans plulieurs temples , de
rendre un culte ditf rent aux deux
Hercules; d'honorer l'un comme un
héros , aie H"/*»* vmyit,tti , ck de façri-
6cr à l'autre comme à un Dieu,evW.
Homère & Héfiode n'en parlent
jamais que comme d'un mortel tranfc
porté dans les Cieux , où il partage
les pîaifin , mats non le pouvoir des
habitans de l'Olympe, tandis que
fon ombre efl reléguée dans les en-
fers. Suivant Paulanias, /. Il, pag,
l'Héraclide Phellus, qui s'é-
tablit à Sicyone, engagea les habitans
à révérer Hercule comme un Dieu,
Mais pour confêrvcr l'ancien ufage
ils lui oHroient , fur le même autel,
les deux elpécesdc facrfiecs, ck cvla
du temps même de Paufànias , qui
vivoit lous les Amonins.
\
E
<
34 Histoire de l'Académie Royale
Le même Auteur dilôit que l'Hercule dont le nom entrait
dans la plulpart des' formules magiques, n'étoit pas le fils
d'Alcmène, qui n'avoit jamais fû que lè battre, mais l'Hercule
Idéen ; & qu'Orphée avoit été profondément initié dans la
magie des Daôlyles. Cette opinion fur Orphée étoit, "iàns
•doute, une prétention de cette branche de Pythagoriciens,
}kr*L u, 8t. qui fous le nom d'Orphiques (g ) avoient mêlé i'Egyptia-
nilhie aux dogmes de Pythagore.
Les Dactyles Idéens apportèrent dans la Grèce le culte de
Jupiter nommé Zeus ou Dïos, & l'établirent à Olympie,
iêlon Paufanias. Ce n'eft pas ici le lieu d'examiner li ce cuite
étoit plus ancien dans Athènes, & fi Cécrops l'y porta cent
ans avant la découverte du fer par les Daélyles. lis trouvèrent
Je culte de la Terre & celui de Saturne à Olympie, & les
y laiGèrent fublifter. Mais ils conltruifirent en l'honneur de
Jupiter un autel, également fmgulier par la forme & par la
matière. Cet autel avoit vingt -deux pieds d'élévation fur
trente-deux pieds de tour. Il étoit enfermé par une baluflrade
"de cent vingt- cinq pieds de circuit, qui bornoit le terrein
(àcré; terrein placé fur une elpèce' de butte où l'on arrivoit
par un elcalier de pierre. Mais & l'autel & les deux rampes
qui iêrvoient à y monter , n'étoient compoles que des cendres
uu foyer fur lequel on entretenoit , dans le Prytanée d'Olym-
pie , un feu perpétuel. On n'y brûloit que du peuplier blanc :
les cendres le délayoient avec de l'eau du fleuve Alphée,
dont la vertu particulière donnoit de la confiftance à cette
efpèce de mortier ; du moins le croyoit-on encore du temps
Pktar.JcOrac. de Plutarque, où cette pratique fuperftitieufe continuoit d'être
■^Sk en vogue. Mais comme l'ardeur du foleil &. le feu des lâcri-
fices dévoient deflccher cet autel & le réduire inlènfiblement
en poulîière, on le réparait tous les ans, le i o du mois Ela-
phius, dans lequel tomboit toujours l'équinoxe du printemps,
(g) Ceux qui voudront s'inftruire
à fond de ce qui concerne les Orphi-
ques, trouveront des détails curieux
lur i'luftoire &. les opinions de cette
fècle dans le Mémoire de M. Fréret
fur le culte de Bacclms, imprimé
dans ce volume.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 35
& qui étoit le dernier mois de l'année Olympique. C'était
au dehors de la baluflrade qu'on égorgeoit les victimes ; &
les deux rampes fervoient à porter fur l'autel la portion qui 1
en revenoit aux Dieux. Ces rampes dévoient être fort roides,
n'ayant guère que douze pieds de pente far vingt -deux
d'éiévation. On voyoit encore à Olympie d'autres autels (ên>
biables à celui que nous venons de décrire. La Terre avoit le
plus ancien de tous: c'étoit, lêion toute apparence, l'ouvrage
des premiers habitans de ce pays ; & ce fut /ans doute pour
le conformer au rit Pélalgique, que les Daclyles conflruilirent
' auffi leur autel avec un fimple mortier de cendres.
Ceft à eux que devoit ton origine l'oracle de Jupiter établi
à Olympie, & dont l'intendance fût confiée aux defeendans
dlamus. Nous aurons dans la lime oceafion d'en parler, en
traitant ce qui concerne cette famille des lamides.
Homère fuppofê Saturne relégué dans le Tartare ; fejour BU e. r.
affreux, dit Héfiode, où les Titans font enfévelis avec lui. , ,Mm
Un rempart d'airain, fermé par des portes du même métal,
environne cet abîmé couvert d'une triple enceinte de ténèbres,
& fur lequel font pôles les fondemens de la terre & de la
nier. La révolution qui détrôna Saturne détruifit ton culte ; ii
ne lui refta qu'un autel dans la ville d'Olvmpie. Ses Prêtres
étoient peu confidérés : ils lui offroient un fàcrifice anniverfaire
dans le mois Elaphius, le jour même de i'équinoxe du prin-
temps (h).
On invoquoit dans le Prytanée d'Olympie des divinités
étrangères, Jupher Ammon, Junon Ammonienne & Param-
mon, que Paulanias croit être Hermès ou Mercure. Cet
Ecrivain oblèrve que de tout temps il y avoit eu beaucoup
(h) II cft vrai qu'il eft parlé dans
Paufanias, /. / , d un autre autel de
Saturne à Athènes : on fait encore
qu'un des mois de l'année Attique
avoit anciennement porté le nom
de Cronios , reftraim dans la fuite
à l'un des jours de ce mois. Mais
il n eft parlé dans les anciens ni des
Prêtres de ce Dieu, ni du culte qu'où
lui rendoit ; & les Cronia n'étoient
3u'une fete politique qui tomboit
ans l'été. On ne doit pas les con-
fondre avec ceux dont parlent les
Ecrivains poftérieurs à la conquête
de la Grèce par- les Romains. Ces
Cronia, dirférens des premiers , tom-
boient dans l'hiver : c'étoient Jes Sa-
turnales Romaines.
E i;
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»
0
36 Histoire de l'Académie Royale
de liaifons entre les Eléens & les Ammonîeiis; félon lui
Pélops fut ie premier qui bâtit des temples à Mercure, &
• l'honora comme un Dieu dans le Péloponnèfê. La fiction des
Pynd.Olynp.t. chevaux aîlés donnes par Neptune à Pélops, pourroit faire ,
imaginer quelque ancienne relation entre les Grecs du Pélo-
ponnèfê & les Libyens. En eflet, Neptune étoit une divinité
originaire de Libye; & les noms des Dieux honorés dans
Je Prytance d'Olympie , annoncent qu'ils avoient la même
origine.
il n'eft plus parlé des Dactyles depuis la conquête de l'E'lide
par Endymion. Ce Prince, dépendant de Deucalion, amena •
des Hellènes à Olympie; & par- tout où les Hellènes seta-
blilîbient, le nom des anciens habitans difparoifîbit bien-tôt.
Celui qu'ont porté les Dactyles ne peut pas leur avoir été
donné dans leiêns du mot <Sk'xTu/\95 doigt, & nous devons
en chercher une autre étymologie. Peut-être venoit-ii du
verbe foinx* ou JW>o», montrer, indiquer , faire connoître, d'où
s'étoit formé entre autres dérivés foiiufot , image , représentation.
En ce cas le nom des Dactyles auroit rapport aux différens
arts dans lefqueJs ils initièrent les Pclalges. Stéfimbrote de
Vpftut, Hifl. Thafos, auteur prefque contemporain de Cimon & de Péri-
Cret. iv, 7. c\£s ( donnoit une autre origine à ce nom. Il le tirait de la
prépofition û£g& fume de l'article 70, & de puweq infinitif du
verbe J>ûo/#/ ou jcu« , je garde , je défends. Ce feroit alors une
allufion à la qualité de gardiens de Jupiter & de Rhéa, que
leur attribuoit la Fable. Le nom de Dactyle, pris dans ce
fêns, aura dès -lors été celui que portoient en Phrygie les
minières de ces deux divinités; & par une féconde confe-
quence, il en faudra chercher 1 origine dans la langue des
Phrygiens. Elle ne fîibfifte plus ; mais l'Arménien en eft un
dialecte, & comme cette dernière langue eft fixée depuis le
commencement du v.c fiècle de l'ère Chrétienne , par la
traduction de la Bible & par d'autres ouvrages , M. Fréret
penche à croire qu'il eft permis d'y chercher les racines des
mots originairement Phrygiens. Or la grammaire de Schroe-
der & le dictionnaire de Rivola nous apprennent que dans*
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 37
l'Arménien ancien ou littéral , ddiac lignifie tuteur, curateur,
nourrice, & que du mot di, nourriture, le forme le verbe d'il,
nourrir. De ces deux mots réunis on fera ddiaâil , celui qui
nourrit, qui élève un enfant; mot fi reflèmblant au mot
Datyle, qu'il eft probable que Stéfimbrote l'avoit en vue A£fmk*
dans l'étymologie que nous avons rapportée d'après lui.
Article III.
Des Te/chines.
Nous devons, dit M. Fréret, rejeter. également les deux
traditions oppolees qui faifoient les Telchines pères ou enfans
îles Daclyles Idéens. Ces noms, comme ceux des Corybantes
& des Curètes, dont ik>us parierons dans la lui te , n'étant point
des noms de peuples ou de familles, mais de limples épithètes,
il ne faut les regarder que comme fêrvant à déligner l'emploi
& les occupations de ceux auxquels l'antiquité les donnoit.
On trouve des Telchines dans le Péloponnèlê fous les pre- Euftb. Ckrmic.
miers defoendans d'inachus , 5c long-temps avant l'arrivée des
Daclyles. On fuppolê qu'ils habitoient le territoire de Sicyone,
qui porta d'abord le nom deTelchinie, & qu'après une guerre
de quarante-lept ans ils furent ebafles du pays par Apis,
fucctflêur de Phoronée. On ajoute que du continent de la
Grèce ils palsèrent en Crète , de là dans l'île de Chypre, &
de cette île dans celle de Rhodes où ils s'établirent enfin.
Mais tous ces vopges font une fable imaginée par les Critiques
du moyen âge, qui trouvant le nom de Telchines donné à
des hommes de difTerens pays , fopposèrent qu'ils avoient pafle'
de l'un dans l'autre, fans réfléchir que dans le temps où ils
placoient ces tranfmigrations fucceflives, les Grecs n'avoient
point de vaifïèaux. Ces paflâges prétendus des Telchines font
antérieurs à Cécrops, à Cadmus, à Danaiïs d'environ trois cens
ans, félon la chronologie de Callor, adoptée par Africain &
par Eusèbe.
La plus légère attention fur ce que ngnifïoit le nom des
Telchines auroit détrompé les Critiques, Ce nom, écrit
E lij
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38 Histoire de l'Académie Royale
indifféremment Telchines ou Telghines (h), fë dérivoit du mot
$%\y%ir, foufager, guérir, adoucir la douleur. Cependant nous
voyons, dans Héfychius & dans Strabon, que malgré fa figni-
fication primitive, ce tenue étoit devenu dans la fuite un mot
injurieux, un fynonyme des noms d'enchanteurs, de forciers,
d'empoifonneurs , de Génies ou Démons mal-faifans. On
aceufoit les Telchines d'avoir inventé cette magie qui donnoit
le pouvoir d'exciter des orages & de jeter des forts fur les
hommes, lis le fèrvoient, dit-on, d'un mélange de fôufre
avec de l'eau du Styx pour faire périr les plantes. Ovide leur
Mèam.vi, attribue même la faculté de fa faner, ou d'empoifonner par
*' leur funpie regard les plantes & les animaux.
Malgré ce déchaînement de Ja piufpart des Grecs, occafionne
peut-être par les invectives des anciens Ecrivains de l'hiftoire
d'Argos, dévoués aux fuccefîèurs de Phoronée, les Telchines
Strah. xiv, avoient leurs partifâns, qui regardoient toutes ces imputations
*' fi" comme les fuites de la jaloufie infpirée par le mérite de leurs
découvertes.
Les Telchines étoient, félon Diodore, fils de la mer (i),
& fuient chargés de l'éducation de Nqrtune. Cette origine &
cet emploi, qui les fuppofènt des navigateurs , s'accordent avec
. la tradition, qui leur faifoit habiter fucceflîvement les trois
îles principales de ia mer Egée. On vantoit auffi leur habileté
dans la métallurgie; c'étoit eux, difoit-on, qui avoient forgé la
Strd. ibid. faux dont la Terre arma Saturne, & le trident de Neptune.
On leur attribuoit l'art de travailler le fer & l'airain. Proba-
Fîhe.xxxiv, blement ils l'apprirent dans l'île de Chypre, célèbre par
**' fes mines, & dont les habitans furent les premiers mettre le
J^ÊtUSi cuivrc en aeam L'ufige de ce métal , aufïi connu fous le
///. ' nom d'airain, avoit précédé celui du fer, du moins dans la
t/flU!** Grèce, & ion en fabriquoit des armes. Le fer étoit rare dans
(h) C'efl de la même racine que (i) D'autres leur donnoienr une
fortoient le nom de TtAy/et , donné mère nommée Zaps; mais Zaps,
à Junon parles lalyfiens, ck celui dans l'ancien Grec, (îgnifioit la mrr,
de TtA;g'n«c qu'Apollon portoit dans fi nous en croyons Etiphorion & le
quelques temples. Voy. Diod. v, poète Denys , cités par Clément
226, if Serai', XIV, 6j+. Alexandrin, Strotnat. V, + ij.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 30
cette contrée. La dureté qu'il eft capable d'acquérir par la
trempe, lui failôit donner ie nom ftadamas.à 'inflexible, qu on
a donné depuis au diamant. Comme les anciens ulâges con-
lacrés par la religion s obier vent toujours avec un loin qui les
perpétue , on continua d'employer l'airain pour les inftrumens
des facrinces, & dans la fabrique des armes qu'on ofTroit aux
Dieux. Il eft même allez vrai -lêmblabie que ces épées & ces
inftrumens de cuivre qu'on déterre de temps en temps, eurent
autrefois cette deftination exclufivement à toute autre. En
effet, dès que le fer devint commun on ne continua pas,
lâns doute , à lé lêrvir comme auparavant du cuivre , métal
aigre, caftânt & beaucoup plus pelant que le fer. Si l'on ne
découvre aujourd'hui que peu d'armes de fer, c'eft que le
fer le détruit par la rouille; au lieu que celle du cuivre le
couvre d'un vernis qui en confêrve la lûbftance, & dont la
dureté rélifte quelquefois au burin le mieux trempé.
11 n'eft pas lurprenant que les premiers làuvages de la Grèce
aient cru tout ce qu'on débitoit du pouvoir magique des-
Telchines. Cette crédulité régna dans les fiècles les plus éclairés
d'Athènes & de Rome. Peut-être même ce mélange du lôufre
avec l'eau du Styx, réduit au fimple, n'eft que l'ancienne
pratique de purifier les troupeaux avec la fumée du foufre,
avant que de les mener aux champs, pour la première fois
à la fin de l'hiver. Peut-être a-t-il quelque rapport à cet
autre ufage , non moins ancien , d'arrokr ou de frotter
les plantes avec des infullons de drogues amères, pour les
garantir des infectes. Caton, Columelle, Pline & tous les *f'
Vjtoponjques lont pleins des ainerentes recettes quon croyoït /* / , .
propres à compolêrccs fumigations Se ces liqueurs. Lorlqu'on **Xuit é .Ai
examine les pratiques de l'ancienne magie, on adopte l'idée
que Pline s'en étoit faite. Ce judicieux & lâvant naturalilie £ vxux x*t f"
la regardoit comme une e/pèce de médecine luperftitieulè ,
qui joignoit aux remèdes naturels des formules auxquelles on
croyoit de grandes propriétés. Caton nous rapporte (crieu-
kment quelques-unes de ces formules. Nous voyons même
que le préjugé vulgaire attribuoit à de fimples remèdes, à des
4-0 Histoire; de l'Académie Royale
fumigations, le pouvoir d'empêcher la grêle & de chaflêr les
V<gK> de Vc- Démons. Végète, d;uis un de (es ouvrages, termine la longue
%um. iv, 1 2. rcceUe j»une fumigation qU';| prelêrit par ces mots étranges:
Q uod fi/ffimentum , prater curant jumentorum , fanât hominum
pajfiones , grandinem dej>ellit , datâmes aùigit & larvas. Cette
fumigation , utile aux troupeaux , guérit de plus les paflions des
hommes, détourne la grêle , chajje les Démons & les fpeâres*
Quel texte à commenter pour la philolophie !
Article IV.
Des Curètes èr des Corybantes.
^^uoique les Curètes & les Corybantes aient été des
perlonnages réellement diftincls, la confulion que les Anciens
ont prelque toujours laite des uns avec les autres, nous oblige
à les réunir en un (eut & même article.
i. Le nom de Curetés ou Courètcs fe trouve pris dans trois
lignifications différentes, i Homère déligne ainli un peuple
voilin de Calydon : ce font les Etoliens finies à l'orient du
fleuve Achéloiïs (k). 2.0 Le nom de Curètes, pris dans le
(èns le plus fimple , déligne feulement des hommes dans la fleur
Strai. Uh. x, de l'âge. Strabon a montré qu'Homère l'employoit lôuvent
* en ce lêns dans l'Iliade. 3.0 Enfin, & ce(t l'ulàge le plus
fréquent de ce mot, on nomma Curètes les minières des
myftères de Jupiter dans l'île de Crète, & de ceux de Rhéa
dans la Phrygie; c'elt lôus cette dernière acception qu'ils fë
trouvent allez lôuvent confondus avec les Corybantes.
L.x,p. +68. Les Curètes étoient, dit Strabon, les inventeurs de la danlè
armée, & on les nommoit ainfi parce que cetoient les. plus
jeunes d'entre les Prêties qu'on chargeoit de cette fonction dans
les jx>mpes & les marches religieufes des fêtes de Jupiter &
de Rhéa. bi la danlè des prêtres Maliens à Rome étoit, comme
(k) Ce nom, fuivant Arcbéma-
chus, étoit relatif à leur chevelure
On le donn i! à des hommes qui
portoicnt leurs clic veux couru &
rafés fur te devant de la tête. A l'oc-
cident de i'Achéloûs habitoient les
Acarnaniens , ainfî nommés parce
qu'ils laiflbient croître leur dicvcur.
le
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 41
lé prétend Denys d'Halicarnaflè, une imitation de celle des
Curètes, celle- ci devoit être lans comparailon moins vive &.
moins animée que celle des Corybantes.
La danfe des Saliens n etoit qu'une marche figurée , dans
laquelle ils frappoient leurs boucliers avec des efpéces de hayon-
nettes dont ils étoient arhiés : marche entre- mêlée de petits
&ults,ou pluftôt dune forte de trépignement. Du moins telle
eft i*idcc que Sénèque nous en donne (l), par l'exprelîïon qu'il
emploie pour la caraétérifèr; & c'efl aulfi celle qui refaite de
ce qu'en dit Horace (m) en deux endroits ditferens. Ladaniè
des Cors bontés ctoit au contraire accompagnée de mouvemens
prefque convullifs de tout Je corps, & lur-tout de la tête.
Strabon les compare à des forcenés qu'agitent les tranfports
de la frcnéfie. Les Romains , qui toléroient ces Corybantes
introduits à Rome avec le culte de Cybèle , leur donnoient
le Jiom de Galli , & à leur chef celui <X Archigallus (n).
(I) Sénèque voulant expliquer !e
fattus fa/iaris , le rend par le terme
de faltus fulhnius. Sencc. ep. X V.
(m) Horace qui fuppofe, dans
l'Ode XXXVI du premier livre, quç
cette danfc s'exécutoit fans remuer les
pieds avec vivacité, , ntu rnotetn in
Sa/ium fit requies ptttum , dit dans la
première Ode du liv. IV, que les Sa-
liens frappoient du pied la terre ; petit
candi do, in tnorem Sa/ium ter quo-
tient humum. Aufli les anciens poètes
Lii'ms les ont -ils fou vent nommés
falifubfuli , les faut i//ans. Vid. Pa-
cuv.apudScalig. in Catul. ep. X VII.
(n) Strabon dérive le nom de
Corybante du mot Kaptsàttt , aclion
que les Romains appellent dans leur
langue caput jaaare. Paulmier de
Grant-Mcfnil conjecture que ce
nom, compofé de nipu & de Cajra,
qu'il traduit par capite incedo, leur
avoit été donné parce qu'en mar-
chant ils fc foûtenoient fur la tête.
Mais l'antiquité ne nous a rien
tranfmis de pareil fur les Corybantes
ou les Galli : on ne parle que de
Htfl. Toute XXI IL
la violente agitation de leur tête.
Apulée, dans Ton âne d'or , /. vtn,
les décrit en ces termes : Capite ds-
mijjb cervices lubricis intorquentes
motibus , crinefque pendu/os in cir-
culum rotantes; termes qui expli-
quent le crinem rotantes Galli de
Varron. Cet auteur avoit même em-
ployé le mot mallart t pour exprimer
le genre de leur danfc. Mais il ne
ru ru îi pas que ce mot ait fait fortune ;
occafion de s'en fervir devoit être
allez rare. Celui de Galli étoit de-
venu fynonyme à'Eunuchi , parce
que ces prêtres de Cyhéle dévoient
fe rendre eunuques , pour fè confor-
mer à ce que la fable leur enfeignott
d'Atys.
Quelques étymologifles ont pré-
tendu que ces prêtres fanatiques de
Cybéle avoîcnt tiré leur nom du
fleuve Gallus , qui paflé auprès de
Pcfllnonte; d'autres croient qu'ils le
donnèrent eux-mêmes à ce fleuve-
Suivant M. Fréret, il ert plus naturel
de le prendre pour le nom Phrygien
fous lequel on les connut à Rome.
4* Histoire de l'Académie Royale
Les Curèlcs envilagés comme minifbes de Rhéa & nour-
riciers de Jupiter, fe confondent fous ce point de vue avec
les Dactyles auflî-bien qu'avec les Corybames, & les anciens
lônt partages fur leur origine. On les crovoit iliiis des Dactyles
1 O O J J
ou de Phrygie , ou de Crète , ou de Rhodes. Ces difTé-
Suab. x,+?2. rcntes traditions, rapportées par Strabon & par Diodore,
DiOiiv,2)o. juftif:çnt |a remarque du premier fur la reflèmbiance que ces
divers perfônnages avoient enlèmble à bien des égards.
Diodore (ûppoiê que ce furent les Curetés qui apprirent
aux Cretois à rallèmbler en troirpeaux les brebis & les chèvres
Jâuvages errantes dans les campagnes, à conftruire des ruches,
à élever des abeilles domeftiques , & à leur enlever le miel
& la ciré fins en détruire ou même en dilperlêr les eflàins.
Il leur attribue encore l'art de fondre & de travailler les métaux :
mais ni cet auteur, ni aucun autre ne les (tippofe initiés dans la
connoiflânee de la médecine; encore moins dans cette pratique
des enchantemens qu'on imputoit aux Telchines.
Ainli les anciennes traditions de la Grèce rapprochées &
comparées entre elles, s'accordent à joindre la découverte des
arts avec la naiflânee & l'éducation des différentes divinités ,
c'eft-à-dire avec letablifîèment de leurs autels. Oblêrvons en-
core que les nourriciers de ces Dieux ont prelque toujours été
En fuppofant , ce qu'il a prouvé dans
l'Article If, que l'Arménien & le
Phrygien étoient la même langue ,
il retrouve dans le mot Gallus celui
de Galouts , torquens fe, dérivé de
Gheloui , volvere , tordre. Dès-lors
ce nom, comme celui de Corybas ,
fera relatif aux danfès furieufes nui
faifôient partie du culte de Cybcle.
Nous avons, vû de même que le
nom des Dactyles , tiré des deux
mots Arméniens Dayak^til , figni-
fioit les nourriciers de Jupiter , em-
Îloi que la fable donne aux Dactyles
déens.
Denys d'Halicarnaflc obierve ,
/. //, que le culte de Cybcle fut tou-
jours abandonné dans Rome à des
Phrygiens & à d«s Phrygiennes. On
jugea fans doute que renthoufîafme
indécent auquel les miniftresde cette
divinité fc livroient pour l'honorer, (Se
Iefacrifice qu'elle exigeoit d'eux au-
raient dégradé des citoyens Romains.
Les noms Romains donnés fur des
Infcriptions à l'Archigalle ne doi-
vent pas nous arrêter , parce qu'el-
les /ont d'un temps où des efclaves
mêmes portoient fôuvcnt de ces
noms. Tant que durait la fete de
Cyhèle, fes Prêtres avoient la permif-
fion de quêter dans Rome. Cicéron
qui rapporte cet ufâge dans (an
fécond livre des loix, ajoute qu'il
n'eft propre qu'à ruiner les familles
ik à répandre la fuperftition : /m-
pltt fuperflitione animai i? exhajrk
domos,
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 43
regardés comme les propagateurs de leur culie Se comme
les inventeurs des arts , dont la connoiuance a dû précéder
ou du moins accompagner la formation des premières lociétés.
Que prouve la liaifon réciproque de ces objets, finon que
l'idolâtrie Se les arts ont dans la Grèce les mêmes époques 8c
les mêmes auteurs? Il arriva dans ce pays ce qui doit nécef-
fàirement arriver dans toute contrée dont les naturels feront
civilités par des colonies étrangères. Tout ce que les étrangers
y porteront, loix, arts, ulâges, cérémonies religieufo, paroîtra
dans la fuite leur devoir Ton origine : on les en croira les
auteurs, quoiqu'ils n'aient fait que tranfporter dans leur nouveau
fcjour les coutumes des lieux dont ils étoient originaires. Et
comme les arts, même grofiïers, dévoient étonner des /âuvages ,
les premiers Grecs, ignorans 8c barbares, ont dû prendre pour
des hommes merveilleux , fupérieurs , infpirés , ceux qui leur
en ont tranfinis la counoillânce Se la pratique. Ils ont dû
les croire inventeurs dans tous les genres , parce qu'ils leur
durent à b fois les premières idées de tout; 8c des -lors voilà
les pilotes, les foldats, les marchands qui compoloient les
premières colonies débarquées en Grèce, ou du moins les
principaux de ces aventuriers , transformés aux yeux des naturels '
en hommes de génie. Les voilà devenus artilles, iégiflateurs,
politiques, théologiens: bien -tôt je vois plufieurs d'entre eux
ériges en héros par la reconnoinance ou la flatterie ; je vois
les Dieux dont ils répandirent le Culte par-tout où ils fanèrent
les arts, regardés comme bienfaiteurs du pays, 8c les habitans,
par une méprifè que la fuperflition 6c le temps conlâcrent, leur
attribuer l'origine de ces arts établis en même temps que leurs
autels. Cérès devient l'inventrice 6c h déelTe de l'agriculture,
parce que le même vaifîèau qui porta Ion culte dans l'Attique
y porta du blé 6c des laboureurs. Ainfi furent traités Minerve,
Jupiter, Racchus, Neptune, 8c les autres divinités originai-
rement étrangères à la nation Grecque.
Les découvertes 6c i'établiuement des différens cultes fê
fûivent dans un ordre chronologique, qui s'éloigne peu de celui
dans lequel les colonies orientales vinrent s'établir en Grèce,
44 Histoire de l'Académie Royale
& de la date que l'hilloire de ces colonies , conduite dage en
âge jufqu'à la guerre de Troie, nous oblige de donner à leur
fondation. Cet accord des traditions entre elles pour le fonds
du récit, malgré les variétés de détail, nous autorife à leur croire
un fondement hillorique qu'on démêle en adoptant, avec
M. Fréret , les hypothèlès d'Hérodote & de Strabon. Si l'on
ajoute que les époques du partage des colonies clins la Grèce
fe rapportent à celles de l'invafion de l'Egypte par les Pafteurs,
de leur expulfion par Séloftris, &: des expéditions de ce
Prince dans i'Alïe mineure & dans la Thrace, on reconnoîtra
que la chronologie de ces temps héroïques ou même fabuleux,
a clans les faits elîèntiels un certain degré de certitude que n'a
pas, à beaucoup près, l'ancienne hilloire de la plulpart des
autres Nations.
1 1. On appeloit Curètes les prêtres de Jupiter dans l'île
de Crète, les Corybantes étoient, à parler exactement, ceux
de Rhéa là mère, qui n'avoit dans cette île aucun culte ni
public ni particulier, ainfi que nous l'allure Démétrius de
Jrrai.x,f72. Scepfis, cité par Strabon. 11 ne paroît pas que cette Déelîê
eût beaucoup d'adorateurs parmi les Grecs ; on ne trouve
aucune fête établie en fôn honneur : elle avoit peu de temples,
& ces temples n'étoient pas fréquentés. On les nommoit
Metroa: celui d'Athènes, le plus confidérable de tous, lêrvoit
de dépôt pour les loix & pour les acles palTés entre les parti-
culiers; c'eft à cet ulàge qu'il doit d'être connu, parce que
Ajfa /, 4j. les orateurs le nommoient lôuvent. Paufanias en marque la
fituation ; mais il ne parle ni d'autels , ni de ftatue , ni de
jTicrifice '(o). H en étoit de Rhéa comme de la Terre & de
quelques autres divinités anciennes. Les Grecs ne les avoient
(o) Les Anciens parlent encore ///> 266 , 4? III , > $7* Encore
de quatre autres temples de Rhéa n'clt-il pas certain que tous ces tem-
fcm!)!ab!esau Mrtroum d'Athènes, pies fuflênt dédiés à Rhéa: on le
& ^éfîgnés par le même nom. Le coiicludavecvrai-fembiancedunom
prenver à Olympie, le fécond à Co- qu'ils portoient; mais celui de Dét(pe
rintlie , le troifième à dix-huit milles mère n'étoit pas particulier à Rhéa ,
environ de Gyihiuin dans le Pélo- on le donnoit auili à la Terre & à
ponnèfê, & le quatrième à Spanc. Cybéle.
fyoy. Pau/an. I. Y, Jd. L il, jzj.
\
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 45
pas abfolument dégradées, comme Saturne & les Titans; ils
en partaient avec reipect ; ils lailîbient fubfifter Jeurs autels;
niais ils négligeoient leur culte. La fuperftiiion s'étoit tournée
lâns réfèrve du côté des Dieux qui appartenoient plus parti-
culièrement à la nouvelle religion, à celle de Jupiter, tels que
Junon, Minerve, Cérès, Diane, &e.
Le culte de Rhéa ne s'étoit guère confèrvé que dans la
Phrygie occidentale ou Troyenne : encore paroit-il avoir été
mêle dans ce pays à celui de Cybèle, qui étoit une divinité
toute différente, quoique la plufpart des Mythologilles anciens
& modernes les aient confondues lune avec l'autre, parce que
l'une & l'autre portoient le même nom de mère des Dieux (p ).
La fable de cette dernière k raconte avec des variétés confi-
dérables ; mais rien de ce qu'on en rapporte ne convient avec
1 Moire de Rhéa , fille du Ciel & de la Terre , fœur & femme
de Saturne, qui le trompa fur la nailîânce de Jupiter, pour
prélêrver ce troifième fils du iort qu'avoient eu Neptune &
Pluton (es aînés, qui fit élever dans le fêcret cet enlant fâuvé
par artifice, & le mit en état de ravir à ion père l'empire du
monde.
Telle eû la légende de Rhéa dans Héfiode: nous ne pouvons
nu entrevoir ce que les Phrygiens de la Troade débitoient à iôn
uj jet ; feulement nous lâvons qu'un jeune enfant jouoit quelque jtnà.
rôle dans fes myitères. C etoit Sabaitus, divinité Thracienne,
qui félon tous les Scholiaftes & les Lexiques anciens étoit b
(p) Un des hymnes attribués
cemmunément à Homère s'adrefic
à la mère des Dieux ; mats on ne lui
donne pas le nom de Rhéa. Elle n'eft
ni la femme de Saturne , ni la mère
de Jupiter , & le poète lui accorde
tous les attributs qui caraclérifent
Cybèle dans la fable & fur les mo-
tuitnens ; les tambours , les crotales ,
les lions , &c. Dans un amre hymne
en l'honneur de la Tetre , prife Ibu-
Vf nt pour Cybèle , on décore aufîï
arc ancienne DéefTe du titre de
nùrt des Vieux, Mais on la dit
femme d'Uranus ; dès-lors ellen p^>ur
fils Saturne, les Tifans & Rlica.
Dans ce fvltéme Cybèle & Rhéa
font diftïncïes ; mais l'une étant tille
del autre, on dût aifémenr les con-
fondre. Au relie la plnfpart de ces
hymnes, qui couroien: (bus les noms
d'Homère & d'Orplue, lont p eins
d'idées contradictoires ; c'ell une
preuve évidente du mc'îange «.les tra-
ditions , «Se de l'emploi que les Pt êtes
en taifbient , (an:, le donne.- la peine
de les decompofer fui van c les relies
de la critique.
4<5 Histoire de l'Académie Royale
même que Bacchus. La Difîèrtation de M. Fréret fur le culte
de Bacchus, imprimée dans ce volume & déjà citée plus haut,
nous di/penle d'entrer là-deflùs dans un plu& grand détail.
Strabôn applique à la célébration des myitères de Phrygie,
la formule que Démofihène accuioit Elchine d'avoir chantée
dans les rues d'Athènes. Elle efl compofce de mots dont nos
Mythologiftes ont cherché l'origine dans les langues orientales;
mais pour la trouver ils n'avoient pas bcloin de fortir de la
Grèce ((]).
Agdeitis étoit le véritahie nom de Rhéa, fûivant le même
Strab.x.fgf. Slrabon, qui ajoute que (ôuvent on la déiignoit par le nom
des lieux dans léfquels elle étoit fingulièrement honorée. De \X
viennent les furnoms d'Idéenne, de Sipylène, de Dindymène,
de Peflînomienne qu'elle portort, comme Cybcle, depuis qu'on
les eut confondues. Mais fous (on nom propre d'Agdeftis on
en débitoit d'étranges hiftoires , qu'on peut lire dans Pauiânias,
dans Arnobe & dans l'extrait de Damalcius.
Ces traditions Phrygiennes fur Rhéa 6c Cybcle, ne paroiiîènt
pas avoir été reçues dans la Grèce. Le poète Herméfianax,
cité par Paufanias, (ê contentoit de dire que le culte de la mère
des Dieux, Matris magna, devoit fon inftitution au jeune
Atys fils tie Calais, devenu fi cher à la Déefîè que Jupiter
(q) Voici cette formule, avec
l'explication que M. Fréret croit en
pouvoir liafardcr. Euoi faboi , hues
attes , attes hues. Tous ces mots font
originairement grecs.
Euoi , formé fur celui de tv, éroit
une efpèce de formule de bénédic-
tion , luivant un ancien cité par Har*
pocration , équivalente au mot tù n$ ,
bene tibi fit. Et de là venoît le verbe
t'wt£«r , de même que le titre d'Euat ,
donné à Bacchus , & celui de EW-
Kotàa. , donné à Cérès. Saboi étoit le
titre des initiés ou des myrtes de Ja-
ba-nus, <Sc ce nom, de même que celui
qu on donnoit au Dieu , n'étoit pro-
bablement qu'une épithète formée
de la racine Jtbas, d'où le grec com-
mua avoitdérivé febaflos, vénérable,
adorable. On doit fc fouvenir qu'il
s'agit ici d'une formule Thraciennc ,
ôc par conféquent dans un dialcclc
très-ancien & très-greffier de la langue
grecque. Héfychius rend le nom de
iiabajein par celui d'Eutïçein. Pour
le mot Attes nous favons que le mot
Aita, fynonyme de Papna, étoit
un terme de relpcér. que Jcs jeunes
gens employoient en parlant à des
hommes plus âgés qu'eux. Ainfi cette
formule , qui étoit fans doute le com-
mencement d'un cantique , le pou-
volt traduire ainfi : Quvd faujimn
fit Afjrfiis , Sabtqje pater , pater
Sabote, ÙTc.
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 47
jaloux de ce rival le fit tuer par un fanglier. Cybèle défefpérée
tic la ir.ort, mais ne pouvant le iîiire revivre, cacha £>n corps
dans l'antre lâcré du mont-Agdus, l'y rendit incorruptible,
& voulut que tous les ans une iête lolennelie retraçât le £>u-
venir de cet événement.
il eft vifible que cette fable avoit été formée fur celle
d'Adonis, comme celle d'Adonis fur la fiction du meurtre
d'Oliris époux difis. Pour la conformité plus parfaite on ter-
minoit le deuil par un jour de réjoui (îànce. Cette fcie connue Macnl.Satur.
fous le nom d'Hi/aria, tomboit à Rome au lendemain de u'*'2''
itquinoxe. Damafcius, dans la vie d'Ifidore, rapportait que rfaïus, cod.
celui-ci eut une vifion dajis laquelle Atys lui ordonna de ^/é^/*'*
célébrer ces Hilaria, qui étaient une image de Ion retour à
la vie. Racontant ailleurs la fable d'Atys oc de Cybèle , fous
les noms de Sydyk & d'Aftronoé, mais avec quelque diffé-
rence dans les détails , il fuppolê que Cybèle ranima le corps
d'Atys, comme Vénus avoit rendu celui d'Adonis à la vie.
Le nom Phrygien de la Déelfe eft écrit X'yhvç dans
Héfychius & dans les meilleurs manufaits de Strabon ; mais
fur une Infcription publiée par Spon , dans les mélanges d'anti- Mif«&
cjuités, on lit MHTPI ©EHN AITI2TEI. Dans l'épitomede s7'
Strabon, & dans quelques manulcrits de cet auteur, ce nom efl
écrit À itçif , Xytçis, K'yytwç. C'eft que peut-être on donnoit
à la même divinité deux nomsdifTérens, & l'on peut en effet
lestiier l'un & l'autre de la langue Arménienne. Agdifh's fera
formé des racines azdfeh,puella ,f/ia, & 77 domina regina, abrégé
àtiyran, rex, domïnus ; d'où les Grecs, & après eux les Latins,
ont fait leur tyrannus. Agdillis paflôit, dans quelques-unes
de fes légendes, pour fille de Rhéa. Comme la plufpart des
divinités ne furent dans l'origine que des attributs de l'Etre
fuprême, détachés de l'idée principale & perlônnifiés, leurs
noms n'étoient que des épithètes. D'ailleurs on le faifôit fouvent
unfcrupulede prononcer les anciens noms, qui paffoient pour
fâcrés;on leur en fubftituoitde plus nouveaux, qui lêulsavoient
cours dans le peuple: les autres ignorés des profanes, ne fe révé-
loient qu'aux initiés. Ceft une remarque faite fouvent par les
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48 Histoire de l'Académie Royale
anciens, & en particulier à l'occafîon du nom de Kôtn , jet/tiâ
file, fous lequel on défignoit communément Profêrpine,
'A l'égard du nom d'A/tg/iiJïis ou Angfieftis, tel qu'on le lit
fur i'Infcription, M. Fréret croit y retrouver la dénomination
Phrygienne de la mère des Dieux , qui dans les anciens monu-
mens & fur les Médailles , eft repréfèntée affile & dans une
attitude de repos. Hanghifltn Arménien lignifie repos ; & avec
la finale // , Hanghifli fera traduit littéralement par quiefccns
rcgina; titre convenable à une Décile qu'on fuppofoit avoir
remis à les enfans les rênes de l'Univers.
Lorfque les Romains adoptèrent le culte de Cybèle, ils le
reçurent immédiatement des Phrygiens. Pour obéir aux ordres
de la Sibylle ils envoyèrent, l'an 205 avant l'ère Chrétienne,
chercher à Peffinonte fi ftatue, qui n'ctoit qu'une fimple pierre
tombée, difôit-on , du Ciel , & dont la chute eft marquée par le
marbre de Paros à l'an 1505 avant J. C Tout ce qui concerne
cette fameufè pierre de la mère des Dieux, efl fâvamment
approfondi dans une Diflèrtation de M. Falconet à laquelle
nous renvoyons le leéteur ; elle efl: inférée dans ce volume
XXIII, page 213 de la partie des Mémoires.
M. Fréret n'examine pas fi cette pierre étoit un pyrite lancé
par un volcan, ou quelque coquillage pétrifié, du genre des
Conchylites: il fê contente d'oblêrver que la mère des Dieux
n'eft jamais repréfèntée fous cette forme fur les monumens
& les Médailles ; elle y paraît toujours fous la figure d'une
femme affile fur un trône , ou dans un char traîné par des
lions. Selon toute apparence on lui donnoit à Rome une figure
Ztfm. I v, humaine. Nous liions dans Zofime que Séréna, femme de
J ' Stilicon, ayant eu l'occafion d'entrer dans le temple de cette
Déefîê, s'empara d'un collier de perles qu'elle avoit au col.
Article V.
Des Cabires.
Ce qui concerne les Cabires efl un des points les plus
important & les plus compliqués de la mythologie Grecque.
Les
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 40
>f.es traditions qui les regardent font tellement confufes , & i\
fanent oppofées les unes aux autres, que lanalylê en paroît
à peine poffible. Les anciens eux-mêmes iê contredifbient
faute de s'entendre, & les modernes en accumulant, avec plus
d'érudition que de critique, leurs diflerens témoignages, ont
embrouillé la matière au lieu de l'éclaircir.
Strabon , dans le paflàge que nous avons déjà cité tant de
fois, fembfe ne donner au nom de Cabires que les deux
fignifications qu'il attribue à ceux de Dactyles, de Corybantes
& de Curetés. II les confidère i.° comme les rnimffcres de
certaines divinités; 2.0 comme des efpèces de génies, comme
des divinités fûbalternes attachées au jfèrvice de Dieux fùpé-
rieurs. Mais cette divifion n'elt pas à beaucoup près fufTïfante
pour concilier les variétés fâns nombre, & môme les contra-
dictions qui lê trouvent entre les Anciens à leur fîijet. On doit
envilâger encore les Cabires lôus trois autres points de vue ;
I." comme des Dieux adorés dans l'île de Samothrace, Dieux
du premier ordre, puiiqu on les y qualifioit de grands & de
puifûru; 2* comme des Dieux Egyptiens qu'on croyoit fils
de Vulcain, la plus ancienne divinité de l'Egypte, & dont
le temple étoit fi relpeclé que l'entrée n'en étoit permifê qu'au
iêul prêtre qui le défêrvoit ; 3 .° enfin dans la Grèce on don-
noit ce nom à des fils de Vulcain honorés à Lemnos, &
dont le culte s'étoit répandu dans les îles voifines, dans l'Afie
mineure & dans la Macédoine.
Voilà donc le nom des Cabires pris par les anciens dans
cinq acceptions différentes , qu'il faut bien diftinguer avant
que de rien conclurre des diflerens paflâges; & c'eft ce que
n'ont jamais fait ceux qui ont entrepris de traiter ce point
de Mythologie.
Cette divifion générale, qui peut fêrvir à fixer les idées
Tagues qu'on lê fait des Cabires, eft le rélùltat de l'examen
épineux auquel s'eft dévoué M. Fréret, dans un long Mémoire
.qui contient des recherches fur les Cabires & fur les myftères
de Samothrace. L'étendue de ce morceau ne nous permet pas
de l'inférer ici, même par extrait; nous le rélèrvons poux le
Hifl. Tome XXI IL G
jo Histoire de l'Académie Royale
volume XXV. Ce que nous venons de dire n'en eft que l'an-
nonce & le précis, qui nous a paru néceiîàire pour compléter
cet article, que nous terminerons par une réflexion générale,
applicable à toutes les difcuffions du genre de celles dont il
efl rempli. C'eft que l'étude de l'hilloire Mythologique des
anciens n'en1 digne d'occuper les elprits fenfes qu'autant qu'ils
fe propoferont de perpétuer & d'enrichir la langue de la
Poê'fie , & de faciliter la leélure des écrivains Grecs & Ro-
mains, dont les écrits font une allufron continuelle à la fable,
ainfi qu'aux événemens des ficelés héroïques. Ces faits ont à
la vérité peu d'importance : mais ils étoient liés au fyftème
religieux de deux Nations célèbres ; elles en fùppofôient la
réalité. Ils font par confequent une partie confrdérable de
l'hirtoire de iefprit humain; hiftoire dans laquelle l'homme
fê méconnoîtroit lui-même, fi elle ne lui donnoit pas le
fpeclacle de fes erreurs & de fes égaremens.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. j t
ECLA IR CI SSEAI EN S GENERAUX
*
S U £ LES
FAMILLES SACERDOTALES DE LA GRECE.
Quoique généralement parlant la dignité fàcerdotale ne
fût point héréditaire chez les Grecs, l'hiftoire de prefque
toutes les villes de la Grèce, celle d'Athènes fur-tout, offre
des facerdoces attachés à certaines lâmilles ; & le nombre en
eft allez confidérahle pour mériter une attention particulière.
Nous avons examiné ce fujet en travaillant aux deux Mémoires
que nous lûmes en 1746 6c en 1748; le premier fur Xétat MiÊAxmh
desMùùJlres fies Dieux à Athènes; le fécond fur les myflères j. °'xl g
de Ce'rès Eleuftne. Ces différens objets (ont liés les uns aux
autres: ainfi l'on doit regarder comme un réfùltat des mêmes
recherches, & comme une fuite du même travail, les deux
morceaux dont nous venons de rappeler les titres, & tout ce
que nous avons à dire fur les ficerdoces héréditaires dans la
Grèce. ^
Nous commencerons par les familles fàceixîotales d'Athènes,
& ce ne fera qu'après les avoir parcounies, que nous panerons
fucceïïivement & par ordre à celles des autres villes ; ce qui
comprendra tout ce qui portoit le nom de Grec, la Grèce
proprement dite, les îles de la mer Egée & les colonies
répandues dans l'Afie mineure. Ce fera la matière de trois
grandes fêétions fùbdivilees chacune en plufieurs articles, qui
fe (uivront feparément de volumes en volumes dans la partie
hiftorique des Mémoires de l'Académie. Nous croyons entrer
dans fês vues en nous livrant à ce fujet. Elle la jugé digne
d'être approfondi, puifqu'en 1744 elle en propofa l'examen
pour le concours au Prix littéraire qu'elle dittribue tous les
ans dans la lèance publique d'après Pâques.
Mais avant que de faire rénumération des ramilles Athé- Prfmièke
ruennescoruacréesau culte des Dieux, & de donner les détails SECTION.
que nous avons pû recueillir fur chacune en particulier, nous Art' l
G ij
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52 Histoire de l'Académie Royale
traiterons quelques points généraux , également applicables
à toutes , & dont la dilcuifion nous paraît un préliminaire
eflèntiel.
Un droit de cette nature, remarquable dans une République
•> dont le fyftème profèrivoit toute diftinélion , trop nuifible à
l'égalité des citoyens, donne lieu à plufieurs queftions auxquelles
il faut d'abord eflàyer de répondre; & c'eft à quoi nous devi-
nerons tout ce premier article de la première feélion.
I. La queftion qui s'offre d'abord à lefprit roule fur l'origine
même de ce droit, appartenant à quelques familles. Comment
& dans quel temps leur étoit-il devenu propre?
La réjxmfê eft facile : un coup d'ctïi fur l'ancienne hiftoire
d'Athènes fuffit pour la faire entrevoir. Ce neft qu'en remon-
tant jufqu'aux fiècles héroïques qu'on aperçoit la raifôn plauf ible
de cette multitude infinie de cultes divers dont la religion
P/W. in des Athéniens étoit l'afîèmblage. Avant Théfée , qui peut à
^' jufte titre pafîer pour le fondateur d'Athènes , les Athéniens
vivoient dans un grand nombre de bourgs & de hameaux.
Chaque bourg, chaque hameau avoit fon territoire diflincl,-
fes coutumes, fês magiftrats, fês pratiques religieufès. Théfee
• en rafîèmbla les habitans pour former une feule ville, & fit
dans le gouvernement des innovations confidérabfes , mais qui
ne s'étendirent pas à fa religion. Content d'établir un culte
public & des fêtes générales en l'honneur des divinités tutélaires
de l'Etat , il permit à chacun de confêrver fês cérémonies &
les traditions particulières. Ainfi tous les Athéniens fè trou-
vèrent réunis dans le culte de Minerve, mais chacun d'eux
Paufan. L i, continua de célébrer fcparément les fêtes inflituées par fês
3'' ancêtres. Ces dirTérens cultes, toujours obfêrvés avec foin, fê
font perpétués de fiècles eu fiècles fâns s'étendre. Leur époque
eft la même que celle de la plufpart des fâcerdoces héréditaires,
établis prefque tous fous les Rois prédécefïêurs de Théfee.
Quoique l'inftitution de ces fâcerdoces fôit accompagnée
de circonftances particulières , & dont la diverfité dépend de
celle des occalions, on peut réduire toutes ces origines à trois
principales.
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 53
i.° Quelques ficerdoces, & ce font les plus anciens , étoient
regardés comme donnés par les Dieux mêmes, à des familles
qu'ils s'étoient confâcrées par leur propre choix. C'étoit prefque
toujours la récompenfè de l'ho/pitalité qu'ils en avoient reçue;
car les Dieux defcendoient fouvent fur la terre: ils aimoient
à converlér avec les hommes ; ils partageoient leurs plaifirs ;
ils entroient dans leurs querelles; ils étoient leurs amis, leurs
défenfèurs, 6c quelquefois leurs rivaux. Telle fut du moins
l'opinion de ces fiècles ignorans 6c greffiers , mais fimples 6c
peut-être heureux. Les fréquentes apparitions des Dieux 6c
des Déellès, 8c leurs liailôns avec les héros & les bergers,
étoient prelque les lêuis faits hjftoriques dont le chargeafîent
les annales du premier âge. Les pères les apprenoient à leurs
enfans; elles le tranfmetloient d'une génération à l'autre en
devenant de plus en plus merveilleuses. Les monumens de
ces Epiphanies, fêmés de toutes parts, en rappeîoient le fou-
venir : elles étoient le fujet des entretiens 8c des chanfôns ;
8c cette branche de la Mythologie eft une de celles qui ont
été les plus fécondes entre les mains des Poètes. C eft à cette
chimère que nous devons les Philémons 8c les Baùcis. De là
font nées ces allégories ingénieulès, qui rendent le fyftème de
h ûbfc en même temps agréable 6c moral. Ces defcriptions
intéreiTantes des plaifirs 8c des vertus champêtres, ces peintures
du bonheur charment encore aujourd'hui les imaginations vives
8c les âmes lênfibles. Elles firent plus autrefois; elles influèrent
fûr les mœurs avec un empire que nauroient pas eu les pré-
ceptes des légiflateurs 6c les maximes des philo/ophes. L'illufion
eft trop (auvent nécefîâire aux hommes: il falloit tromper les
premiers Grecs pour les civilifêr, pour les rendre à la fois
meilleurs & plus lociables. Les hècies les plus greffiers ne furent
pas les moins vertueux, parce qu'on peut être bien -fanant
lans être poli. C'eff que la politeflë, toujours fu perficielle 6c
fouvent faillie, lê borne à remplir les loix de la lociété; loix
arbitraires, que le ha/ard , le caprice 6c la mode varient fins cefîè :
mais la bien-fai/ânce s'exerce fur les belbins réels de l'humanité;
& pour être bien-faifant il fuffit d'être homme 6c de réflécliir
G h)
54 Histoire de l'Académie Royale
fur loi -même. Cette idée de la préfence des Dieux , de leur
commerce fréquent avec les mortels , & du prix que leur recon-
noifiànce toute-puilîante attachoit à l'hofpitatité, avoit contribué
fur-tout «à rendre l'exercice de cette vertu commun ; & l'on
fênt combien b pratique en devoit être dfentielle & recoin-
mandable, dans un temps où les routes étoient peu frayées,
les terres en friche, les forêts immenfês, les habitations ifolées,
la communication d'une contrée à l'autre dilîicile & fôuvent
impraticable. Aulfi l'héroïfme de ces temps reculés confiftoit-ii
principalement à purger les campagnes des brigands dont elles
étoient miellées. Ce font -là les travaux d'Hercule, les exploits
de Théfée, de Philoétète & de leurs pareils ; & tandis que
ces guerriers conlacroient leur valeur & leur force au repos
de l'humanité , les habitans paifibles des hameaux & des bois
offraient l'hofpice aux voyageurs. Ils les regardoient comme
des envoyés de Jupiter ; pour peu même que ces étrangers
eulîênt un extérieur noble & majeflueux , ils les prenoient pour
des habitans de l'Olympe, ou du moins pour des "héros. Pleins
de reipecl pour leurs hôtes, ils leur drefîbient fôuvent des
autels auprès de ces chaumières qu'ils n'avoient pas dédaignées
pour afyles. Miniftres nés de ces nouveaux cultes, ils les recom-
mandoient à leurs defcendans ; l'obfêrvation s'en perpétuoit
dans les familles: elles avoient commencé par s'en faire une
loi ; elles finirent par s'en faire une prérogative , une diftinclion
utile , un titre inconteftable de noblelîè & d'ancienneté.
2.° Quelques familles étoient en polîèffion de certains (icer-
doces, parce qu'elles le prétendoient ilî'ues des inftituteurs de
certaines fêtes , ou de ceux qui les avoient apportées dans 1a
Grèce.
3.0 D'autres enfin poffédèrent de tels privilèges à titre de
concernons faites à leurs aïeux par les Rois, maîtres alors
d'accorder des grâces de cette nature, comme étant à la fois
chefs de la Religion & de l'Etat, Pontifes & Souverains. C'eft
une vérité trop connue pour avoir befôin d'être prouvée.
Athènes en particulier confèrvoit dans (on gouvernement une
trace évidente du droit qu'avoient eu fes Rois de préfuler
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 5 5
aux fètes folennelles. Ctft l'ufâge invariable où fè maintinrent
les trois premiers Archontes, d'offrir enperfonne certains facri-
fices publics aux Dieux de ia patrie. Le fécond de ces magiitrats,
charge fpécialement du foin delà Religion, portoit en confe-
quence une couronne avec le titre d'Archonte roi : fa femme
s'appeloit Reine des fàcriflces, & remplaçoit, dans les cérémo-
nies les plus auguftes, les Reines époufes des anciens monarques.
Ceft que les Rois avoient eu l'adreflè de s'attribuer exclulive-
ment certaines fonctions religieufês, comme inieparables de la
royauté. On voit fans peine quels furent leurs motifs. En fè
rendant par-là nécelîâires, ils elpéroient mettre le trône à l'abri
des révolutions ; & s'il fut en effet quelque moyen de défendre
le pouvoir monarchique contre le génie entreprenant d'un
peuple né pour la liberté, c'étoit de l'unir étroitement au culte
religieux. Mais le deftin d'Athènes étoit de lêcouer le joug des
Rois. En les proferivant néanmoins on confèrva leur titre.
Le peuple avoit befoin d'un perfonnage qui les reprélêntât dans
les cérémonies, dont il les avoit cru long- temps les minières
eflèntiels; &. le fécond des Archontes fut chargé de jouer ce
rôle avec toute la pompe & l'éclat de la majefté fùprême. La
Superfu'uon, qui prend ailément l'alarme, mais qu'un rien
ranure, auroit peut-être, fâns cet accommodement fait avec
elle, rompu toutes les mefures de la Politique, & maintenu
les Rois. Elle les abandonna dès qu'elle crut pouvoir le pafîèr
de leur miniflère; & ce jeu s'eft répété depuis avec le même
fûccès à Rome, où l'on vit, après l'expullion des Tarquins, Ttt.Lfr.tu,
un km des fàcriflces figurer dans le nombre des minimes ft *l
fûbordonnés au grand Prêtre.
A quelque titre que fût établie dans une famille la fûcceffion
au facerdoce, cette prérogative en fuppofoit l'illuflration très-
ancienne. En effet le fâcerdoce étoit, dans les premiers temps,
l'apanage de la nobldlè, c'eft-à-dire des citoyens les plus
diltingués par leur rang, lôit qu'ils le dufïènt à leur mérite,
foit qu'ils l'eufîent hérité de leurs aïeux; car le terme de
nobleïîè, appliqué précilément aux anciens dans le fens qu'il a
parmi nous, ferait une faute énorme contre l'idée que l'hiftoire
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5<$ Histoire de l'Académie Royale
'Thtank in nous donne des mœurs Grecquest La divifion faite par Théfêe
'^n' avoit diftingué dirîcrens ordres entre les Sujets; 8c ce fut
toujours du premier de ces ordres que dans la fuite on tira
les Prêtres & les Magiftrats.
Stàdask voce Les familles lacerdotaies jouiflbient d'une grande confidé-
î.vM#xiA*i. ntion. Leur privilège, quoique grand, quoique capable de
faire des jaloux , paflbit pour inviolable; on en reljxrcloic l'ori-
gine ; l'Etat même s'en rendoit pour ainfi dire le garant : &
lorlque la République donnoit à quelques étrangers le droit
Dmoph.in de hourgeoifie, elle exceptoit les fàcerdoces héréditaires du
nombre de ceux auxquels elle leur donnoit part. Tous les
avantages du citoyen fui voient en effet le droit de bourgeoifie;
quiconque le recevait, dès-lors pou voit prétendre à tout, fi ce
n eft à la dignité d'Archonte. Nous en avons la preuve dans le
décret par lequel les habitons de Platée furent déclarés citoyen*
d'Athènes.
1 1. Comme l'adoption étoit en ufàge chez les Athéniens,
on pourroit demander fi les Prêtres revêtus de fàcerdoces héré-
ditaires, avoient le droit de les tranfrnettre à leurs en£ins
adoptifs. Quoiqu aucun texte formel ne fourniue la réponfe
de cette queflion , la négative nous paraît plus vrai-fèmblable,
parce qu'il n'efl pas naturel qu'un particulier pût di/polêr fêul
d'un droit appartenant à toute une famille. Il en eût difpofé fi
l'effet de l'adoption avoit pu s'étendre jufque-là; car l'adoption
étoit un aéle libre , dont la validité ne dèpendoit point du
concours des parens. Un fimple Athénien ne jxwvoit adopter
un étranger , parce que c'eût été donner à la République un
citoyen fans fon aveu. La même raifon nous porte à croire
qu'en introduifànt dans une fimille un citoyen né dans une
autre, on ne lui conununiquoit pas les prérogatives données
par la naifîânce à tous ceux qui la compofoient.
Les races fâcerdotales aimoient à s'unir entre elles. On voit
Ptutarc. îm Ljh- dans la vie de Lycurgue l'orateur, par Plutarque, l'exemple
d'une double alliance entre les Eumolpides, miniflres hérédi-
taires de Cérès Eleufine en qualité de defcendans d'Eumolpe,
& les Etéobutades, prêtres nés de Minerve & de Neptune
comme
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 57
comme iffus de Butés, ancien Prince du fing royal d'Athènes,
& le premier Pontife qu'ait eu le temple confâcré dans la
citadelle à ces deux divinités. Il arrivoit dc-Ià que deux fâcer-
doces différais fê trouvaient quelquefois réunis dans la même
perlônne. On tire encore de la vie du môme Lycurgue des
preuves , ou du moins des indu&ions très-plaufibles , que les
defcendans par femmes étoient admis aux facerdoces attachés
à certaines ramilles , comme ceux de la ligne mafculine ; &
que dans certains cas , ces dignités étoient la dot qu'une fille
recevoit de [on père , & quelle tranfmettoit en propre à fôn
mari.
Mal*: pour jouir des lâcerdoces auxquels on étoit appelé par fa
naifîànce, il failoit avoir rempli quelques formalités eflêntielles.
La première , tellement indifpenfâble qu'on ne pafïbit pas rhwjfh jrafm.,
même pour citoyen , jtlfqu'à ce qu'on s'en fût acquitté ; c'étoit
d'être irucrit dans le regiftre de la curie à laquelle on appar-
tenoit , & dans le rôle du peuple A^uo* , c'eft-à-dire, du bourg
où Ton étoit cenfe réfident. Ceci a befôin d'un détail où nous
entrerons fâns peine , dans la vue de répandre quelque jour
fur la forme intérieure de la république d'Athènes.
Les Athéniens étoient diflribués par tribus : chaque tribu
fe divifbit en trois curies (a); & chaque curie fe fubdivifôit en
trente familles. Ce mot ne doit pas ici fê prendre dans fa
fignrfication ordinaire ; il ne s'agit pas de perfonnes unies par
Jefang, & iflùes dune tige commune. Chaque famille étoit Harpocrat'm*
un corps politique compofe de plufieurs familles différentes , MW<rtmw.
qui placées dans la même curie, avoient contraélé entre elles
une forte de fbciété ; l'union de ces familles particulières fài-
fbitde toutes enfèmbie comme une famille générale. Au temps
de Théfêe , on comptoit dans la ville quatre tribus , douze .
curies, trois cens foixante familles. Dans la fuite les tribus fê
(a) Le mot <t>ptie«t, dont les traduire pJuftôt l'idée que l'expreffiort
Grecs fê fêrvoient , nous a femblé même, que nous pourrions rendre
ne pouvoir être mieux rendu que par le terme de confrérie , fi nous
par celui de curie ; parce qu'il s'agit avions à parjer d'aflbeiations reli-
ki d'une divifion civile , & qu'il faut gicuics.
Hifl. Tome XXI 11. H
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58 Histoire de l'Académie Royale
thmbt.M.v. multiplièrent: Clifthène en fit dix ; & depuis on en compta
f " jufqu a (b) treize.
A cette première repartition s'en joint une féconde en
peuples ou bourgades ; vertige fubfirtam de l'ancienne divifion
Matrfius, Je de l'Attique en villes, bourgs, hameaux, dont Athènes étoit
Pagu Attu*. je centre< JVleurfius en compte cent quaue- vingt -fix ; &
Spon en a découvert quelques - uns inconnus à cet auteur.
Thélee. réunit les Athéniens épars , & tâcha d'en attirer ic
plus grand nombre dans la capitale : mais , malgré cette réu-
nion, les bourgades n'étoient pas reftées defertes; & même les
familles tranfplantces dans la ville n'avoient pas perdu la trace
de leur première origine. Elles continuèrent à porter le nom
du lieu dont elles étoient fôrties. Tout Athénien, même habi-
tant de la cité, avoit fa bourgade, dont il ajoûtoit le nom au
fien, comme un titre patronymique & diftinclif: toutes les
bourgades étoient réparties dans les différentes tribus.
Chaque citoyen d'Athènes faifoit donc partie d'un peuple
& d'une tribu ; & dans cette tribu il avoit fâ curie & fâ famille.
Les peuples & les curies a voient des regiftres, où ion étoit
oblige de s'inferire.
On commençoit par celui de la curie , où 1 on ic faifoit
enregiflrer dès l'âge de quinze ans. Le t roi lie me jour des
Arifloph. Schl. Apaturies étoit deftiné pour cette formalité. Un père amenoit
^ fbn fils au chef de la curie ; des in/pecleurs lui failbient fûbir
Suidas, l'examen ordonné par les loix. Enfùite, après un ferment
prêté devant l'autel d'Apollon , ou de quelqu'autre divinité
tutélaire, le père protefloit que cet enfant étoit fôn fils, né
Demo/iï. m d'une mère Athénienne en légitime mariage : il lui donnoit
B™. <r Euh- un nom> qUC fur jc cnanip on portos fur \c regirtre, avec
. ie fien même & celui de là bourgade. Ce regirtre s appeloit
regiflre commun, parce qu'il étoit commun à tous ceux qui
compofoient la curie.
( b) Les trois dernières appartien-
nent à des temps porté rieurs , <& doi-
vent leur origine à l'adulation fcrvile
des Athéniens. Ils les établirent tu
l'honneur de Ptoléméc, d'AttaleJc
d'Hadrien , & leur donnèrent k
nom de ces Princes.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 50
A dix-huit ans on ailoit s'infcrire dans le rôle de la Hepc*.
bourgade; & ce fécond enregifîrement donnoit, avec leman-
cipation, la jouiuance de tous les droits attaches au titre
d'Athéniens.
Devenus citoyens par cette double formalité", ilsemroient
en pofleihon des privilèges de leur famille; & fi leur famille
étoit une race facerdotale, ils pouvoient afpirër au fâcerdoce,
pourvu que d'ailleurs ils furent doués de toutes les qualités qu'on Hfùxh fvm-
exigeoit des minières facrés , exempts des défauts regardés ^/fà^.'h Ti-
comme incompatibles avec les fonctions religieufês, & dilpoles manh-
à fe fôûmettre (oit aux privations, iôit aux devoirs impofes par
les loix du temple où la naiflànce leur aiîignoit un rang.
Après avoir fait leurs preuves & rempli toutes les forma-
lités, ils étoient agréés, choifis, polfeneurs du titre; mais le
droit d'exercer dépendoit encore de deux cérémonies indif-
penlâbles. La première étoit la confécration; des prières, des
vœux, des (âcrinces, en fai/bient l'eflence. Démofthène nous Dmtfih. «
a confervé la formule du ferment des quatorze prêtreûes de Ntxram-
Bacchus, adjointes à la Peine des f âcrifices dans les myftères
lêcrets auxquels elle préfidoit. Cette formule peut nous donner
une idée de toutes les autres. L Archonte roi, comme furin-
tendant de la religion, avoit làns doute le droit d'en confâcrer
les miniftres , & c'eft entre fes mains qu'ils prêtoient ferment*
Du moins la nature de fês autres fonctions nous autorilê à lui
attribuer celle-ci comme un droit de fa charge : c'étoit fâ
femme, Reine des fâcririces, qui recevoit le ferment des Prè- Dmo$h. iM.
trèfles dont nous venons de parler; preuve indirecte qui fonde
l'attribution de laquelle il s'agit ici.
La féconde cérémonie eft i'inftallation. Quand le fàcer-
doce n 'étoit qu'annuel ou pour un terme fixe, le Prêtre dont
le temps venoit d'expirer avoit, félon toute apparence, le
droit d'inftaller fôn fucceflèur. Mais ce n'efl: point le cas des
fâcerdoces héréditaires, dont la plufpart étant perpétuels, ne
vaquoient que par mort. Nous ne voyons guère que l'Ar-
chonte roi qui pût alors être chargé de l'inftallation ; ce qui
néanmoins doit fê reftraindre & s'expliquer.
Hij
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60 Histoire de l'Académie Royale
Nous ne croyons pas que l'Archonte roi fut chargé feul
de confâcrer aux dieux , & d'inftaller dans les temples tous les
prêtres indiftinétement ; nous préfumons qu'il pariageoit ce
Fvlkx, l. vin. loin avec les magiftrats particuliers, qui (bus le nom de *//\&-
CctffjAÉes ou de Rois des tribus , tenoient dans chaque tribu le
Htfrh. même rang qu'il avoit dans l'Etat. La conformité des titres
indique des fonctions pareilles. Les rois des tribus formoient
un tribunal préfidé par l'Archonte roi , & dont le renort fe
bornoit à des objets relatifs à la religion. Ne peut - on pas
inférer de-là qu'ils inftalloient les prêtres attachés à leur tribu ,
& que l'Archonte leur chef n inftalloit que ceux de la Répu-
blique? En effet, la diftinclion des deux efpèces de culte dans
Athènes, a dû s'étendre aux miniftres lâcrés. Les uns étoient
attachés aux dieux de la patrie , dont les fêtes le célébraient
par le corps entier de l'Etat , comme Minerve- Poliade , Nep-
tune-Erechthée, Cércs-Eieufine, Cérès-Thefmophore; les
raitf.l.r.e.ji. autres n'étoient prêtres que des divinités particulières à chaque
tribu, à chaque curie , à chaque famille; car chacune de ces
Ilayocr, Çous . diviftoiis avoit lès dieux. Toutes enfemble avoient des
loix communes, des magiftrats & des confeils généraux ; toutes
enlèmble afTiftoient aux mêmes affemblées , & prenoientune
part égale à l'adminiftration des afïaires : toutes feparément
^ Lyfas aJv. avoient des juges , des chefs , des tribunaux particuliers ,. un
culte, des traditions, des pratiques perlbnnelles. En un mot,
Athènes étoit une grande République, formée par l'aflèm-
bi3ge de petites Républiques unies entre elles (ans ceiîèr d'être
dilbncles. m
Art. III. On peut demander enfin , & cette queftion eft la plus di£
flcile de toutes celles qui intérelîènt en général les facerdoces
attachés à certaines familles; on peut demander, fi ces places
fe tranfmettoient par fucceftion du père aux enfans , ou li elles
étoient électives , c 'efr-à-dire , fi lorfqu'elles vaquoient , tous
ceux de la famille avoient également droit d'y prétendre. Dans
le premier cas , la lûccefHon fe régloit - elle par l'ordre de la
naiuance, ou le père revêtu du làcerdoce fe donnoit-ii à fon
gré un fucceflèur parmi Jb enfàns? Dans le lecond cas, à qui
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des Inscriptions et Belles-Lettres. Ci
appartenoit le droit d'élire ï étoit -ce à l'Archonte roi ou aux
rois des tribus? au peuple aflèmbié , ou Amplement à la tribu ,
à la curie, à la famille, ai prenant ce mot dans l'acception la
plus étendue? enfin étoit-ce aux porens à choifîr entre eux
un Sujet?
Avant que de dhcuter la queftion , remarquons qu'elle ne
peut s'appliquer aux facerdoces quiexigeoient le célibat, comme
la dignité d'Hiérophante à JETIeufis ; & qu'ainfi l'alternative n'a
lieu que pour ceux qui n etoient pas incompatibles avec le
mariage. Telle étoit entre autres la lôuveraine lâcrificature de
IS'eptune - Erechthée.
Piufieurs railôns nous portent à croire que ceux mêmes de
la dernière efpèce n'ont pas été fuccefîîfs. S'ils s etoient tranf
mis en ligne direcle du père aux enfàns , fans égard aux lignes
collatérales , ils auraient dès-lors été conftamment attachés i
ia même branche , par une forte de fubftitution qui n'eft pas
viai-femblable. Quelle apparence en effet qu'une j>artie de
la famille jouît feule d'une prérogative commune à ia race
entière? au lieu d'une diflinélion réelle, les -autres nauroienteu
qu'un droit inutile. Cette réflexion efl fortifiée par des exem-
ples tirés de la famille de Lycurgue l'orateur, déjà citée piu-
fieurs fois. Ce Lycurgue étoit de la race des Etéobutades : mais j%larti &
il n'avoit pas exercé ia fouveraine lâcrificature de Neptune , L/curg.
héréditaire dans là mailôn ; & cependant lès deux fils furent
l'un & l'autre revêtus de cette dignité. Le lecond nommé Lyco-
phron fut la tige d'une poftérité nombreulè ; mais lès defcen-
dans n'héritèrent point de là place. Après lui le fâcerdoce
fortil de là branche , pour n'y rentrer que deux fois à diffé-
rentes reprilês , & dans un intervalle de piufieurs générations.
On lit dans Paulânias, qu'Acefb'e, dépendante de Thé-
miftocle , vit tous fes ancêtres, depuis fon bifaïeul, Lampado-
phones de Cércs-Eleufme , & que fon frère , fon mari , enfin f. JJ?
fon fils , remplirent aufli les mêmes fonctions : ce que l'écri-
vain Grec remarque comme une fmgularité , comme un bon-
heur rare & même unique. Concluons de là lurpriié que ce
fâceidoce n etoit pas héréditaire ; car s'il l'eût été , fur quoi
Hiij
Pauftui. I. tr
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6i Histoire de l'Académie Royale-
Paufanias Ce récrioit-il î Sur ce qu'Aceftie a vû ton bhaïeul !
ce n'dl pas un bonheur Lus exemple : fur ce que la même
dignité paflâ de les ancêtres à les defcendans î rien de plus
fimple , en la fuppolânt (ucceiïîve. Mais que tous ceux de ià
ligne aient occupé lùccefiîvement une place qui n'étoit pas
héréditaire , voilà le merveilleux , voilà fur quoi Paulanias féli-
cite Aceltie ; parce que Paulanias avoit ou feignoit d'avoir la
plus haute idée des myftères (fEkufis , & qu'en comequence
tout ce qui le rapportoit à ce culte lui paroifloit grand.
Mais fi les lâcerdoces attachés dans Athènes à certaines fa-
milles étoient électifs, ainfi que nous le préfumons, à qui le
droit d'élire en pareil cas appartenoit-il! c'eft la feconde partie
du problème. Effâyons de la réioudre comme la première.
Le peuple n'avoit point de part à ces fortes d'éle&ions ,
qu'on ne regardoit pas comme affaires d'Etat. On Lait en
général que les Adiéniens étoient fort difficiles à raflèmbler ,
& qu'il fallut même prendre le parti de les attirer à la place
publique par l'appas d'une diftribulion ai argent: ce qui auroit
rendu les élections dont il s'agit trop rares & trop coûteufes;
& fi elles s'étoient fûtes lâns intérêt , nous trouverions dans
Ariftophane quelque plaûanterie fur cette différence.
D'ailleurs , il ei L confiant que l'affemblée du peuple ne
mêloit point de ce qui n'intéreffbit en particulier qu'une
tribu. Les tribus lêuls élilôient leurs propres magiftrats : elles
ië donnoient un chef, qui fous le nom d'Epimélcte (c), ou
jjgjg* '* adminiftrateur, préfidoit à tout Or fi le peuple ne s'ingéroit
pas dans le gouvernement intérieur d'une tribu , à plus forte
raifon n'entroit-il pas dans ce qui concernoit uniquement une
famille particulière.
Dilbns la même choie de la tribu elle-même: car elle fe
diviibit, comme nous l'avons oblêrvé ci-deffus, en trois
(c) Originairement le chef d'une
tribu (c nommoit Phylarquc ; niais
depuis que ce terme eut perdu fa
fi<;nin"cation naturelle «Se primitive ,
en devenant le titre d'une dignité
militaire , on y fubftuua le nom
d'E'pimélète , afin d'éviter toute
équivoque , & de n'être pas fans
ceflê dans le rilque de confondre le
commandant d'une troupe avec ua
magillrat.
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des Inscriptions et Belles-Lettres; 6}
qui chacune avoient leur chef qu'elles feules choiiiffoient, &
qui défigne* par le nom de Phratriarque , étoit pour elles ce
que l'Epimélète étoit pour les tribus. Ces différentes portions
de la Republique, réciproquement libres dans le choix de
leurs magiftrats particuliers, jouiflôient de la même indépen-
dance dans celui des- minières du culte qui leur étoit propre;
car c'étoit autant de corps difti ncls, en même temps civils
& religieux. Mon père, difoit Elchine , ejf de la Curie qui a
des autels communs avec ks E'téobutades. De ces curies les Aifchm. <u
unes adoroient Cérès-Thefmophore & Prolerpine ; les autres
Apollon & Diane, Cybèle, Minerve, ou Vénus. On voyoit
Caflor & Pollux honores d'un culte particulier par les habitans
de Céphale : ceux de Phlya montraient les autels de Bacchus
Floride, de Diane Lucifère, & des Nymphes lfménides: chez Pmfm. 1. 1,
les Marathoniens Hercule avoit un temple; Diane Amaryfie c,Jt'
chez les Athmonéens. Or tous les miniftres de ces divinités
locales étoient élûs par les feuis habitans de chaque lieu. J'ai
été choifi, dit Démofthène au nom d'un de (es cliens, par ceux
de nui curie, pour tirer au fort avec les plus diflingués d'entre Dmoflk. »
nous, le facerdoce d'Hercule. De ce que la tribu ne (ê m cl oit
pas de régir la curie, il réfulte qu'elle ne pretendoit pas
davantage influer fur ce qui fê pallbit dans une famille.
Appliquons le même railônnement à la curie dont cette
famille dépendoit , & concluons que les familles /àcerdotates
étoient feules chargées du choix dont il s'agit. Selon toute
apparence l'Archonte roi préfidoit à ces élections , lorfqu'on
avoit à difpofêr d'un (âcerdoce public, tels que ceux de
Minerve- Poliade & de Cérès-Eleufine. Mais ce foin, à
l'égard des facerdoces particuliers, regardoit les rois particuliers
de chaque tribu.
Après tout, il étoit naturel que les depofitaires d'un culte
euflènt le droit d'en choifir leminiftre; ceit une fuite prefque
néceflâire de la prérogative dont ils jouinoient. Un paffage
cfEfchine appuie cette réflexion. Cet orateur après avoir
obfervc, dans (ôndiicours conue Ctéfiphon, que quiconque jEfthi». 'm
exerçoit à Athènes une fonclion publique , quelle qu'en fût ia
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6^, Histoire de l'Académie Royale
nature & l'objet , devoit rendre compte de fon exercice, ajoute4
que les Prêtres font comptables au ft- Lien que les autres, & non
feulement les Prêtres en particulier, mais les familles facerdo-
tales en corps; les EumolpiJes, les Ceryces, &c. Paroles remar-
quables, & que nous croyons pouvoir citer comme une preuve
que ie choix en queltion ctoit réfervé fiux familles mômes.
De quoi les familles auraient - elles été comptables, fi elles ne
l'étoient pas d'un fujet qu'elles fourniflbient? & de voient-elles en
répondre, fi elles n avoient eu la liberté de le choifir î
Pollux met au nombre des fonctions de l'Archonte roi ;
celle de juger les différents qui s'élevoient dans les familles
fâcerdotales. Ces différents nous paroilîent fuppolèr que les
fâcerdoces dont nous parlons étoient électifs , & que l'élection
étoit remilè aux familles. Un làcerdoce héréditaire de père en
fils , ou un làcerdoce électif, mais pour lequel le choix n'au-
roit pas dépendu de la famille , n'euflènt jamais été dans le
cas d'occafionner des dilputes entre ceux qui la composent.
Refte à fâvoir en quelle forme le choix Ce failôit : fi c'é-
tait par voie de fufTrage , ou par le fort ; car ces deux fortes
d'élections étoient ufitées à Athènes , foit pour les prêtres , Ibit
pour les magiflrats. 11 y avoit même des cas où l'une & l'autre
s'employoient à la fois , comme pour le facerdoce d'Hercule
dont parie Démofthène dans un paflâge déjà cité.
II paraît que les élections dont il s'agit ici , fê failôient par
fufTrages : cette façon d'y procéder jufiifioit la rigueur de la loi
qui rendoit les familles entières rejponlâbles du miniftre choili
pour les reprélênter. D'ailleurs l'exemple des fix periônnes de
la même branche , qui de père en fils exercèrent les fonctions
de Lampadophores de Cérès - Eleufine , eft une preuve que
PaufM. 1 1, ce choix n'étoit pas confié à l'arbitrage inconftant du fort.
* *7' Voilà tout ce que nous avons pu recueillir de général fur
• les licerdoces attachés à des familles d'Athènes. Nous exanu-
nerons dans les articles fuivans chaque famille ficerdotale en
particulier.
ESSAI
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 65
ESSAI
SUR LA CHRONOLOGIE G E' NE' RALE
DE L'ECRITURE.
Quoique la chronologie générale de l'Hiftoire Sacrée
(oit un des principaux objets qui , depuis le fécond fiècie
du Chriftianifme, ont occupé les Critiques Juifs & Chrétiens,
die n'eft pas à beaucoup près éclaircie comme elle mériterait
de i être ; & l'on ne s'accorde pas encore fur les dates des
événemens les plus confidérables. Tels font le commencement
& la fin de la captivité de Babylone , la fondation du temple
par Salomon, l'Exode ou la jfôrtie d'Egypte, la vocation d'A-
braham & Je déluge. Ces époques importantes ont été des
fûjets de controverfè entre les chronologies qui ont le plus
réfléchi fur la matière.
M. Fréret attribue moins cette variété de fênu'mens à fa
difficulté du fujet qu'au défaut des méthodes fuivies jufqu'à
préient. Il en propofê une autre dans le Mémoire dont nous
allons donner le précis , & qu'il ne nous a lû que comme
ïeflâi d'un ouvrage plus étendu, dont là mort nous a privés.
L'Ecriture fournit deux moyens de déterminer les dates des
événemens qu elle rapporte. Le premier confifte à rauembler
& à lier enfemble un certain nombre de partages où la durée
des principaux intervalles fè trouve marquée; le fécond à
ranger le détail des faits qu'elle raconte dans un ordre chro-
nologique d'où puiflè réfulter une durée générale.
Ce dernier moyen, qui demande un grand travail, ne peut
conduire à la certitude, parce que nous n'avons pas entre les
mains les originaux des livres hifloriques de l'Ecriture. On
fait que les livres des Rois & les Parai ipomènes ne font que
des abrégés qui renvoient fans ceflê le lecteur à des chroniques
plus anciennes, à des hiftoires plus étendues. Ces abrégés peu
méthodiques omettent plufieurs faits; & plufieurs de ceux
hijl. Tome XX J IL I
66 Histoire de l'Académie Royale
qu'ils contiennent étant pris de différais ouvrages, ne paroif-
fent pas toujours s'accorder enlëmble. Pour former une chro-
nologie générale de ces livres, on elt réduit à les expliquer»
à les concilier par des interprétations toujours conjecluraies ,
& qui n'ont par elles-mêmes aucune autorité. Aufli voyons-
nous les Critiques occupés fins ceflè à Je combattre récipro-
quement & à détruire les hypothèfes les uns des autres,
fans qu'aucun d'eux ait encore pu former un fyftème auquel
Je plus grand nombre de gens de litres ait eru devoir
fouicrne.
Suivant M. Fréret ils ont échoué dans leurs entrepriies,
parce qu'ils n'ont pas eu recours au premier moyen; c'eft-à-
dire à la réunion des partages où les durées principales font
énoncées clairement. Ce moyen lui paraît en même temps le
plus court, le plus facile & le plus afluré. C'eft le procédé
qu'il luit dans ce Mémoire, dont nous diviferons l'extrait en
deux articles, pour répandre plus de jour fur les difcuffions
dont il eft rempli.
Article I.
Temps écoulés depuis la naijfance d' Abraham jufquà
la ruine du Temple de Jérufalem.
,-M o Y s e, dans la Genclê, nous affure en termes pofitifs
que le léjour des defcendans de Jacob en Egypte fut de
quatre cens trente ans jufqu'au pallàge de la mer rouge. Le
texte hébreu eft formel fur cet article ; & les endroits du
.nouveau Teftament que quelques auteurs emploient pour
infirmer le témoignage de ce texte, lerviront à le fortifier,
s'ils font pris dans le fens le plus fimple & le plus naturel.
2.0 L'auteur du fécond livre des Rois nous apprend que
l'intervalle écoulé depuis l'Exode julqu'à la fondation du tem-
ple par Salomon, a été de quatre cens foixante & dix-neuf ans
révolus, en forte que cette fondation (e rit au fécond mois
de l'an 480 après la fortie d'Egypte. Ces deux durées jointes
cwJêjnbie compofent une fomrae de neuf cens neuf ans, depuis
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 67
Farrivce de Jacob en Egypte jufqu a la fondation du temple.
Si Ton ajoute les deux cens quatre-vingt-dix ans écoules depuis
la naiflance d'Abraham juiqu'au voyage de Jacob, intervalle
fur lequel tous les Critiques font d'accord , on aura Ofrfe cens
quatre -vingt 'dix -neuf ans depuis la fondation du temple en
remontant jufqu a la naiflince d'Abraham, c'eft-à-dire , jufqu a
l'époque à laquelle commence l'hiftoire de b nation Juive.
La durée des temps écoulés depuis le déluge jufqu'à I*
romance d'Abraham , ne fôufTre guère d'autre difficulté que
celle qui réfuhe de la variété des textes : mais il faut convenir
que cette variété d\ très -grande. Le texte Hébreu des Maf-
forètes , fùivi par S.* Jérôme, ne donne à cette durée que
trois cens cinquante -deux ans. Elle eft de mille deux ans
félon le texte Samaritain , & de onze cens trente-deux fuivant
celui des Septante. Aujourd'hui la plufpart des chronologiftes
croient avoir la liberté du choix entre ces dificrens textes ;
& prefque tous paroiflènt s'être détermines en faveur de la
durée la plus étendue. Ils la préfèrent arec raifôn , par égard
pour les anciennes traditions hhloriques des Egyptiens , des
Chaldéens , des Indiens & des Chinois.
Efîjyons de lier ces dates de la naiflance d'Abraham , de
l'entrée de Jacob en Egypte, de l'Exode & de la fondation
du temple de Salomon avec la chronologie générale, & de
les attacher à une époque dont la dil tance à notre temps foit
connue.
Le Prophète Jérémie, témoin de la prifê de Jérufafem &
de h ruine du temple par Nabuchodonofor r donne à ces évé-
nemens pour date la dix -neuvième année du règne de ce
Prince. 11 nous apprend que Sédécias, roi de Juda, fut arrêté
après ta prife de la vrtle, & remis entre les mains du roi de
Babvlone, qui le fit aveugler en punition de les révoltes.
La prife de Jéruiâlem , la deftruclion du temple , & quelques-
autres événemens relatifs à ces deux faits , font datés dans la
Prophétie & dans le quatrième livre des Rois, par le mois
& par le quantième du mois de l'année Juive , qui avoit
i au mois pofehal de l'année 19 de Nabuchodonofor-
/
68 Histoire de l'Académie Royale
La tradition Juive ajoûte à ces dates celle du détrônemènt
de Sédécias, ou celle du jour auquel le roi de Babylone fit
aveugler ce Prince, après avoir fait égorger les fils en £a
préfence.
L'année dix-neuf de Nabuchodonolôr commence dans le
canon agronomique au 17 janvier 586 avant l'ère chré-
tienne; & dans cette année 586, le lêptième jour de la
huitième lune, jour marqué par un jeûne en mémoire de
l'aveuglement de Sédécias, répondit au 25 de jêptcmbre.
Par -là nous avons la date précifè de la lin des règnes de
Juda & du royaume de Jérulâlem. Il ne s'agit plus que de
la lier avec celle de la fondation du temple par Salomon:
ce qui doit le faire par la durée des règnes pottérieurs à
cette fondation.
La durée de ces règnes dans la lûcceffion des rois de Juda ,
prilê littéralement & telle qu'elle eft exprimée , donnerait un
intervalle de quatre cens trente ans cinq mois & dix jours ,
depuis la fondation du temple au (êcond mois de la quatrième
année de Salomon , julqu'à la deftitution de Sédécias , dont
on évalue le règne à onze ans. En ôtant de cette durée de
quatre cens trente ans trois mois 8c dix jours , les iept mois
& lêpt jours de l'année Juive , qui commença au printemps
de l'an 585, le 1 6 de mars , jour de la nouvelle lune Paf-
chale; nous aurons quatre cens vingt -neuf ans dix mois &
trois jours, c'eft-à-dire, quatre cens vingt-neuf ans deux cens
quatre-vingt-dix-huit jours , le/quels ajoutés à cinq cens quatre-
vingt-cinq ans Juliens & deux cens quatre -vingt - dix jours
dont la nouvelle lune Pa/chale précéda l'ère vulgaire, nous
feraient remonter au fêptième de mai de l'an 1 o 1 6 avant
J. C. Ce feptième jour de mai doit avoir été l'un de ceux
de la iêconde lune de l'année Juive, & voifin de la pleine
lune. Ainfi nous pourrions le donner pour époque à la fon-
dation du temple par Salomon, fi des railons très-fortes,
développées par M. Fréret dans le lêcond article, ne i'obli—
geoient à croire la durée de la dynaftie de Juda plus longue
d'un peu plus de fix ans qu'elle ne le paraît par l'addition des
«
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 69
règnes particuliers , & confêquemment à fuppolêr d'environ
ouatre cens trente- fix ans l'intervalle de temps écoule entre la
fondation du temple & la ruine de Jérufalem; ce qui fèroit
remonter cette fondation à l'an 1023 avant J. C.
En remontant de cette année 102$ avant J. C , l'Exode
tombera dans l'année 1 5 o 1 ; l'arrivée de Jacob en Egypte
dans l'année 1 o 3 1 ; & la naifîânce d'Abraham dans l'année
2221 avant cette meme ère. Le déluge fe trouvera, fuivant
Je texte hébreu , dans l'année 2 5 7 3 ; félon le manuferit des
Samaritains, dans l'année 3223 , & fuivant celui des Sep-
tante, dans Tannée 3353 à peu près. Nous difôns a peu
près , à cauiê des variétés qu'ont entre elles les différentes
copies de la verfîon des Septante.
Suivant ce calcul, l'intervalle écoulé entre la naifîânce
d'Abraham, en 222 1 , & la dellruélion du royaume de Juda,
en 585 avant l'ère chrétienne, elt d'environ 1636 ans, qui
iè partagent dans les quatre époques fuivantes déterminées avec
certitude.
De la naiflânee d'Abraham à l'arrivée de Jacob en Egypte . . ap o.«*
De l'arrivée de Jacob en Egypte jufqu'à l'Exode 430.
De l'Exode à (a fondation du Temple 4.80.
De la fondation du Temple à ia prife de Jcrufalem .... 43 6.
Total 1636
»nt-
Dans ce calcul de la durée des règnes de Juda, évalués
à 436 ans environ depuis la fondation jufqu'à la ruine du
temple, M. Fréret fuppolê 1.* que les années Juives, quoique
composes de mois lunaires, revenoient aux années Juliennes
par le moyen de l'intercalation d'un treizième mois laite de
temps en temps. 2.0 Que dans ia durée des règnes parti-
culiers, on doit prendre les années pour complètes, parce que
Jes fraétions de mois & de jours excédens qu'on a négligées
peuvent, /êlon toute apparence, compenlër ce qui manque aux
«nées qui n'ont pas été tout-à-j&it remplies. Ces deux
liij
yo Histoire de l'Académie Royale
fuppofitions, & fur-tout la féconde, ont befôin d'être exa-
minées féparénient.
La première fburTre peu de difficultés, du moins depuis le
temps de l'Exode ; it n'efl pas douteux qu'à compter de cette
époque les Juifs n'aient connu i'intercaiation dune treizième
lune. En effet , des trois grandes fôlennités annuelles qu'ils
célébroient, deux étoîent fixées d'une manière invariable; l'une
au printemps, c'eft la fête de Pâques; & l'autre à l'automne,
c'eft celle des Tabernacles. La première tomboit au temps de
la moilfon de l'orge, la féconde après la récolte des fruits. Il
falloit que les deux mois, à la pleine lune delquels on folen-
nifôit ces deux fêtes, revinflènt tous les ans à peu près dans la
même fiifon; le premier au printemps, le fécond dans l'au-
tomne. Ce qui n'auroit pas été pofîîble , fi l'addition d'une
treizième lune intercalaire n'avoit remédié de temps en temps
. au dérangement caufe par la différence de dix jours environ ,
qui fê trouve entre la révolution du fokil & la période lunaire
annuelle.
Nous n'avons pas la même raifôn à donner pour les temps
antérieurs à l'Exode : il ne nous en relie aucun fait dont la
date foit marquée par le mois & le quantième du mois, fi ce
n'cfl dans l'hifloire du défuge, où le détail du récit de Moyfê
nous autorifê à penfèr qu'il compte par mois lunaires; en forte
que les douze mois & dix jours écoulés depuis le commen-
cement de la pluie jufqua la fôrtie de l'arche, compofènt une
année fôlaire Egyptienne de trois cens fôixante-cinq jours.
La lune équinocTriaie du printemps , qui devint depuis
l'Exode la première de l'année des Hébreux, n'étoit aupa-
ravant que la fèptième, parce que leur année eommençoit
en automne^ uége qui continua parmi les Juifs pour tes
années Sabbatiques, pour celles des emphytéofes, des baux
à loyer, &c. C'eft un fait attefté par Josèphc & par les plus
habiles Rabbins. Us en font même tellement perfuadés que
dans leurs chronologies ils emploient des années qui com-
mencent à l'équinoxe d'automne.
M. Fréret en fait la remarque: mais en même temps il
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des Inscriptions et Belles- Lettres. yi
obferve qu'on doit préfùmer que Moyfè, dans la Genèfê, em-
ploie la nouvelle année pour le calcul des temps antérieurs à
l'Exode. Sans cet ufâge anticipé, les dates du déluge n auroient
pû le comparer avec celles de l'année qui commençoit au prin-
temps. Dans la Genèfê le déluge commence au dix-fêptième
jour du lècond mois. Dans les fragmens de Bérofê le déluge de
Xifuthrus, qui eft le même que celui de Noé, date du quin-
zième jour cKi mois Doclius, le huitième de l'année Babylo-
nienne, année qui commençoit avec la lune d'après l'équinoxe
d'automne. Ainfi la date du quinzième jour du huitième mois
Babylonien saccordoit, à deux jours près, avec celle du dix-
septième jour du fécond mois de l'année religieufê de Moyfè.
D'où il réfulte que les années antérieures à l'Exode depuis le
déluge, peuvent être priles pour des années complètes.
La lêconde fuppofition par laquelle M. Fréret détermine la
durée des règnes de Juda , donne lieu à des difcuffions plus
embarraûantes. La différence fur cet article eft afîèz grande
dans les fyftèmes des divers chronologifles. Tous s'accordent
à retrancher un certain nombre d'années, & donnent à cet
intervalle moins de quatre cens trente ans & fix mois. Mais
ils n'appuient cette réduction que fur des conjectures ; &
pour toute preuve , ils n'emploient que de fimples hypothèfes,
imaginées uniquement pour réfoudre certaines difficultés de
détail qui les arrêtoient.
La durée des règnes de Juda doit être divifée en deux
portions ; la première , depuis la mort de Salomon jufques 6c
compris la fixième année d'E'zéchias , dans laquelle arriva la
prilê de Samarie par Salmanafar, & la deftruction du royaume
d'Ilraël : la féconde commence à cette fixième année d'E'zé-
chias, & continue jufqua la fin du royaume de Juda. Cette
féconde portion ne donne pas lieu à de grandes difficultés ;
& la plufpart des chronologifles s'accordent à lui donner à peu-
près les cent trente- cinq ans exprimés dans l'Ecriture.
La fbuftraélion tombe donc prefque uniquement fur les
treize premiers règnes de Juda, dont la durée littérale eft de
deux cens quatre-vingt-quinze ans. Scaliger en ôte deux ans &
yi Histoire de l'Académie Royale
demi ; Ulièrius & le P. Petau en retranchent fix ans, Capel St
Riccioli douze ans, M. Defvignoles dix-huit, les Rabbins vingt,
& Marsham vingt -neuf. Nous rappelons ces fyftèmes entre
pluiieurs; une énumération complète nous mèneroit trop loin.
Le motif de ces retranchemens a été lefpérance de concilier
la chronologie des rois d'Ifraël avec celle des rois de Juda;
non pas , il eft vrai , quant à la durée totale de ces deux
dynafties correfpondantes. La durée des règnes d'Ifraël , lit-
téralement exprimée dans l'Ecriture , eft plus courte de douze
ans que celle des régnes de Juda , & les Critiques s'accordent
à reconnoître des interrègnes & des anarchies dans le royaume
d'Ifraël , où la fùccelfion fut en effet interrompue & dérangée
par de fréquentes ufurpations 5c par des guerres civiles.
II ièmbleroit d'abord que ces interrègnes paroilîint fuffîre
pour expliquer la diffère; ice de douze ans dont la durée totale
des règnes d'Ifraël eft plus courte que l'autre , les chronolo-
gifles n'étoient pas dans la néceffité de diminuer encore ces
règnes comme ceux de Juda, 6c que la fouftraclion ne devoit
porter que fur ces derniers. Quel motif a donc pû les engager
à l'étendie auffi aux durées particulières des règnes d'Ifraël?
C'eft l'impoilibilité dans laquelle ils fe voyoient de ne pas
afîujétir au même calcul des dynafties collatérales & parallèles,
qui fuivoient la môme forme d'années. La contradiction
eût été trop groffière. En effet, dans le livre des Rois, le
commencement & la fin de chaque règne de Juda fç rappor-
tent aux années du règne collatéral du royaume d'Ifraël , &
réciproquement les règnes d'Ifraël font comparés de même
aux règnes de Juda.
Cette méthode , qu'on croirait propre à éclaircir la chro-
nologie, auffi-bien qu'à la conftater, eft précifement ce qui
forme l'embarras dont les chronologiftes ont cherché , mais
en vain , à fè tirer par leurs hypothèfès & leurs fouflradions.
La preuve qu'aucun d'eux n'a pû réuffir , c'eft qu'aucun des
fyftèmes imaginés dans cette vûe , n'a paru fatisfaifint qu'à
l'auteur qui le propofoit. Des qu'on veut examiner la queftion
par foi-mérue, on fem la ntçeflité de recourir à de nouvelles
conjectures.
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ï>es Inscriptions et Belles -Lettres. 731
fonjedures. Nous allons expofêr dans le fécond article les
nouveaux moyens de conciliation préfentés par M. Fréreu
Article J I,
Comparai/on des dynajlies collatérales de Juda &
d Ifraël , par rapport aux règnes particxdiers
ir contemporains de pan & d autre.
Les règnes collatéraux de Juda 6k cTIfraè'I ont dans l'Ecri-
ture deux points communs de réunion, i ,° Le commencement
de Roboam & celui de Jéroboam , que l'hiftorien fàcré marque
à l'année qui lui vit la mort de Salomon. 2° Le commence-
ment d'Athalie à Jérufàlem, & celui de Jéhu à Samarie; l'un
& l'autre dans l'année qui fuivit celle où Ochofias roi de Juda;
& Joram roi d'Ifraè'l furent tués dans un combat contre Jéhu.
Le premier intervalle efl de quatre-vingt-quinze ans , ex-
primés pour la fomme des règnes de Juda , & de quatre-
vingt-dix-huit, fi l'on compte par la durée particulière de
chaque règne prife féparément. Cet efpace doit encore être
divife f pour les règnes d'Ifraël , en deux portions , dont la
première finit au commencement d'Amri , qui fê trouve
àoigné de cinquante-un ans de la mort de Salomon, fôit qu'on
calcule par les règnes de Juda , fôit qu'on remonte par ceux
d'IfraëL Dans les règnes précédens d'ifracl , la différence efl
d'un , deux , trois & quatre ans. Dans les trois règnes pok
teneurs à Amri , la différence renaît , & fè trouve même très-
confidérable , puifquelle efl de huit ans entiers dans la date
du commencement de Joram , poftérieure de quatre - vingt-
fêpt ans à la mort de Salomon , par la durée des règnes d'IA
raël , ck feulement de fôixante - dix - neuf ans par celle des
règnes de Juda. Mais à la fin du règne de Joram , qui n'a
été que de douze ans , la différence fe réduit de huit ans à
trois , fans qu'on fâche comment.
Dans la fucceffion des rois de Juda , les différences fuivent
une autre progreflion. Elles vont jufqu'à quatre ans , & fêj
xéduifènt à trois.
ffift. Tome XXI J h K
74 Histoire de l'Académie Royale
A l'égard de la féconde portion , la grande variété tomba
fur Ofias, dont le règne commence, fuivant la durée des
règnes de Juda , Tan 7 6.e après la mort d'Ochofias , & par
celle des rois d'Ifraël , l'an 8 8.e après le même événement ,
c eft- à-dire , douze ans plus tard. Nous ne poufferons pas plus
loin ce parallèle , dont le détail fè feroit mieux fêntir par une
fimple table que par le dhcours le plus diffus. Si les difTérens
auteurs des fyltèmes chronologiques avoient eu foin de mettre
ainfi la difficulté fous les yeux du lecteur , ils le feraient aper-
çus eux-mêmes que les fuppofitions qu'ils imaginent pour faire
évanouir la différence des fommes totales , ne peuvent effacer
celle qui fè trouve dans les dates particulières.
Nous avons obfervé plus liant que la méthode à laquelle
ils ont recours , eft de retrancher , tantôt de la durée des
règnes de Juda , tantôt de celle des rois d'Ifraé'I , les années
qui les embarrafîôient. Par-là , fuivant le befoin de leur fyfl
tème, ils rapprochoient de l'époque primordiale les années dit
commencement & de la fin des règnes. Toutes les fois qu'if
leur a fallu alonger cette diftance, ils ont fûppofé des inter-
règnes ; mais bien-tôt après ils retranchoient ces années , fur-
tout dans les règnes de Juda, afin que la durée chronologique
(è trouvât plus courte que la durée littérale.
Pour arriver à cette diminution ils ont employé trois
moyens, dont les deux premiers font Communs à tous les chroî
nologifles, & le troifième efl particulier à M. Defvignoles.
i.° Ils ont fùppofe que i'hiftorien fâcré compte prefqutf
toujours des années commencées pour des années complètes ;
cela peut être arrivé quelquefois, quoique nous n'en ayons
aucun exemple dans l'Ecriture. Mais auffi n'efî-ii jamais arrivé
que l'hiftorien, en marquant la durée d'un règne, ait négligé
d'exprimer une fraction excédente de plufieurs mois! Nous
en avons un exemple formel dans le règne de David, auquel
i'Ecriture donne feulement quarante ans , quoique dans le
détail elle nous apprenne que David régna d'abord fêpt ans
& fix mois à Hébron, & enfûite trente-trois ans à Jérufâlem*
N'étoit-il pas naturel de fuppofêr que les fractions négligées
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des Inscriptions et Belles- Lettres. ? f
àvoient du moins compenfêr ce qui pouvoit manquer aux
années priiês fur le pied d'entières, quoiqu'il leur manquât
quelque choie pour être complètes? Eft-on jamais en droit
d'avancer, fans preuve, que toutes les erreurs font de même
genre & (è tournent du même côté \
i.° Nos chronologiftes ont eu recours à des aflôciations ;
& ils prétendent que les années pendant lelquelles les deux
Rois régnèrent enfemble avoient été comptées deux fois, dans
le règne du fils & dans le règne du père. Mais a-t-on quelque
preuve d'une lèmblable aflbciation dans la dynaflie des rois
deJuda! Nous ne connoiflbns dans cette hifloire qu'un feul
événement qui puiflè avoir l'apparence d'une afibciation, &
qui néanmoins n'en fut pas une. Azarias, autrement Ofiasroi
de Juda, ayant été attaqué de la lèpre, fut obligé de quitter
ion palais, & de laillèr le foin du gouvernement & l'admi-
niflration de la juftice à fon fils Joathan. Hahitahat m domo
libéra feorfum : Joathan vero fi/ius régis gubemabat palatium
& judicabat populum terra. On ne peut douter que Joathan
n'exerçât pour lors toutes les fonctions de la Royauté; cepen-
dant il n'étoit pas Roi : il ne le devint que par la mort de fou
père. L'Ecriture le marque par la formule fùivante , employée
fôuvent en pareil cas: Dornùvit Avarias cum patrilus fuis, &
regnavit Joathan jilius ejus pro eo. Mais quand il y auroit eu
de véritables aflôciations en forme, eft-il probable que l'écrivain
d'un abrégé hiftorique, tels que font les livres des Rois & ceux
des Paralipomènes, ait pû commettre une faute de la nature de
celle qu'on lui impute! A-t-on quelque exemple qu'aucun chro-
nologifle l'ait jamais commilèî qu'il ait compté deux fois une
feule & même année! Comment concilier une pareille impu-
tation faite aux hifloriens (âcrés , avec le jufte reipeél qu'ont
pour eux les Critiques, qui ne veulent pas que dans l'Ecriture]
Sainte il fe rencontre même une lêule faute de copille!
Le troifième moyen, que nous avons dit être particulier à
M. Defvignoles, confifte i.° à fuppofer l'exiflence d'un ufage
inconnu avant le retour de la captivité. C'efl celui de compter
pour une année entière le temps qui avoit précédé ia néomcnje,
y 6 Histoire de l'Académie Royal*
du premier mois, ce temps n'eût- il duré qu'un fêul jour; 6?
conféquemment de marquer ia féconde année d'un- règne à b
néoménie de ce premier mois. 2. ° Afuppofer que les écrivains-
des livres des Rois & des Paralipomènes n'ont pas aperçu que
par une fuite de cet ufâge la dernière année d'un règne étoit
réellement la même que la première du règne lûivaiit, &
que dès -lors on doit retrancher de la durée totale une année
par règne : principe qui conduirait même plus loin à l'égard
de quelques règnes. Par exemple, fuivant ce calcul, la dernière
année de Joram le trouverait la même que celle du règne
d'Ochofias, & la même encore que la première du règne
d'Athalie; ainfi cette année ferait comptée trois fois. La même
fuppofition réduirait à une feule année les trois du règne
d'Abiam fils de Roboam , la première faifant partie du règne
de fon père, & la troifième de celle de fon fiis Aza. Par ta
ïnême railôn , les deux années du règne d'A mmon père de
Jofias , ne devraient point être comptées. Mais comme ce
principe de M. Defvignoles ne lui donnoit pas encore aflez
d'années à retrancher , parce qu'il l'abandonne en quelques
occafions , où il feppofe (ans preuve que les règnes ont com-
mencé au premier du mois Nifàn , il a été contraint d'avoir
recours aux afîbciations contre iefquelles il s'étoit déclaré d'a-
bord. C'eft ainfi qu'il parvient enfin à réduire la durée litté-
rale des quatre cens trente ans & fix mois , exprimée dans
TEcriture entre la fondation du temple par Salomon & la fin
du règne de Jucla , à quatre cens onze ans & trois mois : ce
qui fait une fouftraétion de près de dix-neuf ans.
M. Fréret s'efl étendu fur le fyftème de ce chronoîogifte;
parce qu'il étoit vraiment habile , homme d'elprit , profond
dans la connoinance des antiquités hiftoriques , & qu'ayant
écrit le dernier fur cette matière , ii l'a traitée fort au long.
Toutes ces raifôns porteraient à croire qu'il a trouvé le vrai
dénouement des difficultés ; mais ii en eflfi loin , que malgré
toutes les fuppofitions qu'il donne pour des règles, il s'eft
encore cru dans la néceffité de recourir à des corrections dans
Jgs nombres exprimés par le textç,
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 77
A la vérité , ce double emploi de ia même année étoit
en uGge dans les acles & fur les monumens , après la capti-
vité. Mais, peut -on, lâns dégrader les hiftoriens facrés, leur
attribuer une méthode fi contraire à l'exaélitude hillorique l
Les médailles Egyptiennes des empereurs Romains ont cer-
tainement fuivi ce calcul ; mais voit- on que la contagion ait
gagné les hiftoriens , même les moins exaéls ? En elt - il un
(ëul qui compte pour deux années différentes celle qui avoit
été commune à deux Empereurs, & qui comme telle fe
trouvoit marquée féparément fur leurs médailles?
Prefque toute la difficulté de cette partie de l'hiftoire Ju-
daïque confifte , fuivant Al. Fréret , dans rimpoffibilité de
concilier les dates des règnes d'ilraël avec celles des règnes
de Juda. Scaliger, ce favant univerfèl dont le génie audacieux
n'a que trop préfumé de fês propres forces , avoit fenti cette
impolfibilité ; il n'a pas craint d'en faire l'aveu. Voici les
paroles. Initia reaim Ifra 'él aux ad abattent annum regum Juda , Camm- V«&£
rejeruntur, longe dtfcedunt ab eo mmitro annorum qui ilhs Rc-
gibus fmgillatim à Scriptura attfibuuutur ; ut mirari liceat , potiuf-
<]uam judicare , undè tanta difcrepatttia. Interregna & alia ejttf-
totkù rapty^ipTutTït qua ab a/us adfertuttur, ttcque moramur
tuyi/eunitis aflimamtts ajfis. Quaritô ftntpïuitts erat dkcre !
M. Fréret regarde ce parti, de iùfpendie fôn jugement,
comme le fêul raifonnable à l'égard des difficultés qui naiûent
de ces doubles dates des règnes d'ifraêl 6c de Juda. La chro-
nologie, comme les autres fciences, a des problèmes inlolubles.
Quant à la durée des règnes de Juda, il propolë un parti qui
paraîtra peut-être fingulier: c'efl. de l'augmenter de quelques
années , tandis que les chronologil les s'accordent à la diminuer
d'une quantité plus ou moins grande. Cette addition lui paroît
une conféquence du principe qu'il a propole d'abord, de le fixer
pour le calcul aux fommes totales exprimées dans l'Ecriture,
& d'afîùjétir à cette évaluation générale les durées particulières
qui ne lônt pas formellement unies les unes aux autres, &
dans Idquelles il peut y avoir des fractions omifês. Suivons-le
clans Je détail de fes preuves & de fes rai/onnemens.
Kiij
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7% Histoire de l'Académie Royale
Le prophète Ezéchiel étant à Babylone rapporte une
révélation, qu'il date du cinquième jour du quatrième mois
de ia cinquième année de la déportation du roi Joachim II,
autrement appelé Jéchonias, dans la même ville de Babylone.
Jéchonias, fils de Joachim I ou E'liacim, ne régna que trois
mois & dix jours, après lelquels il fut obligé de le rendre à
la difcrétion des généraux de Nabuchodonolôr , qui le con-
duilirent à ce Prince. L'Ecriture nous fournit deux dates de
cet événement; la première en dilant qu'il fut prélènté au roi
7?^. ni. iv, Je Babylone la huitième année du règne de ce Prince: fufcepit
r. 2+,v. rex ga}yy}ot{ls oflavo OtttiO rcgnifui. Celte huitième année
commença le 20 janvier 507, luivant le canon agrono-
mique. La féconde date donnée par l'Ecriture eft celle de la
Pamlip. l. ir, fin ou du commencement d'une année Juive: Cumque anni
ç. j 6, y. 1 0. cjraijus wlveretur , mifit Nabuchodonofor qui adduxmmt
Babyhnem. Cette date donnant le printemps de l'année 597
pour le temps de la déportation de Jéchonias, la cinquième
année fuivante a dû commencer dans le printemps de l'année
$93. Cette même année devoit être la cinquième de Sédé-
cias , mis fur le trône de Juda après la deftitution de Jécho-
nias. Or dans cette année, 503 avant J. C, l'équinoxe tomba
au matin du 26 mars, & la fyzygiedu premier mois ou du
mois pofchal au 29 fuivant. Ainfi le cinquième du quatrième
mois répondit au 3 o.e de juin.
'E'iàhUl iv, Dans cette révélation, Dieu ordonne au Prophète de fè
'é- ft coucher pendant trois cens quatre-vingt-dix jours fur le côté
gauche, pour figurer la durée du péché de la mailôn difraëi*
La fuite donne un autre figne pour la durée du ]>cché de la
maifon de Juda en particulier: Ego autem dedi tiii annos
vnquitatis eorum, numéro dicrum îrecentos & nonttgitita . . . dtem
pro anno , dïcm inquam pro arnio dedi tibu Voilà donc une
durée de trois cens quatre-vingt-dix ans, qu'il faut compter en
remontant du 30.e juin de l'année 503 avant l'ère vulgaire,
pour avoir la date du péché de la mai/on d'Ifracl , lequel aura
par conféquent commencé dans l'année 5? 8 3 avant cette
même ère.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 7$
Mais quel étoit ce péché d'Ifiacl, qui continua d'infeder
les reftes des dix uibus demeurées dans le pays, après la
déportation arrivée fous Salmanazar?
L'Ecriture elle-même nous l'apprend. Ce netoit pas le
fchilme politique de Jéroboam: car ce /chifme, prédit à
Salomon, avoit été ordonné à Jéroboam par un Prophète; tug,m c
& lorfque Roboam, à la tête de la tribu de Juda, fe pré- *3'*H
paroit à marcher contre (on rivai, un autre Prophète le lui
défendit de la part de Dieu. Non bellabitis contra fil/os lfra'cHt m xn M
à me enim faflum eft verbum hoc. Ce qui fait le péché d'J/raci , '
ccft le Ichifme religienx de Jéroboam ; c'eft 1 etabliflèment
d'un culte idolatrique dans les dix tribus, &Ia défenlê daller
dorénavant facrifier à Jérufilem. Jéroboam , dit l'Ecriture , lhi
fît fondre deux veaux de métal doré , & dit à Tes fuiets : ' *
N'allei plus déformais adorer à Jérufalem; voici vos dieux qui
vous ont tirés de la terre d'Egypte. Il en plaça un à Bethel
& l'autre à Dan : Nolite ultra afcendere in Jérufalem ; ecce
du tut Jfraël qui te eduxerum de terra j£gypti £t
fafium e/l verbum hoc in peccatum.
Jéroboam établit une fête folennelle pour Ifraêl au quin-
zième jour de la nouvelle lune du huitième mois , à l'imi-
tation de la grande lôlennité qui le célébrait dans Juda. Les
Juifs ont conlèrvé la date du décret de Jéroboam ; & leur
calendrier marque un jour de jeûne. en mémoire de cet évé-
nement au 23.» de la troifième lune.
L'équinoxe du printemps arriva dans cette année 9 8 3 , le
3 o.e de mars au loir. Ce jour étant le dixième de la lune ,
& le mois paichal ayant commencé le 2 o.c de mars , le vingt-
troilîème jour de la troifième lune, époque du décret de Jéro-
boam , tombera au dixième juin. La fête du huitième mois
a dû par conféquent répondre au 27 oclobre. Il ne refte
plus qu'à trouver cette date du fchifrne religieux dans le règne
de Jéroixxim. L'Ecriture nous la fournit encore. Elle nous
apprend que les dix tribus avoient continué à venir pendant
trois ans facrifier à Jérufalem , malgré le ichifme politique ;
& que ce fut le motif qui engagea Jéroboam à élever autel
8d Histoire de l'Académie Royal*
ParêBp. î. n, contre autel : De cundis tribubus Ifraël vcnenmt in Jeru-
.^ t, v. 16, j-ajcm mmoiatl({um per très annos : ambulaverunt
cnim in vus David & Salomonis annis tatitùm tribus.
Ces trois années doivent s'entendre de trois lôlennités
pa (thaïes poftérieures à la lèparation des dix tribus , c'efl-à-
dire , de celles des années 983, 9 84 & o 8 5 . Cette révolte
d'Ifraël , qui fuivit de près la mort de Salomon , (êra de la
fin de l'an 086, ou du commencement de l'année o, 8 5 ;
Si nous ajoutons les trente-lêpt années de Ion règne depuis la
fondation du temple , nous remonterons à l'an 1023, dans
lequel on aura célébré la quatre cent quatre -vingtième Pâque
depuis l'Exode , qui fera du printemps de l'an 1 502 avant
J. C , douze cent quatre-vingt-unième du premier cycle cani-
culaire Egyptien.
Par ce calcul , il faudra augmenter la durée des règnes d'en;
viron fix ans ; il le trouvera quatre cens trente-lèpt ans com-
plets entre la Pâque qui précéda la fondation du temple Se
celle qui en a précédé la ruine. La durée littérale des règnes
n eft que de quatre cens trente ans fix mois & dix jours.
On ne doit pas reprocher à M. Fréret d'alléguer mal-
à-propos une prophétie, en l'employant à la folution d'un
problème chronologique. Pour répondre d'avance à cette!
objection , il oblêrve 1 .° qu'il ne s'agit pas ici de la date d'un
événement futur , mais de celle d'un événement pafle : 2.0 que;
pour déterminer cette époque, Ezéchiel avoit des moyens
qui nous manquent. C'étoient les chroniques originales don\
nous n'avons plus que des abrégés.
On demandera lins doute fur quel règne doit tomber cet
accroifïêment d'environ fix années. Mais à cet égard on doit
fe contenter d'une conjecture probable, & du même genre que
celles que propolênt tous les autres clironologiftes qui ont
abrégé la durée des règnes. Rappelons-nous la remarque déjà
faite lùr les deux fuites des dynafties collatérales de Juda &
d'Ifraël , qui fe divilènt en deux parties , dont la première
commence en même temps à la mort de Salomon , & finit
même temps à la mon des rois Ochofias & Joram, tues
dans
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des Inscriptions et Belles -Lettrés* 8r
dans le même combat , & à l'ufurpation d'Athalie à Jérufâ-
lem, 6c de Jéhu à Samarie. Rappelons -nous encore que fa
lomme totale des règnes de Juda , qui devroit du moins égaler
celle des règnes correfpondans d'Ifraël , fe trouve néanmoins
plus courte de trois ans.
Cette différence difparoitra , fi l'on donne avec quelques
manufcrits des Septante, frx ans au Heu de trois au règne
d' Abu fils de Roboam. Alors la durée des règnes de Juda
fera de quatre-vingt-dix-huit ans , comme celle des règnes
d'Ifraël; & par ce moyen la durée totale de fa dynaftie de
Juda, depuis la mort de Salomon jufqu'à la dépofition de
Scdécias fera de trois ans plus longue : ce qui donnera trois
cens quatre-vingt-fêize ans fix mois & dix jours au lieu
de trois cens quatre-vingt-treize. Mais cette durée n'eft pas
tout-à-fait fufnfànte; il fàudroit encore quelques années.
Cherchons -les dans la féconde partie, où la dynaftie d'ifracl
finit à la prifë de Samarie, & à la déportation des dix tribus
par Salmanazar; événement qui répond à la fixième année
d'Ezéchias roi de Juda. La fuite d'ifraël eft interrompue par
des ufurpations & par des anarchies dont la durée n'eft pas
marquée; en forte que la totalité de ces règnes n'eft que de
cent quarante-trois ans fept mois, tandis que celle de Juda eft
décent fbixante- cinq ans. C'eft une différence de vingt-deux
ans. Les règnes d'ifracl fèmblent s'être continués fans intervalle
pendant cent trois ans depuis Jéhu jufqu'à Zacharie, fils de
Jéroboam 1 1 , crue l'Ecriture fuppofê avoir fuccédé à fôn père :
Dormivit Jéroboam ami patribtis fuis , & regnavit Zacftarias
ffius ejus pro co. Par la comparai (ou des dates parallèles , la
mort de Jéroboam 1 1 doit tomber à la vingt- feptième année
tfOfias ou Azarias roi de Juda ; & cependant le livre des Rois
marque la fûcceffion de Zacharie à l'an 3 8 de ce même Ozias.
Nos interprètes ont mieux aimé fùppofêr un interrègne, que
de reconnoître en cet endroit une ancienne faute de copifte,
<jui avoit écrit 3 8 au lieu de 2 8 , ou qui ayant trouvé un,
caraétère effacé en partie, s'étoit mépris dans la reftitution.
.Cette difficulté n'eft pas la feule qui fë rencontre dans la
ity. Tome XXI U. L
82 Histoire de l'Académie Royale
comparaifbn des règnes. Il eft dit qu'Ofêe commença la*
vingtième année de Joathan, fils d'Azarias & roi de Juda.
'&g.rv,c.if. Cependant le livre des Rois & celui des Parai ipomènes
s'accordent à ne donner que feize ans de règne à Joathan,
ainfi cette vingtième année doit être la quatrième de Ton fils
Achaz. En effet l'Ecriture , qui donne vingt ans de règne à
Phacée, prcdéceflèur d'Ofée, fait commencer Achaz la dix-
feptième année de Phacée. Mais elle joint enfuite la première
année du fucceflèur de Phacée avec la douzième d'Achat.
On trouve encore d'autres variétés & d'autres embarras dans
le parallèle des dates d' Achaz & d'Ezéchias avec celles de
Phacée & d'Ofée : embarras dont on ne peut fè tirer qu'en-
multipliant des conjectures arbitraires & " même oppofées.
Tantôt il faut ajouter à la durée par des interrègnes, & tantôt
en retrancher par des allocutions.
Une autre difficulté réfulte encore de ce qui eft rapporté
de l'âge d' Achaz & de celui d'Ezéchias. Achaz, dit l'Ecri-
ture, avoit vingt ans lorlqu'il monta furie trône, & il régna
lêize ans. En fûppofant ces deux durées, compofees l'une &
i'autre d'années entières , Achaz fera mort âgé feulement de
trente -fix ans. Cependant il eft dit qu'Ezéchias lôn fils avoit
vingt- cinq ans lorlqu'il lui fuccéda: Vightti quinque annorunv-
erat cum régnait capifet , & viginri tiovem amis regnavit m
Jertif aient. Si Achaz n'avoit que trente -fix ans à là mort, 8c
que lôn fils eût alors vingt-cinq ans commencés, il fàlloit que
ce dernier fut né la douzième année d' Achaz, & que ce
Prince eût été marié à onze ans & père à douze. Uflènus,
& ceux qui fuppofênt une afîôciation du fils par le- père,
augmentent encore la difficulté.
En confequence de toutes ces variétés chronologiques;
dont plufieurs n'ont leur fôurce que dans les méprifes ou les
©millions des copiées, M. Fréret penche à croire que la durée
du règne d'Achaz doit être augmentée d'environ trois ans, qui
rempliront l'intervalle des trois cens quatre-vingt-fèize ans que
demande l'époque donnée par Ezéchiel , & répondront à la
difficulté rcTukante de I âge d'Ezéchias à la mort de fon père.
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 83
La prilê de Jénilàiem , la captivité de Sédécias & la def
iruébon du temple font de la dix-neuvième année de Nabu-
chodonofor , année qui commença le 17 de janvier 586,
iuivant ie Canon. Tous ces faits font pofrérieurs au commeiv-
cernent de l'année Juive, dont le premier mois ; ou le mois
Nhan , commença , fekm la règle du calendrier , le 1 a.« jour
de mars.
La ville fût forcée & prife le 5.* du quatrième mois , céd-
a-dire, le 14.' de juin. Le Roi avoit abandonné la ville: il
fut arrêté dans là fuite. Son palais & le temple furent détruits
& nues le 7 ou le 10 du cinquième mois : ces deux jours
répondent au ié.e&au 1 p. e de juillet. Le roi de Babylone
avoit lailfé dans la Paieftine Godolias prince du lâng de Juda ,
pour y gouverner le refte des Juifs : une fiel ion le fit anaiiï-
ner ; & Nabuchodonofor crut devoir faire périr les enfans de
Sédécias & ceux de fà famille qui pouvoient iê joindre aux
factieux. Le roi de Juda fût aveuglé le iêptième jour du hui-
tième mois ; ce joui' répond au 1 2 octobre 5 8 6\
La durée littérale des règnes de Juda eft de trois cens qua-
tre-vingt-treize ans fix mois & dix jours. Cette durée doit
Je compter avant la prilê de Jémfâlem : car le commencement
-du règne de Sédécias Se la déportation de Jéchonias font des
premiers mois de l'année Judaïque. A cinq cens quatre-vingt-
cinq ans deux cens jours , date de la prilê de la ville , ajoutez
trois cens quatre-vingt-treize ans cent quatre-vingt-ièpt jours ,
ces (feux forames réunies feront neuf cens foixante-dix-neuf
ans vingt t deux jours. Par ce calcul, le commencement de
Jéroboam & de Roboam lêra du mois de décembre de l'an
p8o avant J. C.
Mais f* l'on ajoute trois ans au règne d'Abia & trois ans
au règne d' Achaz , comme le propofe M. Fréret , la fomme
totale fera de neuf cens quatre-vingt-cinq ans vingt-deux jours,"
& le commencement des règnes de Juda & d'Ilraël tombera
au mois de décembre 986, ou dans l'automne de cette même
année. Les folennités pafchales des années 085, 984 &:
083 tomberont pendant les premières années du règne d$
84 Histoire de l'Académie Royale
Jéroboam : ie décret par lequel ce prince établit le culte
idolatrique des veaux d'or, eît du 2}.c du troilîème mois,
c'eft- à-dire, du p.e de juin; & la célébration de la première
fete idolatrique tombe au i 5 du huitième mois, jour répon-
dant au 2 6 octobre dans cette année o 8 3 , où le mois Ni/an
commença le 1 9 mars à dix heures trente minutes du matin.
Si nous ajoutons les trois ans commencés , la mort de Sa-
lomon & la révolte des dix tribus tomberont (ùr l'année 0. 8 6
avant J. C. La fondation du temple, antérieure de trente-fept
ansaufli commencés, répondra au printemps de l'an 1022.
La Pâque célébrée cette année étoit la quatre cens quatre*
vingtième ou quatre cens quatre-vingt-unième depuis l'Exode,
lûivant que ces termes du livre des Rois , faâum efl quadra-
gentefimo & oéïogeftmo anno egreflionis de terra s£gypti, in menfe
%io; ipfe efl fecundus menfis, feront expliqués par quatre cens
quaue- vingts ans révolus, ou quatre cens quatre-vingts ans
commencés. Au premier cas l'Exode fera de l'an 1502 avant
J. C. Au fécond cas, qui eft le plus vrai-femWable, l'Exode
fera de l'an 150 1. Confêquemment l'arrivée de Jacob en
Egypte remonte à l'an 1931, & l'année 2221 fera celle de
la naiflânee d'Abraham, & l'époque radicale de lhiftoire
Judaïque.
■Priiiâpaks époques de Vhifloire Juive en remontant de l'ère
vulgaire.
A la naiflânee d'Abraham 222
Au paflàge de Jacob en Egypte ... 1^31.
A la fortie d'Egypte 1501.
A la fondation du Temple ...... 1022.
Au fchifrnc politique des dix Tribus . . 55 8 6.
A la dcflruclion du royaume d'Ifraèi . . 72 1 .
Ah deiUuclion du royaume 4c Juda • . ; 8 6.
De l'ère vulgaire.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 8$
: , " . . . _ _
P KO J ÈT et PLAN
D'UNE HISTOIRE G E*-JV E* R A L E
DE LA POESIE,
Chei les Peuples qui l'ont cultivée avec le plus de
fuccès.
MR A c i N E , digne fils d'un de nos plus grands poëtes ,
. regardant en quelque forte la Poëfie comme fon paui-
moine , ne seft pas contenté d'exercer les talens par une pra-
tique prefque continuelle de cet art , le premier des beaux
arts; il en a fait encore l'objet principal de fès recherches &
de les inflexions. Il a voulu qu'une théorie profonde & lavante
échirit lès travaux. Auteur à la fois & Critique, il lutte avec
fiiccès contre les modèles dans quelques-uns de lès Ouvrages ,
& dans les autres il développe avec goût les principes & les
règles qui les ont guidés dans leurs efforts. L'eflènce de la
poèïïe, lès genres divers, les différentes fôurces des beautés
qui lui font propres , ce charme impérieux qui lui foûmet la
raifôn par le fêntiment, ces impreffions douces ou violentes ,
mais toujours déiicieufès, qu'elle nous fait éprouver; ce droit
qu'elle a de modifier à fon gré nos ames , de les élever , de
les attendrir , d'enflammer & de calmer nos paffions , de nous
per/ûader en nous iméreflânt ; fon origine, les avantages , fès
ufiges véritables, les abus qui la dégradent, la fin qu'elle doit fê
propofer, les reflbrts qu'elle emploie, les effets qu'elle produit;
en un mot , tout ce qui fê rapporte à cette matière, envifàgée
fous le point de vue le plus générai & dans les moindres
parties, eft pour M. Racine un fujet inépuifable de méditation
& d'étude. Ses Réflexions fur la Poëfie, publiées en 1747 à
fa fuite de fès œuvres , fôn commentaire fur les tragédies de
fbn père, le traité qu'il y a joint fur le poëme dramatique,
tous ces morceaux réunis forment un corps de Poétique, où
ks préceptes font appuyés par des exemples.
86 Histoire de l'Académie Royale
Après avoir expoie ies loix de la poëfie dans lés écrit*
précédera , qui renferment en même temps l'apologie de cet
art, traité de frivole & de dangereux par quelques cenlêurs
plus févères qu'équitables; M. Racine entreprend d'en donner
l'hilloire dans celui que nous annonçons aujourd'hui , & dont
Le 19 Juin if n'a communique à l'Académie que la première lêclion. Elle
*9' eft accompagnée de réflexions préliminaires , dans lefquelles
il expofè le plan de ce nouvel ouvrage, qu'il deftine fans doute
au Public , mais que notre extrait fera du moins connoître
d'avance & defirer.
Suivant M. Racine , les arts que nous regardons comme
agréables pluftqt que comme nécefïàires, parce qu'ils fëmblent
n'avoir que le plailir pour objet , font , auffi-bien que les arts
qui ne paroitîènt que necefïàjres, les en/ans de nos befoinsv
Ils font prelque aufiî anciens ; & même on ne pourrait réfuter
à la mulîque & à la poëfie une antiquité plus grande que
«eft celle de l'agriculture, s'il étoit vrai que les fons d'une
lyre euflènt arraché les hommes à leurs forêts. Les Grecs
ont imaginé cette fable ou pluftôt cette allégorie : car à parler
vrai ceft moins une flclion qu'une hyperbole; & le cours «
qu'elle a eu che? toutes les Nations polies, où le peuple &
les philofophes l'ont adoptée à leur manière, prouve qu'elle
avoit en même temps un fens raifonnable & un fondement
hiftorique. C'eft un débris précieux de l'ancienne tradition;
& cette vérité de fait, tranfmilê jufqu'à nous fous l'apparence
du menfonge, s'accorde parfaitement avec l'idée qui réfùlteroit
d'une fpéculatioR purement métaphyhque fur la nature de
l'homme. On peut aflûrer que la mufique & la poëfie ont
prefque l'âge du genre humain, parce que les hommes s'abart-
donnant, par un inftincl involontaire, aux mouvemens de la
Nature, qui eu certaines occafions les porte à danfor & à
chanter, ils furent obligés de chercher des inftrumens dont
les fons funent propres non feulement à régler la cadence
de leurs pas & celle de leurs paroles , mais à foûtenir leur
corps, que des tranfports violens fatiguent, & leur voix, qui
s toujours befoin d'être relevée. Il en eft de ces deux arts
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des Inscriptions et Belles -Lettres. %f
comme de tous les autres. Leur origine, leur marche, leur
progrès font les mêmes. La néceflité les a nous produits;
i'uiage les a tous perfêéb'onnés.
Pour fê mettre à l'abri des injures de l'air 6c de l'ardeur
exceflïve du foleil , les hommes ont d'abord profité des ref-
(burces qui s'ofTroient naturellement à leurs yeux: les aimes,
Jes cavernes & les bois furent leurs premiers afyles. Mais
enfui te raflêmblés par un attrait réciproque , ils apprirent à fê
feiie des cabanes , à bâtir des maifons , à tracer des enceintes
fermées par des mu i ailles. Les chaumières réunies devinrent
des hameaux ; les hametux fortifiés fê changèrent en villes.
De -là naquit l'architecture , qui d'efîàis en efîâis parvint à
former un art; & s élevant par le fimpleau fublime, vit dans
b proportion les principes de les. ioix ck h fource de les
beautés. Le defir de conlèrver la mémoire des faits ou des
perlônnages fameux , donna naifîànce à la fuilpture. Ce même
delir apprit aux hommes à tracer avec des lignes les images
des objets, à defïiner les lurfaces ; & de-là vint la peinture ,
qui a été la première écriture chez toutes les nations , comme
iobfêrve le lavant Warburton , en parlant des hiéroglyphes. IfWw. îtgat:
Les Egyptiens, les Chinois, les Scythes , les Indiens pei- M<v' l' lY-
gnirent d'abord au lieu d'écrire ; ils parloient véritablement
aux yeux & donnoient du corps à leurs penfêes , au lieu que
l'écriture littérale n'en donne en effet qu'aux paroles. C'étoient
des livres de peintures qui chez les Mexicains confervoient la
numoire de leurs antiquités. Solis rapporte que les ambafîâ- Solis, fi», It",
deurs envoyés à Cortés par Montéfuma, avoient à leur fuite chaF' *«
des peintres, qui s'occupèrent , tant que dura la conférence,
a tracer précipitamment fur des toiles tout ce qu'ils voyoient ,
?aiflèaux,foldats, chevaux, artillerie. Mais leur deflèin n'éloit
pas feulement deTappoiter à l'Empereur les images de ces
objets inconnus : ils prétendoient encore lui rendre un compte
fidèle, quoiqu'abrégé , de l'entretien du Général Efpagnol
avec fês ambalîadeurs. Leurs4ableaux étoient un livre , par le
moyen des fignes qu'ils entre- méloient aux images.
Voilà donc les beaux arts nés de nos befoins ; & dès -lors
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88 Histoire de l'Académie Royale
voilà leur antiquité bien avérée, puifque nos befoins fontaufir
anciens que nous-mêmes. Mais ils ne furent long- temps que
ce qu'ils dévoient être pur fuffire à la néceffité, cefl-à-dire,
fort fimples, & bien différens de ce qu'ils Jônt devenus depuis
chez les peuples qiû en ont fait leur étude , leur plaifir & leur
gloire. On fongea moins d'abord à la beauté qu'à l'utilité.
$1 de la Condamine , qui dans ion voyage au Pérou a defline'
les ruines d'un ancien château, remarque que les Péruviens
n'ont connu ni portiques, ni colonnes, ni arcades, parce
que leur architecture n'a guère excédé les bornes de leurs
belbins, & qu'elle a pris chez eu* la forme quexigeoit la
nature de leur climat.
La mufique a commencé comme I architecture. Groflièré
$c bruyante dans (çn origine , elle effraya long - temps les .
oreilles avant que de les charnier , avant que d'acquérir cette
douceur & cette harmonie qui rendent (es accords fi puiûans
fur les ames lênfibles. C'efl le bruit que fout deux .corps fonores
quand on les frappe l'un contre l'autre, qui fuggéra l'idée du
filtre & des inftrumens du même genre. L'imitation du
lôn qu'une peau tendue fur un corps creux rend fous ies
coups, produifit les tambours & les .cymbales. Celui qu'une
corde pareillement tendue fur un corps creux , rend fous les
doigts qui la pincent ou qui la flattent, fit imaginer la lyre
& les inftmmens à corde, multipliés & variés à l'infini.
Enfin le (on d'un chalumeau, dans lequel nous pouffons l'air
avec nos lèvres, fit inventer la flûte & les autres inftrumens
à vent. L'ait n'a jamais penfé, n'a jamais travaillé que d'après
la Nature, & fçs premiers .eflâis dans tous les genres n'ont
d'abord été que des copies.
La première lyre fut extrêmement fimple, ainfi que la
première flûte, corapofee de quelques chalumeaux de gran-
deur différente, réunis entrée eux, avant que les hommes
euflênt imaginé |e moyen de tuer d'un fèui chalumeau des
{ons différens , en perçant le même tuyau dans /à longueur
de diftance en di(tance. Cette première flûte, abandonnée
ftepufe aux habitans Jes campagnes, & que Virgile fuipeii(d
M»
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 89
au col de Polyphême, efl pareille à celle dont fê fërvoient les
Indiens, que Garcilafîo de la Véga nomme les Collas. Ceux Gmtlâf.l
oui apprenoient à jouer de cet infiniment n'y réuffifîbient
21'avec peine: ils ne favoient pas accorder deux flûtes en-»
mble; leur fcience fè bomoit à jouer fur une feule des airs
dont les paroies étoient rimées. Leur mufique nous donne une
idée de celle des premiers hommes: 8c cette flûte des Indiens,
conipolee feulement de quatre ou de cinq tuyaux de rofeau ,
étoit plus fïmple encore que celle dont parle un berger de
Virgile; celle-ci avoit lêpt tuyaux: Difparibus feptem compafla
àcutis fiflula.
La peinture & la Jculpture préludèrent auffi par des ébauches
aux chefs- d'oeuvres qu'elles ont enfantes depuis. A peine
fut-on d'abord tracer des efquifîês imparfaites des objets. Les
figures humaines étoient roides : des attitudes mornes &
muettes; des bras attaches le long du corps; des pieds colles
l'un à l'autre, voilà ce que nous offrent les monumens Egyp-
tiens. Avec le temps on apprit à feparer les membres, à
donner de la molleflè aux figures. D'abord le peintre ne traça
lès lignes que fur la terre ou fur une muraille; enfûite il en
defTina fur de la toile avec une couleur. L'art fit des progrès;
on employa deux couleurs, puis on peignit avec trois: mais
leur accord & l'admirable effet du clair-obfcur ont été long-
temps des myftères.
L'harmonie du langage ne fê devina pas plus tôt que celle
des couleurs. Dans les premiers fiècles les poètes ne connu-
rent ni l'arrangement régulier des mots, ni ce rapport que la
raùon demande entre lexpreffion & l'idée. Un difeours plus
figuré que le difeours ordinaire fut toute la poc'fie de ces
temps reculés.
La poëfie a donc eu lôn enfance comme les autres arts ;
«fie a par -tout, été d'abord, ce qu'elle fut d'abord en France.
On lait que malgré le goût que nos ancêtres eurent pour elle
de tout temps, elle n'a fait que bégayer jufqu'au fiècle de
Louis XIII. Jugeons de ce que fut la poëfie Romaine fous
Muma, par ce qu'elle étoit encore un fiède avant Augufle;
hift- Tome XX IU. M
oo Histoire de l'Académie Royale
& ne regrettons pas ces vers Saliens dont Horace le moquoit.
Les Grecs eurent auflî les leurs, malgré ce goût naturel qui
les porta vers le beau plus promptenient que les autres peuples:*"
ils n'ont pas commencé par exceller; ils fuient enfam avant
que d'être hommes.
Mais pourquoi les arts ne font-ils jamais fonls de l'enfance
chez plufieurs peuples! Pourquoi, perfectionnés enfin dans
une Nation, ne s'y font-ils pas toujours maintenus dans cette
fplendeur qui fembloit devoir s'étendre d'un pays à l'autre,
& croître au lieu de s'altérer? Pourquoi leur hiïtoire en-elle,
comme celle des Empires , fujete à d'étonnantes révolutions!
Pourquoi ces arts, décorés du nom de beaux arts, parce qu'ils
font une. belle imitation de la Nature, qui par-tout cil la
même, ne paroitîènt-ils pas s'être formés par-tout fur le même
modèle? La fculpture des Egyptiens, leur architecture ne
reflèmblent point à celles des *G recs.
Renfermons-nous dans la Poèfie, quoiqu'il /oit difficile d'en
prier (ans faire de fréquentes allufions aux arts qui lui font
unis étroitement : que de problèmes n'offre-t-elle pas à refon-
dre! Pourquoi chez tous les peuples, même les plus fauvages,
trouve-t-on des vers & des chants, & ne trouve-t-on chez
prelque aucun ni bonne poèfie, ni bonne mufique? La poc'fie
sert perfectionnée dans un pays ; en d'autres elle n'a pû s'élever.
Tel peuple l'a aimée & n'a jamais eu de bons poètes : tel
autre n'en a eu de bons que dans certains genres. Nous avons,
dit M. Racine, des Euripides, des Sophocies, des Ménandres
& des Horaces ; nous n'avons point eu de Virgiles. L'Italie
moderne le vante d'avoir eu les liens, ainfi que des Pindares;
mais, de fon propre aveu, elle n'a point d'Euripides, point
de Sophocies, point de Ménandres. Les Romains, à tant
d'égards imitateurs heureux des Grecs, & paffionnés comme
eux pour le théâtre, n'ont jamais excellé dans le genre dra-1
matique; & cependant Rome nourrifîoit un peuple fier &
généreux, un peuple roi, qui par la hauteur de fon caractère
& la noblefTe de fes léntimens fembloit, pour nous fervir de
l'exprefTion d'Horace, retirer le tragique. Les Grecs, fupérieurs
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 91
dans tous les genres de poëfie comme dans tous les beaux
arts, n'ont eu qu'un grand poète épique, quoique féconds en
bons poètes lyriques & dramatiques. Chez eux, & à leur
exemple, chez les Romains, la poë'lie dramatique a long-temps
été, par le moyen des chœurs, unie à la poëfie lyrique, à
la mulîque & à la danfê ; union que les autres peuples n'ont
point eflàyé de rétablir, quoique plus d'un peuple aujourd'hui
le plaiie au fpeelacle bizarre d'une aclion exécutée tout en
chants. Quelqu'agréable que /bit le récit d'une grande aclion,
fait par un grand poète; cette même aclion mife en dialogues,
& repréfèntée par des acleurs , doit frapper davantage les
hommes. Cependant la poëfie dramatique n'a jamais été
goûtée, ni peut-être comme de plufieurs nations Orientales,
& chez des peuples de l'Europe qui en font un de leurs
plailirs, elle a toujours été traitée d'une manière oppofée à
ce vrai, qui doit être la baie & l'effet de l'imitation; vrai qui
frappe tellement les yeux que fâns l'expérience contraire , on
croiroit qu'il eft plus facile de le lîiivre que de s'en écarter.
Toutes ces réliexions , que la poëfie fait naître fur la marche
& les progrès de lelprit humain , fur la variété de (es amu-
fêmens & fur l'inconftance de fes goûts, donnent lieu à des
queftions intéreflàntes, que M. Racine a defîêin de traiter &
d'approfondir. Mais en matière de goût, il faut railônner
d'après celui des Nations les plus éclairées, & confidérer par
quel moyen on a, dans tous les temps, réuni le plus grand
nombre de fûfTrages. C'efl la feule façon de procéder avec
juftelîè en de pareilles difcufîions, où les fèntimens doivent
toujours être établis fur des faits. M. Racine veut fùivre cette
route; & conféquemment une hiftoire générale de la poëfie
chez les peuples qui, de l'aveu des autres, l'ont cultivée avec
ie plus de fuccès, lui fèmble un préliminaire efTcntiel à fes
reflexions fur les différentes efpèces de poëfie. Ces peuples pri-
vilégiés font, félon lui, les Hébreux, les Crées & les Romains,
parmi les anciens ; & depuis la renaifîànce des Lettres en
Europe, les Italiens & les François.
Tel eft le projet de M. Racine; niais en l'annonçant il
M ij
«2 Histoire de l'Académie Royale
oblêrve que cette hiftoire elt, comme toute autre, pleine
d'embarras, fur -tout lorlqu'on veut remonter aux temps
reculés. La même obfcurité couvre ia naiflànce des arts , &
l'origine des peuples. La Critique & l'Hiftoire ont également
belôin de flambeau à l'entrée des carrières diverles qu'elles
parcourent. M. Racine écarte toutes les dilcuflions que leur
incertitude rend inutiles, & le borne à rapporter en abrégé
les faits les plus certains. Il commence fon traité hiftorique
par les Hébreux. Leur poëfie eft le fujet de fa première
iêélion, la feule qu'il nous ait lue. Nous en donnerons le
précis dans l'article fuivant.
HISTOIRE ABREGEE
D E
LA POESIE CHEZ LES HEBREUX.
LE caractère des productions de l'efprit humain eft de
n'arriver que lentement à la perfection. La poëfie & ia
proie même n'ont acquis que par degrés les beautés qui leur
font communes & celles qui leur lônt particulières. On peut
aflurer , quand on n'en auroit pas les preuves pofitives dans
les anciens monumens , que les premiers cantiques inlpirés
par la reconnoilîânce , n'ont été que les tranfports de la Nature ;
exprimés lins art , & que les premières hiftoires furent des
récits fimples , des annales sèches & làns ornement. Si ces
deux genres ont eu chez tous les peuples des commencemens
informes & grofTiers , quelle en dût être l'enfance chez les
Hébreux , nés eux-mêmes dans l'enfance du monde ?
C eft par cette réflexion que M. Racine débute dans fôn
hifloire de la poëfie Hébraïque, qu'il lé propolè d'examiner
dans (on origine, & de fuivre dans fès progrès. Tout ce qu'il
en dit peut fè rapporter à quatre époques, dont la réunion
nous offre les états lûccelTifs de la poëfie chez les Hébreux.
La première époque s'étend depuis Moylè jufqu'à David ; la
féconde comprend les règnes de ce Prince & de fan fils
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 03
Salomon ; la troifième, tout le temps écoulé depuis le (chimie
des dix tribus jufqu'au retour des Juifs après la captivité de
Bab) loue ; la quatrième & -dernière nous conduit de cet évé-
nement jufqu'au règne d'Hérode, où finit la monarchie des
Juifs devenus lûjets de l'empire Romain. Suivons ces quatre
époques, félon l'ordre des temps.
L C'efr fur-tout chez les Hébreux qu'on doit s'attendre à
trouver l'efprit humain au berceau. Ce peuple , dont les an-
cêtres n'ont point eu d'habitation fixe , long-temps efclave &;
perfccuté dans l'Egypte, contraint d'errer enfuite dans les
dcfêrts ; ce peuple indiffèrent pour toute fcience , parut tou-
jours peu fenfible aux agrémens du langage. Il femble môme
n'avoir jamais fongé à polir fa langue. Cette langue a peu de
racines , peu de mots , peu de tours ; lès verbes n'ont que deux
modes ; c'eft un idiome ftérile & pauvre , qui femble fuffire
à peine au befbin , & fe renfermer dans les bornes du néceA
faire. Doit-on s'attendre à trouver des ouvrages éloquens,
poétiques , harmonieux , écrits dans une pareille langue ?
Ainfi raifonneroit , dit M. Racine, un homme qui ne fâu-
roit pas que les premiers poètes des Hébreux fuient infpirés ,
& qui plein de la lecture des grands écrivains d'Athènes & de
Rome, mais n'ayant jamais lû les livres de Moylè, le déter-
mineroit enfin à les ouvrir par curiofité , pour y chercher des
faits , comme il en a cherché dans Hérodote. Quelle fêroit
fa furprife d'y trouver des beautés de ftyle infiniment fîipé-
rieures à celles qui l'ont charmé dans l'auteur Grec î M. Ra-
cine , continuant de fùivre fa fuppofition , fê repréfente affif
tant à cette première lecture des livres làcrés , y guidant le
Jefteur, fie obfervant les imprefîions nouvelles & diverfes
qu'il reçoit à chaque trait qui le frappe ; & le compte qu'il
rend de ces oblêrvations eft le précis de ce qu'il penfe fur le
ftyle des écrits de Moyfê.
Notre fâvant, dit -il, ouvre la Genèfê, & lit ces mots :
au commencement , Dieu créa le ciel & la terre Dieu
<ùt4 que la lumière fort , & la lumière fitt. Frappé , comme
Jjongin , «le la fublimité d'un tel exorde , il pourfùit ; il voit
M iij
94 Histoire de l'Académie Royale
avec énormément dans le cours de cette hiftoire , la grandeur
des faits ck la limplicité du récit. Si i'obfcurité des paroles de
Jacob mourant le rebute, il en admire néanmoins la vivacité
poétique. Mais (on admiration redouble , un refpecr. religieux
liifit Ion ame , à ces paroles de l'Exode atlreûces par Dieu
même à Moyfè, & par lelquelies l'Elire fuprème fe définit :
Je fuis celui qui fuis. Que cette brièveté , s'écrie-t-il , eft éner-
gique 6k. noble î Peut-on mieux parler en moins de mots de
l'Eure par qui tout exifte, & qui fèui exifte néceflàirement!
Platon , le divin Platon , n'a rien de fi grand ; l'Infcripuon
de Sais eft moins belle.
Tranfporté de ces exprefîions fortes & vraies qui carac-
térifènt (i bien ou la toute-puinance du Créateur, ou lefîênce
de la Divinité , il arrive au cantique du légiflateur des Juifs.
Alors la variété des images , la magnificence des termes , la
vivacité des figures, lui lailîèntà peine comprendre comment
le môme écrivain a pu réunir dans un tel degré des genres
li différais , être à la fois le premier des poètes & le modèle
des hiîtoriens.
Comme il ne fùppofè pas Moyfè infpiré , continue M. Ra-
cine , il recherchera fans doute où l'auteur Hébreu a puife ce
goût îles belles chofês , & croira d'abord en trouver la fource
chez les Egyptiens, parmi lefquels Moyfê fut élevé. Mais
les monumens que nous a laifles l'Egypte, pluftôt marqués
au coin de la vanité que du bon goût, dépofènt moins du
progrès des Egyptiens dans les arts, que de l'orgueil de leurs
Rois, & de l'abus tyrannique qu'ils firent de leur puiiîânce &
de leur richelTe. Ces pyramides, ces obélifques, ce labyrinthe,
conflruits à tint de frais , étonnent par leur malTe & leur
inutilité. M. Racine avoue que la fâgefîè des Egyptiens a de
tout temps été célèbre; mais cet éloge tombe fur leurs loix,
leur police, leurs fymboles, leurs connoilîànces aftronomiques,
& nullement fur leurs talens dans la pratique des arts. La
Grèce n'a loué ni leur éloquence, ni leur poëfie, ni leur
peinture, ni leur mufique. Le filtre, encore en ufige parmi
eux du temps de Cléopatre, félon Virgile, ne prouve pas la
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 95
bonté de leur goût en fait d'inftrumeiis, Si ce ne peut être à '
leur école que le font formés les Ifraclites.
Mais ce goût, qu'ils ne puisèrent pas en Egypte, l'avoient-
sis reçu de leurs ancêtres ? Non : les premiers hommes ont
Êns doute pratiqué les arts nécenaires; nous ignorons s'ils avan-
» cèrent beaucoirp dans la culture des arts agréables. L'Ecriture
le tait fur ce point : Ils furent pères & moururent. Voilà tout
ce que nous apprend la Gencle de ces hommes qui vivcient
huit ou naïf cens ans. Après tout, quel que fût l'état des arts
avant le déluge, enfêvelis dans les eaux avec le genre humain,
ils furent obligés de renaître avec lui; & c'eft à cette époque
que nous devons nous arrêter dans nos recherches fur leur
origine. H eft à préfumer que ni la pocfie , ni la mufique ne
furent inconnues aux Patriarches. On peut en juger par les
reproches que Laban fut à Jacob de l'avoir privé, par fon
évafion, du plaifir de le reconduire au chant des cantiques,
au (on des .tambours & des cythares. Mais cette poëhe, cette
mufique dévoient être très- imparfaites. Les delcendans de
Jacob, accablés de travaux pendant leurefdavage en Egypte,
n'eurent ni le loilir, ni la volonté de s'occuper des beaux
arts; ainfi nous avons tout lieu de croire que Moyfè, le pre-
mier poète des Hébreux ,. n'a point eu de maître.
Comme toutes les beautés de fon premier Cantique font
développées en détail dans le Traité des études de M. Rollin,
M. Racine s'arrête au fécond, que Moyfê avant que de
mourir prononça devant le peuple.
C'eil le teftament prophétique d'un père irrité contre des
enfans ingrats , mais dont l'ingratitude outrage principalement
le Dieu dont il étoit le miniftre. Ce peuple auquel il s adreflè
étant celui que le maîue de la Nature a fpécialement adopté,
Moy/ê appelle toute la Nature à témoin.
deux, éeontei ma voix: terre, prête l'oreille. 11 fôuhaite que
les paroles tombent fur les cœurs comme la féconde rofe'e tombe
fur l'herbe tendre. Il va rendre hommage à ce Dieu, qui eft
admirable dans fes produflions Jujle dans fes voies , vrai dans fes
prdniefjès, & qu'ont oflènfe des enfans ingrats. Il les apoftrophe ;
I
$6 Histoire de l'Académie Royale
• Race corrompue , peuple infenfé, cfl-ce là la reconnoiffance que vous
rendez à celui qui vous a créé! Rappelez- vous ^€s tmP5 PaJFs>
interrogez vos aïeux, voici ce qu'ils vous diront. Alors les ancêtres
des Juifs prennent la proie; ib racontent ce que Dieu a fait
pour eux. Dieu avoit trouvé fort peuple dans une terre déferte,
dans une offre ufe folitude: il l'en a tiré pour le conduire dans
une terre où le miel coulait Je la pierre, & l'huile des rochers. Et
comment ia-t-ii conduit? En le conlèrvant comme la prunelle
de fes yeux. Tel que l'aigle voltigeant fur fes petits les excite
à voler, Dieu étendoit fes ailes fur fon peuple ; enfin il l'a pris
& l'a porté fur fes épaules. Qu'a fait ce peuple bien-aimé
dans cette terre abondante? // s' ejl engraiffé, s' ejl nourri, a
regimbé contre fon maître. Alors Dieu parle , & dit dans là
colère: Ils ont cru exciter ma jaloufie en adorant des Dieux
étrangers, & moi je vais exciter la leur. Je vais aimer un peuple
qui n'étoit point a moi, & je perdrai mes enfans. Aufll-tôt aux
images tendres fuccèdent les images les plus terribles; celle
d'un feu qui brûle julqu'au fond des enfers, qui dévore la
terre & tous (es fruits, qui embraie les montagnes julque dans
leurs fondemens. Il n'eft prié que de famine, de perte,
d'animaux dévorons, de glaive qui moiflônne les enfans, les
filles , les jeunes gens , les vieillards. La Nation a dilparu ;
Dieu la cherche:
Ou font-ils, ai-je dit,.,, mais non: j'ai différé,
Et retardant le coup qui leur ejl préparé,
Je fufpens ma vengeance, &c.
Et pourquoi Dieu la fufpend-il? Parce que les ennemis de ce
peuple mépriferont la puiffance du Dieu qui ne l'a pas protégé/
ils croiront en avoir' triomphé par leurs forces. En cet endroit
les Juifs prennent la parole , & font une peinture de Ibrgueii
& de la cruauté de leurs vainqueurs. Alors le tableau change:
Dieu s'écrie; la vengeance ejl à moi, je la tirerai d'eux en fon
temps. Cejl moi qui donne la vie & la mort, cejl moi qui
frappe qui guéris. ,,. Je lèverai la main & je dirai, je fuis
h Dm
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 97
le Dieu vivant.... Pour venger mon peuple, je vais rendre mon
épie plus brillante que les éclairs ; j'enivrerai mesfèchesde leur
fwg. Enfin Moyfe, qui n'a parle que dans le commencement
du cantique, reprend la parole. Il lavoir, commencé en sadref-
iaiiî au Ciel & à la Terre : il le termine en s'adreflânt à tous
les puples. Apprenez, leur dit-il, que le peuple de Dieu appar-
tient à un maître qui fait venger ceux qui le fervent. On ne
s'mend pas à voir finir ainfi un di/cours qui débute par tant
de reproches & tant de menaces. Mais c'était un père qui
merucoit lès enfans, & dont toute la colère s'ett tournée contre
leurs ennemis.
Quelle éloquence ! quelle poëfie ! on y voit la vivacité des
lêntimens (bûtenue par la force des images, par la hardieflê
des expreflions. Quelle variété ne jettent pas dans ce cantique
tant d'interlocuteurs qui parlent tour à tour; Moyfe, les an-
cêtres des Juifs, Dieu, les Juifs, Dieu qui reprend la parole,
& Moyfe qui finit.' L'homme de Lettres, que nous avons
(uppofê s'être mis à la lecture des livres Saints fins les croire
infpirés, reeonnoîtra, dit M. Racine, que la poëfie des Grecs lui
paroit inférieure à celle de ces Juifs, qu'il méprilôit comme
ignorans 6c grolfiers. Il ne pourra comprendre que le légifïa-
teur & i'hiftorien des Hébreux (bit en môme temps un fi
grand poëte ; lui qui dans (à narration ne cherche jamais la
pompe du difeours ; qui jamais ne parle à lôn peuple ni de
pocfie, ni de mufique; & qui même n'en établit pas l'ulàge
dans les fêtes, comme les autres légiflateurs. Le Ion de la
trompette annonçoit les folennités religieufes de la nation
Sainte; mais on ne voit pas que Moyfe ait ordonné d'autres
inftrumens de mufique. Cependant les Iiraëlites en connoif*
foient l'ulage. Nous n'en donnerons ici d'autres preuves que
l'abus qu'ils en firent dans le culte du veau d'or. Le chant £W. cap. j 2.
des chœurs accompagnoit leurs danfes autour de cette idole.
Moyfe efl donc le premier poëte lyrique. Mais la pre-
mière idée du poëme dramatique lui appartient aufîi, fui vaut
M. Racine, s'il efl vrai que ponr conlbler les Ifiaëlites, ef-
daves dans l'Egypte ou errans dans les deferts, il ait compofé
Hijl. Tome XXI II. N
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^8 Histoire de l'Académie Rotale
ie livre de Job. Plufieurs de nos Savans 5c prefque lous nos
Rabbins le lui attribuent. Il peut en avoir écrit le commen-
cement & la fin où ion trouve un hébreu pur, & avoir
confêrvé clins le corps de l'ouvrage les difcours mêmes de
Job , mêles de chaldaïque & d'arabe. Mais quelqu en (oit
l'auteur, M. Racine ne doute pas que cet ouvrage ne (oit
de la plus haute antiquité. Dans cette hypothèfê, il en tire
des inductions fur l'état primitif de l'ancienne poélïe, & con-
sidère ce poëme comme un drame. En effet, après l'expofition
du lûjet, la fcène le pafîè en dialogues: Dieu paroît, il vient
juger la difpute & fait le dénouement.
La poélïe de ce morceau efl très -figurée; & quoique plu-
fieurs de ces figures, trop conformes au génie oriental pour ne
pas étonner le nôtre, paroilîênt très- hardies, M. Racine, en
reconnoiflàiit cette hnrdîelîe exceflive à nos yeux, l'admire ck
la jufttfie. Avec quelle vivacité Job exprime-t-il ce fentiment
fl commun, que c'eft un malheur de naître, & que mourir
promptement efl un bien î Pourquoi celle qui m'a reçu lorf-
que je vernis au jour m'a- 1- elle mis fur fes genoux! Pourquoi
m'a-t-clle préfenté fa mammellc! Sans fes foins je dormirois
maintenant dans le flence, je me repoferois dans le fommeil du
tombeau Pourquoi la lumière a- 1- elle été donnée à un
miférabk , & la vie à ceux qui n'ont que l'amertume dans le
cœur, qui attendent la mort qui ne vient point ! Leur joie quand
ils peuvent trouver le tombeau, efl pareille à la joie de ceux qui
creufent la terre pour y trouver un tréfor, & le trouvent enfin.
Peut-on peindre par une comparaifon plus vive un homme
qui fôupire pour le tombeau ? Job , en proteflant qu'il n'a
jamais fait tort à perfônne, emploie ces images fi fortes:
Si j'ai levé' la main fur le pupile , que mon épaule définie de
fa jointure tombe tout à coup, & que mon bras foit brifé avec
tous fes os. ... Si ma terre crie contre moi, fi les filions de mon
champ pleurent avec elle, c'eft-à-dire fi j'ai refufe le fâiaire à
mes laboureurs, qu'au lieu de froment elle ne produife pour moi
que des ronces & des épines.
M. Racine conciud de ces paflâges, que la grande pocfie
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bÉs Inscriptions êt Béllès- Lettres;
eft très -ancienne, & que de tout temps elle a charmé les
hommes. On l'ai moi t alors auffi-bien que la mufique: Job
en fournit la preuve, lorfque décrivant la félicité des volup-
tueux, il les peint environnés de tambours & de lyres, & fê
diverti lia ns au ion des inflrumens. Ma lyre, dit -il en parlant
de lui-même, ma lyre ne rend plus que des fons plaintifs , à",
mes feuls inflrumens aujourd'hui font mes cris lugubres,
Selon le Ici ni ment de M." le Clerc & Fourmont l'aîné,
U poëfie des Hébreux étoit rimée. Mais c'eft une opinion
particulière à ces deux Critiques. La plufjxirt des Savans n'y
remarquent que des rimes lêmées rarement & fans deflèin.
Elle ne leur paroît s'être affujétie à aucune mefure réglée,
& n'avoir point eu de loi certaine. La hardieflè & l'éléva-
tion des pente faifôient i'eflënce de cette poëfie, d'autant
plus digne de ce nom , qu'elle étoit toute entière une pro-
duction de lenthoufiafme.
L'exemple de Moyfè ne fit point naître de poètes parmi
les Ifraëlites. Du moins le paflàge du Jourdain , la chute des
murs de Jéricho, le foleil arrêté, tant d'autres événemens
merveilleux, iî dignes à la fois & fi capables d'infpirer le
génie, n'ont pas été célébrés par des cantiques qui nous
loient connus. Depuis Moyfe jufqu a David nous ne trouvons
de poëfie que dans la bouche de deux femmes; dans celle de
Débora, qui chante la vicloire, & dans celle de la mère de
Samuel , qui rend grâces à Dieu de l'avoir tirée de l'opprobre
de 2a ftérilité. Les femmes célébrées dans la Grèce pour le
talent de la poëfie, ne nous offrent rien de comparable à ces
cantiques pour l'élévation des idées.
Il eft vrai que du temps de Samuel il y eut un grand
nombre de Prophètes ou de Voyans. C eft ainfi qu'on appeloit
ceux qui parloient avec enthoulîafme, chantoient, danlôient,.
jouoient des inflrumens, les poètes en un mot; comme dans
la Grèce on appelle fages ceux qui s'attachoient à des con-
noiflânces élevées, du nombre defquelles étoit la poëfie,
toujours unie pour lors à la mufique. Mais nous ne con-
aoiflbns aucun cantique fait par ces Prophètes, 5c David
£'POQUE.
ioo Histoire de l'Académie Royale
lêmble avoir fait renaître la poëfie chez les Juifs.
,1^'., «. II. David, nommé par l'Ecriture le chantre excellent,
egregius pjahes , efl le Pindare des Hébreux aux yeux de
M. Racine, qui ne le confidère que comme poète. La
mufique & la poëfie firent toujours l'occupation & les délices
de fon loifir. Dans là jeuneflè occupé du loin des troupeaux
de fôn père, ii le failôit à lui-môme lès inflrumens de mu-
fique. Nous l'apprenons d'un de lès cantiques, qui n'efl ni
dans notre canon ni dans l'hébreu, mais qu'on peut néanmoins
citer comme très-ancien, puilqu'il le trouve dans le lyriaque,
dans l'arabe & dans plufieurs exemplaires grecs. J'étois, dit-il
dans cette ode, le plus jeune de mes frères. Javois foin des
troupeaux de mon père: je me fis un infiniment de mufique, à*,
mes doigts fabriquèrent un pfalte'rion.
Des qu'il eut été làcré Roi par Samuel, felprit de Dieu;
dit l'Ecriture lâinte, fut en lui; il continua de mener la vie
paftorale , & de compofër des cantiques dans lâ lolitude. Son
talent devint fi célèbre que Saiïl , attaqué par des excès de
mélancolie , le fit venir à là Cour dans l'idée qu'il calmerait,
par les charmes de l'harmonie, la violence de fôn mal. H
lâlloit que les muficiens ne fufîènt pas alors communs chez
les Ifraëlites, ou que les talens de David fufîènt fupérieurs
en ce genre, puifqu'après d'exaéles recherches on ne découvrit
que ce jeune berger , qui parût capable de répondre aux
efpérances de Saiil.
Perfecuté depuis par ce Roi jaloux, & contraint de fuir
de defêrt en defert, il compolâ dans les malheurs, ainfi que
lîir les principaux événemens du relie de là vie, les canti-
ques qui forment la plus grande partie de la colieélion connue
tous le nom de pfeaumes.
Lorfqu'il fê vit paifible pofîèfïèur du trône, il fit ce que
Moy/e n'avoit pas fait. Il releva la pompe des lôlennités par
la mufique, par la poëfie, par la danlê, & donna l'exemple
de tout, puilqu'il danlbit, jouoit des inflrumens & chantoit
t.Tardif.caf. fês propres cantiques. Il établit quatre mille chantres qui
xxjii, 9. /. s'acc0mpagnoient eux-mêmes, avec des inflrumens qu'il avoit
»
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des Inscriptions et Belles -Lettres» ior
fiit faire pour eux. Quelquefois il compofôit lui-même la
mufique de lés pleaumes ; quelquefois auflî il chargeoit de
cette compolïtion les plus habiles de lès muficiens. Afàph,
l'un d'eux , & qui même étoit un des grands maîtres de la
mufique de David , joignoit à ce talent celui de la poëfie.
On ie fonde fur un partage du fécond livre des Paralipo-
mcnes à le croire auteur de plufieurs pfèaumes. David ordonna
que tous les Lévites apprendraient déformais à jouer des
mftrumens. Quel progrès ne durent pas faire dans la mufique,
des hommes parmi lefquels l'étude & la pratique de cet art
k tranlmettoient des pères aux enfans ? La mufique étoit
devenue leur occupation héréditaire & principale.
Il paraît que David avoit aufïi de la mufique dans ion
palais. Nous en pouvons juger par ia réponfê du vieillard Reg. l. rti
qui s'exeufà de le fuivre à /a Cour, fur ce qu'il n'avoit plus raj''
l'oreille allez fine pour goûter la mélodie des muficiens &
des muficiennes.
Ainfi tout annonce fôus David le règne de la mufique ,
& de la poëfie chez les Hébreux. Salomon , héritier du goût
& du talent de fôn père, maintint & perfectionna les établit
femens de ce Prince. Quelle devoit être la magnificence des
concerts exécutés dans le temple; concerts auxquels étoient
deftinés quatre mille chantres, vingt- quatre bandes de mufi-
ciens, & des chœurs nombreux de muficiennes! Josèphe
attefte que Salomon fit faire deux cens mille trompettes &
quarante mille inftrumens, lyres, cinnures, & autres dont la
matière étoit un métal compolé d'or & d'argent. Dans la fuite,
ce Prince , à l'exemple des Monarques orientaux , dont il
n'imita que trop le luxe 5c la mollefîè , remplit là Cour de
muficiens & de muficiennes ; c'efl ce qu'il appelle les délices Ecrf. t& th
des enfans des hommes. Amateur de la poè'fie autant que de v'
k mufkjue, il compofâ, dit Josèphe, un nombre prodigieux
d'odes» Il avoit écrit trois mille paraboles. Ce goût de pré-
lênter fe vrai d'une manière énigmatique & fêntentieufê ,
venoit originairement des Egyptiens, & fut auflï celui de
Pythagore & de quelques autres fages de la Grèce. De ce
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toi Histoire de l'Académie Royale
qu'on a recueilli des maximes de Salomon , eft compofe te
livre que nous nommons les Proverbes; livre écrit en vers,
félon S.» Jérôme.
, 1 1 III. L'amour de la poëfie 6c de la mufique, répandu dans
Epoque. ja J udce par David & par Salomon, s'y conièrva très-long-
temps, maigre le fchtfme politique 8c. religieux arrivé Ious le
règne de Roboam. Dix tribus léparées de celles de Juda &
de Lenjamin. formèrent un état particulier lôus le nom de
royaume d'/frae'l: mais ce royaume eut les poètes, les mufi-
ciens émules de ceux de Juda. Sa marie, lutta contre Jérulâ-
lem , & voulut égaler dans les fêtes la magnificence des folen-
nités célébrées dans le temple. Mais ces rivaux de David
n'avoient pas Ion génie. Amos, qui prophétilôit dans Ifraël,
les raille d'ofer mettre leurs chants en parallèle avec ceux du
Roi prophète. Il infulte à leur orgueil, & leur déclare en
Ams, cq>. j. même temps que Dieu ne veut point entendre les Ions d'une
lyre infidèle & le tumulte de leurs cantiques.
Ceux de David continuèrent long - temps d'être chantes
dans le royaume de Juda. Les troupes de Jofàphat en fàilôient
retentir les airs dans leur marche contre les Moabites. Les
muficiens étoient rangés à la tête des lôldats, & toute l'armée,
d'une voix unanime, chant oit le cxxxv.« plêaume. Leur
viéloire fut fuivie d'autres hymnes dans la vallée qui de -là
ParaSp. I. ii, prit le nom de vallée de béne'diclion ou de louanges. Enfin ,
*qM*i en rentrant à Jérulâlem, les vainqueurs allèrent au temple au
(on des harpes, des cithares & des trompettes.
Les crimes dont Juda fut inondé dans la faite, firent cefîèr
ces pieux concerts. Les fêtes inmtuées par David , ne furent
plus célébrées (bus Achaz, & ce Monarque irréligieux ferma
le temple. Mais Ezéchias fit rouvrir la maifôn du Seigneur,
H rétablit l'ordre des fêtes, il ordonna aux Lévites de répéter
les pfeaumes de David & d'Afâph; & lui-même doit être
regardé comme un grand poète, s'il a compole ce beau
cantique qu'Ilâïe lui fait chanter après là guérilôn miraculeufe,
mais qui peut-être aufll eft l'ouvrage de ce Prophète.
On admire aufll de grandes beautés dans celui de Judidi,
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 103
dont les premières proies annoncent qu'il fut chanté par un
chœur au ion des tambours & des timbales. M. Racine fe
contente de rappeler ces deux morceaux , & s'étend davan-
tage fur cette longue fucceiîion de grands poètes que nous
offrent les Prophètes , répandus dans les royaumes d'Ifraël &
de Juda jufqu'au temps de la captivité de Babylone.
Ils ne mirent pas tous leurs prophéties par écrit. Elie &
fondifciple Elifee, il fameux jxir leurs miracles, ne prophé-
tisèrent que de vive voix. Ceux qui ont écrit fe diviiênt en
deux claîfes ; en grands & en petits Prophètes. Les grands
iont ceux dont les écrits ont de l'étendue; les petits font ceux
qui n'ont laifîé que des ouvrages afîez courts. Mais à les
juger par la nature des chofês qu'ils annoncent 8c par leur
ftyle, tous (ont grands, quoique le ton de quelques-uns foit
encore plus élevé que celui des autres.
Tout eit poëfie dans Ifaïe; & de plus il sème fôn ouvrage
de cantiques qui terminent fouvent fes prédiclions; cantiques
ou de joie, ou de deuil , ou de confolation, tels que celui
qu'il adreflë aux captifs de Babylone. L'uiâge en étoit très-
fréquent chez les Juifs ; ils en avoient fur toutes fortes de
fujets, pour les feftins, pour les vendanges, pour les occafions
de trifleue. Lorfque le pieux Jofias eut été tué dans la bataille
centre le roi d'Egypte, Jérémie conipofa fur ce funefle
événement des lamentations qui furent long-temps chantées
par un chœur d'hommes & de femmes; il paraît même,
par ce qu'en dit l'auteur des Paralipomènes, qu'on les inféra fajfy. 1.
dans un recueil de chants lugubres. 3i-
Après la deflruclion de Jéruiâlem par Nabuchodonofôr,
le même Jérémie aima mieux reiler au milieu des ruines de
b ville Sainte, que de fuivre fes fières dans Ja captivité. Les
hmentations qu'il compoiâ fur les malheurs de fâ patrie font
connues de tout le monde. Jéruiâlem y efl repréièntée pleu-
rante: affilé fur le grand chemin, elle adrefîè fes plaintes aux
poflàns, & ne trouve point de coniôlateur. Les chemins pleu-
rent avec elle; car la poëfie de Jérémie anime & perfôniufie
tout. L'enceinte fâcrée, le parvis & les murailles du temple, les
104 Histoire de l'Académie Royale
vierges, les prêtres, les enfans, les mères, la terre, l'univers;
tout pleure, tout gémit. Nul arrangement «ans les paroles de
Jérémie; cette négligence n'en exprime que mieux la douleur.
« S'il étoit permis de régler les rangs entre tous ces pro-
»» phètes , comme on les règle entre les poètes profanes , je
» croirois , dit M. Racine , que Jérémie eft le Simonide des
» Hébreux. Ses lamentations iont des larmes. Je mettrais, pour
- la nobleflê des images & l'impétuofité du ftyle, Ifaïe à la tête
•» des autres. Et à l'exemple de Grotius , je comparerais Ezéchiel
» à Homère, à caufe de la hardieflè de (on ftyle, de la force
» de lès expreflîons , des richeflès de lès comparailôns & de là
» grande érudition. Mais, (ans entrer dans un examen de chacun
»• de ces prophètes, bornons -nous à remarquer ce qui leur eft
» commun à tous; (avoir, l'ulàge fréquent des allégories, la
» vivacité des deferiptions , les images terribles fous lelquelles
» ils reprélêntent Dieu , 8c cependant la liberté avec laquelle
ils parlent à ce Dieu , qu'ils peignent fi redoutable ».
Que d'allégories dans Ezéchiel î avec quelle exactitude il
les fuit! témoin celle du crocodile, appliquée au roi d'Egypte
iôuverain du fleuve dont cet animal infèfte les bords, 8c
celle du vaiflèau, fous laquelle il prédit la chute de Tyr, cette
ville fi puifîinte par fon commerce.
Zacharie voulant faire entendre ce que les villes ont à
craindre, puifque le temple même ne fera pas épargné, s'adreflè
Zachar. zt. aux arbres d'une forêt. Heurki, fapins , parce que le cèdre efl
tombé ; 6 chênes, faites retentir vos cris , &c. Souvent le peuple
bien aimé, mais ingrat, paraît dans les prophètes (bus l'allé-
gorie d'une vigne. Joël reprélènte une nation ennemie dont
Dieu délivrera Ion peuple, fous l'aliégorie d'une armée de
lâuterelles. Le langage dtfiïe neft pas moins allégorique.
Quelle eft la véhémence du ftyle des prophètes, en quels
termes annoncent -ils les ravages dont une ville eft menacée!
jMm. t. j. Malheur à toi, ville de fang , j'entends déjà le bruit des roues »
le henni jfement des chevaux; je vois les chars courir comme la
XJmm,c.j. tempête, je vois briller les épées , les lances étinceler, les hommes
pertes de coups tomber les uns fur les autres*
Par
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 105
Par quels traits Ilàïe peint -il à lu fois la puiflànce & la Ifà.c.f.
majefté de celui qui pèfe les deux & les montagnes» qui met
les collines dans la balance , quifoûtient de trois doigts la terre;
de celui devant qui les nations font une goutte d'eau ou un grain
de fable! Lx>rfqu'E'zéchiel contemple Dieu fur fon trône, ce
trône, environné de lumière & de feu, eft porté iur des roues
qui tournent d'elles -mômes, parce que l'efprit de vie efl en
elles. Les Chérubins étendent leurs aîles, & le Prophète ébloui
de ofcte image de gloire, tombe le vi/âge contre terre ; à"
vidi & cecidi m Jdciem meam. Mais quelle image de la puif
lance de Dieu lur l'homme eft plus exprelTive que celle de
ce potier qui brilê un vaiê d'argile, & de la même terre en Jhim.c. iSi
fait un autre à fon grc ?
Si le refpeél pour le Dieu dont ils font les organes , fc
peint fi vivement dans les écrits des Prophètes, la liberté que
lenthoufwlme divin leur infpire, ne s'y fâit pas lèntir avec
moins d'énergie. On ne (bupçonnera pas Job de n'être point
rempli de la crainte de Dieu. Il en eft fi pénétré qu'il le
voit comme un amas de flots fufpcndu fur fa tête , dont il ne
peut fupporter le poids. Cependant il interroge Dieu, il olê
difputer contre lui , il fêrnble protefter contre, les malheurs
auxquels Dieu l'a condamné, il olê prelque taxer fês rigueurs
d'injuftice. Cette réflexion fur un des caractères de la poéfie
de Job, Rapplique également à celle des autres écrivains
Êcrés. Reprenons le fil de leur hiftoire.
Nâbuchodonofôr, après avoir exercé la fureur fur le temple
& la ville de Jérulâlem , emmena les Juifs captifs à Babylone.
Tant de revers & d'humiliations (êmbloient devoir éteindre
dans ce peuple tout efprit de poëfie, & faire taire toute
mufique. Néanmoins le contraire arriva, parce que les Juifs
nctoient jamais fi religieux que dans les malheurs. Sans "parler
de ce cantique, où Tobie annonce avec tant de magnificence
le rétabliflèment de Jérufàlem, nous avons beaucoup de
pfeaumes compofés par des Lévites durant la captivité. Les
poètes muficiens le eonlôloient & conlôloient leurs frères.
Tantôt ils iôûpirent vers Jérulàlem , tantôt ils peignent la
Hifl. Tome XXI IL O
io6 Histoire de l'Académie Rotale
barbarie de leurs vainqueurs ; quelquefois Us repréièntent à
Dieu qu'ii y va de là gloire à venger fon peuple. Ces mêmes
idées fe répètent fou vent, parce que ces captifs ne pouvaient
s'entretenir que de leurs malheurs. Quelques Critiques ont
cm devoir attribuer tous les pieaumes à David; mais la lèuie
lecture de plufieurs de ces pfeaumes, qui paroi flènt composes
long-temps après lui, détruit cette opinion. Et comment,
dit M. Racine, peut-on lire le pleaume cxxxvi, lâns y^voir
une peinture vivante des Juifs pendant la captivité!* Les
Babyloniens, qui avoient entendu parler de la beauté de leurs
cantiques, & de la magnificence de ces concerts qui sexécu-
toient dans le temple par un nombre prodigieux de muficiens,
leur dilôient quelquefois, chantez-nous quelques-uns de vos
cantiques. Les Juifs , qui les chantoient entre eux , ne les
deftinoient pas à l'amulement de leurs vainqueurs. Aufli (ë
dépeignent -ils, dans ce pleaume, aflis fur les bords de l'Eu-
phrate & baignés dans leurs larmes. Leurs haipes muettes,
font fufpendues aux (âules dont le rivage de l'Euphrate étoit
couvert, & ils s'écrient: Comment chanterons-nous les cantiques
du Seigneur dans une terre étrangère!
L'édit de Cyrus rompit les fers des Hébreux , & cet
heureux événement leur rendit l'alIégreHe avec la liberté.
Les premiers tranfports de cette joie vive & pure éclatent
dans le pleaume cxxi. O nouvelle, s'écrie le Lévite auteur
de ce cantique,
O nouvelle qui dans mon coeur
Ramène tout à coup la joie !
Se peut -il que je te revoie
Temple Saint, maifon du Seigneur!
Antique objet de ma tendre flè,
Ville ft chère à mes dieux ,
C'ejl datis ton fein que ma jeune fe
Coulait des jours délicieux.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 107
Ce fécond verfèt, obfcur dans la Vulgate, mais très -clair
dans la traduction de Vatable fur l'hébreu , fait voir que le
Lévite, âgé peut-être de quatre-vingts ans, avoit alors le
temple de Jérulâleni préfênt à fa mémoire. En effet, la
captivité n'ayant duré que fôixante & dix ans , il fê trouva ,
dit l'Ecriture, au moment du retour pluiîeurs Juifs qui
avoient vû le premier temple.
I V. Si plufieurs pfêaumes ont été faits pendant la captivité; I W
fi quelques autres le furent dans le temps du retour à Jéru- * p 0 u
falem, il n'eft pas douteux que le rétablifîèment du' temple
n'en ait fait aufïî compofêr quelques-uns. Tous ces cantiques
anciens & nouveaux, deftinés aux fètes fôlennelles des Juifs,
furent recueillis par Efdras ; & ce recueil d'hymnes, appelé
depuis pfêaumes par les Grecs, nous ofTrt, de l'aveu des
connoiflèurs, la plus belle poëfie lyrique. Mais cette beauté,
que tout le monde avoue, fêroit encore mieux fèntie qu'elle
ne i'cft, fi des titres certains nous apprenoient à quelle occa-
fion chaque cantique fut compofè; lî du moins ils avoient
été rangés dans un ordre hiftorique.
On ne voit point de pareils cantiques depuis le temps
des Machabées jufqu'à Jéfus-Chrift. Il n'y eut plus alors de
Prophètes chez les Juifs; & plus de poëfie chez eux dès
2 ail n'y eut plus d'hommes infpirés. Le goût de la mufjque
un cependant jufqu'aux derniers temps de Jérulâlem , puis-
que Tacite nous en dépeint les Prêtres jouant de la flûte & Tarir. Hiji.
du tambour.
Hérode le Grand, jaloux d'augmenter la gloire de fôn
règne, fit conftruire un théâtre à Jérulâlem, 6c un amphi-
théâtre hors de la ville, pour des jeux fêmblables à ceux des
Grecs. II bâtit la ville de Céfârée; & dans cette ville, monu-
ment fameux de là magnificence & de fâ flatterie, il raflcmbla
tous ceux qui de fôn temps avoient la réputation d'exceller
en mufique. Mais l'amour de ce Roi pour les arts , ne fit pas
renaître la poëfie chez les Hébreux. Les derniers des livres
canoniques ne font point écrits dans le flyle majeftueux &
fimple de la première antiquité. S.1 Jérôme a cru trouver le
Qij
108 Histoire de l'Académie Royale
genre d éloquence propre au fiècle d'Alexandre dans Je livre
de la Sageflè , compole par un Grec : M. Racine y trouve
pluftôt celle de l'Egypte au temps des Ptolémées. Il porte
le même jugement du iryle des deux livres des Machabées,
& de la dernière partie de l'Eccléfiaftique. L'ancienne poëfie
des Juifs, toujours grande quoique toujours (impie, ne paroît
plus qu'à h naifîànce de Jéfus-Chrift , dans les trois cantiques
que S.1 Luc nous a confèrvés. Le ftyle de ces trois cantiques
porte le caractère des fèntimens qui les ont* produits. L'hu-
milité profonde de la mère de Dieu fe peint dans la fimpli-
cité du premier : la reconnoifTance de Zacharie éclate dans le
fécond , par des figures & par l'élévation des idées: le dernier
n'eft qu'une eflufion de cœur du lâint vieillard Siméon ; la
brièveté le caraâérîfê.
M. Racine termine cette hiftoire de la poëfie Hébraïque
par deux réflexions bien honorables , l'une pour les poètes
hébreux, l'autre pour la poëfie en générai. La première eft,
que fi les poètes hébreux (ont toujours fublimes, ils font
aufli les fèuls qui aient pu dire dans une exacte vérité, Efl
Deus in nobis , agitante calefàmus Mo. La féconde, c'eft que la
poëfie étant un langage que Dieu a fi fouvent fait parler aux
hommes qu'il infpiroit, elle eft donc un langage divin, digne
par confequent du refpeél & de l'admiration des hommes.
Combien, ajoûte-t-il, font coupables ceux qui font pro-
fanée! C'eft ce qu'il fè propofê de montrer dans la fuite, en
fàifant l'hiftoire de la poëfie chez les autres Nations.
des Inscriptions et Bellbs -Lettres, iop
SUITE DES
OBSERVATIONS et CORRECTIONS
SUR LE TEXTE ET LA VERSION
DU PREMIER LIVRE D'HERODOTE.
M l'abbé G e i n oz , qui le propolôit de traduire Hé-
. rodote, & de donner une nouvelle édition du texte
de cet auteur , avoit entrepris d'en corriger la leçon ; & ce
travail, qu'il regardoit comme un préliminaire eflëntiel , devoit
s'étendre fur les verfions mêmes de Gronovius & des autres
traducteurs. Nous avons publié, dans les volumes XVI &
XV I II plufieurs de ces oblèrvations faites fur le premier
livre, & nous en avons annoncé la fuite à mefure qu'il la*
communiquerait à l'Académie. Mais il n'a pas eu le temps
d'achever cette entreprilê utile, ni même de la pouflër fort
loin. Il eft mort prefque à l'entrée de la carrière, & ne nous
a laine, du moins en état de paroître, que quelques remarques
nouvelles fur différens chapitres du premier livre. Nous allons ^
les donner comme un jupplément aux précédentes; car les
chapitres lùr lelquels roulent ces critiques, font antérieurs aux
remarques déjà publiées.
Quoiquen revenant fur nos pas, nous continuerons de
procéder iuivant l'ordre des chiffres fuivi juiqu'à préiënt dans
l'indication de ces remarques, en reprenant au chiffre XXII
où tuiiflbit la dernière.
XXIII.e Remarque.
C. 8. Dans ce chapitre & les deux précédens Hérodote
commence à parler de Créfus, ck fait précéder l'hiftoire de
ce Prince, par le récit de la révolution qui fit puer entre
les mains de lès aïeux le foeptre de Lydie , poflédé julqu'a-
lors par des Rois defcendus d'Hercule. Hérodote raconte en
même temps le fait fingulier qui , fuivant la tradition reçue
O iij
no Histoire de l'Académie Rotale
dans la Grèce & dans l'Aûe mineure, avoit occafionné cette
chute des Héraclides, & l'élévation de la famille de Créfus.
C'eft la confidence que fit Candauie à Gygès Ion fàvori:
confidence également dangereulê pour tous les deux, & dont
Gygès ne crut pouvoir éviter les fuites fiineftes que par
l'aflàflinat de Candauie. On fait que ce Prince, paflîonné-
ment épris des charmes de la Reine, voulut que Gygès
convint qu'elle étoit la plus belle femme de fon Royaume;
& que pour l'en convaincre il lui propofa de la lui faire
voir, fans qu'elle pût en rien iôupçonner, dans l'état où l'on
peint Vénus lôrtant des flots; parce que, diiôit-ii les oreilles
ne font pas des témoins aujfi fûrs que les yettx. flfitt y^p
Ttry^im cu$&P7ntoi iwnt ctTnqvnçy. o<p9aÀfi£r. C'eft fur
cette phrafè, ou du moins lûr la manière dont l'entendent les
traducteurs , que tombe l'oblèrvation critique de M. l'abbé
Geinoz. Henri Etienne & Gronovius traduhent l'un & l'autre,
quod magis incredula funt hom'mibus aures , quant oculi; niais
ces mots magis incredula, ne figniflent pas la même cholê
qu'et^n^Tt^. JÎ!'mqoi répond pluftôt à inûdus qu'à incredulus.
L'intention d'Hérodote n eft pas de dire que les oreilles des
hommes font plus incrédules que leurs yeux; mais lêulement
que les hommes ajoutent moins de foi à ce qu'ils entendent
qu'à ce qu'ils voient. Il (croit donc mieux de traduire ainfi
ce paflage ; minorem cnim fdem faciunt hoi nimbus aures quant
oculi; ou bien minus fidœ funt hominibus aures quam ocuti; ou
plus clairement encore, minus fdei apud hommes obtinet ut
quod auribus percipitur, quam quod oculi s. C'eft à peu près
dans le même lens qu'Horace a dit depuis:
Segnius irritant animos demi fa per aures,
Quam quee funt oculis fubjeda fdelibus , & qua
J/fe fbi tradit Jpeâator.
Vers fameux qui devinrent lâns doute proverbe en nainant,
& dont l'application n'eft que trop jufte ici. Candauie en fit
la trille expérience.
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• des Inscriptions et Belles- Lettres, ut
E M A RQ.U E.
C. 2 0. Périandre ayant appris la réponlë que l'orade de
Delphes avoit rendu à Alyatte roi de Lydie, dépêche un
courier vers Thralybule, tvran de Milet, qui étoir alfiégé par
l'armée d' Alyatte: a» t» Tsçjvàbi, dit le texte, <csç$s to
m&r jBouAiwmij. Ut aîiquid profpiàendo , difent les interprètes,
fbi confulerrt in prafens. Cette traduction ne paroît pas exaéle
à M. l'abbé Geinoz ; félon kii i ,° il y a une elpcce de tau-
tologie, en ce que aliqu'ui profpicere & fbi confulere lignifient
prelque la même choie. 2" Il&uàbç a une lignification
différente de profpicio» Y\&u$b$ fignifie la même choie que
prafchts ou prantonitus, ceft-à-dire être inflruit ou averti d'une
cfiofe; au lieu que profpicio fignifie prévoir, ou prendre des
mefures pour quelque chofe. De plus, i'aceufatif -n n'eft pas le
cas de 'n&ubùt , comme les interprètes l'ont cru , mais du
verbe jgovAoîxtq. n&uXbs a déjà (on accuiâtif, (avoir uy<-
, qui eft fous -entendu. L'intelligence de ce paffage
dépend uniquement de la manière d'arranger la conftruclion ,
& voici quel en doit être l'arrangement : Cf xxh et? <z2Ç*u$bç
(fous -en tendez fâwriejov) jSouÂeuwn} n <zaç}s to to^k. Ut
pramonitus (de oracub) aîiquid confthi caperet in prafens.
XXV.e Rem au que.
C. jo. Solon interrogé par Créfùs, qui de tous les hom-
mes lui a paru être le plus heureux, nomme Teîlus, Athé-
lien; & entre autres circonftances de fôn bonheur, il dit de
hii : Tùvtcù Si tdv jSjou w â'xovn, as t» toc-' ailu , *n\u>m
•roî jSiou T&fjuaçjTvtsrti i^yîffm. Les interprètes traduiiênt
ainfi: Et quum vita huic henè cederet , quantum in nohis eft,
obiws Jplemùdijfimus infuper obtigit. M. l'abbé Geinoz croit
encore que le lêns du grec eft manqué totalement; i.° £ios,
dit -il, joint avec w ma ne fignifie pas la vie, mais les facultés
& les biens qui font le Ibûtien de la vie. B<'o$ eft pris dans
fe même fens quelques lignes plus bas, où Solon dit de
ni Histoire de l'Académie Royale
Ckobis & Biton, tbutd/oi (i'ioç éfxjéoct ùm* ; c'efl -à-dire que
ces deux frères avoient le ne'cejfaire pour vivre. Ainfi tu
tdu j8/ou, ne veut pas dire ma vie Je pajfe heureufement , mais
je fuis riche, je pofsède beaucoup de biens. 2." Le iêns de ces
paroles tL -mf vi/jut , cil encore plus mal rendu par cette
phraJe latine; quantum in nobis ejl, autant qu'il cfl en nous,
Solon regardant Tellus comme l'homme du monde le plus
heureux, & voulant donner à Créfus une idée du bonheur
de cet Athénien, n'a pas dû le contenter de dire que Teilus
a pafle là vie heureulèment, autant que cela dépend de nous.
S'il s'étoit fêrvi de cette reftriclion , il aurait donné lieu à
Créfus de penlêr que Teilus n'a joui précifément que du
bonheur qu'il dépend de l'homme de le procurer, & qu'il
aurait peut-être été expolc à tous les accidens qui, ne dépen-
dant pas de la volonté de l'homme , peuvent néanmoins
troubler le bonheur de la vie, & le rendre en effet très-
malheureux. Or un tel dilcours ne prélênte que l'idée d'un
bonheur très -imparfait, & par cette raifôn il ne convient
pas dans la bouche de Solon, qui veut reprélènter Teilus
comme le plus heureux des hommes.
Voici le vrai lêns de ce paflàge. Solon dit que Tellus
jouiflant d'une fortune confidérable, par rapport aux facultés
ordinaires des Athéniens, a eu le bonheur de terminer là
vie d'une manière très-glorieufe. TouVa Si tou j8wu tu 'iyuorn
»$ ta, r/Jut. Huk mm facultates effent pro noflratium
modulo fatis ampla , TtAaPm tuv jS/ov T&ivQçynLTn imyi-
Mo,friis vita fplendidijjimus obtigit. Ta mf ruiv expliqué
de cette façon, forme un fêns très-railônnable. Solon parlant
à Créfus des richenes d'un Athénien, devoit naturellement
lui faire entendre qu'il ne prétendoït faire aucune comparaifôn
entre Athènes & la Lydie pour ce qui regarde les richeflès;
& qu'un Athénien pouvoit être riche, quoiqu'il jouît d'un
bien fort inférieur à celui que poflcdoient communément les
riches Lydiens.
XXVL-
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des Inscriptions et Belles -Lettres, i i 3
X X V I.c Remarque.
C. 37. II s'agit dans ce chapitre & le précédent, du defu* •
que les Myfiens témoignèrent à Créfos, que le Prince fon
fils voulût bien lé mettre à la tête des jeunes lêigneurs de
Lydie, dont ils imploroient le lëcours contre un lânglier qui
dévaftoit leurs campagnes. Créfus, dit Hérodote, leur promit
un détachement de la nobleflè & Ion équipage de chaflè,
pour les délivrer de ce monftre devenu leur fléau ; mais il
kur refulâ fon fils , ne voulant pas expolèr au hafard de cette
entreprilê l'héritier de là Couronne. A quoi l'hiftorien ajoute
ces mots : A^^ea/ui^r t*mi<n tui Mvaxay , que tous les
éditeurs ont traduits par ceux-ci : Cujns verbis cum Myfi non
ejfent contenu. Comme fi ^m^tof^ fignifioit n'être pas
content. Ceft cette traduction qu'attaque M. l'abbé Geinoz.
En effet, dit -il, Portus a fort bien remarqué, dans fon lexique
Ionien, que ce verbe fignifie au contraire être content; & il
a raflèmblé plufieurs paffages d'Hérodote où ^^cto/w eft
toujours pris dans cette même lignification. Si Henri Etienne
a fuivi en cet endroit la traduction de Laurent Valle, ce n'efl;
pas qu'il ait ignoré la vraie lignification d'"^^**)^ i mais
il étoit per/ùadé, comme il le dit lui-même, que Laurent
Valle avoit trouvé dans fon manufcrit tfx m&né%etufiêmv , &
que d'ailleurs le lêns demandoit qu'on admît la particule
négative t?x. Ce qui doit le plus étonner , c'eft que Grono-
viu5, qui le fait une loi de lûivre en tout le manufcrit de
Florence, l'abandonne en cette occafion. 11 ne dilconvient
pas qu'^B^cto^ fignifie être content. II en eft perfuadé par
tous les exemples que cite Portus, pour fixer la fignification
de ce verbe : mais il dit qu'il ne voit pas pourquoi le fils de
Créfus prendrait la parole pour les Myfiens, li ces députés
s'étoient contentés de la réponlè du roi de Lydie; & c'eft
fur cette raifon qu'il prend le parti de traduire, comme les
éditeurs qui l'ont précédé, cum Myfi non effent contenti. Mais
il le trompe, 6c feîon toute apparence, par une fuite du même
raifonnement qui avoit induit en erreur les autres interprètes.
Hïfl. Tome XXI II. . P
H4 Histoire de l'Académie Royale
C'eft au contraire parce que les Myfiens fe contentaient de
la réponlê du Roi, qui leur promettait bien d'envoyer à cette
• chafiè les jeunes Seigneurs de la Cour avec Ion équipage,
mais qui leur refufoit d'y laifïër aller tan fils; c'eft, dis- je,
parce que ces députés le contentaient de cette réponlê, &
qu'ils ne demandoient plus rien , que le fils de Créfus prend
la parole, non pas pour les Myfiens, mais pour lui-même;
c'eft-à-dire pour prefTer fon père de lui accorder la permhTion
d'aller à cette chaflè, où le plaifir & l'honneur le convioient
également, 8c où il mouroit d'envie d'aller. Aufîi voyons-
nous que dans le ditaours qu'il tient- à tan père, il ne dit
pas un mot en faveur des Myfiens. II n'y eft queftion que
du deshonneur & du mépris auquel il fêroit expofë, s'il
n'alloit point à ces fortes d'expéditions à la tête des feigneurs
Lydiens. Il eft donc indubitable, & par le fens du difcours,
& par les leçons des manufcrits, qui ne varient point, & qui
excluent tous la particule négative, qu'il faut traduire cujus
verùis cum Afyfi ejfent content! .
XXVII. * Remarque.
C. 47. Le texte de ce chapitre paroît , à M. l'abbé Gei-
noz, altéré dans un endroit difficile. Il adopte le changement
que M. Bergier a propofé de ce pafîage dans les aéles de
f.+a'.7'*' Léipfic*. Au lieu d'e^qw tm îfûfm, leçon vicieulê, il faut
lire iwrvç» li/uuffmi correction que M. l'abbé Geinoz regarde
comme très -importante.
XXVIII. * Remarque.
C. jo. Dans ce chapitre Hérodote fait le ixkrit des fâcri-
flces offerts par Créfos pour fe rendre propice Apollon, &
des offrandes dont il enrichit le temple de Delphes. Entre
autres préfens fhiftorien fait mention de briques d'or, dont
quatre, dit -il, étoknt d'or affiné; & il en marque le poids dans
ces termes: Kaj tvtom» <t**pâw ^txnw nWeigjt., 1&cl tfu-
itLte.rFx, tnis.qf)9 ëAxornt: Quorum quatuor erant auri excofii,
fnguli pondo duorum & dimidii tatenti. M. l'abbé Geinoz
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des Inscriptions et Belles -Lettres, i 1 5
attaque cette traduction comme vicieufe, en ce qu'elle donne
aux demi -briques d'or affiné le poids d'un talent plus que le
texte grec ne leur en attribue. Teict nfum^mL n'exprime
pas la valeur de deux talens & demi , mais feulement d'un
talent & demi. Ce qui a trompe les interprètes , c'eft qu'ils
ont confondu ces deux manières de parler, ne** -zi'ain^m
& Tei-ror vjuuTtx.p&v'Tvi. Il eft vrai que re/snt î/urnLfôrmt
fignifle deux talens & demi, lui vaut cette façon de compter
les fractions , qui eft particulière aux Grecs , par laquelle
\*fj+Tt?&m>v rabat toujours un demi -talent fur le nombre
qui le précède ; par exemple, 'iChfjut ifuid^mv fignifie
frx talens & demi, & tcttbp j/uuTz/jrmf deux talens & demi.
Mais il efl à remarquer que cette règle n'a lieu que dans les
nombres ordinaux, comme tç/to^ , irétpToç, fcky^m , &c.
Il n'en eft pas de même des nombres cardinaux; dans ceux-ci
il n'y a rien à rabattre de tout ce qu'ils expriment : ainfi ttU
ifwvt^m fignine trois demi -talens, ou un talent & demi,
comme -re**, ifjû/wwp. une mine & demie. Cette façon de
compter étoh fi familière aux Grecs, que Xénophon a dit,
leutxooid îiûfUHH[i , pour dire cent cinquante mines. Cette
obiêrvation eft tirée du fixième chapitre du ix.e livre de
Julius Pollux, qui après avoir expliqué la manière de compter
les fractions par les nombres ordinaux , ajoute : */A9t Si td7s
•« HP tçja vfûfuuroqaL th* fucu îfjûoit&r pur**', c'eft- à-dire, il
efl ordinaire aux anciens de dire trois demi-talens pour un talent
& demi. Gronovhis sert bien aperçu de l'erreur de Valla;
mais il a jugé à propos de lui faire grâce, & de ne rien
changer dans la traduction. Donavi Valla fiant interpréta-
tèonem, dit -il dans une note, etfi haud dubtè faâam non
ex arte. On ne comprend pas d'où vient cette indulgence
de Gronovhis pour Laurent Vaiie. Il prodigue les notes,
il relève, le plus (ôuvent avec aigreur, les plus petites fautes
des interprètes. Et ici , où il s'agit de corriger une faute
groflière, & où il avok une belle occafion d'étaler fon éru-
dition, il ne dit mot; bien plus, il adopte la faute qu'ont
1 1 6 Histoire, de l'Académie Royale
faite avant iui Laurent Vaile & Henri Etienne, la connoii-
fant pour telle.
X X I X.c Remarqu E.
C. 6^.* C'eft de Pififtrate qu'il s'agit dans ce chapitre.
On y détaille les moyens dont ce politique habile fê ïervit
pour affermir /on autorité dans Athènes, où il venoit de
rentrer pour la troifième fois. Une de ces furetés qu'il prit
contre l'incoiiftance du peuple, fut d'envoyer une partie des
enfans en otage dans l'île de Naxos. Car, ajoute l'hiftorien,
Pififtrate avoit fourni* cette île. Kaj yb o UtmçpcLTOi
Xst'nçpt^et'TO '7n\tfia &j tTnrçt-^t AvyfbLfu , fQÇ3s yt vn
tqvtïhoi TYiv vYUToi AaApr t&fy&s ™* Ap>i«r. Gronovius
traduit par ces mots: Hanc enim infulam fubegerat Piftftratus,
Lygdamiaue pemùferat, qwim antehac etiam Delum infulam ex
oraculis expiajfet. Cette traduction paroît à M. l'abbé Geinoz,
troubler entièrement le fêns du dùcours , en ne diftinguant
pas du fil de la narration ce qui doit être mis en parenthè/è,
en liant ce membre de conftruclion , qui commence par
tsçji yt vn ivro/oï , aux paroles qui précèdent immédia-
tement, à (avoir AîïA$r xe/LTiçpt-^a'n jyu f7rt7çe4* AvyShufu,
quoiqu'il ne puifîè y avoir aucun rapport. Ce non rapport /è
fênt à la fimple lecture. Quelle connexion y a-t-il dans ce
difcours-ci; Car Pififtrate avoit conquis l'île de Naxos, & 1' avoit
donnée à Lygdamis, ayant auparavant purifie l'île de De'los
par ordre des oracles! La donation de l'île de Naxos a- 1 -elle
quelque chofe de commun avec la purification de l'île de
Délos? Ces deux chofes paroiflènt abiôlument indépendantes
i'une de l'autre. Auffi Hérodote n'a-t-il pas prétendu les lier
enfèmble, comme il eft aifc de s'en convaincre en reprenant
fa narration d'un peu plus haut. Il dit : « C'eft ainfi que Pi-
fiftrate s'étant rendu maître d'Athènes pour la troifième fois,
affermit fâ tyrannie par beaucoup de troupes auxiliaires, &
par de grands amas d'argent , qu'il tiroit en partie de l'Atti-
que & en partie du fleuve Strymon, 6c en prenant pour
otages les enfans des Athéniens qui avoient fait beaucoup
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 117
de réfi fiance dans la dernière aclion , & qui n'avoient pas
d'abord pris la fuite; & en plaçant ces otages dans l'île de
Naxos. » E fffCtMl T*w TV^tvyiik . . • . o/Miftç tosv A'dwaûot
&b(Uir&mn .... araj&t* ?&Ç>®* , x& x$/raç>Ws es N<t£ox.
A l'occafion de l'île de Naxos il dit, par parenthèfè, que
Pififtrate l'avoit conquile , & l'avoit livrée à Lygdamis : ( K*i
Avy<fttfu> fermant ici la parenthèfè, il ajoute à ce qui pré-
cède; «3°y> y% tTX iV70«7i ikù rrftroy AîÏAsk K£6y&f C>x toj
A*>î«r, & outre cela en purifiant l'île de Délos, fuivant
l'ordre des oracles. Ce participe, ainfi féparé par une longue
paremhèiê du refte de la phralê, paroît être en l'air & nt
tenir à rien. Il eft cependant évident que la particule con-
jonctive rmôi y*, vn TV-ro/cn, joint ce participe à ceux qui
précèdent la parenthèfè ; (avoir à *g.Ço»9 ôfxMpVs & à x*'"*-
çiatLS ti Neifyf, & le fait dépendre dïwÇaoi iîw Tv&m$*,9
qui èft le verbe principal de la phralê, auquel le rapportent
tous ces participes. Par cet arrangement grammatical de la
conftruclion , nous apprenons la raiibn pourquoi Pififtrate
purifia Dclos , & nous voyons clairement que ce tyran n'en-
treprit cette purification que comme un moyen d'affermir fi
tyrannie. Il falloit qu'il y eût un oracle qui eût promis une
grande puiiTance , & beaucoup de prolpérité , à quiconque
entreprendroit de purifier cette île. Hérodote ne rapporte pas
l'oracle, & je ne crois pas même qu'on puiffe le trouver
ailleurs; mais il n'eft pas moins certain, par ce qu'en dit Hé-
rodote, que Pififtrate a cru devoir l'accomplir, perfuadé que
delà dépendoit laffermiiTement de fa puiffance, & la tran-
quille polTeffion de fes Etats. Epp'Çotoi ^ *wd*M'w^t» dit
Hérodote, 0^/*$ <nw A^^v «s&fjutvaivwv 7mjS*t ftt&il
5pi U N<t£o> nsnTcLÇHaxx,s , <T3çjs yt îti ivroicn tyiv A* As*
v6w#tç cm «i»» foyiav. Stabilivit tyrannidem filioj Athénien-
ftum, qui perjiiterant pro ob/rMits fumens, & transferens illos
m infulam Naxum; item infulam Delum, ex oraculis expians.
1 1 3 Histoire de l'Académie Rotale
X X X.« REMARdUZ.
C. 6 p. Hérodote parle ici de la députaùon faite par les
Lacédémoniens à Sardes. La remarque de M. l'abbé Geinoz
tombe fur cette phrafe de ion récit : nifi^xrnç y±f ài Ao.-
TuJbû/Mviot eç %<Lphi etviorm U *>aÀftat /3vAp/uroi
A-otMwo*. M. l'abbé Geinoz trouve dans les manufcrits une
variante fur le mot tvtûj, qui vient après ^WaQa/. T\ha
efl écrit dans toutes les éditions avec un m & un * foulait ,
comme s'il fê rapportoit à yjwtov, & qu'il fut à l'ablatif régi
par p£/5»ow,cd«/* Mais le plus correcl des manufcrits du Roi
nous préfente tvto écrit par un o , comme étant à l'accuiâtif
& (ê rapportant à ctyxA/x* , & cette leçon paroît préférable
à l'autre. Remarquons que ivro eft ici immédiatement lùh/i
du relatif to, & que lui van t le tiflû du dilcours ces deux
noms (ont nécenairement liés enlemble , <5c le rapportent au
fubftantif aiyccXfju^ Ils achetèrent de l'or, voulant s'en Jêrvir
pour faire cette flatue d'Apollon, qui efl aujourd'hui dans un
lieu de la Laconie appelé' ©o/>wi.£.
Voilà tout ce qui nous refle des remarques de M. l'abbé
Geinoz, fur un écrivain dont il avoit fait l'étude la plus
réfléchie, 8c fur lequel il étoit en état de nous donner bien
des lumières. Il avoit tout ce qui peut afïùrer le fuccès d'une
pareille enCreprilë; érudition, ugacité, jufteflè dans le/prit,
amour du travail, zèle pour fôn auteur, defir ardent de (ê
rendre utile; mais il a manqué de temps. Nous efpérons
qu'il aura un continuateur.
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des Inscriptions et Belles- Lettres, up
DES EMBAUMEMENS
DES EGYPTIENS.
•
LA Religion 6c la Politique avoient, de temps immé-
morial, concouru chez les Egyptiens à établir l'uiâge de
conferver les corps. Perlûadés de l'immortalité de lame, ils
refpedoient fon ancienne demeure, & croyoient l'affliger en
b binant détruire. Un Egyptien eût été puni du dernier
fupplice, s'il eût fait la plus légère iniûlte à un corps mort. Le
jugement qu'on rendoit lûr la vie du mort, pour (avoir s'il
nu ri toit la lepulture, les appartemens deftines dans la maiiôn
des riches à conlêrver les corps embaumés , les engagemens
qu'on prenoit fur ces corps, contribuoient à inlpirer la paix &
l'amour du pays , & entretenoient la tendredê & la vénération
pour les parens. Les Egyptiens voulant procurer à leurs corps
un parfait repos, leur ôtoient tout ce qui pouvoit produire
la pourriture: ils regardaient leurs tombeaux comme leurs
demeures étemelles, & sernbarraflôient bien moins de la DM. Sic. L
feiidité de leurs maifons, qu'ils appeloient des hôtelleries.
Les anciens Perfes, les Scythes, les Hébreux embaumoient
les corps : ce n'étoit qu'une imitation imparfaite des Egyp-
tiens; il n'en refte rien aujourd'hui. Mais les corps embaumés
en Egypte égaleraient en durée les pyramides, fi l'avarice
des Arabes ne les détruifoit tous les jours. Cependant cette
opération a été répétée durant tant de fiècles, que l'Egypte
fournira encore long -temps à la curiofité de l'Europe.
Les Egyptiens, félon les apparences, doivent l'idée de
leurs Mu mies aux corps qu'ils trou voient deiTéchés dans les
fables brûlans qui (ê voient dans une partie de l'Egypte, &
qui enlevés par les vents, enjêveliflènt les voyageurs, 6*
con fervent leurs corps, en conlumant les graifiès & les chairs,
uns altérer le cuir. On voit un de ces cadavres dans le
cabinet de S.1* Geneviève.
120 Histoire de l'Académie Royale
M. ie comte de Caylus s'eft inftruit à fond de tout ce"
que les anciens & les modernes ont dit des embaumemens
des Egyptiens. II a joint à lès propres recherches le travail
de M. Rouelle, habile Chymifte, qui ayant fait ianalylê des
Mumies, a compofé fur ce fujet un Mémoire qui le trouve
entre ceux de ï Académie des Sciences. M. de Lironcourt,
ConfuI François au Caire, avoit envoyé à M. ie comte de
Caylus quelques parties d'une Mumie, & un peu d'une
matière réfmeulê & bahamique, qui entroit dans l'embaume-
ment le plus précieux. Cette matière avoit été trouvée dans
un valê feparé, 6c par confequent n avoit jamais été mêlée
avec aucune graifïè, ni aucune partie de corps humain. C'étoit
ou une offrande, ou un attribut de la profèffîon de l'em-
baumé. II falloit en faire i'analyfè, & la retrouver dans les
différentes Mumies que nous avons à Paris, & c'eft, ce qu'a
fait M. Rouelle avec beaucoup de fâgacité. Hérodote, foit par
fùperflition, iôit par crainte, n'a ofe ni ouvrir, ni emporter
une Mumie; & d'ailleurs la Phyfique de ce temps -là n'étoit
pas en état d'en faire l'analylê.
Ce fujet a fourni à M. le comte de Caylus la matière d un
Mémoire en deux parties. Dans la première, il examine les
Mumies en elles-mêmes, il di/cute fur ce point les fêntimens
des anciens & des modernes. Dans la féconde, il confidère
les caifles, les ornemens des Mumies, & les autres chofês
qui y ont rapport.
Première Partie.
Sur les Mumies en elles-mêmes.
<*a*AiSau fol u MIE efl un mot Arabe qui veut dire un corps elîi-
baumé. Les Grecs, pour exprimer la préparation des Mumies,
ne fê fervent que du n>ot Txtwv&ir , qui fignine fakr.
•i Entre les auteurs anciens qui nous parlent de ces embau-
memens, Hérodote & Diodore de Sicile font les fêuis qui
fôient entrés dans quelques détails. Leur récit à cette occa-
fion porte la différence qui les caradérife par-tout ailleurs.
Hérodote
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Hérodote s'y montre plus curieux 5c plus exact, quoiqu'il
ait traite cette matière un peu trop fùperficiellement. Tous
deux en ont parlé en voyageurs pluftôt qu'en phylîciens.
Voici les pallàges parallèles de ces deux auteurs, accompagnés
d bbfervations qui ont- paru néceflàires.
Il y a de* hommes en E'gypte, dit Hérodote, qui font métier
d'embaumer les corps. Quanti on leur apporte un mort, ils mon-
trent au porteur des modèles de morts peints fur bois. Cet
examen avoit certainement rapport à la richefîè du travail ,
&. à la dépenfê de l'embaumement.
On dit , ajoute- 1- il , que la peinture ou la figuré la plus
recherche , repréfente celui dont je me fais fcrupule de dire ici
le nom. On peut conjecturer que c'étoit la figure de quelque
divinité , dont Hérodote n'ofoit pas dire qu'elle avoit été
embaumée comme un fimple mortel. Cette réfèrve & d'autres
fêmblables, qui fê remarquent dans plulieurs auteurs anciens,
pourraient faire foupçonner qu'il y a eu non feulement en
Egypte, mais dans prefque tous les pays de l'antiquité, une
efpèce d'inquifition, dont la cenfùre étoit dangereufê.
Ils en montrent une féconde qui eft inférieure à la première,
& qui ne coûte pas fi cher. Ils en montrent encore une troiftème,
qui efl au plus baj prix. Ils demandent enfuite fuivant laquelle
de ces peintures on veut que le mort foit embaumé. Après qu'on
efl convenu du modèle & du prix, les porteurs fe retirent; les
embaumeurs' travaillent chei eux, & voici de quelle manière ils
exécutent l'embaumement le plus recherché.
Diodore de Sicile dit à peu près la même chofè, mais
avec quelques différences. Ils ont, dit -il, trois fortes de funé-
railks, les fomptueufes, les médiocres & les fimples. Les prê-
tâmes coûtent un talent d'argent, les fécondes vingt mines ; les
twifèmes fe font prefque pour rien. Il eft indubitable que ie mot
de funérailles veut dire ici l'embaumement; à l'égard de la
dépenfê, il eft à obfèrver quelle étoit modique, fi l'on confi-
dere la quantité des différentes efpèces d'hommes qui étoient
employés à cette opération , Tannage infini de bandelettes
qui foûtiennent & recouvrent les Mumies; enfin les parfums,
Hifi. Tome XXlII. Q
122 Histoire de l'Académie Royale
les bitumes, les diflblvans, &. toutes les façons pour les pré-
parer & les employer. Hérodote ne parle point du prix , &c
il le peut faire que Diodore ait rapporte ces évaluations fâns
en être trop bien inftruit. Selon fon récit, le premier em-
baumement coûtoit environ quatre mille cinq cens livres de
notre monnoie actuelle; le lêcond environ quinze cens livres:
la façon vague dont la dépenlê du troifième eft énoncée,
empêche ablolument d'en faire l'évaluation ; mais elle indique
un prix très- médiocre.
Diodore continue en ces termes: La fonâion d'enfevelir eft
une profejjîoti particulière qui a été appr'îfe , comme les autres,
dès l'enfance. Ceux qui l'exercent, vont porter chei les parens
un état de ce qu'on peut dépenfer, & leur demandent à quoi
ils jugent à propos de s'en tenir. Etant convenus, ils prennent le
corps, & le donnent aux officiers qui doivent le préparer. Le
premier eft le défignateur ou l'écrivain ; cefl lui qui déftgne fur
le côté gauche du mort, le morceau de chair qu'il faut couper. Je
ne fais fi on ne doit pas donner à cet écrivain encore une
autre fonction, plus fimple 6k plus néceflàire; celle de nu-
méroter le corps, ou d'écrire le nom du mort, pour ne pas
rendre aux uns ce qui appartenoit aux autres.
Après lui vient le coupeur, qui fait cet office avec une pierre
d'Ethiopie; mais il s'enfiit auffi-tôt de toute fa force, parce que
les affiftaus le pourfuivent à coups de pierre, comme un homme
qui a encouru la malédiclion publique ; car ils regardent comme
un ennemi commun celui qui a fait quelque bleffure , ou quelque
outrage que ce foit, à un corps de même nature que le fien.
Ce dernier trait ne prouve que l'excès de la iùperftition
de ces peuples. Reprenons la lui te d'Hérodote, pour faire
marcher ces deux auteurs d'un pas égal.
Premièrement, ils tirent avec un fer oblique la cervelle par les
narines ; ils la tirent en partie de cette manière, & en partie
par le moyen des drogues qu'ils introduifent dans la tête. En fuite
ils font une inàfton dans le flanc avec une pierre dEthiopie
aiguifée; ils tirent par la le ventre & les boyaux; Us les nettoient,
& les pajfem au vin de palmier; ils les paffent encore dans des
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 123
aromates broyés ; enfuite ils empli ffent le ventre fie myrrhe pure
broyée, de cape & d autres parfums, excepté d'encens , & ils
le rtcoufcnt. Dans la tête qui ma été envoyée d'Egypte, j'ai
vu réellement le crâne percé par les narines , & le fond de
l'orbite ouvert du côte droit.
On connoît le vin de palmier : les aromates pilé? donnent
une idée trop vague, pour qu'il Ibit polTible de la déterminer;
de plus, il ell certain que les poudres ne peuvent jamais avoir
eu place dans les embaumemens , puilqu'elles étoient con-
traires à la déficcation : la myrrhe eil une gomme réfineulê.
Hérodote nous apprend ailleurs, que la cafie eft un aromate L.iii.c.ho,
qui lé cueille fur un petit arbre d'Arabie, qui répand une odeur
très -agréable, & qui croît dans un étangl Mais il paroît
prouvé que c'eft la cannelle, & que par confequent on lui
avoit fait un faux rapport. Auiïi plufieurs auteurs l'ont relevé
for ce fait. L'exception de l'encens ne fé pratiquoit apparem-
ment que par relpecl pour la divinité. Je n'ai vu, iur aucune
Mumie, rien qui pût marquer la moindre couture; aufli
n'étoit-elle pas nécetfâire. L'extrême féchereflë de la peau , Se
fa foiidité qu'elle acquérait par les bitumes, rendoient cette
opération très-inutile.
Ayant fait ces chofes, continue Hérodote, ils /aient le corps
en le couvrant de natron pendant foixante & dix jours. Il n'efl
pas permis de le faler plus long-temps. Cette loi , ce ftatut de
l'an des embaumemens eft fondé fur la néceffité. Le natron ,
en reftant trop long- temps avec le corps, attaquerait les
parties loi ides ou hbreulês; il les difibudroit, & ne lailîêrait
que te fqudète, ainfi qu'il arrive à ftos ouvriers, lorlqu'ils
biffent les cuirs & les peaux trop long-temps expofcs à l'action
de la chaux. Au relie les Egyptiens employaient ce natrart
à un grand nombre dulâges.
M. Rouelle eft perfuadé qu'il y a quelque chofe d'obfcur
dans ce partage ; il croit même qu'il y a quelque détail de
l'embaumement oublié ou tranlpofé. « A quoi bon, dit- il , rem-
plir le corps de myrrhe & d'aromates pour le làler, puifqu'en «
k falant on emporte au moins une partie de ces aromates , «
Q U
124 Histoire de l'Académie Royale
parce que le natron agit puiflàmment fur les madères ballà-
miques, & les met dans un état de décompofuion , en for-
mant avec leurs huiles une matière lâvonneufe, très-lôluble,
& par conféquent très -facile à être emportée par les lotions!
Il faudrait donc, .continue- 1- il, placer la fâlaifon du -corps,
& les lotions , avant l'application des aromates ».
Tous les Chymiftes conviennent aujourd'hui que le natron
des anciens eft un vrai lel alkali rixe, puilqu'ils s'en lêrvoient
pour nettoyer, dégrailîèr & blanchir les étoffes & les toiles,
& qu'ils l'employoient pour faire le verre. Notre nître e(l
ell au coinraire un fé moyen ou neutre, qui conferve la
chair des animaux d'une façon oppofée à toute autre; il s'unit
à toutes les liqueurs huileufes, lymphatiques & autres guides.
Les embaumeurs Egyptiens, en (aiant les corps avec le natron
pendant un temps alfez conudérable, en lavoient toutes les
parties, & les leparoient des parties lolides & flbreulês, des
tendons, des mulcles & de la peau. En un mot, ils em-
ployoient leur natron comme nous employons la chaux,
pour préparer les cuirs & les tanner.
Quand ce temps île foixante & dix jours efl pajffé, ils enve-
loppent tout le corps de bandes de toile (Je lin , coupées ét enduites
de kommi , dont les Egyptiens fe fervent ordinairement comme
de colle. Le kommi elt la gomme arabique, qu'on appelle
aujourd'hui gomme du (cnégal , parce qu elle nous vient par
l'océan; elle ne vient plus de l'Egypte, depuis que les voyages
de long cours ont changé toutes les routes du commerce.
A l'égard des bandages, il y en avoit de plufieurs façons,
iôit par la qualité des toiles, foit par la façon de les arranger,
plus fimple ou plus compliquée : il fê irouvoit quelque-
fois jufqu a mille aunes de ces bamles étroites fur la même
Mumie.
Les parens prennent enfuite le corps; ils font un étui de bois
en forme humaine, ils y renferment le mort ; & l'ayant fermé à
clef, ils le dépofent dans un appartement defliné à cet ufage ;
ils le placent tout droit contre la muraille. Telle efl la manière
la plus chère & la plus magnifique d'enfevelir les morts.
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 125
Pourfoivons le texte d'Hérodote. Pour ceux qui ne veulent
point faire de ces embaumemens fomptueux , ils choifijfent la
féconde forte: la voici. On remplit des feringues d'une ligueur
onâueufe qu'on a tirée du cèdre ; on en injecle le ventre du mort
fins y faire aucune incifîon, & fans en tirer les entrailles. Quand
on a introduit l'extrait du cèdre par le fondement, on le bouche,
pour empêcher l'injeâion de refort ir par cette voie; enfui te on fa le
le corps pendant le temps preferit. Au dernier jour, on tire du
ventre la liqueur de cèdre ; elle a tant de force qu'elle entraîne
avec elle le ventricule & les entrailles di foutes. Le nitre dijfout
ks chairs; & il ne refle du corps que ta peau & les os. Quand
tout cela eft fait , ils rendent le corps , fans y faire autre chofe.
Cette liqueur tirée du cèdre, eft celle que l'on connoît fous
le nom de cedria. Cet arbre fournit trois ou quatre fortes de
fiics diflerens , qui fe trouvent confondus chez les auteurs. La
première forte eft une réfine épaiflè & luilânte , d'une odeur
agréable, mais forte; c'eft la larme crue qui diftiile des jeunes
cèdres, après qu'on en a levé 1 ecorce, & c'eft ce qu'on appelle
proprement cedria. On dit que les anciens frottoient de cette Pakkr, Trai-
liqueur les couvertures & les trenches de leurs livres, pour
les préferver des vers. Pline dit que le cedrium a tant de force
que les Egyptiens s'en fervent pour conlèrver les corps. Mais
At Rouelle fait des obfervations plus effèntielles fur ce patfàge;
il lui paroît qu'il y a des cholês oubliées, & une tranipofition
au fujet des matières balfamiques. D'ailleurs il eft impoiîible
de faire une pareille injection par le fondement du mort ,
ûns Je lêcours de quelques incilions; elle ne peut remplir le
ventre; il n'y aurait qu'une très- petite étendue des inteftins
où elle pût pénétrer, & ce peu de liqueur ne pourrait agir
aftez puirtàrnment pour difîbudre les vifeères. Il a donc fallu,
pour remplir toute la capacité du bas- ventre, faire une incifîon
du côté de l'anus , & même en d'autres endroits. On a déjà
fait ce reproche à Hérodote. Il a encore été trompé en
croyant, for la foi d'autrui, que la liqueur du cèdre a lu force
de diflôudre les entrailles. « Comment une liqueur qui n'étoit
qu'un baume ou une e/pèce de réline molle , telle que la
lé Jet
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ii6* Histoire de l'Académie Royale
„ térébenthine, dit M. Rouelle, pouvoit-elle confùmer les
» viicères, puilque fà propriété n'eft nullement corrofive? Les
„ naturalises conviennent tous que le cédria a des propriétés
„ dhmétralement oppofées à celles que lui donne Hérodote ;
„ ils difent, avec Pline & d'après Diofcoridç, que le cédria eft
„ fi vif, qu'il eft la mort des vivans & la vie des morts. Gro-
,» novius a déjà fait cette objection par rapport à ce partage.
» Il fiudra donc dire, pourfuit M. Rouelle, que le cédria a été
» en ulâge dans les injections, qu'il y a été employé, en très-
» petite quantité, comme aromate; mais que la bafe principale
» de l'injection a été le natron diftbus , qui a réellement la
» propriété qu'Hérodote attribue au cédria. Il faudra dire encore
» que fi dans le fécond embaumement on n ouvrait point le
>, ventre, on injectoit d'abord le natron, pour confùmer les
„ vifeères, & que les injections avec la liqueur du cèdre, ne
le fahoient qu'après que le corps avoit été filé & lavé». Partons
à la troifième manière, décrite par Hérodote.
Elle n'ejl employée, dit-il, que potir les plus pauvres. Après
avoir lavé le ventre avec la liqueur nommée avffjuitA, on met Je
corps dans le nitre pendant foixante & dix jours, & on k rend
à ceux qui l'ont apporté. Cette liqueur qu'Hérodote appelle
ovpiuLm, nétoit, félon quelques-uns, que de l'eau mêlée avec
h Paccm, du ÇA; félon le fcholiafte d'Ariftophane, c'étoit le fuc d'une
'2;3' racine qu'on croit être le raifort, dont le fervoient les Egyp-
tiens pour le purger. La différence de cette troifième manière
& de la féconde eft fènfible. On ne voit point ici d'injection
de natron, ni de cédria.
Il me refte à examiner ce que je n'ai point encore rapporté
du partage de Diodore. Après avoir parlé de ceux qui font
l'incifion , il continue en ces termes : Ceux qui [aient viennent
enfuitc ; ce font des officiers très-refpeclés dans VE'gypte; ils
ont commerce avec les Prêtres , & l'entrée des lieux jacrés leur
efl ouverte, comme à des perfonnes qui font elles-mêmes facrées.
Ils s'affemhlent autour du mort qu'on vient d'ouvrir , & l'un
d'eux introduit , par l'incifion, fa main dans le corps , & en
tue tous les vif ères, excepté le cœur & les reins. II eft impoflible
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 127
Je faire cette rcièrve ; il faut même n'avoir aucune notion
daratomie pour avancer ce fait, du moins pour ce qui regarde
le cœur.
Un autre, pourfuit-il, les lave avec du vin de palmier &
às liqueurs odoriférantes; ils oignent enfuite le corps pendant
plus à trente jours avec de la gomme de cèdre, de la myrrhe,
du àmamome & d'autres parfums, qui non feulement contri-
buai à le conferver dans fin entier pendant très- long temps,
mais qui lui font encore répandre une odeur très-fuaw.
La manière vague & indéterminée dont Diodore décrit
deschofes de fait, prouve le peu d'égard qu'on doit avoir
pour fon récit , en comparailôn de celui d'Hérodote. La
différence de trente jours à lôixante & dix, ne doit point
être attribuée à la di fiance des temps auxquels ces deux voya-
geurs ont été en Egypte. Elle iêroit plus confidérabie que de
cinq fiècles, dont elle a été à peu près, qu'il ne faudrait y
£iire aucune attention. Car les Egyptiens ont été les peuples
du monde les plus conftans dans leurs ufages; ils étoient
d'ailleurs trop attachés à leurs fuperftitions, pour rien innover
£ir des cholês de ce genre.
Ils rendent alors aux parens le corps revenu en fa première
forme, de telle forte que les poils même des fourcils & des
paupières font démêlés , & que le mort conferve l'air de fon
lifage & le port de faperfonne. Plufieurs Egyptiens ayant gardé
par ce moyen toute leur race, dans des cabinets faits exprès ,
trouvent une confolation qu'on ne peut exprimer, à voir leurs
ancêtres dans la même figure & avec la même pnyftonomie que
s'ils étoient encore vivans.
Toute cette partie du récit de Diodore eft démentie par
les faits qui fùbfiflent. Les corps ne font jamais revenus à
leur première forme ; les poils n'ont pu réfjfter à tant d'opé-
rations de la nature de celles-ci ; & comment, dans une figure
emmaillotée & dont le vifige, 6ns doute très -altéré, étoh
encore couvert de bandes de toiles & d'un ma/que, l'air du
vifige & le port de la perfonne le lêroient-ils conlêrvésï Ces
ma/ques ne portent aucun trait de refîèmblance. Dans dix ou
n8 Histoire de l'Académie Rotale
douze de ces malques qui me font tombés entre les mains,
dit M. le comte de Caylus, je n'ai jamais trouvé que des
têtes de jeunes perfonnes , faites groflïèrement de pratique ,
point du tout d'après la nature, coloriées à plat, fans aucune
efpèce de recherche. Je foupconne que les Egyptiens ne
peignoient point la vieilIeiTe; du moins je n'en ai vû le
caraélère dans aucuns des morceaux que j'ai eu occafion de
confidérer, & le nombre n'eneft pas médiocre. Finitions cet
examen par quelques mots d'Hérodote.
Quant aux femmes de qualité, dit- il, lorfqu elles font mortes
on ne les donne pas fur le champ aux embaumeurs , non plus
que celles qui font très - belles ; mais feulement trois ou quatre
purs après leur mort. La railôn de ce ménagement eft aifée
à apercevoir.
A l'égard de ceux qui ont été pris par un crocodile, ou qui
fe font noyés dans le fleuve , auprès de quelque ville qu'ils foient
jetés, ceux de la ville font obligés de les embaumer, de les ajufler
de la manière la plus magnifique, & de les dépofer dans les
tombeaux facrés. H n'efl permis à aucun , foit de leurs parens f
foit de leurs amis, d'y toucher; les feuls prêtres du Nil les
touchent & les enfevelt fient , comme des corps qui ont quelque
chofe au-dejfus de l'humanité. Ces tombeaux facrés fêroient-ils
ceux du Dieu Apis? Il y avoit donc des lieux fâcrés pour
!a fepulture , diftérens des puits & des pyramides : nous
voyons encore que les prêtres du Nil fàifoient une claflè à
part. D'ailleurs, il n'eft pas étonnant que le Nil étant fi bien-
fâifant pour eux, Us voulufîènt diftinguer ceux qu'il paroiflbit
avoir pris, & qui avoient fini leurs jours dans fbn fein.
Outre ces trois manières d'embaumer, rapportées par Héro-
dote & par Diodore, on peut raifbnnablement iôupconner
qu'il y en avoit une quatrième 8c peut-être une cinquième ,
quoique ces deux auteurs n'en aient rien dit. Mais des faits
& des probabilités qui approchent de l'évidence, font d'une
force fupérieure aux témoignages des hiftôriens.
Les particuliers apportant tant de foins, 8c faifànt tant de
dépenfè pour la confervation de leurs corps, les Rois dévoient
en
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des Inscriptions et Belles -Lettres, np
en exiger davantage , & les proportionner à leur état. Le
deuil prodigieux que les Egyptiens portoient généralement à
la mort de leurs Princes, & les dépenlés exceflîves que fai-
foient ces Princes pour le préparer des fopultures, perluadent,
avec aflëz d'apparence, que les foins & les frais des embau-
memens dévoient répondre à un fi grand appareil. Comme
ces opérations n'étoient pas dans l'ordre commun, elles auront
pu échapper à Hérodote, d'autant plus ailement que ceux
qu'il a interrogés n'auront pû ni peut-être ofé l'en inftruire.
Voici un fait qui peut fervir de preuve.
Une portion de Mumie, que l'on confêrve dans le cabinet
de S.,e Geneviève, mérite tous les éloges qu'on jxîut donner
à une chofe de ce genre. C'eft le pied, la jambe & la moitié
de la cuifîè d'un enfant de deux ou trois ans. Le foin avec
lequel on a travaillé cet embaumement , a été lenti par ceux
qui en ont fait prêtent à ce cabinet ; car ils ont écrit for la
boite qui renferme cette précieule opération de l'art , Mu mie
du petit Prince de Memphis. Cette dénomination n'a, fins
doute , aucun autre fondement que la nature du travail , &
la différence lênfible qui le remarque entre cette Mumie &.
les autres.
La fuperflcie de la chair eft noire, & fi liflè qu'on peut
la comparer à un beau vernis de la Chine : les chairs n'ont
pas tout-à-fait confervé leur mollelfe; mais on cUftingue toutes
les cpailfeurs & tout le potelé qu'on voit dans les enfans,
aulfi-bien que toutes les articulations & tous les petits plis
des doigts. Les ongles font parfaitement confervés ci bien enr
ehàfTés; ils n'ont ni couleur, ni dorure; ils paroîtroient avoir
.été dorés. Les bandelettes (car on n'a découvert que le pied)
ne lêmblent pas avoir été imbues des mêmes bitumes qu€
les autres Mumies. La couleur qu'elles ont acquilè par des
matières bailamiques qui font defléchées, comme on le peut
croire, participe de celle de la candie ; quoique l'odeur , qui
efl agréable, n'ait aucun rapport avec cet aromate. Ces ban-
delettes font fines, déliées, proportionnées à la grandeur du
corps qu'elles recouvrent ; elles font arrangées avec un foia
Hift. Tome XXI II R
130 Histoire de l'Académie Royale
extrême, & répétées un très -grand nombre de fois. D'ail-
Jeurs l'os de la cuiue, dont il y a plus de quatre doigts de
découvert, a foufTert très -peu d'altération dans lâ couleur;
l'air leul aurait luffi pour lui donner celle qu'on y remarque.
M. Rouelle, avec lequel M. le comte de Caylus a vifité cette
Mumie , a remarqué, en perçant avec une épingle le delîbus
de ce petit pied , que la peau étoit comme un parchemin
tendu & vuide delîbus.
Tout cela femble prouvât une préparation plus chère &
plus recherchée, deftinée pour les Princes; préparation tou-
jours exceptée, & qui ne pouvoit être mile en ligne de
compte. On peut ajouter à cette conjecture, que les cailles
de pierre de touche ou de balalte, dont l'ouvrage a conftam-
ment beaucoup coûté, à cau/ê de la dureté, caifles fi rares
qu'on en compte à peine trois ou quatre, pourraient bien
n'avoir été faites que pour les Rois & les Princes.
Quant à la cinquième façon de conlêrver les corps, &
tttmvit, qui ne mérite pas le nom de Mumie, Maillet dit avoir vû
un grand nombre de corps couchés lur des lits de charbons,
emmailiottés feulement de quelques langes, couverts dune
natte fur laquelle règne une épaifleur de fept à huit pieds de
lâble. Cette efpece d'enterrement peut avoir fervi aux pau-
vres. Le ftlence d'Hérodote fur ce dernier article n'eil pas
étonnant ; les lôins qu'on y apportoit n'avoient rien dallez
fingulier pour l'engager à en parier.
s«mmensd« Après avoir difcuté les palTages des anciens, il faut paner
■aux iêntimens des modernes. Les Naturalises , 6c (ùr-tout
lès Médecins, font les premiers qui Iôient entrés dans quel-
que détail iùr les Mumies : l'ufege qu'rk en fàiiôient dans,
ieurs temèdes , tes a prelque tous engages à en parler ; ce
qu'ils ont fait lans trop les connoître.
On ne trouve pas en quel temps la Mumie a com-
mencé à être employée par les Médecins. Ce qu'il y a de
conlrant, c'eft que l'on doit attribuer l'invention de ce remède
aux Arabes, qui lui ont donné le nom ibus lequel il e(i
connu.
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des Inscriptions et Belles -Lettres, i 3 t
Diolcoride & les autres médecins Grecs, ont connu Kaf-
pltaltum & le piffajphahum comme remède. Les médecins
Arabes voyant que ces bitumes composent la Mumie, ont,
jugé qu'il n'y avoit aucun danger d'ordonner l'ufage de celle-ci.
Les ignorans, qui le laiuent toujours éblouir par la fmgularité
& par les choies qui viennent des pays éloignés, jugèrent le
remède d'autant meilleur qu'il étoit plus difficile de l'acquérir.
Galien, quoiqu'il eût voyagé en Egypte, 6c qu'il en ait rap-
porte quelques détails peut-être moins intéreiîàns, ne parle
jamais des Mumies. Avicenne, mort en 1 1 86, en parle; ^&tf'*f
cuis il ne l'annonce jamais comme remède; il ne confit 1ère i,tmtJt M*
que le mélange des bitumes , dont il eft à propos d'expliquer *cine-
la nature.
L'afphalte eft un limon vilqueux & gluant, ou une graiflê
terreftre qui nage fur les eaux comme une écume. Le meil-
leur eft celui qu'on nomme bitume de Judée; il vient de
la mer morte, du milieu de laquelle il fort. Les vents le
pouflent lûr le rivage, où il lê condenfè, & la chaleur du
foleil le durcit comme la poix.
Le piflàlphalte eft ou naturel, ou artificiel. Le naturel,
lélon Valerius Cordus dans lès commentaires fur Diolcoride,
cil un bitume charié par les torrens qui tombent de quel-
ques montagnes de Transylvanie. Loriqu'il eft purifié de fes
ordures, il s'épaiflît & prend la confiftance de la cire miné-
rale, ou bitume des Grecs. L'artificiel, qu'on nomme bitume
des Arabes , n'eft autre choie qu'un compofe d'alphalte & de
poix; & c'eft de ce bitume mixtion né que les Egyptiens
(àiJôient un grand ufage.
Les Génois font les premiers peuples de l'Europe qui aient
entrepris & foûiemi le commerce du Levant. Les Vénitiens
leur ont fûccéoe. Ils ont fii profiter de l'ignorance & de la
prévention qui régnait alors dans l'Europe; & ils n'ont pas
-manqué d'ajouter des fables à tous les contes déjà établis fur
les Mumies: les Médecins ne les contredifoient pas. Bien-tôt
on compofa des Mumies; pour en augmenter le prix, on
fit vabif la difficulté de recouvrer des corps embaumés, par
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132 Histoire de l'Académie Royale
l'oppofition des Arabes; on fuppofa même ia néceffité du
choix, tel par exemple que celui de la Mumie d'une vierge,
comme plus efficace.
Aujourd'hui on eft revenu de toute cette charlatannerie.
La Mumie n'cfl plus qu'un (impie objet de curiofité. Les
Médecins, plus éclaires & plus phyficiens, n'en font plus
aucun ufâge, & ne les regardent que comme une opération
de l'art , qui peut avoir quelque cholê d'intéreflânt.
Mais du temps de François I.er, ce remède étoit fort accré-
Cmmm. fur dité en France. Mathiole dit que ce Prince en avoit toujours
tbp.°fj! 1 "n morceau pendu au col. Les Arabes avoient porté ce re-
mède en Efpagne, & les Efpagnols en Italie, où François I."
le trouva établi , & en conçut apparemment une opinion
avantageufê. Ajoutez que les médecins François aboient dans
ces temps -là étudier à Padoue , d'où ils rapportoient fans
doute les opinions de cette école.
thfclLriw ^ mémc Mentale fe déclare contre les Mumies comme
flubm, m$ remède; il en a horreur comme de cadavres: il avance même
que prefque toutes celles que nous avons en Europe ne (ont
que des ratifications. C'eft ce qui n'eft guère croyable. Les
Vénitiens & les Juifs d'Alexandrie auront bien, fins doute,
vendu des bitumes communs , en les fûppofânt tirés des Mu-
mies ; mais ils n'auroient jamais tiré de profit à imiter les
corps entiers, ni même des parties féparées. Ils ont (ou vent
donné des parures & des ornemens à des Mumies véritables,
ou pour réparer les pertes qu'elles avoient faites, ou pour
s'en défaire avec plus d'avantage. Les deux Mumies que l'on
confêrve dans la bibliothèque des Célefb'ns, en font une
preuve. L'une & l'autre font hors de leurs caiflês. Celle de
femme eft entièrement découverte, & ne préfênte prefque
plus que le corps féché, & une grande partie de matières bitu-
mineufes & des refies de bandes. Cependant elle eft ornée
de brafîelets, de cercles aux jambes, & de morceaux placés
autour du col & fur les mains. Tout cela eft de cuir doré ,
& jumais de pareils ornemens n'ont pû convenir à une Mu-
mie. Il y a même gronde apparence qu'on lui a fait un nez
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 133
avec le bitume, & qu'on lui a delfiné les yeux avec un fer
chaud. La Mumie de l'homme, du moins celle que l'on donne
pour telle, eft exactement emmaillottce, & ne paroît point
avoir été ouverte: mais en examinant la nature du cuir qui
iàit le malque, & qui forme 1'efpèce de chaperon qu'elle a
fur les épaules , il eft aile de remarquer qu'on a voulu en im-
pofer ; les omemens qui Ibnt fur ce chaperon ont été copiés
fur la caifîè dune Mumie ; le cuir doré pourroit aifëment
avoir été fait à Venile. C'eft donc une tromperie manifèfte,
mais allez ingcnieulê, du moins quant à la Mumie qu'on
regarde comme celle d'un homme; elle a été travaillée con-
formément au paflâge de Diodore, qui, comme je l'ai montré,
prétend que les Egyptiens imitoient parfaitement la reflèm-
blance (îir le vilage des Mumies.
Sans le donner la peine de lire tout ce que les Médecins
de ce temps -là ont dit de la Mumie, on le trouve recueilli
dans Libavius, compilateur exact & commode pour ceux
qui voudront s'inftruire de cette matière. On y voit que les
gens les plus éclairés rejetoient la Mumie comme remède par
de très-mauvaifes raifons, telles que l'horreur des cadavres,
& le danger que les maladies dont les fujets étoient morts,
pouvoient faire courir aux vivans.
Chriftian-Hertzog, apothicaire du duc de Saxe -Gotha, Ahmiographit
a donné la delcription d'une Mumie qui fut ouverte avec JE^jj^S
beaucoup d'appareil. Il ne parle que peu ou point des drogues mZTsSZ
dont elle étoit compolëe, quoique là profeffion eût dû l'y
engager; mais il rend compte aflëz exactement de toutes les
autres parties : il rapporte le delîêin de loixante & quatorze
petites figures, elpèces d'amulètes, qu'on trouva dans le corps
mêlées avec l'embaumement; elles étoient d'agathe, de jalpe,
d'albâtre, de marbre, de lapis ou de pierre. La Mumie avoit,
dit-il, les ongles dorés. Cette dorure ne le trouve pas dans
toutes les Mumies; leurs ongles lônt le plus fbuvent peints
en rouge, lêlon la coutume qui lùbfifte encore dans tout
l'Orient, & qui s'eft conlêrvée pour les femmes.
Le paûage d'Hérodote, dans là brièveté, renferme en
R iij
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134 Histoire de l'Académie Royale
entier tout l'art des embaumemens Egyptiens. Tous les mo-
dernes ont lû & commenté ce partage (ans ie concevoir
*GWtrfAft- nettement. Clauderus eft le feul qui ait entrevu Je travail des
'//. ère. l7iîZ Egyptiens; il a employé les mêmes moyens que M. Rouelle,
bmpi, ,67o, mais il n'en a pas connu les eflèts. Le deficchemem eft le
w f '* principal objet de cette opération. Voici les paroles de Prot
â^îSï ^ A,Pin' traduites en François.
Natur. Kgd. Nous trouvâmes dans un corps embaumé un grand fearalée
^e mar^re * *?u* av0*1 ete enfernie dans la poitrine & enveloppé
de branches de romarin; ce qui varoît incroyable , c'efl que les
branches de romarin qui fe trouvèrent avec cette ut oie , avaient les
feuilles auffi vertes & aujfi fraîches que fi on les mon cueillies
ce Jour-là.
Ce phénomène, des plus finguliers, achève de démontrer
que l'aridité des Mumies eft le principe de leur durée, &
que les Egyptiens ont le plus louvent très- bien rempli leur
objet. Je dis le plus louvent, car une Mumie d'oilêau, dont les
bandelettes de toile de coton étoient admirablement tiflues,
ayant été mal embaumée, ceft-à-dire mal garantie de l'humi-
dité dans les temps les plus reculés, n'a plus laifle voir qu'un
bitume commun, iâns qu'il y foit demeuré la moindre partie
des os.
Partons aux obfervations qui regardent les caines des Mu-
mies , & la différence des lieux dans lefquds on les con-
Seconde Partie.
Sur les coiffes des Mumies, éf fur les tieux où elles
étoient confervées.
O N trouve dans les embaumemens & dans les omemens
des Mumies quelques différences, mais peu conudérables en
elles-mêmes, & qui ne regardent point le procédé générai
de la Mumie, & ne changent rien à (on objet.
Les voyageurs parlent des amulètes placées éms le corps
260. des Mumies. Thévenot rapporte que celle qu'il a examinée
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 135
avoit un malque de plâtre, apparemment fous celui de la
caiflè. Ce plâtre, dont parlent plulieurs auteurs, n'eft qu'un
«enduit de blanc plus ou moins épais, mais toujours néceflàire
à la dorure.
Les auteurs de l'Hiftoire univerlêlle, d'une fociété de gens
de Lettres, imprimée à Londres, parlent d'une Mumie dont PtV +*■
la face étoit couverte d'une forte de calque fait de linge en-
duit de plâtre, for lequel le vilâge étoit repréfemé en or. Les
pieds avoient une ièmblable couverture, fomée d'hiéroglyphes
& façonnée comme une pantouHe; ils ajoutent que les bandes
qui couvrent le viiage n'empêchent pas de voir les yeux , le
nez & la bouche. Ces fortes de Mumies font rares, cbfont-ils:
on pourroit dire encore plus, c'eft que le dernier article eft
incroyable : ces ouvertures iraient directement contre l'objet
des Mumies, qui eft la durée.
On ne peut compter for le récit de M. de Brèves, qui
après avoir été pendant vingt -deux ans Ambaflàdeur à la
Porte, revint en France en 1605, 5c qui rapporte qu'il a
vu des Mumies dont les cheveux & la barbe étoient par-
faitement coniêrvés. Cetoit, lâns doute, un bon Miniftre,
mais un mauvais oblervateur. J'ai déjà remarqué que cette
confervation eft phyfiquement impoftîble ; & M. de Brèves
aura été trompé par les Arabes, qui font métier d'en impofor
aux Francs, lis lui auront prélênté quelques corps embaumés
folon les ulages qui fe pratiquent aujourd'hui. Cette façon
eft bien différente de l'ancienne; mais toute légère quelle
eft pour le travail, eHe peut allez long-temps conlêrver les
corps dans un pavs aufli foc, & fcns doute ne leur ôter ni VtyriMaiBtt,
les cheveux, ni la barbe. Les petites idoles de pierre, de
terre 6c de bois qu'il vit placées autour des Mumies, ne
-feront qu'une fuite de la tromperie des Arabes.
Je ne parie point des deux Mumies de Pietro délia Va lie ,
dont le P. Kirker donne le delTein, dans fon ouvrage intitulé
Sphinx myftagoga. Le deflèin eft mal rendu , & la defeription
feite par Pietro deila Valle eft imntelligible.
1* P. Kirker repréfente, dans le même ouvrage, une
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136 Histoire de l'Académie Royale
Mumie tirée de là caille , dont les bandelettes font dilpofées
d'une façon peu ordinaire : ce n'eft pas tout ; elle a , contre
l'ulâge, les bras pendans 6c féparés, ies pieds & les mains
prefque découverts. Le delîêin paraît vrai 8c d'après nature.
Peut-être eft- ce une de ces Mumies que l'on trouve dans
la haute Egypte, emmaillottée différemment de celles qui
font venues plus ordinairement en Europe , & qui ont été
tirées de la plaine de Memphis ou de Sacara.
Un. x,p. S/. Maillet décrit exactement les puits où l'on trouve les Mu-
mies. Les unes y font couchées ; ce font celles qui n'étoient
qu'emmaillottées; les autres font debout dans les niches de ces
puits: ce font celles qui étoient enfermées dans des cailles.
L'ulâge des portraits de famille en cire ou en marbre, que
les Romains conlêrvoient dans leur atrium , étoit peut - être
une imitation des Egyptiens, déjà reçue par les Etrulques.
Pietro délia Valle, & d'après lui Monconys, voyageur
exact, fe font trompés au fiijet des labiés qu'on trouve dans
les puits des Mumies, & qu'ils prétendent y avoir été intro-
duits pour leur conlèrvation. Ce fable n'eft nullement nécef
làire à cet ulâge; il eft vrai qu'il ne détruit pas les Mumies,
mais il s'eft de lui-même introduit dans ces puits, qui font
creules dans la plaine de Memphis, appelée aujourd'hui plaine
de Sacara, du nom d'un petit village. Elle eft ronde, & peut
avoir quatre grandes lieues de diamètre. Maillet lui donne
Utm x. pins de douze lieues de tour. C 'eft un banc de pierre allez
folide, exempt de toute efpèce d'humidité; il eft toujours
couvert à la hauteur de cinq à fix pieds, plus ou moins
félon l'agitation de l'air, d'un fable très- fin, & qui s'inlinue
comme de l'eau par les moindres ouvertures. Ce làble eft
(ans celle brûlé par le foleil, & toujours roulé par les vents.
Tous ces moyens phyfiques répondoient parfaitement à l'in-
tention des Egyptiens. On travaille dans ces fables pour les
Aiailht , p^e creulèr, comme on travaille dans l'eau; c'eft- à-dire qu'il faut
*7*' recourir à l'ulâge du bâtardeau.
Paît-être l'architecture a-t-elle emprunté l'ulâge des niches,
de celles où l'on trouve les Mumies en caille, placées debout
daus
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 137
dans ces puits. Toutes les parties de ce grand art , quelque
médiocres quelles paroitfènt , ont tiré leur origine de la
Nature ou de Nage.
Buratinus, dans une lettre au P. Kirker, parle des cailles fi-
ât, pierre ; 6c Maillet en cite deux ou trois chargées d'hiéro- Le"n v,r'
gryphes, qu'on voit dans la ville du Caire. Elles doivent r' 2 7"
avoir été fort rares. Toutes celles que nous connoitfons font
de bois de fycomore, qu'on appelle dans le pays figuier de
Pharaon. Ce bois n'eft pas incorruptible, connue bien des
gens l'ont cm, mais il vient facilement, on le cultive près
des eaux; c'eft une efpèce de figuier que les vers n'aiment
point, paire qu'il efl laiteux : il doit donc réfifter long-temps
dans un pays aulTi fêc que l'Egypte; mais l'humidité de notre
climat le pourrit. Ces arbres deviennent fort gros; un lêul
fûffiiôit pour enfermer un corps ; le deflus 8c le defîous ,
chacun d'une pièce, avoient quelquefois près de trois pouces
depailîêur, ce qui donnoit un poids très-confidérab!e à la
Mumie. On en peut juger par celle du cabinet de S.,e Ge-
neviève, dont la caiflè eft bien confervèe. Les Egyptiens
avoient été fervis à fouhait par la Nature, dans le goût décidé
Qu'ils avoient de tranfmettre leurs corps à la poftérité. La
kihereflè du climat & la nature de ces arbres favorilôient
cette inclination. Ce qu'il y a de plus digne de remarque,
c'eft que manquant de bois, lôit pour conflruire, fôit pour
brûler, ce qui les obligeoit de bâtir avec de grands quartiers
de pierres, & de ne brûler pour leurs belôins, que des pailles
de riz & des bouzes de vaches, ils avoient pourtant le bois
le plus convenable de tous pour la conlêrvation de leurs
Mu mies.
Midleton & Bonami fôûtiennent, avec raifôn, que ce n'eft
point une barbe que nous voyons au bas du menton du plus
grand nombre de Mumies, de quelque taille 8c de quelque
matière qu'elles lôient; car on a donné le nom de Mumie en
général aux plus petites idoles ou amulètes, qui ont la même
forme que les corps embaumés. Cette barbe eft la feuille
d'une plante confacrée à Ifis, nommée perfea par Plutarque. TStf1^0"
Hiji. Tome XXI IL S J '
138 Histoire de l'Académie Royale
Quoique cet auteur (ê forve du terme de phmte , il paraît
pourtant, par la defoription qu'il eu fait , que c'elt noue pécher
commun.
Plufîeurs auteurs ont avancé qu'on trouve une pièce de
monnoie d'or fous la langue des Mumies ; ce fait n'a aucun
fondement, & n'efl prouvé par aucun témoin oculaire.
La forme de la caiflè pouvoit varier. On voyoit encore
du temps d'Hérodote, dans la ville de Sajs, une vache de bois
qui renfermoit le corps de ia fille unique de Mycerin, roi
d'Egypte. Cette hiftoire eft racontée fort au long par cet auteur.
Lertrt vu. Maillet obferve que la plus grande partie des corps qui k
trouvent dans les puits, dont on a parié ci -deflùs, lônt de
femmes, & qu'il y a très -peu d'hommes. Peut-être faut-ii
attribuer cette circonftance à ia fuperuition , toujours moins
grande dans les hommes que dans les femmes. Le même
voyageur -ajoute que les Mumies des enfans font beaucoup
plus rares que toutes les autres.
Les figures peintes au dedans & au dehors des cailles,
donnent occafion de dire quelque chofe de la peinture des
Egyptiens. On voit que ce peuple connoiflbit plulieurs genres
de dorure & quelques couleurs dans la peinture, mais qu'elles
étoient toujours employées à plat, & /ans aucune ruption.
Les defîcins font de la plus grande barbarie, & n'ont prelque
aucune idée de la figure humaine. Cependant ils ne font pas
dépourvus d'une forte d'aclion ; mais il lêmble qu'ils foient
tous de la même main : ce qui prouve le goût général de la
Nation. B
Les diverles explications que l'on a données de ces figures
n'ont rien d'aflùr& Les caractères & les fymboles des Egyp-
tiens ouvrent aux conjectures arbitraires un vafte champ, qui
peut-être, après beaucoup de culture, ne produira jamais rien
de folide.
Mais fi la peinture à lu/àge commun des Egyptiens étoit
fi barbare, ils en avoient une autre bien admirable, digne
de leur goût pour h poftérité, & fort fupérieure aux con-
noiflinces que nous pouvons avoir.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 139
M. de Jouviile , aujourd'hui Conful de France à Saloni-
que, dans un voyage qu'il fit, vers l'an 1735, c^ans 'a naule
Egypte, y vit plufieurs clefs de voûte dont les omemens,
qui forment des efpèces de cartouches, font encore peints &
dorés, avec autant d'éclat que s'ils fôrtoient de la main de
l'ouvrier. Thévenot & Granger parlent avec admiration de
ces mânes ornemens, dont la fraîcheur fê confèrve depuis
tant de ficelés. Nous connoiflbns encore cinq autres mor-
ceaux de l'ancienne peinture Egyptienne; les voici: quelques
peintures à Madfourné, dans un temple que les Arabes ap- M<vty.r e\
pcllent Birbé : celles qui font dans les tombeaux des rois de U. P 7J.
Thèbes: un plafond à AfTena, autrefois Syené, un plafond à tJ.P. +t.
Dandera: un fphinx colotfûl & renverfe dans le lieu qui paflè Uf. Unh«{.
aujourd'hui pour avoir été Héliopolis; la peinture dont il UUp )î9'
«oit couvert y paraît encore, félon l'auteur de i'hifbire gêné- L '"'c- *•
nie de Chypre. Voilà les fêuls ouvrages de peinture qui nous t2?*'
reftent des Egyptiens, du moins qui nous /oient connus.
On nous a donné fi peu de détail fur toutes ces peintures,
qu'elles ne peuvent nous inflruire du degré de goût & de
connoiflànce que les Egyptiens avoient dans l'art de peindre.
Mais on ne peut s'empêcher d'être frappé de l'invention &
de l'ufâge d'un mordant, capable d'incorporer une couleur fi
intimement dans un corps folide, qu'elle 11 a fôufîert aucune
altération après tant de fièdes. Il eft à préfumer que ce mor-
dant, difficile à imaginer, étoit trop fort pour être employé
fur des corps moins fôlides que la pierre; car ce qu'on voit
de leurs peintures & de leurs donires fur d'autres corps, ne
montre qu'une méchanique pareille à la nôtre. Il faut con-
venir que nous fômmes bien éloignés de connoître un td
fêcret , & qu'il fêroit beau de le retrouver.
•
140 Histoire de l'Académie Royale
RECHERCHES
SUR
LES MIROIRS DES ANC I EN S.
LA Nature a fourni aux hommes les premiers miroirs. Le
cryftal des eaux fêrvit leur amour propre , 5c c'eft fur
cette idée qu'ils ont cherche les moyens de multiplier leur
image. La vanité eft bien ancienne; M. Ménard a fuivi lûr
ce point Tes diverfes opérations.
Les premiers miroirs artificiels furent de métal. Cicéron
DrNat.Deor. en attribue l'invention au premier Efculape. Une preuve bien
lmtn*S7. pjus i,ÎConteftable de leur antiquité, c'eft l'endroit de l'Exode
C. xxxviu, où il eft dit qu'on fondit les miroirs des femmes qui fërvoient
* s- à l'entrée du tabernacle, & qu'on en fit un baiîin d'airain
avec fa bafè.
Outre l'airain , on employa l'étain & le 1er bruni. On en
fit depuis qui étoient mêlés d'airain & d'étain ; ceux qui fê
Pmi.Hift.Nat. faifoient à Brindes payèrent long -temps pour les meilleurs
c,'f.XXIJI' de cette dernière efpèce: mais on donna enfuite la préférence
à ceux qui étoient faits d'argent, & ce fut Praxitèle, différent
du célèbre fculpteur de ce nom , qui les inventa. Il étoit
contemporain de Pompée le grand.
(Mi. dt m. Le badinage des Poètes & la gravité des Jurifconfuhes fê
1 "l " x ''À r^,mM^nt P°ur donner aux miroirs une place imj)ortante dans
la toilette des dames. Il falloit pourtant qu'ils n'en futfè/rt pas
encore, du moins en Grèce, une pièce auffi eonfidérabie
IL L xjv. du temps d'Homère , puifque ce poète n'eu parle pas dans
l'admirable defeription qu'il fait de la toilette de Junon, où
iJ a pris plaifir à rafîèmbler tout ce qui contribuoit à la
parure la plus recherchée.
Le luxe ne négligea pas d'embellir les miroirs. II y pro-
digua l'or, l'argent, les pierreries, & en fit des bijoux d'un
l tlt'Xf' Pri** Scnèque dit qu'on en voyoit dont la valeur
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 141
furpaflbit ia dot que le Sénat avoit afîîgnée des deniers publics
à la fille de Cn. Scipion. Cette dot fut de onze mille as; ce £ A1a*
qui, lêlon l'évaluation la plus commune, revient à cinq cens Vhrm.Tvtt,
cinquante livres de notre monnoie. On ornoit de miroirs cpj) XXXYI
les murs des appartemens; on en incruftoit les plats ou les e.*V.
Mîns dans lelquels on lêrvoit les viandes fur la table, 6c *V/»/Vafc,
qu'on appeloit pour cette raifon fpeàllatœ patina; on en re-
vêtoh les tafles & les gobelets, qui multiplioient aînlî l'image
tics convives, ce que Pline appelle populus ïnmgimim. PLl.xxxnt,
Sans nous arrêter aux miroirs ardens, qui ne /ont pas de ' 9
noire fujet, pal ions à la forme des anciens miroirs. Il paroi t
quelle étoit ronde ou ovale. Vitmve dit que les murs des Lvii.c.j.
chambres étoient ornés de miroirs & d'abaques; ce qui failôit
un mélange alternatif de figures rondes & de figures quar-
rces. Ce qui nous refte de miroirs anciens prouve la même
cholê. En 1 647 on découvrit à Nimègue un tombeau où Famm». Lit».
fe trouva, entre autres ma bles , un miroir d'acier ou de fer fy^jZ^
pur, de forme orbiculaire, dont le diamètre étoit de cinq
pouces romains. 1-e revers en étoit concave & couvert de
feuilles d'argent, avec quelques ornemens.
Il ne faut cependant pas s'y laiflèr tromper : la fabrication
des miroirs de métal n'efî pas inconnue à nos artifles. Il m'en
eft tombé un de cette forte entre les mains , dit M. Ménard :
il eft d'un métal de compofition qui approche de celui dont
les anciens fai (oient ufage. La forme en efl quarrée, &. porte
en cela le caractère du moderne. Il a deu.v pouces de hauteur,
& autant de largeur.
Le métal fût long- temps la feule matière employée pour
les miroirs. Il eft pourtant incontefhible que le verre a été
connu dans les temps les plus reculés. Le halârd fit découvrir
cette admirable matière environ mille ans avant l'époque chré-
tienne. Pline dit que des marchands de nitre, qui traversent L- ******
h Phénicie, s'étant arrêtés fur les bords du fleuve Bélus, & '
ayant voulu faire cuire leurs viandes, mirent, au défaut de
pierres, des morceaux de nitre pour fbûtenir leur valê; &
que ce nitre, mêlé avec le fable, ayant été embraie par le
ç> • • •
a Jlj
r42 Histoire de l'Académie Royale
feu, fc fondit 6c forma une liqueur claire & tranlparente qui
fê figea, 6c donna la première idée de la façon du verre.
11 cil d'autant plus étonnant que les anciens n'aient pas
connu l'art de rendre le verre propre à confarver la repre-
fèntation des objets, en appliquant ietain derrière les glaces»
que les progrès de la découverte du verre furent chez eux
poufîl's lort loin. Quels beaux ouvrages ne fit-on pas avec
cette matière! Quelle magnificence que celle du théâtre de
M. Scaurus , dont ie (ëcond étage étoit entièrement incrufté
de verre! Quoi de plus fuperbe, lèlon le récit de S.< Clé-
Rtcognh.l.vu. ment d'Alexandrie, que ces colonnes de verre d'une grandeur
6c d'une grofièur extraordinaire, qui ornoient le temple de
i'ile d'Aradus!
Il n'eft pas moins fuqirenant que les anciens connoilîânt
ru.xxxvi. j'u^ge du crylbl, plus propre encore que le verre à être em-
ployé dans la fabrication des miroirs, ils ne s'en /oient pas
ièrvis pour cet objet.
Nous ignorons ie temps où les anciens commencèrent à
ft UU. fàire des miroirs de verre. Nous (avons feulement que ce fut
des verreries de Sidon, que (ortirent les premiers miroirs de
cette matière. On y travaîlloit très -bien le verre, & on en
lai (oit de tics- beaux ouvrages, qu'on polifïôit au tour, avec
des figures & des omemens de plat & de relief, comme on
aurait pû faire fur des vafes d'or 6c d'argent.
Les anciens avoient bien connu une forte de miroir, qui
ibil étoit d'un verre que Pline appelle vitnm Objidumum,<\\i nom
d'Obfidius, qui l'avoit découvert en Ethiopie. Mais on ne
peut lui donner qu'improprement ie nom de verre. La matière
qu'on y* employait étoit noire comme le jayet, & ne rendoit
que des repréfentations fort imparfaites.
Il oe faut pas confondre les miroirs des anciens avec la
pierre fpécuïaire. Cette pierre étoit d'une nature toute diffé-
rente, 6c employée à un tout autre ufàge. On ne fui donnoit
te nom de /pendons qu'à caufè de (à tranfparence. C'étoit une
forte de pierre blanche & tranlparente , qni k coupoi t par
feuilles , mais qui ne réiïttoit point aa feu. Ceci doit 1» faire
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 143
diftinguer du talc, qui a bien ia blancheur & la tranfparence,
mais qui réfifte à ia violence des flammes.
On doit rapporter au temps de Sénèque l'origine de lu/âge
des pierres fpéculaires; fon témoignage y eft formel. Les Ro-
mains s'en fervoient à garnir leurs fenêtres, comme nous nous Er;ji. xc.
Ibvons du verre; fur- tout dans les lâles à manger pendant
l'hiver, pour le garantir des pluies & des orages de la faifon. Mm. /. vm.
Ils s'en fervoient auffi pour les litières des Dames, comme
nous mettons des glaces à nos caroflês; pour les ruches, afin W*. t. u,
de pouvoir y conlidérer l'ingénieux travail des abeilles. L'u- '
ûge des pierres fpéculaires étoit fi général, qu'il y avoit des
ouvriers dont la profeïïion navoit d'autre objet que celui
de les travailler, & de les mettre en place. On les appeloit
Spéculant.
Outre la pierre appelée /péculaire, les anciens en connoif PU.xxxvk
ibîent une autre appelée phengitès, qui ne cédoit pas à la c' **'
première en tranfparcnce. On la tiroit de Cappadoce. Elle /.jn^V.ff
étoit blanche & avoit la dureté du marbre. L'ufee en com-
menca au temps de Néron. 11 s'en /èrvit pour conftruire le
tempîe de la Fortune, renfermé dans l'enceinte immenlê de
ce riche palais qu'il appela la mailôn d'or.. Ces pierres répaiv
doient une lumière éclatante clans l'intérieur du temple; il îèm-
bloit, félon l'expreiîion de Pline, que le jour y étoit pluflôt
renfermé qu'introduit : tanquam inchifâ luce, non tranfiniffa.
Nous n'avons pas de preuve que ia pierre /péculaire ait
été employée pour les miroirs. Mais l'hiftoire nous apprend Sm. k Dmit.
que Domitien, dévoré d'inquiétudes & agité de frayeurs,
avoit fait garnir de carreaux* de pierre phengite tous les murs
de (es portiques, pour apercevoir, loi/qu'il s'y promenoit,
tout ce qui le fiiiôit derrière lui , & fe prémunir contre les
dangers dont iâ vie étoit menacée.
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144 Histoire de l'Académie Royale
SUR LA FEERIE
DES ANCIENS,
COMPARE'E A CELLE DES MODERNES.
Dans ie Mémoire que M. le comte de Caylus a donné
fur les Fabliaux, il avoit dit qu'on retrouve dans l'an-
tiquité julqu'aux contes dont les mères 6c les nourrices amu-
fènt ou épouvantent les enfâns; qu'on y voit aufli la Féerie
traitée comme dans nos anciens romans de Chevalerie. II
s'efl propofc d'éclaircir à part ces deux points , & de mon-
trer dans les auteurs anciens l'origine de ces deux elpèces
de chimères.
Platon , au commencement du premier livre de la répu-
blique, fait dire par Céphale vieillard vénérable, qu'aux
approches de la mort , on eft faifi de crainte 6c d'inquiétude
fur des choies auxquelles on ne penfè point dans la force de
l'âge; qu'on fe rappelle alors Tes crimes, Tes injuflices, & que
celui qui a des remords fe réveille fouvent en furfaut 6c avec
effroi , comme les enfâns. Ce réveil plein d'horreur que Platon
attribue ici aux ewuns , paroît ne pouvoir être caufé que par
les contes qu'on leur avoit fait le jour , pour les rendre dociles,
en les intimidant.
Le mot Mop/xù lignifie une femme monftrueufê dont le
nom (eu! faifoit peur aux enfâns.
Théocrite, dans fâ quinzième idylle, introduit deux femmes
qui conviennent d'aller voir la fcte d'Adonis, qu'Arfmoé
femme de Ptolémée Philadelphie célébroit dans la ville d'Ale-
xandrie. L'une de ces deux femmes dit en fouriant à fon petit
enfant , Je ne te mènerai pas avec moi ; il y a là celte grande
femme qui mange les cnfans ; il y a des chevaux qui mordent.
Les Lamies font un grand rôle dans l'hifbire poétique:
elles étoient très-avides de chair humaine, fur -tout de celle
des cnfans, qu'elles déroboient dans les bras de leurs mères
pour
uigmz
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t>F.s Inscriptions et Belles-Lettres. 145
pour les dévorer, & qu'on retiroit quelquefois de leur venue
encore vivans.
Il n'eft pas befoin de s'arrêter à parler des Lémures ni
d'Empufa; ce monftrè eft décrit par Arirtophane dans la
iixième fcène du premier acte des Grenouilles. C'étoit des
phaniômes , & ce que nous appelons des Revenans.
Panons à la Féerie. Nos anciens romans nous en fournit
fent des idées qui ont leur fource dans l'antiquité. Les auteurs
de ces ouvrages ont connu ceux d'Homère: tous ont été prin-
cipalement frappés de la valeur d'Achille; leurs héros ne font
que braves comme lui*, & il feroit aile d'en citer des exemples. ,
Il eft vrai que dans la conflruclion de leurs poèmes, ils n'dnt
guère profité des leçons qu'ils pouvoient puilèr dans celui du
poète Grec: peut-être en ont-ils entrevu une partie; mais ifs
ont manqué de goût & de dilcernement pour bien imiter,
& de l'étendue d'efprit néceflàire pour conftruire un tout lié
dans les parties qui le comptent. A cet égard ils ont été
iêmblables aux premiers peintres, qui ont peint long -temps
une tête & un portrait, avant que de s'expofêr à rendre un
Intiment & une aélion compofée. Comme les forces du
corps fonf une impreflîon plus fenfible , plus prompte &.
fur-tout plus facile à rendre que les détails & les oppolîtions
de l'efprit & du fenliment, nos vieux auteurs n'ont penfé qu'à-
les exprimer. En regardant nos premiers romanciers fous ce
point de vue, examinons l'ufàge qu'ils ont fût de la Féerie,
alors les citations des auteurs anciens , qui leur en ont fourni
l'idée, (ê placeront de fuite dans notre efprit.
Un des plus anciens de nos romans eft Triflan. Son cor
d'yvoire & Ion enchantement a été travefti dans la fuite en
court mante/, & depuis il a fourni la matière du conte de
la coupe enchantée. C'eft un emploi très-marquée d'un pouvoir
fumaturel, qui n'eft autre cholè que la Féerie.
Le roman de Merlin eft encore un des plus anciens,
puifque Geoffroi de Monmouth en parle , & rapporte les
prophéties. Tout y eft rempli de Féerie & de Fées, toujours
écrites par ph , la phee du Lac, hphée Morguain. On y voit
Hift. Tome XXI IL T
i+6 Histoire de l'Académie Royale
diverfes métamorpholès de Merlin, l'anneau enchanté donné
à Orphine, plufieurs autres anneaux de différentes vertus, &.
fur- tout l'enchantement que, par un motif d'amour délicat,
Viviane, amie de Merlin, lui fah éprouver à lui-même.
Les Fées ont gagné notre Europe, tandis que les Génies
fe font emparés de l'Orient. Le peu de commerce que les
femmes ont eu de tout temps dans la lôciété des Orientaux,
a produit cette différence.
Sans aller chercher d'autres exemples que tous nos anciens
romans pourraient fournir, mettons en parallèle quelques
paflàges choifis, dans le grand nombre de ceux que nous
donne l'antiquité grecque.
Au quatrième livre d'Hérodote on lit l'aventure d'Her-
cule avec un raonftre, moitié fille & moitié forpent, appelé
Echidna.
Les enchantemens de Circé, dans l'OdyfTée, font tout-à-
fait lêmblables à ceux de nos romans.
Médée, dans Euripide, après avoir égorgé les enfâns,
s'envole fur un char attelé de dragons : c'elt un artifice de
Féerie fouvent imité.
Minerve, dans l'Ajax de Sophocle, ouvre la pièce avec
Ulyflè qu'elle protège; elle le ralfure contre la crainte qu'il
a de la fureur d'Ajax : c'eft une Fée bien-fâilânte. Elle elt la
même à l'égard d'Ulyfle dans Homère; elle change la forme
de fon vilâge, la couleur & l'arrangement de là chevelure:
elle écarte le nuage qui couvroit les yeux de Diomède, pour
lui faire connoître les Dieux, & lui permet de combattre
Mars & Vénus.
Vénus & les autres Déenes apparoiflênt fouvent , dans Ho- •
mère, fous des formes humaines, foit qu'elles veuillent faire
du bien ou du mal. Ce font des Fées bien ou mal-fâilântes.
Les Sirènes & leurs rochers pourraient mériter un article,
ainfi que le bélier à la toifon d'or, fur lequel Phryxus traveriâ
la mer noire; mais fur-tout le cheval ailé de Bellérophon, à
caulê des vertus accordées à plufieurs chevaux de nos Che-
valiers, & de bs Cavalkros aidantes,
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 147
Ce font- là ies originaux qui ont fait éclorre tant de chi-
mères dans ie cerveau de nos premiers romanciers ; & fur
ceux-ci, qui n'etoient que des copies, ie font formés les
romanciers plus modernes , tels que les auteurs des Amadis,
& lAriofle lui-même, qui alîurément n'a pas eu en vue
Homère & Virgile , autant que le voudrait faire croire (on
commentateur Jérôme Rufcelli. C'étoit un homme aimable
& de bonne compagnie, qui ùïCoh ufage de tout, 5c qui
pille impunément nos anciens romanciers, dont il parle avec
doge.
11 y a eu une communication- non interrompue entre les
auteurs anciens & les nôtres. On ne peut douter que les
Lettres anciennes n'aient été euhivées dans tes Gaules pendant
les huit premiers fiècies de l'E^Uè. Les fàmeufe écoles de
Marléilie, cFAutun, de Bordeaux, &c. en iont la preuve
pour les quatre premiers. Nous avons encore les écrits de
pblieurs favans Gaulois de ce temps- là. Sidonius Apoliinaris
a écrit dans ie cinquième fiècle: Grégoire de Tours, S.» Remir
Alcimus Avitus, & plufieurs autres dans le fixième; dans le
féptième 5c le huitième on voit des écoles s'établir en France
& en Angleterre, où on enfeignoit les Lettres humaines.
Peut-être ne trouveroit-on pas, dans le même temps, un auflî
grand nombre de Savans dans la Grèce même. Chariemagne
fe plaignoit de la rareté des Savans; ils exiftoient donc. Il
trouva fans peine les trois Givans hommes Alcuin, Théodulfe
5c Léidrade, auxquels il cônfct (on in#ruc~tion particulière,
& l'établilîèment des Lettres dans fbn Empire. Ces grands
perlônnages, fur-tout le premier, conwoiflbient les meilleurs
auteurs de l'antiquité ; ils n'en parlent point comme d'une
découverte nouvelle ; ils les (âvent , ils les citent ; ils les
avoient lus en Angleterre; 5c il fera toujours à préfumer
que ce qui étoit m de ce côté de la mer, n'étoit pas ignoré
de celui-ci. Si la connoilîânce de l'antiquité s'elt plus long-
temps conlêrvée dans l'empire d'Orient , nous voyons que
le commerce, tout languilTant qu'il étoit, n'a jamais été tota-
lement interrompu de ce pys au nôtre. Les empereurs
148 Histoire de l'Académie Royale
d'Orient Soient obligés d'entretenir correfpondance avec les
Princes d'Occident ; ils leur ènvoyoient de fréquentes ambof-
fades , parce qu'ils avoient (ôuvent des démêlés uir ce qui leur
refloit de pollêflions en Italie. Ce n'eft pas tout : nous avons
aujourd'hui ces auteurs anciens qui ont franchi ces temps
barbares ; il nous en relie plufieurs copies. Il eft vrai qu'elles
n'ont été faites par des Moines, qu'après f époque de Charle-
magne; mais ces copies indiquent une variété qui prouve
qu'elles ont été faites fur des originaux diflcrens.
Cette communication ne iubfifta à la vérité que pour un
très -petit nombre de periônnes; mais c'en étoit aflèz pour
répandre & pour perpétuer des idées aufli informes que nous
les voyons dans les ouvrages de nos anciens romanciers.
Depuis Charlemagne jufqu a nous , la communication eft
fufîilâmment établie. Ainli depuis les anciens auteurs de la
Grèce julqu'à nos premiers romans, s'étend une chaîne plus
ou moins lèrrée, mais qui n'eft jamais interrompue ; & les
idées des premiers, altérées à la vérité & abâtardies, font
pourtant parvenues jufqu'aux derniers.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 149
SUR
LE PASSAGE DE TITE-LIVE
Qui donne l'origine des jeux Scéniques à Rome,
TITE-Live, au fécond chapitre de (on fêptième livre,
raconte l'étabiifîèment des jeux Scéniques à Rome. Mais
fon récit renferme des difficultés qui ont partage les Critiquer
M. Tercier s'elt propole de les éclaircir par de nouvelles
réflexions.
Les Romains, julqu'au temps où parle Tite-Live, n'a-
voient encore eu d'autres divertiflemens que les jeux du
Cirque.. Affligés de la pefte, ils ont recours à toutes les
cérémonies que la faperlîition payenne avoit imaginées. Ils
apprennent que les Tofcans, leurs voifins, rendoient aux
Dieux une efpèce de culte ignoré encore à Rome; c'étoit
celui de la danlë : ils font donc venir d'Etrurie quelques
danfêurs , & leur drenent un théâtre. Mais quelles étoient les
danlês que ces Tofcans exécutèrent? c'eft ce qui paraît nette-
ment expliqué par ces termes de l'auteur: Sine carminé 11JI0,
fine imitandorttm carminum aân.
M. l'abbé du Bos , cherchant à appuyer fon opinion nou-
velle lûr la déclamation partagée, prétend que le fêns de ces
mots eft que ces Tofcans récitoient des vers qui n'avoient
encore aucune déclamation compose, à laquelle ils fuflènt
obligés daflujétir leur action; & il veut que camien fignifle
ce que les Grecs appeloient mélodie tragique. Mais comment
concilier cette explication avec tous les pafîàges des anciens,
qui lônt en fi grand nombre qu'il n'eft pas befoin d'en citer
aucun , & qui montrent évidemment que carmen fignifle un
poëme, ou le fujet d'un poème, ou des enchantemeus ma-
giques , ou des formules conçues en des termes précis &
confacrés ï
Ainil ces paroles de Tite-Live, fine carminé ullo, fine
rn •••
Tuj
i$o Histoire de l'Académie Royale
imitandorum carnùnum aûu , le rendent naturellement par celles-
ci; fans aucun poème, m aucuns gefles qui imitaient une afiion
Mm. Acd. Jtiivie: & c'ell le ièns que leur donne auflî M. Duclos, dans
xvu. page Mémoire for les jeux fcéniques des Romains. Ces joueurs,
ditTite-Live, fans réciter aucun vers & fins aucune imitation
faite par des diicours, dan/oient au ion de la flûte, &c.
Lorsqu'aux mots imitatubrum carnùnum Tite - Live ajoûte le
mot aâu, il entend certainement une imitation faite par les
geftes, & non par les diicours. Tout ce pafîàge ne peut
s'expliquer d'un ipcclacle dans lequel on récitât de mémoire
des vers, ou un diicours lûivi. Tite- Live dit, dès le com-
mencement , que jufqu a ce temps les Romains, peuple guer-
rier, navoient eu pour amufèment public que les jeux du
cirque. On voit enfuite, par Ion récit, que lorique la jeuneflè
de Rome eut pris goût au Ipectacle introduit par les hiltrions
Tofcans, elle joignit à leurs dames des plailanteries in-promptu,.
& qu'enfin Livius Andronicus anujélit ces plailanteries &
ces farces à des règles, & compolà des pièces fui vies. Les
danfeurs Tofcans dont il s'agit dansèrent donc ou ce qu'on
appelle des entrées, ou des pas de deux, ou même des branles,
ou des contre - dames , (èmblables aux Allemandes ou aux
contre- dardes Angloifes, ou aux danlès des Poionois, qu'on
nomme mafoures. Le fujet de ces danlês n'dt point railônné,
& ceux qui les exécutent ne le propolênt rien à imiter. Il
en eft de même des dan (es qui font ce qu'on appeiie les
divertiflèmens dans les opéra , & qui ne font pas lices avec
le fujet du poème.
Pourlùivons le récit de Tite- Live. Lorfque la pelle eut
cefTé, & que la ville eut recommencé à jouir du calme &
de la tranquillité , la jeunelfè de Rome imita ce qu'elle avait
vû faire à ces danfeurs Tolcans. Mais comme ce netoit que
pour fe divertir, & non pour s'acquitter d'un devoir de reli-
gion , die le donna plus de liberté. A la danfe die ajouta des
plaifanteries & des railleries , qui animoient encore plus les
danlèurs, & mettoient dans cet exercice une variété qui le
rendoit encore plus agréable. Le pkuTir que les honnêtes gens
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 151
de Rome prirent à cette nouveauté, engagea quelques Ro-
mains à en faire une profefïion & à s'y attacher. Les arts
qui font inventés pour i'amufement le perfectionnent prom in-
ternent. Ces nouvelles troupes de danfeurs fupprimèrent ies
vers groûiers, femblables aux Fefcennins, mêlés à la danfè
<les jeunes Romains , qui avaient les premiers imhé ies
Toicans : ils •Tubilituèrent à ces vers un fujet fuivi , dont la
déclamation étoit foûtenue du fon de la flûte, fur laquelle ils
régloient tous leurs mouvemens. Ceft ce que The-Live
entend par impletas ntodis Jaturas. Le mot farce explique
parfaitement celui de /attira, nom que les auteurs Latins
donnoient à ce divertîtfèment. Ce que M. Dacier dit fur ce
(ujçl^ns fon dilcours fur la fatyre, ne iaitfè rien à délirer.
Le Creicimheni en donne une idée, en parlant des farces HifkriaAcfo
Italiennes du xv.e 5c du xvi.e ficelé: Ndîe auali , dit- il, r°efSa "fa**
quarto al tuateriale non v'era diflinitone di favola , percwdie
ora erano tut te tragiche, ora tutte corniche , ara d'ambedue i
carattert mefcolati infieme, e v'rft accoyavano Dckadi e Prin-
àpï e privait e villani e buffoui e ogni altra ra^a di gente e
gentaglia fetria riguardo alguno.
Livius Andronicus, homme de génie, lêntit qu'on pouvoit
lirer parti d'un fpectacle auffi informe. Les ufâges des anciens
'fe retrouvent en grande partie dans les nôtres. On ûit que
prefque toutes ies pièces Italiennes ne (ont que des farces :
les acteurs ont derrière la coulifiê un carton nommé fcenarïo,
qui ne contient qu'un mot de ce qu'ils doivent dire ou faire;
c'en à eux à lûivre de génie ce que ce carton indique. Livius
Andronicus fupprima donc ce qu'on appelle le canevas , &
donna à les acteurs une pièce écrite, qu'ils apprenoient & réci-
toient de mémoire. On voit, par le peu de vers qui nous
reftent de les tragédies, qu'il en avoit pris les fûjets dans
fhiftoire Grecque. Argumento fabidam ferere , fjgnifie com-
polér une pièce régulière, & qui avoit un fûjet fuivi. Argu-
mentant eft le fù jet , le fond de la pièce; fabula eft toute la
compofition du poème, l'intrigue, les mœurs, les lèntimens.
The-Live dit que Livius Andronicus jouoit dans jfes
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1 5 2. Histoire de l'Académie Royale
pièces ; ce que fâifoient alors tous les auteurs. On trouve cet
ulâge dans prelque tous les théâtres, lors de leur établiflê-
ment. Nos anciens Troubadours reprtTentoient dans les pièces
de leur compofition.
Andronicus avoit mis dans une de lés tragédies, un récit
ou un monologue frappant : le peuple le lui redemanda plu-
fieurs fois. Livius s'enroua à force de le répéter ; il demanda
permiflion de le faire réciter pour lui par un efolave, & fê
contenta d'en faire les geftes. La queflion efl de lâvoir où il
plaça cet efclave. Tite- Live dit, ante tibïànem, devant le
joueur de flûte, devant la fymphonie. M. Boindin, dans (à
Diflèrtation fur les théâtres des Romains , nous a marqué
préciicment le lieu de la fymphonie: elle étoit, chez les
Grecs & chez les Romains, au pied du théâtre, dans le lieu
appelé \Jzzqt*.mm , à peu près où efl placée la nôtre. Livius
y fit donc mettre un efclave , à qui il avoit fait apprendre
ce monologue, & qui le récita, étant foûtenu de l'accompa-
gnement de la flûte, pendant que Livius, attentif à le fûivre,
en faifoient les gefles fur la fcène. Le fpecTateur fê prétoit à
l'illufion. Nous avons plufleurs pièces de théâtre où quelques
paflâges de fymphonie , tels que des échos , des ramages
d'oifêaux & autres, qui devraient être exécutés fur le théâtre,
le font par des muficiens de l'orcheflre: pour peu que l'on
foit éloigné du théâtre, on croit que ce que l'on entend en
vient. On dit que lors du facre du Roi, prefque tous les
acteurs de l'Opéra étant employés aux fêtes qu'on devoit
donner à Villers-Cotterets 6c à Chantilly, les choeurs qui
paroiftbient fur le théâtre à Paris, n'étoient compofes que
d'acteurs poft iches , qui figuraient fans chanter ; pendant que
des muficiens, qui ne pouvoient ou ne vouloient pas paraître
en public, chantoient dans les coulilïês. La flûte ne faifoit
pas, félon les apparences, un accompagnement continu; elle
ne donnoit que de temps en temps le ton pour foûtenir la
voix, qui fins ce fècours aurait fùrement baillé, & pour ia
relever dans les endroits où il falloit rendre le rôle avec plus
Quim. i m. de force. Elle faifoit le meme effet que i eiciave à qui Caïus
Gracchus
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des Inscriptions et Belles-Lettres- 155
Gracchus avoit ordonné <Je fe tenir derrière lui lorfqu'il
haranguoit , 6c qui lui donnoit le ton avec un flageolet.
Cet expédient , de faire réciter fes monologues par un
délave, repoiôit les acteurs Romains, qui étoient obligés, par
la grandeur du théâtre, de forcer leur voix. Quand après le
monologue un iêcond acteur entrant fur le théâtre fiifoit une
nouvelle (cène, ils pouvoient lui répondre, & dialoguer fans
perdre haleine: ceft le fois de la phrafe diverbia voti eorum
retiâa.
Ceft, à ce qu'il fêmbîe, ce qu'on peut dire de plus fimpîe
& de plus vrai-fonblable fur cette fàmeufe qucÎHon de la
déclamation partagée, qui ne pouvoit certainement avoir lieu
de la manière que M. l'abbé du Bos le prétend. En (uppo*
ùnt, ainfi qu'il le fait, que de deux acleurs l'un récitoit les
paroles 6c l'autre f ai fuit les geftes, il étoit naturel qu'il en
inférât que cette déclamation étoit notée, parce qu'autrement
il n'auroit pas été poiïîble que ces deux acleurs fuflènt tou-
jours d'accord entre eux 6c avec l'accompagnement. $i quel-
que chofe paroît favorifer fôn opinion , ceft que les Latins,
quand ils parlent de la déclamation du théâtre, emploient les
mots cancre 6c cantïcum. On en conclud que canere fignifle
chanter, dans le fois précis que nous donnons à ce mot. Il
eft facile de répondre à cette objection. Toutes les langues
ont le défaut d'avoir quelques mots qui fignihent plufieurs ,
choies différentes; canere eft de ce nombre: il veut dire éga-
lement chanter 6c réciter ou déclamer. Canere, dans Virgile,
ne préiènte pas d'autre idée qu oeiJW , dans le premier vers de
l'Iliade: il n'y eft queftion ni de chant, ni de mélodie. Il en
eft de même des langues Orientales: nejche'dé ', en Arabe, fê
dit de quelqu'un qui chante, qui récite, qui déclame.
Un paflige de Quintilkn paroît prouver fâns réplique, que L.
la déclamation théâtrale des Romains n'étoit point chantée.
Ce Rhéteur traite des premières leçons qu'on doit donner»
fur la prononciation 6c fur le gefte, aux jeunes gens qui
(ê deftinent à parler en public. Voici fes termes : Débet
ftiam docere comadus quomodo narrandum, aua fit micloritatt
WJl. Tome XX 1 11. Y
ij4 Histoire de l'Acad£mie Royale
fuadendum, qua concitatione confurgat ira, qui flexus deceat mî-
ferationem: quod ita optimè faciet , Jî certos ex comœdiis elegerit
locos , & ad hoc maxime idoneos, id efl aflionibus ft miles, /idem
autem non ad pronuntiandum modo utilijfimi , verum ad augen-
dam quoque eloquentiam maxime accommodati ernnt. Si les
acleurs Romains euflènt chante leurs rôles, en fuppolànt
même que leur chant n'eût eu qu'une modulation limple,
telle que celle des récitatifs des opéra Italiens , quelle utilité
les jeunes orateurs auroient-ils pû tirer de leurs leçons î
Si les pièces de théâtre, perfectionnées par Livius, perdi-
rent du côté de la liberté que les auteurs îê donnoient, elles
gagnèrent du côté de la régularité. Ce Ipeélacle devint ainft
fournis aux règles de l'art : iudus in artem verterat. C'eft le
ièns du mot ars en cet endroit ; il ne fignifie pas ici métier,
profefion. Ces pièces, aflùjéties aux règles, devinrent trop
ferieufes. La jeuneflë Romaine crut devoir les faire fuivre de
quelque chofe qui effaçât les imprelTions trilles que le Ipecla-
teur auroit emportées du théâtre: en un mot, après ces tra-
gédies, on jouoit ce que nous appelons des petites pièces, aux-
quelles on donnoit le nom iïexodia, parce qu'elles terminoient
le fpeclacie. Le fcholiafle de Juvcnal le dit expreffément :
Exodiarius in fine ludomm intrabat , ut quidquid lacrymarum
ac triflitiœ cœgijjent ex tragicis affècliùus, hujus fpeâaculi viftts
détergent. Les fujets de ces petites pièces étoient tirés des
fables Atellanes. Comme elles n'étoient reprélëntées que par
des jeunes gens d'honnêtes familles, qui ne vouloient pas
admettre les hiflrions à jouer avec eux , on ne les mit pas
au rang de ces bateleurs qui nexerçoient cette profefTton
que pour vivre; on ne les fit point lôrtir de leur tribu pour
entrer dans une inférieure ; on les reçut dans les armées ; on
ne les priva d'aucun des droits dont ils jouifîbient.
Ce fêroit confondre les temps, que d'appliquer à ces corn-
meneemens informes du théâtre Romain, ce que l'on trouve
dans les auteurs fiir les talens des pantomimes. C'eft au fiècle
des Empereurs qu'il fiut rapporter ce que les hiftoriens nous en
difent. Les ballets de la comédie Italienne nous en donnent
', »...
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 155
une idée. Plufieurs adeurs imitent, par des gelles régies, fui-
vis & afîbrtis, une action compiète que le fpeCtateur com-
prend par le fêeours fêul des )eux. Sous Augufte, Pylade
& Bathylle excellèrent en ce genre : leur luccès produifit
une foule d'imitateurs. C'eft de ce temps que parlent tous
les partages cités par M. l'abbé du Bos; 6c en les examinant
avec attention, on ne voit rien qui établifîè la déclamation
partagée. La profonde connoillànce de l'antiquité que Lucien,
dans fon traité de la danfè, demande aux danleurs, ne regarde
que les pantomime?. 11 eft certain que la fymphonie en taifoit
partie, foii parce qu'un fpeclacle où les yeux leuls fônt occu-
pés, devient bien -tôt froid & ennuyeux; fôit parce qu'elle
fervoit à régler les mouvemens des danfêurs ; comme nous
le voyons dans nos pantomimes , & dans celles qu'on repré-
iênte quelquefois, avec tant de dépenfê, lûr les ihéatres de
Londres.
La manière dont on vient d'expliquer ce fameux paflàge
<îeTite-Live, n'a rien qui ne (oit vrai-fêmblable, & qui ne
réponde à ce que nous voyons actuellement : comparaifôii
toujours nécellaire dans l'examen des ufâges des anciens, que
pous confêrvons fous des formes différentes.
j$6 Histoire de l'Académie Royale
VUES GENERALES
Sur le temps où les Arts s'introduifirent chez ^es •
Volces; &* Précis des révolutions que les mœurs,
les coutumes Ù* la Religion de ces peuples ont
éprouvées.
LE précis que nous allons faire d un long traité hiftoriqufi-
compofe par M. l'abbé de Guafco fur l'état des Sciences
chei les Volces, traité que fauteur fe propofê de faire imprimer
il'jxirément, efl îe refuitat de l'idée que nous avons prife de
cet ouvrage fur ies lectures qu'H en a faites en 1 7 j 1 à l'Aca-
démie. Mais cette idée luperficielle n'aurait pas lufiî pour nous
meure en état d'en tracer une efquïïîê, même légère, fi M*
Gibert ne nous avoit communiqué l'extrait qu'il en fit dam le
temps pour la relation du (émettre académique dont il étoit
alors chargé. Nous faifôns ici d autant plus volontiers cet aveu;
que c'eft pour nous une occafion de mettre nos lecteurs au
fâit d'un de nos ufâges peu connu du Public, quoiqu'obfervé
religieufement par les deux Académies depuis leur inftitu-
tion; c'eft -à-dire, du compte qu'elles fe rendent deux fois
Tannée de leurs travaux, pour entretenir la eorrefpondance
que les règlemens du Roi leur foiniateur établirent entre elles*
L'Académie des Belles- Lettres & l'Académie des Sciences,'
inftituées en môme temps, pour perpétuer clans la Nation le
goût de deux études également importantes , celle de l'Hit
toire & celle de la Nature, ont chacune un refîort pre/que
immenfe , différent à bien des égards , circonfcrit dans des
limites diftineles, mais qui cependant fe touchent l'un 8c
l'autre en plufieurs points de leur étendue, & font unis par
une dépendance réciproque; dépendance réelle, mais de plus
très - utile , & dont il réfulte des avantages inconteftables.
Nous renvoyons ceux pour iefquds cette utilité ne ferait pas
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)
des Inscriptions et Belles -Lettres. 157
évidente , à la lecture des Réflexions fur l'utilité des Belles-
Lettres, par lefquelles débute la partie hiftorique du volume
XVI de nos Mémoires. Dans la vue de ces fruits que devoit
produire une communication réglée de lumières entre deux
Sociétés favantes, les ftatuts des deux Compagnies ordon-
nent que deux fois l'an , à l'ouverture de chaque remettre
académique, c'eft-à-dire, après les rentrées de Pâques & de
la Saint -Martin, elles le rapporteront l'une à l'autre tout ce
qui, de part & d'autre, selt paffé d'intéreuant , fôit pour les
Sciences, lôit pour les Lettres. Cette relation conlille dans
le précis ou l'extrait de la plulpart des Mémoires lus aux
deux Académies de fix mois en fix mois ; extraits dont les
deux Secrétaires perpétuels furent chargés dans l'origine, &:
qu'ils alloient lire accompagnés chacun par des députés de
leur corps. Mais dans la fuite, un ulâge à la fois introduit 6c
reçu des deux côtés, leur a permis de confier cette partie de
leurs fonctions au zèle & aux talens de quelques Académi-
ciens, qui s'offroient d'eux-mêmes à les féconder, en prenant
fur eux le loin de cette correfpondance particulière, d'un
corps à l'autre, afin de les laiilêr plus libres vis-à-vis du
Public, auquel ils doivent le compte des travaux de leur com-
pagnie. Ainfi M. de Fontenelie & M. de Boze ont d'abord
fait les relations des fémeflres : enfuite nous avons entendu
celles de l'Académie des Sciences par M. l'abbé Terrafïbn ,
& par M. de Fouchy aujourd'hui Secrétaire perpétuel de cette
Compagnie; 8c c'efl à prêtent M. de Montigny, Afibcié dans
la clarté de Géométrie, qui remplit avec l'approbation una-
nime des deux Académies , cette fonction dont il s efl chargé
depuis plus de dix ans. De la part de l'Académie des Belles-
Leitres, M. de Valois, M. Fréret, M. de Foneemagne, M.
l'abbé du Relnel & M. l'abbé de la Bleterie le font fùccédés
pour la correfpondance. Enfuite on nous l'a confiée pendant
quelque temps ; & c'efl le degré qui nous conduifit en 1 74^
à l'honneur de tenir la plume dans l'Académie. M. Gibert
nous a remplacés dans cet emploi ; & M. l'abbé du Reliid ,
qui l'a repris après lui, continue maintenant de l'exercer.
!.58 Histoire de l'Académie Royale
Après ce détail , que nous avons cm pouvoir nous permettre
comme un moyen d'informer le Public d'un travail qu'il
ignore , mais dont il doit peut-être par cette rahon même
(avoir plus de gré à ceux qui s'y confièrent, revenons au traité
de M. l'abbé de Guafêo qui a occafionnc la digreflion.
Dans cet ouvrage fur les Voies, c'efl-à-dire , fùr les habitait!
de cette partie de la Gaule que nous connoifîbns aujourd'hui
fous le nom de Languedoc, l'auteur examine plufieurs points
différens, & raflèmble fur chaque point en particulier, tout
ce que pouvoient lui fournir de conjectures ou de lumières,
les écrits des anciens, l'étude des monumens, les remarques
des Savans modernes, & fes propres réflexions.
Les peup'es dont nous parlons fê divifoient en Volces
Teclofages & en Volces Arécomiques. Souvent on lesdéfignoit
fous leur nom générique, fous celui de Celtes, dont ils fbr-
moient une des principales cités. Leur hiftoire fournit trois
époques, auxquelles on peut rapporter toutes les recherches fur
ce qui les concerne; & c'eft le plan qu'a fuivi M. l'abbé de
Guafco. De ces époques , la première remonte aux temps les
plus reculés : la féconde commence à la fondation de Marfeille;
événement dont l'influence fur les mœurs Gauloifes eft une
des preuves les plus remarquables du pouvoir qu'exerce fur
les hommes la communication des idées, & de la promptitude
avec laquelle l'aclion des efprits les uns. fùr les autres les
modifie réciproquement. A l'égard de la troifième , elle part
du temps où les Volces furent réduits lôus la puifîànce des
Romains.
I. Suivant quelques écrivains, compilateurs crédules, en qui
Je goût des fables prévaloit fur la force des raifonnemens les
plus fimples, les Gaulois durent le germe des Sciences 5c leurs
premières idées à ces Rois prétendus qui n'ont jamais exiflé
que dans l'imagination d'Annius de V herbe. Selon d'autres
auteurs , ils en ont été redevables à Mercure qui régna, dit-on ,
dans leur pays. Quelques-uns fùppofènt que les ancêtres des •
Gaulois, enfans de Japhet, leur tranfinirent les connoifîânces
cju ils avoient héritées de leur père. Pluiieurs enfin cherchent
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des Inscriptions et Belles -Lettres, 150
l'origine de leurs connoiuances chez les Bretons, dans l'if le
delquds les Gaulois alloiem encore s'inftruire au temps de
Célar.
M. l'abbé de Guafco pencheroit à croire que c'en1 de Phé-
nicie que les habitans de la Gaule reculent originairement les
notions élémentaires qu'ils avoient de l'Allronomie ufueUe,
& les principes de leur Théologie , li l'on peut donner ce
nom aux dogmes inhumains d'une fuperfHtion barbare, qui
fe repréfêntoit les Dieux comme des montres, altérés du
fâng des hommes. Un fait inconteflable & l'un des plus célè-
bres de l'antiquité fèmbleroit autorifèr ce fêntimeut , qu'on
ne nous donne ici que comme une induction naturelle. C'eft
l'ancienneté des voyages des navigateurs Phéniciens; ceft l'é-
tendue de leur commerce, qui leur fit parcourir, connoître
& peupler en partie les côtes de la Méditerranée; ce font,
enfin, leurs nombreufes & Horhiantes colonies, établies en
Afrique, en Efpague, en Italie, même avant la guerre de
Troie. Ces confédérations générales , jointes à la tradition
du féjour de l'Hercule Tyrien dans les Gaules, atteflé par
Timagène, déterminent M. l'abbé de Guafco à penfêr que
les Phéniciens abordèrent aufli chez les Volces, & qu'ils
leur communiquèrent leurs connoifïïmces , leurs arts & leurs
erreurs. Les rapports du fyflèmc religieux des deux Nations,
/bit dans la théorie, fôit dans la pratique, l'identité des Sciences
cultivées chez l'une & chez l'autre, l'analogie de leurs langues
dans un grand nombre dexpreflîons , lui paroifîènt concourir
à l'appui de Ci conjecture.
Mais les connoiuances que les Gaulois ont pû recevoir
des Phéniciens , réfêrvées aux feuls d'entre eux qui lé con-
facroient au Druidifme , & enfèvelis dans le filence des forêts
habitées par les Druides, lainoient le gros de b Nation danj
l'ignorance & la férocité. Fortifiés dans le mépris de la mort
par le dogme de l'immortalité de lame, le point efîèntiel
de leur croyance religieufè, accoutumés au fang par celui
des victimes humaines, qu'ils fàifôient couler fans horreur
fai les autels de leurs divinités barbares, à peine connoiflànt
ï6o Histoire de l'Académie Royale
l'agriculture, qu'ils dédaignoient comme une occupation fèr- .
vile, ou qu'ils fùyoient comme un travail, ils n'avoient de
métier que la guerre, ni de refiôurce contte le belôin &
l'ennui, que la chaflè 6c la pêche.
1 1. Des mœurs fi farouches ne s'adoucirent pas d'elles-
mêmes ; 6c la Gaule , ignorante à la fois 6c fùperftitieufê ,
ferait long-temps reftée fiuvage, (àns l'arrivée des Phocéens,
qui s'y réfugièrent en quittant l'Ionie. Ces Républicains,
originairement venus de la Phocide, dans l'Afie mineure où
ils avoient bâti une ville de leur nom , le voyant «à la veille
d'être fubjugués par les Perles, préférèrent l'exil à la lèrvitude,
& prirent le parti de s'embarquer, pour mettre, par une fuite
généreulê, leurs perfônnes 6c leurs loix à l'abri des tyrans.
Malgré la ftérilité du foi 6c la (echereflê du climat, ils choi-
lîrent pour afyle les rivages de la Gaule, où ils jetèrent les
fondemens de Mariêille, vers l'an 6oo avant J. C. Bien-tôt
J'éclat de leurs victoires, leur politique 6c leur intelligence dans
le commerce, multiplièrent leurs établiflèmens. Leur capitale
devint florinante, 6c forma fur les côtes voifines des bourgs,
des comptoirs, des forterenes, dont elle tirait également avan-
tage dans la guerre 6c dans la paix. Marlêille doit être mife
au rang des premières métropoles Grecques, lôit pour le
nombre, foit pour la Iplendeur de lès colonies, parmi les-
quelles nous en trouvons dans le pays des Volces. Telles
étaient les villes d'Agde, de Rhode, d'Héraciée; telle fut
Nîmes , fi l'on en croit Parthénius.
Le commerce qu'ils lièrent avec les Volces, porta chez
ces peuples l'ulâge de la langue grecque. Elle devint fi fami-
lière aux Gaulois, qu'au rapport de Strabon , ils l'employoient
dans leurs actes publics. Une foule d'expreffions grecques
çonlêrvées encore aujourd'hui dans le langage vulgaire de nos
provinces méridionales, pourrait au belôin en fournir h
preuve, ou du moins donner à cette opinion un grand air
4e vrai-lèmblance.
Les Phocéens de Marfèille communiquèrent aux Volces;
§ç leur langue 6c i'u/àge de leurs caractères. C'eft iârts aucune
preuve.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 161
preuve, c'eft même lâiis aucune probabilité, que quelques
auteurs ont prétendu qu'avant l'arrivée des Phocéens les Celtes
avoient des caraclères particuliers. On veut qu'ils les aient
reçus des Phéniciens ; mais cette afièrtion , formellement
contraire au témoignage exprès de toute l'antiquité, eft dé-
truite par la vue feule des caraclères mêmes dont les Celtes
le lêrvoient dans leurs inlcriptions. La forme de ces caraclères,
qu'on qualifie de Phéniciens, eft purement grecque.
L'accès facile des écoles de Marfeiile décrédita bien-tôt les
forêts prefque impénétrables des Druides, & répandit le goût
Jes Lettres & des Arts chez les Voices, avec un tel lùccès,
qu'ils en ouvrirent eux-mêmes dans leur pays des écoles où
le formèrent des orateurs, des hiftoriens, des x poètes, des
agronomes , des philolôphes. A leurs chaumières éparlês , à
leurs hameaux ifolés, Accédèrent des mailôns & des villes.
La rudefiê &. la férocité s'adoucirent, les moeurs s'humani-
sèrent, & l'humanité produifit la politeflê. On connut les
avantages de la culture des terres; on en ellima le travail. On
donna des lôins à l'olivier, dont le plan venu d'Egypte en
Grèce avoit été porté dans la Gaule méridionale par les
Grecs. « Enfin, dit M. l'abbé de Gualco, la religion même
des Voices le lêntit du voifinage des Phocéens. Au culte de «
Mercure, que la Gaule avoit julqu'alors adoré (bus le nom «
de Teuiatès , elle ajoûta celui de Diane 6k d'Apollon, & «
joignit à (es rites làcrcs ceux qu'elle vit oblêrver à Ces hôtes ».
I H. La iiaifon que les Romains formèrent , d'abord par
politique, avec les habitans de Marlêille, & que dans la fuite
ils cultivèrent par eftime, ne leur eut pas pluftôt ouvert l'entrée
des Gaules , dont cette ville étoit une des clefs du côté de
l'Italie, qu'ils en méditèrent la conquête. Le prétexte que leur
"ambition fit valoir fut la néceffité de iêcourir Marfeiile leur
alliée, dans Ces guerres fréquentes avec les Gaulois. Dès que
cette railôn Ipécieulê les eut introduits, les armes à la main,
dans les contrées voifmes du territoire de cette République, ils
ne tardèrent pas à fè les alTujétir. Dès l'an 125 avant J. C.
ils avoient fournis les Saliens; & bjen-tôt après les légion*
Hifi. Tome XXHL X
t6i Histoire de l'Académie Royale
victorieulês portèrent la domination Romaine au -delà dix
Rhône. M. l'abbé de Guafco préfume que les Romains pa£
sèrent dans la Narbonnoiiè vers l'an 1 2 2, & qu'ils en avoient
fait une province dès l'an 118, auquel il place la fondation
de Narbonne , une de leurs colonies militaires , ainfi que
lattefte le nom de Narbo Marthts , qu'elle reçut. Quoi qu'il
en foit, il eft confiant qu'autfi-tôt que Rome eut conquis
cette partie de la Gaule, elle en changea le gouvernement &
les loix , y envoya des magilrrats pour l'adminilher , & y
fêma des colonies.
La politique ordinaire aux Romains, & qui leconda û
bien leur valeur, commença par rendre dans ce pays leur
langue dominante; ai iôite que le pUifor de la parler avec
une forte de pureté, devint un . objet d'émulation pour les
premiers d'entre les Volces. L'artifice réuflit, & la nobletîe
Gauloile alloit à Rome étudier le langage de les nouveaux
maîtres. L'ancien Celtique, dont le peuple conlèrva long-
temps l'ufâge, altéré déjà par l'adoption d'un grand nombre
de termes grecs, le fut encore plus par les mots latins qui s'y
mêlèrent; mélange qui fit donner quelquefois aux Gaulois
un nom par lequel on prétendoit leur reprocher de parler à
la fois trois langues, confondues dans un icul idiome.
Avec la langue des Romains , leurs caractères slntrodur-
firent chez les Volces , où ils ulûrpcrent inlënfiblement fa
place des caractères grecs. Admis d'abord à titre d'étrangers
dans l'écriture de ces peuples, ils y devinrent bien- tôt doini-
nans , & finirent par s'en emparer à l'exclulion des autres. •
La c:>rre/jx>ndance aflidue de Rome avec fts colonies, îé
tèjour des magiftrats & des armées de la République, l'a£-
fluence continuelle & fùccefîive des Romains, de tout ordre
& de toute condition, que le commerce ou des raifons
particulières attiraient dans les Gaules; enfin les concevions
faites à plufieurs villes des Volces du droit Italique, du droit
Latin, même du droit de bourgeoifie, droits importans, qui
donnoient à des Gaulois l'efpérance d'être admis un jour aux
dignités de la République, ne naturaiisèreiu pas icuicinciU
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des Inscriptions et Belles-Lettres. t6\
dans les provinces conquîtes la langue des vainqueurs, mais
obligèrent encore les naturels à cultiver les études & les arts,
qu'ils voyoient fleurir chefc leurs maîtres.
Les Orateurs 6k les Jurilconfùltes nés parmi les Volces,
& Volces d'origine, firent admirer dans Rome même leurs
ialens & leur favoir. On vit des architectes Volces traufporter
dans leur pays les beautés & la magnificence de la capitale
de l'Empire, par les cirques, les thermes, les palais 6c les
temples dont ils décorèrent leurs villes, & dont les vertiges
fubfifteut encore à Nîmes, à Touloulê, à Narbonne, malgré
tes outrages du temps, la barbarie des Gots & la fuperfiition
des Sarrafins. Pline ne connoiflôit point de (on temps d'artiftes
(ûpcrieurs à ceux des Gaulois pour la iculpture; & les
Romains les employèrent pour la fabrication du célèbre
colofîê, qui, deftiné d'abord à repréfenter Néron , fut confacré
depuis au lôleil.
Enfin les Volces devenus en quelque forte Romains dans
leur gouvernement , dans leur langage , dans leurs mœurs ,
dans leur goût , le devinrent aufli en grande partie dans leur
religion. Les Pontifes, les Flamines, les Augures prirent la
place des Druides , & fubftituèrent leurs cérémonies & leurs
foiennités à celles des prêtres Gaulois.
Cette révolution fut l'ouvrage des années. L'attachement
des peuples à leurs anciennes idées ne céda qu'avec peine à
ces principes étrangers d'un culte nouveau, qui n'étoit pas
plus conforme à la railbn; & l'on vit même, à la honte de
l'humanité, l'ufage des facrifices humains Jè perpétuer dans
les Gaules julque fous les Empereurs, malgré le cri de la
Nature & l'autorité des loix. t« Les règlemens les plus févères
furent inutiles, dit M. l'abbé de Gualco, jufqu'à ce qu'une
religion donnée aux hommes , pour les rappeler aux devoirs
de la Nature,' triompha, par le fcul éclat de fa lumière, d'une
religion contraire à la Nature même , & apporta aux Volces
le goût de la vérité ».
Xij
L
16*4 Histoire de l'Académie Royale
RE M A R Q U E
Sur le mot Barritus ou Barditus , dont il eft parte
dans Tacite (a).
E mot Barditus eft pris par quelques-uns, dans ce
paflige, pour une elpèce de chanlon militaire, par
laquelle les Germains exchoient leur courage avant le combat :
félon M. Fréret , ce n'étoit qu'un ai de guerre , une clameur
confulê & inarticulée.
*â&f^55 Jufte LiPfea» Cluvierb & VofTiusc prétendent qu'il faut
gui Tac. Germ. lire Barritus, comme on le lit en effet dans Végèce 6c dans
wan. 77c. jT, Ammien Marcellin. Végèce* s'en fêrt en parlant des Ro-
y. s mains , qui ne doivent , dit- il , poulîèr ce cri que dans fe
mJ^BmS» moment même où ils chargent 1 ennemi, Ammien le com-
à- Barritus. pare au mugilïêment des vagues qui fe brilênt contre les
^L.iu.c.tS. rocherSt Dans te livre xxi il l'emploie en parlant des Ro-
mains : Conftantius allure fes lôldats , que les Barbares ne
foûtiendront pas même leur cri; & au livre xxxi, Ammien
reconnoît que les Romains ont emprunté dts Barbares le,
mot Barritus*
Ces différentes deferiptions montrent que ce cri de guerre
ne pouvoit être nommé ni Camus ni Carmen au Cens propre
de ces deux mots. Julie Liplê & Cluvier ont rejeté l'origine
de ce mot, priiê du nom Gaulois de Bardes. Volfius qui
eft de leur avis , prouve par quelques exemples , que ces deux
mots , Barditus & Barritus, ont été confondus par les Co-
piftes: il cite le gloftâire de Cyrille, où le mot Barditz pris
ta place de Barrit en parlant du cri de l'éléphant. Ces trois
Critiques, qui a voient joint à lande des langues lavantes
celle des anciennes langues du Nord , dérivent Barritus du
(«) Tacir. de morib. Gcrm.
C. lit , Surit Mis turc quoque arr-
r, quorum rtlatu quem Bardi-
tum vocant, accendunt animes, fu^
tareeque pugna fortunam igfo
auguramwt
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des Inscriptions et Belles-Lettrés. 165
mot Beren ou Baeren , crier, élever la voix. Rien n'efl plus
iîmple ni plus naturel que cette étymologie ï 5c dans le paf
fage de Tacite -les mots relût us carminum & camus ne ligni-
fient que la manière de prononcer ce cri que les Germains
nommoient Barritus.
Les Romains avoient dans leur langue les termes de Barrire
& Bonifia ; mais ces mots deltinés à exprimer le cri de
Téltfphant , font formes fur le mot Bonus donné en latin à
cet animai. On le trouve rarement , parce que les Ecrivains
ont mieux aimé le lervir de celui ÙElephas emprunté des
Grecs chez qui il étoit ancien , puilqu'it le trouve employé
dans Homère pour fignifier l'ivoire. A/,*./* 4
Piufieurs Grammairiens voient, entre Ebtir & Bamts ,
une renemblance qui leur fut croire qu'ils venoient d'une
racine commune. Mais quelle ctoit cette racine? lfidore allure Orig.xir,*i
que c'eft le mot Indien Borro: on a peine à concevoir qu'un
mot Indien ait pu paiïer dans la langue latine autrement que
par le canal des Grecs , chez qui on ne voit aucun vertige
du mot Barrus.
Réland a foupçonné qu'on avoit pris pour un nom In- Difrt.mijctfL
dien le mot Perlân Barou , qu'il prétend fignifier une tour , ^offî''1*'-
un château , & déligner les tours que portoient les éléphans
en guerre. Il ne lêroit pas impoiîîble que les Macédoniens
euftent emprunté ce nom des Perfins, & que les foldats de
Pyrrhus l'euiTènt appris aux grecs d'Italie. Peut-être les Ro-
mains avoient-iis pris l'ufige du mot Barrus dans leurs guerres
de Sicile, & venoit-il des Grecs de celte ifle, qui pouvoient
l'avoir reçu des Carthaginois. 11 lêroit poiïïble que Bano fût
le nom Africain de l'éléphant. Quoi qu'il en (oit de ces
conjectures qu'il efl tout au plus permis de propofèr , il eft
fur que dans les différentes langues Indiennes dont nous
avons des vocabulaires, luit imprimés, (oit manuferits, on
donne à l'éléphant des noms qui n'ont aucune reflèrablance
même éloignée avec le mot Bamts,
Peut-être pomroit - on , en confequence de l'idée de Ré*
fend, dériver ce nom du mot Indien Baliaro ou Bahra?
Xiij
[j66 Histoire de l'Académie Royale
qui , dans ia langue vulgaire des Indiens , fignifie une
Wjhr. tagne , à ce que dit Bayer.
S'-
EN QUELLE ANNEE
Le titre de Pater Patriae fut donné' à Augufte.
D
E tous les titres dont Augufte fut honoré , il n'en eft
point de plus doux , de plus (ulule & de plus réelle-
ment glorieux , que celui de Père de ia Patrie. L époque en
«I.//. Fajl. eft conteltée entre les Savans. Les uns , comme Onuphre %
F ÏVtnet. PifA* rapportent à l'année 7 5 8 ; le cardinal Noris b ia fixe à l'an
tïvt. M am. Le cardinal Noris a fort bien détruit les deux autres opi-
4<,68.s<oi.2. n\oïls, H appuie principalement la fienne fur le fragment du
*Thef.hfmpt. calendrier de Préiefte, rapporté par Gruterd, où il eft dit
çxxxvi,*. ^ noncs février, félon la leçon de Lazius Se de
Gudius, l'empereur Augufte étant en la vingt-unième année
de là puiflânee Tribunitienne, & en fon treizième Confulat ,
fut appelé Père de la Patrie par le Sénat & par le peuple.
Le treizième conlùlat d'Augufte marque l'année 752.
M. Memard, dans le Mémoire qu'il a lû à l'Académie
lùr l'époque du titre de Pater Patria , remarque que ce ne
fut que par un renouvellement d'honneurs & de titres , qua
le Sénat & le peuple Romain donnèrent à Augufte cette
glorieuiê qualité en 7 5 2 , & que c'eft en ce lêns qu'il faut
expliquer le calendrier de Prénefte. II le prouve en mon-
trant que ce Prince portoit déjà ce titre plufieurs années
auparavant.
Si le nom de Pater qu'Horace donne à Augufte dans la
dernière ftrophe de l'ode jam fatis terris , fignihe Père de la
Patrie , ainfi que plufieurs l'expliquent , il faudra dire que ce
Prince avoit déjà ce titre en 727 ; ceft. l'année où cette
ode a été compose, comme ie prouve très -bien le P. Sa-
1 nadon dans fon commentaire.
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 167
Le témoignage d'Ov ide combat encore l'époque de 7 5 2 ,
fixée par le cardinal Noris. Ce Poëie , dans le iceond livre
des Faites, s'adreflè à Augulte en ces termes.
San fie Pater Patria , tibi Plebs , tibi Curia nomen
Hoc dédit , hoc dedimus nos tibi nomen Eques.
Ovide , né à Sulmone en 711, fut exilé en 75 2 ; or if
avoit compote lès Faites avant Ion exil.
Les médailles ne lônt pas moins contraires au cardinal Noris.
Occo rapporte une médaille d'or, où eft d'un côté la tête P- j't
d'Oétavien avec le lituus , Si cette légende, IMP. ŒSAR
D1VI F.; & de l'autre le capricorne avec ces mots, PATER
PATRL-É. Le duc d'Arlchot nous donne une médaille
lcmblable. Quoique ces deux médailles ne portent point de
date , il paroît évident qu'elles fuient frappées dans le temps
qu'Oclavien n'avoit point encore le titre d'Augufte ; elles
font donc antérieures à l'an 727, où ce titre lui fut donné.
Goltzius, dans Ces Faftes, donne une médaille d'or avec P. zon
la tête d'Oclavien & cette légende, IMP. Cy£SARI. DI VI.
F. COS. V. P. P. IMP. Vlï. S. P. Q. R. ce qui marque l'an
725. Nous voyons en eflet que les médailles frappées dans
les Confulats lùbféquens, portent le P. P. Nous n'en citerons
que deux entre autres : CJES A R DIVI F. AVGVSTVS 0e«,P.„,
ÇOS. Mil. P. P. IMP. VII. c'eft l'an 728. AVGVSTVS u p. ffm
P. P. COS. X. c'eft l'an 730.
Suétone rapporte qu Augufte reçut ce titre du Sénat par /» yi«g. t. jt.
la bouche de Vaierius Melîàla; d'où Onuphre conclud que
ce Hit en 758, parce que les Faftes nous donnent un L.
Vaierius Meflàla pour un des deux Confuls de cette année.
M-iis i.° Suétone ne donne point le titre de Coufiil an
Melfàla qui fut chargé par le Sénat de déférer ce nom à
Augufte. 2." S'il étoit befoin d'un Conful pour cette fonction,
nous voyons un V.»leriu* Melîàla Conful avec Ocîavien lui-
même dès l'an 723.
£ntin le cardinal Noris tire fur-tout une grande preuve
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1 68 Histoire de l'Académie Royale
du filence de Dion fur cet article : mais cette omiflîon ne?
fournit qu'une preuve négative , qui ne fournit contre-batancer
l'autorité des médailles dont je viens de faire mention , & qui
prouvent que déjà fous le cinquième confulat d'Augulte,
c'elt-à-dire l'an de Rome 725, on donnoit à ce Prince,
fur les monumens publics , le titre de Père de la Pairie.
OBSERVATIONS
Sur V Infcrlption ROMAE FELzVz, qu'on lit au
revers de quelques Aiêdailles ; if fur le temps où
le titre de NOJBIUSSIMUS CAESAR
commence h paroître fur les monumens.
■ T E comte Mezzabarbe , en publiant des médailles qui
J J préfêntent à leurs revers le type de la louve & des
deux jumeaux , avec i'infcription ROM^E FEL/ci , les a
rangées au nombre des médailles latines Romaines. Tous les
Antiquaires ont cm que le titre de NOBILISSIMVS
CAESAR, donné aux Princes deflinés à l'Empire, paroît
pour la première fois fur les médailles de Philippe le Jeune.
Mais quelques médailles nouvellement découvertes, ou qui
font entrées dans nos cabinets de France , nous infiruilèm
plus parfaitement fur ces deux points Numifmatiques. Ces
monumens expliqués par M. l'abbé Bellev, montrent i.° que
les médailles qui portent l'inlcription ROMjE FEL/a , ne
font point Romaines ou de fabrique d'Italie, mais qu'elles
ont été frappées par quelque colonie Romaine dans une
Province. 2.0 Que le litre de NOBILISSIMVS Cj£SAR
paraît dés le règne de Macrin fur les médailles de Diadu-
ménien. L'examen & l'éclaircinement de ces deux points ;
LMe 18 No- partagent en deux articles le Mémoire de M. l'abbé Belley.
testbrc i7*?. j# j es Ronvijns t pQUr s'afîûrer de la fidélité des pays
conquis, ou pour donner une retraite & une récompenfe
honorable
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des Inscriptions et Belles -Lettres, i 6*9
honorable aux fôldats légionnaires, établirent des colonies
dans les différentes provinces de leur Empire. La Syrie en
poniculier & la Phénicie virent former ces établilîèmens
dans plufieurs de leurs villes: Antioche, Laodicée, Emèlê,
Héliopolis, Béryte, Tyr, Sidon, Ptolémaïde, reçurent des
colonies Romaines , & mirent fur leurs monnoies & fur les
monumens publics le nom de Colonie , au rang des titres
honorables dont elles étaient décorées.
A la première infpeclion des médailles , dont les revers
prcfement l'infcription RO/VL£ F£Lw, & ie type de Ro-
mulus & de Remus allaites par une louve, on reconnoît, dit
M. l'abbé Belley , au goût du deflèin , à la gravure & à fa
fabrique , qu'elles ont été frappées par quelqu'une des colonies
Romaines de Syrie ou de Phénicie ; mais comme le nom
de la ville n'eft pas exprefîement marqué fur ces médailles ,
il eft difficile de déterminer la colonie à laquelle on doit
les attribuer. Cependant, en comparant entre elles plufieurs
de ces médailles , on y remarque différais caractères qui
montrent quelles ont été frappées par les habitans de la
colonie de Laodicée de Syrie (a),
La ville d'Antioche avoit pris le parti de Pefèennius
Niger, & lui refta fidèle même après la défaite de ce Prince;
Laodicée , rivale d'Antioche , le déclara hautement en faveur Hmtimt
de Sepûme-Sévère, & fut une des premières villes de Syrie
qui ie proclamèrent Augufte. Septime, après la mort delbn
ennemi , traita rigoureufement Antioche , la dépouilla de
tous lès droits , de tous les privilèges & du titre de Métro-
pole qu'il tranfinit à Laodicée. Il établit dans cette dernière
une colonie (b) Romaine, & lui donna le droit Italique,
privilège diftingué que le Gouvernement accordoit rarement
(a) Cette ville étoit appelée Lao-
dicée Vin- mer, nPOS 0A A AIT AN,
pour ladiltinguerde la ville de Lao-
dicée du Liban, IIPOC AIBANÛN.
EUe étoit fnuée fur un promontoire,
& avoit un bon port. Elle fubfutc
Bjt. Tome XXI II.
encore fous le nom de Ladilda.
(b) Efl Ù" Laodicena Cobni*
in Syria Cale, cui divtis Severus jus
Italien m ob be/li civilis mérita «*-
cejjit. Ulpian. I. I, dcCcjifib.
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170 Histoire de l'Académie Royale
aux villes des Provinces (c). Laodicée, par reconnoiflànce
envers Ion bienfaiteur, quitta le nom âeJu/ia dont elle
s'étoit décorée jufqu'alors , & prit celui de Septïmia qu'on lit
encore fur quelques-unes de fes médailles.
M. Pellerin a ratfemblé dans lôn riche cabinet un grand
nombre de médailles de la colonie de Laodicée, dont plu-
ûeurs ont été inconnues à M. Vaillant. M. l'abbé Belley ne
parle ici que de celles qui font relatives à l'objet de ce Mé-
moire, & qu'il nous donne ici gravées. II fe fait en même
temps un pbiûr de reconnoître qu'il doit une partie de fes
réflexions & de lès vues fur ce point à l'intelligence & à la
(âgacité de M. Pelleriu.
M. Vaillant , dans fon grand ouvrage des colonies , n a
donné aucune médaille frappée par celle de Laodicée en
l'honneur de Septime Sévère ; M. Pellerin en a raflèmblé
quatre de moyen bronze , lur lesquelles on voit d'un côté la
tète de Septime Sévère , & au revers Caracalla & Geta qui
le donnent la main , avec l'infcription ANTomwts AVGuftus
GETtf CJESar , fur l'une Co/o/iia Septimia Laodkea , &
(c) Le droit Italique efl le drok
de bourgeoifie Romaine, que le Sé-
nat fut forcé d accorder aux peuples
d'Italie, qui s 'étoient ligués pour la
guerre focialc. Ces peuples furent
attaches à une Tribu , obtinrent le
droit de filffiogC dans les Comices ,
&. celui de parvenir aux emplois &
aux honneurs réfèrvés jufqu'alors aux
citoyens Romains. Ce droit fut éten-
du , dans la fuite , à tous les peuples
d'Italie ; 6c Augufte leur accorda
l'exemption des tributs oui fe levoient
tant par tète que fur les biens ; à
cenfit capids if foli. ( Donat. ad
Suet. Atig. XI.) Les Empereurs
accordèrent le droit Italique, ou le
plein droit de bourgeoifie Romaine
a plufieurs peuples ex villes des pro-
vinces ( hors de l'Italie ) : mais ce
éroit^»'cmportoît pas l'exemption des
tributs , comme l'a prétendu M. de
la Ballie. {Se Un. des Méd. t. 11 >
p. 85 ) Les auteurs (D'to. I. XLili,
P* 4J3 ) ont diftingué l'exemption
des tributs , le plein droit de bour-
geoifie Romaine , <x le ftmpie droit
des colonies Romaines. Pline, ( Lié.
m ,c. 21.) parlant des peuples qui
avoient obtenu le droit Italique , ob-
ferve que quelques-uns d'entre eur
étoient , par un privilège fpécial »
exempts des tributs ( invnunes ). Le
droit Romain diftmgue ( L. vu I >
Digeft. de cenfib. ) entre les peuples
rTEfpagne qui avoient le jus Ital't-
cum, les habitarw de Barcelone, qui
étoient exempts des impofitions ; Bar-
cinenenfes quoque ibidem hnmunes
funt. Cette importante matière mé-
riteroil d'être traitée dan
tation particulière.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 171
fur les autres Coloma Metropolis Laodkea. Une médaille de
Julia Donna, auffi de moyen bronze, donne au revers le
même type & la même infcription.
Mais on voit dans ce Cabinet lèpt médailles de grand
bronze de la même colonie, frappées en l'honneur de Cara-
calia, & toutes de même fabrique. La première préfente la ffii*?'"'
tête de Caracalia, & la légende Marcus AVRefius ANTO- ' '
IsTNVS PIVS AWgtiflus GERmamais. Coloma Metropolis
Syria; au revers, un Silène avec l'inicription Colonia SEP/i-
ma AVRelia LAOdkea Syrix MATR. (MET RopofisJ. Sur
h (êconde, on voit d'un côté la tête de Caracalia & la légende N-*
Marais AVRELii/s ANTONINUS Fias Varthkus , Britan>
meus, Qermaniais MAXimus; & au revers, deux Centaures
qui lôûtiennent une urne pour les jeux. On lit cette infeription
ANTONINIANA ?\T\a LAVdicea COLonia ET ME-
TROPo/w. La troifième médaille eft à peu près iêmblable à N.« j.
celle-ci , pour le revers & l'inicription , excepté que du côté de
la tête on voit, comme fur la première les trois lettres initiales
C. M. Ç. que M. l'abbé Belley explique par Coloma Metro-
pohs Syria. La quatrième prélente autour de la tête de Caracalia . N.» ^
la légende Marais AVRe/ws ANTONINVS PIVS AV-
Qujhis GERmanicus Coloma Metropolis Syria; au revers, on
voit la fortune avec les attributs, un Silène avec l'inicription
Cobnia SE?timia AVGuJîa LAODicea MATR. ( METRo-
polis). On voit fur la cinquième la même tête & la même N-' $•
légende; au revers, la louve qui allaite les deux jumeaux, avec
l'inicription ROMAE EEUâ. La fixième donne au revers le N*
même type & l'infcription ROMAE FEL/Y/, mais on lit au-
tour de la tête de Caracalia Marais AVRelius ANTONINVS
PIVS AVGtiflus GERmanicus, & les trois lettres initiales C.
M. Ç. comme fur la première, la troifième 8c la quatrième
médailles. On voit fur la lèptième médaille , autour de la tête N.» 7,
de Caracalia, la légende Marais AVREL/w ANTONINVS
PIVS AN G u fins Partfitais, Britamtiais, Germanicus MAX/-
mus ; au revers, un va(ê à deux anfes rempli d'épis, avec
lïnfcription AETERNVM BENEFICIVM.
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iji Histoire de l'Académie Royale
La deicription de ces médailles fuffit jxnir prouver que ks
médailles qui portent l'infcription ROMAE FElicr, ont été
frappées en l'honneur de Caracalla par la colonie de Laodicée;
car indépendamment de la gravure & de la fabrique de ces
médailles , qu'on reconnoît au premier coup d'ceii être b
même , M. l'abbé Belley remarque fur l'une des deux mé-
dailles qui ont l'infcription ROMAE FELia, les trois lettres
initiales C. M. Ç. qui le trouvent fur la première, la troi-
fième & la quatrième médailles , au revers delquelles on lit
le nom de la colonie de Laodicée, CO Lonia SEPrimia
AVRe/ia LAOdkca Syria ÎAETRopolis , d'où il conclud que
ces médailles qui donnent, avec le type de la louve 8c des
jumeaux, l'infcription ROMAE FEL/r/, ont été frappées par
la même colonie.
On lait que la louve qui allaite les deux jumeaux efl un
i-x.c.*}. lymbole de la ville de Rome. Tite-Live rapporte que l'an
45 p de la fondation de cette ville, Q. 6c Cn. Ogulnius
Édiles Curules rirent pofèr dans le Forum un monument
qui repréfentoit les deux jumeaux allaites par la louve, ad
Ficum Ruminaient fumilacra infantium conditorum Urbis fub
vberïbus lupa pofucrunt. On voit, ]>ar l'hiftoire des antiquités
de Rome, que La reprclêntation de la louve & des jumeaux
s'offroit de tous côtés dans la ville; on la voit gravée fur
plufieurs médailles confulaires. Les colonies Romaines établies
dans les provinces , pour perpétuer la gloire de leur origine,
firent graver le même type fur les monumens 6c (tir les mon-
noies. M. l'abbé Belley a vû ce type iur les médailles de
Patras en Achaïe, de Philippes dans la Macédoine, de
Deultum , de Ccelos dans la Thrace , d'Alexandrie de Troade,
de Parium en Myfie, d'Apamée en Bithy nie, de Germé en
Galatie, d'Antioche de Pifidie, de Néapolis dans la Paieftine,
de Damas en Syrie. Laodicée de Syrie ayant reçû tant de
grâces 6c de faveurs de la part de l'Empereur, aura fait
graver fur fês monumens 6c fur Ces monnoies le type de la
louve 6c des jumeaux, pour marquer l'origine de la colonie,
avec l'infcription ROM/E FEL/ri, qui eft une infeription
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 173
votive ou même d'action de grâces, comme celles de
ROiVWE ^TERN^E, GENIO POPVLI ROMANI,
& plufieurs autres iêmblables.
La colonie de Laodicée fit graver le même type fur les
monnoies de Macrin & de Diaduménien Ton fils. M. l'abbé
Belley cite du cabinet de M. Pellerin deux médailles de
grand bronze, dont l'une gravée dans la planche, repréfente N.« *.
la tête de Macrin avec la légende IMPcmfor Cx&r Mar-
ais 0?etws SEVE™ MACRINOS AVG/fj, 6c au
revers la louve allaitant les deux enfans , avec l'inicription
ROiVLE FELic// l'autre médaille eft femblable, mais avec
quelque différence dans la légende qui eft autour de la tête.
Le même Cabinet confèrve une médaille de grand bronze
de Diaduménien , encore plus rare & plus lingulière : le N.» 9.
revers eft. le même que fur les deux médailles de Macrin ;
mais on lit autour de la tête du jeune Prince , bharcus OPe/itts
ANTONINOS NOWtfimus CSESar: il fera queftion de
ce titre dans l'article fécond.
M. l'abbé Belley termine le premier par de nouvelles
oblèrvations fur les médailles de Caracalla, qu'il vient de
décrire du cabinet de M. Pellerin. On voit fur quatre de ces
médailles les lettres P. B. G. MAX. qu'on ne trouve point
fur les médailles de ce Prince frappées à Rome; Caracalla
étant à la tête des armées avec Sepiime Sévère fon père
avoit remporté des victoires fur les Parthes , fûr les peuples
de Ja Grande-Bretagne, & depuis la mort de Septime fur
quelques nations de la Germanie. En confidération de ces
victoires Caracalla reçut les titres de ?zrthicus, de Britaimkus
& de Germa/mus MAXîmus , qui font graves fur les
médailles.
On voit fur trois autres médailles du même Cabinet, du
coté de la tête de Caracalla, les lettres C. M» Ç. que
M. l'abbé Belley croit être les lettres initiales des mots Co-
hue Metropofo Syria. Les deux premières lettres ne font
pas de difficulté ; on les voit fur les médailles de Septime
Sévère & de Julia Domna, C. M. L. Colonia Mitropolis
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T74 Histoire de l'Académie Royale
Laodicea. La dernière lettre , Ç , doit être un S ; les moné-
taires de Laodicée, accoutumés à graver le figma grec C ,
ont cru rendre l'S des Latins en changeant un peu ie C ,
& lui fubftituant Ç. Cette leçon eft aflùrée par une mé-
N-' daille d'Eïagabale, fur laquelle on lit COL. LA O. P. Ç.
A.z.Micr. METROPOLEO, Cohnia Laoécea Provincia (ou Prima)
Synœ Metropolis ; & encore plus certainement par une
N.# autre médaille du même Empereur, au revers de laquelle' on
y£. 2. Mer. yojt m Qua(J(rige qUj prte une pierre ^{[^ en forme de
cone.ou le fimulacre du Dieu E'tagabale, avec i'infcriptîon
COL. ÇEP. L l'S du mot SEVtimia eft la lettre Ç.
. La ville de Laodicée avoit reçu des empereurs Septime
Sévère, & Caracalla lôn fils, les honneurs & les privilèges
les plus diftingués; car outre le titre de Métropole (d) dont
elle fut décorée, fa colonie avoit obtenu tous les droits de ci-
toyens Romains, dont jouiflbient les habitans de Rome. L'on
voit par les médailles, que Caracalla lui accorda des dons en
blés & en grains, dont on devoit lui délivrer tous les ans,
ou tous les mois, une certaine quantité. La ville fit graver
lur (es monnoies une grande mefûre à deux anfês remplie
d'épis, avec l'infcription AETERNVM BENEFICIVM,
qui exprimoit la libéralité du Prince & la reconnoiilince
des habitans. Dans la fuite , l'empereur Elagabale accorda un
(d) Une Médaille fingulière d'E'-
lagabale , rrpréfente les honneurs qui
étoient rendus à la ville de Laodicée ,
comme métropole , par quatre autres
villes de Syrie. Une femme aflile ,
( fymbolc de Laodicée ) la tête cou-
ronnée de tours, tient de la droite
un gouvernail , & de la gauche une
corne d'abondance : à Tes pictls l'i-
mage d'un fleuve. Quatre autres fem-
mes , couronnées de tours , font
debout, ôc tournées vers la femme
afllfe. On lit autour LAODrCM
METROP O/is. Haym ( Te/or.
Britann. t. il. Tab. XXI, /»•• J.J
a publié une médaille de Laodi-
cée, frappée fous Philippe, avec le
même type , & la légende COL.
LAODI. M ETROPOLEOS , à
l'exergue a E. II l'attribue à Lao-
dicée du Liban, qui n'étoit point
métropole fous l'empire Romain.
Nous avons vu que Laodicée fur
mer fût élevée, par Septime Sévère,
à la dignité de métropole; fuivant
les Médailles , clic continua d'en
avoir les honneurs fous Elagabale &
fous Philippe. Juftinien la fit métro-
pole de la province Tltéodcfiadt , Se
lui fournit les villes de Paltus, de
Balanée , de Gabala , qui , félon
M. l'abbé Bcllcy, font repréfentées
fur les deux Médailles avec une qua-
trième ville.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 175
fêmblable bienfait à la colonie de Sidon , & Sidon lui marqua
ii reconnoiflànce, en fanant graver fur Tes monnoies le même
type & la même inicription AVKe/ia PIA SIDo/i COLonia
METROPcAr; un muid plein d'épis, & au defTous AETER. JE. 1. P<ib.
B. FI. c'e(U-dire, AETERNVM BENEFICIVM.
La colonie de Laodicée, pour marquer dune manière
encore plus particulière Ton refpecl & fa reconnoiflànce envers
les empereurs Septime Sévère & Caracalla , prit les noms
de SEPTIMIA & d'AVRELI A , qu'on lit fiir une des
médailles de grand bronze de Caracalla, décrites ci-defîûs -^'«i**»
par M. l'abbé Belley. COLonia SEPtimia AVRe/ia LAO-
éaa fyria MATR ( Metropolis). M. Vaillant n'a publié
aucune médaille qui donne ces deux titres. La colonie établit
même des jeux publics , & fit célébrer les jeux Pythiques en.
l'honneur de Caracalla. On voit au revers d'une des médailles
du cabinet de M. Pellcrin, deux Centaures qui loûtiennent
une urne remplie de pommes , & au detfôus lui vafê avec
l'infcription ANTON INI AN A PVTI* LAUdStau CO-
hmia ET METROPo/if. Nous n'avions point encore vu
furies médailles Latines le nom Yïthia. M. l'abbé Beiley M<*ti Spci*.
ne s'arrête point à expliquer la nature & l'e/pèce des jeux Srmk trfi v,
Pythiques dont plufieurs làvans antiquaires ont parlé. On lâit "Mmii.
aufli que les prix des vainqueurs aux jeux Pythiques conUf- Muf. CarF. P.
toient en urnes , en vafes , en fruits MHAA ; mais on doit hh t
remarquer ici que la colonie de Laodicée célébra en l'honneur Eyig.i '.îwini
de Caracalle les jeux Pythiques, ANTONINIAN A PVTIA, »
.... ... » r\ 1 l m if . t. nw.cdu.t.U,
établis originairement a Delphes en 1 honneur d Apollon f.017.
Pyihien. L'urne des jeux, eft portée par deux Centaures. Ces jJ^jS
penonnages fabuleux ont été quelquefois gravés fur les monu> /. "
mens comme rymboles d' Apollon. On voit fur des médailles
de Gallien l'jnfcription APOLL1NJ CONS A V G. avec le
type d'un Centaure.
Panons à la médaille frappée par la colonie de Laodicée,
en l'honneur de Diaduménien , avec le titre de NQBj/iJfîmus ,
CAE&w*. Elle eft beaucoup ptos intéreflânte pour i'hîibîre*
comme on Ya le voir dans l'article fiiivaot. ..Su
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iy6 Histoire de l'Académie Royale
1 1. Le nom de Céiâr, qui n'étoit qu'un farnom de fa
famille Julia, devint célèbre chez les Romains par lesentre-
prifes & les fuccès de Jule Céiâr. Cet ufurpateur adopta le
jeune Oélavius qui prit ie nom de Céiâr. Celui-ci marcha
fur les traces de lôn père adoptif, acheva de renverlêr la
république , & parvint à l'empire lôus ie titre d'Augufle. En
adoptant fes petits- fils Lucius& Caius, & enfuite Tibère fbn
beau -fils, Augufte leur tranfmh le nom de Céfar & i'efpé-
rance de l'empire. Tibère, en môme temps, adopta par lès
ordres lôn neveu Germanicus, en forte que par la naiflànce
ou par les adoptions, le nom de Céfâr devint héréditaire dans
• la maifon d'Augufle, & ie temps en fît bien -tôt le titre des
Empereurs 8c des héritiers préiomptils de l'Empire. Claude,
fils de Néron Drufùs Germanicus, n'avoit point été adopté
dans la 1 ami lie Julia; cependant, comme il étoit petit- fils de
Livie, qui avoit été adoptée par Augufte dans la famille 6c
au nom de Julia, il prit auffi-tôt qu'il fut élevé à l'empire, ie
nom de Céiâr qu'il tranfmit à Britannicus lôn fils 8c à Néron
Db.i. Lvt, qU'ii adopta. Néron fut le dernier de la maifon d' Augufte, le
r'-AJ' Amal. dernier de cette famille qui fembloit s'être approprié le rang
xni.cz. fuprême; qui tutus fuperejfet è familia ad fummum fajîigium
Sutt.ï* Galb*, gtmta. En fa perfonne finit b race des Célârs, déficiente in
'* lieront Cafarttm ptogen'te. Après là mort, le nom de Céfar
ne fut plus un nom de famille, ni héréditaire; il fat pris
par les Empereurs, 8c donné aux Princes deftinés à l'empire,
comme un titre d'honneur 8c de dignité. Le P. Hardouin a
StM.optr.v. prétendu que Galba, Othon, Vitellius, Velpafien, les Empe-
fi?jir*7*' jeurs fuiVans, 8c même les Antonins ne prirent le nom de
Céfar que jxirce qu'ils defeendoient d'Augufte ou de fa feeur
Julie; mais ces conjectures hafardées ont été rejetées par les
S a van s, comme contraires à l'hiftoire 8c aux monumens.
Galba qui régna le premier après l'extinction de la famille
D'n. l lvi, d'Augufte ^ix To AuyVç-V yivoç, quoiqu'il n'appartînt point
*Svtt.9inGalba, à la famille des Célârs, nttllo gradu contingent Câfartm domum ,
f. t /# prit le nom de Céiâr , à caufe de la majefté de ce nom , qui
étoit devenu relpectable dans l'empire pendant le règne de iîx
Empereurs*
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 177
Empereurs. Galba ayant choifi Pifon pour lui fûccéder, Tarit. A***i.
l'adopta 6c le nomma auflî Céfar. Othon fuivit l'exemple de )m. 1. 1, c. 2J
Galba, il fut nommé Célàr. Vitellius étoit bien éloigné de ** S0-
regarder le nom de Céfar comme héréditaire pour les Empe-
reurs: d'abord il le rejeta, 6c fê contenta du titre d'/mperator;
il ne prit même le titre d'Augufte qu'à fon entrée dans
Rome, 6c malgré lui; & s'il accepta le nom de Céfar, ce
ne fut que par crainte & par fuperftition , quin & Cafarem Tcàt. Hiji<
fe àià voluit adfpernatus antea , fed tune fuperfîtione nominis, L,lt'c /•«
& quia in meut confilia prudentum & vn/gi rumor juxtà au-
<ùuMir. Vefpafien, pour relever fà famille qui étoit obfcure,
accepta auiTi-tôt après fôn élévation à l'empire, le nom de
Celârqui fut donné à Tite & à Domitien lès enfans. Nerva,
en adoptant Trajan pour lui fuccéder à l'empire , le fît
en même temps Céfar , fimul films , ftmul Cafar. Hadrien Pm. pavgjf.
adopta de même Elius ôc enfùite Antonin. Le même titre c' *'
fut donné aux autres Empereurs 6c aux Princes deflinés à
j'empire , foit à caufê de la majefté d'un nom que les Romains
refpeétoient depuis long-temps, foit par fuperflition. On croyoit Spanîmi. in
que ce nom égaleroit en durée l'éternité de l'empire. Aï&ffah*.
Le nom de Céfar, ainfi confacré par l'ufâge, étoit un titre
d'honneur fuprême , 6c pour en relever l'éclat , on y joignit
lcpithètede NOBILISSIMVS, qui étoit donnée aux Em-
pereurs mêmes. Nous liions, fur les médailles de Commode
& de plufieurs Empereurs, NOBILITAS AVG. NOBILI-
T AS AVGG. & lur une médaille très-rare de Julia Domna, Tefrr. Brîtan:
femme de Septime Sévère, NOBILITAS. Commode étant '• ''/«
déjà Empereur eft nommé, fur un marbre, NOBILISSIMVS
PRINCEPS. Le titre de NOBILISSIMVS fut auflî donné Cm. ccixiu
aux Céfârs, avant qu'ils fufîênt élevés à l'Empire. L'infcription
NOBILITAS fê trouve fur les médailles de Géta encore
Céfar, qui eft nommé NOBILISSIMVS CAESAR dans
les acles du martyre des S.1" Perpétue 6c Félicité. Maxime,
fils de Maximin, eft qualifié du même titre fur les marbres, Cnt.p. ctr,
G JVLIVS VERVS MAXIMVS NOBILISSIMVS f> *
CAESAR.
Hijt. Tome XXI U. Z
178 Histoire de l'Académie Royale
De Prnfi ir Le baron de Spanheim & les autres Antiquaires ont cm
Difxu.Tu, que ce titre n'avoit commencé à paraître fur les médailles
p JS7- que fous le règne de Philippe, fur les médailles de Philippe
Mdr'!ul$ T ie Jeune r°n ,,,s encore c^Ar* Le P' Hartlouin aioûte à
"£•/'■ j*> celte ^u»j| a<j0ple> une opinion particulière Ah' Liraifbn
de cette épilhète : Afrw primiim , clit-il , Nobiliffimi tituhts
Cofari datus otcunit; quoniam effet Philifpits nimirùm ègente
Julia, Aiitonia, Pompe'm & Murcid. Nobiliffimus Cafar ap-
pelltitur h , qui pmter Cafarcam, habit à majoribus aliam
eticim nobilitatem injigncm. Neque enim Nobiliffimus dicitur ,
quia Cafar ; fed Nobiliffimus piiùs quàm Cafar: hoc eji nobi-
litatis iuclyta jam diulum h majoribus , priùs quàm hi lu m Ca-
faribus affuiitate jungereiltur. M. l'abbé Belley n'attaque pas ici
ces idées chimériques du P. Hardouin fur l'affinité préten-
due des empereurs Romains avec la famille Julia ; content
de renvoyer à Ibuvmge de M. Spanheim, qui a démontre
l'opjxîfition de ce fyllème imaginaire avec le témoignage
unanime des hiftoriens & des monumens, il s arrête à ce
qui regarde directement l'objet qu'il examine.
Le P. Hardouin prétend i.° que le titre de Nobiliffimus
Cafar n'a commence qu'au jeune Philippe ; 2.0 que ce titre
lui a été donné à caulé de fà naifïànce illuftre, parce qu'il
fôrtoit des familles Julia , Antonia , Pompeia & Maràa,
Mais nous avons vu que Géta Céfâr 5c Maxime ont le titre
de Nobiliffimus Cafar dans des actes authentiques & dans les
inlcriptions ; la médaille de Diaduménien , décrite dans le
premier article, donne à ce Prince le titre de NOB//^;w/j
CALSar , & renverlê les conjectures & les raifbnnemens du
P. Hardouin qui veut que ce titre ait commencé à Philippe
à caufe de fà nainance & de la noblene de (on extraction*
Le titre ert gravé fur une médaille de Diaduménien fils de
L Lxxvm, l'empereur Macrin , à qui le P. Hardouin lui-même ne donne
pas une naifîânce diftinguée, & qui, au rapport de Dion,
hiflorien contemporain , étoit Maure de nation & de la plus
baflé extraction , ynm ct^oW-roy.
Maximin , père de Maxime, eteit d'un village de Thrace, •
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Hul. dclAcnd des S. L. Tenu. XXIll.y. i7f>
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t
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 179
fils d'un père & d'une mère Barbares, Barbaro pâtre & Cqblh*
matre gcnilus ; & pour cacher la baflèue de Ton extradion,
propter hunùlitatcm generis , igrwb'ilïtatis tegenda caufâ , il fît
luer tous ceux qui en avoient connoifiànce. Enfin Philippe
étoit Arabe 6c fans aïeux, humïlhmo orius loco ; fôn père, Ceyitol. Vk.
fuivant le jeune Victor, étoit un chef de brigands: d'où e.*f*t9. '
Al. l'abbé Belley conclud que le titre de Nolnlijfunus étoit
donné aux Céfars , non à caufê de leur naiflânce illuftre ,
mais pour exprimer l'éclat & l'excellence de la dignité de
Céiar dont ils étoient décorés ; en efîet , le nom de Nobi-
hjjhmis étoit rendu chez les Grecs par celui dËTrtipa.ûçinQÇ , Pkihjlorg.Hjl.
qui eft relatif à la dignité. Ce titre continua d'être donné f'J^' * yI"h
aux Célârs jufqu'au temps de Jovien; dans la fuite on fit
une diftinélion entre les enfàns des Empereurs. L'aîné étoit
nommé Amplement Céfar; les puînés eurent le titre de No-
bilijjîmes , qui fut étendu encore aux frères , aux filles , aux
parens des Empereurs, & à des perfônnes illuftresqui n'étoient
pas de la famille Impériale. Le fâvant M. du Cange en a &f ■**
rafremblé plufieurs exemples. JÏÏm"'*
Au relie , la médaille de Diaduménien , du cabinet de
M. Pellerin , eft un monument précieux. M. Vaillant ob-
lêrve que les médailles de colonies avec la tête de Diadu-
nicnien font rares, & qu'on n'en trouve aucune de grand
bronze : celle-ci eft de grand bronze & de la plus belle con-
fervation. L'infcription ROIVL/E FEL. qu'on navoit point
encore vue fur les médailles de ce Prince , enfin le titre de
NOBi/iJpmus C&Sar augmentent encore le mérite de cette
jnédaiiJe, qui juiqu'à prêtent eft unique.
»
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180 Histoire de l'Académie Royale
i
REMARQUES
SUR
UNE INSCRIPTION D'ATHÈNES,
Contenant quelques particularités relatives a»
Gymnafe public de cette ville.
LE principal mérite des Infcriptions n'eft pas de tran£
mettre à la poftérité des noms obfcurs , & fouvent peu
dignes de furvivre à ceux qui les ont portés. Ceft d'être les
dépofitaires d'un grand nombre d'ulâges établis chez les di£
férens peuples, 6c dont le détail, curieux par lui-même,
peut répandre du jour fur l'hiftoire de leurs mœurs ; hiftoire
vraiment inftruclive par l'étendue de la carrière qu'elle ouvre
à nos îegards, par la nature & la variété des objets qu'elle
préfènte à nos réflexions , & par l'utilité des vûes qu'elle
nous fuggère. Combien de coutumes fmgulières, dont le
Ipeclade amu/è notre imagination, & nous rappelle à nous-
mêmes par leur contrafle avec les nôtres ! Leur bizarrerie
nous plaît par (à nouveauté ; le retour qu'elle occafionne fur
nos propres ulâges, nous en rend l'application perlonnelie-
ment utile. Tel eft l'avantage de cette étude ; tel elt par
confequent le prix de tous les monumens qui nous y con-
duilênt , ou qui peuvent y féconder nos recherches & nos
Ipéculations par les lumières qu'ils renferment. Des débris
méconnoinables & muets tant qu'ils reftent ifolés, deviennent
des matériaux importans, lorfque l'érudition lâit les réunir,
les employer & les entendre.
Outre cet avantage général , les inicriptions d'Athènes en
ont un particulier, celui de nous renouveler le lôuvenir
d'une ville immortelle dans les fartes de la Littérature, Se
que tous les gens de Lettres regardent comme leur patrie*
Les monumens d'Athènes font pour eux des monumens
doraeftiques, & pour ainfi dire des titres de famille, Son
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 181
hiftoire, liée néceflàirement à celle des arts, des fciences, de
la politique, de la philolbphie, n'eft & ne fera jamais nulle
part une hiftoire étrangère: fon nom feul eft le germe fécond
d'une foule d'idées, de réflexions & d'images; & la vue de
fes ruines fuffiroit pour infpirer le génie. Depuis deux ficelés
plus d'un Savant a fait le voyage de la Grèce, pour voir cette
Cité fameulê, pour en admirer les temples, les édifices publics,
en rechercher les monumens divers, ou du moins pour en
contempler les vertiges, & pour étemilèr par des deflèins
fidèles ces ouvrages admirables qui fè détruilènt de jour en
jour, moins encore par l'injure du temps que par l'ignorance
deshabitans, 6c la jalon le indifférence des Turcs, qui maîtres
aujourd'hui, de ces lieux où Socrate a pen/ê\ que Thémiftocle
& Démofthène ont défendus, foulent d'un pied barbare les
cendres de Phidias 6k le tombeau de Périclès.
Qu'on nous pardonne ces réflexions, auxquelles nous n'a»
vous pu nous refùfer. Quelque vagues qu'on les fûppolè , les
amateurs des Lettres leur feront grâce en faveur d'Athènes;
& c'eft pour eux feuls que nous écrivons. Cependant elles
ne font pas totalement étrangères aux objets que nous allons
examiner dans cet article de notre Hiftoire & dans le fui-
vant, puifqu'ils auront pour but d'expliquer deux inferiptions
d'Athènes. La première relative au Gymnalê, où la jeuneflè
Athénienne faiîoit les exercices. La iêconde au rétabli flement
de KOAeurn, autre édifice public de cette ville.
Elles furent découvertes toutes deux en 1743. M. Gaf-
pari, Conful de France, en fît faire fur le champ des copies,
qu'il a envoyées, en 1 744, a M. le comte de Maurepas ; &
c'eft par ordre de ce Minifbe qu'elles ont été communiquées
à l'Académie. M. l'abbé Belley le chargea de les examiner,
& lès recherches ont produit deux Mémoires, qu'il nous a
lus fuccefTivement, & dont nous allons rendre un compte
étendu, en fuivant l'ordre de leur date. Le premier, fait en
1750, lêra la matière de cet article. L'article fuivant eft
réfervé pour le iêcond , que l'auteur nous lut en 1 7 5 1 , dans
1 alTemblée publique du 1 2 novembre.
Z iij
181 Histoire de l'Académie Royale
M. l'abbé Belley a commencé par celle des deux Inf-
criptions qui renferme quelques traits relatifs au gymnale
Athénien. Quoique plus moderne que l'autre, comme on
en jugera par la comparailbn de leurs époques, elle a été
découverte la première.
Ce n'eft qu'un fragment, mais qui conlèrve des détails
intcrefiâns pour i'hiftoire d'Athènes. Le lieur Ixbn Beninzéla,
qui l'a trouvée dans les foûterrains de cette ville, l'a fait pofêr
dans une maifon qu'il fê bâtifîbit alors, rue du Bazar; &
ceft-là que le Confui François en a fait tirer, fur le mar-
bre, une copie exacte, à deux mots près. Le Mémoire de
M. l'abbé Bclley conwnence par cette copie même, & par
ia traduction du fragment.
riAPA APEOnATEITflN
AITH2AMENOI OI EI1I AT
KOMHAOïS APXONTOS
E$HBOI AI A TOT KOSMH
TOT ATTftN n. AIAIOT 0E
OSIAOT riAPAAOSOT SO»
NIEOS TON AIA BIOT 11AI
AOTPIBHN TSÏN E^HBHN
ABA2KANTON ETAFIOT b
KH$EI2IEA.
Voici la verfion littérale de ces dix lignes, qui ne font
que le début d'une phrafe dont le refte eit perdu. Les E'phè-
bes de l'archontat de Lycomède ayant demandé à l'Aréopage,
par Publias s£lius Théophile Paradoxus de Sunium , leur
Cofmète, ( qu'on leur donnât ) pour Pédotribe perpétuel des
E'phèbcs Abaf tante , fis d'Eumolpe, de Cephifia
Les remarques de M. l'abbé Beiley fur ce fragment fê
rapportent à deux chefs , & forment deux fèclions fl'pa-
rées. Dans la première, il éclaircit tout ce qui a rapport au
monument même; il en examine l'époque dans ia lecondc.
» Lifo 20T.
* Lifo ET-
MOAnor.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 183
Nous Cuivrons la même divifion dans cet extrait de Ton Mé-
moire.
Les légiflateurs Athéniens s'étoicnt fait un point capital de J'rc
l'cducation de la jeunette, dont ils avoient fenti toute l'influence Section*
fur le bonheur & la gloire d'un Etat républicain. Les enfans
des citoyens de la plus vile extraction , étoient réfervés pour
la pratique des arts mechaniques : on inftruiloit tous les autres ,
conformément aux loix de Solon, dans les Lettres, la Phi- ^riutard. m
lolôphje, la Mufique; & tandis qu'on s'étudioit à leur former
lelprit , on ne s'attachoit pas moins à les rendre adroits 6c
vigoureux, en les aflîijétiflànt à tous les exercices du gymnalê.
Ils apprenoient à monter à cheval , à châtier, à nager. Pour
mettre plus d'ordre & de fuite dans cette éducation publique,
on les diitribuoit , luivant leur âge, en clafîès différentes.
La première étoit celle des enfans I1AIAE2. A l'âge de
iêpt ans on les inlcrivoit (îir le rôle de cette clafîè, qui avoit
les maîtres , lès officiers , Tes inlpecleurs ; & ils y refloient
julqua ce qu'ils euiîent achevé leur dix -huitième année. A
dix- huit ans accomplis, ils montoient à celle des jeunes gens Anic». in
ou des E'phèbes, E$H£OI, fur le rôle defquels on les inferi- 52u«îi
voit avec cérémonie. C'étoit pour lefpace de deux ans, pen- c.?.
daju lesquels ils achevoient leur cours des exercices du gymnale:
ils préludoient auffi dès -lors au /êrvice militaire. Armés de
la lance & du bouclier dans une aflèmblée du peuple, après
un ferment folenncl de courage & de fidélité, ils montoient
alternitivemént la garde dans la ville & dans les polies de
l'Attique. On ne le contèntoit pas de les exercer à l'ombre
du gynuiafè , on efîàyoit leur force & leur adreflê dans les
jeux publics ; ils y dilputoient le Prix : nous l'apprenons de
plufieurs inlcriptions.
Les Ephèbes étoient iîibordonnés à des officiers qui veil-
loient fur leurs mœurs & fur leurs exercices, tels que les
Cofinètes, les Sopkuoniltes , les Gymnafiarques , les Pédo-
tribes. Entre ces officiers , dont nous rencontrons les difTéréns
noms dans les auteurs ou fur les marbres, M. l'abbé Bclley
s'attache partiaihèreme'nt à faire connoîue les Cofmètes & les
194 Histoire de l'Académie Royale
Pédotrihes, qui font ceux dont il eft parle dans l'infcription
qu'il explique.
Le Colmète, KOSMHTH2, étoit comme le gouverneur
des Ephèbes ; il veiiloit fur leur inftraclion , & maintenoit
pi,no, de Le- l'ordre & la décence parmi eux. Son nom indique atfèz la
ildemit nature ^e ^CS f°nc^iolls» dans iefquelles il étoit aidé par des
" officiers fubalternes, que les monumens défignent par ceux
d'Hypocofmctes & d'Ânticofinètes.
Le Pédotribe, ïiAIAOTPIBHS , formoit les jeunes gens
aux exercices gymnaftiques, (bus les ordres du Gymnalîarque,
qui en étoit le premier maître. C 'étoient deux offices très-
vknfp's^ différens l'un ^ l'autre, quoique le lava m Prideaux les ait
confondus. Nous les voyons exprefîement diftingués par les
auteurs & fur les marbres. Ce n'efr, donc pas une queftion ,
mais la matière fournit des détails curieux , recueillis par
pSH'rsfs' Van-Dale. Le Gymnafiarque, lurintendant du gymnalê, n etoit
t. j. ' en charge que pour un an ; dans quelques endroits même, on
en changeoit tous les mois. Le Pédotribe lui étoit lîibordonné;
c étoit un officier fubalterne: mais (à charge étoit à vie,
AIA BIOT. Il tient toujours fur les marbres un des derniers
rangs parmi les minières du gymnalê. Quoiqu'attaché parti-
culièrement aux Ephèbes, le Pédotribe étendoit auffi fès
fonctions fur la claflê des enfans ; Ion nom lèul en fournit
la preuve. Mais on trouve le fait nettement prononcé dans
plulieurs partages formels , entre autres dans un traité d'Arif-
Lvm.c^' tote» & dans VAxiochus, dialogue communément attribué à
Platon, page PlatOIl.
fjof. c. £ j.» je vjngt ans accomp|js ( jgj Efphèbes étoient
inferits lur le rôle des lôldats , & de ce moment engagés au
lèrvice militaire pour la défenlè & l'honneur de la république.
Excepté quelques cas où la loi générale pouvoit louffrir
exception, cet engagement étoit pour eux un lien indiflb-
lubie julqua ce qu'ils enflent foixante ans. Harpocration en
fait la remarque d'après le traité d'Ariftote fur la république
(d'Athènes.
De ces obfervations prdirrujiaires, M. l'abbé Belley revient
à cdlç.
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I
des Inscriptions et Belles -Lettres. 185
i celle que préfênte en particulier le fragment dont il s'agit
1/ Les Ephèbes y (ont déhgnés par larchontat (bus
lequel ils avoient été enregiftrés kir le rôle de leur claflë :
OIEni ATKOMHAOTS APXONTOS E*HBOI. M. l'abbé
Belley reconnoît en cela i'ulâge attefté par Harpocration , de
les inicrire lûr des tablettes blanchies, avec le nom de far-
chonte E'ponyme, dans l'année duquel ils avoient été enrôlés;
c'étoit une façon d'aflurer l'époque de leur premier engage-
ment avec ia république.
2.0 Ils s'adreflent à l'Aréopage pour obtenir de ce tribunal
b nomination d'un Pédotribe perpétuel qu'ils dcfignent.
C'étoit donc à l'Aréopage, chargé (pécialement par les loix de
Solon, de veiller (ùr les mœurs de la jeunefîè d'Athènes;
quetoit rélêrvé le choix des officiers auxquels l'éducation de
cette jeunefiê étoit confiée. Nous le (avions déjà par le témoi-
gnage de quelques anciens, fur -tout par l'auteur du dialogue
Axiochus déjà citét qui le dit en termes formels ; mais ju/qu'à
prêtent le fufirage d'aucune Inlcription n'avoit confirmé fin-
ce point le rapport des écrivains. Celle-ci eft la première,
& ce trait fêul-la rendroit précieufê.
3.0 C'eft par leur Cofmite que les Ephèbes font cette de-
mande à l'Aréopage. «Cet Officier, dit M. l'abbé Belley,
tenoit le premier rang entre ceux du Gymnafê; enfûite ve- «
noient l'Ami -cofinète, le Sophronifte, le Gymnafiarque, le «
Pédotribe, comme on peut le voir dans une Infaiption «
rapportée par Spon. » Le Cofmète de celle-ci s'y nomme sPm> v^s-
Pui/ius y£/ius Theophilus Paradoxus ; iôit que ce dernier 'F 7 '*
mot doive être pris pour un nom propre, foit qu'il faille
le regarder comme une épithète honorifique, donnée par les
Ephèbes à leur gouverneur.
4.0 Ce Cofmète étoit citoyen d'Athènes & du bourg de
Sunium, SOTN1ET2. Sur quoi M. l'abbé Belley remar-
que que Sunium étoit un bourg ou AHMOS de l'Attique,
fitué fur le cap du même nom , & réparti d'abord dans la
tribu Léontide, enfuite dans la tribu Attalide. Ce fut un
lieu célèbre autrefois par le magnifique temple de Minerve
Bp. Tome XXI IL A a
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186 Histoire de «l'Académie Rotale
Suniade, bâti fur le moclèie de celui que cette Déeflc avoit
dans l'enceinte môme d'Athènes : l'ordre de l'architecture
en étoit dorique; on en voit encore aujourd'hui quatorze
colonnes, fur la pointe du cap, qui en a pris le nom mo-
derne de Capo- colonne.
5 . ° L'Officier qu'ils propolênt pour être leur Pe'dotrihe eft
aufîi un citoyen d'Athènes, mais d'un autre bourg que le
précédent, du bourg de Cephifia, KH$EI2I£A. Cephifia,
l'un des peuples ou Av/uci de l'Attique, étoit de la tribu
Ereclhéide , fuivant Harpocration & les marbres. Cette petite
ville, fituée à cinq ou fix milles d'Athènes, (ûr le chemin
qui conduilôit à Marathon , devint par la fuite une bourgade.
Elle le réduifit enfin à n'êîre plus qu'une maûon de cam-
pagne, appartenante au fameux Hérodès Atticus, fi connu
lôus le règne de Marc-Aurèle. Aujourd'hui c'eft un hameau,
nommé Cefifia, où l'on voit des relies d'anciennes murailles
de marbre, & quelques inlcriptions.
6. ° Abalcante de Céphifia, fils d'Eumolpe, qu'on propoië
ici pour Pédotride, étoit déjà connu par des monumens de
celte efpèce. On le trouve dans la lifte des- enfans infcrits
lùr un des côtés de ce beau marbre du Gymnalê, cité par
Vcn<ag. 5pon> & quj donne les noms des officiers Athéniens, &
Wj'p./Sf. ce^ul ^es mo*s ^e ^'ann^e Attique. On le retrouve une féconde
fois (ûr un autre marbre, tranfporté d'Athènes à Oxford,
fur lequel on lit : 11AIAOTPIBOTNT02 ABA2KANTOT
TOT ETMOAnOT KH*El2im2 ETOS KT. Alafcante,
fils d'Eumolpe, de Cephifia, étant Pédotribe depuis vingt- trois
ans. ... Le voilà trois fois mentionné fur les marbres. Notre
Inlcription, dans l'ordre chronologique , tient, comme il eft
aile de le voir, le milieu entre les deux qui ont été déjà
publiées. Il nous refte à fuivre M. l'abbé Belley, dans les
difcuflions par lelquelles il fixe l'époque de ce monument.
C'eft l'objet de la féconde lêclion.
„ 1 Les trois marbies fur lelquels le nom d'Abalcante eft
Section. • r i 7 * *c c»« i
inlcrit, ne donnent aucune époque precile. oi nous avions la
faite des faites d'Athènes, le nom de Lycomède, archonte
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des Inscriptions et Belles- Lettres, i 87
Eponyme de notre kifcription, lèverait bien-tôt la difficulté.
Au défaut de monumens précis, nous ne pouvons déterminer
b temps que par approximation, & ceft le parti que prend
M. l'abbé Bellev.
Le marbre fur lequel Aba/cante eft infcrit au nombre des
enfant, porte le nom de Caius Julius Cafius, archonte Epo-
nyme, & place au nombre des Gymnafiarques Titus Flavius
Alypus. Celui-ci fait mention de Publius y£lius Théophile,
Cofmète des E'phèbes. Ces noms Romains démontrent que
ces Inlbiptions font du temps de la domination Romaine
à Athènes. Les citoyens d'Athènes, dans la vue de marquer
leur attachement ou leur reconnoiflânce pour les Empereurs,
ont iouvent pris les noms de ces Princes. Par- là ils le déda-
roient en quelque manière leurs aflranchis. Les Rois même
& les Princes étrangers fê livrèrent à cet efprit de flatterie 8c
de lêrvitude. M. l'abbé Belley en a rapporté ailleurs plufieurs
exemples, en particulier dans lbn Mémoire fur les médailles Mém.ùi'A-
de Polémon , prince d'Olba.
Le Titus Flavius du premier marbre , en fait remonter
Flnlcription au temps de Vefpafien ou de <ês enfajis. Le Pu-
blius itlius de notre marbre, prouve que i'Infcription peut
être du temps de rempercur Hadrien, ou d'Antonin Pie,
qui portoient le nom d'yClius. On fait que ces deux Princes
ont comblé de biens & d'honneurs la ville & les habitans
d'Athènes. La beauté des caraclères & la forme des lettres
ne permettent pas de reculer la date en deçà du règne de
Commode. Ainfi k temps de Flnlcription peut le rapporter
au àgne d'Antonin Pie ou de Marc-Aurcle.
On voit, par ce monument, que l'archonte Eponyme
était encore alors le premier magiftrat d'Athènes.
Hadrien avoit été archonte d'Athènes la quatrième année
delà 222." Olympiade, de Rome 865, & 1 12 de l'ère
Chrétienne; & c'eft en cette qualité qu'il y préfida aux fêtes D'm&ixixi
de Bacchus. L'empereur Gallien,- fuivant le témoignage, de v' 7plilèoti' Mk.
Trebeilius Pollion , avoit été nommé à la même charge avant raùil. c. j/4
ton élévation à l'Empire. La dignité d'Archonte ayant perdu
A a ij
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i 88 Histoire de l'Académie Royale
dans la fuite fbn éclat & fôn autorité r fut fùpprimée au com-
mencement du iv.e fiècle de 1ère Chrétienne , fous l'empire
de Conftantin, qui changea la forme du gouvernement dans
les provinces & dans les villes de l'Orient; le Stratège ou Pré-
teur devint alors le premier magiftrat de la ville d'Athènes.
On fait que le nom du premier des Archontes , qualifié
par cette raifon d'archonte Eponyme, fêrvoit à déiîgner
l'année chez les Athéniens, comme les noms des Confùls
défignoient l'année Romaine. Une fuite exaéle des Archontes
répandrait autant de lumière dans l'hiftoire Grecque, que la
fuite des Confuls en jette fur i'hifloirc de Rome. Elle en fixeroit
la chronologie, en attachant les faits à des époques précifês.
Des auteurs célèbres dans l'antiquité, Déméuius de Pha-
lère, Philochore, Apollodore, Ctéîiclide, & plufieurs autres
écrivains avoient donné les fartes Attiques, & la fuite des
archontes Eponymes ; mais ces ouvrages fê font perdus. On
n'en trouve que quelques fragmens dans Diodore de Sicile,
dans Denys d'Halicarnaiîè & dans quelques autres auteurs.
Depuis la renailîânce des Lettres, plufieurs Savans ont tâché
de rétablir la fuite des Archontes', d'après les auteurs 6c les
monumens; Sigonius, Meurfius, Seiden, Lydiat, Prideaux
& Dodwel ont compofe, fur ces fafles, des ouvrages remplis
de recherches & de critiques. Enfin M. Edouard Corfini a
publié à Florence, depuis quelques années, deux volumes
du grand ouvrage, qu'il avoit annoncé fous le titre de fafli
Attk't. Ce fâvant Italien a difeuté les ouvrages des anciens,
& tous les monumens d'Athènes qu'il a pu recouvrer. Notre
Infcription donne le nom & à peu près le temps d'un
Archonte Eponyme qui étoit inconnu; ceft un nouveau
fûpplément à ajouter aux fafles Attiques.
Une autre obfêrvation qu'on peut faire fur cette Infcrip-
tion, c'efl que les Athéniens, quoique fournis à l'empire
Romain, confervoient leurs anciens ufages, & cette difeipline
qui dans les beaux jours de leur République les avoit élevés
au defîus de leurs voifins , & qui jointe à leur goût pour les
arts, leur confèrva, même au défaut de la puinance, une
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 189
fûpériorité plus flatteufe que celle qu'on ne doit qu a la force
des armes. La ville d'Athènes, au fécond fiècle de J. C,
faifoit encore élever la jeunefte dans les Sciences & dans
les exercices laborieux du gymnafê ; die formoit des Soldats
pour la défènfê de l'Empire, & des Athlètes qui dans les
jeux publics remportoient des couronnes , également glo-
rieufês pour les vainqueurs & pour la ville qui leur avoit
donné naiflânce.
EXPLICATION
D'UNE INSCRIPTION ANTIQUE,
Sur le rétablijjement de /'Odeum d'Athènes, par
un roi de Cappadoce.
ON peut mettre au rang des découvertes intéreflântes en
fàit d'antiquités cette féconde infcription Grecque, dont
nous annonçons le fujet à la tête de cet article. Elle a été
trouvée, comme la précédente, à Athènes , & envoyée ici
par la même voie. Un Turc la découvrit le 1 5 août 1 743 ,
dans les fondations d'une maifon qu'il faifoit rebâtir. Voici
la copie & la traduction, dite par 'M. l'abbé Belley, de cette
Infcription, gravée en fix lignes, fur un marbre qui proba-
blement étoit la bafê d'une ftatue. Chaque lettre a dix lignes
de hauteur, & le caractère en eft très -beau.
BA2IAEA APIOBAPZANHN «MAOFIATOPA TON EK
BA2IAEH2
APIOBAPZANOT SIAOPnMAIOT KAI BA2IAI22H3
A0HNAIAO2 SIAOZTOPrOT OI KATA2TA0ENTES
rn attot Eni thn tôt nÏAEor kataskethn
TAI02 KAI MAPKOS 2TAAAIOI TAIOT TIOI KAI
M£NAAinn02 EATTON EïEPrETHN.
A au;
i^o Histoire de l'Académie Royale
C*eft-à-dire, Catus & Marcus Stallius , fis de Coi us,
& Ménalippe ( ont élevé ce monument à ) leur bienfmteur le
roi Ariobariane Phiiopator, fis du roi Artobariane Philoro-
maeus , & de la reine Aihénàis Philofîorge, ayant éié chargés
par ce Prince de la conflruâion de /'Odeura.
On (ait, dit M. l'abbé Belley, que les in/criptions Grec-
ques font beaucoup plus rares que les Latines, & que parmi
les premières, celles qui font mention des Rois étrangers,
font de la plus grande rareté. Celle-ci a le double avantage
de nous apprendre la filiation & la fuite des derniers rois de
Oppadoce, qui étoit inconnue, & de nous Elire connoître
le Prince qui fit réparer dans la ville d'Athènes un des édifices
les plus magnifiques. Ces deux objets, l'un 5c l'autre intereflâns
pour l'hiftoire, (ont le fujet de deux iêélions, qui partagent
Je Mémoire dont nous faifons le précis.
I.,re Les anciens rois de Cappadoce (è prétendoient ifius de
Section. QynsSi & poffédoient en Afie un état puiflànt. Leur fuite
mp.lxxxt. e^ Ve*1 connue jufqu'au temps d'AJexandre le Grand ; afors
Thiftoire commence à parler de ces Rois, qui port oient ordi-
, nairement le nom d'Ariarathe. Les Romains, depuis la défaite
d' Antiochus le Grand , roi de Syrie, étendirent leur fyftème
Strab.i.xu, politique; ils fe mêlèrent des affaires de l'Aile, & firent
* s*0, alliance avec les princes d'Orient. Us accordaient l'Iionneur
tiw Ttfuw ntûmr, de leur amitié & de leur alliance aux
autres Rois ; les traités d'alliances avec les rois de Cap-
padoce comprenaient non feulement leur perfenne , mais
encore toute la Nation. La race Royale s'étant éteinte , les
Romains, en confidération des traités, permirent aux Cappa-
dociens de vivre en libellé, fùivant leurs propres loix; mais
3*C 9<MSV"de cette ^at,on» accoutumée au pouvoir monarchique, rejeta la
Borâ. 3 C liberté qui lui étoit offerte, & lé choifit pour monarque
Stj!/ih% Ariobarzane. Ce Prince, qui tenoit le Iceptre du contente-
xxxviû', ment des Romains, en reçut de nouveaux bienfaits. Chafîe
deux fois de fês Etats, par les intrigues ou par les armes de
Mithridate, deux fois il fut rétabli (a) par la puifîànce de
(a) II fur rétabli par Sylla Fan 668 de Rome, * par Pompée l'an 688.
t. 2.
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des Inscriptions -et Belles- Lettres toi
Rome. Le Sénat lui déféra même les honneurs les plus
édatans, & lui envoya la c huile curuie; diftinélion qui netoh
accordée qu'aux Princes amis, qui avoient rendu à la Répu-
blique ks plus .grands fervices. Ariobarzane fit graver ces
marques d'honneur fur quelques-unes de lès monnoies, &
prit, lûr la plufpart des autres, le titre d'ami des Romains,
♦I AOT>nM A IOS. Ce n'efl pas ici le lieu de montrer que
les Rois & les peuples affectionnés aux Romains prenoient
ce titre , le baron de Spanheim en rapporte De Prajiant,
tles exemples dans Ton grand ouvrage. Les Princes portèrent fj^îjjf*
plus loin la jeconnoi fiance ou la flatterie envers les
empereurs Romains ; ils Ce di/ôient en quelque manière leurs
affranchis, en prenant leur nom de famille, iOTAIOX, Tl-
BEPIOS, SEIITIMIOS, comme M. l'abbé Beiley la
prouvé, d'après pluûeurs Médailles , dans un autre Mémoire Mim.âel'A-
de/a public
Le Tcgne d'Ariabarzane Philoromaus fut de longue durée;
on Ih fur les Médailles, coniervées ^en différais cabinets, les
dates de ion règne jufqu a l'année îrente-troifième, TA. Ce
Prince ayant été élu roi de Cappadoce par la Nation l'an 66$
de Rome, la trente -troifième année de ion règne concourt
avec l'année 6o 5 de Rome. Appien rapporte qufen mourant
il iaiûa tous (es Etats à fon fils. L'Inlcription nous apprend
qu'il avoit époulè' Athcnaïs; aucun hiftorien n'a iàit mention
de ce mariage, Ariobarzane, quelques années avant là mort,
afibria au trône ion Tils en préfênce de Pompée, qui venoit
de finir Ion expédition contre Tigrane ck contre Mithridate.
Le jeune Roi eft nommé dans l'Infcription Ariobarzane
Philopator , fils a" Ariobariane Philoromœus & de la reine
Athénais P/ri/offorge. Un paflàge de Valère Maxime expli- Lv,c.Zt
que parfaitement le titre ou furnom de Philopator. « Le roi
Ariobarzane, dit cet auteur, monté fur une eflrade, & affis «
for une chaife curule à côté de Pompée , voyoh avec peine «
fan fhs à Tes pieds & dans une place qui étoit au defious «
de ù femme; il dépendit, iui mit le diadème fur la tête, «
fexhorta à monter !& à prendre fi place. Le jeune Prince «
192 Histoire de l'Académie Royale
verlâ des larmes, friffonna de tout le corps, laifîà tomber le
diadème, & ne put monter fur l'eftrade; & choie prelque
incroyable, continue l'auteur, le père étoit comblé de joie, &
le fils accablé de trifteflè. Ce combat glorieux ne finit que
lorlque l'autorité de Pompée appuya la volonté du père; il
proclama roi le jeune Prince, lui ordonna de prendre le
diadème, & de s'aflèoir fur la chaife curule. » La réfiitance
du jeune Ariobarzane fait allez connoître fon refpeél & fà
tendrelTe pour fon père, & montre qu'il mérita le titre de
Phiîopator, qui lui eft donné dans l'Infoription, & que lui-
même a pris fur lès Médailles. M. l'abbé Belley cite deux
Médailles de ce Prince, l'une du cabinet de Wilde, & l'autre
du cabinet de Pembrock; on voit d'un côté la tête du jeune
Prince ceinte du diadème, & de l'autre la légende BA2I-
AEflS APIOBAPZANOT «frIAOnATOPOS, avec le
type de Minerve, type commun fur tes Médailles des rois
de Cappadoce. 11 régna quelque temps avec fon père, qui
l'avoit aflbcié au trône, & qui en mourant lui laifîà la Cap-
padoce entière, deux cantons d'Arménie (la Sophène & la
Gordène ) 8c quelques villes de Cilicie , que Pompée avoit
jointes à lès Etats. Nous ignorons la durée précilé du règne de
ce Prince; mais elle fut environ de'treize ans, puifqu'afïbcié
par fon père vers l'an 680 de Rome, il avoit péri d'une mort
violente peu avant l'année 703 , lorfque Cicéron pafîà en
Afie pour prendre le gouvernement de la Cilicie. Phiîopator
laifîà deux enfans encore jeunes, nommés l'un Ariobarzane,
& l'autre Ariarathe.
Le Sénat ayant appris la mort du roi de Cappadoce
idêm? (Ariobarzane Phiîopator) déféra la couronne à Ariobarzane
fon fils, qui fut furnommé Eufebès & Philoronmus, & chargea
Cicéron, qui partoit pour la Cilicie, d'en prendre la tutèle
& la défenfê. A peine le Proconful fût -il arrivé en Cappa-
, S^f* doce, que le roi Ariobarzane, accompagné d' Ariarathe fon
■ K''f " frère & des amis de fon père, fe rendit! camp, repréfenta
qu'il s'était formé une confpiration contre fâ perfonne, &
demanda des troupes pour fa garde & fâ défenlê. Cicéron
recommanda
Appian. Ali'
thrilp. 24.},
<
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 103
recommanda aux fidèles fujets, inftruits par le malheur, acer- '
Liffirno cafu/du dernier Roi, de veiller à la confervation de
leur Prince. 11 exhorta Ariobarzane à fignaler les commen-
cemens de fôn règne par des acles de (évérltê contre les
traîtres, & lui pronut tous* les fecours dont il aurait befôin.
La reine Athénaïs avoit fait exiler deux perfônnes de confi-
dcration, Mithram & Athenaum ab Ariobarzane import unit ate f Ck.aiFm.
Athnaidis exilio mulflatos , Cicéron les fit rappeler, 6c les '
rétablit en crédit & en autorité auprès du Roi ; & par là
fûgeflè il diflipa les troubles , affermit l'autorité royale, 6c
lauva, fins avoir recours aux armes, le Roi 6c fôn Etat. On , ^adFm:
ne doit pas s'attendre à trouver ici l'hiftoire complète de ce Ai Au*! t. v.
Prince, qui dans la guerre civile prit le parti de Pompée, fut efc£°' Plut'm
défendu par Jule Céfàr contre les entrepri/ês de Phamace,
& fiit tué Tan 7 1 2 de Rome par Caflius, pour avoir favori fé Bffimj*
le parti du Triumvirat. Après fà mort Ariarathe fbn frère ' ' '
recou\Ta les Etats de fà maifôn, dont il fut dépouillé par
Marc -Antoine, en 718.
Mais une obfêrvation importante que fait M. l'abbé Belley,
c'eft qu'Ariobarzane Euféhès-Philoromaus n'étoit pas le fécond
du nom roi de Cappadoce, comme l'ont cru le cardinal
Noris, le baron de Spanheim, Haym 6c les autres antiquaires;
cet Ariobazarne étoit le troifième du nom : le concours des
dates 6c des circonftances prouve qu'il étoit fils du roi Ario-
barzane Philopator, qui périt malheureufêment peu de temps
avant l'arrivée de Cicéron dans lôn gouvernement de Cilicie.
Par l'infcription d'Athènes, il eft confiant que ce Philopator
étoit fils d' Ariobarzane fùrnommé Philoromaus 6c de la reine
Athénaïs. AinC i on doit compter trois Ariobarzanes fucceflive-
ment rois de Cappadoce, le premier furnommé Philoromœtis ,
le fécond appelé Philopator, 6c le troifième qui prit les noms
d' Eufébès - Philoromaus fur fes Médailles, 6c que Cicéron
défigne par ces deux titres d'honneur , Regem Ariobarianem AJ Rm
Eufeben Phiîoromaum. Les Savans modernes, qui n'ont diftin- v,ep*'-
gué que deux Ariobarzanes, n'ont pas fait attention à un paflâge
formel de Strabon, écrivain exael 6c prefque contemporain, Lh- xtl>.
Hi^TomeXXllL Bb "*#
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ip4 Histoire de l'Académie Royale
qui en parlant de i élection d'Ariobarzane I.«» au trône de
Cappadoce , dit que cette race* finit à la troifième génération ;
lii wymuu Si tsÇfiXSvmi t* yirwi Cette féconde
race a donné quatre Rob, les trois Ariobarzanes en ligne
directe, & Ariarathe furnommé Eufébès - Philadelphe , frère
du dernier Ariobarzane.
Il faut encore obfèrver que i'Inlcription d'Athènes nous
apprend qu'Athénaïs étoit fenime d'Ariobarzane I.er, & mère
lxvtttffl1f'du 101 Pni'°Pator* Cicéron, dans une de fes lettres, parle
' d'une Athénaïs qui troubla la Cour du jeune roi Ariobar-
zane III.*, & qui par fes violences, hnportim'rtate , avoit fait
exiler deux personnes confidérabies. Les interprètes ont été
fort embarraflés fur l'explication de ce paflâge; quelques-uns
ont cru qu'Athénaïs étoit un nom de ville: Muret a jugé
avec railôn que ce devoit être pluftôt le nom d'une femme,
qui, félon lui, étoit la femme ou la mère du Roi. L'Inf-
cription juftine fa conjecture; elle fait mention de la reine
Athénaïs, femme du roi Ariobarzane Philoromaus, mère
du roi Ariobarzane Phïlopator, qui périt dans une conlpi-
ration, & aïeule d'Ariobarzane Eufébès -Philoromaus. Cette
PrincefTe étoit furnommée *IA02TOPr02, Phitojlorge,
titre qui lui étoit donné à cauiê de ion tendre amour pour
les enfans C'eft la fignification du mot grec; ce titre
répond en partie au PIVS des Latins, qui a un lêns plus
étendu. PI ETA S fignifie l'amour, non lêulement envers
les parens & les enfans , mais encore envers la patrie & les
Princes, le refpeél religieux dû à la divinité, & quelquefois
la douceur & la démence. On fut que plufieurs Rois &
Empereurs ont porté le titre d'ETSEBHU , de PIVS, que
des enfans envers leurs parens ; Xé-
nophon , en partant de Cyrus , dit :
Iî£ç çt>.»çsfiyç pvnt. M. l'abbé Bel-
ley rapporte , dans ce même mor-
ceau, des exemples dans lefquels on
voit que les monumens & les écri-
vains ont appliqué aux Rois le nom
de P/iilflfîorge dans la double accep-
tion.
(b) Ce nom fignifie proprement
raffeflion naturelle des parens pour
leurs enfans ; on dit en ce fens , 0<-
On
le dit même des animaux , à l'égard
de leurs petits ; T'-ntur jirof ?Méçip-
<y>r Çvnt. Ariflot, liifi. Animal, //b.
ix. Mais ce nom ell aufTi employé
pour marquer l'affeclion & l'amour
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 195
Julie, femme de Septime Sévère, eft nommée dans plufieurs
monumens JVLIA PI A, qu'Arfinoé, reine d'Egypte, 6c
Jotapé, reine de Comagène, ont fur les Médailles le titre de
Plnîadelphe. L'infcripiion d'Athènes donne à la reine Athé-
ruïs le nom de $1 AOSTOPrOS , Philoforge. On lit fur les
marbres d'Oxfort que Séleucus CaJlinicus avoit été P/idoflorge Part.
à l'égard de Ces païens; JWi/uw w «MAOSTOpmS
Tt rzs& rov$ y>mt. M. l'abbé Belley penfe qu'Athénaïs fut
décorée de ce titre à caulê de (on amour pour lès enfuis.
L'hiftoire a comblé d'éloges la reine Apollonius , femme
d'Attale roi de Pergame, 6c mère d'Eumène, de ce qu'ayant
eu quatre fils , elle conferva pour eux un amour tendre & A0& E*. v*
confiant : mmt tvvtdvs (LwntfiKimt Sït<pv?&%i tLo ™*
tumu m! *IA02TOPriAN.
L'infêription a eu pour époque 6c pour occafion le réta- I I.«
bliflement de XOdeum; M. l'abbé Belley fait en peu de mots Section.
l'hiftoire de cet illuftre monument de la ville d'Athènes, fur
lequel il a raiîèmblé prefque tous les paflàges des auteurs Grecs M™/™, ua.
o. ï Atlk. lit. IV,
& Latins. R 2gm
Ces écrivains ont célébré la grandeur & la magnificence vurw. l v.
de ÏOdeum, efpèce de théâtre que Périclès fit conftruire. CJ: ^Mia/r
L intérieur en etoit orne de colonnes oc garni de lièges; il phtankA*
étoit conftxuit des mâts 6c des antennes qui avoient été Pmcle'
enlevés aux Perfès, & fè terminoit en cone, fous la forme
(Tune tente ou d'un pavillon royal. Avant la conftrudion du
grand théâtre, les Muficiens 6c les Poètes s'afîêmbloient dans Hrfrxhius.
XOdeum pour y jouer & reprélènter leurs pièces ; d'où le lieu S*idas<
fut lûmommé Odeum , CÏ&ïov (c). On avoit placé à l'entrée
une belle ftatue de Baechus, pour rappeler l'origine de la
Tragédie, qui commença chez les Grecs par des hymnes en
l'honneur de ce Dieu. On continua de réciter dans XOdeum
les nouvelles pièces, avant que de les repréfenter fur le théâtre.
Comme l'édifice étoit vafte 6c commode, les Archontes y
(e) X1IAION, l'iota à côté de
Tfl (comme dans les anciennes Inf-
criptions où il n'eft pas fouferit ) du
mot ft<A» , Cantus , pour A Wtf ,
qui ell dérivé du verbe A'tîib.
Bb ij
106 Histoire de l'Académie Royale
tenoient quelquefois leur tribunal , & l'on y faifbit au peuple
la diflribution des blés 6c des farines.
Ce bâtiment Hit brûlé l'an de Rome 668, 86 avant
l'ère Chrétienne , pendant le fiége d'Athènes par Sylla :
Ariftion, qui tléfendoit la ville pour Mithridate, craignant
Affùm. de que le général Romain ne (ê lêrvît des bois & autres maté-
BeU. MitbH. rijux tje xodeum pour attaquer Y Acropole, ou le château, y
fit mettre le feu. Le roi Ariobarzane, dans la fuite, le ht
Vt:rW. I v, rebâtir; OJeum mcenfum bello Mïthridcttko rex Ariobaqanes
rcjhtu'it. Vitruve, qui rapporte le fait, ne dit point lequel
des Rois du nom d' Ariobarzane fit faire le rétabliflément ;
l'Infcription nous apprend encore que ce fût Ariobarzane
Philopator , le fécond du nom , qui régna en Cappadoce
depuis l'an 690 de Rome, jufque vers l'an 703. Ce Prince
n'épargna aucune dépenlé pour rendre à cet éditée iâ pre-
mière (plaideur. Strabon, Piutarque, Paufanias, qui ont écrit
depuis le rétabli dément, le mettent au nombre des plus ma-
gnifiques monumens d'Athènes. Le rhéteur Hérodès Atticus,
qui vivoit fous les Antonins, ajouta de nouveaux ornemens
FauÇan. I vu. * YOdeum. On fait que plufieurs autres Rois & Princes con-
tribuèrent à la décoration de cette ville célèbre. Athènes
n'étoit plus la fouveraine de la Grèce, mais elle confervoit
fur toutes les Nations un empire d'un ordre différent : elle
excelloit dans les Sciences & les Arts ; à ce titre elle mérita
i'amour, le refpeél & la bienveillance des Princes & des
peuples étrangers.
Le roi Ariobarzane avoit chargé de l'exécution de l'ouvrage
trois architectes habiles, qui font nommés dans l'Inicription;
Murafvr.pag. les deux premiers étoient Romains; la famille Stallia étoit
cxlvii, ^ -à connue pa,. unc infcripiion Latine : le troifième étoit
probablement Grec. Ce Prince leur donna des récompemes
dignes d'un Roi. M. i'abbé Belley préfùme que, fuivant un
ufage très -ordinaire en ces temps-là, ils érigèrent une flatue
en fon honneur; & que i'Infcription, qui marque leur recon-
noîflànce envers le Prince leur bienfaiteur, étoit gravée fui
la bafe de la flatue.
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 197
Au refte le nouvel édifice étoit d'une grande fôlidité , fi
Ion en juge par les vefliges qui fubfiflent encore après dix-
huit fiècles. Voici la defcription que Whéler en a donnée , E&t. Frmç.
dans fou voyage d'Athènes: « Les fondemens en font de
prodigieux quartiers de roche, taillés en pointe de diamans, «
& bâtis en demi-cercle, dont le diamètre peut être de cent «
quarante pas ordinaires; mais lès deux extrémités fè terminent «
en angle obtus fur le derrière, qui eft entièrement taillé dans «
le rocher : il y a au milieu de ces extrémités une tribune «
taillée dans le roc, élevée de cinq à fix pieds, fur laquelle «
on monte par des degrés; à chaque côté font des bancs «
cilêlés , pour s'afîèoir le long des deux branches du demi- «
cercle.» Ainfi l'édifice, de forme femi -circulaire , pou voit
avoir dans Ion diamètre, foivant notre mefure, trois cens
cinquante pieds, ou cinquante- huit toiles, Whéler prouve,
d'après le témoignage de Paufinias, & par les circonflances
locales, que ce monument, dont il donne le plan, eft l'ancien /»
Odeum, & qu'on ne doit pas le confondre avec le théâtre,
qui s'appelle encore le théâtre de Baahus , & dont il fait la
delcription.
Cette explication fîifht pour faire connoître tout le prix
de l'Infcription. Le monument nous donne la filiation 8c
la fuite des rois de Cappadoce de la féconde race, explique
leurs Médailles, indique le nom & le fùrnom d'une reine qui
étoit inconnue, il éclaircit enfin plufieurs palîâges des anciens
auteurs.
Depuis la leélure de ce Mémoire, & la publication de
l'extrait qui en a été donné dans le Mercure de France , //. m /v*
M. Edouard Corfmi, connu par fbn excellent ouvrage des *TS*»h?$\
fa/les Attiques , & par les d'tjfertatiotis Agonifliques , a publié
à Florence, en 1752, plufieurs Inlcriptions de la ville d'A- 64
thènes : voici la dixième. m"'
O AHMOS
BASIAEA APIOBAPZANHN ET2EBH
4>IAOPQMAION TON EK BA2JIAE&2
Bbiij
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108 Histoire de l'Académie Rotalê
APIOBAPZANOT «HAOFIATOPOS KAI
BASIAI22HS A0HNAIAOS
«MAOSTOPrOY TON EATTOT
ETEPTETHN ANE0HKEN.
C'eft-à-dire, Populus regem Ariobarianem Eufeben Pltilo-
romaum régis Arïobarjams Philopatoris ér regitta Athenàidïs
Philojîorgi jîlium , fuum bette faclorem dicavit.
Cette Infcription confirme l'explication donnée par M.
l'abbé Belley au texte de Strabon , qui afîùre que la iêconde
race des rois de Cappadoce finit à la troiftème génération , uç
içjLytvûa*. Strabon, auteur très- exaél, devoitêtre bien inftruit
du fait; il étoit né & avoit été élevé à Amafîe, ville du
Pont, pays voifin de la Cappadoce; il écrivoit environ cin-
quante ans après l'expulfion d'Ariarathe, dernier Roi de cette
féconde race. Pour trouver trois générations julqu'à cet Aria-
rathe, qui étoit indubitablement frère d'Ariobarzane Eufebès
Philoromaeus, il faut remonter au père commun de ces deux
Princes & à leur aïeul , en forte que cet aïeul /oit la première
génération, lôn fils la féconde, & les petits -fils la troifième.
Or il eft confiant, par l'hifloire & par les monumens, que
ie premier Roi de cette féconde race a été Ariobarzane, élû
par la Nation après i'extinélion de la première race, qui eft
nommé fur les monumens Pfûloromaus , & qui céda fbn
Val*. Ma*, royaume, Cappadoàa regno cejjit, à lôn fils. Ariobarzane L«T,
l.v,c7. funiommé Philoronmis fuivant la première Infcription, eut
pour fils Ariobarzane Philopator, que M. l'abbé Belley appelle
Ariobarzane II. Suivant la féconde Infcription Ariobai^ane
Philopator fut père d'Ariobarzane III, Eufébès- P/ùloromaus,
frère d'Ariarathe dernier roi de la féconde race. Ainfi les trois
générations de cette race Royale font évidemment prouvées
par les deux Infcriptions. On diftingue clairement fur les Mé- t
dailles les trois têtes différentes des trois rois Ariobarzanes. La
tète d'Ariobaivane Ler du nom, furnommé Philoromœus, avec
c£tl * Var- la légende BAZIAEttS APIOBAPZANOT *IAOPaMAIOT;
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des Inscriptions et Belles- Lettres, iqo
la tête d'Ariobarzane Philopator, 11 du nom, BASIAEftS Ai. WiU
APIOBAPZANOT «MAOllATOPOS ; & la tête d'Ario- Ptmà-
banane 111, furnommé Eufébès Plùkronums , BA2IAEOS Ai. Piller.
APIOBAPZANOT ET2EBOY2 «MAOPaMAIOT. Celui-ci
ctoit frère d'Ariarathe Eufébès Philadelphe , dernier roi de
la féconde race, dont on voit aufli ia tête fur les Médailles,
avec la légende BASIAEttS APIAPA0OY ET2EBOTS Ai. Th<[.
KM *IAAAEA$OT. On ne pourrait rejeter l'autorité de BrmU-
Strabon, ou changer fjn texte, fàns attaquer le témoignage
authentique des Médailles 6c des Inicriptions, ou fins en
altérer les expreffions.
La feule difficulté qu'on peut oppofêr, ceft que la femme
d'Ariobarzane I eft nommée Athénats Pkiloflorge , dans la pre-
mière Infcription ; 8c ia femme d'Ariobarzane Philopator eft
aufli appelée Athénàis Philoflorge, dans la féconde Infcription.
Mais il faut oblêrver que le titre de Philoflorge n'eft point
ici un nom propre &i perfbnnel, mais un nom appellatif, &
un titre d'honneur qui peut être appliqué à différentes per-
fonnes, comme les titres de Philopator, de Philometor, de Phi-
ladelphe, d' Eufébès, ckc. Le nom d'Athénaïs a pû être donné
fucceiïivement à deux reines de Cappadoce. Sans vouloir
accumuler les exemples , M. l'abbé Belley renvoie feulement
à la fuite des rois Séleucides; on y verra quatre Laodices,
fucceffivement reines de Syrie, & trois autres Princefîès
du nom de Cléopatre, occuper enfuite le même trône fâns
interruption. Il n'eft donc pas extraordinaire que deux reines
de Cappadoce aient porté le nom d'Athénaïs , & même le
titre de Philoflorge, h caufè de leur tendreffe & de leur amour
confiant pour leurs enfans ; fêntimens naturels & dignes des plus JM* Excerp.
grands éloges, quand ils font actifs & perle vérans. Nous avons *W
vû que la reine Apollonias, femme d'Attaleroi dePergame,
s'acquit une grande eflime par fôn amour pour fès quatre
fils, ^IAOSTOPriA. On ne doit pas craindre que les noms
des deux reines Athénàis PhMoflorges faflènt une équivoque,
ou une confufion dans i'hiftoire; elles font clairement diflin-
guées par les noms de leur mari & de leurs enfans. La
200 Histoire de l'Académie Royale
première, par la première Infcription, étoit femme du roi
Ariobariane Philoromœus, & mère du roi Ariobariane Philo-
pator. La féconde, fuivant la féconde Infcription, étoit femme
du roi Ariobariane Philopator, & mère du roi Ariobariane
Eufébès Philoromœus. Au refte, M. l'abbé Belley penfe, d'après
la iëconde Infcription, que F Amenais dont parle Cicéron
dans fès lettres, étoit la Reine veuve d'Ariobarzane Philo-
pator, mère du roi Ariobarzane Eufébès Philoromaus, & de
fôn frère Ariarathe. Cette PrincefTe, ambitieulè & violente,
après la mort funefte de fôn mari, voulut s'emparer du gou-
vernement, & fit exiler de la Cour des perfonnes de la plus
grande confidération. Cicéron, fuivant les ordres du Sénat,
réprima les entreprifês de la Reine , fit rappeler les exilés ,
donna des avis falutaires au jeune roi Ariobarzane, & rétablit
l'ordre & la tranquillité dans le Royaume.
SUR
i
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/// '/ J* tkemi iàt fi L î'mi XXUt P ioo.
MEDAILLES des Kow (h- Loppadoce
de fa Seconds Race .
ARJOBARZAXK l ARIOBARZANK 1]
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 201
SUR
QUELQUES ANTIQUITES.
DE PE'RIGUEUX.
IL fèroit à fouhaiter pour la Littérature, que les pays qui
ont confèrvé quelques reftes de l'antiquité, en euflênt aulfi
confervé le goût, & qu'ils euflent produit dans les derniers
fiècles des Savans capables d'expliquer ces précieux monu-
mens. Ceft un avantage qui a manqué à la ville de Périgueux.
M. l'abbé Lebeuf s'eft propofé d'y iuppléer, dans le Mémoire
dont nous allons rendre compte.
Cette ville eft aujourd'hui divifée en deux enceintes. L'an-
cienne, qui eft du temps du bas Empire, eft dans la plaine.
Sur la première aflîiê des murs , formée de groflès pierres
brutes, s'élèvent des couches de petites pierres entre -mêlées
d'autres couches de briques. Cette bâufîè eft celle du palais
des Thermes à Paris, & des murs d'un grand nombre d'autres
cités Romaines qui fubfiftent encore dans le Royaume. Tous
ces murs ont cela de commun, que la première affilé eft
mêlée de fragmens de colonnes, de chapiteaux & de ftatues,
placés confuïement dans la maçonnerie, parce qu'ils ont été
conftruits des débris de l'Idolâtrie , dont on détruifôit alors
tous les monunTens. La cité Payenne, nommée Augufla
Vefimna Petrocoriorum , s'étendoit dans la plaine l'efpace d'une
demi -lieue. La cité Chrétienne, dont l'enceinte eft celle que
nous décrivons, fut bâtie de figure à peu près ronde ; elle
n'avoit que trois portes, dont l'une Ce nommoit la porte de
Rome, On continue d'appeler du nom de Cité cette ancienne
clôture, quoiqu'il n'y refte plus que quelques mailbns de
jardiniers & de fermiers; le palais épifcopal & les mailôns
des chanoines ayant été détruites dans le temps des guerres
de religion. L'ancienne cathédrale, du titre de S.1 Etienne,
y fubfifle encore , avec un- refte de cloître. Cette églife a
Hifl. Tonu XXI II Ce
20% Histoire de l'Académie Royale
t'ié réparée, & iêrt à prêtent de paroifîê pour ce quartier - i à.
Au dehors de cette Cité, du côté du couchant, efl le
couvent des Religieufes de la Vifitation , bâti dans le dernier
fiècle. C'eft-ià qu'on voit les fuperbes reftes de l'amphithéâtre
' dont quelques auteurs ont parlé. 11 reflèmble aflez à celui de
Nîmes ; mais H n'eft conftruit que de petites pierres quarrées
de cinq ou fix pouces. H eft ruiné en plusieurs endroits;
toute la partie fupérieure eft abattue ; on y a même planté
de la vigne. Les lôûternùns voût6 fubfiftent; les religieufes
en ont fait des chapelles , ou les emploient à d'autres ulâges.
Mais de crainte qu'elles ne fùflènt tentées de détruire ces
reftes d'antiquité, les Magiftrats de la ville, en leur aban-
donnant ce terrein , convinrent que chaque année quelques
députés de leur corps iraient en faire la vifite; ce qui s'exécute
le jour de S.1 Louis : & cette précaution mérite un remer-
cîment de la part de la république des Lettres.
A quelque diftance de la Cité, vers le midi, eft unegroflc
tour ronde, qu'on appelle la Vefum. Elle eft conftruite de
petites pierres, comme certains temples d'Autun. Ce rreft que
dans le haut qu'on aperçoit quelques omemens de briques.
Elle n'eft accompagnée d'aucun édifice ; on n'y voit aucun
veftige de couverture. Environ le tiers de cet édifice étant
tombé en dedans, en a couvert le fond. On n'y aperçoit
aucune figure, ni aucune infcription. Ce n'eft que dans des
jardins voiftns, & fur-tout dans les calêrnes nouvellement
bâties, qu'on en retrouve en aflez grand nombre.
La nouvelle enceinte de Périgueux eft au levant .de la
Cité, fur une éminence, & à la diftance de deux portées de
fufil. Les murs paroiflènt anciens de quatre ou cinq cens ans.
Comme ce lieu étoit éloigné de la demeure des citoyens , les
EVcques y choifirent leur fépulture. Il y eut, dès le vn.« fiècle,
une égjife du titre de S.» Front, dont on regarde comme un
refte le bas d'une tour quarrée, fîir laquelle on éleva au i\.e
fiècle un clocher qui fubfifte, & à la fuite duquel l'évéque
Frotaire, dans le fiècle fuivant, commença le vafte édince
qui £ùt aujourd'hui la cathédrale, lune des plus anciennes
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 203
de toute l'Aquitaine. Ceft un auTemblage de cinq dômes
dilpofës en forme de croix.
Pour trouver des antiquités profanes , il faut redefcendre
dans la Ché. Gruter donne, dans fbn Tréfbr, deux infcriptions *xrrt m,
de Périgueux : M. l'abbé Lebeuf n'a pû retrouver la première; cv' '*
mais il a reconnu la féconde, placée dans le mur de la cour
des cafernes. La voici comme Gruter l'a publiée.
TVTELAE AVG
VESVNNAE
SECVNDVS
SOTTI. L. D. S. D.
M. de Valois, qui la rapporte dans fâ notice des Gaules,
à l'article de Périgueux, a lu dans la dernière ligne SOTER.
D. S. D. M. l'abbé Lebeuf remarque 1 .° que VESVNAE
eu Mi gravé avec une feule N. 2.0 Que la quatrième ligne
lui a paru ainli ;
SOT3 F DIC.
De treize ou quatorze autres Infcriplions , encadrées dans
les murs des cafernes, voici les mieux conlêrvées.
D. M.
ET MEMORIAE
POMPEIAE
MAMMIOLAE
D. M.
C. IVL. C. IVL. A*
IVTORIS. FIL.
2.
TARELIAE SABI
NAE AVRELIVS
FELICIANVS
FILIVS PRO
CURAVIT.
D. M.
MARVILA
ES E NOCAR
VT VMPT
VS. P.
Cette quatrième éphaphe efl gravée entre la figure d'un
homme & celle d'une femme.
Ce ij
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204 Histoire de l'Académie Royale
DEO TELO 6. ANTI
SILVANIFI OPES
CATEMPIX ANTI
M V S
SILANVS D* N'
TERETNA
MTES IT.
Ce nom de Silanus n etoit pas fingulier à Périgueux : c efï
celui qu'a porté un martyr de cette ville, & lâns doute de
ia même famille. II y a eu, depuis plus de douze cens ans,
un oratoire élevé (ûr (on tombeau ; & c'efl aujourd'hui l'une
des deux paroiflès de la ville, où on l'appHle S.1 Silain.
Voici une épitaphe qu'on voit très -bien confèrvée dans
un jardin, près la tour de Véfune, du coté méridional.
8. D. M.
P O M P.
PHOEBI.
Le nom de la famille Pompc'ta a déjà paru dans une des
Infcriptions précédentes.
Le fieur de la Borie écrivoit, fous Charles IX, qu'il
avoit trouvé à Périgueux des infcriptions Grecques. S'il y en
a eu , elles ne font point parvenues jufqu a notre temps.
En voici une Latine qui mérite attention ; ceft une
colonne milliaire. II n'en refte que le fût ; mais on voit au
defîùs 6V au deflbus la marque des crampons qui joignoient
le fût avec le chapiteau & la bafe. Ce fut a quatre pieds
& demi de Iiauteur, vingt pouces de diamètre par le bas,
& feize par le haut. Voici l'infcription telle quelle y eft
gravée.
y DOMIN. ORBIS
IT. PACIS. IMP. C.
M. ANNIO. FLO
JUANO. P. F.
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 205
INV. A VG. P. M.
T. P. P. P. PROCOS.
P. L.
Cette colonne avoit été dreflce pour marquer la première
lieue Gauloilê qu'il y avoit depuis la capitale de ce pays-là,
jufqu'à l'endroit où elle étoit placée. Celt l'unique Infcription
que l'on connoiflè aujourd'hui qui porte le nom de l'empereur
Florien, & elle ne fe trouve dans aucune collection.
Cette extrême rareté des monumerts de cet Empereur,
vient de la brièveté de Ion règne, qui ne fut au plus que de Zof. Aur. y,a.
deux mois & demi. Il ne lut reconnu que dans une partie de
l'Empire , le refte étant fournis à Probus Ion concurrent. •
Florien étoit frère de mère de Tacite , fuccefîèur d'Auré-
lien. Son frère n'ayant pû le faire Conful, le fit Préfet du
Prétoire. Il le chargea d'aller, avec une partie des troupes,
repouuer les barbares Scythes ou Gotlis, qui venoient des
Palus Méotides par la Colchide. Tacite, qui partit aufli pour
la même expédition, y Tut aflàfliné.
Florien, qui prétendoit à l'Empire par droit de fùccefîîon,
fut reconnu Empereur par les fôldats dans l'Ane, l'Italie, les
Gaules, l'Espagne, les îles Britanniques & l'Afrique; pendant
que la Syrie, la Paleftine, la Phénicie, l'Egypte obémoieut
à Probus.
II continua fôn entreprifê contre les Barbares, & il y réuA
fifîoit quand Probus vint l'attaquer , 6c le vainquit apparem-
ment dans quelque combat. Florien réduit à demander le
partage de l'Empire, ne l'ayant pû obtenir, fe fit ouvrir les
veines par defefpoir, félon Zozime: félon Vopifqueck Aurèle
Victor, il fut tué par fês foldats, à Tarfè eu Cilicie.
On dreflâ à la mémoire de cet Empereur, comme à celle
de Tacite, un cénotaphe à Terni en Italie, dont ils étoient
originaires. On érigea auffi à chacun d'eux une flatue de
marbre de la hauteur de trente pieds; mais la foudre mit ces
ftatues en pièces, & Vopifque dit que de fôn temps les
fragmens en étoient encore épars fur la terre. Perfonne n'a
Çcui
1
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206 Histoire de l'Académie Royale
eu le foin de confêrver à la poftérité l'Inlcription qui étoit,
lâns doute, gravée fur la bafê de ces ftatues.
Le titre de Dominus orbis & paris, eft fingulier quant à la
première partie. Pour la féconde, il s'accorde avec les Médailles
de ce Prince, dans lefquelleson lit, Pacator orbis , pax atema ,
pax Atigtifli. Ces légendes ont rapport aux victoires que
Florien remporta fur les Barbares, qui troubloient la paix do
l'Empire.
11 eft difficile que dans 1 cfpace de deux mois & demi
que régna ce Prince, on ait appris à Périgueux fôn élévation
à l'Empire, & qu'on lui ait drefle cette colonne de fôn
vivant. Mais il fuffit quelle ait été érigée avant qu'on y eût
connoiflànce de lâ mort. Il mourut vers la fin- de juin 276,
& peut-être la colonne ne fut -elle gravée qu'au mois de
juillet fuivant.
Les deux lettres P. L. nous apprennent l'ufâge de cette
colonne; & nous pouvons deviner le lieu où elle étoit placée.
Ces deux lettres fignifient prima Ieuga, comme L. I. dans la
fameufê colonne de Tétricus. Nous ne connoifïbns, par l'iti-
néraire d'Antonin, qu'une feule route Romaine qui le terminât
à Périgueux; c'eft celle qui partoit d'Agen, fitué au midi de
cette ville : mais les tables Théodofiennes font mention de
trois autres routes, apparemment plus nouvelles, qui condui-
foient de Périgueux à Sainfes, à Bordeaux, à Limoges. La
mai (on du féminaire de Périgueux, où la colonne a été autre-
fois tranfportée, eft à l'extrémité de la Cité, far la route du
nord-oueft qui conduit à Saintes. Il eft probable que cette
colonne étoit placée prefque au bout de la plaine, vers la fource
du mifîèau de Toulon, à demi-lieue de la Cité, félon notre
manière de compter aujourd'hui , qui eft d'évaluer une lieue
Gauloifè à une de nos demi -lieues.
A ioccafion de la célèbre colonne de Tétricus, M. Tabbé
Lebeuf fait une remarque qui mérite d'être recueillie. M.
t^H'm. Moreau <k Mautour, dans un Mémoire lu en 171 5 , avoit
p. 2 j s. H$. ' prétendu que cette colonne avoit été tranfportée autrefois de
France en Italie; puis rapportée d'Italie en France en 1657.
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 3107
M. Fréret, dans un autre Mémoire lû en 1739, avoit Vct. xiv,
prouvé qu'cJie n'étoit jamais fortie de France. M. l'abbé7''
Lebeuf ajoûte une nouveile preuve à celles de M. Fréret;
ceft ie témoignage de du Cange, dans fon Gbflâire, au mot
mbilijflmus: I'Inlcription de cette colonne y eft nommée
ainfi, Vêtus infcriptio Bajocenfts ; comme ayant été trouvée
dans Je pays Beflin. Le Glofiiire de du Cange parut en 1 67 8,
& on ne peut fuppofer que ce Savant eût ignoré que cette
colonne auroit été apportée d'Italie vingt ans auparavant ;
tfautant plus qu'il étoit en relation avec M. Petitte, chanoine
& officiai de Bayeux, qui avoit entrepris une hiftoire de ce
diocèlê, dont il a publié la carte, & qui par comequent en
avoit foigneufement obfervé les antiquités. 11 eft important
pour l'hiftoire de détruire tout ce qui pourrait donner lieu
de croire que cette colonne eût été trouvée en Italie, où
jamais les Tétricus père & fils n'ont été reconnus.
M. l'abbé Lebeuf croit même trouver, dans I'Inlcription
de cette colonne, le lieu 011 elle a été dreflee. Dans ces mots
C Pefubh Tetrico noMjfimo Cafari. P. F. A VC L. I il
explique l'abréviation AVG. non pas par Auguflo, qui ne
peut fubfifter avec ie titre de twbihjfimus Cafar , donné ici
tu jeune Tétricus, mais par Auguflodwo, par où pafibit une
grande voie Romaine, comme il eft marqué dans la table
de Peutinger. Soit que cet Auguflodurum foit Vieux, proche
Caen, foit <jue ce fût une ville frtuée vers l'embouchure de
la rivière de Vire, la colonne aura été placée fur un terrein
qui eft aujourd'hui du diocèfe de Bayeux.
Comme l'Académie embratte toutes les matières chrono-
logiques, tant facrées que profanes, M. l'abbé Lebeuf finit
fon Mémoire par l'explication d'une table Pafchale, gravée tir
le mur du choeur de l'ancienne cathédrale de Périgueux.
Scaliger en parle- dans lôn livre de emendatione tcmporum,
mais H s'eft trompé & fur la nature & for l'âge de ce
monument.
L'ancienne cathédrale de Périgueux eft un quarré oblong
qui n'a ni ailes, ni piliers , & qui paroît d'une ftruaure
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208 Histoire de l'Académie Royale
d'environ l'an i 100. C'eft for le mur du chœur, au côté
méridional, que l'Infoription eiï gravée, à la hauteur d'environ
deux toifos. Elle avoit été originairement un peu plus haut,
mais comme on fut obligé, dans le fiècle dernier, de réparer
ce mur qui menaçoit ruine, on en détacha les pieires avec
foin, & on les replaça dans le môme ordre, mais un peu
plus bas.
Cette Infcription forme huit grandes lignes , longues de
cinq pieds quatre pouces & demi, & trois lignes courtes, de
Li longueur d'un pied quatre pouces. Les lignes font diftantes
les unes des autres de près de deux pouces, & les lettres de
la hauteur d'environ un pouce & demi. Il y a quelques endroits
Voy^hTatlt où |a pierre s'eil écaillée. Nous avons fait graver les trois
premiers mots, pour mettre fous les yeux la forme de l'H,
de l'E & de l'A, tels qu'ils font figurés dans ces mots, &
dans quatre ou cinq autres endroits de i'Infoription.
Des la première ligne , qui fort à indiquer 1 ulâge des foi-
vantes, on remarque que pour la foparation des mots il y
a toujours trois points mis perpendiculairement les uns fur
les autres. Cette manière étoit fort ufitée dans le x i i.e & le
xn i.e fiècle, & même pluftôt, mais non pas au vi.e C'eft
déjà une preuve contre le fonliment de Scaliger, qui a cru
que cette gravure n'étoit pas d'un temps fort éloigné de celui
de Juftinien, qui vivoit, comme on lait, au milieu du vi.e
fiècle. De plus, û cette Infcription étoit du vu ou vill.«
fiècle, ce ne foroit pas les caractères Romains bien formés qui
y domineraient ; on y verrait un plus grand nombre d'^ ,
d' g & d 07 ; & la lettre H y paraîtrait ainfi figurée.
A l'égard du ix.e 6c du x.* fiècle, j'avoue que le caractère
en approche aflez : mais ce .n'eft pas dans ces deux ficelés
que la féte de Pâques a pû fo trouver le 24 mars, avec une
luite de quatre-vingt-dix ans, reflêmblante entièrement à la
fuite des quatre-vingt-dix ans qui ont commencé l'an 631
de J. C ; parce que cette fuite ne revenoit que tous les cinq
cens trente -deux ans.
Ainfi l'Age où je penfo qu'on pourrait faire remonter cette
Infcription,
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MJl. de l'Acad. du B. L. Tome XXIII, p. 20 B.
-INIERIT : A \ CAPITE : REINCIPE :
: i
1 ap.;xx
AP-V
M*.: XXVIII
aprilis;xvi
' çnR.;xxvin t
iPjXVII
AP-I
APjXXI
APjXIII
< APjlI
APRILISjXXI .
AP|V
I MARCIVS
.P:II
APjXXII
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MARCIVSiXXVIIII
jXXVl
[ AP:XV
APjVH
[ MRjXXVIII
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';VII
L
MR-XX>
f APRjXI AP-HI
AP: XXIII
:XX
•
APjXII ,
A.P: III A
•
P-XV
I APRILISIVIII
i
1
»
t
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MRjXXXI
APjXVIIII
APjlIII
MR; XXVII
APJXVI
MR : XXXI
•
•
*
APRILIS:XX
•
_
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 209
Infcription, efl le milieu du xi i.« fiècle ; ce fut alors qu'on vit
commencer par un 24.* de mars une fuite de quatre-vingt-
dix ans du cycle Pafchal , parfaitement fèmblable à celle qui
avoit commencé l'an 63 1 de l'ère Chrétienne. La première
année dût être la quatre-vingt-dix-neuvième de la répétition
des cinq cens trente- deux du cycle de Viélorius. Or c'efl ce
qui quadre parfaitement avec l'année 1 1 6 3 de J. C. Il efl
certain , par une infinité d'exemples , qu'alors on oblèrvoit
encore afîèz exactement dans les gravures fur la pierre l'ufige
des lettres Romaines capitales, telles que Chailemagne les avoit
fait rétablir dans l'écriture, avec quelques lettres un peu diffé-
rentes, mais placées rarement.
Cette même raifon doit empêcher de croire, avec Scaliger,
qu'on ait eu intention de marquer fur ce mur le cycle Paichal
de S.* Cyrille d'Alexandrie , & de Théophile fbn neveu ,
lequel n'étoit que de quatre-vingt-quinze ans, après lefqueb
on recommençoit. « Je rejette ce fentiment, dit M. l'abbé
Lebeuf, parce qu'il n'eft aucunement probable que ce cycle «
ait été gravé fur le mur de l'églifê de Périgueux, pour aucun «
autre ufage que pour apprendre aux fidèles quel jour on devoit «
folennilêr la fête de Pâques, & en quel temps commencer «
le carême. Or comme dans toute la France , ce cycle de «
Théophile n'étoit reçu qu'autant qu'il avoit été accommodé, «
par Denys le Petit , à la période de Viélorius , qui étoit de «
cinq cens trente- deux ans; le diocèfê de Périgueux, en ufânt «
du calcul des Alexandrins tel qu'il étoit dans cette période de «
quatre-vingt-quinze ans, aurait été expole à faire très-fôuvent a
la fête de Pâques dans un autre jour que le refle de la France «
& de l'Occident : ce qui ne peut fè fuppofèr en aucune «
manière ».
Ce qui a jeté Scaliger dans l'erreur, c'efl qu'au lieu de
trouver ïïir cette muraille la viciffitude des cinq cens trente-
deux années du cycle de Viélorius, il n'y en a vu que quatre-
vingt-dix, & qu'il a bien voulu fè perfuader que les cinq
autres, nécefîâires pour compléter le cycle des Alexandrins,
avoient été effacées de vétuflé. Il s'efl trompé dans cette
Hifl.Tom XXI IL Dd
no Histoire de l'Académie Royale
conjecture: cette table Pafchale, commencée à une année où
Pâques tomboit au 24. de mars, n'a jamais été achevée, ainfi
qu'il eft vifible, & le graveur a fini à la quatre-vingt-onzième
calé; ce qu'il n'eût pas fait, s'il eût été chargé de graver le
cycle des Alexandrins, puiiqu'il ne lui reftoit plus que cinq
nombres pour atteindre la fin de la période.
11 doit donc palîèr pour confiant que c'en; ici la période
communément uikée dans les Gaules & ailleurs, depuis plus
de douze cens ans, dont le premier auteur fut Viélorius d'A-
quitaine; & qui fut prefcrite par le premier concile d'Orléans,
en 5 1 1 ; que l'Evêque de Périgueux ou le Chapitre avoient
commencé à la faire graver dans la cathédrale , & qu'elle n'a
pas été achevée pour quelque rai ion inconnue. Ce ne iêroit
pas l'unique exemple d'un ouvrage chronologique commencé
& demeuré imparfait: peut-être n'alla- 1 -on pas plus loin,
parce qu'on fit réflexion que ces quatre-vingt-dix années
étoient (ûfFdântes pour tous ceux qui vivoient alors. «Je
conjecture même, dit M. l'abbé Lebeuf, que lorfqu'on chan-
»» gea le deffein de graver entièrement fur ce mur la période
» entière des cinq cens trente- deux années, on iê donna de
» garde d'aller même jufqu'à la quatre-vingt-quinzième année,
» de crainte de jeter dans l'erreur ceux qui, en confequence de
» ces mots marqués dans la première ligne, CVM F1NIE-
» RIT, A CAPITE REINCIPE, auroiem voulu, après
» ce quatre-vingt-quinzième chiffre, recommencer au premier
»» de la table; ce qui eût été précilément renouveler le cyde
» Pafchal de S.» Cyrille ou de Théophile, qu'on a voit reconnu
IL jet à des fautes».
Cette Infcription fut donc gravée en 1 1 62. ou 1 1 63
avant Pâques. Jean d'Affida étoit alors depuis deux ans évêque
Caif. Ckiji de Périgueux; il mourut ai 1 1 60, & fut ie premier Prélat
ir /f7t/. inhume dans cette eglile. Son epitapne, placée vis- a -vis de
k table Pafchale, ell d'un caractère un' peu moins régulier,
mais avec les trois points perpendiculaires après chaque mot,
comme dans ia table. Elle eit gravée fur un des piiaftres ,
qu'un nommé Conflanûn de Jauiac a voit commencés pour
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des Inscriptions et Belles- Lettres, ai*
l'ornement de ctftte fépulture, niais qui n'ont pas été achevés,
non plus que la table Pafchale.
Dans un ficelé où les livres étoient très-rares, les Cures
de la campagne étoient obligés de venir apprendre à la cathé-
drale le temps de la fète de Pâques, qui règle prefque toutes
les autres folennités principales du Cniiflianifme. Le temps
de cette fête, & celui du jeune quadragcfimal, étoit marqué
communément dans les livres de l'office, & peut être auflï
quelquefois fur la mtraille, comme à Périgueux. Ii efl fur-
prenant, au refle, que Scaliger ait ignoré ou feint d'ignorer
l'antiquité de ces pratiques.
Ce ne font pas feulement ces tables qui font à remarquer
dans l'ancienne cathédrale de Périgueux , dite anciennement
de S.' Front, & fituée dans la nouvelle ville, appelée il y a
quelques fièdes le Puy-S^-Front, c'eft-à-dire le mont S.1
Front. L'églife entière eft digne de l'attention de ceux qui
font curieux de connoître les bâtimens du temps de la féconde
race de nos Rois. « J'aurois fôuhaité, dit M. l'abbé Lebeuf,
pouvoir reprélênter ici les cinq dômes contigus, difpoles en «
forme de croix, qui donnent à cette églifê, du nord au midi, ,<
autant d'étendue qu'en a Notre-Dame de Paris; mais je me tc
fuis borné à donner le deflèin du clocher, fous lequel efl Je «
paflàge du vefiibule pour entrer dans cette Bafîlique. Le voici «
Ici que M. de*Macheco, évéque de Périgueux, a eu la bonté de «
me l'envoyer, après lavoir fait graver tres-fôigneufêment ».
Ddy
%\% Histoire de l'Académie Royal*
RECHERCHES
SUR
LES MONNOIES BRACTEATES.
Les antiquaires défïgnent fôus le nom de Braâéates une
eipèce de monnoie du moyen âge dont la fabrique offre
des fingularités remarquables à certains égards, malgré la
légèreté du poids & les défauts du travail. Ce (ont des pièces
ou pluflôt de fimples feuilles de métal, chargées d'une em-
preinte groflière. La plufpart font d'argent, prefque toutes,
frappées en creux & par confisquent fur un fêul côté; plufieurs
ne paroiflènt l'avoir été que fur des coins de bois. L'origine
n'en remonte point au-delà des fiècles barbares. Communes
en Suède, en Danemarck, & dans les diverfès provinces de
l'Allemagne, où i'ufàge s'en efl perpétué long -temps, elles
(ont très- peu connues dans les autres pays de l'Europe.
Par -tout où ces monnoies eurent cours, on doit les y
regarder comme une production de l'art ou naiffànt ou dé-
généré. Ce (ont des ébauches qui fuffiroient feules à caraclé-
rifer le mauvais goût 5c l'ignorance des temps écoulés entre
la chu le & la renaifîànce des Lettres. Mais il n'efl point d'objet
indifférent pour la vanité des hommes. L'origine des mon-
noies bracléates fè trouve revendiquée par tous les peuples
qui s'en font fêrvis, (àns doute comme le monument d'une
antiquité refpectable, dont ils croient tirer quelqu'avantage fur.
leurs rivaux & leurs voifms. Cette diverfité de féntimens a fait
de l'époque de ces monnoies un problème, dont la folution
demande un examen épineux.
Le haftrd a fait naître à M. Schœpflin l'idée d'approfondir
xi Juin 175 t. la queftion, & de communiquer à l'Académie fês recherches
& fès vues (iir cette matière. En 1736 on découvrit un
dépôt de monnoies bracléates dans le monaftère de Guen-
genbach, abbaye fituée dans le diocèfê de Stralbourg, au-delà
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 213
du Rhin par rapport à nous, & lune des plus anciennes
de l'ordre de S.1 Benoît. On y trouva deux petites urnes
grifes de terre cuite, pofëes l'une auprès de l'autre, dans un
mur qui paroît avoir fait partie d'un tombeau. De ces va/ês,
l'un ne contenoit que des charbons , l'autre renfèrmoit plufieurs
monnoies bracléates. Chaque va(ê avoit pour couvercle un
morceau de brique. La forme de ces urnes efl exactement
repréfentée fur la planche que nous donnons ici, d'après le
detïêin de M. Schccpflin, qui en évalue, par eftime, la capa-
cité à la mefore d'une pinte de liqueur à peu près.
Les monnoies bruéléates font aflez rares. Elles avoient trop
peu de folidité pour être durables. Toutes celles qui n'ont pas
été renfermées dans des vafes le font détruites, parce qu'elles
n'étoient point en état de (è préferver par elles-mêmes d'un
déchet prompt dans la matière, & d'une altération .plus
prompte encore dans la forme. Quoique plus communément
répandues en Allemagne qu'ailleurs , ce n'eft pourtant point
en Allemagne que l'ufage s'en eftr d'abord établi.
Ce n'eft que par une interprétation forcée de quelques
termes obfcurs qu'on leur aflïgneroit, avec Tilemann Fri/ê, MMrdt u
une origine antérieure à l'ère Chrétienne. D'autres écrivains *j£*f$*
la placent au vn.e fiècle depuis J. C; leur opinion eft plus
vrai-lêmblable, mais fans être mieux fondée. Les ioix des
Saliens, des Ripuaires, des Vifigots, des Bavarois 6c des
Lombards, loix dépofitaires de leurs u/âges, fourniflènt par
leur fjlence une preuve lâns réplique, que ces peuples n'ont
point connu les bradéates, dont la forme n'a nul rapport
avec celle des fols & des deniers mentionnés dans ces loix ,
ainfi que dans les capitulaires. Elle n'en a pas davantage avec
la forme de ces pièces , dont Juftinien parle dans (1 Novelle Novtiia ck>
cent cinq, fous le nom de Cauc'à, auquel les auteurs de la c'*'
bafîè latinité paroiflênt attacher la même idée qu'au mot
ftypkati. Cette monnoie Grecque n'étoit pas toujours mince,
& lors même qu'elle l'étoit le plus, elle ne le fut jamais
autant que les bracléates.
Le femiment le plus commun attribue l'origine de ces
Ddiij
a 14 Histoire de l'Académie Royale
dernières aux Allemands, & la fixe au temps des empereurs
Othons, ce qui donnerait le x.e fiècle pour époque aux
bracléates. Pluffeurs inductions, tirées de faits inconteftables,
(èmbient d'abord favorifêr ce lyftème , adopté par Oicarius ,
par Ludewig, par Doéderiin & plufieurs autres 5a vans. Ce
fut fous l'empire des Othons que les mines d argent le décou-
vrirent en Allemagne, Au temps de Tacite, la Germanie
intérieure ne connoiuoit point l'argent ; fi i'ufage en a pénétré
depuis dans cette contrée, c'eft par les François, conquérans
des Gaules, qu'il y fut introduit: mais les monnoies d'argent
que ceux-ci répandirent de leurs nouvelles habitations dans
leurs anciennes demeures, n'étoient point des bracléates. Elles
étoient de 1'efpèce qui fous les rois Carlovingiens s'appeloit
monnoie Palatine, moneta Paiatina ; parce que ces Princes
la fai (oient fabriquer dans leur palais même. Leurs monétaires
les fuivoient par- tout; ils alloient avec la Cour d'une réfîdence
à l'autre, tantôt en deçà, tantôt au-delà du Rhin, & par-tout
ils frappoient, au coin du Monarque, des pièces dont le poids
& la fblidité fuffilënt pour nous empêcher de les confondre
avec les bracléates, plus minces fâns comparaifbn. Ce n'eft
donc qu'après l'extinction de la race Carlovingienne, que
l'Allemagne a fait ufâge de cette monnoie légère ; c'eft donc
aux règnes des Othons qu'il faut en placer l'origine : ainft
iaifbnnent Oléarius & fes partifans.
Cette confequence ferait bonne, fi les bracléates avoient
en effet pris naifîànce en Allemagne: mais fi elles font venues
d'ailleurs, elles peuvent avoir été plus anciennes que le x.e
fiècle; & c'eft ce que penfe M. Schcepflin, qui ne donne
lbn opinion que pour une conjecture, mais qui fonde cette
conjecture fur des monumens.
Les cabinets de Suède & de Danemarck, lui ont prcfènté
des bracléates d'un temps plus reailé que celles d Allemagne;
il en conclud que l'ufâge en a commencé dans le Danemarck
& dans la Suède: felon lui , c'eft la Suède qui la première
TfufMr.nm- a fabriqué ces fortes de monnoies. Elias Brenner, fameux
Me*.""" *" antiquaire Suédois, a produit une bractéate du roi Biorno I,
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des Inscriptions et Belles -Lettres, ir^
contemporain de Cliariemagne , avec ie nom de ce Prince
pur fonde. Brenner rapporte que de Ton temps on découvrit
à Stockholm des deniers de Chariemagne avec iefquels ces
monnoies de Biorno paioiflent avoir quelque trait de refièm-
blance. Dbù M. Schœpflin conclud que ces deniers ont fèrvi
de modèle aux bracléates Suédoifes pour l'empreinte, non
pour Icpaifiêur, car la rareté de l'argent dans tout le Non! y
lit réduire les Ibis à une feuille très-mince.
De la Suède l'ulage des bracléates fe tranfmit en Dane-
marck, & par ia fuite aux provinces de l'empire Germanique.
Birckérod, évêque d'Aalbourg, & Sperlingius après lui, nous J>rr%. <&
apprennent qu'en i 60 6 on découvrit en Danemarck une jjjT£ VjT*.""
urne qui contenoit des braétéates marquées au coin du roi
Harakl. Biorno, roi de Suède, vivok à la fin du v 1 1 i.e & au
corarnencement du ix.e fiècle. Haraid, roi de Danemarck,
vivait au x.e fiècle. Ceft à ces deux Princes que ces deux
royaumes du Nord ont dû la connoiflàncc & la propagation
du Chriftianiime. L'antériorité de Biorno (ïir Harald, donne
aux bracléates de Suède le pas fur celles de Danemarck, qui
l'ont à leur tour fur les bnvcléates Germaniques , moulues fur
les unes & les autres, .comme le* Suédoilès l'ont été fur les
deniers de Chariemagne. On voit par -là combien Sperlingius
eft mal fondé, loriqu'il avance que i'ufage des bractcates pana
de l'Angleterre en Danemarck au x n.« fiècle. Les cabinets
n'offrent aucune monnoie Angloilê qui Ibit frappée en creux,
par conféquent aucune qui (bit uni -latérale & bra&éate. Le
chevalier Fontaine n'en cite point dans là Differtation fur les
monnoies des Anglo- Saxons & des Danois qui ont régné
dans b Grande- Bretagne. Ce qu'il dit dans cet ouvrage , il
la répété plufieurs fois à M. Schœpflin, dans les entretiens
qu'ils eurent enfèmbie à Londres, en 1728. Speed & Spel-
mann, autres écrivains Anglois, font du même avis.
11 réfulte de cet expofé, fait d'après M. Schœpflin, que les
monnoies bracléates font originairement Suédoiiès, & qué
l'époque en doit être fixée à la fin du vm.c fiècle; & qu'ainli
on fe trompoit à la fois fur le lieu & fur le temps de leur
2i6 Histoire de l'Académie Royale
origine, placée par les uns trop haut, & trop bas par les
autres.
Nous avons déjà remarqué que les bracléates font plus
communes en Allemagne qu'ailleurs ; la raifon en eft fimple,
c'eft une fuite de la conftitution même de l'Etat Germanique,
compofé d'un nombre infini de Souverains, & de plufieurs
Cites libres, qui fous difTérens titres ont joui du droit de
battre monnoie, prodigué par les fucceffeurs de Chariemagne,
avec tant d'autres droits régaliens.
C'eft au x.e fiècle que l'ulàge des bracléates eft devenu
commun dans la Germanie; du moins l'époque de celles
qu'on a découvertes ne remonte point au-delà. Ni le cabinet
du duc de Saxe -Gotha, ni celui de l'abbaye de Gottian;
en baflè Autriche , les deux plus riches dans ce genre que
connoiflê M. Schcepfîin , n'offrent point de bracléates plus
anciennes. Les mines d'argent découvertes alors en baflè
Saxe, n'empêchèrent point l'ufâge de cette monnoie foible de
s'introduire dans le pays & de s'y perpétuer. D'autres pro-
vinces d'Allemagne ont aufli leurs mines d'argent, trouvées
peu après celles de la baflè Saxe; i'Alfâce a les tiennes. Cepen-
dant ces provinces & l'Allâce ont fabriqué long-temps des
bracléates. Strafbourg a continué jufqu'au xvi.e fiècle, 6c la
ville de Bafle perfévère encore aujourd'hui dans cet ulâge,
qui attefte peut-être moins l'indigence des fiècles barbares que
la méfiance des anciens Allemands, en garde alors, comme
*au temps de Tacite , contre les monnoies fourrées. C'eft la
conjeclure de quelques Savans, & M. Schœpfîin, qui la rap-
porte, ne s'en éloigne pas.
Tilemann Frilê & Doéderlin prétendent que les premières
bracléates font les plus fines , & qu'infènfiblement le titre s'en
eft altéué de plus en plus. C'eft une erreur; les bracléates
trouvées dans le dépôt qui donne lieu à ces recherches , &
dont plufieurs ont pane dans le cabinet de M. Schœpfîin , font
prefque toutes de différent litre, quoique toutes foient du
même âge. Ce font les Italiens qui portèrent en Allemagne
l'art des alliages; par la fuite le cuivre a tellement prévalu
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&es Inscriptions et Belles -Lettres. 117
dans quelques pièces de cette monnoie, que les antiquaires ont
cru trouver des bracléates de bronze. M. Schcepflin en a vu
quelques-unes en or, mais elles ne font pas fort anciennes.
11 en coruioît auffi quelques-unes de bi-latéraies, mais elles
lônt fi râpes, que ceue exception n'empêche pas qu'on ne
doive, généralement parlant, définir les bracléates des mon-
noies d'argent frappées en creux, fur un fêul côté.
La forme en eft communément ronde; mais louvent cette
feuille de métal eft coupée avec tant de négligence, qu'on
la prend roit pour un quarré très -irrégulier. La grandeur a
beaucoup varié; on en diftingue jufqua douze modules diffé-
rais, dont le plus grand excède la circonférence des contor-
niates des Empereurs, & le plus petit eft égal au petit bronze
du bas Empire. Ni ces divers modules, ni ces divers allois
ne font fpécialemem aflèclés à certains Etats de l'Empire
pluftôt qu'à d'autres. Les Empereurs, les Princes eccléfiafti-
ques & feculiers, les villes Impériales en ont frappé de
grandes & de petites indifféremment. Les premières n'ayant
point une épaiflèur proportionnée à leur diamètre , étoient
encore moins propres que les fécondes au commerce. Aufft
pourrait -on croire que c'étoit des médailles pluftôt que des
monnoies* A dire vrai, ni les unes ni les autres ne pouvoient
long-temps le conlêrver, ni par confisquent être d'un grand
ufage. Mais nous (avons qu'alors les fommes un peu confi-
dérables, (ê pyoient en argent non monnoyé, par marcs &
par livres.
De ce que tous les fôuverains d'Allemagne, Empereurs,
Rois , Ducs , E'vêques , Abbés , Margraves , Landgraves ,
Marquis, Comtes, villes libres, ont à l'envi fait frapper des
bracléates, il en réfulte, fâns que nous ayons befôin d'infifter fur
cette conlequence, que les types en font extrêmement variés.
On y trouve des figures d'hommes, d'animaux, des fymboles,
des armoiries, des édifices, des marques de dignité de toute
efpèce. Mais les plus communes, félon M. Schcepflin, font
les bracléates Eccléfiaftiques.
Entre celles qui, du dépôt de l'abbaye de Guengenbach,
Hifi. Tome XXI IL Ee
2i8 Histoire de l'Académie Royale
ont paflc dans Ton cabinet, il en a choifi trois, deux impé-
riales & une épilcopalc , dont il nous a donné la defcription.
Elles font gravées d:\ns la planche d'après Ion defièin. Des
deux impériales, l'une repréfënte l'empereur S.1 Henri, tenant
le fceptre de la main droite, & de la gauche un globe lommé
d'une croix ; près de lui eft l'Impératrice Cunigonde. L'autre
nous offre Conrard 1 1 , fucceflèur de Henri. Ces deux pièces
font uni -latérales; elles ont afièz de relief, & l'empreinte en
eft aflez bonne pour du gothique.
, La bracléate épilcopale porte le type de "Werner , évêque
de Strafbourg; elle eft frappée fur les deux côtés, ce qui la
rend fmgulicre & prefque unique. Quelques lettres du nom
de ce prélat le lilênt encore autour de la tête ; les autres n'ont
jamais été bien exprimées, par la faute du coin ou du marteau.
La même défeéluofité le répète au revers où les trois pre-
mières lettres d'Argenti/ia , nom latin de Strafbourg, n'ont
jamais exifté.
La blancheur de cette pièce, 6k des autres monnoies épilco-
pales contenues dans le valè dont il s'agit, font juger qu'elles
ont été renfermées prelque au lôrtir des mains de l'ouvrier:
les impériales paroi (lent au contraire avoir roulé dans le
commerce. Ce (ont les monnoies de cette efpèce qu'on
trouve défignées dans les chartes d'Allemagne, tous le nom
de panningi , dérivé du mot Tudelque pfenning. Les impériales
trouvées dans l'urne, font de quelques grains moindres que
celles de Werner, quoiqu'elles aient un plus grand diamètre.
Werner I, l'un des plus fameux évêques de Strafbourg, étoit
contemporain des empereurs Henri & Conrard II; il mourut
en i 020 à Conftantinople, où Conrard l'avoit envoyé réfider
en qualité de lôn ambafîàdeur. De cette date de la mort
de Werner en 1020, combinée avec celle de l'avènement de
Conrard en 1024, il réfulte que le dépôt qui renferme des
monnoies de l'un 8c de l'autre, a dû le faire dans l'intervalle
des cinq années qui s'écoulèrent entre ces deux fûts.
C'eft Werner qui jeta les fondemens de la cathédrale de
Strafbourg, en 1 o 1 5. Il a fait conftruire pour fon frère, dans
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Màtf de l£c*d. tl*» B .1,. 7bm» JCXlll.^ ,
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- f. i 'utlUft'Hi/i'
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 219
Ja Bourgogne Transjurane, le célèbre château de Habfbourg,
d'où les Comtes, Landgraves d'Allàce & Archiducs d'Au-
triche ont pris leur nom. Il eft auni fondateur de l'abbaye de
Mûri dans l'Ergan.
Charlemagne, Louis le Débonnaire & Lothaire le Jeune
ont fait battre monnoie à Stralbourg : il nous relie plufieurs
deniers inicrits du nom de ces Princes. Par le traite de partage
conclu entre les enfans de Louis le Débonnaire, en 870,
l'Allace échut à Louis le Germanique , qui trois ans après
conféra le droit de battre monnoie à l'évêque de Stralbourg.
Ce fiége eft donc un de ceux de la monarchie Françoife
que nous voyons les premiers décorés de cette prérogative ;
l'évêque de Langres ne l'obtint de Charles le Chauve que
l'année fuivante, c'eft- à-dire en 874, quoi qu'en dilè Pérard,
qui voudrait avancer de dix ou onze ans la date de cette
concelîïon. Trithème produit une charte du roi Dagobert
en faveur de l'abbaye de "Weiflèmbourg en Allâce. Si ce titre
étoit véritable, elle auroit joui dès le vn.c fiècle du droit de
battre monnoie, dont les Souverains étoient alors les fêuls
poflèflèurs; mais la pièce eft vifiblement faufîê & fuppofee.
M. Schœpflin oblêrve que les évêques de Stralbourg, prédé-
ceflèurs de "Werner, ont dû jouir de leur privilège dès le
moment même où il leur fut accordé ; il ne doute pas qu'ils
ne l'aient exercé fans interruption, mais il n'a pu recouvrer
aucune pièce antérieure à celle de Wemer : ce qui rend cette
monnoie plus précieulê, comme étant julqu a prêtent le plus
ancien monument d'un droit honorifique, accordé par le
petit-fils de Charlemagne au fiége de Strafbourg.
22o Histoire de l'Académie Royale
EXAMEN CRITIQUE
D E
L'HISTOIRE DE MARIE D'ARRAGON,
FEMME V 0 THON UT.
Les fitcles d'ignorance, au défaut des (ecoars & des
lumières néceliàires pour découvrir le vrai des laits hiilo-
riques , fe font étudiés à y jeter du merveilleux. Ils ont chargé
r'hifloire d'événemens fabuleux ; ils ont prétendu en augmenter
le prix , en grolfiflànt le volume par le moyen de l'alliage.
Celt à la critique à l'épurer, à lui rendre fon véritable titre,
en la foparant de tout ce mélange qui ne fort qu'à l'altérer. La
mort de Marie d'Arragon, femme de l'empereur Othon III,
eft un de ces faits que la Imgularité accrédite auprès de l'igno-
rance, & rend lufpects à une critique éclairée.
On voit à Louvain, dans l'Hôtel de ville, deux tableaux
du célèbre Holben de Bâle, où la mort de cette Princeffè
eft repréfontée. Hs font accompagnés d'anciens vers Flamands
qui en expliquent toute I hilloire, tirée, comme dit i'inJcrip-
tion, du cctxxvi.c chapitre de la légende dorée. Une pareille
autorité donna de la défiance à M. le baron de Zurlauben;
après avoir examiné ce trait hiftoi knie, il a rendu compte à
i'Académie de lès recherches.
Les preuves qu'il apporte pour rejeter ce récit au rang des
fables font de quatre lortes : i les circonftances mêmes de
l'hifloire, qui en décèlent la fâufîêté; 2.0 lefilence des auteurs
contemporains; 3.0 le caractère des hiftoriens qui rapportent
cet événement; 4/ les inductions contraires que fournirent
des écrivains plus dignes de foi.
i.° Othon III fuccéda, âgé de deux ans, à fon père
Othon II en 984, il mourut en 1002 le 24 de janvier,
dans la dix-fepticme année de fon règne & la vingtième
de fon âge. Godefioi de Viterbe, qui vivoit en 1 190, eft
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 21 r
Je premier qui ait rapporté le fupplice de Marie d'Arragon.
Voici comme il le raconte.
« Il y avoit, dit-il,- près de Modcne en Italie nn palais ApfRf»-
1 / a i ■ • \ r* r^. t . 1 • "t,er jcrptonp
appelé Amula, qui appartenoit a un Comte. Othon avoit déjà urmm dema-
fou vent habité cette mailôn. La Reine là femme, épriiê de la u
beauté du Comte, conçut pour lui une paillon criminelle. « «w. t6tj*>
Un jour voulant l'engager à y répondre, elle l'arrêta par Ion «"'f01'
manteau; il s'enfuit, lui laiflànt le manteau entre les mains. «
Outrée de ce mépris, elle perfûada à lôn mari que ce Comte «
kii avoit parié d'amour , &. demanda <â tête en punition de «
fon audace. Le crédule Othon condamna aufii-tôt le Comte fC
à la mort (ans vouloir l'entendre. Cet infortuné raconta toute «
l'aventure à fa femme; j'aime mieux mourir r lui dit- if, que de «
blejfer l'honneur du Roi: Ut m juflificra* après ma mort. Si ton «
témoignage ne trouve pas croyance, tu en prouveras la vérité par le «
fir rouge; la gloire couronnera mon fupplice. En vain la Comteflè «
l'exhorte à prendre la fuite; j'aime mieux expirer, répondit- il, «
que de pajjer pour coupable ; qui fuit, traîne après lui de plus *
grands foupçons. II marche au fupplice, & eft décapité* «
La Comteflè, qui avoit fûivifon mari, garda fi tête; elle «
prit le temps qu'Othon rendoit la juftiee aux veuves, pour «
demander la punition du meurtrier de fon mari. Prince , «
s'écria -t- elle, quelle peine mérite celui qui fut mourir un «
innocent? la mort, répondit Othonr Céfar, reprit- elle, ta «
fëmence te condamne, je vais te prouver que tu as fait mourir «
injuftement mon mari ; û tu veux qu'on relpecle la juflice, <c
H convient que tu fùbifle la mort pour cette nétion. Othon <*
étonné demanda quel témoin elle produirait : voici la tête «
du Comte lui-même, repliqua-tvelle, il a péri par ton injuftice, «•
reconnois ton crime & fubis l'arrêt que tu viens de porter «
contre toi-même. Le Roi répondit que le Comte avoit mérité «
le fupplice par ion attentat criminel. La veuve s'offrit de jufti- «
fier Ion innocence par l'épreuve du feu. Ses offres furent «
acceptées; on apporta un fer tout rouge, elle le prit & le tint «
iâns (ê brûler. Othon, dont le caractère étoit la bonté, fè ««
voyant convaincu ^ le livra connue un criminel- entre les mains <4
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222 Histoire de l'Académie Royale
» de la Comteflè. Elle lui accorda plufieurs délais pour pro-
»» longer fi vie. Othon avoit d'abord demandé un terme fort
» court; enfin, à la prière de toute fa Cour, fâ vie fut prolongée
» de dix jours. Le terme fatal étant prêt d'expirer , il obtint
>» encore un délai de huit jours ; enfin un autre de fix. La
» Comteflè n'accorda ce dernier délai, de l'avis du Clergé, qu'à
» condition que le Roi lui promettroit de faire auparavant brûler
» la Reine; Othon y foufcrivit, la Reine fut brûlée, & la veuve
» fit grâce à Othon, qui lui donna trois châteaux en récompenfe
des trois délais, & la combla de bienfaits.» Godefroi termine
ce récit en dhant qu'il £it le nom de ces châteaux, qu'ils lônt
fitués en Tolcane, 6c qu'il les avoit iôuvent vus.
Ce n'eft pas l'épreuve du fer rouge qui rend fufpecl le narré
de ce chroniqueur; on (ait pourtant que le pape Etienne VI
avoit condamné, plus de cent ans auparavant, cet ulàge barbare,
& qu'Agobard, archevêque de Lyon, qui fleuriuoit en 837,
avoit compofé un traité contre cette pratique ridicule. Nous
n'examinerons pas non plus fi on trouve dans aucun hiftorien,
contemporain d'Othon, que ce Prince ait jamais été dans un
palais dit Amida, près de Modène; il refte dans le détail de
î'hiftoire aflèz d'autres circonftances qui portent les traits du
rneniônge. La fuite du Comte & l'abandon du manteau, ma-
nifeftement copié ,d'après l'Ecriture Sainte; cette tête gardée,
on ne dit pas combien de temps ; ce partage de juftice qu'Othon
rendoit aux dirTérens états, dont aucun auteur ancien ne parle,
traMLwfâf ^ qu'un écrivain moderne adopte uniquement fur la foi de
cette hiftoire; la fimplicité d'Othon, qui le livre entre les
mains de la Comteflè pour un crime dont /à femme feule eft
coupable; la ftupidité de là Cour qui le laine faire, & qui
s'emploie même pour demander feulement des délais de peu
de jours, l'avis du Clergé, le lûpplice de la Reine, qu'Othon
ne (âcrifie que pour obtenir encore fix jours de vie, & non
pas pour s'exempter lui-même de la mort; enfin la donation
des trois châteaux à caufe des trois délais: tout cela porte un
caraélère fi ridicule 8c fi romanefque, qu'il eft étonnant que
des auteurs graves aient pu s'y méprendre.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 123
2.0 Le filcnce des auteurs contemporains d'Othon , & de
ceux qui l'ont immédiatement fûivi, prouve encore la fauflëtêV
Hermannus Contraclus, moine de Richenaw , qui écrivoit
en 1 04.0 , Glaber ou Radulphe de Cluni , Arnulphe de Milan ,
Lambert de Schasfnaburg, Landulfe l'ancien, tous auteurs du
Xi.e fiècle; Sigebert de Gemblours, & ie judicieux Othon
de Friefmgen, qui écrivoient dans le xn.c, ne dilênt pas
un mot du procès que l'Empereur fit faire à là femme : cette
fable n'avoit donc pas été encore imaginée.
3.0 Le premier qui ait rapporté ce fait eft Godefroi de
Viterbe, qui vivoit en 1 100. On a de lui une chronique
univerlelle , partie en profe, partie en vers, qui comprend
rhiftoire de tous les Princes, fous le nom de Panthéon; elle
finit à l'an 1 1 86. L'Empereur Othon étoit mort en 1 002;
Godefroi étoit donc poftérieur à ce Prince de près de deux
cens ans. Martin, de l'ordre des frères Mineurs, qui vivoit en
1 200 , eft le fécond qui ait parlé de ce procès. Ricobalde
de ferrare, qui nous a laiffé une chronique remplie de fables
depuis Charlemagne jufquen 1 208, eft le troifième. Sifride
eu Sifroi de Mifnie, en Saxe, moine du xiv.< fiècle, eft le
quatrième. Voilà les lêuls garants d'un événement fi peu
croyable. Ce font des auteurs crédules, des poètes tels que
ceux de ce temps -là, qui ne connoiflbient de la poëfie que
la fiction & le menfonge, des gens fins critique & fans juge-
ment. Et cependant des modernes, illuftres par leur érudition,
le font iaifles éblouir par la fingularité d'un fait fi peu fondé.
Albert Krantz, Jean Culpinien, Sébaftien Munfter, Charles
Sigonius, Héda, Bellarmin, Baronius, le P. Noël Alexandre,
Baîle, &c. ont adopté celte fable fur la parole de Godefroi de
Viterbe. Quelques modernes même ont commenté i'expofô
de Godefroi, & pour le rendre plus vrai-fcmblable, ils ont
donné à la reine le nom de Mûrie d'Arragon. Les quatre
premiers auteurs de ce conte omettent le nom de la Princeftè,
qu'ils appellent (êulenient Reg'ma ou Jmpcratrix. Nous verrons,
dans l'obfêrvation fuivante, que cette Marie d'Arragon eft
auflî fabuleulê que fon hiftoire. Ces mêmes modernes ont
1^4 Histoire de l'Académie Royale
encore donné des noms à ces trois châteaux ^dont parie Go-
defroi, ils les appellent Decencfium, Oéhxlium , Sextidium,
noms forgés fur les trois délais accordes par fa Comteflê;
ils ajoutent qu'ils font fitués dans l'évêché de Lucques- Tout
cela n'eft fondé que fur ce que dit Sifride, que ces châteaux,
qu'il met au nombre dejfuatre, font fuués dans l'évêché de
jJU?!!l/ufjf ^una en E'trurie. L'auteur de la grande chronique Belgique,
f Sf, écrite en 1 47 4 , a le premier interprété par évêché de Lucques
celui de Lima. Il détaille la même hiftoire, & cite pour garant
P *JS' la chronique de Gobelinus, qui vivoit en 141 8 ; mais il
n'eft pas fait mention d'évêché de Lucques dans cet ouvrage.
4.0 Les inductions qui lê tirent des hiftoriens du xi.e
ftècle, détruilênt abiôlument cette hiftoire. Premièrement de
tous ces auteurs il n'y en a qu'un lêul qui donne une femme
T. 1, p. 720 à Othon III. Selon les annales d'Hildesheim, qui s'étendent
Script! 'êrmjv. depuis l'an 7 1 4 julqu a 1 1 3 8 , Jean & Bernward, évêques de
çollcfon LtUm. Plai/ânce 6c de Wirzbourg, furent envoyés .en 995 a Conf
tantinople par l'Empereur Othon, pour y faire la demande
d'une époufê pour ce Prince; cette même année le Pape, les
Romains & ies Lombards invitèrent Othon à venir à Rome.
L'évêque Bernward mounit de maladie fur mer durant ic
trajet, en allant à Conftantinople. En 097 ie pape Grégoire
couronna Othon Empereur à Rome le jour de la Pentecôte,
& bien -tôt après l'évêque de Plailânce, qui revenoit de
Conftantinople, fût introduit dans Rome, & s'empara du
S.1 Siège par le conlêil de Creicent. Une chronique manu£
Critù. D*r<». criie de Magdebourg, citée par le P. Pagi, ajoute que l'évêque
t. iv, p. 7+ jean ( ^ retour à Rome avec ies ambaifodeurs G recs , les traita
avec indignité, 6c ies fit emprifônner par Creicent. Ditmar,
Apvd Ut- évêquedeMerlbourg, nous apprend qu'une Prjncefie Grecque,
*fffr.pS^t appelée Hélène, avoit été fiancée à Othon III; mais quelle
fut enlevée dans le voyage par Vludomir , roi des Ruifiens.
Il réfulte de tout cela qu'en 995 Othon n'étoit pas encore
marié, & que l'hiftoire ne nous apprend point que l'ambaflàde
des évêques Jean & Bernward ait eu le fùccès defirc. Ce
jPiince n'étoit pas aon plus encore marié en 997, lorfque
levêquc
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 22 j
l'évéque Jean , à ion retour de Conftantinople , ufurpa le
S.1 Siège. Voyons s'il le fut depuis, ou fi te P. Pagi & le f Bargf
lavant Leibnitz ont eu railôn d'avancer qu'il ne l'a jamais clé. s,. ' P
L'ccrivain anonyme de la chronique de la Novaièlê, qui JnT'fâ£'
vivoit en 1060, & Arnoul de Milan, qui t'ai voit fous JS.p.TyT
Henri III & Henri IV nous apprennent quO.hon 111
voulant épouler une Pnncelie de la mailon de la mère i héo- kOm Ahw-
phanie, confulta Arnoul, archevêque de Milan, & l'envoya ^'"jf^
fcmper
6; qu'en lui s'éteignit la mai fon des Othons. Ce récit eft
confirmé par Landulphe l'ancien, qui vivoit vers la fin du
Xi.e fièclc. Othon mourut le 24 janvier 1002, ainfi cette
lêconde ambaflàde doit être placée en 1001. Voilà deux
projets de mariage formés par Othon , & lâns /îicccs l'un &
l'autre.
Secondement, le feul hiftorien qui donne une femme à
Othon III, ne nous dit pas un mot de la mort tragique de
cette cpouJê; au contraire il la rapporte dans des termes
fimples, qui luppolênt une mort naturelle. Cet hiftorien eft
Landulphe l'ancien, qui v;ivoit en 1090; il dit, dans fon
hiftoire de Milan, que l'empereur Othon III avoit eu en L.n,e.tti
horreur le mariage depuis la mort de Çx femme, dont il ^//i'/™/-
n avoit pas eu denfans; que dans la fuite il changea de penfée, & Mu**mi
& que pur éviter l'incontinence il envoya à Conftantinople * lVt
Arnoul, archevêque de Milan. Ceft la féconde ambalîàde
dont nous venons de parler. II eft à oblèrver que félon le
récit de Landulphe, la femme d'Othon étoit morte de mort
naturelle, mortuâ conjuge ; qu'il ne nous apprend ni le nom
de cette femme, ni aucun détail de là vie, & qu'il eft lefeul
écrivain qui ait dit, avant Godefroi de VHerbe, qu'Othon
ait été marié.
De plus, aucun écrivain , avant le xv.e fiècle, n avoit donné
Je nom de Marie d'Arragon à l'Impératrice condamnée au
Bft. Tome XXI II. Ff
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2i6 Histoire de l'Académie Royale
Pag. to?9 feu. Théodore d'Engel hu/ên , contemporain de Gobeiiiius,
iJfaifi.'TîZ qu» vivait en 141 8, eft le premier qui ait déligné la Prin-
Script. Bnnfv. ccfle lôus ce nom. Conrard Botton , auteur Cibuleux, qui
• jm, u Wt écrivoit vers la lin du x v.e iiècle, place à l'an 9 8 3 le mariage
f'S'f* d'Othon III avec Marie, fille tin roi d'Arragon, en Grèce»
dit- il; il rapporte le fuppiiee de la Prinodiè à l'an 987,
lorlqu'Othon n'avoit encore que fix ans : quelle autorité î
D'ailleurs plufieurs Sàvans rîèHbnt commencer le royaume
d'Arragon qu'après l'an 1000; & il eft très- facile de prouver,
par la généalogie des Princes qui ont gouverné ce Royaume
dans le x.e iiècle, qu'ils n'ont eu aucune fille ou fœur du nom
de Marie, qui ait été reine ou impératrice d'Allemagne.
Il n'eft pas beloin d'infifter ici fur l'incertitude de l'année
en laquelle on place cette hiftoire tragique, ni de rapporter les
nouveaux epifodes inventés par les modernes, pour l'embei-
iifîèment de cette hiftoire. Le menfonge va toujours en
groftîftànt , & chaque auteur a autant de droit d'y mettre du
fien que le premier inventeur. Voici pourtant une anecdote
qui mérite de n'être pas oubliée. On prétend que la mailôn
royale de Savoie defcend du célèbre Vitikind de Saxe; divers
généalogiftes lui donnent pour tige Bérald de Saxe, neveu
J^Bvch V<îl l'empereur Othon 1 1 1. L'un d'eux avance que ce Prince
SabauT, p. 1 ayant furpris en flagrant délit Marie d'Arragon , femme de
*fo 1 Empereur Ion oncle, il la tua avec ion amant; que René
comte de Mons , coufm de Marie, déclara la guerre aux
Saxons pour venger cette mort; qu'on ne jxit l'obliger à faire
la paix, qu'à condition que Bérald s'abiênteroit de toute
l'Allemagne pendant dix ans , & que Bérald alla fe former
un établinement dans les Alpes. Laiflôns cette hiftoire au
roman intitulé Béralde , ou l'Amour fans foiblejfe.
les circonftances mêmes du récit d'un fait fi extraordinaire,
le filence unanime des auteurs contemporains, le peu de fond
qu'on doit faire (ûr l'autorité de Godefroi, & de ceux qui
l'ont copié 6c embelli, l'incertitude du mariage d'Othon III,
ia certitude que nous avons que s'il a été marié on ignore le
nom de là femme, & qu'elle eft morte d'une mort naturelle.
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 227
tout cela joint aux contradictions qui fê trouvent dans les
auteurs, fur les dates & les circonflances de cette mort, forme
une démonfrration hiftorique contre la, fable de Marie d'Arr
ragon.
CONJECTURES
SUR
LA REINE P E' D AU QU E,
Où l'on recherche quelle pouvoit être cette Reine, if
a cette occafion , ce qu'on doit penfer de plusieurs
figures anciennes, prifes jufqu'à préfent pour des
flatues de Princes ou de PrinceJJes de France.
ON compte en France quatre E'glifès anciennes, au por-
tail deiquelies on voit, avec d'autres figures, celle d'une
Reine, dont l'un des pieds finit en forme de pied d'oie. Ces
Egiifes font celles du prieuré de S.* Pourçain en Auvergne,
de l'abbaye de S.1 Bénigne de Dijon , de l'abbaye de Nèfle,
transférée à Villenoce en Champagne, & de S.1 Pierre de
Nevers. Il peut y en avoir quelques autres femblables, foit
dans le Royaume, foit ailleurs; mais M. l'abbé Lebeuf, auteur
du Mémoire dont nous donnons ici l'abrégé, ne connoît &
n'a vû que les quatre que nous venons de nommer.
Dans ce Mémoire, l'auteur obferve d'abord que jufque Jêjjfi110111
vers le milieu du dernier fiècle , aucun écrivain n'avoit ou biiquc 7u ?"ô
remarqué ou daigné relever cette fingularité. Le P. Mabillon Avrii '75'»
eft un des premiers qui paroiflè y avoir fait attention , & ce
lavant Religieux a penfè que la Reine au pied dbie, qui des
deux mots latins pesjuicœ*, a été nommée reine Pédauque, J^g^JjjJ
poun-oit être S.le Clotiide, femme de Clovis I; mais ne fig^e**^
trouvant rien dans les monumens hifloriques qui donne lieu
de juger que Clotiide ait eu le déiâut corporel qu'indique la
ftatue, ii conjectura que ce devoit être un emblème employé
Ff ijj
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228 Histoire de l'Académie Royale
par les failpteurs pour marquer la prudence de cette Princeffè.
Les oies du Capitole ont en effet acquis à leur efpèce le
privilège d être regardée comme le fymbole de la vigilance;
Quelques remarques fur les quatre Eglifes ci-defîûs nom-
mées, mettront le Public en état de décider fi la coii'eclurc
du P. Mabilion eft fondée.
Au portail du prieuré de S.e Pourçain, que M. l'abbé
Leljeuf croit du x.e fiècle,. & le plus ancien des quatre, on
voit, à gauche en entrant, la ftatue de S.1 Piene, qui le
reconnoît à fès clefs, & celles de deux Apôtres, caractérises
par le livre qu elles tiennent à la main ; à droite (ont repré-
lêntés un Prêtre, un Roi 6c une Reine: celle-ci a le pied
droit en forme de patte d'oie. Or cette Reine ne lâuroit être
S.,c Clotilde; i.° parce que le Roi qui eft auprès d'elle, 5c
qui, dans lafuppofition du P. Mabilion, devrok naturellement
être CIqvîs, efl repréfènté, contre i'uiâge des princes Méro-
vingiens, avec une longue chevelure. 2.° Parce qu'il n'y a
nulle raifon de préfuraer que Clotilde ait été honorée d'une
ftatue dans l'Auvergne, province qui lui fût abfolument
étrangère. L'Auvergne étoit dans le partage de Thiéri , fils
aîné de Clovis, né d'une femme inconnue; & Théodebert,
lîls & fucceflèur dé Thiéri , n'eut jamais avec Clotilde plus
de relation que fôn père. Dira -t- on qu'elle avoit pû faire
eonftruire un oratoire for le tombeau de S.1 Pourçain , ck
qu'en mémoire de fi dévotion au S.1 Abbé, on plaça dans,
la fuite fâ ftatue au portail de l'Eglife qu'on y bâtit ï mais
Clotilde mourut avant l'abbé Pourçairr.
« Au portail de S.» Bénigne de Dijon, qui , félon rhiftorien
Glaber, a été confirait un peu avant le milieu du xi.e ficelé,
on voit d'un côté Moïfè avec les rayons de lumière autour
de la téte, S.« Pierre avec des clefe, S.> Paul avec une épée,
enfin un Evéque; de l'autre côté les ftatues de trois Rois &
celle dune Reine ayant le pied d'une oie. Ce fêroit encore
iâns fondement qu'on croiroit trouver ici h reine Clotilde,
qui n'ayant été ni fondatrice, ni bienfaitrice de l'abbaye de
S.' Bénigne, ne peut avoir mérité qu'on lui décernât un
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des Inscriptions et Belles -Lettres, iiû
•honneur réfêrvé particulièrement aux fondateurs ou bienfai-
teurs des Eglilês. Gontran, roi de Bourgogne, fôn petit- fils ,
fonda le nionaftcre; Charles le Chauve, dans la féconde race,
& Robert , au commencement de la troifième, en ont été
les reftaurateurs.
Au portail de l'abbaye de Nèfle, on volt à droite un
Pnêtre ayant un bonnet fêmblable à celui du Grand -prêtre
Aaron, la Reine au pied d'oie, & un Roi tenant un livre;
à gauche, S.» Pierre avec fès clefs, & deux Rois dont iei
fceptres font rompus. M. l'abbé Lebeuf applique ici la même
réflexion qu'il vient de faire au fûjet de S.' Bénigne de Dijon.
Quoique des Guerroys, hiftorien du diocèfè de Troies, dont
l'ouvrage a été imprimé en 1632, affure-que ce qu'il a vu
de l'ancienne églile de Nèfle, étoit d'une butine toute fêm-
blable à celle de S.,c Geneviève de Paris , & que de là on
puilîê abfôiument conjecturer que S.te Clotilde ou Clovis,
qui certainement fondèrent cette dernière Abbaye, ont aufîï
fondé la première , cependant il n'exifte aucun monument r
auam titre qui attribue la fondation de celle-ci à l'un ou
à Fautre»
Le Portail de S.1 Pierre de Nevers, le plus nouveau des
quatre dont il s'agit, nous donne encore une Reine an pied
d'oie , qui pareillement ne fâuroit être S.te Clotilde ; parce
que la draperie de la ftatue & de celle des deux Rois qui
l'accompagnent, efï vifiblement du xn.e fiècle. Les titre, de
la province atteftent d'ailleurs que 1 egiife de S.% Pierre n'a été
bâtie que fur la fin de ce fiècle
A ces remarques particulières , M. l'abbé Lebeuf ajoute
une obfcrvation générale; S'il étoit vrai que la reine Clotilde
eut été figurée quelque part avec un pied d'oie,, il ferait du>
moins vrai -fêmblable qu'on lui auroit confêrvé par- tout une
marque fi fingulière & fi propre à la faire reconnohre. Ce-
pendant au portail de S.' Germain -des -Prés, où l'on croit r
avec quelque fondement, qu'elle eft réellement repré/êntéer
elle a les deux pieds formés & chauffés à l'ordinaire D'où»
viendrait cette différence t
230 Histoire de l'Académie Royale
AnùtmUisât Le P. de Montfaucon a jfênti l'inlufrilânce de la conjecture
%^nhie de fou confrère, mais il n'a pas levé la difficulté. Puis -je
nie flatter, dit AL l'abbé Lebeuf, d'être plus heureux que
ces deux lâvans hommes, en prenant une autte route que
celle qu'ils ont fuivie, c'eft-à-dire en cherchant la reine
Pédauque, ailleurs que parmi les Princeflës de notre mo-
narchie?
Deux pafîàges, l'un de Rabelais , fautie des contes d'Eu-
trapel, imprimés en 1 587, lèmblent nous dire que c'eft à
Touloufe qu'il faut la chercher. Le premier, en parlant de
certaines perlonnes qui avoient le pied large, elles étaient,
dit-il, largement pattées, comtne font les oies, & comme jadis
à Touloufe les portoit la reine Pédauque. Le fécond nous
apprend que de Ion temps on jurait à Touloulê par la que-,
siouille de la re'me Pédauque.
Ces deux écrivains parloient ainu d'après les traditions
Touloulâines , qui dévoient avoir déjà quelque ancienneté du
temps de Nicolas Bertrand, auteur d'une hiftoire latine de
Touloulê, imprimée en 1 5 1 5. Bertrand raconte que le Roi
à qui Touloufe obéinoit, lorfque S.1 Martial y vint prêcher
l'Evangile, avoit une fille dangereulèment malade, qui fut
guérie & baptifée par le S.' Evêque; que ce roi, qu'il nomme
Marcel, prévoyant que fa fille fuccéderoit à fa Couronne,
lui fit bâtir, dans le quartier dit à prélènt la Peyralade, un
magnifique palais, où il y avoit une faile dans laquelle un
aqueduc construit fur la Garonne portoit les eaux d'une fon-
taine, & qui pour cette railôn s'appeloit les bains de la Reine,
L'hiftorien ajoute que fuivant quelques-uns cette Reine étoit
la reine Pédauque ; quam Reginam aliqui fuiffe la regina Pe~
dauca volu/it: expreffion qui fuppolê que ce. nom devrait
être connu depuis long-temps dans le Languedoc.
Antoine Noguier, qui publia, .en 1 5 5 o, une hiftoire Fran-
çoilë de la même ville, adopta le récit de Nicolas Bertrand,
& y joignit une délai pt ion détaillée, tant des bains de la
Princeue que du pont de brique qui y conduifôk les eaux. Il
remarqua de plus que la reine Pédauque le trouve reprélèntéç
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des Inscriptions Et Belles- Lettres. 23 r
au portail occidental île leglilê de S.1 Sernin, où Ton voitr
dans les lèulptures dont ce portail eft orné, la fille du roi
deTouloufê plongée dans l'eau julquau milieu du corps, en
mémoire, dit -il, du baptême par immerfion, que lui a voient
conféré S.1 Saturnin & S.1 Maniai.
Il eft afièz probable que le goût de la Princéne pour le
bain, donna lieu de dire quelle tenoit du naturel des oies, &
que ce fût là le fondement du lùrnom ou fobriquet de Reine
au pied d'oie, de reine Pédauque.
Chabanel, de qui nous avons une hiftoire de féglife de h
Daurade, imprimée en 1 62 1 , eft aflé plus loin que Bertrand
& Noguier : H a prétendu que la Reine qu'on a furnommée
Pédauque, netoit autre que Ragnachilde, femme d'Euric roi
des Viligoths, qui avoit été, félon lui, appelée Ragnachilde
i caufe de fâ pafTion pour le bain; ce mot fignifiam, dit- if,
uclmation de grenoudte : Chabanel dérivoit le terme barbare
• rogna du latin rana. En admettant cette étymologie, Ragna-
(htlde & Pédauque , fans être abfolumem le même nom,
expriment précilement la même chofè.
Tout ce qui réfulte des fables que racontent les trois auteurs
Touloulàins, ceft que le nom de la reine Pédauque eft connu
depuis long-temps en Languedoc, ainfi que nous l'avons déjà
dit. Ce que M. l'abbé Lebeuf a rapporté d'après eux, ne peut
fervir à nous indiquer ni quelle étoit originairement cette
Reine, ni pourquoi elle fè trouve repréfèntée au portail de piu-
fieurs de nos Eglilês. Mais Nicolas Bertrand, le plus ancien
des trois, nous apprend ailleurs que le vrai nom de la Princefîè
étoit Auflris. Arrêtons -nous à ce mot, que notre Académicien
croit être la clef de tout le myftère de la reine Pédauque.
H penfe donc que la reine Auflris des Touloulains, eft fa
reine de Saba des livres (acres. On fait que J. C. lui-même
fa nomme dans l'évangile regina Auftri. On (ait encore qu'elle
a été regardée par les Pères de i'Eglife, & par les anciens
commentateurs de l'Ecriture, comme une figure de l'Eglife-
dont J. C. eft le Salomon. De -là vint, dans le moyen,
âge, la. couuune de la» repréfenter aux. portiques des EglûeSj,
±•$2 Histoire de l'Académie Rotale
avec le père & la mère de celui qu elle étoit venue confûlter
& admirer; c'eft-à-dire avec David 6c Bethfàbée, autre figure
de l'Cgiilè , & avec Salomon même. Les fculpteurs y joi-
gnirent quelquefois Moïfê, Aaron, Melchiledec & Samuel;
& pour retracer à l'efprit les rapports de la nouvelle loi avec
l'ancienne, ils ajoutèrent fôuvem J. C, S.' Pierre & S.« Paul.
« Ce font- là, fi je ne me trompe, dit M. l'abbé Lebeuf, les
Rois , les Reines & les Evèqnes que les critiques modernes
ont cru voir au portail de plufieurs églifës du Royaume ; &
tel efl, ajoute- 1- il, le dénouement général de plus d'un pro-
blème en ce genre, dont les plus (àvans d'entre eux ont manque
la folution. Tous partoient du principe vrai dans quelque cas,
mais prelque toujours faux, que les figures des Rois & des
Reines , repréfêntées autour des portiques de nos Eglifes an-
ciennes, ne pou voient être que celles des Princes fondateurs
ou bienfaiteurs de ces Bafiliques ou de ces Monaftères ; &
d'après cette idée ils cherchoient à reconnoître nos Princes '
anciens, en s'attachant à tous les traits qu'ils croyoient devoir
les caraélérifér. Leurs conjectures font prelque toujours ingé-
nieurs & lavantes, mais rarement font-ils parvenus, même
à leur propre gré, à déterminer quelque nom avec certitude.
De combien de critiques les flatues du portail de S.1 Germain-
des-Prés, celles du portail de i'églifè de Paris, n'ont-elles pas
exercé vainement la fàgacité? Dom Mabillon, Dom Rui-
nait, Dom Bernard de Montfaucon, M. l'abbé des Thuille-
ries, Dom Bouillard. Nous ne citons que les plus célèbres*
Aucun d'eux ne s'accorde avec les autres , & tous ont fait
des recherches infruclueufes , qu'ils fê fênoient épargnées s'ils
avoient appliqué à ce fujet ce qu'ils fâvoient tous fi bien, de
fufàge confiant auquel fèrvoient autrefois les portiques & les
veftibules de nos Eglifes. Ils auraient vû que ces figures, qu'ils
prenoient pour des fiatues, n'étoient dans l'idée des fculpteurs
<jue des fymboles; & cette vue générale les aurait conduits
à des explications particulières, plus naturelles & plus vraies,
de ces monumens greffiers, mais nécefîâires à i'hifloire des
arts 6: de l'efprit humain parmi nous ».
Celle
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des Inscriptions et Belles- Lettres'. 133
Celle que propofc M. I abbé Lebeuf s'accorde pariaitement
avec cet ufâge qu'on faifoit des portiques des Eglilès. Sans
entrer fur ce point dans un détail qui ieroit étranger au fujet,
il fe contente dob/êrveY que cctoit-ià que le prononçoient
les jugemens eccléfiafliques ; l'innocent calomnié y entendoit
la fentence qui le déchargeoit de l'accufâtion, & le coupable
y recevoit rimpofnion des peines dûes à (on crime. La préface
que l'Eglilê chante à la Mené de la Dédicace, contient une
allufwn à cette coutume; Inventât apud te Domine, locttitt
yenia, quicumque fatisfaciens hue confugerit ; hinc pietas ab fol ut a
ndeat; hinc iniquitas emendata difeedat. Deux fingularités que
M. l'abbé Lebeuf a remarquées au portail de plufieurs Egliles,
nous en rappellent encore le fbuvenir. A quelques-unes on
voit deux lions de pierre, un de chaque côté. Ces deux lions
fervoient de bafè au fiége des juges eccléfiafliques, qui avoient
voulu imiter ceux du trône de Salomon ; & c'efl pour cela
qu'on trouve des fêntences d'Officiaux, de Doyens, d'Archi-
prêtres avec cette formule; datum ou afitim in ter duos leones.
A la porte de quelques autres, & principalement du côté le
plus fréquenté, on aperçoit de gros anneaux de fer, dont on
ignore communément l'ufâge. Ils fêrvoient, lèlon un paflâge
formel d'Héric, moine d'Auxerre, à paner le bras ou la main
de ceux qui faifoient des fermais ; ce que le chroniqueur,
qui vivoit ibus le règne de Charles le Chauve, appelle in
armiîîâjanua jusjurandum expîere. Et le peuple avoit une telle
vénération pour ces anneaux, que c'étoit la première chofê
que fâifilToit celui qui recourait à i'alyle de l'Eglife, annonçant
r cette action qu'il étoit prêt à prouver fbn innocence par
ferment. On lit dans les regiftres, ohm, du Parlement de
Paris, qu'en 1 3 04 Jean le Coquetier, fous-diacre du diocèfe
de Sens, ayant été arrêté & battu par les bourgeois de la
garde de cette ville, pendant qu'il tenoit fortement l'anneau
de la porte de la cathédrale , ipjius EccJefia januis & annulo
inharens; le Parlement condamna les bourgeois en une amende
envers le Clergé 6c envers le Roi.
Or nul ornement ne convenoit mieux au lieu où fe
Hifl.Tome XXI II. G g
*34 Histoire de l'Académie Royale
renloient les jugemen* ecclcliaftiques, que la reprélêntation
des perlonnages qui le voient, Iclon la peu (ce de M. l'abbé
Lebeuf, au portail de nos E'glifes; Mon le, légiflateur des
Hébreux; leur grand - prêt» e Aaron; Melchiledec, qui unit le
lâcerdoce à la royauté; Salomon, que la lâgelîë de les juge-
mens a rendu li célèbre; J. C, auteur d'une nouvelle loi
dont l'ancienne netoit que la figure; S.' Pierre & S.1 Paul,
qui furent les deux principaux inlhumens de (on divin
miniflère ; enfin, pour ne les pas nommer tous, & me
renfermer dans l'objet de ce Mémoire , la leine de Saba ,
qui n'ert guère moins célèbre par le voyage qu'elle fit pour
admirer de près Salomon , que ce Prince lui même le rut par
la (agelîè de (es oracles , & de qui l'Evangile a dit qu elle efl
aflife pour juger; Rtgina aujlrijedet in judUio. «Je ne te rois,
» ajoute t- il, nulle di m eu lté de penler que c'eft peut-être à
» ce pallage même qu'elle doit l'honneur d'être placée dans le
portail de nos Egliles ».
H refte à (avoir pourquoi die y eft avec un pied doie;
M. l'abbé Lebeuf croit encore avoir trouvé le fondement de
cette bizarrerie dans les traditions Judaïques, qui nous ont été
confervées par le fecond paraphrafte Chaidéen. Cet écrivain
dit dans un endroit que, félon l'opinion des Juifs, la reine
de Saba aimoit tellement le bain qu'elle te pbngeoit tous les
jours dans la mer. La chaleur du climat tous lequel étoient
fitués fes Etats, rendort cette idée fort vrai femblable. Ailleurs
il décrit ainfi l'entrée de la Princenc à JéruCilem : « Bénajam,
» fils de Jéhoïada, la conduifit auprès du roi Salomon. Lorf-
» que le Roi fut informé de lbn anivée, il alla auifi-tôt
» V'attendre dans un appartement tout de cryftal. La reine de
» Saba en y entrant , s'imagma que le Prince étok dans l'eau ,
» & pour (e mettre en état de paflèr, elle leva fa robe. Alors,
» continue le Paraphrafte, le Roi voyant fes pieds, qui étoient
» hideux, votre vifage, lui dit -il > a la beauté ries pl*s be//ey
femmes , mais vas jambes & vos pkds n'y répondent guère ».
Il eft aile de concevoir que la première de ces traditions
a pu donner naitiance à la féconde; la paflion de la Princefle
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 135
pour le bain, rit naturellement imaginer de la comparer aux
animaux terreftres qui pallènt leur vie dans l'eau; bien- tôt on
ajouta qu'elle en a voit les pieds: en effet, la membrane cartila-
gineufe qui forme leurpatie, eft leur caractère le plus marqué.
Les fculpteurs qui font venus depuis le conlêrvèrent religieu-
fement à la reine de Saba, comme un figne qui devoit la dif
tinguer des autres perlbnnages qu'ils lui aflbcioient; & cette
attention leur parut d'autant plus néceflâire, qu'autrement on
eût pû la confondre avec Bethlâbée, qui d'ordinaire le trouve
auprès de David, comme la reine de Saba auprès de Salomon.
Oferions-nous remarquer qu'il fe trouve, dans la circonf
tance où David , felon l'Ecriture , vit Bethlâbée pour la
première fois, & celle où la reine de Saba, félon la tradition
Judaïque, s'olfrit à Salomon, un rapport & en même temps
un contralle que les Iculpteurs ont peut-être voulu faire fèntir.
Bethlâbée fe baignoit : v'iditque miJierem fe lavantem. La reine
Ai*
de Saba prenant l'appartement de cryftal pour un lac, le mit
dans l'état d'une perlbnne qui le baigne: voilà Je rapport.
Mais Bethlâbée dans le bain n'en parut que plus belle ; erat ihd.
autem mulier pulchra vaîde. Au lieu que la reine de kSaba , en
levant là robe détruifit, par la dinormité de les pieds, l'effet
quavoit pû faire la beauté de Ion vilâge: voilà le contralle.
Au refte, la reine de Saba & Bethlâbée ne font pas les
feules femmes que les fculpteurs ont repré/entées au portail
des Eglilês: Efthersy rencontre lôuvent, fur-tout aux E'gli/b
qui ibnt fous l'invocation de la S.te Vierge. On la voit, par
exemple, au côté feptentrional de la cathédrale de Paris, à
côté d'Alfuérus ; & leurs noms écrits au bas , en caractères
gothiques, (ont encore très-lilîbles.
M. l'abbé Lebeuf ne prétend pas conduire des obferva-
tions précédentes, que jamais aucun Roi, ni aucune Reine de
France n'ont été repréfentés aux portails des Eglilês: il penlê
feulement qu'on ne doit les y voir qu'autant que leurs noms
k trouvent écrits au bas de la figure, ainfi qu'ils le font à
deux ftalues du portail de S.1 Germain -des -Prés.
236 Histoire de l'Académie Royal*
■ ■ i i
SUR L' O R 1 G I N E
DE L'ANCIENNE CHEVALERIE
ET DES ANCIENS ROMANS.
CEUX qui étudient i origine des établiflêmens célèbres;
font ordinairement fâifis du même efprit que ies généa-
Jogilles. Ils en cherchent le berceau , comme celui des familles
illuftres , dans tes ténèbres de la plus haute antiquité ; ils
croient ennoblir leur travail; un trait, une légère reflênibiance
leur paroît une conformité entière, & leur fuffit pour remonter
Vtgt /. au-delà de plufieurs fiècles. Ceft ainfi que Fauchet trouve
les Chevaliers déjà formés dans les Ambaétes & les Soldu-
riers des Gaulois.
M. le comte de Caylus ayant remonté depuis les romans
des xm & xiv.e fiècles, julqu'aux hiftorieru du vi.*, a
reconnu que le règne brillant de Charlemagne eft la fource
de tous ies romans de Chevalerie & de la Chevalerie elle-
même. C eft ce qu'il a prouvé dans un Mémoire dont nous
allons donner le précis.
Ce que l'hHloire nous a conlêrvé de Charlemagne, donne
en grande idée de /on activité, de (à force, de /on courage,
de les conquêtes, de l'étendue de (on Empire; mais on n'y
voit pas encore, comme dans les fiècles luivans, la valeur
des Chevaliers décider prelque feule du fort des combats:
ce font de grandes armées, divifées par peuples, marchant
avec allez de difcipline, & failânt leurs mouvemens propor-
tionnés à la grandeur de leurs corps. On y remarque à la
vérité des faits d'armes particuliers ; mais ceux-ci dévoient
être plus fréquens qu'ils ne font aujourd'hui , lorfque les armes
blanches étoient feules en ufage.
Le roman de Turpin, archevêque de Reims, ce roman
qu'on peut regarder comme le père de tous les romans de
Chevalerie, naguère été compofé, félon l'opinion commune,
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 237
que lùr ia fin du x !•• fiècle, environ deux cens cinquante ans
après la mort de Charlemagne. Gryphiandes dit qu'un moine
nommé Robert eft auteur de cette chronique, & quelle fut j,. ^/^WWtf«
écrite pendant le concile de Clermont, aflèmblé par Urbain II
en l'année 1 00 5. Pierre l'Heimite préchoit alors la première
Croifade, & l'objet de ce roman a conftaminent été d'échauffer
les efprits, & de les animer à la guerre contre les Infidèles.
Le nom de Turpin eft fuppofe , & le Moine fort mauvais
hiftorien. Les victoires que Charlemagne remporta, la dixième
année de fbn règne , fur les Arabes Mahométans établis en
Efpagne, ont perfuadé à ce légendaire ignorant, que ce Prince
avoit porté fes armes jufque dans la Palem'ne.
L'original latin ne nomme en aucun endroit ni la Che-
valerie , ni les Chevaliers ; il ne parle que de Comtes , de
Généraux & de Soldats; & le mot Miles, qu'il emploie pour
défigner ces derniers, ne peut ici fignifier Chevalier, puifqu'il
en met trente- fix mille d'un coté & vingt mille d'un autre;
nombre que n'auroient pû fournir tous les Chevaliers de
l'Europe entière. Mais la traduction, qui n'a été imprimée
qu'en 1527, non contente d'ajouter au texte beaucoup de
moralités & de miracles, ne fê fait faute d'habiller en Cher
yaliers tous les grands Seigneurs de l'armée.
Les Géans, dont nous voyons tant d'exemples dans les
romans, ont tiré leur origine de Goliath. Les hifloires de
l'ancien & du nouveau Teftament étoient la feule érudition
de nos pères; aufTi voit-on dans cette chronique les murailles
Je plufieurs villes tomber, pour le befôin de l'auteur, comme
celles de Jéricho tombèrent par ia volonté de Dieu; on y
voit les jours s'alonger, même jufqu'à la durée de trois jours.
Il n'eft donc pas douteux que l'abus des légendes n'ait
accoutumé les efprits aux idées romanefques.
La valeur de Charlemagne, fês hauts faits d'armes, égaux
l ceux des Chevaliers les plus renommés, la force & l'intré-
pidité de fôn neveu Roland, font bien marqués au coin de la
Chevalerie, qui s'étoit introduite depuis fon règne. Durandal
çft une épée que tous les romanciers ont eu en vue dans h
138 Histoire de l'Académie Royale
fuke; elle coupe un rocher en deux parts, & fait cette grande
opération entre les mains de Roland , affaibli par la perte de
fon fang. Ce héros mourant fônnede fon corps d'ivoire, &
fon dernier (bupir eft li violent & fi terrible, que le cor en
eft brifé. Ces prodiges de force, rapportés par l'auteur fans
aucune néceffité, & inutiles à (on objet, donnent à entendre
qu'ils étoient reçus dans le temps que la chronique a été
compofée, & que l'auteur a feulement voulu parler la langue
de fon temps.
De treize manufcrits de Turpin qui font dans la biblio-
thèque du Roi, il y en a un cotté n.° 5943 B, dans lequel
il n'eft fait aucune mention ni de la bataille de Roncevaux,
ni de la mort de Roland. Le récit des deux guerrres de
Charlemagne en Efpagne ne contient que quatorze pages à
deux colonnes, petit in-folio. Sans entrer dans aucun détail
de la vie de ce Prince , il finit par fon retour en France.
Cependant comme il rapporte la mort du duc Milon , père
de Roland, il auroit également rapporté celle de fon fils, fi
l'auteur eût été prévenu de toutes ces aventures. Ce qui
mérite d'être remarqué, c'eft que ce manufcrit paraît être le
plus ancien de tous ceux de Turpin qui fe trouvent à la
bibliothèque du Roi. Ne pourroit-on pas en conclurre que
celui-ci efl: l'original; que les autres n'en font que des ampli-
fications, & que la mort de Roland & toutes fês circonf-
tances romanelques ne fe fônt établies que dans l'intervalle de
ce premier manufcrit aux autres!
Il paraît donc, par la lecture de Turpin, que les Che-
valiers n'étoient connus ni de nom, ni d'effet, avant le règne
de Charlemagne, ni même durant fon règne: ce que prouve
encore le filence des hidoriens contemporains de ce Prince,
ou qui ont écrit peu après fà mort. Ainfi c'eft dans l'intervalle
de la vie de ce grand Roi, & de celle du prétendu Turpin,
qu'il faut placer les premières idées de la Chevalerie, & de
tous les romans qu'elle a fait compofèr.
La Chevalerie a donc tiré fon origine de l'abus des légendes;
le caraaère de l'efprit humain, avide du merveilleux, en 1
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 239
augmenté la confidération ; & les Rois l'ont auiorifîe en
feuillettent à quelques efpèces de formes , d'ufàges & ue ioix
des Nobles qui enivrés de leur propre valeur, éioient portés
à s'ériger en tyrans de leurs vaflâux. On ne i>égligea rien,
dans ces piemiers temps, de ce qui pouvoh infpirer à ces
hommes féroces l'honneur, la juilice, la dclenfe de la veuve
& de l'orphelin , enfin l'amour des Dames. La réunion de
tous ces, points a pi\*iuit lucccfîî ventent des ufages & des
loix qui (ervirem de frein à ces hommes , qui n'en avoient
aucun, & que leur indépendance, jointe à la plus profonde
ignorance, rendoit fort a ciaindre.
Nous venons de voir que les hauts faits de Charlemagne
produifirent chez nous les idces romanefques; ils les engen-
drèrent auffi chez nos voifins. Les Anglois, jaloux & fichés
devoir leur hifloire dénuée d'un fi grand ornement, voulurent
fc donner un Roi comparable à ce grand Prince; & pour
le former à leur gié, ils choifirent dans les temps ignorés un
Monarque qui peut avoir eu de belles qualités, & auquel ils
étoient les maîtres d'en prêter autant qu'il leur plairait. Voilà
ce qui nous a procuré les hiftoires du roi Artus. La date de
ion règne rendoit celui de Charlemagne une copie du fien;
aucune vérité hiflorique ne contraignoit l'imagination des
romanciers ; ils étoient les maîtres de lui donner ielïbr.
Les Anglois répandus, depuis Guillaume le Conquérant;
dans le continent de la France , habitant des provinces en-
clavées, parlant la même langue que nos pères (ce qui dura
ju/qu'en 1360, qu'Edouard défendit que les aéles fuûent
.écrits en François) 3voient avec nous une étroite communi-
cation. Plus on lit l'hifloire de ces temps, plus on s'aperçoit
de leur emprefîèment à nous imiter. Philippe 1 n'eut pas
pluftôt établi en France l'ufâge des communes, & celui des
compagnies d'ordonnance, qu'il fut pratiqué en Angleterre.
Cet efprit d'imitation fê fait connoître évidemment dans
les origines fabuieufes & dans les anciens romans des An-
glois qui fônt vifiblement calqués fur les nôtres. On (ait
cjue dans les temps d'ignorance nos hiftoriens voulant é«gakr
*4<> HlSTôlRÈ f>t l'AcàDJûMIÉ Rôtît»
noue nation à la nation Romaine , fàifoient venir de Troîtf
nos premiers ancêtres. Dès ie temps de Célâr les Auvergnats,
au rapport de Lucain, fè dilôient frères des Romains, &. Ce
prétendoient, comme eux, lortis des princes de Troie,
Arvcrmque aufi Latio fe fingere fratres
Sanguine ab Iîiaco,
Paul Diacre, autrement Paul Varnefrid, qui écrivoit fous fc
règne de Charlemagne, ou peu après, a bien ofë pour com-
plaire au Prince régnant, avancer qu'Anchifê, père d'Enée,
étoit un des ancêtres d'Anlegifè fils d'ArnuIphe évéque de
Metz, & duquel les princes Carlovingiens défendent. Par
une fuite de ces idées, les François ont prétendu defeendre
de Francus qu'ils difent fils d'Heclor & petit -fils de Priain;
& les Bretons ont voulu dépendre de Brutus fils d'Alcagne
& petit-fils d'Enée. Cette chimère a fubfifté plus de fix cens
ans, & Ion en voit encore des traces dans des hiftoires
générales écrites au xv.e fiècle. On en peut voir le détail dans
SSifST i,hiftoire d'Aimoin* & dans Fauchet*.
Ce ridicule a été copié par les Anglois; l'original nous
appartient, comme on le peut prouver par tout ce qu'on
appelle hiftoriens dans ces temps barbares. Les anciens his-
toriens Anglois, dont Thomas Galle nous a donné un recueil,
font remplis de ces fables imitées des nôtres. Gildas, non pas
l'ancien (urnommé Sapiens, & qui vlvoit au vM fiècle, mais
un autre plus moderne , qui écrivoit en 857, comme il le dit
Jïï+îp** lui-même dans deux manu/crits de la bibliothèque du Roi ,
tr*t. fait defeendre les Bretons de Brutus, & Bnitus d'Enée.
Nannius dit la même çhofê ; celui-ci vivoit , lêlon 1 apparence^
vers 860.
L'ouvrage de GeofFroi de Monmouth efl l'original de
BU. »îu /?«. celui que nous connoilîons fous le nom du Brut, II fait
*' S*33>H' remonter à Brutus les rois de la Grande-Bretagne. II décrit
une elpèce de Tournoi, fait en prélênee du roi Artus, à
deflëin peut-être d'attribuer aux Anglois l'origine de ces
^vertiflèniens. En effet, on dit communément que GeofFroi
de
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 141
de Preuilli inventa les Tournois vers l'an 1036. Mais il ne
faut pas croire que celui-ci fut l'inventeur des Tournois; il
fit feulement des réglemens qu'on y ob/ërva dans la fuite. On
voit des Tournois long -temps avant lui dans nptre hiffoire;
il y en eut une efpèce en 842, à l'entrevue de Charles le
Chauve & de Louis Ton frère à Strafbourg. Maître Huiftaces, D«kefm,i.u.
auteur du Brut, n'eft que le copifte & l'amplificateur de 7/*
Geoffroi de Monmouth.
Le roman du Sangraal, poftérieur au Brut, comme le dit
l'auteur lui- môme, qui eft Robert de Borron, eft plus chargé
d'amour & de galanterie que les précédera ; les idées roma-
nefques gagnoient de plus en plus. Ceft ce roman qui a donné
lieu aux principales aventures de la cour du roi Artus. Ce
n'eft pour le fond qu'une légende , mais des plus bizarres ;
les voyages de Jofêph d'Arimathie, E'véque & vaillant Che-
valier, qui porte dans un vaifliel ou graal le fâng de J. C.
recueilli fur la croix , les miracles 5c les hauts fiits d'armes ,
la colonie de Chrétiens qu'il conduit avec fôn frère Bron ,
comme Moyfê & Aaron conduifoient les Ifraè'lites, fôn arrivée \
en Angleterre, Sec. tout cela n'eft qu'une imitation du voyage
de Lazare de Béthanie à Marfeille, dont on prétend qu'il fut
le premier Evéque. Sans entrer ici en difculfion fur la vérité
de cette hiftoire de Lazare, il eil certain que c'eft une tra-
dition fi ancienne en France, qu'on ne peut en fixer l'époque.
C'en eft afîez pour être en droit d'avancer que les Anglois,
en fàiiânt voyager chez eux Jofêph d'Arimathie, ont voulu
par ce parallèle flatter leur vanité du côté de la Religion ;
comme en oppofant Artus à Charlemagne, ils ont cru rendre
leur hiftoire recorn mandable par l'éclat d'un règne qui pût
égaler celui de ce fameux conquérant. Si l'on veut voir une
réfutation complète de la fable du Sangraal, on la trouvera
au premier chapitre des Origines Britannica de Stillingflet.
Les rapports entre Charlemagne & Artus font lénfibles,
& les auteurs des romans du dernier n'ont pas fîi voiler le
myftère de cette imitation; ils l'ont traitée aflèz groffièrement:
en voici les preuves.
Hijl. Tome XX/ Il H h
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241 Histoire de l'Académie Royale
Artus 6c Charlemagne ont eu chacun un neveu très-brave,
qu'ils ont aimé uniquement; Roland & Gauvain ont joué le
même rôle. Perlbnne n'ignore la quantité de guerres que
Charlemagne a eu à loûtenir: Artus, auflï grand guerrtyeur,
en a lôûtenu douze. Ils ont tous deux combattu les Payens;
tous deux ont eu affaire aux Saxons; tous deux ont fait grand
nombre de voyages. La généralité à donner le butin à leurs
Capitaines, eiï la même dans l'un & dans l'autre.
Charlemagne étoit lobre, là table étoit frugale; il n'y
admettoit fes amis 6c les Grands de les Royaumes que les
jours de fêtes lôlennelles; alors la magnificence des fdlins
répondoit à la puiflànce du Monarque. Artus a tenu exacte-
ment la même conduite: il célébrait , comme Charlemagne,
les quatre grandes fêtes de l'année, & tenoit les Cours pié-
nières, qui n'ont fini que lôus Charles V 1 1. Nous les voyons
même établies bien anciennement dans notre Gaule , puiiîjue
Pofidonius , cité par Athénée , dit que Luèïe prince des
Auvergnats , père de Bituite qui fit la guerre aux Romains,
tenant Cour plénière 6c table ouverte, fit prêtent d'un ùc
d'or à un Poète étranger, qui étoit venu honorer là fête.
Les Capitulaires de Charlemagne, qui peuvent avoir été
le fondement des loix de la Chevalerie, recommandent fans
celîe aux Comtes la juftice, les droits de la veuve ôc de
l'orphelin, l'oppofition aux vols, enfin le bon ordre. Ces
règles font en action dans la conduite d'Artus: on voit de
plus dans celui-ci le re/peft 6c l'amour des Dames ; mais
outre que la Chevalerie n'étoit pas encore née du temps de
Charlemagne, quelle figure auraient fait des loix de galanterie
dans de graves Capitulaires?
Les douze Pairs de l'un répondent aux Chevaliers de la
table ronde de l'autre ; mais ce point demanderait une di/cuP
fion particulière. L'abbé le Gendre prétend , avec allez de
vrai-lèmblance, que Ictablifiêment de la table ronde n'étoit
qu'un moyen d'éviter toute difpute lîir les rangs. Il eft vrai
qu'on croit communément que la condamnation de Jean lâns
Terre, lôus Philippe Augufte, cft le premier endroit de notre
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 143
Mtoi»^ -il &t parlé des Pairs de France. M. de Chalons*
ajoute, //* favoris par qui ni en quel temps les Pairs de P^gt^jS.
France ont été établis. Cependant Fhiftoire de Charlemagne
& Fauchet, rapportant ce qui s'eft parte à i'occafion de Ta-
fillon, difent qu'il fut condamné par les Pairs, fous le règne
de Charlemagne. L'établi lïèment de la Table ronde ne fe
trouve nulle part , & l'auteur du Brut convient lui - môme
tjue toute cette hiftoire cft pleine de fables.
Fifl Artus la Reonde Table ,
Dont Bretons dient mainte fable.
Jluec féoient li vaffal
Tuit chevalement ér tint igal.
L'auteur, en parlant du roi Artus, dit que ce qu'on en
rapporte n'eft ni tout-à-fait vrai, ni tout-à-fait fânx; mais
qu'on a fait beaucoup de contes, auxquels fon courage & (es
grandes qualités ont donné lieu :
Ne tôt mançonge, ne tôt voir»
Ne tôt folie, ne tôt f avoir.
Tant ont li conteor conté,
Et li fableorfablé
Par lor contes anbelctes,
Qui lot ont fait fables fanbletes ;
Par la bonté de fon corage
Et par le los de fon barnage
Et par la grant Clmalerie
Qui ht affaitice & norie.
Il cft donc très-vrai-lèmblable que toute Fhiftoire d'A rtus
s'eft formée fur celle de Charlemagne ; que le règne de ce
dernier Prince a été la (ource de toutes les idées romanefques
qui ont germé dans les ficelés lui vans, & qu'avant les romans
qui nous reftent, il y en avoit de plus abrégés, qui ont fervi
de canevas à tant d'imaginations bizanes.
H h !J
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*44 Histoire de l'Académie Royale
SUR LA
LANGUE VULGAIRE DE LA GAULE
Depuis Céfarjufqu'au règne de Philippe Augujle.
UNE des principales études des peuples polis, eft celle de
leur langue. C 'eft même une marque de leur politeue:
à melùre que nos idées s étendent, s'épurent, le perfectionnent,
les (ignés de nos idées doivent naturellement paflèr par les
mêmes degrés d'accroifîèment , de fineflè, de perfection. 11
appartient à l'Académie Françoilê de manier notre langue,
de la polir, d'en fixer l'ufage ; un des objets de la nôtre eft
d'en faire l'hiftoire.
r«&/&' M. Duclos ck M. l'abbé Lebeuf avoient donné chacun
' là' i « t i f
'y . 799 , deux Mémoires, dans lelquels ils prouvoient que la langue
7*9' Celtique ayant fubfifté dans la Gaule jufqu a la conquête de
Jules Célàr, avoit enfuite cédé à la langue Latine; que du
mélange de ces deux langues s etoit formé le Roman , ou
langue Romane, qui fût d'abord celle du peuple & des gens
de la campagne: qu'enfin la langue Latine s'étant tout- à-fait
corrompue, le Roman, mêlé de quelques mots & de quelques
tours Tudelques apportés par les Francs, a fait le fond de
la langue que nous parlons aujourd'hui , & qui eft devenue
fi belle & ii élégante.
M. Bonami a de plus éclairci cette matière, en failânt
voir comment de la langue Latine s'eft peu à peu & par
degrés formée la langue Françoilê,
M. Levefque de la Ravalière ne veut point que notre
langue ait aucune obligation à la langue Latine. Jaloux de
fon indépendance, comme nos Rois le font de celle de leur
Couronne, il craint cette origine comme un titre de vaftèlnge
& de redevance. 11 prétend que le langage Celtique des
anciens Gaulois s'eft coniêrvé julqu'à nous, que nous parlons
aujourd'hui Celtique, & que la langue Latine n'a jjjen à
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des Inscriptions et Belles-Lettres, 145
redemander à la nôtre. Voici tes preuves. « Peribnne ne con-
teftera, dit M. Levelque de la Ravalière, que la langue «
vulgaire du règne de Philippe Augufle ne fût la même que w
celle d'aujourd'hui. Il /uffit donc de prouver que la langue <c
Celtique, qui /ubfiftoit dans la Gaule quand Célâr en fit la w
conquête, fut en ulâge jufqu'à Philips Augulre».
Ce fut depuis Célâr & lôus les premiers Empereurs, que
la parue delà Gaule qui eft compriiê entre la Loire & le Rhin
commença à connoître deux langues. Les profefleurs Latins
vinrent occuper dans les collèges de Chartres 8c d'Autun les
chaires que les Druides y avoient remplies julqu'alors, La
langue Latine devint la langue lavante de la Gaule: mais la
vulgaire iê lôûtint toujours. Entre les peuples dont Augufte
avoit triomphé, étoient les Morins, peuples delà Gaule Bel-
gique: .
Extrem'ique hommum Morinï. , &*xl vitrt
Or toutes ces Nations avoient leur langue particulière, comme
leur habillement 6c leur armure:
Quant varia linguîs, habitu îam vejlis & armis.
Les Romains même empruntèrent alors plufieurs mots de la
langue Gauloilê, tels que ceux de urus*, rIiedabtpetorritumc» *Vtrg.Gmgi
Tacite dit d que les Gothiniens, peuple de Germanie, c/^/ç^
parloient la langue Gauloilê : il donne à la même langue les /• /•
mots hardi*, bracca( , crupeUarius l. Cafiarh, lèlon Quinti- c^ e Mor'
lien, étoit un mot Gaulois. Pline, en vingt endroits de fon J^J
hifioire, diftingue des termes de la langue Gauloilê; 5c g/fif///.
Suétone' cite le mot bec, dans le même fens que nous le \yj^c5'g
prenons encore, comme étant alors en ufâge à Touloufe. 6 ' '
Quand la Gaule lôrtit des ténèbres du pganifme, le Latin,
déjà employé pour les Sciences & les Lettres , le fut encore
pour les matières de Religion ; mais il ne s'établit pas dans
l ulâge ordinaire i dont la langue Gauloilê refta en poflèflion.
S.1 Irénce, évêque de Lyon,, qui fut martyrile lôus l'empire de
Sévère, écrivoit à un de les amis, en lui envoyant les livres
H h iij
14$ HifctbiWÈ bfc l'Académie Rot.vlsi
Contrô lés héréfki, -<ttj>iih que je vis parmi les Gaulois , j'ai
'/te' otàigï apprendre leur langue. .
Une devinerefîè GauioUè parle en fi langue à l'empereur
AUx- ' Alexandre Sévère. Ulpien, dans le Digefte, décide qu'un hdet-
commis écrit non feulement en langue Latine ou Grecque,
mais aufîi en langue Punique & Gauloiiê, efî. valable. Am-
^D^'urf^cinr mien Marceiliri», Aufoneb, Claudien* fuppofent la langue
* Eriér'.Aem^- Gauloifê encore fubfdhnte.
Ldms GaJlicis. S^pîce Sévère, auteur du v.« ffècle, dans fês dialogues
fiir la vie de S.* Martin, introduit un Gaulois qui Ce détend
pendant quelque temps déparier Latin. Pofthumieii, qui efî
l'autre interlocuteur, le prefîè & lui dit: «Si vous craignes
de parler Latin, parlez Gaulois.»» C'eft que la langue Latine
ètoft la langue polie, celle des écrivains; aufîi mépriloient-ils
la Celtique, qu'ils appeloient ruftique, barbare, laïque, parce
que c'étoit la langue vulgaire.
A l'arrivée des Francs, les Gaulois étoient tellement ac-
coutumés à la domination Romaine, que prelque tous les
Gaulois avoient pris le nom de Romains. CTeft fous ce nom
que nos premiers hiltortens & nos plus anciens monuniens
les délignent. Salvien, Sidoine Apollinaire, les loix Salique
& Ripuaire , Grégoire de Tours , les deux Codes , les or-
, donnantes des rois Clotaire & Childebert en fournirent des
preuves. Delà le nom de Romane donné quelquefois à la
. langue Gauloilê.
Les Francs apportèrent dans la Gaule la langue
nique ou Tude/que; mais loin d'abolir la langue du pays,
mv&*. L 1. ils l'empruntèrent eux-mêmes, comme les Pélalges avoient
SVn CJùLt Pris autre^is ,a kngue dcs Hellènes , 8c les Troyens celte
l.xfi. des Aborigènes. C'elt 1 ordinaire qire les colonies qui ne
corifêrveitt plus de Ihifôn avet leur patrie primitive, prennent
1a langue des peuples avec lefquelles elles fè confondent. Là
m. Nom*, même cho/è arriva aux Normands, félon nos hiflorrens. Les
4 ///,/>. //*. j.'nnç0js ^ ^ j^j. înrjv^e> étorent en trop petit nombre, com-
parés à la multitude des naturels du pays, pour faire dominer
leur langue. Ce n'eft pas qui! n'y ait tu quelque famillç,
1
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bbs Inscriptions et Belles-LettreW £47
entre autres celle des Rois, qui ait conlêrvé luidge de la
fongue Tudelque ; mais la nation Gauloilê , devenue Fran-
çoile , maintint conftamment (â langue primitive & originaire.
Agathiqs, parlant des Romains de l'Italie, dij qu'il, n'y avoit
de différence entre les François & eux que dans les habits &
la langue. Les François avoient donc leur langue vulgaire*
tomme les Latins avoient la Latine.
Sous la féconde race de nos Rois , on voit fùbfïfter entre
la langue du pays & la Latine la même différence qui s'étoit
établie dès le temps de Cé/àr. Eginard dit que Charlemagne
ne le contenta pas de fa langue maternelle, qu'il apprit auili
les langues étrangères, & particulièrement la Latine. Le con-
cile de Tours, aflèmblé l'an 813, ordonne, qu'afin que les.
peuples de la France & de la Germanie compriflènt les
homélies qu'on leur faifoit en latin, on les traduiroit en
lingue ruftique Romane & en Tudefque. Thégan & l'au-
teur des annales de Metz , louent Louis le Débonnaire de
ce qu'il parloit la langue Latine auiîi-bien que là langue na-
turelle. Je ne parlerai point ici du lêrment fameux de Louis
le Germanique , dit M. de la Ravalière ; fi les Savans , à
force de réductions étymologiques , y trouvent dans plufieurs
mots quelque conformité avec le latin , cette obfervation ne
fait rien contre mon fentiment, pui/que je conviens que
même avant Célâr il pouvoit le rencontrer plufieurs termes
femblables dans les langues Celtique & Latine.
Ces noms, langue Celtique , G auloife , Romane , Françoïfe,
ttoient devenus lynonymes ; & fous la troilième race on
voit encore une langue vulgaire, autre que la Latine. Aimoin
évéque de Verdun , harangua en Gaulois le Concile alîèmblé
à Mouzon en l'année 99 5 • Le roi Robert aima beaucoup
les Savans ; il cultiva les Belles - lettres latines ; elles ne lui
firent pas méprilèr la langue vulgaire de ion Royaume ;
lorlqu'on lui envoyoit des Ambafîâdeurs, on choifilîoit pour
lui plaire ceux qui parloient le mieux fiançois , dit la chro-
nique de S.» Mihel. . : :t«;*i> :»ÏIr .
En fuivant la chaîne des auteurs de fiècle en fiècié , nous
248 Histoire de l'Académie Éotalê
voilà arrivés au temps auquel tous les Savans conviennent
que les François commencèrent d'écrire plus communément
en leur langue vulgaire. Les Ecciéfiaftiques feuis en pof-
. ; feflion d'écrire , n'avoient écrit julqu alors qu'en latin. Quel-
ques-uns d'eux touchés des mêmes vues que le concile de
Tours, fe mirent à faire en langue vulgaire des livres de
piété ; le premier que l'on connoHîè eft une vie de S.te Foi
^ Emcket.Li, £Agen ; elle eft du temps du roi Robert, en langage
Gafcon & en vers.
• Après avoir parlé de plufieurs autres livres écrits en Fran-
çois, M. de la Ravalière cite, comme le premier Laïc qui ait
fait un ouvrage en langue vulgaire, un Chevalier nommé
feigneur du château des Tours : il fit un poème
Wtot.nov.ub- en langage Limofin vers l'an i 140. Dans le fiècle fuivant,
U>t.it,p.2p6. on vjt écJorre grand nombre de romans ou livres écrits en
François, tels que le livre des Bretons, le Rou de Normandie,
Je Chevalier au Lyon, & quantité d'autres. Ce fut alors que
le nom de langue Gauloilê & Romane , en ulige depuis tant
de fiècles, lê changea en celui de langue Françoile; on la
trouve ainfi nommée dans plufieurs endroits de ces livres.
La réunion de la Normandie à la Couronne, fous Philippe
Augufte, fit paflèr à Paris le goût de compofër en François,
déjà établi à la Cour des ducs de Normandie. Alexandre, né
à Bernai, fit à Paris fon poëme d'Alexandre le Grand, &
montra que la langue Françoiie étoit capable de rendre de
M/moiret de pelles images. E'linand de Beauvais parut avec diftin&ion
was.rcgt ^ k £QUr je Philip^ Augufte; on a imprimé fes (tances
Françoifes fur la mort.
Après avoir ainfi montré l'exiftenec continue de notre
langue , depuis Céfar julqu'au règne de Philippe Augufte,
fous les noms différens de Celtique , de Gauloilê , de Ro-
mane, de Françoiie, M. Lévelque de la Ravalière conclud
que les Celtes n'eurent qu'une langue pour tous les actes de
leu» yic ; ils avoient l'écriture, mais ils la regardoient comme
jnutile dans les Sciences ; la mémoire leur iuflîfoit. Les Ro-
mains leur apportèrent une féconde langue ; le charme de
L
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 240,
la nouveauté , l'élégance de cette langue , les emplois & les
honneurs diftribués à ceux qui la furent, les bons livres
latins que Rome présenta aux Gaulois, engagèrent ceux-ci
à s'inftruire de la langue Latine : ils s'en iêrvirent pour écrire
dans les fujets de Icience ; mais leur langue originaire continua
d'être en ulâge dans le commerce & la lociété de la vie.
Les Celtes ou Gaulois eurent donc alors deux langues.
La reflêmblance qui k trouve entre plufieurs mots de l'une
& de l'autre , eft aufîi ancienne que le (ont ces langues
mômes. Elles ont reçu leurs traits de conformité des premiers
habitons qui peuplèrent, les uns la Gaule, les autres l'Italie.
C'eft donc dans la langue Celtique que les Grammairiens
& les Etymologifles auraient dû chercher l'origine de la
langue Françoife , tant par rapport à la fontaxe que par rap-
port au vocabulaire dont elle eft compolee.
M. de la Ravalière convient en fïniflànt , que les îîèclês
y ont caule* des mutations , inévitables dans les langues vi-
vantes, & que la langue Latine avoit éprouvées elle-même,
avant que de devenir une langue immortelle.
250 Histoire de l'Académie Royale
OBSERVATION
Sur la conformité du Grec vulgaire avec notre
Langue.
MBonamy ayant lû là Diflêrtation fur les eaufës de la
. cédât ion de la langue Tudelque en Fiance, il avança
non feulement que la langue Françoilê s'étoit introduite à
Conftantinople 5c dans les provinces de la Grèce Européenne,
où les princes François dominèrent long-temps ; mais il pré-
tendit de plus que l'on retrouvoit encore dans le grec vul-
gaire d'aujourd'hui plufieurs expreflîons qui ne pouvoient
venir que de la langue Françoilè : on fit à ce fujet plufieurs
objections à M. Bonamy qui l'obligèrent de s'étendre davan-
tage pur lôûtenir Ion fentiment en citant ces expreflîons.
Il eft certain que la langue Françoilê a été en ulâge à
Conftantinople & dans les provinces de la Grèce. In Gracia
Trafat. Clef. t^a jm Orientali imperio , dit M. du Cange , dum Fumcorwn
fuit f lingua pariter Francka obtinuit , non Confantinopoh
duntaxat , fed & in cateris qm à prima if a urle pendeïant
provinàïs.
Quant à ce que M. Bonamy a dit du grec moderne , 5c
de la conformité de plufieurs expreflîons de ce grec avec nos
expreflîons françoues , il l'appuya de l'autorité de Portus &
de celle de M." du Cange & Simon, qui aflurément lâvoient
bien la langue Grecque, ancienne 6c moderne, & qui citent
des auteurs Grecs qui ont avancé qu'il le trouvoit effective-
ment dans le grec moderne des expreflîons Françoifes. Les
empereurs François qui ne parloient que la langue Françoifè ,
aufli-bien que les feigneurs de leur Cour, ayant régné pen-
dant plus de loixante ans à Conftantinople , & d'autres princes
François ayant eu en partage les provinces de la Grèce où
ils ont dominé l'efpace de deux fiècles, il n'eft pas plus
étonnant de voir les Grecs , leurs lûjets , emprunter des
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 251
mots & des exprelîions de lu langue Françoife , que de voir
le grec moderne rempli de mots Turcs , depuis que la puiÊ
fjnce Ottomane a établi le fiége de fbh Empire à Conftan-
tinople. Ceux qui voudront avoir quelque détail à ce fujet,
n'ont qu'à confulter les auteurs qu'on vient de citer, 6c en
particulier la préface de M. du Cange, qui eft à la tête de
ion glolîàire de la baflê Gréeité.
Ceft d'après M. Simon en particulier que M. Bonamy a
' rapprté quatre exemples de la conformité du génie & de
la tournure du grec moderne avec nos exprefîions Francoilês.
Comme ceft fur ces exemples qu'on a fait des objections, &
qu'on a même nié que quelques mots euflènt la fignification
qu'on leur donnoit , M. Bonamy a repris ces exemples L'un
après l'autre, & a remarqué d'abord qu'il fêroit aifë, félon
ce Critique, de montrer par plufieurs autres exprefîtons du
grec vulgaire, que cette langue a été premièrement formée
ïur le François Se fur l'Italien , pendant que ces deux nations
ont occupé une partie de la Grèce: ce qu'il y a de fîirpre-
nant, eft que la ville d'Athènes, fi renommée autrefois par la
pureté du langage , eft celle où l'on parie maintenant un grec
fi barbare & fi corrompu, que les autres Grecs ont peine à
l'entendre; & cela eft venu, félon deux auteurs Grecs, Siméon
Cabafilas & Théodofè Zygomalas, cités par M. du Cange, Gkf b$m*
de ce qu'après la prifê de Conftantinople les François s'étant r- *
rendus maîtres d'Athènes, en 1 20 5 , il y étoit venu des habi-
tans ramafïés de tous côtés s'y établir. Per trecentos annos. ,
ex collcâitiâ hominum face . . . eà undiquè confiuentium fui Frart-
corum dominant urbe identidem frequentata.
Le premier exemple que rapporte M. Simon eft i.° que
notre article le, h, les, gouverné par un verbe, eft exprimé
dans le grec vulgaire par 70, tous, «ror , nir , tx, non feule-
ment lorfque ces pronoms regardent les perfônnes , <a&nr>t
toi, le premier d'entre eux, mais encore les choies, tyù tv*
'ihîfyjL, je les montrai, 2.°Que les Grecs modernes joignent
ces pronoms aux verbes , à la manière des affixes hébreux ,
eL$a.u{crro , je l'efface.
Il i)
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2$2 Histoire de l'Acad£mie Royale
Sur ce qu'on a objecté à M. Bonamy que les anciens
Grecs avoient aufli employé, dans le premier cas & de la
même façon, le pronom dont il s'agit, il avoue qu'il n'y a
en effet qu'à ouvrir le premier livre de l'Iliade d'Homère,
pour en trouver des exemples, lorfqu'il s'agit des j^er/onnes.
Mais il laine à décider, à ceux qui font plus verfés que lui
dans la lecture des auteurs Grecs, fi la manière de mettre
ces pronoms en affixes après les verbes, comme a^7ra-7«.,
amo Ma, ttycLTurcvs , amo Mas, étoit ufité chez les anciens. 1
Au moins Portus reconnoît-il dans fa Grammaire & dans ion
Dictionnaire, que c'efl une élégance dans le grec moderne,
& il regarde cette expreflion comme particulière au grec
vulgaire.
Le fécond exemple efl notre participe abfôlu écrivant ,
parlant, recevant , que les Grecs modernes expriment par leur
participe abfôlu & indéclinable ^aifpovTXi , ActAVmj, iV^oy-
itw , qui efl comme le nôtre de tout genre. On ne trouvera
aflùrément pas dans l'ancienne langue grecque une pareille
manière de s'exprimer, & elle ne peut venir que de la langue
Françoifè.
Le troifième exemple, & qui a été le plus contredit,
regarde notre que, clans les conjonctions quoique, bien que,
que le grec moderne exprime par x*7y* Le mot &à le
prononce comme le che des Italiens; auffi M. Simon prétend-il
que celte expreflion x£/Nflî n'efl. autre chofë que le benche
des Italiens, & le bien que des François. Ainfi le mot ^
répond ù notre que. On trouve même aflèz fou vent pour
l'ancien om, qubd , qui efl manifeflement , dit M. Simon, le
che Italien ou le que François. C'efl pour cela que lorfqu'ils
veulent rendre ces mots François, // faut que je le fajfe, ils
difênt ttfi'Tcu y&x ngLfjuam. Ce que néanmoins efl exprimé le
plus fou vent par toi, qui efl un abrégé d'îr*, mais les Grecs
l'expriment d'une manière qui efl toute Françoifè ou Ita-
lienne, comme quand ils difênt 'Qflmi rct rjiifiarw, il faut que
je le fafe. Il paroît même que dans le grec moderne on
joint quelquefois les deux mots gcii & p», comme daiis cette
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 253
expreffion, que Portus rapporte dans fa Grammaire, thrutç P*f 7fr
Quoi qu'il en foit du (êntiment de M. Simon fur l'emploi
du mot xs", 8 faudroit confulter les livres écrits en langue
grecque vulgaire , pour en tirer des exemples ; mais en atten-
dant, le préjugé doit être en là faveur. Car on. ne doit point
le (bupçonner d'avoir avancé fins autorité que notre relatif
françois que, après un verbe, étoit lôuvent exprimé par y&u
Pour ce qui eft de toi , abrégé d'î'wt , M. Bonamy renvoie
à la grammaire de Portus, Grec d'origine, & qui polTédoit
bien l'ancienne langue grecque. 11 dit que m eft abrégé d'/'ict, Jjp iSs.
& que la conjonction ta demande toujours après elle le fub-
jonclif, comme îrct, dont elle eft dérivée. On en trouvera
par- tout des exemples, dans les dictionnaires de Portus &
du P. Thomas de Paris ; M. Bonamy s'eft contenté d'en
rapporter un, tiré d'une lettre en langue vulgaire, écrite par
Jean Monomaque à Catherine , Impératrice de Conftanti-
nople, où il la prie de faire en forte que l'Empereur expédie
promptement une afTaire: Siof&i ouZ JVAncSj... mit jôctai-
Aiia* cV... va tmpyvTuryç tov cu/Strrnv rot @a.oi\t<t, &c. Cette
lettre eft dans le recueil des chartres que M. du Cange a mis pap S0é
à la fin de l'hiftoire de Villehardouin.
Enfin le quatrième exemple que M. Simon rapporte, pour
prouver la conformité de notre François avec le grec vulgaire,
eft la manière dont celte dernière langue exprime les pronoms
relatifs: o'Wo$, par exemple, dit- il, ne peut être autre choie
que le il quale des Italiens, ou lequel des François; & c'eft
ainfi qu'ils dilênt, vai Pû-yta, toi oWet, le parole le quali, les
paroles lefquelles. Ifs ne connoiftènt point, (elon Portus, l'an-
cien relatif Ut », 0, à la place duquel ils le fervent toujours
d ottb7o5 , 09roî«t, bmof. ainfi pour dire,/*»' vu Pierre h qui
j'ai parlé, ils ne difent point u$ïl tvv ÏIÎtçoï ov e/xiA>icra, mais
TV Ô7TW« ifM\YffOU
M. Bonamy, au refte, laiflè à ceux qui font habiles dans
la langue grecque , à décider fi ' M. Simon a bien choifi les
exemples, pour prouver non feulement la conformité du
Il Uj
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254 Histoire de l'Académie Royale
vulgaire avec notie François ; mais encore là ditîèmblance
avec ie génie de l'ancienne langue grecque.
.NOTICE
D'un manufcrit François conferyé dans la bibliothèque
de Sorbonne.
Dans le nombre des manuicrits donnes à la mailon de
Sorbonne par le cardinal de Richelieu , on trouve ceux
de plufieurs ouvrages anciennement compofés ou traduits en
langue Françoilê. Un des plus anciens & des plus fmguliers,
indépendamment de la date , eft celui dont nous allons donner
Lù le «.«'août la notice abrégée d'après un Mémoire de M. Lévefque de h
'7*9- Ravalière. Ceft un in-folio écrit fur vélin, couvert de ma-
roquin rouge, aux armes du Cardinal, ayant pour date l'an
M. ce. qui fe lit à la fin de la dernière page. Ce qu'il
contient n'efl pas un feul 5c même ouvrage , mais un recueil
de pièces, fix defqueiles font en vers & les autres en proie:
elles font originairement latines pour la plufpart , mais traduites
depuis en françois , compofées en différens temps par diflé-
rens auteurs, dont quelques-uns font connus & les autres
ignorés. Telle eft l'idée qu'on prend de cet afïemblage au
premier coup d'oui. Entrons dans le détail.
Ce recueil eft du nombre de ceux où les continuateurs
de Bollandus trouveraient abondamment de quoi puiJer, &
peut-être encore plus de quoi exercer la fëvérité de leur cri-
tique. Ce font des vies de Saints, compofees dans des fié-
des où la légende étoit priie pour l'hifloire. Jugeons par ce
fêul titre de l'efprit dans lequel on doit les lire, 8c du choix
que la laine érudition peut y faire. Mais tels que font ces
monumens hifloriques, altérés par des fables 8c défigurés par
les traits d'une ignorance fuperflitieufè , ils ont néanmoins
un mérite réel pour quiconque les envifigeant fous leur
véritable point de vue, s'attache à la peinture fidèle que les
hagiographes tracent ordinairement , &ns le vouloir , des
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 255
mœurs de leur pays, & des ufjges de leur propre fiècle, 6c
parce moyen fait y recueillir une infinité de faits anecdotes,
niais étrangers à l'objet de ces écrivains, 6c cbniervés par eux
à leur infu , dans la foule de ceux dont ils iôngeoient uni-
quement à tranfmettre le fbuvenir. Avec ce difcernement
éclairé, qui néglige les détails frivoles 6c rejette les menfonges,
un critique impartial a fouvent fait dans ces volumineufès
compilations, des découvertes auflï iméreflantes dans leur
genre, que Virgile en faifôit dans les chroniques des anna-
liftes Romains. Combien de traits appartenais ou relatifs à
l'hiftoire, mais dont elle ne s étoit pas chargée , nous ont
été tranfinis par les Légendaires 6c les Romanciers , deux
clones d'auteurs comparables à bien des égards en bien 6c
en mal ! Mais en vain fèroient-ils dépofés dans ces ténébreufês
archives, fi l'intrépide curiofité de quelques Savans ne les
amehoit à l'oubli , 5c ne les rendoit pour ainfi dire au jour ,
en les dégageant de cet alliage qui les ofTufque Ôc les déguilê
même quelquefois. En joui fiant du fruit de leurs veilles, du
moins lâchons -leur gré de leur courage & de la patience avec
laquelle ils ont prodigué leurs jours à des recherches obfcures ,
mais utiles, & pour le/quelles à peine daigne-t-on fouvent
entendre leur apologie, loin de leur accorder les éloges qu'ils
méritent. Mais le îens eft rare , 6c lefprit commun ; 6c le
moyen qu'un bel efprit fuperficiel lê refufè un mot qu'il croit
plaifant? C'efl ainfi néanmoins qu'on parvient inlènfiblement
à tlécréditer des études tèrieufes , 6c à jeter un ridicule ap-
parent fur les ouvrages recommandables 6c précieux à la
république des Lettres. Eft-il donc fi difficile d'être équitable,
& prendrons-nous toujours le goût particulier pour la règle
commune? N'eft-il point de milieu entre l'enthoufuifme ou
le mépris , 6c faut-il dédaigner tout ce qu'on n'admire pas?
Dans les genres brillans , il eft jufte d'apprécier les ouvrages
par ce qu'ils valent, beaucoup plus que par ce qu'ils ont
coûté ; c'efl la mefîire îles talens. Mais en tout autre cas ,
jugeons moins du mérite des entreprifês par le fuccès que
par le but ; calculons les efforts ; 6c nous croirons devoir
■
256 Histoire de l'Académie Royale
louvent noire fuflrage à des travaux dont l'objet peut , s'il eft
bon , avoir droit à notre eftime, quand il ne ïèroit pas de
nature à nous iritéreflèr.
Après cette digreflîon , fi néanmoins c'en efl une dans
l'Hiftoire de l'Académie des Belles - Lettres , où la Raifon
peut & doit protefter iâns ceflèen faveur de l'érudition, reve-
nons à la notice du manufcrit de Sorbonne , qui nous a
fervi d'occafion , ou , fi l'on vait, d'un prétexte que cependant
nous ne cherchions pas.
Ce manufcrit eft donc un recueil de cinquante -neuf vies
de Saints & Saintes qui , dans les difTérens fiècies de l'Eglife,
ont fignaié, les uns leur doctrine par l'apoftolat, les autres
leur foi par le martyre , d'autres enfin leur vertu , (bit dans
le monde, lôit dans ia retraite par la pratique de tous les
préceptes & les conleils du Chriftianifme. A la tête des
Apôtres /ont S.e Pierre & S.' Paul ; les autres , à l'exception
de S.1 Matthieu, paroi flèntfùccefTivement, avec plufieurs des
prédicateurs de l'Evangile, comme S.1 Ignace, S.1 Denys,
S.1 Grégoire, S.* Martin de Tours, S.1 Martial de Limoges,
S.1 Hilaire de Poitiers; des Vierges, comme S.,e Agnès &
S.tc Cécile ; des Solitaires, comme S.1 Paul henni te & S.1
Antoine, des Papes, des Abbés, des Prélats. Toutes ces
différentes vies le trouvent entre-mêlées fins méthode, & fans
égard (oit à la fuite des dates, (bit au rang de divers ordres
de Saints : Apôtres , Evangéliftes , Martyrs , Confefleurs ,
Vierges , Femmes , Moines , tous s'entrefuivent indiftincle-
ment ; S.1 Jacques eft auprès de S.1 Laurent , S.1* Bathiide
Reine pafïè avant S.* Arnould. Plus bas on revient à S.4
André , puis à S.1 Denys ; S.1 George eft avec S.1 Barthe-
lemi , S.1 Etienne avec S.te Cécile ; enfin cette lifte nom-
breuse & confufe eft fermée par les noms de S." Catherine
& de S.te Marie Egyptienne.
Mais ce de(ôrdre n'eft pas la fèule fingularité de la com-
pilation dont il s'agit. S'attendroit-on à trouver au milieu de
tous ces ades de Saints, trois pièces de vers, qui , quoique
morales, n'ont avec le refte qu'un rapport indirect.
U
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dès Inscriptions et Belles-Lettres. 257
La première eft une lùite de quarante -huit fiances fur ij
mort , placées dans le volume , entre la vie de S.1 Maniai
Apôtre , & celle de S.1 George Martyr. Elle a pour titre ,
Chef, h livre de le mort,
La féconde efl le roman des amours & de fa convejiîon
(f un Chevalier : elle eft intitulée ♦ Chef de T aventure au
Chevalier.
La troifième , dans le même goût que la précédente f efl
encore une hiftoire pieufement galante, ayant pour titre:
Chef h miracle du Clers de Rœn.
Ces deux dernières rejetées à la fin du manufcrit, y pré-
cèdent les vies des deux Saintes par lefquelles nous avons dit
que le recueil fe terminoit.
Obfervons encore que dans le nombre des vies de Saints
& de Saintes, il s'en trouve trois écrites en vers, favoir, les
deux dernières que nous venons de nommer, & celle de
S.« Thafie. Le refle efl en proie.
Au bas de la dernière page, on lit en caractères du même
temps 6c de la même main que le corps entier du livre, ces
mots qui en donnent l'époque, expRcit ife liber ami. m. ce.
M. Lévefque ne doute pas que la plulpart de ces vies ne
foient des traduclions d'acles des mêmes Saints , précédem-
ment écrits en latin. Le plus moderne d'entre eux efl , lêlon
lui, S,1 Gilles Abbé qui vivoit dans le ix.e fiècle. Ni tous
les originaux enlêmble, ni toutes les traduclions à la fois ne
font fèparément des ouvrages d'un fêul & même auteur : on
y reconnoît ailement différentes mains par la différence du
ftyle & du langage. Vainement chercheroit-on à donner une
lifte de tant d'auteurs anonymes , & à leur afTigner à chacun
ce qui leur appartient; ce fêroit une entrepriïè impoflible,
& dont le luccès même, au cas qu'on pût i'elpérer, com-
peniêroit mal la peine & l'ennui. Mais ce que la critique
ne doit ni délirer ni prétendre à l'égard de tous ces écri-
vains , elle peut l'effàyer utilement fur quelques-uns que
M. Lévefque croit reconnoître dans la foule des autres. Il en
difbngue quatre, Alfrius, Lambert de Liège, Hélinan moine
Hijl. Tome XXlU. Kk
258 Histoire de l'Académie Royale
de Froidmont, & Thibaut de Vernon chanoine de Rouen*
i.° Alfrius, le premier de ces quatre écrivains, eft cité
dans l'hiftoire de la maifon de Guines , d'après la chronique
de Lambert d'Ardres, comme ayant traduit , dans le xn.«
fiècle , une vie de S.1 Antoine, que M. Lévelque penfë être
celle du recueil dont il s'agit.
2.0 Lambert de Liège eft , félon toute apparence , lé
traducteur de la vie de la reine S.«« Batiide époufe de
Clovis II fils de Dagobert, inférée dans le même recueiL
M. Lévelque adopte en ce point le fentiment de M. l'abbé*
m*t*'xviu', Lfbeuf qui , dans fon Mémoire fur les plus anciennes traduc-
f. 727. ' tions Françoifes , attribue à Lambert de Liège cette traduc-
tion de la même vie, dont il cite un autre exemplaire fêparé,
faifmt aum partie des manuferits de Sorbonne. Remarquons
en panant que l'auteur de cette vie de S.te Batiide, origi-
nairement écrite en latin , fê dit prefque contemporain des
faits qu'il rapporte; car après avoir cité quelques traits de
l'hiftoire de S.«e Ciotilde époufe de Clovis I, & de S." Rade-
gonde femme de Clotaire,il ajoute qu'il parlera plus au long
de S.,e Baltet , parce quele fut plus à notre tems , & que nous
veifmes & oifntes plus de fe vie que des vies des aultres : ce
font (es termes , tels que les a rendus le traducteur. Cepen-
dant, quoique cet hiltorien ne fût pas éloigné du temps
qu'il décrit, nous ne lui devons pas, dit M. Lévefque, une
confiance à beaucoup près fans réfêrve, du moins pour ce
qui concerne le règne de Dagobert , dont il a fuppofe , (àns
preuve 5c contre l'autorité de tous les monumens, un peie-
rinage à Jérufàlem.
3.0 Hélinan, moine de Froidmont, eft fâns contredit
l'auteur des quarante-huit fiances citées fous le nom de // livre
f. jyf. ' un de fes ouvrages. « Du temps des rois Louis V U &
» Philippe Augufte , dit cet écrivain , Hélinan , natif du pays
» de Beauvais , fut un poète inftruit en poëfie latine & fran -
» çoife. Vincent de Beauvais , fon compatriote & contempo-
» rain , a dit qu'il avoit été également pieux & éloquent , cju il
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 250,
tvo'rt compofê dans la langue vulgaire avec autant d'utilité «
que d élégance , les vers fur la mort, qu'on iifoit publique- «
ment ». 1! a marqué Ion décès à l'an 1200.
Loyfel fit imprimer en 1 5 04 ces fiances d'Hélinan lur
ia mort , avec une lettre au préfident Fauchet.
4.0 Thibaut de Vernon chanoine de Rouen, quiécrivoit
vers le milieu du xn.e fiècle, eft le quatrième que nomme
ici M. Lcvelque. Fondé lur ce qu'un auteur contemporain
de ce Thibaut a dit de lui , qu'il avoit traduit en langue vul- Ait. BmtSa.
gain, avec élégance , les vies latines de plufieurs Saints, il lui ^t^",,p'/m
attribue la traduction d'une partie de celles du recueil. Si ce Hifl. LMr.A
panégyrifte du ftyle de Thibault de Vernon avoit nommé ^j'""'
quelques-uns des Saints dont il avoit traduit la vie, nous
pourrions fubftituer l'ailèrtion à la conjecture , en comparant
les titres donnés par cet écrivain avec ceux des vies du recueil.
Mais il s'exprime d'une façon vague; ce qui nous laiflê dans
l'incertitude , & nous empêche de rien aflûrer en général fur
toutes enlêmble, & plus encoie d'en déligner aucune en
particulier. Seulement il eft vrai - lêmblable que Thibaut de
Vernon ayant fait dans le xn.e fiècle un ouvrage en langue
vulgaire , pareil à celui que nous offre ce recueil , dont
l'époque eft la même, le plus grand nombre de ces vies de
Saints eft de celles qu'il traduidt.
Une féconde railbn fortifie l'induction que M. Lévelque
tire de la refiëmblance des deux ouvrages en faveur de
leur identité ; c'eft la rencontre qu'il a faite dans le même
manuferit , de la pièce intitulée , Li miracle du Clcrs de
Roen, qui s'y trouve confondue, lâns doute parce qu'elle eft
de la même main. Ce Clerc ne lêroit-il pas Thibaut de
Vernon lui-même! M. Lévefque le lôupçonne; il penfe que
le Chanoine auroit fort bien pu faire allufion à la propre
hiftoire dans ce petit roman, & s'y peindre lôus le nom
emprunté d'un Clerc Ce Clerc, Clivant le conte, s'étoit voué
pour toujours à la Vierge; mais épris d'un amour (ûbit pour
une jeune Demoilêlle, il oublie les vœux & longe à i'époufèr.
Là-deflùs lôudaine apparition de la Vierge, qui lui reproche
Kk ij
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26o Histoire de l'Académie Royale
lôn infidélité. Le Clerc, pénétré d'un humble repentir, s'en-
gage par un nouveau ferment au lêrvice de la mère de Dieu.
Le conte de l'aventure au Chevalier eft du même genre,
& pourrait bien avoir le même auteur que le précédent. Un
Chevalier, amant paffionné d'une Dame inflexible , eft payé
par des rigueurs; rebuté d'une maîtreue ingrate, il porte (es
ïoupiis & fes vœux aux pieds de la Vierge, qui daigne les
accepter, reçoit lôn hommage, & le guérit de là palTioa
malheureufe. Cette pièce eft en vers de huit lyllabes : M.
Lévelque en cite cinq pour donner une idée des autres»
fur -tout par rapport à la vérification de ce temps -là.
Pour ce vous viïel dire & conter
Un bien, que j'ois raconter,
D 'un Chevalier qui étoit pris
, D'amors, & fi fort entrepris
•Déimé. Qu'il n'en povoit être livres ».
A la fuite de ces vers il en tranlcrit huit autres, tirés dm
même recueil. Ceft de la vie de S.te Thafie , écrite en vers
de douze fyllabes , divifc's par ftrophes de quatre , dont les
rimes iônt mafculines, & toujours les mêmes dans chaque
ftrophe.
Qui dot done droit fens, certes moult peut hait
Les oevres qui font l'ame du corps partir,
Oefl dure départie, qui l'ame fait morir
Et tormens en enfer, fans nule fin norir.
> Amfi. Qui des peines d'enfer fcet ances b fermomr,
Il puct les dévoies à voie ramener:
Si corn vous puis dire ,fel voler efeouter.
Dame entendez-moi, je veul à vos parler.
Pour peu qu'on ait les premières notions des règles que
notre poëfie Françoife fe prefcrh aujourd'hui pour la rime, la
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 261
mefure, les éliiîons, les rencontres des voyelles & la chute
des hcmiitiches, on apercevra d'un coup d'ceil toutes les
différences de cette ancienne verfifïcation , aufli libre, aufli
irrégulière, mais en même temps aufli dépourvue d'harmonie
que la moderne eft harmonieufe & réglée.
M. Lévefque termine fà notice par une réflexion générale,
applicable à toutes les parties de ce recueil. La plufpart de ces
traduclions, faites fous le règne de Philippe Augufte, paroif-
fent écrites dans un langage moins barbare, & s'il lofe dire,
plus françois que l'hifloire de la prifê de Conflanu'nople ,
compofée vers l'an 1207, par Geoffroi de Villehardouin.
D'où peut venir cette différence ï pourquoi la langue de
Villehardouin étoit-eile plus groffière que celle d'auteurs les
contemporains, ou même un peu plus anciens que lui? C'eft,
répond M. Lévefque, que Villehardouin faifôit depuis long-
temps Ton fejour dans un pays étranger, loin de la France
& de la Capitale, où l'on commençoit à faire des efforts
pour écrire plus correclement. Cet hiftorien avoit Daflé" fept
ans à la Cour des empereurs de Conflantinople ; & ce fut à
Venife qu'il compofâ Ion ouvrage.
i6i Histoire de l'Académie Rotali
. ,
DESCRIPTION
HISTORIQUE et TOPOGRAPHIQUE
DE L'HOTEL DE SOISSONS.
•
Les gens de Lettres font curieux de connoître les an-
ciennes villes de l'Afie, de la Grèce, de l'Italie: ils
font des recherches fur leur fituation , leur étendue , leurs
places publiques, leurs temples & les édifices qui les ont
rendues célèbres dans l'antiquité. M. Bonamy lui-même,
auteur du Mémoire dont nous allons donner l'extrait, a
donné un plan particulier de la ville d'Alexandrie, de fes rues,
de fes ports & île (es principaux quartiers , pour faciliter 1 in-
telligence des attaques par mer & par terre, que Céfâr eut
à foûtenir pendant qu'il y étoit affiégé par les Egyptiens.
Pourquoi , dit-il , n'aurions-nous pas la même curiolité pour
la ville de Paris, qui nous intérefîè bien plus que toutes les
autres villes de l'Univers! Elle fubfifte à la vérité; mais elle
a éprouvé des changemens fi confidéïables , non feulement
par rapport aux agrandi (Ternens fucceflifs de fës différentes
enceintes , mais encore dans l'intérieur de fês quartiers , que
l'on a fou vent bien de la peine à retrouver l'ancien Paris
dans le nouveau. Ce (croît donc un ouvrage intéreffant &
utile de marquer fur un plan moderne de Paris, tous les
changemens qui s'y font faits. On en pourrait compofêr trois
qui repréfénteroient Paris tel qu'il étoit fous le règne de
S.1 Louis & de Philippe le Bel, fous Charles VI & Charles
VII & fous Louis XIII. Les plans du Commiflâire de la
Mare ne peuvent faire illufion qu'aux perfonnes qui n'ont
point fait une étude particulière de la topographie de Paris.
Ils font en général remplis de fautes, & tous peu exacls
dans ta détails. Celui qui a été gravé fous Charles IX eft
le feu! qui puiflè nous farre reconnoître l'ancien état de
notre Capitale. Nous y voyons Paris tel qu'il étoit fous
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 26*3
François L«f mais ceue ville n'avoit pas beaucoup changé
depuis Charles V; & en remontant aux fiècles précédais, il
ne ferait pas difficile de découvrir les lieux dont il eft fait
mention dans un grand nombre de titres qui nous refleut
du règne de S.1 Louis.
La deftruélion totale de l'hôtel de Soiflbns va bien-tôt
nous dépayfa dans notre propre ville par les rues nouvelles
& les bâtimens qui en couvriront le terrein. Dans quelques
fiècles on cherchera l'emplacement de cène maifbn célèbre,
qui a fait autrefois un des embelliflèmens de Paris , qui a
fubfifté depuis le xn.e fiècle, & qui a été la demeure des
plus grands Princes , foit François , foit étrangers. M. Bonamy,
pour épargner à la poftérité des recherches fatigantes &
fbuvent infruélueufês , a voulu fixer dans ce Mémoire le plan
de cet Hôtel , & faire connoître en détail les viciflitudes par
leiqueiles il a palTé. 11 en donne deux plans ; l'un nous
retrace la figure du terrein que cet Hôtel occupoit fous
Charles V & Charles VI; l'autre eft celui de Gombouft,
devenu rare , & dont I exaclitude fait le mérite : il fut deffiné
en 1650; c eft l'état où cette mailon étoit depuis que Ca-
therine de Médicis en eut fait l'acquifhion.
Cet hôtel a été connu fous difTérens noms ; 1 .° fous celui
d'hôtel de Nèfle; 2." de Bahaigne, Behaigne ou Bohême;
3.0 fous le nom d'Orléans ; 4.0 fôus celui d'hôtel de la
Reine, depuis Catherine de Médicis; 5.0 enfin fous celui
d'hôtel de Soiflbns, depuis que Charles de Bourbon, comte
de Soiflbns, l'eut acquis en 1 604 pour la ibmme de cent
mille francs.
Pour avoir une connoiflànce exaéte de ce canton de Paris,
il faut remarquer 1* que l'enceinte de Philippe Augufle
pnToit fur le jardin de 1 hôtel de Soiflbns , tout au long de
h rue de Grenelle, & venoit aboutir à une porte de la ville,
qu'on appela dans les premiers temps Porte S.' Honoré , &
qui étoit précifément vis à-vis de l'endroit où efl maintenant
lé portail de l'églife des Pères de l'Oratoire: cttte porte étoit
accompagnée de deux tours que Philippe Augufle donna en
264. Histoire de l'Académie Royale
1217a Foulques de Compiegne fon Sergent, à condition
de les conferver en bon état.
2.0 Il faut faire attention que la rue d'Orléans qui aboutit
aujourd'hui à la rue des Deux-écus , traverfoit le jardin de
l'hôtel de Soiflbns , & s'étendoit jufqu'à la rue Coquillière.
3.0 Enfin que la rue des Vieilles-étuves qui fê termine
à prêtent à la rue des Deux-écus , paflôit au-delà & aboutif-
foit à ia rue d'Orléans ou pluftôt de Nèfle ; car jufqu'en
1388 cette rue n'eft connue que fous ce dernier nom dans
tous les titres.
Venons maintenant an détail de ce qui concerne l'hôtel
de Soiflbns. Son premier nom efl celui de Nèfle , il appar-
tenoit fous le règne de Louis VIII à Jean II (cigneur de
Nelle & châtelain de Bruges , l'un des plus puiflàns (êigneurs
du Royaume, dont l'oncle Raoul de Nèfle fut comte de
Soi fions , & le neveu Jean comte de Ponthieu. Ce fut ce
Jean II qui donna occafion au fameux Arrêt de l'an 1 224,
qui adjugea aux premiers Officiers de la maifon du Roi,
(avoir, le Chancelier, le Connétable, le Bouteiller & le
Chambrier, le droit de fiéger avec les pairs de France dans
les affaires concernant les Pairies. Comme Jean de Nèfle
n'eut point d'enfans de (à femme Euflache de Saint -Paul
fille de Hugues Camp-d'Avènes comte de Saint -Paul, il
céda, conjointement avec elle, fôn hôtel de Nèfle à S.* Louis
& à la reine Blanche par des Lettres de l'an 1232, qui
font dans le tréfor des chartres. Elles font intitulées ainfi :
Litterœ Johamàs dommi Nigellœ , & uxoris ejus de quïtatïone
domûs Parif. qiuz Jicitur Nigelk ; mais dans le corps de la
lettre ils ne rappellent que leur maifon de Paris. S.1 Louis ,
par des lettres datées de Melun au mois de novembre de
la même année , céda tout le droit qu'il pouvoit avoir fur
cette maifon à la reine Blanche là mère qui y mourut en
1252. Le Roi dit dans fês lettres de donation , que cet
Hôtel étoit fitué dans la cenfive de i'évêque de Paris. Le
P. Simplicien , d'après André du Chefhe , a confondu l'hôtel
de Nelle de la rue Coquillière, avec celui du meme nom fi
célèbre
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 265
célèbre dans notre hiftoire, & finie où efl maintenant l'hôtel
de Conti. Ce dernier a toujours retenu lôn ancien nom de
Nèfle, jufquà ce que Louis de Gonfàgue, duc de Nevers,
ie fit abattre pour conftruire un nouvel hôtel qu'il appela
Khotel de Nef ers , & qui fùbfifte en grande partie dans l'hôtel
de Conti.
Quant à l'hôtel de Nèfle de la rue Coquillière, il ne
conlêrva pas fôn nom fi long-temps. Tandis qu'il l'eut, on
nomma toujours la rue qui y conduifoit la rue de Nèfle ; elle
ne prit celui d'Orléans que lorfque les ducs d'Orléans furent
propriétaires de l'hôtel de Nelle. Il appartint à nos Rois
jufqu'cn -j-f!£ qae Philippe le Bel en fit don à fôn frère
Charles comte de Valois, d'Anjou & d'Alençon parles lettres
du 5 janvier. II paflà enfuite à Philippe de Valois lôn fils ,
& ce fut au commencement de fa régence qu'il le donna à
Jean de Luxembourg roi de Bohème , fils de l'empereur
Henri VII, par des lettres données au Louvre lez-Paris , au
mois de février -fjff • Ces lettres qui ne font imprimées nulle
part , fe voient au tréfor des chartres. Elles font curieulês , en
ce qu'on y voit un régent de France traiter un roi de Bohème
comme s'il avoit été fôn vaflal.
«Philippe Cuens de Valois & d'Anjou', régens les
royaumes de France & de Navarre , failôns fçavoir à tous
prefent & avenir, que nous, de notre propre libéralité, avons
donne & donnons à noble Prince notre très-chier & féal
Jehan roi de Bahaigne , & à lès hoirs nez & à nefbe , def-
cendans de droite ligne de fôn propre cors , héréditablement
& perpétuellement , notre melon qui efl diéle Néelle , feent
à Paris entre la porte S.» Honoré & la porte de Mont-
martre , enfêmble tous nos jardins & les appartenances tenans
à ladite mai Ton , fàns riens retenir à nous en poflefllon ne
en propriété, excepté la juftice de h Souveraineté, laquelle
nous réfërvons & retenons par-devers nous ; & pour que ce
lôit ferme chofe & cftabie, nous avons fait mettre en ces
préfêntes lettres notre feel, duquel nous uftons< avant que ie
gouvernement deidicls Royaumes nous vcnifl , &c. m *
Hifi. Tome XXII 1. L i
266 Histoire de l'Académie Royale
Ce fut alors , pour b première fois , que cet hôtel changea
de nom , & qu'on ne l'appela plus que l'hôtel de Bahaigne,
Behaigne ou Bohème; & comme ion avoit ouvert environ
dans ce temps-là une porte dans l'enceinte de Philippe Au-
gufte , au bout de la rue Coquillière , à peu près dans l'en-
droit où nous avons vu la chapelle de la Reine , on nomma
cette nouvelle porte la porte de Bahaigne.
Jean roi de Bohème , qui époulâ en fécondes noces Beatrix
de Bourbon , lut toujours fort attaché à b France ; & pendant
dallez longs fcjours qu'il fit à Paris , il n'y eut pas d'autre
demeure que fon hôtel de Bohème. On (ait qu'il fut tué en
1346 à la bataille de Creci où il combattit vaillamment,
quoiqu'il eût prelque perdu b vue d'un refle de poilbn qu'on
lui avoit donné autrefois en Italie , lorfqu'il y fâifôit b guerre
avec fon père.
Sa fille Bonne de Luxembourg avoit époufè Jean duc
de Normandie, & ce fut par fon mariage avec ce Prince que
l'hôtel de Bohème revint à b Couronne. Jufqu'alors il n'avok
pas occupé un auffi grand empbcement qu'il fit dans fa fuite :
le principal corps-de-logis étoit fitué dans b rue de Nèfle,
vers la nie Coquillière ; les cours & les jardins étoient ren-
fermés entre l'enceinte de Philippe Augufte à l'occident, b
rue de Nèfle ou d'Orléans a l'orient , & la rue Coquillière
au nord. Mafe cet hôtel n'occupoit pas tout ce terrein ; car,
fâns parler de quelques mailôns du côté de la rue des Deux-
écus , il y en avoit encore d'autres du côté de b rue Co-
' quillière , qui n'en firent partie que quelque temps après.
De l'autre côté de b nie d'Orléans étoit l'hôtel d'Albret , où
demeura le Connétable de ce nom , & qui fubfifta jufqu'à ce
que Catherine de Médicis l'acquit en 1 574. L'hôtel de Bo-
hème étoit dans cet état, lorfque le roi Jean le céda en pur
don à Amédée VI comte de Savoie, en augmentation du
vicomté de Maulevrier que les prédéceneurs de ce Prince
avoîent pofiédéà condition d'en faire hommage lige au Roi,
Èc c «étoit à la métne condition qu'on lui donna l'hôtel de
Bohème; c'efr ce que nous apprenons du traité fâit le 5
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 267
janvier \\\\ entre le roi Jean, Charles /on fils Dauphin,
& Amédée VI. Ce traite dt imprime parmi les preuves de
l'hiftoire généalogique de la maifon de Savoie , par Guiche-
non , & dans le corps diplomatique de Dumont.
L'hôtel de Bohème ne paflà pas au fucceflèur cfAmcdce
VI , conformément au traité ; & M. Bonamy avoue qu'il
n'en /ait pas la raifbn. Louis duc d'Anjou fils du roi Jean ,
étok en poflèflion de l'hôtel de Bohème , lorfqu'il mourut
en 1384, & ce fut de fa veuve Marie de Châtillon, dite
de Blois , que Charles VI l'acheta moyennant douze mille
francs , & qu'il en fit prêtent en 1388 à lôn frère Louis
duc de Touraine & depuis duc d'Orléans. II ordonna en
même temps qu'on donnât cinq cens francs à l'évéque de
Paris pour les lods & ventes de cet hôtel qui étoit dans là
cenfive.
Ce fût alors qu'il quitta le nom d'hôtel de Bahaigne ou de
Bohème, pour prendre celui d'Orléans. La rue de Nèfle prit
auffi ie même nom. Juiqu a ce temps-là l'hôtel de Bohème
avoit été renfermé entre la rue de Nèfle , & l'enceinte de
Philippe Augufle du côté de la rue de Grenelle, & ce fut
aufli Jans cet emplacement que les principaux bâtimens res-
tèrent. Ce Prince s'y trouvant trop reflèrré, ré/biut d'acquérir
des maifons 11 tuées du côté de la rue Coquiilière , & à l'op-
pofite vers la rue des Deux-écus : il obtint de Charles VI un
ordre pour la deftruclion de l'enceinte de Philippe Augufle ,
qui fut abattue, à la réfêrve d'une partie qui tenoit à la porte
île Bahaigne ou Coquiilière, & de deux tours du côté de
la rue S.* Honoré. II y joignit encore l'hôtel du Grand-maître
des Arbalétriers, fitué fur la rue de Grenelle ; de forte que
cette portion de l'hôtel d'Orléans s'étendoit en largeur depuis
la rue d'Orléans juiqu'à la rue de Grenelle; & en longueur,
depuis la rue Coquiilière jufqu'au derrière des maifons qui
bordojent, la rue S.» Honoré ; car la partie de la rue des
Deux-écus qui aboutit à la rue de Grenelle, netoit pas en-
core ouverte, Ce fut donc fur cet emplacement que le duc
d'Orléans fit confbiiire de nouveaux apparteraens &: de grandes
268 Histoire de l'Académie Royale
galeries accompagnées de cours & de jardins ; c'étoit aufîi de
ce côte qu'étoient i'échanlônnerie, la fruiterie, lapanneterie
& les cuilines de ce Prince.
Julquau règne de Louis XII, cet hôtel fut toujours la
maifon que les ducs d'Orléans affectionnèrent davantage pen-
dant leur fëjour à Pari?. Ce fut dans cet hôtel que Valentine
de Milan reçut les Seigneurs attachés à la mailbn d'Orléans ,
qui vinrent lui faire offre de leur (èrvice pour tirer vengeance
du cruel afliflinat de fbn mari. Son fils Charles & Ion petit- /
fils Louis duc d'Orléans , depuis roi de France , furent fùc-
ceffivement propriétaires de cet hôtel dans l'état où il étoit
Ibus Charles VI; mais Louis duc d'Orléans , avant que d'être
parvenu à la Couronne, en fit quelques démembremens.
Un Cordelier nommé Jean Tilîèrand, dont les auteurs
de ce temps relèvent l'éloquence, avoit converti, par les
prédications pathétiques , un grand nombre de femmes dé-
bauchées: il leur fallut une retraite qui les mît à l'abri des
tentations 6c de la rechute. Le duc d'Orléans, touché de la
ferveur de leur converfion , crut devoir leur ouvrir lôn hôtel
pour contribuer à cette bonne œuvre; ce fut par ce motif
qu'il leur céda en 1 4.9 2 la partie qui étoit (huée entre la rue
d'Orléans & la rue S.1 Honoré. On y bâtit un monaflère
où ces femmes furent renfermées au nombre de deux cens.
C'efl cette mailbn que pendant quatre-vingts ans on a connue
à Paris fôus le nom de filles repenties ou filles pénitentes.
Le duc d'Orléans, devenu roi, céda encore à Pierre le Brun
{on valet de chambre, & à Robert de Framezelles Chevalier,
lôn Chambellan, quelque portion du terrein de lôn hôtel.
Quelque temps après, Catherine de Médicis fît oublier
les noms de Nèfle, de Bohème, d'Orléans que cet hôtd
avoit fucceffivement portés, pour lui donner celui d'hôtel
de la Reine. Elle fit changer de face à tout ce qui étoit fur
cet emplacement. Elle acheta en 1574 l'hôtel d'^lbret fitué
antre la rue d'Orléans & la rue du Four. Elle fit plufieurs
eutres acquifitions fur cette dernière rue, /îir celles de Gre^
nelle, des Deux-écus, d'Orléans & des Vieiiles-étuves.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 269
Plufieurs auteurs ont dit qu'on avoit prédit à Catherine
de Médicis, Princeflè fiiperititieufe, qu'elle mourrait auprès
de S.1 Germain fous les ruines d'une grande maifon ; & que
comme elle apprit que le palais des Tuileries quelle faibit
alors conftniire , étoit de la paroiflê de S.1 Germain -i'Auxer-
fois, il ne lui en fallut pas davantage pour faire céder cet
ouvrage déjà fort avancé: qu'elle chercha donc un autre em-
placement , & que l'hôtel d'Orléans , fitué for la paroiflè S.c
Euftache , lui parut un lieu plus for pour éviter l'effet de
cette prédiction funefle.
Ce qui peut rendre ce récit fofpeél , c eft que nous a]>-
prenons par les regiflres du Parlement , que dans le même
temps que Catherine de Médicis achetoit des maifons pour
bâtir fon hôtel de la Reine, elle en acquérait auffi pour
agrandir fon palais des Tuileries, Si qu'en 1 574 elle acheta
entre autres deux maifons où il y avoit des tuileries.
Cette Princeflè ne le contenta pas des acquifitions de
l'hôtel d'Albret & de plufieurs autres maifons pour étendre
fon tenein, elle s'empara du monaftère des filles pénitentes,
fit abattre toutes les maifons qui les environnoient, fîipprima
les portions des rues d'Orléans & des Vieilles -étuves, qui
paflbient au-delà de la rue des Deux-écus , afin que fon hôtel
fut borne par cette- dernière rue & par celles du Four,Co-
quillière & de Grenelle. Selon Corrozet , dans fès antiquités
de Paris , augmentées par Bonsfons en 1586, ce fut en
1 572 que les filles pénitentes fortirent de leur monaftère
pour aller habiter celui de S.1 Magloire, rue S.* Denys, oc-
cupé alors par des Bénédictins qui furent transférés à l'hô-
pital de S.* Jacques du Haut-pas, maintenant occupé par le
féminaire des Pères de l'Oratoire. Cette époque donnée par
un auteur contemporain , qui demeurait alors à Paris , eft
bien plus fure que celle de Sauvai & du P. Félibien.
Dès l'année foivante 1573, Catherine de Médicis fît
démolir le monaftère, & fit conftruire fous la conduite de
Jean Bullant fameux Architecte, ce foperbe hôtel, qu'on
n'appela plus cjue l'hôtel de la Reine ; Si pour dédommager
Ll iij
270 Histoire de l'Académie Royale
ie public de la commodité qu'il avoit d'aller à fa rue CoquH-
lière par la rue d'Orléans, dont on fûpprimoit toute la partie
depuis la rue des Deux-écus jufqu a la rue Coquillière , on
continua la rue des Deux-écus fur le terrein de l'ancien
couvent des filles pénitentes, 8c on la prolongea jufqu a la
rue de Grenelle, où elle aboutit aujourd'hui.
Tel a toûjours été depuis ce temps-là l'elpace du terrein
occupé par l'hôtel de la Reine ou de Soiflbns : fon i I le étoit
formée par les rues du Four, Coquillière, de Grenelle &
des Deux-écus. Ce fut toûjours la mailôn favorite de Ca-
therine de Médicis , où fë rendoient lôuvent lès enfuis avec
leurs Cours. A là mort cette Princeflè la légua par fon tef
tament à là petite-fille Chriftine de Lorraine femme de Fer-
dinand I.er grand duc de Tolcane. Mais comme Catherine
avoit laine beaucoup de dettes , on fut obligé de vendre cet
hôtel en 1 60 1 à Catherine de Bourbon fœur de Henri IV,
& l'une des créancières de la Reine. Après lâ mort , arrivée
en 1604, Charles de Bourbon comte de Soiflbns Tacheta,
lêlon Sauvai, cent mille livres, & lui .donna le nom d'hôtel
de Soilîbns, qu'il a conlèrvé jufqu'à Çx deftruclion, quoiqu'il
eût pane dans la mailôn de Savoie par le mariage de Marie
de Bourbon fille de Charles , avec Thomas prince de Ca-
rignan & Grand-maître de France.
Je ne dois pas oublier de parler de cette colonne fameufe,
bâtie par Jean Bullant , dans un des angles d'une cour de
quinze toiles en quarré , dont l'entrée étoit (ùr la rue des
Deux-écus. On y montoit par un elcalier pratiqué dans l'in-
térieur de cette colonne. Le haut efl terminé par un dôme
ou belvédère formé par des cercles ou des barreaux de fer,
que la plulpart des auteurs ont pris mal-à-propos pour une
fphère armillaire , quoique cet aflèmblage de cercles 8c de
baluft rades n ait rien qui y reflemble. C etoit-là , dit-on , que
Catherine de Médicis ft rendoit pour y obfèrver les aflres avec
les A urologues; mais c'eft, felon l'apparence, un bnût fondé
fur le caractère fuperftitieux & crédule de cette Princeflè,
qui n'écoutoit qu'avec trop d'avidité toutes les prédictions
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 271
des Devins, dont elle avoit toujours un bon nombre à
là fuite.
Les particuliers qui avoient achète la totalité du terrein
de l'hôtel de Soiuons pour en démolir les édifices & vendre
les matériaux , n ctoient pas dans la difpofition d'épargner la
colonne: mais le zèle de nos Magiftrats municipaux pour la
décoration de la Capitale t n'a pû foufTrir cette démolition.
Le Bureau de la ville, iôus la prévôté de M. de Bernage. a
fait lacquilition d'un monument qui, s'il n'eft pas comparable
aux colonnes Trajane & Automne, eft au moins eflimé des
connoiflèurs , & unique à Paris dans (on efpèce. Il fêrvira à
conftater à la poflérité l'emplacement d'un an.ïen hôtel de
nos Rois, & des plus grands Princes, qui l'ont habité pen-
dant près de cinq fiècles.
NOTICE
D'un /ivre fmgulier if rare, intitulé» Dicaearchiae
Henrici régis Chriftianiffimi progymnafmata.
M Secousse, chargé par ordre du Roi de travailler
. au recueil des ordonnances de nos Souverains, ne
pouvoit manquer de rechercher avec emprenement un livre
dont le titre annonce, quoiqu'aftèz obfcurément, un eflài de
Inflation du roi Henri 1 1. Il l'a trouvé, malgré Ion extrême
rareté; & après une lecture attentive, il a été fort étonné de
reconnoître que ce n'ell que l'ouvrage bizarre d'un particulier,
fans caractère & fans autorité, qui entreprend de faire des
loix (bus le nom, mais fans Tordre de lôn Souverain; &
qui établit dans fbn cabinet une manufacture d'arrêts, dans
lefquels il embraflè prelque toutes les matières qui font l'objet
de la légiflation.
Cependant la forme extérieure de cet ouvrage en a impofë
i quelques écrivains. M. Brilion, Avocat au Parlement de
Paris, a fondu dans fbn Dictionnaire des Arrêts, comme des
272 Histoire de l'Académie Royale
pièces férieufès & authentiques, toutes celles qui compofênt
ce recueil. Plulieurs autres s'y font trompés , & entre autres
Page f. Abel de S.te Marthe, dans un ouvrage intitulé, Difcours au
Foi fur le rétabiijjcment de la bibliothèque de Fontainebleau.
Les lettres de Henri 1 1 , qu'il donne fous ce titre impofânt
mais trompeur, Extrait des ordonnances de Henri II, de l'an
1 $ 56 , fol. 1 0 , font entièrement de la fabrique de l'auteur
du Progyninafmata , où on les lit en effet au fol. 1 o. Elles
ne fè trouvent point dans les regiflres des ordonnances de
Henri II, qui font au dépôt du Parlement de Paris.
Pour couper la racine à une erreur qui pourrait produire
quelques incenvéniens , il fûrfira de faire connoître l'auteur
& le livre, c'eft ce que M. Secouflè a exécuté, dans un
Mémoire dont nous allons donner l'extrait.
Raoul Spifame, Avocat au Parlement de Paris, efl Fauteur
de cette production fingulière. Il tiroit fon origine de Bar-
thélemi Spifame , qui ayant quitté Lucques fi patrie vers le
milieu du xiv.e fiècle, pour venir s'établir en France , laiûa
de grands biens qu'il avoit acquis par le commerce. Les def-
cendans de ce Barthélemi polfédèrent des charges confidé-
BfaMcharJjgt. râbles dans la robe & dans la finance. Cette famille a fini
tïtsttfZ dans la perfonne <fc Jean Spifame Chevalier, fe igneur des
f. 296. ' Granges , mort en 1 643.
Notre auteur étoit fils île Jean Spifame feigneur de Pafly
& de BifTeaux , notaire & lêcrétaire du Roi 6c tréfbrier de
l'Extraordinaire des guerres. Il étoit frère de ce Jacques Spi-
fame évêque de Nevers , trop connu par (on apoflalie & par
le dernier fùppliçe qu'il fûbit dans la ville de Genève.
On ne peut difconvenir que Raoul Spifame n'eût de fcf
prit & des connoilTances afîèz étendues ; mais l'imagination ,
qui dominoit en lui , l'a fôuvent égaré. Ses vûes font pour
l'ordinaire trop hardies, & même extravagantes; elles décè-
lent une altération d'efprit qui donna lieu à la fèntençe d'iiv-
V. Pregyntiaf- terdiétion que les Juges prononcèrent contre lui. Dç ce cahos
informe s'échappent cependant des traits de lumière. Entre
les différais projets qu'il a propofés 6c même realilés , autant
qu'il
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 175
quiï-étoit en lui , par des arrêts imaginaires, il y en a qui
ont été exécutés dans la fuite. L'utilité qu'on peut retirer de
cet ouvrage, n'eft pas entièrement épuifée, & les perfonnes
en place pourraient encore le lire avec quelque fruit; &ceft
en cette occafion qu'on peut dire à la lettre qu'//// fou avife
quelquefois un fage.
Donnons quelques exemples , 1 .* des arrêts extravagans
dont Raoul a rempli Son recueil ; 2° de ceux où il fè ren-
contre des vues utiles , qui ont été (éditées dans la fuite par
i'autorité publique.
i.° Comme il étoit en procès avec fes frères, il les dé-
chire par-tout, & forge contre eux des arrêts infamans. Il
n'épargne pas fà propre fille qu'il deshonore par un autre
arrêt fuppofé. Il fê piquoit d'éloquence & de poëfie : fi 1 on
peut s'en rapporter à lui , le Parlement rendit un arrêt qui
lui défendoit de faire imprimer lès ouvrages de droit & de
poëfie. Le Roi , de l'autorité duquel Raoul difpolè au gré
de fôn imagination , caflê l'anêt du Parlement , permet à
Raoul de faire imprimer fes œuvres oratoires & fes poëfies ;
à" pour avoir par lui réparation de ce qu'il fe prétend par ledit
jugement injurié & fcandahfé , le Roi ordonne que Gilles le
Maître ( depuis premier Préfident ) qui avoit préfidé ior/que
cet arrêt du Parlement avoit été rendu , fera ajourné devant
lui à certain jour auquel Spifame donnera fes conclufions , &
le Maître lès défenfès au contraire.
Le Roi , dans d'autres arrêts , le comble de louanges & de
faveurs ; il le prend fous fâ protection & fâ fâuve-garde ; il
l'adopte pour fôn fils par arrogation civile. Les Juges du Châ-
telet & ceux du Parlement, font par Lettres patentes punis
rigoureufènient pour les jugemens iniques rendus par eux
contre Spifame ; il efl ordonné que les Lieutenans criminel
& particulier feront arrêtés prifbnniers, que le Lieutenant civil
fera ajourné à comparaître perfonnellement , pour leur être
fait leur procès criminel & extraordinaire. Les Préfidens &
Confêillers du Parlement ne font pas mieux traités.
Par d'autres arrêts , la mémoire de fon frère aîné Gaillard
fiifl.TomcXXlll Mm
ij± Histoire de l'Académie Hoyale
Spirame eft flétrie; il y eft condamné comme on concuffion-
Tiarre qui , par des rapines foûtenues des tarifications les pdns
criminelles , a fait périr M. de Lautrec 8c perdre à la France
le royaume de Naples.
v&'p /*f dKcrédit dans lequel Spifâme étoît tombé au Palais,
* ' ' f & la jalon fie contre les confrères , fûr qui il croyoit avoir
une grande fupériorité du côté des talens 8c de la Icience,
excitèrent là bile contre les Avocats. Le vingt-unième arrêt ,
qui eft très-long, efl un règlement où le nouveau Légifla-
teur s'élève contre leur luxe & contre celui de leurs femmes,
& par occafion il f .h le même reproche aux Médecins 5c à
!enrs époulès. L'arrêt porte enfin que dans le cas où les
Avocats ne voudraient pas lè foûmertre aux réglemens qui
y lônt contenus , le Roi abolit Xitat d'Avocat comme f/perflu
& non nêceffabre , mais dommageable & pernicieux a fa repu-
blupte & jnflice , de même que les Médecins furent autrefois
chifés de Rome au grand heur & félicité de cette ville , d'au-
tant que fes habitons ne jouirent jamais d'une meïïleore faite
que depuis l'exfmlfton des Medeâus.
Si on peut fan croire fur fa parole, le Parlement fui fit
faire défêi>fè de venir au Palais, far peine de pilon. II «
inféré dans (on recueil un procès-verbal qui contient la ligni-
fication qui lui en fui farte par l'HuhTrer en lôn élude , avec
fa réponre en ces propres teimcs : La folttude & ftâffe a)t
monde ne lui efl à rebours , car il a été nourry en ce défert
toute fa vie, & y prend grand \plaifr & profit fjpirituei qui
vaut nnenx que la fréquentation des compagnies des Praticiens ,
qui fçavent mieux du ils ne font , & convertirent tout leur efprit
à quefluofité , en quoy il ne les voulffl rejftmbler. L'on 'verra
que ceux qui ht ont procirré & lui font faire les deffenfes fuf
dittes, font pluflôt bannis de fa corner fatioti ér compagnie ,
on ifl fe pourroient amender & corriger, que lui de la leur: il
entend f tir & tontemner ladite affembléç , fi elle ne s' efl u Se de
mkidx faire fan devoir à la détharge de ia caiifcience du Roy
qui s'en attend a eulx. Tl ajoute xsxxïl a affèi longuement fié-
qtnmtéttttef^jkignkpmrlaW fflefmtment
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 275
que la plu/part d'entre eux ont eflé fes difciples , ayant mal
retenu fa doéhine , & leur fervit Honneur de fe recuire fias
fan érudition ; & pour ce ils perdront beaucoup à fa folttnde »
les délaijfam par faute de le vouloir croire , & déjà errent &
n'entendent ce qu'ils font „ lui fatfaut faire les diâes deffenfes
par ordonnance verbale , fans conno'njance de caufe, à laquelle
il prvtefte d'y vouloir obéir , nunquam minus fôius quèm cùm
iolus. Auffi il a pieu au Roy lui dire ce mot , que lorfque tout .
le monde fera contre lui en cette mauvaife querelle, il fera pour
là coutre tous.
2-° Paflbns maintenant à quelques exemples ou l'on voit
que l'efprit égaré de Spifame, en courant après des chimères,
a quelquefois rencontré le germe, de plufieurs ioix & de
pluiieurs établiflêmens utiles à la iôciété. Les différentes épo-
ques auxquelles l'année çommençoit dans les differens Etais ,
& quelquefois dans le même, et oient une fource d'embarras
& de contufion. En France , lorfque dans le Languedoc
l'année çommençoit au premier janvier, dans les autres pro-
vinces du Royaume elle çommençoit au jour de Pâques ,
ou, pour parier avec plus de précifion, après les Vêpres du
(âmedi Saint Un des arrêts de notre recueil, porte que dans Rltjyf
la fuite l'année commencera au premier de janvier ; & cette
fcge difpoûtian devint peu après une loi générale du Royaume
par l'aru XXXIX de l'Ordonnance donnée à Pare au mois
de janvier 1 563. » & confirmée par celle qui fut donnée à
RoiuTilIon le 0. d'août 1 $64. Il n'eft pas impoflîble que le
chancelier de l'Hôpital , a qui 1 on eft redevable de ces deux
Ordonnances „ n'eût piûfc l'idée de cette loi dans l'ouvrage
de Spifame» -
Cet auteur avoit lënti les inoonvéniens ou pluflôt, febn.
fe termes de Loyfeau , les abus de nos juftices Seigneuriales, DifcmnAr*-
principalement dans les grandes villes, & il a eu deffetn d'y ^^Uei
igmériffr par un.de fes arrêts. On a enchéri fur les vues, eût f%
moins par rapport à Paris » où Louis XIV a aboli, toutes les
juûkes des Seigneurs»
Sp£me»din* pluiieurs de fcs arrêts „& principalement dans
Mm ij
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2j6 Histoire de l'Académie Royale
FtL j jS.v.» le deux cens quatre-vingt-onzième a propofë difTérens projets
pour la fureté , ia propreté & la décoration de ia capitale du
Fnm^DuJt ^ô)'aumc» & quelques-uns ont été exécutés dans la lûite»
éU pïris , 1. 1\ Anciennement , à la pointe occidentale de l'ifle du Palais , il y
f. /Sj <rfuu>. en avojt jeux aulres. L'intervalle qui les féparoit de la grande
ifle , a été comblé ; & c'eft fur ce terrein qui le termine à
l'efplanade , fur laquelle eft élevée la ftatue d'Henri IV, qu'a
été bâtie la place Dauphine par l'ordre de ce Prince. Les deux
parties du Pont-neuf, auquel Henri 111 mit la première pierre
en 1578, aboutiflènt à ce terrein. Les deux côt6 de cette
partie occidentale de l'ifle du Palais , font revêtus de quais.
C'eft peut-être Spifame qui a donné la première idée de ces
travaux qui ont beaucoup xontribué à rembelliirement & à
V. Foi. 6S. la commodité de la ville de Paris.
F»L 1 Un autre arrêt ordonne qu'il icra fait une porte fur le
quai des Bernardins, & que vers cet endroit il lêra conf-
truit un pont nouveau : c'eft dans cette pofition qu'ont été
bâtis depuis la porte S.1 Bernard & le pont de la Tournelie.
Ce pont , projeté par Spifame , devoit conduire à l'ifle Notre-
Dame , qui au commencement du dernier fiècle étoit encore
Foi. j£o. un terrein vague & inculte. Un arrêt du recueil porte que
cette ifle fera environnée de quais de pierre de taille, & qu'if
y fera bâti un pont de pierre du coté de ia terrane du terrein
qui eft au bout du cloître Notre-Dame. Un pont de bois fait
aujourd'hui la communication de Lille au cloître; mais il y a
long- temps qu'on parle d'en conftruire un de pierre.
FeLjSS.v.» Spifame a fait valoir dans un endroit les puifîàns motifs
qui dévoient engager à décorer du titre d'Archevêché l'églife
Cathédrale de la première ville du Royaume. Cette préémi-
nence lui a été accordée en 1 6 a 2.
Il fongea auflî à enrichir la bibliothèque du Roi , qui eft
un dépôt public & un trélôr où les gens de Lettres doivent
trouva- réunies toutes les richeflês littéraires.. Dans cette vue
Fd. /#. H dreflè un arrêt par lequel le Roi ordonne que pottr Foc-
croisement des bonnes lettres, ceux qui auront obtenu un pri-
vilège pour i'impreffioii d'un livre , ne pourront le œcttrçen
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des Inscriptions et Belles -Lettres, lyj
Vente qu'après lui en avoir préfenté un exemplaire en parchemin
velin , relie & couvert comme, il appartient lui être préfetité ', pour
être mis en fa Bibliothèque & Librairie, &c.
C'eit ce qui a eu Ion exécution en i 6 1 7 par les lettres
de Louis XIII qui exigea deux exemplaires en blanc.
On pourrait encore tirer du recueil de Spifame pluileurs
autres établinemens ou réglemens utiles à l'État & à b So-
ciété, qu'il a pour ainfi dire annonces dans lôn ouvrage, &
qui , en tout ou en partie , ont été exécutes dans ia fuite ,
toit par des ordres publics , fôit par un ulâge qui sert inlên-
liblement établi: par exemple, il a drelTé des arrêts pour
ordonner qu'il fera créé un Parlement à Metz; que le nombre Fol. to*,*:
des Fêtes (era diminué; que les Prédicateurs feront approuvés. Fol. 7s.
par les Evéques ; qu'il n'y aura plus qu'un parrain & une W $7.
marraine, &o lit* #7. M
Ce recueil pré/êntera une riche moinoil à ceux qui s'ap-
pliquent à rechercher des faits finguliers & anecdotes fur
nos antiquités. Ces petits faits fugitifs trouvent fbuvent leur
place dans les plus grands ouvrages , & peuvent quelquefois,
décider des queftions très -importantes : ceux qui les négligent ,
fe trouvent trop lôuvent dans la néceiîité d'avoir recours
aux lumières de ceux dont ils méprifènt peut-être le travail &
l'exactitude.
Raoul Spifame Dictateur & garde du fceau Diératoire Se
Impérial, dignité nouvelle qu'il fait créer & donner à là
perlônnc par un de lès arrêts, après avoir conlâcré fes veilles
à la compofition d'un ouvrage qui peut avoir lôn utilité ,.
mais dans lequel on découvre encore plus d'humeur & d'al-
tération d'elprit que de zèle pour le bien public , mourut à
Melun dans le mois de novembre 1 563 , & y fut enterré
dans l'églilê de S.* Etienne. C'eft apparemment Ci mort qui
a prive le public d'un fécond tome qu'il a voit annoncé à la
fin du premier. Celui - ci contient trois cens neuf arrêts
Royaux rendus en l'année 1556...
Mm iij
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iy% Histoire de l'Académie Royale
REFLEXIONS.
SUR LA
VENALITE DES CHARGES EN FRANCE
MBertin nous lut en 1750 , iùr la vénalité des
. charges en France , une Diflèrtation dont nous croyons
devoir donner le précis. Quoique le liijet paroiflê s'écarter
du reflbrt de nos travaux , il y rentre néanmoins , & par le
point de vûe fous lequel l'auteur rerrvilâge, & parles recher-
ches hiftoriqucs dont il accompagne & fortifie les réflexions.
Au refte, s'il attaque une opinion que le nombre de (es
partilàns & les apparences du bien public £ir lequel elle le
fonde, femblent avoir mife hors de toute atteinte, il s'y croit
autorifé par l'exemple reipeclaWe d'un des plus habiles
Miniftres que la France ait produits, & par le defrr de
juftifier la mémoire de deux de nos plus grands & de nos
meilleurs Rois.
Ceft Louis XII, ceft François qui ont introduit en
France la vénalité des charge* Louis X I avoit en quelque
forte préparé cette innovation , lorfqu'en 1 467 il rendit les
offices perpétuels. Ce n'avoit été jufque-Ià que de fimples
cornmifllons, révocables au gré du Prince; & dès- lors {in-
certitude de la pofîèïïion ne permettoit guère de les acheter ;
outre qu'on eût honteufêment deftitué tout officier convaincu
de tenir te fien à prix d'argent.
Ceft ainfi que Jean B la ne h et , par arrêt de la Chambre des
Comptes, dont il étoit Auditeur, perdit (à charge en 1 37**.
M. Bénin ajoute à cet exemple celui de deux Trésoriers de
France, dont les offices avoient été fùpprirnés en 1403, fit
qui l'année fui vante ayant été rétablis moyennant cinq rriiHc
livres , qu'ils fournirent au Roi dans les befbins prenais de
l'Etat , ne purent obtenir d'etre reçus à la Chambre, qui crut
même devoir faire au Roi des remontrances à ce lûjet.
Charles VIII, fucceflêur de Louis XI, avoit encore .
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DES ÏNSCMPTIOKS ET BELLES- LETTRES. 27^
défendu, en 140 3 , de vendre les offices de judicature, Mais
enfin Louis XI L obligé d'acquitter les. dettes de l'Etat &
de trouver des reflburces, fit ce qu'avoient fait les Vénitiens,
dont le confeii fi renommé pour la fageflê, avoit rempli le
tréibr, épuile par les frais dune longue guerre, en vendant
les offices de la République. A leur exemple Louis XII vendit
ceux de ion Royaume, pertuadé qu'il vaioit mieux recourir
à cet expédient, que de furcharger les Sujets par de nouvelles
importions. François I.er permit enfuite aux particuliers titu-
laires de les vendre entre eux, en lui payant le quart denier
de chaque office vendu.
A ne confidérer que la manière dont la vénalité sert établie
en France, il e(t facile de reconnoître que 4'Etat dut à cet
établiflêment des fêcours eflèntiels, dans les conjonctures les
plus importantes, 6c que les peuples y génèrent un ibula-
gçment confidérable , en ne payant pas alors des fubfides
onéreux, que cette reflburce rendit inutiles. Si l'on joint à
cette première confidération la conlequence qui réïîilte d'us
coirp d'oeil général jeté de bonne foi fur la fuite de noire
hiftoire, en ce qui concerne les charges, dans les différeras
temps de la Monarchie, on fera contraint d'avouer que les
defordres attachés aux diverlês rnaniéres de les obtenir avant
h. vénalité, fuffifent à l'apologie, même à l'éloge de cette
?évolution; que les avantages en font réels, & fupérieurs
&ns compsraiibn à ceux de l'ancien Jyneme ; que cet ancien
fyftème a des inconvéniens bien plus confideraîdes; en un
Tnot,<jue les remèdes apportés par la vénalité des charges;,
à des abus pernicieux , doivent la faire envilager comme un
bien, ou du moins, fi par un relie de préjugé Job s'obfline
à la reléguer dans la claflè des maux, comme un mal néceP
fcire, & qai nous préferve de maux plus grands.
En effet, ouvrons les annales de notre hdftoire; con fui tons
•Grégoire de Tour*, Flodoart, Marculfe, Hincmar, Loup de
derrières & tous les monumens de la Monarchie: nous y
verrons des traces lênflbles & fréquentes des inconvéniens
attachés à k rion- vénalité des charges.
280 Histoire de l'Académie Royale
Sous la première race de nos Rois, l'argent & les préler»
ouvraient fèuls la carrière des honneurs & la porte des
dignités ; on rachetoit à ce prix les fraudes les plus odieufes
employées pour y parvenir. Entre les exemples nombreux
que M. Bertin en rapporte, d'après nos anciens chroniqueurs,
^gi^T0m' nous ne citerons que celui d'un Mummoi, fils de Poénius
comte d'Auxerre, qui s étant chargé de porter au roi Contran
les prélêns que fôn père envoyoit à ce Prince, pour en
obtenir la prorogation de (on emploi , les offrit en (on
propre nom, & le fùppianta par cette balldfe. Hincmar
Hmaïur, tf, ^onnc un témoignage précis de la vogue où de- pareilles
intrigues étoient aufïi fous la féconde race, & du fùccès
honteux qui les multiplioit alors , lorfqu'il nous afîùre que
les miniftres de Charles le Chauve n'avoient aucun égard aux
fêrvices, ni à la vertu; qu'on n'obtenoit d'eux aucune place,
aucune charge qu'à force d'argent, & que cette façon d'y
parvenir, étoit en même temps la feule qu'on eût de s'y
confêrver.
Ce n'étoit que dans les rapines & les concufllons que des
Officiers ainfi pourvus , trouvoient le moyen de fuffire à ces
rétributions indéterminées 5c à ces préfens qui n'avoient point
de bornes. Ajoutons que la crainte de n'être pas long -temps
en place , les excitait à profiter du moment pour fê dédom-
mager avec ufure fur le peuple de ce qu'il leur en coûtoit
envers le Roi. Voilà dès-lors une fource nécefîàire de vexa-
tions & de brigandages : voilà même une fêmence éter-
nelle de révoltes ; parce que dans la vûe de fê maintenir dans
des poftes dont ils a voient abuf?, ou d'en abuler encore im-
punément , des Officiers puilTans fè liguoient enfêmble contre
le Souverain, & le forçoient à main armée de leur laiuer
leurs offices à titre d'héritage & de patrimoine. Quelle étoit
alors la fituation malheureufê des peuples livrés à cette foule
de tyrans avares & fùbalternes? Ne regrettons pas ces temps
qu'une imagination romanefque fe plaît quelquefois à nous
repréfênter comme préférables aux nôtres : temps groffiers où
cette barbarie , qu'on honore fauflèment du beau nom de
fimplicîté,
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 28 r
(implicite, prenoit pour force l'abus du pouvoir & la férocité
pour le courage ; où les mœurs , (ans être plus polies , étoient
plus vicieufês; où les partions s'exerçoient avec plus de vio-
lence lur des . objets fouvent moins capables d'en excuser
l'emportement; où la roiblefîè du Souverain failoit le malheur
des fujets , en les laiiîànt accables par des vaffaux trop indé-
pendans pour netre pas injufles.
De ces exerhples «Se de tant d'autres , on peut condurre f
avec M. Beitin , que cet ufàge fut une des caulès de la puif-
fance exceflîve des Mailles du Palais, qui renverfà du trône
les Mérovingiens, & des divifions qui déchirèrent la mo-
narchie Françoifè fôus les defeendans de Charlemagne.
Des abus d'un autre genre, maisaufli dangereux que ceux
dont nous venons de tracer 1 efquifîè, régnèrent également lôus
la troifième race de nos Rois. La mode s'établit d affermer
les offices , & de les adjuger par voie d enchère à ceux qui
offraient d'en rendre davantage tous les ans , c'eft-à-dire , à
ceux qui ofoient annoncer , par la témérité de leurs offres ,
qu'ils abufêroient plus que les autres de leur miniftère & du
dépôt de l'autorité. Ce ne pouvoit être en effet que par des
monopoles qu'ils pouvoient efjxfrer de fè racheter des prix
exceflifs auxquels ils portoient leurs baux , fans parler du prix
qu'ils mettoient à leurs iêrvices & à leurs talens, évalués
toujours au gré de leur avarice & de leurs intérêts.
Voilà une légère idée des maux auxquels la non-vénalité
des charges avoit donné cours pendant plus de dix fiècles»
La vénalité les arrêta, les fit même ceher; & l'obligation
que nous lui avons à cet égard devrait au moins remire
nos fpéculatifs plus circonfpecls dans les inveclives par le£
quelles ils s'efforcent de la décrier , comme fi des déclama-
tions étoient des raifônnemens. M. Bertin oppofè à leurs
traits la rai Ton & l'expérience. Il prouve d'abord que la vé-
nalité eft moins onéreufê à l'Etat que le fyflcme contraire ;
parce que dans le dernier fyftème , il faudrait attacher aux
charges un revenu beaucoup plus confidérable , & qui pût
fcfïïre à la fubfiflance honnête dç ceux qui, avec leur mérite,
HijLTm XXI IL N«
2%i Histoire de l'Académie Royale
n'auraient point de fortune, & qu'il ne fuffiroit pas pour
leur former cette augmentation de revenu , de réduire le
nombre actuel des Officias aujîl bas qu'il puiflè être. En
effet, un calcul aifé démontre que ce qui fuffit aux gages
honorifiques du plus nombreux tribunal , ne fufîiroit pas aux
gages néceflàires de ceux qui rcfteroient après la réduction.
Ainfi , comme il faudrait ou groffir les frais de juftice ou
lever de nouveaux impôts pour établir le fonds de l'augmen-
tation dont il s'agit , la non-vénalité toumeroit toujours à la
charge des peuples 5c des particuliers.
M. Bertin montre enfuite que les frais exceflifs attachés
aux procès , & qui ruinent prefque aufli fôuvent ceux qui
les gagnent que ceux qui les perdent , ne naiflènt point de
la vénalité des charges, mais de ce labyrinthe de chicanes où
d'avides Praticiens égarent ceux qui ont le malheur de les
prendre pour guides. 11 efl abfûrde de penfer qu'en acquérant
une charge à prix d'argent, on achète, ou le droit de s'ccarter
de lés devoirs , ou l'impunité lorfqu'on s'en écarte ; puifau'une
des conditions effentielles mifês par le Souverain à la vente
des charges , efl toûjours que les titulaires en rempliront in-
violablement les devoirs, dont la bafê commune eft la pro-
bité : condition qu'ils ne peuvent enfreindre fins encourir des
peines grièves, & à laquelle ils fe ibûniettcnt par leur traité
même, & par un ferment Iblennel.
La médiocrité des fortunes des officiers de judicature;
n'annonce pas que la vénalité de leurs charges donne lieu
au trafic de la juftice. La plufpart y voient dépérir leur bien
au lieu de 1 augmenter ; & fi pa mi ceux dont les noms font
depuis plufieurs générations confàcrés dans les fartes de 1a
magiflrature, il s'en trouve qui jouiffent encore de quelque
opulence, ils n'ont point communément à en rougir. Non
que dans le nombre des magiftrats, comme dans toutes les
clalles entre lefquelles la Société fè partage, on ne rencontre
des hommes dont l'avarice fait la loi ; mais c'eft un vice dont
la racine efl dans le cceur humain, & qui n'eut jamais fon
principe dans la vénalité des charges. M. Bertin prouve, par
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ires Inscriptions et Belles -Lettres. 283
les témoignages de toute l'antiquité, qu'on avoit également
à redouter ce fléau dans les Républiques où la vénalité fut
le moins connue, à Rome, à Canhage 6c dans la Grèce.
Qu'on ne dilê pas enfin que la vénalité ferme les charges
tu mérite, 6c qu'elle éteint l'amour de l'étude, en la ren-
dant infruclueule. Premièrement , la vénalité ne fiit pas au
mérite un obfbcie plus grand que celui qu'oppofoient à les
efforts la brigue & la faveur, loi (que les charges n'étoient
point vénales. Secondement , le foin qu'on piend de l'édu-
cation de ceux que leur naifîânce ou leur fortune appelle à
certaines charges , eft prelque toujours un gage infaillible du
mérite qu'ils y apportent. Enfin il eft encore, & il y aura
toujours des emplois & des profefllons lucratives 6c hono-
rables , où le mérite leul eft en droit de prétendre , 6c dont
la vue peut entretenir l'émulation nécelîâire au progrès des
Etudes 6c des Lettres.
Au relie, le grand Miniftre que M. Bertin défigne dans
ion Mémoire, comme partilan de la vénalité des charges,
eft le cardinal de Richelieu , qui lê déclare ouvertement pour
ce fyftème dans fon teftament politique. Il eft vrai que
depuis quelques années, un homme célèbre a voulu prouver
qu'il n'étoit pas fauteur de cet ouvrage , ôc que cette opi-
nion , malgré là nouveauté , a pris quelque faveur. Mais M- de
Foncemagne, dans un écrit anonyme, lèrvant de réponle à
celui de M. de Voltaire , 6c que nous croyons pouvoir citer
comme un modèle dans le genre critique , a répondu aux
objeclions de cet ingénieux écrivain , 6c le teftament poli-
tique nous paroît inconteftablement l'ouvrage de celui dont
il porte le nom.
Mn ij
^84 Histoire de l'Académie Royale
SUR V E P 0 QU E
Et les circonflances de la découverte du Café ,
débitées par les Orientaux.
M de la Roque a donné en 171 j r à la fuite de
.la relation d'un voyage en Arabie, entrepris par des
négocians François pour le commerce du Calé, un Mémoire
fur cet arbre digne, à tant d'égards, d'intérefiêr la curiofité.
Tout ce qui a rapport à la delcription, à la culture & à
i'ufage du café , ell ralïemblé dans ce morceau. On y trouve
les nomi de ceux qui julqu'à prêtent l'ont examiné , comme
Ph\fîciens, comme Naturalifles, comme Médecins, même
comme Théologiens ; car l'introduction de cette liqueur ex-
cita de violentes difputes entre les docteurs Mufùlmans, &
fut prenne l'oecafion d'un fchifme à la Mecque, au Caire,
à Conflantinopie. L'étymologie & la fignifieation propre du
nom de cette plante, y font fcrupuleufèment approfondies.
L'auteur du Mémoire n'a pas même oublié les contes débités
par les Orientaux fur la découverte du café; découverte
qu'ils attribuent la plupart à un Supérieur de Dervifclas,
qui voyant que des chèvres, après en avoir brouté, fàu-
toient tout le jour, en fit prendre une infulion légère à fês
compagnons pour les défendre contre le fômmeil, & leur
tenir lefprit libre pendant la prière & la méditation. La place
qu'il accorde dans fôn hiftoire à ces détails, fèroit croire
qu'il n'a rien omis démentiel au fond de la matière; & que
pour être pleinement inflruit là -demis, il fulfit de lire cet
ouvrage & d'en fàifir le réfultat. Cependant M. Tercier a
cru pouvoir ajouter quelque cholê au Mémoire publié par
M. de la Roque. Il a penio que les gens amis de l'exacli-
tude hifroiique ck les amateurs du café, à la mode aujour-
d'hui plus que jamais, lui (auraient gré de leur apprendre ce ■
que les Orientaux en diiênt eux-mêmes ; d'autant plus que I3
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 285
defcription qu'ils donnent de cet arbre, diffère un peu de
celle que M. de la Roque a inférée dans fon livre , & que la
fable de la découverte du café, bien plus merveilleufè que
celle du Mémoire de cet auteur , ne s'y rapporte en aucun
point.
Said Pacha, dernier ambaflideur du Grand Seigneur en
France, étant venu voir la Bibliothèque du Roi, y laiflâ
un livre imprimé à Conftantinople l'an 1 145 de l'hégire,
173 1 de l'ère Chrétienne, & orné de figures & de cartes
lavées avec la dernière propreté. Ce livre intitulé Dgihan
numa, ou Defcription du monde, compofé en langue Turque
par Kiatib Chelebi , & corrigé par Ibrahim EfTendi , direc-
teur de l'Imprimerie du Grand Seigneur, contient , après des
prolégomènes ordinaires de (phère 6V de géographie , une
delcTiption géographique, hifforique & phyflquede l'Orient,
& principalement des Etats du Grand Seigneur , en Aile ;
l'auteur promettant de donner un (êcond volume où il trai-
tera des trois autres parties du monde. A l'article de Gedda,
port d'Arabie où la Porte a un Pacha , on trouve le paflàge
(iiivant, dont nous allons rapporter ici la traduclion donnée
par M. Tercier.
« Nous rapporterons , dit 1 auteur Turc , la defcription que
le doéleur Hat fan EfTendi a faite du café. Le café vient
dans deux endroits; le premier, fur les montagnes de Zébid,
qui font fur la route de Béïl & Fagui , on l'appelle le Pays
de terre ferme ; & l'autre , dans le Pays fies rivières , près du
port de Gczan. Cet arbre, dont les habitans de ces deux
endroits alignent les plants, reflèmble au cerifier; mais il efl
d'un verd plus foncé, & a les feuilles plus épaiffes; (à hau-
teur eft d'environ huit aunes ; il dure vingt ou trente ans ;
la fieur éft blanche ; les branches (ont deux à deux ou trois
à trois, & plus longues que les brancln-s «!e cerifier; le fruit
approche beaucoup de la cerifê ; il elt aigre pendant qu'il eft
verd; enfuite il devient rouge & il ell un peu fur ; lorfqu'il
efl parvenu à fa maturité, il efl d'un rouge foncé, comme
lesgriotes, & fort doux; û on le greflbit fur le cerifier,
ÎSn iij
2.86 Histoire de l'Académie Royale
» on ne le connoîtroit plus peu de temps après : on le cueille
» avant qu'il foit mûr , & on l'écralê fous des meules placées
» fur les terrafîês des maifons, fur lefquelles on 1 étend enlûite.
» Comme celui qu; n'ciï pas mur noircit en tâchant, on
» rappelle le cale verd & fec : enfuite on le met fous la
» meule ; on en oie la peau & la feve refle , après quoi on
» le vanne pour le netto\er. Ceiï ce café que I on porte en
» Gicce 6c dans les autres pays; mais on ne met pas (bus la
» meule ce ui qui ell mûr; on en tire la fève à la main. Les
» habitans de l'Arabie prennent la peau qu'ils préparent comme
»> du railin , & ils en font une boillbn pour le rafTraîchir pen-
» dant l'été : cette boilfon clt aufîi douce que du forbec fucré;
» cette peau , dont la qualité eft d'être très-chaude , ne le
»> tranfporte point en Europe, parce qu'on la vend plus cher
»> que le café, en Arabie, où elle efl beaucoup plus eftimée,
** étant plus verte. Lorfqu'on en boit pendant l'été, on lent
» tout auiTi-tôt qu'elle réjouit le cœur, anime la conversation,
»> & y répand la joie; le café a autiî la vertu de délafîêr. La
» feuille du café a les mêmes propriétés que la chicorée. II
» ne faut pas trop faire cuire le café , parce qu'il perd (a qui-
» lité. Si l'on en prend une heure après avoir mangé , il efl
» très- bon contre les crudités qui font dans i'eftomac , contre
» la migraine & contre les rhumes du cerveau , ainfi que pour
» procurer le fommeil. Il en fort toutes les années quatre-vingts
» mille balles; la moitié va à Gedda, & l'autre moitié lé dil-
» tribue à Bâfra & dans d'autres endroits. Chaque balle efl
» de trois quintaux ; quatre quintaux de ce pays & dix bé-
» thamans , font égaux à un quintal de Syrie. On n'a corn-
» mencé à connoître le café en Europe, & à établir des
» maifons de café à Conflantinople , qu'en l'année p6z de
*> l'hégire, ( i 5 54 de J. C. ) : alors un Syrien, venant de
» Damas, ouvrit un café fous la fortereflê de Karbi. La
» plufpart des Docleurs, des gens de Loi, des beaux efprits,
» des Nouvelles & des Dervifchs s'auembloient dans cette
» maifon pour y palier le temps & s'amufor; & chacun en
» fortant payoit félon fon pouvoir. Cette nouveauté fe répandit
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 287
bien-tôt , au point qu'on nomma la maifôn de ce Syrien le «
lieu d'aflèmblée des Savnns , & que les principaux du pays , «
les Officiers , les Grands , & ceux qui /ont dans les plus «
butes dignitcs , alloient au café. <«
Voici ce qui a produit la découverte du café. Le Scherk «
Abouhalân Schazali, en l'année 656 de l'hégire, ( 1 257 de «
J. C. ) étant en chemin pour aller de l'occident en péle- «
rinage à la Mecque , à fix journées au-delà de la montagne «•
de Zemrud , trouva la montagne Ebrek , & encore à fix «
journées au-delà celle de Hadgin. Palîànt entre ces deux mon- «
tagnes , il dit au Scheik Omar, Je fens que je vais mourir ici , «
je vous confie ma dernière volonté ; la voici: quand il viendra <*
ici me perjbnne qui aura le vifage couvert , faites tout ce qu'elle «
êra & tout ce quelle exigera de vous. Le Scheik Schazali «
étant mon , cette per/bnne qui devoit avoir le vifàge cou- <*
vert, vint ; elle creufa un peu la terre dans cet endroit ; «
auflî-tôt il parut de l'eau dont on lè fervit pour faire i'ablu- «
tion du corps du Scheick Schazali , que l'on enterra enlûite. «
Cette perlbnne le retirant & voulant s'en aller, Omar la «
retint par le bas de là robe, & la pria inftamment de lui «
dire qui elle étoit. L'inconnu leva les yeux au cid , & l'on «
vit que c'étoit le Scheick Schazali. Ce Scheick donna enlûite «
à Omar une boule de bois, en lui diiânt qu'il oblèrvât de «
s'arrêter où cette boule s'arrêteroit. Omar s'en alla à Sewa- «
kin ; la boule étant toujours en mouvement , il n'y refta «r
point; il n'en fut pas de même à Machaia où elle n'en fît «
aucun ; ce qui fit qu'il s'y établit dans une petite cabane de «
jonc où il creulâ un puits qui donna de l'eau aufîi douce «
qu'agréable. Cet endroit auparavant n'avoit point d'eau ; on ««
l'y apportoit de fort loin. Les habitans de Machaia , ior£ «
qu'ils étoient attaqués de quelque maladie, (ê failbient porter «
au Scheik Omar qui , après quelques prières qu'il fàiloit iûr «
eux , les guérinoit. Le Roi , qui régnoit alors dans ce pays , «
avoit une fille parfaitement belle; elle tomba malade, 5c on «
la porta au Scheik Omar. Elle relia chez lui quelques jours, «
pendant ieiqueb il récita des prières; il fut auiîi attaqué d'une «
288 Histoire de l'Académie Rotale
maladie dont il guérit. Le peuple commençant à murmurer
de ce qu'on laiûoit cette Princeflè chez le Scheik auffi long-
temps qu'il le fouhahoit, ces difcours qui intérelioient l'hon-
neur du Roi, vinrent jufqu'à lui ; il donna ordre qu'on
tranfoortât le Scheik avec quelques fcélcrats fur une montagne
fort avant dans les terres ; ce que l'on fit. Lor/qu'Omar y tut
arrive avec ceux que l'on y avoit conduits en même temps,
ils n'y trouvèrent abfolument rien que des arbres de café;
ils en cueillirent le fruit dont ils mangèrent; ils en mirent
dans un pot de terre où ils le firent cuire 8c en burent
l'eau. Pendant ce temps, les habitans de Machaia étant tour-
mentes d'une forte de lèpre, quelques amis d'Omar vinrent
de Machaia à la montagne pour le voir; ib y burent de
cette eau de café , & leur maladie cefTa. A leur retour les
habitans de Machaia leur demandèrent comment ils avoient
été guéris, ils répondirent, Nous avons été c/iei le Scheik;
nous y avons bû a" une certaine eau, & vous avons été gi/éris.
Cette nouvelle s étant répandue parmi le peuple, le Roi fe
repentit de fon injuftice à l'égard du Scheik, & le fit revenir
à la villa II le combla d'honneurs , & lui fit bâtir un grand
Palais, que l'on voit encore, ainfi que la boule qui lui avoit
été donnée. Le Scheik s étant marié, eut un fils à qui il
donna le nom d'Abou el Fatorach. Cet enfant étant devenu
grand , fon père lui confêilla d'aller à Sewakin , où il s etoit
repofë dans fon pèlerinage. Il y a préfentement un grand
monaflère , & ce fils du Scheik Omar eft l'inftituteur des
Dervifchs qui y font établis >».
Tel eft le conte que les Orientaux font for la découverte
du café, conte dont tous les détails ont le caraclère d'une
fable adoptée par la foperflition ; mais d'où l'on peut au
moins conduire qu'on a connu le café tard & fâns le cher-
cher : c'eft un exemple de plus en faveur de ceux qui pré-
tendent qu'à la honte de nos efforts & de nos foins, prefque
toutes les découvertes, utiles ou agréables, font un pur effet
du hafârd.
Les voyageurs les plus célèbres , parlent à peu près des
maifons
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©es Inscriptions et Belles -Lettres. 289
maiiôns de café dans les mêmes termes que l'auteur Turc.
Pietro defla Vaile, après une longue defcription de la manière
de faire bouillir le café, des qualités de cette liqueur & des
effets quelle produit, fe promet d'en rapporter avec lui, afin
de montrer, dit-il, à l'Italie, ce fimple qui lui étoit peut-être
inconnu. Texc'ira * 6c Thevenot difent les mêmes cho/ês
fur les endroits où le café raflèmble les Iiabitans oififs des
grandes villes. L'auteur des mille & une nuits parie en deux
endroits de l lùjloirc rie la Lampe mervetlleufc , des mailons où
Ion s'ailèmbloit pour boire d'une certaine eau chaude, & où
l'on pouvoit même paflèr la nuit fi l'on vouloit. Mais comme
il m fpccihe point cette boiflbn ; que même il établit de ces
fortes de mailons dans des villes de la Chine où fê pafîè
une partie de j'hiftoire qu'il raconte, on ne peut juger , dit
Ai. Tercier , s'il a voulu parler du café ou de quelqu'autre
elpèce de boiflbn. Tavernier, dans fon voyage des Indes, ub.it, ch. ta
attribue le premier ufàge du café au Scheik Siadeli qui en
écrivit le premier, il y a, dit-il, environ cent vingt ans; la date
que le géographe Turc, traduit par M. Tercier, donne à la
découverte du café, d'après le docleur Halîân Efîèndi, la fait
remonter à une époque beaucoup plus ancienne, puifqu'elle
la porte environ vers l'an 6 5 6 de l'hégire, 1 2 57 de J. C.
* Hay ara montra de benida
mity vrada por toda Turquïa , Ara~
lia , Perfia , y Surya die ha Kaoàh.
Es una faniente , muy fnnejante à
pequenas havillas fequas, tralufe de
Arabia, cue-çefe en cafas para el/o
deputadas , el cofimiento es efpejfo
fobre negro , y incijudo » y fi algun
guflo 0 fabor tient es déclinante à
zo, pero poquijfimo y en eflas
cafas Je junélan todos /os que quieren
y por iinas efcodillas de porcelana
de China q Ûevaran hafta quatro o
cinco vnças , van dando à los que
piden , que tomadas en la mano bien
callicntes ejian foplando y fervïido :
di^en los aue la fu tien bever ; q es
de prouecfwpara el ejlotnago , para
las vetofidades y almorranas y qt
defpierta el apetito.
Hft. Tome XXI 11.
Oo
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.200 Histoire de l'Académie Royale
CONJECTURE
Sur ce qu'on appeloit Galère fubtile du temps
de Charles IX.
LA navigation des Anciens étant, à ce qu'il iêmble;
foffilâmment expliquée, il eft étonnant qu'un terme de
marine, employé du temps de Charles IX , puiflè déjà nous
embarrafièr. M. le Comte de Caylus, après s'être inftruit
par fês lectures , & plus encore par les réflexions faites dans
îes voyages , de tout ce qui regarde la marine des Grecs &
des Romains, s eft trouvé arrêté par une difficulté nouvelle,
attachée à une expreflion qui fê trouve dans les réglemens
de Charles IX. Il y eft dit qu'il devoit être payé quatre cens
écus fol par mois aux Capitaines des galères fubûhs , & cinq
cens à ceux des galères à quatre rames. Il eft queftion de
déterminer ce qu'on entendoit par le terme de Galère fubtile,
oppole à celui de Galère à quatre rames.
On peut conjecturer , dit M. le Comte de Caylus, que
la galère fubtile étoit une galère plus légère , qui avoit moins
de rames que les autres , ou qui les ayant plus courtes &
plus légères, avoit befoin de moins de rameurs à chaque
rame , à peu près comme fêroit aujourd'hui un double bri-
gantin. La galère dite à quatre rames , pouvoit avoir quatre
rames de plus qu'une galère fubtile ou ordinaire , ou quatre
rameurs à chaque rame, tandis que les autres n'en avoient
peut-être que trois , c'eft-à-dire que c'étoit une grofîe galère
de ce temps-là. Car il fêroit ridicule de dire que fous le règne
de Charles IX il y avoit des galères qui n'a voient que quatre
rangs de rames ; il eft confiant que les galères ordinaires en
avoient dix-huit ou vingt de chaque côté ; & puiîque le
Roi payoit cent écus de plus pour l'entretien de celles qui
étoient à quatre rames , il falloit qu'elles fuiîent , & par le
corps de la galère 5c par le nombre des hommes, plus fortes
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 201
que celles qu'on appeloit fubtiles. Il fe pourrait faire aufli
qu'il y eût faute d'impreflion dans ce règlement 6c dans les
copies manufcrites qu'on en connoît ; & qu'au lieu de quatre
rames , il fallût lire à quatre à la rame ou à quatre rameurs :
& c'eft ce qui paroît le plus vrai-fèmblable a M. le Comte
de Caylus, qui ne propolè cette conjecture que comme un
avis à ceux qui voudront chercher dans les auteurs contem-
porains de quoi réibudre pleinement la difficulté.
DEVISES
FAITES PAR L'ACADEMIE.
Pendant les années 1749, 1750 & 175 1, l'Aca-
démie a continué de fournir les Devilês pour les jetions
des départemens Royaux.
Le loin de coruacrer par des monumens les faits glorieux
de nos Rois, eft un des principaux objets de l'Académie.
Ce fut le premier motif de ion inftitution ; & quoique
dans la fuite le règlement qui l'a renouvelée ait donné plus
d'étendue à fes travaux , elle n'a jamais perdu de vue cette
occupation, fi noble & fi digne de l'exercer.
La première édition de l'hiftoire Métallique de Louis XIV
eft Ion ouvrage : la féconde eft dûe à M. de Boze, Secrétaire
perpétuel de la Compagnie ; & ce n'étoit pas fàns impatience
qu'elle attendoit des ordres pour commencer celle du Roi.
Les types & les légendes de toutes les Médailles déjà
frappées (bus le règne de Sa Majefté, avoient été fournis
par l'Académie à mefure que les événemens les avoient fâit
demander. Mais ces différentes Médailles n'avoient point
encore été réunies ni expliquées : elles ne fbrmoient pas une
fuite, qui pût lèrvir de continuation à celle des Médailles
du feu Roi.
La paix donnée à l'Europe par la modération & par la
juflice du Roi , paroilToit offrir une occafïon favorable pour
la compofition de fon hiftoire Métallique. Cet événement
Oo ij
ao2 Histoire de l'Académie Royalh
heureux iêmbioit plus propre qu'aucun autre à terminer la
première partie d'un règne, qui ne peut être trop long pour
ie bonheur de la France»
M. ie Comte d'Argenfon, Miniftre d'Etat, conçut ie projet
de faire enfin commencer cette hiftoire. Après avoiF demandé
l'agrément du Roi, il vint, le jeudi 14. août 1 74.9, apporter
à l'Académie les ordres de Sa Majefk*. En propofânt ce
travail , il inlîfta fur la nccefftté de prendre des mefùres aflès
juftes pour exécuter promptement cette entrpprjfr^ &
y réuflir.
Les expreffions les plus fortes ne peindroient que foibfe-
ment l'ardeur avec laquelle l'Académie sert hâtée de remplir
les vues d'un Minière zélé pour la gloire du Monarque &
de la Nation. Elle a vu les efforts récompenfës par l'appro-
bation du Roi; & les nouveaux lûjets agréés par Sa Mnjefté,
ont augmenté confidérablement la fuite de les Médailles,
M. le Comte d'Argenfon voulant que cette hjftoire Mé-
tallique du Roi, (oit en même temps un monument de la
grandeur du Souverain , & de l'état florinant des arts pendant
ion règne, a rélôlti de ne rien épargner pour rendre l'exécu-
tion de cet ouvrage auffi magnifique que le fojet en eft noble»
Chaque Médaille, gravée fur une planche iê'parée, doit être
accompagnée d'ornemens, qui'fe rapportant au fcjet de la
Médaille , formeront avec elle une eftampe hiftorique. A
chaque elhmpe fera joint le récit de l'événement qui a donné
lieu à la Médaille; récit plus ou moins étendu, fuivant l'im-
portance de l'objet, & toujours fuivi de l'explication de la
Médaille même & de l'd lampe.
M. Cochin, graveur ordinaire du Roi, Secrétaire per-
pétuel de l'Académie Royale de Peinture & de Sculpture, &
Garde du cabinet de defïèins de Sa Majefté, a été chargé du
defîèiii & de la gravure des planches. A l'égard de i'hittoire,
M. le Comte d'Argenfon a propofé au Roi d'en remettre la
compofition à M. de Bougainville feul; & Si Majefré l'en a
chargé nommément, avec ordre d'y travailler en particulier
fous les yeux du Minime.
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 293
En exécution de ces ordres, les deux alloues ont com-
mencé de concert cet ouvrage dès l'année 1 7 5 1 , & l'année
fuivante ils ont eu l'honneur de prélênter au Roi les débuts
de leur travail , confiftant dans les premières planches de
rhiftoire Métallique, deflînées & gravées par M. Cochin,
avec le récit hiftorique compofé par M. de Bougainviile, &
imprimé au Louvre. Les autres planches doivent être ainfi
fucceflrvement préfentées par les auteurs, qui le font eux-
mêmes par M. le Comte d'Argenfon , dans des audiences
particulières.
Cet ouvrage doit former un in-folio d'environ cent vingt
eftampes, 6c de trois cens pages au moins. L'édition s'en fait
au Louvre, à l'Imprimerie Royale, conformément aux ordres
de & Majerté.
Oo iij
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ELOGES
DES
ACADEMICIENS
MORTS
DEPUIS L'ANNEE M. DCCXLIX,
JUSQUES ET COMPRIS M. DCCLI.
ELOGE
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 207
ELOGE*
X
DE M. 0 T T E R.
Jean Otter naquit le 23 octobre 1707 à Chrif- Air«nbi&
tienfladt en Suède, dans la province deScanie. Ses païens
jouiflôient d'une fortune honnête, fondée fur le commerce,
que la fituation de cette ville auprès de la mer Baltique peut
y rendre florinant. Mais le commerce languiflbit alors dans
toute la Suède, Ibus un Roi belliqueux ; & bien-tôt après il
y fut prefque détruit par les ravages qui fùivirent la bataille
de Pultowa. En 1 7 1 o les Danois firent une defcente dans
la Scanie, & s'emparèrent de Chriftienftadt, qui ne fê racheta
du pillage que par des contributions excelîives. Malgré ces
délâfbes, dont k reflèntit la famille du jeune Otter, il reçut
une éducation propre à féconder en lui les dons de la Nature.
Au milieu des horreurs de la guerre, s'élevoit pour les Lettres
un homme qui devoit faire honneur à la patrie. Un attrait
invincible le portoit à l'étude des langues; & dès fa jeuneflê
il apprit la plulpart de celles du Nord.
La paix de Neuftadt fit refpirer la Suède. M. Otter en
profita pour aller, en 1724, prendre des leçons dans l'Uni- c-
verfité de LuncL La Phyfique & la Théologie l'occupèrent
pendant les trois années fuivantes, fous les yeux du (avant
Evèque de cette ville, André Rhydélius. Ce fut alors que de
fecrètes liaifôns avec les Catholiques, & fes propres ledures,
firent naître en lui quelques fôupçons fur la réforme de Luther.
11 alla chercher à Stockolm l'éclairciflèment de fès doutes, &
quelques mois après fôn arrivée dans la Capitale, il abjura le
Luthcranifme. M. le comte de Cerefte-Brancas réfidoit alors
à la Cour de Suède, en qualité d'ambanadeur du Roi : il fê
hâta de faire paflêr eh France le nouveau Catholique.
* Cet E'Ioge & les trois qui fuivent font de M, de Bougain ville.
Hifl.TomcXXUL ?P
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zy% Histoire de l'Académie Royale
M. Otter débarqua dans le port de Dieppe, & prit la
route de Rouen , où l'un des Vicaires généraux de ce diocèle
le reçut par ordre de la Cour. On examina les motifs de
iâ converfion : elle parut éclairée , fmcère & fblide. Cette
démarche, la régularité de fa conduite, fon goût décidé pour
l'étude, le progrès qu'il avoit déjà fait en Théologie, tout
fèmbloit annoncer une vocation marquée pour l'état Ecclé-
fiaftique. On le mit donc au féminaire de Rouen. II y vécut
trois ans, avec feftime de fès fupérieurs. Toutefois quoiqu'il
eût les mœurs & l'efprit de cet état, il ne fe fêntoit pas
né pour le fuivre. Avec moins de délicatefle, il aurait pu
l'envifàger comme une route aifée vers la fortune. Mais il
refpecloit trop la Religion pour la lèrvir par intérêt; & trop
vrai pour diffimuler lès lèntimens , au rifque d'être taxé
d'inconfbnce, il en inflruifit M. le cardinal de Fleuri»
Ce Minifbe le fit venir à Paris, & le plaça dans les Poftes.
La grande connoifîânce qu'il avoit de prelque toutes les langues
de l'Europe, le mettoit à portée d'être utile dans un emploi
de cette nature. Dès-lors il parloit avec facilité non feulement
la langue & la nôtre, mais encore le Danois, l'Allemand &
lès dialectes, l'Anglois, i'ElpagnoI & l'Italien. Cette facilite,
remarquable fur-tout à l'égard des trois dernières langues , qu'il
avoit apprifês dans le cabinet & iâns autres maîtres que les
livres , peut donner une jufte idée de fôn talent fingulier pour
ce genre d'étude. Et ce talent fi rare , que ne fùppofê-t-il point
dans ceux qui le portent à un degré fùpérieur! Une conception
vive, une mémoire heureufè, une confiance à l'épreuve, ne font
pas les feules qualités eflèntielles. Il faut y joindre le jugement;
l'art de combiner une multitude de rapports , d'autant plus
difficiles à démêler qu'ils font tous arbitraires; afTez de péné-
tration pour connoître le génie de chaque langue ; afiez de
juftefïè pour en faifir les règles ; afTez de raifonnement pour
les rapprocher des principes de la grammaire générale, qu'on
doit regarder comme une métaphyfique très- déliée. II faut,
en chargeant fâ mémoire d'une infinité de termes difTérens ,
les y diftribuer fans confufion, les y retenir fans contrainte,
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 200
les aflùjétir tellement à fes idées que toujours prêts à le
montrer, ils ne le montrent jamais qu'au beiôin: elpèce de
police à laquelle un elprit méthodique eft feui capable de
foûmettre une multitude. Enfin on ne peut avoir une parfaite
intelligence des langues, fi l'on n'eft inftruit de leur origine;
fi l'on ne connoît la manière dont elles le (ont formées, leurs
• révolutions , leurs mélanges, & l'affinité qui règne entre celles
dont la tige eft la même ; fi l'on ne lait diftinguer les mots
propres à chacune, de ceux qu'elle a fucceflivement adopta;
toutes coiHioiiïànces dépendantes d'une étude au moins géné-
rale de l'hiftoire. Quiconque a vu* de près M. Otter, lui fera
(ans peine l'application de tout ce que je dis ici.
Cet avantage qu'il avoit cf exceller dans un genre utile, lui
mérita les bontés d'un Miniftre protecteur des Lettres, qui
le revendiqua, pour ainfi dire, en leur nom; & c'eft de ce
moment que l'hiftoire de là vie devient plus intéreflânte pour
nous. Les Lettres pouvoient tirer de grands lècours du talent
de M. Otter pour les langues. D'ailleurs fbn intelligence Se
fbn zèle le rendoient propre à lêrvir l'Etat en même temps
que la Littérature. M. le comte de Maurepas le détermina,
par ce double motif, à l'envoyer en Orient. L'objet de lôn
voyage devoit être d'étudier à fond les langues Orientales,
dont la connoiflànce influe beaucoup for cellea.de l'hiftoire
modeme, & de voir quelles mefures on pourroit prendre pour
rétablir le commerce des François dans la Perle. M. Otter
reçut les ordres de la Cour au mois de janvier 1734- Il
s'embarqua lâns délai dans le port de Marlêille, qui quelques
années auparavant avoit vû partir lôus les mêmes aufpices deux
de nos Académiciens * , pour aller faire lùr les Turcs des
conquêtes littéraires. Après avoir eflùyé fur la route une
violente tempête, il arriva le 10 mars à Conftantinople.
Son premier loin fut de fè préfènter à M. le marquis de
Villeneuve, ambaflàdeur de France, qui le logea dans lôn
palais. Quelques jours furent donnés à la curiofité. Dès qu'il
* M. l'abbé Sevin <3c M. l'abbe Fourmont.
PP ij
300 Histoire de l'Académie Royale
eut pris une idée générale du pays & des habitans, il fè livra
fans relâche à l'étude de la langue Turque & de la langue
Arabe» En rempliflànt par- là fon devoir, il avoit la fatis-
faclion de fuivre fon goût ; ainfi Tes progrès furent rapides.
La lecture n'étoit pas le fèul moyen qu'il employât pour
réuflir: il y joignit le commerce des hommes, plus capable
encore que les livres , de familiarifer en peu de temps avec
une langue vivante. 11 vit des Arméniens, des Turcs, 8c
lùr-tout Ibrahim EfTendi, géographe habile, connu par lès
ouvrages & par i'établiflèment de l'Imprimerie à Conftanti-
nople. M. Otter fut bien -tôt l'entendre & lui répondre. Au
bout de quelque temps, initié dans la langue des Arabes &.
fâvant dans celle des Turcs, il fê voyoit en état de prendre
la route de Perfê, pour exécuter les ordres dont il étoit
chargé. Mais la guerre que les Perlâns faifoient alors aux
Turcs, le força de différer fon départ. Elle fut terminée par
un traité que le fameux Ahmed , pacha de Bagdad , eut
i'adrefle de négocier entre les deux Puiflânces, & dont un
ambaflàdeur de Perfê vint apporter au Sultan la ratification
de la part de fon maître.
Ce Miniftre, après quelque féjour à Conftantinople, reprit
le chemin d'Hifpaham. C'étoit au mois de novembre 173 6.
En confeququee des mefûres prifes avec lui par M. le marquis
de Villeneuve, M. Otter l'accompagna dans ce voyage. Sans
entrer dans un détail qui nous meneroit trop loin, je me
contenterai de dire qu'après une marche d'environ huit mois,
à travers des pays vafles, où l'on trouve aujourd'hui moins de
hameaux qu'on y comptoit autrefois de villes floriuantes , il
arriva vers le mois de juillet de l'année 1737a Hifpaham. Ce
qu'il avoit vu fur la route, le préparait à lafTreulè fituation dans
laquelle il trouva cette Capitale. C'étoit un défèrt, où les yeux ne
rencontroient que des ruines. Le peu dliabitans qui reftoient,
accablés dlmpôts, n'avoient plus la refîburce du commerce»
anéanti par les dernières révolutions. La plu/part des négo-
ciante étrangers, retirés à Bender-abarTi, attendoient dans cet
afyle un temps plus favorable Le refte du Royaume avoit
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 30 r
encore plus fbuffert de l'invafion des Afgans. Tandis que ces
rebelles portaient le fer & le feu dans les provinces méri-
dionales , les Turcs , les Mofcovites , les Lefguis , tous les
peuples voifins de la Perfë avoient profité de les malheurs
pour la ravager ou la démembrer. 11 efl vrai que la valeur
de Nadir- Chah rendit bien -tôt à la Monarchie fès anciennes
limites; mais cet homme fameux, fi connu dans l'Europe
fous le nom de Thamas-kouli-kan, n'avoit été le libérateur
de fa patrie, que pour en devenir le fléau. Avide de carnage,
de tréfors & de conquêtes, ennemi de fes Sujets, ne con-
noiflânt de mreté pour un ufurpateur qu'au milieu de /on
camp, il dépeuploit la Perfe pour foûmettre à fon Empire les
Nations voifmes. La prilê de Candehar, en 1738, ouvrit
la route de l'Inde à fon infatiable avidité.
Le caractère du Souverain & la fituation du Royaume,
firent renoncer M. Otter à toutes les vues qu'il pouvoit avoir
pour le rétablifîêment de notre commerce en ce pays. Sans
perdre en démarches inutiles un temps précieux, il eut la
lâgeflè de fo borner au (êcond objet de fon voyage, à. l'étude
de la langue Perlânne. Ses liaifons avec les principaux Savans
de la Capitale abrégèrent ce travail. Il s'y livroit avec ardeur,
mais lâns négliger la langue Arabe , qu'il regardoit comme abfo-
lument néceflâire pour la parfaite intelligence des deux autres,
& for-tout de la langue Perlànne. Cette dernière efl en efTet
un dialecte, & peut-être même une corruption de l'Arabe.
Après avoir demeuré vingt mois à Hilpaham , M. Otter en
fortit, au mois d'avril 1730 1 P°ur a^cr * Balra, v^'e impor-
tante fituée près du golfe Perfique, & dont le commerce,
déjà confidérable par lui-même, setoit beaucoup augmenté
depuis la décadence de celui de la Perle. Elle déj^endoit
alors d'Ahmed, qui quoique fujet du grand Seigneur, gou-
vernoit la province de Bagdad avec l'autorité d'un Souverain.
On pouvoit fo flatter que ce Pacha , l'un des plus grands
politiques de notre fiècle, fe prêteroit à des proportions que
Je tyran de la Perle n'eût pas même écoutées. Pour le fonder
à cet égard , M. Otter prit Jâ route par Bagdad. Il fut fe
302 Histoire de l'Académie Royale
procurer un accès facile auprès d'Ahmed , l'entretint des
avantages qui réTuiteroiem de i'accroifièment de notre com-
merce à Bâfra, & le trouvant prêt à féconder les vues de la
Cour, il en rendit compte à M. de Villeneuve, qui conduifit
habilement l'affaire. Cette négociation terminée, M. Otter
s'embarqua fur le Tigre pour achever fon voyage, & le 19
juin 1739 H k vit ennn à Bâfra.
Pendant un féjour de près de quatre ans qu'il fît en ce
lieu, d'abord ûns caractère, enfuite avec le titre de Confui,
il rendit à la nation Françoilê tous les (êrvices qu'elle pouvoit
attendre d'un homme intelligent, plein de zèle, & que le
Pacha de Bagdad eltimoit. Mais le territoire de Bâfra fe
reflentit enfin des troubles que les intrigues d'Ahmed &
l'ambition de Nadir-Chah fomentaient dans toutes ces con-
trées. En 1741 la révolte de prelque toutes les tribus Arabes ,
répandues dans le voifinage de cette ville, y porta la- terreur
& le défordre. Les rebelles la tinrent bloquée pendant plus
de deux mois, pillèrent les Négocians, & commirent aux
environs les plus grands excès. M. Otter, renfermé pour lors
dans les murs de Bah a, partagea les alarmes des habitans.
Ces troubles ne diminuèrent rien toutefois de l'application
qu'il don 1 loi t depuis fon arrivée à la langue Arabe, fous les
yeux des plus habiles maîtres. Il les payoit chèrement, quoi'
qu'il eût alors befoin d'une grande écononûe. Mais les paffions
étendent leurs droits fur le néceffaire, & M. Otter aimoit
paffionnément l'étude des langues.
11 ne pouvoit trop s'attacher à celle des Arabes , la plus
étendue peut-être & la plus riche des langues -connues. Elle
offre à notre curiofité un grand nombre d'ouvrages, écrits
dans tous les genres. Aucune Nation n'a produit tant de
poètes & d'orateurs. On reproche à leur grammaire d'être
extrêmement difficile. Elle renferme toutes les fineflès dont
cet art cfl fufceptible. Les Arabes les ont pouflees julqu'à
l'excès. Mais les difficultés, loin de décourager le génie,
l'irritent & l'enflamment. Celles de la grammaire Arabe
étaient moins des obftacles que des appas pour M. Otter. Il
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 303
cil triompha par un travail opiniâtre, dont le fuccès fut tel
qu'avant que de quitter Bâfra, il parlait Arabe auflï facilement
que les naturels du pays.
Cette occupation n'avoit pas néanmoins rempli tout fon
loifir. II en donnoit une partie à la langue Turque , dans
laquelle il le perfectionna par fes propres études , & par les
liahons avec un Derviche, que Ion elprit & lès connoiffances
rendoient célèbre dans tout le canton. II entreprit même
avec lui de traduire en Turc le Nouveau Teftament. C'étoit
dans la vue d'en faciliter l'intelligence aux Chrétiens de ces
contrées, dont la pluljxirt ne lavent pas allez l'Arabe pour
lire les excellentes traductions faites en cette langue par les
Maronites. L'ouvrage étoit prelque fini lorlque le 6 de mai
1743 , il reçut ordre de retourner en France.
L'exactitude & la ponctualité" dont il le piquoit ne lui
permirent pas de différer fon départ, malgré les raifons
qui lêmbloient autorilèr un retardement que tous les amis
jugeoient néceffaire. Dès le o mai il reprit la route de Conf-
tantinople, où il arriva vers la fin du mois d'août. Tous
ceux qu'il avoh connus pendant lôn premier lejour, le prirent
à ion langage pour un Arabe. La Critique n'attaquoit dans (es
expreffions qu'un purifme trop rigoureux: défaut qui fuppolê
des lumières & du goût. Six (èmaines de repos parurent trop
longues à fon impatience. Il mit à la voile le 3 octobre,
arriva le 11 janvier 1744 à Marfeille, & le 28 février
fuivant on le vit de retour à Paris. Il y rapportoit, après une
abiènee de dix années, cette forte de richelîès que les anciens
Philosophes alloient chercher fi loin de leur patrie , un grand
nombre de connoiflânees utiles. La Géographie, la Politique
& l'Hiftoire avoient en effet partagé fon loifir, avec l'étude
des langues Orientales. Capable dobferver & de réfléchir, il
5 Vtoit lait une jufte idée de tous les pays qu'il avoit parcourus.
I! connoiflbit les mœurs des habitans, leur génie, leurs loix,
la forme de leur gouvernement , les productions des diffé-
rentes contrées, & fur-tout les intérêts de leurs Princes. Le
tableau de l'Orient étoit, pour ainli dire, devant fes yeux.
304 Histoire de l'Académie Royale
Pendant fon voyage, M. Otter avoit eu foin de tenir un
regiftre exaél de fes routes. En joignant à ce journal tout ce
que Tes propres obfervations, & des entretiens particuliers lui
avoient appris d'intéreflànt, il en a compo/e depuis fon retour
un ouvrage curieux, qu'il fit imprimer l'année dernière, fous
lèntent le prix du vrai , & qui /âvent le contenter de l'uti
nomes Arabes, qui nous lônt peu connus; des cours de
rivières tracés avec juftefîè; des notions exacles iûr l'étendue,
les dépendances & les bornes des différens difbids. Le
Grammairien y trouve une orthographe qui réforme un grand
nombre de mots défigurés par l'ignorance; l'Antiquaire, des
détails relatifs à l'Hiftoire Naturelle; le Philolôphe, une pein-
ture limpie & vraie de mœurs fingulières, ou du moins très-
différentes des nôtres; le Politique, une julte idée des affaires
de l'Orient, que l'intérêt de notre commerce ne nous permet
pas de regarder comme étrangères. Enfin l'amateur de l'Hit
toiie y trouve un morceau précieux; c'eft le récjt abrégé des
dernières révoluu'ons arrivées en Per/ê, de la vie de Thamas-
kouli-kan, des exploits de ce moderne Attila, & de fon
expédition dans l'Inde. Cette partie de l'ouvrage eft d'autant
plus intérefîànte, que l'auteur étoit fur les lieux; qu'il a vu
quelques-uns des événemens rapportés dans fon livre, &
qu'il a confulté lûr les autres des relations authentiques, ou
des témoins dignes de foi. Le ftyle même de fon récit doit
contribuer à lui donner toute l'autorité que peuvent avoir des
Mémoires originaux. Il eft fimple, fins ornement , /ans art ,
fans enthoufiafme, quoique le, fujet parût ouvrir une libre
carrière à l'imagination. L'auteur îèmble avqir cfé ftns çefiè
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des Inscriptions et Bellfs-Lettres. 305
en garde contre la fient» Convaincu que la vérité fait le
mérite de l'hiftoire , & qu'en l'ornant on court rifque de
l'altérer, il s'eft renferme dans les bornes de la plus Icrupu-
leufe exaclitude. 11 eft vrai qu'un attachement fuperftitieux
à cette loi fondamentale deGèche la narration. On n'y ren-
contre alors ni deferiptions brillantes, ni tableiux ingénieux:
mais les traits qui doivent en former de véritables s'y trou-
vent dilperfês; & le le&eur qui penlê, a la fâtisfaclion de
les réunir, & de jouir par coniçquent d'un fpeclacle qu'il le
doit en partie à loi -même. Au refte fi la fecherefîê du récit
de M. Otter en diminue l'agrément, ce défaut eft compenfé
par la pureté de (on langage : qualité qui feroit honneur même
à des François , parce qu'elle eft rare ; mais qu'on ne peut
trop remarquer dans un Etranger , venu tard%en France,
abfênt dix années, & qui de plus fàvoit un grand nombre
de langues.
A Ion arrivée dans cette Capitale, .une penfion qu'il ne
demandoit point fut la première récompenfe de lès lervices.
M. le comte de Maurepas l'attacha peu de temps après à la
Bibliothèque du Roi, en qualité d'Interprète pour les langues
Orientales. Cette place, en le mettant à portée de cultiver,
d'augmenter même dans le loifir du cabinet, des connoiftànces
acquifês par les longs voyages, lui procurait un moyen fur
de les rendre utiles au public. La Bibliothèque du Roi ren-
ferme une fuite nombreufê d'ouvrages compofes dans les
différens genres de Littérature par des Turcs, par des Perfàns,
& fur- tout par des Arabes. Plufieurs de ces traités roulent fur
l'Aftronomie, l'Algèbre & les autres Sciences, cultivées avec
fuccès fous quelques Califes, qui ont eu la gloire de protéger
les Lettres. Mais h plufpart des manuferits Orientaux font
hiftoriques, & contiennent l'hiftoire même des Mufulmans;
hiftoire intéreflânte par elle-même, & par la liaifbn que les
entreprifês des Sarrafms fur l'Italie, l'Efpagne & la France,
& nos expéditions dans l'Afie , mettent entre elle & celle
des peuples de l'Occident. Si nous ne confûltons que nos
hiftoriens fur ces événemens , nous aurons de la plufpart une
Hijl. Tome XXUL
306 Histoire de l'Académie Royale
idée faufle. Quel fonds peut faire la laine critique lûr des
récits que la partialité, l'ignorance de la langue & des mœurs,
Icloignement , le défaut de Mémoires ont remplis d'erreurs
groiheres! Ce n'eft qte dans les écrivains d'une Nation,
qu'on doit en étudier i'hiftoire. En comparant les ouvrages
des Arabes avec ceux des Occidentaux, nous corrigerions
les uns par les autres; & de cet examen réfolteroit la coi>-
noiiTance exacte de faits curieux; for-tout celle des Croirâdes,
ces guerres fameulês où la nobleflè Françoifc acquit tant de
gloire.
Mais les manufcrits Orientaux font pour la plufpart des
gens de Lettres des tréfors enfouis. Perfonne n'étoit plus en
état de puifer dans ces mines fécondes que M. Otter. Il avoit
fû s'en frayer la route; & fort éloigné de cetie balle avarice,
qui craint de partager les richefîes littéraires, il comptoit ne
jouir du fruit de fes recherches qu'en les communiquant au
public.
Dès qu'il Ce vit donc en quelque forte pouefleur de tant
d'ouvrages inconnus, il entreprit la lecture & l'examen de
tous ceux qui concernent l'hiftoire. Son but étoit de nous
donner , d'après les Orientaux , une fuite complète des révo-
lutions arrivées depuis la naifîànce du Mahométifme julqu a
prêtent. 11 comparait les difTérens auteurs, difoutoit leurs
témoignages, & recueilloit avec foin ce qu'ils pouvoient offrir
d'utile & de curieux. Mais il avoit, par un choix éclairé, pris
pour la ba/ê & le fondement de fon ouvrage, les écrits du
célèbre Novairi, hiftorien du x i v.e fiède. Cet auteur, le plus
exact de tous, au jugement de M. l'abbé de Longuenie, a
fait une hifloire générale des Arabes. En le fuivant pas à pas,
en éclaircitfànt fon texte par des notes fouvent néceflâires, en
incorporant à ce texte tout ce que d'autres fourres pouvoient
fournir, M. Otter le dévouoit à des travaux auiîi longs que
pciiibles. Mais les hommes de génie le fentent; d'un coup
□œil ils me'uient toute l'étendue de la route qui s'ouvre devant
eux, & le foccès ne les flatte qu autant qu'il eft difficile.
M. Otter avoit déjà fait quelques progrès dans la carrière ,
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 307
lorfqu'au mois de février 174.6, il fut nommé Profeflèur
Royal en langue Arabe; & deux ans après il y marchoit à
grands pas, quand l'Académie, qui depuis long-temps avoit
les yeux fur lui, l'élut par un choix unanime pour un de fes
Anodes. C'étoit le ip mars de l'année dernière. Peu de
jours après, pour donner un elîâi de fôn travail, il nous lut
fur la conquête de l'Afrique par les Arabes, un long Mé-
moire, enrichi de notes curieufês. Ce Mémoiie devoit être
fuivi d'un autre fur celle de l'Elpagne. Mais une mort trop
prompte ne lui a pas donné le temps d'achever ce dernier
ouvrage. Il eft refté imparfiit, avec plufieurs autres auxquels
l'auteur le iivroit à la fois.
Telle eft en particulier la traduction d'une hifloire géné-
rale de Suède, écrite en Suédois, & publiée depuis quelques
aimées en plufieurs volumes in-folio. Il lavoit entreprifê
par l'ordre de M. le comte de Maurepas; & quoiqu'il l'eût
commencée depuis peu de temps , le premier volume fc trouve
fini On fait toujours des progrès rapides, lorfque le cœur
anime les efforts de l'efprit. M. Otter, en s occupant de la
Suède qui lavoit vû naître, jouinoit du plaifir de travailler
pour la France, qu'il regardoit comme une autre patrie.
Il comptoit revoir & corriger ce volume pendant l'au-
tomne dernier. Mais au bout d'un moi* de ftjour à la cam-
pagne, il fê fêntit attaqué de la fièvre. Il la prit d'abord pour
une de ces fièvres pafiâgères, qui l'avoient tourmenté dans
le cours de fes voyages ; & croyant la difTiper par l'exercice ,
il reprit le chemin de Paris. Il fê trompoit: c'étoit une fièvre
maligne, occafionnée par l'altération de la maflè du fâng,
quavoient infenfiblement deffcché des travaux trop affidus,
continués aux. dépens du fômmeil. Quand il arriva, le mal
avoit fait de tels progrès , que tout l'art de la Médecine ne
put en arrêter la violence. M. Otter vit approcher fes derniers
inflans avec la tranquillité d'un Chrétien, dont les mœurs
avoient toujours eu la Religion pour principe. Il reçut les
Sacremens de l'Eglilê, verfâ des larmes fùr le fort d'une mère
âgée, qu'il laifîbit fans fortune au fond de la Suède, &
Qq «
308 Histoire de l'Académie Royale
mourut avec confiance le 26 feptembre dernier, dans la
quarante- unième année de fon âge.
Ce que j'ai dit jusqu'à prêtent peut donner une idée de
fon caractère : quelques traits achèveront de le repréfenter.
M. Otter avoit autant de douceur que de droiture. Réfêrvé,
quoique fmcère; (ènfibîe a l'amitié, mais incapable de haine;
attaché religieuiêment à Tes devoirs ; plein de la plus vive
reconnoi (Tance pour Tes protecteurs, il allioit la politeflè avec
la franchifê, le lavoir avec la modeftie. Malgré les dangers
qu'il avoit courus dans lès voyages , il fouhaitoit de revoir
l'Orient. Dix années de féjour en ces contrées avoient fait
une telle révolution dans fon tempérament que, quoique né
fous le climat rigoureux de la Suède, il étoit prelque tenté
de (ê plaindre ici du froid au milieu des chaleurs de la cani-
cule. Ce fojour avoit même influé fur fa. façon de penfèr. H
chérillbit les Orientaux au point d'exculêr quelquefois en
eux des uûges condamnables. Le deijx>tifme que les Aiuful-
mans exercent for les femmes l'a voit choqué d'abord : mais
on fè familiariiè infênhblement avec les abus, à force de les
voir. A fon retour il faifoit prefque l'apologie de cette ufur-
pation, qui ne peut même contribuer au bonheur de ceux
qu'elle rend injuftes , puifou'elle anéantit le (ëntiment , fins
lequel la fociété n'a point de charmes. M. Otter auroit làns
doute repris lès premières idées. Au refte il n'eft pas étrange
que celles des Orientaux for ce point, aient pû leduire pour
un temps un homme dont la fàgefle redoutoit jufqu a l'ombre
du danger. Un fait rapporté dans là relation , & l'exaclitude
de fa conduite, nous autorifênt à croire que s'il eût été dans
les eirconrtances où fe trouva Scipion , il auroit donné le,
jnéme exemple de vertu.
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 309
ELOGE
DE M. D' E G LY.
-
Charles-Philippe de Monthenault d'Egly uAj|rcmW«
naquit à Paris le 28 mai 1696. Sa famille, connue ^ nÏvc^Î.
depuis plus de trois cens ans, mérite à tous égards d'être '749-
comptée parmi celles qui forment l'ancienne Bourgeoifie de
cette Capitale. Une éducation fimple, mais bonne & fùivie,
cultiva dès l'enfance lès Uilens naturels. Il avoit commencé
les études au collège Mazarin: il en acheva le cours au collège
de Beauvais. La ieclure des écrivains de l'antiquité fortifia
ion goût pour les Lettres; & dès-lors il s'y fèroit entièrement
livré, li ce goût, qui prelque toujours annonce d'heureufes
difpofnions, n'eût pas été contrarié par la fortune. Un bien
très -médiocre, dont la plus grande partie confiftoit en des
créances mal afliirées, ne lui laifîbit pas la liberté de choilîr
un état. Contraint de fe partager entre le commerce des
Mules, & des occupations moins ftériles, M. d'Egly fuivït
k Barreau pendant quelques années.
En 1728 il entra dans une route un peu différente, qui
pouvoit le conduire à quelque ctablifîêment. Feu M. de
Bauïïân, Maître des Requêtes, fe l'attacha comme un homme
qui joignoit à beaucoup d'intelligence dans les affaires , un
efprit & des talens aimables. M. d'Egly le fuivit à Poitiers,
dont il eut d'abord l'Intendance; & depuis à Orléans, où
quelque temps après il alla réfider avec le même titre. Mais
quoique chargé, dans le pofte qu'il rempliflôit auprès de ce
Magiftrat, d'un détail confidérable & qui fe renouveloit
chaque jour, il fut trouver allez de loifir pour cultiver les
Lettres avec fûccès.
Quelques pièces fugitives en profê, répandues dans les ,
différera Journaux, firent dès-lors connoitre fan érudition. U
Qq iij
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310 Histoire de l'Académie Rotale
compolôit des vers avec une facilité lingulière. La plufpart de
ceux qui lui /ont échappés ont de la tineflè, de l'élégance,
un tour aifé, quelquefois même de lenthoufiafiiie. C'étoit le
fruit de quelques momens: il employoit à des ouvrages plus
étendus les heures qu'il pouvoit le ménager, lâns nuire à fes
fonctions.
Le premier qu'il ait donné au public eft la traduction
des Amours de Clitophon & de Leuàppc : roman Grec, qui
méritoit de paroîtie en notre langue, quoique fort inférieur à
l'idée qu'en ont eue Photius & Léon le Philofophe. Malgré
le jugement avantageux que le premier porte du llyle de
cet ouvrage, & le fécond de fi morale, on y trouve plus
de/prit que de (êntiment, plus d'affectation que d'art, plus
de digreflions que d'épilbdes, peu de naturel, des aventures
moins intéreiîàntes que fmgulicres, & des images qui biefïèut
la décence. Al. d'E'gly, loin de difïîmuler les défauts de lôn
auteur, entreprend de le corriger. La réforme tombe princi-
palement fur les traits qui choquent les mœurs. H le borne
à de légers changemens lorlqu'ils fufTilênt; mais il le permet
ïa fuppreffion de plufieurs pages, quand la bienleance le
demande.
• Cette traduction, qui parut en 1734, fut précédée de
quelques mois par une autre du même Roman, imprimée en
* M. Dup«r» Hollande, & dont l'auteur* s'eft fait un nom dans la répu-
rondcCaiiera. biiqlie fa Lettres. Il eft aile de le convaincre, en comparant
les deux verfions, que la première na point lêrvi de modèle
à la lèconde, & qu'elles ont été compolces en même temps,
quoique lune ait vu le jour avant l'autre. Elles ne le reflèm-
blent ni pour le Ityle, ni pour les changemens faits au texte.
Comme nos Eloges ne lônt pas des panégyriques , j'avouerai
que la traduction de M. d'Egly le cède à là rivale du côté
du ftyle, qui moins poétique, moins coulant, moins élevé, le
reflënt plus de la contrainte inféparable de ces lôrtes d'écrits.
A l'égard des changemens faits au texte, elle elt préférable,
parce qu'ils lônt plus fréquens, 6c que la profeription s'étend
îîir quelques endroits épargnés, par le premier traducteur,
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des Inscriptions et Belles - Lettres. *m
quoique clignes de la plus rigoureufe cenfure. Peut-on craindre
de poulîèr trop loin le refpect pour les mœurs! La fuperftition
fur ce point leul eft une vertu.
On doit à M. d'Egly une féconde traduction , celle de
h Callipédie de QttiJ/et , qui vient de proître fins nom
d'auteur. Comme il n'a pris aucune part à l'édition de cet
ouvrage, dont le manufcrit étoit depuis long- temps lôrti
de les mains, nous présumons que ce fut un eiîài de lès
premières années , qu'il négligea dans la fuite, & qu'il auroit
fans doute revu, s'il l'avoit defliné depuis à l'imprelfion.
Au refle en traduhant, M. d'Egly lôrtoit de là fphère;
H avoit plus de talent pour compofer: /a plume lêmble avoir
été fur-tout propre à i'hiftoire. La Nature I appeloit à ce
genre d'écrire, & jamais la Nature ne prie inutilement à
iefprit: tôt ou tard elle le ramène vers l'objet dont lès écarts,
forcés ou volontaires, l'a voient détourné d'abord. Réiôlu de
fuivre enfin lôn penchant, M. d'Egly parcourut toutes les
parties du tableau que prélèntent à nos yeux les fiècles mo-
dernes. L'hilloire des deux Siciles fixa tes regards. Curieulê
par la grandeur & par la multitude des événemens , elle nous
intéreiîè encore par Ton étroite liaifon avec celle de France.
Mais pour traiter un fujet de cette étendue, il fàlloit le livrer à
des recherches peu compatibles avec d'autres occupations, &
fe trouver à portée des 'fources. Ce motif & quelques affaires
domeftiques ramenèrent à Paris M. d'Egly. La lecture qu'il
y fit de tous les auteurs François , Efpagnois , Italiens qui
pouvoient lui donner quelques lumières, jointe à celle d'une
infinité d'actes manuferits conlêrvési la bibliothèque du Roi,
le mit bien -tôt en état de réuffir. II étoit Tins biens, mais
libre, philolôphe, plein de Ion objet; & par je ne fus quel
charme attaché aux Lettres, il trouvoit dans l'étude, finon des
reflources, au moins ces agréables & fortes dilrractions, qui
diminuent prelque les beloins en les faiiant perdre de vue.
Une marche rapide & (bûtenue le conduifit en quelques
années au terme qu'il le propolôit : Ion ouvrage parut en
174.1 , lous le titre d'hijloire des Rois des deux Siciles de la
312 Histoire de l'Académie Royale
nuiifon de France. II renferme, fbit en abrégé, foit en détail,
tout ce que cette Monarchie offre d'intérefîànt depuis fa fon-
dation jufqu'à nos jours. Le flyle en eft pur; la narration
claire, fuivie, naturelle. L'hiftorien ne s'y borne pas au récit
des événemens; il en développe les cailles; il peint les prin-
cipaux aeleurs des grandes fcènes ; il reniai que avec foin les
loix & les ufâges dont la connoifîânce pouvoit influer fur
celle des faits.
Cette hilbire fut accueillie comme elle le méritoit. Tous
les Journaux en rendirent compte avec éloge; les Savans de
Naples s'étonnèrent qu'un Etranger fût fi bien inltruit de ce
qui concernoit leur patrie. Le feu roi d'Efpagne la lut deux
fois , & deux fois il chargea M. l'ambaflàdeur de France de
témoigner (à fâtisfaclion à l'auteur.
La mort de M. l'abbé Banier fit, vers la fin de ïa même
année, vaquer une place dans l'Académie. M. d'E'gly l'obtint:
on crut pouvoir remplacer un lavant Mythologifte par un
Hiftorien eflimable; & d'ailleurs fôn ouvrage méritoit cette
marque authentique d'approbation, de la part d'une ♦Compa-
gnie dont les travaux ont l'hiiloire jxjur objet. Il avoit allez
de connoilïànces pour juflifier dans la fuite un choix déjà
fondé fur de pareils titres. Mais fa fituation ne lui permettoit
pas de fê borner à des études infruclueufès ; & fôn temps
étoit alors prefque rempli par un Journal périodique, qu'il
continuoit avec fuccès depuis la mort de M. de la Karre.
De plus, fâ lanté, naturellement foible, s'étoit beaucoup altérée
depuis plufieurs années, & de jour en jour elle devenoit plus
mauvaifè. Ces deux raifons fruftrèrent l'Académie de l'afli-
duité qu'elle avoit droit d'attendre de lui. Cependant malgré
de fi légitimes excufes, il nous a donné plufieurs ouvrages;
entre autres une Difièrtation fur le culte d'Efculape; un Mé-
moire fur les adoptions par les armes , & des Recherches fur
les Scythes, qui par elles-mêmes afTez curieufès, ont été
i'occafion d'un favant traité de M. Fréret, fur les nations
Scythiques & Sarmatiques. En effet, les Sociétés littéraires
eut cet avantage, quç fouvent un fimple elîài rifqué par fôn
auteur,
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 313-
auteur, une idée vague hafârdée fins deflèin, peuvent engager
un homme plus inftruit du fujet à l'approfondir, & par- là
font écloire bien des connoitfànces qui fans ce motif, n'au-
roient peut-être jamais été miles au jour.
A ces infirmités dont M. d'Egly étoit depuis long- temps
accablé, fê joignit en 1745 un nouvel accident, qui mit fa
confiance à la plus forte épreuve : il perdit la vue. Cet
aveuglement ajoûtoit à (es malheurs celui d'être condamné,
peut-être (ans refîburce, à l'ennui d'une oifiveté continuelle:
lituation terrible pour un homme de Lettres qui a des devoirs
& des talens. M. d'Egly n'y fuccomba point. Sa fermeté
naturelle, fortifiée par la réflexion & par une longue habitude
avec la douleur & les chagrins , fêmbloit lutter fins effort
contre un état fi trille. Il oublioit quelquefois fês maux : il en
parloit toujours de fang froid ; & fins recourir à des remèdes
fou vent inutiles, mais qui du moins foûtiennent le courage
ai nourrilîànt lefpérance, il attendit le moment tardif dune
opération qui feule pouvoit diffiper les nuages épaifïis fur
fês yeux. Ce moment n'arriva pas. Une maladie longue
& cruelle le prévint. Elle termina le 2 mai dernier, dans
les douleurs les plus aiguës, le cours infortuné d'une vie
langui (Tante.
H$. Tomé XXI IL Rr
314 Histoire de l'Académie Rotale
ELOGE
DE M. F R E R E T.
Affcmbiée "J^Jicoi.as Fréret, Penfionnaire & Secrétaire per-
r^Novcmb! 1^1 pétuel de l' Académie des Belles- Lettres, Alïbcié- libre
•7*9« de celle de Peinture, Membre de celles de Bordeaux & de
Cortone , naquit à Paris le i 5 février 1688, de Charles-
Antoine Fiéiet, Procureur au Parlement, & d'Anne- Antoinette
Améline. Des fi plus teudre enfance il montra pour la lecture
un goût prefque incroyable. Elle fut le feul amufêment de
fès premières années. Son caractère ferieux, ennemi du frivole,
indifférent aux plaifirs, fê développoit de jour en jour; Se
l'on prévit fans peine que l'étude ferait fon unique paffion.
Il fit de rapides progrès (bus les aufpices de M. Rollin, qui
donna tous lès foins à cultiver le génie naiflànt d'un élève fi
digne de lui. Le profefleur de Philolôphie dont il prit enfûite
les leçons, au collège du Pleflïs, s'aperçut bien -tôt par fês
réponfès, & plus encore par fes fréquentes objections, qu'il
avoit un difciple à qui Platon, Defcartes & Mallebranche
n etoient pas inconnus. Incapable en effet de fê contenter
d'un examen fuperficiel , il approfondiffoit tout , il puifoit
dans toutes les fources; & dès-lors il aimoit les vérités, même
indifférentes, avec une chaleur qui ne lui permettoit pas île
ménager des opinions qu'il aurait cru faufTes.
Les actes publics que M. Fréret foûtint , eurent tout
le fùccès que méritoit fon application. Cependant, quelque
charme que la Métaphyfique & les Sciences exactes dulîent
avoir pour un efprit de cette trempe, elles ne l'avoient pas
empêché de fe livrer à d'autres objets , pendant les deux
années que dura fon cours. La Philofophie occupoit toutes
les heures confâcrées à l'étude; mais les heures de loifir étoient
pour i'Hifloire. A l'âge de feize ans il avoit lû & même extrait
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 3 1 5
les principaux ouvrages de Scaliger, de Dodwel, d'Uflérius,
du lavant père Pétau , & des autres grands Chronologifles. IL
avoit commencé, pour Ion ufâge, un dictionnaire mytholo-
gique qui le trouve encore parmi les papiers.
Le goût des conférences Littéraires étoit alors plus com-
mun qu'il ne l'eft aujourd'hui. L'établiiîèment des Académies
avoit fait fentir les avantages du commerce entre les efprits; Se
de toutes parts on voyoit naître des Sociétés particulières qui
les pienoient pour modèles, il s'en forma, vers la fin de
l'année 1 707, une afîèz nombreufè, qui s'étant d'abord pro-
pofé pour objet l'étude de l'Ecriture, embrafîà dans la fuite
l'Htltoire Univerfelle. M. Fréiet y fut admis ; & quoiqu'il
n'eût encore que dix -neuf ans, il y parut avec éclat. J'ai
retrouvé, dans le nombre de lès manuferits, neuf Mémoires
lus dans les fèances de cette Société. Ils roulent presque tous
fur la religion Grecque: l'auteur en examine quelques points;
entre autres les cultes de Bacchus, de Cérès, de Cybèle 5c
d'Apollon. Ces ouvrages de la jeuneue, quoique fort inférieurs
à ceux qu'il a compolès dans un âge plus mûr, portent vlfî-
blement ion empreinte. Ce font les eflais d'un génie prêt à
prendre l'elîbr.
L'état d'homme de Lettres étoit le fêul pour lequel il fe
lêntit des attraits ; mais h famille avoit fur lui des vûes diffé-
rentes. Elle regardoit le Barreau comme une profèffion aufli
noble, plus utile, & dans laquelle les talens pou noient fè
déployer avec un fuccès égal. M. Fréret crut devoir fàcrifîer
ion goût à b volonté d'un père qu'il aimoit. Par obéi fiance
il fît quelques pas dans cette carrière : il plaida deux cauiês ;
& plein d et lime pour la Jurifprudence , il voulut 1 aimer.
Des commentaires de la compolition fur la coutume de Paris ,
font une preuve inconteflable de la lincérité de fês efforts.
Mais il luttoit en vain contre la Nature. Laflè* d'une confiance
infruclueufe, il fùpplia là famille de ne plus contraindre fôn
inclination.
Cette démarche le rendit à lui-même. Il profita de la
liberté, pour fe dévoua (ans réfèrve à des travaux dont il
Rr ij
3 1 6 Histoire de l'Académie Royale
ne s'étoit privé qu'à regret. Des delâgrémens continuels lui
failôient acheter chaque jour une tolérance qu'il avoit pluftût
arrachée qu'obtenue. Mais la contrariété donne de nouveaux
charmes aux objets de nos palfions. Quoique (enlibie, il la
lùpportoit avec une indifférence ftoïque. Bien- tôt il n'eut
d'autre (bciété que fes livres. Son cabinet devint une retraite
inacceiTible, dans laquelle ii panoit délicieulèment les jours à
lire, à méditer, à compofer. On ne l'en voyoit fortir que
pour converfer avec quelques gens de Lettres, entre autres
avec le fameux comte de Boulainvilliers, dont il étoit ami,
malgré la différence de lage; & qui dès- lors étonné de fon
érudition, pronoltiqua qu'il lêroit un des plus fàvans hommes
de ton fiècle.
Un pareil horofeope ne paroîtra pas fins doute haiârdé:
le préfent répondoit de l'avenir. On juge fans peine quels
dévoient être les progrès d'un fôlitaire avide de connoifîànces,
toujours maître de fon loifir, jamais oiiif, & qui trou voit dans
i'étude une lôurce de plaifirs inépuifâble. En peu d'années H
acheva la lecture réfléchie de prefque tous les écrivains de
i antiquité, de tous les Journaux littéraires (ans exception, &
d'un nombre prodigieux d'auteurs modernes dans tous les
genres. Ce fut aulTi dans le même temps qu'il jeta les fonde-
mens de ton fyltème chronologique ; & brique les inftances
de les amis l'a crachèrent à £ (olitude, ii étoit décidé fur
prefque toutes les queftions qu'il a difcutées depuis.
M. iabbé Sevin le fit connoître, vers la lin de l'année
1 7 i 3 , à M. l'abbé Bignon , qui charmé de l'étendue de fes
connoiilânces & de la (ôlidité de ton jugement, le regarda
comme un fujet que l'Académie ne pouvoit trop le hâter
d'acquérir. M. Fréret y fut reçu le 23 mars 17 14., en qualité
d'Elève; titre aflêz fàit pour fon âge, mais peu convenable à
fon érudition, 6c moins encore à fon caractère. L'ouvrage par
lequel il débuta, fut un Difcours fur Wrigiue fies François,
qu'il lut dans la féance publique du 1 3 novembre lûivant.
Depuis long-temps il étudîoit notre Hiftoire; & fi dans la
Jûite il a paru facriher ce genre de recherches à d'autres
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 317
objets, ce fut moins par légèreté, que par les confêils dune
prudence peut-être exceflive; mais dont l'excès fèmbloit auto-
rifé par l'événement qui fuivit la lecture de ce Difcours. Je
n'en rappellerai ni la caulê, ni les circonfhnces. Ce fèroit un
détail inutile à la mémoire de M. Fréret, qui fut aflez juflifié
par la voix publique & par un prompt élargiffement.
M. Fréret, trop fur de voir l'orage le diffiper pour en
concevoir de vives alarmes, tira de cette fôlitude forcée le
même parti que fi elle eût été volontaire. Il rit des extraits ,
compofa des vocabulaires de diverfes langues, & relut la
plulpart des auteurs Grecs & Latins, pour fou mettre à fa
propre cenfùre les premiers jugemens qu'il en avoit portés.
Xénophon fut un de ceux auxquels il s'attacha le plus ; &
nous devons à l'examen qu'il en fit alors , fon excellent Mé-
moire fur la Cyropédie.
Le règlement de 1 7 1 6 , qui fupprima la claflê des Elèves,
fit paffer M. Fréret dans celle des Aflbciés. Cette même
année & les trois fui vantes font les époques de plufieurs de
fes Differtations , toutes également curieufes ; mais dont la
plus remarquable ell celle qu'il compolà fur l'origine du
jeu des Echecs. Elle l'efl par la fingularité du fujet, & de la
eirconftance dans laquelle l'auteur en fit la leélure. Ce fut
dans une afièmblée tenue le 24 juillet 1 7 1 0 , en prélênee du
Roi, qui voulut, en prélidant cette fois à nos exercices, nous
donner un gage de la protection, au commencement d'un
règne dont la fuite glorieulê devoit offrir de fi nobles fujets
aux travaux de l'Académie.
M. le maréchal de Noailles , dont l'eftime eft un éloge
flatteur, donna vers le même temps à M. Fréret une marque
éclatante de confiance, en le priant de prefider à l'éducation
de les enfans. Il fe montra digne de ce choix par fon zèle,
lans néanmoins que l'Académie eût à réclamer les droits qu'elle
atoit acquis fur les talens. Les foins qu'il devoit à des Elèves
fi capables d'y répondre , ne mdfircnt point à les travaux
littéraires. Mais les efforts qu'il fît pour concilier ces deux
engageinens dérangèrent fa fânté. Elle s'altéra de plus eh
Rr iij
318 Histoire de l'Académie Royale
plus , & le repos dev int nécefîaire pour la rétablir. M. Fréret
alia chercher, dans une maifbn de 1 Oratoire voifine de Paris,
cette tranquillité dont il avoit befoin. Après fix mois de
retraite, il revint dans ia maifon paternelle au commencement
de l'année 1723.
Depuis cette époque , fi vie n'ofTie -aucun événement
particulier. C'eft celle d'un homme de Lettres, qui partage
ion temps entre Tes livres & quelques amis. Tel eft le fort
de la plufpait de ceux qui fe font diftingués par la beauté du
génie, ou par la profondeur du fivoir. Uniquement occupés
de l'étude, & renfermés dans la fphère étroite d'une lôciété
peu nombieulê, ils ont à peinç été connus des hommes que
leurs ouvrages éclairent. Tous leurs jours fè rellèmblent: il en
réfùlte un tout fimpie, uniforme, & qui préfente une ample
matière à l'éloquence d'un panégyrifte, lins fournir le moindre
détail au récit d'un hiftorien. Cette uniformité, foûtenue
pendant un grand nombre d'années, mérite peut-être autant
de fixer nos regards , que cette fuite faftueufê de faits éblouif-
fans , qui jettent tant de variété dans la vie d'un politique ou
d'un guerrier. Le fpeélacle eft moins brillant ; mais il îuisfait
davantage des obfèrvateurs capables d'apprécier les objets.
Au refle l'éloge d'un Savant, d'un Philofophe, d'un grand
Ecrivain, n'eft proprement que l'hiftoire de fon efpriL Des
problèmes réfolus, des vérités découvertes, des écrits ingé-
nieux & fôlides; voilà les exploits & les mouumens des héros
de la Littérature. C'eft parler d'eux que de faire connoître
leurs ouvrages.
Ceux de M. Fréret ont tous la forme de Diflertations. Ii
aimoit l'Académie comme un Spartiate aimoit Lacédémone.
Toujours occupé d'elle, lors même qu'il a paru négliger (es
intérêts, il n'a lû, médité, travaillé que pour elle. 11 lui con-
fiera, dès qu'il y fut admis, cette plume féconde, qui pou voit
l'immortalifèr par des écrits d'un autre genre; 8c renonçant
dès -lors à totit efprit de propriété, il a toujours voulu que
l'honneur de Ces productions péjaillît fur le corps auquel
àppartenoit: efpèce de défintéreflêinent qui feul autoriferoit
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 319
fétendue que nous donnons à fon Eloge. Mais ces morceaux
divers , dont la piufpart font encore manuforits * , quoique
détachés en apparence, ont enlêmble une véritable liaifon.
Ceft un corps dont toutes les parties le tiennent, par un
enchaînement qui iè découvre aux yeux d'un lecleur attentif.
Par-tout on voit le même efprit : ce font par-tout les mômes
principes , les mêmes (îippofitions , les mêmes calculs , &
lanalyle formerait de leurs rélultats un ouvrage fytlémalique,
&. peut-être complet, fur I Hilloiie ancienne.
Elle fut le principal objet des recherches de M. Fréret.
Mais la Chronologie & la Géographie font les yeux de
l'Hilbire: /ans elles on s'égare bien -tôt dans les ténèbres de
l'antiquité. La connoiflànce générale des Langues n eft pas
moins néceflâire. Elle offre un moyen de débrouiller l'origine
des Nations, & d'autres points également obfcurs. Enfin
l'Hiftoire n'eft pas un funple amas de faits rangés par ordre.
Outre les révolutions, qui tant de fois ont changé la foène du
monde, elle offre à nos yeux le fpectade intérelïàm & varié
des mœurs, des Religions, des fyftèmes philofophiques de
tous les peuples de l'Univers; celui de la naillànce des arts &
des progrès de l'efprit humain. Ce font donc autant de bran-
ches de cette étude; branches dont chacune en porte d'autres à
l'infini. M. Fréret les embrailâ toutes; & s'attachant à chacune
d'elles comme fi elle eût été feule, il fut à la fois Chrono-
logie, Géographe, Philofophe, Mythologifte & Grammai-
rien. Nous allons lenvifâger fous ces différens regards.
La Chronologie ne plaît pas au premier coup do.il. Son
abord rebute les efprits fuperficiels , qui ne jugent les objets
que fur l'apparence. Elle a pour eux la féchereflè de l'algèbre;
& parce que la certitude n'en eft pas la même, ils la regar-
dent comme une fcience frivole (âns agrément, & difficile fans
utilité. Les détails dans lefquels l'entraîne fouvent la difcuffion
d'un point particulier, paroiffent autoriler cette cenlûre. Us
* lis ont prefque tous paru fneceflivement depuis la leclure de cet Eloge,
dans les Mémoires de l'Académie, où nous les avons publiés lesunsentios, les
autres par extrait. Voy. la vol. xvi,xvii, xvm &fub. jujqu'au X xiv.<
320 Histoire de l'Académie Rotale
ai reconnoîtroient l'injuftice, s'ils daignoient obfêrver que ces
détails, peu curieux en eux-mêmes, font quelquefois partie
d'un tout intéreflant; que tous les corps font des compofcs
de corpufcuies, & que dans ia combinailon de ces atomes
brille un efprit philofophique d'autant plus jurte, qu'elle
fèmble plus arbitraire. Quel tableau que celui des faites de
l'Univers ! une fuccelîîon rapide y prélênte à nos regards les
principaux événemens dont i'Hiftoire ait confèrvé le louvenir.
L'œil qui parcourt à la fois ces nombreulês fuites de faits
contemporains, en aperçoit mieux la liailbn & la correfpon-
dance. Mais fi ce tableau nous inftruit & nous plaît, les
travaux dont il eft le fruit ne font pas méprilables. Ces
dilcuffions pénibles, ces immenfês calculs, dont s'effraient
ceux qui n'aiment qu'à cueillir les fleurs de ia Littérature,
peuvent donc avoir des charmes pur certains efprits fblides,
patiens, capables d'efforts, & dont la vigueur redouble à la
vûe des difficultés. Tel étoit le génie de M. Fréret. Les
épines dont la Chronologie eft hérifîée , n en dérobèrent
point les avantages réels aux yeux de (a raifon. Il perça cette
écorce; & frappé de l'utilité d'une fetence eflëntielle à la
perfection de l'Hiftoire, il la crut digne d'occuper une partie
de fôn loifir.
Les écrits des plus célèbres Chronologifles du fiècle dernier
avoient déjà répandu tant de lumière fur les temps poftérieurs
à Cyrus, qu'il éloit difficile de rien ajouter à leurs décou-
vertes. Mais le jour ne s'étendoit point au de -là de cette
époque. Une nuit obfcure couvroit encore les temps plus
anciens. La haute antiquité parut à M. Fréret un vafte champ
prefque inculte.
Ce n'efl pas que ces Savans n eufîênt entrepris de ïe dé-
fricher. Mais le défaut de leur méthode avoit rendu leurs
efforts infructueux. La plufpart décidés d'avance pour une
hypothèlê particulière , fèmblent n'avoir fôngé qu'à l'établir ;
ck leurs yeux prévenus ne voyoient dans les anciens que
ce qu'ils avoient intérêt d'y voir. De- là tant de iyftèmes
élevés avec art fur des fondemens peu folides : monumens
curieux,
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 321
eu 1 îeux , mais prefque inutiles de i érudition & du génie de
leurs auteurs.
Il étoit néanmoins eflêntiel de fixer nos idées fur cette
matière. Quoique Jes premiers âges du monde paroiflènt
intérefièr moins la curiohté que les fiècles modernes , ce font,
à certains égards, des objets d'étude très - importans. La
connoiflànce de l'origine des nations influe beaucoup far
celle du refte de leur hiftoire. On ne peut s'en former une
idée jufte , fi les ténèbres en dérobent une partie ; fi la chaîne
des faits, au lieu d'être attachée fermement à quelque point
fixe , flotte par lôn extrémité dans un efpace obfcur & vague»
De plus , quelques Nations célèbres dans l'Orient s attribuoient
une antiquité qu'on ne peut accorder avec le récit de l'Ecri-
ture ; & de nos jours le Pyrrhonifine hiftorique d'une part ,
l'irréligion de l'autre , abulènt également de ces chimériques
prétentions. Ainfi , débrouiller l'origine des Peuples , en dé-
gageant leur hiftoire d'avec, leurs fables , c'eft à la fois jeter
un nouveau jour fur les temps poftérieurs, arrachera l'incré-
dulité des armes foibles, mais /pecieufes, que lui prêtent ces
fiétions , & diffiper les nuages qu'elles répandent iûr la cer-
titude hiftorique.
Lentreprife étoit grande , & digne d'un lavant Philofophe.
M. Fréret s'y dévoua. Né dans un tiédie où i eftime due aux
grands hommes ne le confond pas avec un lêrvile refpeél pour
leurs lêntimens , & de lui-même capable de cette diftinétion ,
quand fon liècle ne l'eût pas faite , il ofa parcourir de nouveau
des routes, où les pas des Scaligers, des Marshams & de tant
d'autres étoient encore imprimés. Plein de leur génie , en Ce
propofant le même but , il fuivit une méthode toute diffé-
rente. Sans préjugé , fans projet formé d'avance , il recueillit
avec foin les citations , les paflàges , les veftiges de traditions,
en un mot , tous les fragmens des annales du monde , épars
dans les auteurs anciens. Il les fêpara des glolès ajoutées depuis,
pela ces difTérens témoignages , & les rapprochant enfuite les
uns des autres , il eut le plaifir d'y remarquer un accord dont
il fut étonné lui-même.
Htfl. Tome XXI IL SC
322 Histoire de l'Académie Rotale
Ce premier examen iui fit entrevoir que les traditions de
tous les peuples étoient compfees de deux parties , qu'on ne
pouvoit trop diftinguer. En remontant, on trouve toujours
une époque au-delà de laquelle ces traditions ne renferment
rien d'hiltorique. Les Iiabitans de la terre ne font plus des
hommes: ce font des génies, des monflres, des géans. La
Nature fuit des loix d'un ordre différent ; tous les événemens
font des prodiges. Dans l'hiftoire<le certains peuples, en par-
ticulier «tins celle des Grecs , ces fictions ne font liées entre
elles par aucune chronologie. Elles ont au contraire cette
efpèce de liai ion chez les Chaldéens, chez les Egyptiens,
chez les peuples de l'Inde Orientale; & de plus elles forment
une forte de fyftème. C'eft l'expofttion allégorique des idées
de leurs PhilofopheS for la nailîànce de l'Univers , & fur
les révolutions d'un monde qu'ils foppofoient avoir précédé
celui-ci. L'énorme durée qu'ils donnoient à ces temps fabuleux
femble prefque toujours avoir été réglée fur quelque période
agronomique multipliée par elle-même. En descendant de
cette époque les traditions deviennent hiftoriques. Ce font les
feules qui méritent d'être dilcutées par un Chronologifie, &
comparées avec ce que Moyfè nous apprend.
M. Fréret , dont j expote ici les idées , s'attacha donc à
féparer dans l'hKtoire de chaque peuple les traditions hiftoriques
d'avec celles du genre oppofé. Cette diftinéHon fut fuivie d'un
examen attentif de tous les palfages qui renfermoient les
premières. 11 en conclut que ces paffages di^pofes dans leur
ordre naturel , mettoient entre les événemens des fiècles
reculés la fuite & fa iiaifon qui caraclérifent iliiftoire véri-
table; mais qu'aucun d'eux ne remontoit jufqu au temps vers
lequel la chronologie du manuforit Samaritain & celle des
Septante placent le repeuplement de la terre par la famille
deNoé. .
Perfonne n'a mis ces vérités dans un fi grand jour que M.
Fréret. Ce font deux confequences néceuaires des DHÎèrtations
<pnl a composes for l'hiftoire des Affyriens de N'tmve , fur la
chronologie des Chaldéens , des Egyptiens , des peuples de
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des Inscriptions et Belles-Lettres, jaj
l'Iode, & fur longue des premiers habitons de la Grèce:
morceaux ûnportans , dont k premier eft le feut qui jufqu'à
prêtent ait vu le jour. Il en réfùite que ihiftoire d'Egypte,
b plus ancienue de toutes, ne commence qu'à l'an 2^00
avant Jéfus- ChrilL Elle eft donc poftérieure de plui leurs
fièdes à la di (perfion des hommes , marquée dans les livres
iacrés comme l'époque & la caufè de la formation des diveiles
(ôciétes.
Si l'objet 8c le réluhat des recherches chronologiques de
M. F met en font (eu tir l'importance; la méthode & les prin-
cipes qu'il a cou Ha m ment lui vis dans (es di lénifions, donnent
l'idée la plus avantageulê de Ion fyueme. Pour coimoître à
fond cette méthode, il (îiffit de lire [es réflexions fur l'étude
des anciennes hijhires, & fur le degré de certitude de leurs preuves.
Ce dilcours, imprimé dans le vi.e volume de nos Mémoires,
eft comme la préface de tout ce qu'il a tait fur la haute an-
tiquité. La leclure de cet ouvrage vraiment philosophique,
& que Defcartcs eût cortipofé, û Defcartes avok réfléchi fur
ces fortes d'objets , doit inlpirer une grande confiance pour
les opinions d'un homme capable d'avoir des vûes fi juftes. La
chronologie ancienne eft un labyrinthe; mais on le parcourt
avec fùccès, lorlque l'Erudition a ieçû des mains de la Cri-
tique le fil qui doit y conduire les pas.
Cependant malgré tant de travaux entrepris pour la con-
ciliation de i'hiftoire profane 8c du texte (acre , ce grand
ouvrage n'étoit pas encore terminé. 11 rettoit un obflacle
plus difficile à lever que tous ceux dont avoient triomphé
les efforts de M. Fréret. Un Empire contemporain des plus
anciennes Monarchies , 8c tel aujourd'hui qu'il étoit du vivant
de Sélôftris , l'Empire Chinois oppolôit au témoignage de
l'Ecriture des annales qui placent ù fondation au-delà du
déluge univericl. L'examen de ces annales étoit d'autant plus
néceiiàire, que les Chinois (ont un peuple lettré, curieux
de là propre hiftoire, 8c qui paroiflbit plus en état qu aucun
autre de la prélêrver de toute altération.
L'importance & la grandeur de la difficulté frappèrent
Sf ij
324 Histoire de l'Académie Royale
M. Fréret : mais il comprit en même temps que la folution
de ce problème dépcndoit d'une étude approfondie de i'hiftoire
Chinoife. Et comme à (es yeux tout devoit céder au plaifir
d'augmenter le nombre & la certitude de (es connoiflânces ,
il avoit prefque réfolu de faire en 1714k voyage de la
Chine , uniquement pour étudier cette hiftoire dans les fources
mêmes. Les liens qui lattachoient à fà famille empêchèrent
l'exécution de ce projet , dont H m'a plufieurs fois entretenu.
Il y fuppléa , du moins autant qu'il le pou voit , par les iiaifons
avec Arcadio Hoangh , Chinois lettré , que M. de Lionne,
évcque de Rolulie avoit amené ici en 1712, & par les
correfpondances avec les plus habiles de nos Millionnaires.
Aux éclaircifîèmens qu'il tira de leurs réponlês, for-tout de
celles du lavant PereGaubil , il joignit les propres recherches,
avec une ardeur digne de l'objet. Le foccès pafTa Jes elpérances.
A force de calculs & de combinaifons , il parvint à découvrir
le véritable lyflème de la chronologie Chinoife ; lyflème fort
différent de celui qu'on adopte à la Chine. Le rékiltat de les
études fut un Traité curieux , dans lequel il démontre que
l'Hiltoire Chinoife ne remonte point au-delà de l'an 2575
avant Jéfus-Chrift, & que dès-lors die quadre parfaitement
avec le récit de Moyfè. Les quatre premiers articles de ce
traité, font inférés dans le xv.e volume de nos Mémoires: it
en refte fix autres encore manufcrits*.
En s'occupant à détruire la chimérique antiquité de certains
peuples , quelques Chronologies fêmblent être tombés dans
l'excès oppofc, par la réduction trop forte qu'ib prétendent
faire à la durée de ces Monarchies. M. Fréret, dans la fixation
des premières époques, s'éloignoit également de ces deux
extrémités; & le jufle milieu fur ce point comme for tout
autre, lui paroitlbit le foui parti raifonnable, lorlqu'il vit avec
forprifè M. Newton fo déclarer hautement pour fe calcul
abrégé. Ce grand homme eft auteur d'un nouveau fyftème,
qui diminue d'environ cinq cens ans la durée des temps
* Ils ne fc font plus maintenant. Nous I« avons publîés depuis, dam
Je volume xyin de nos Mémoires.
«
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 325
hiftoriques.Son hypothèfê roule fur deux points fondamentaux;
for une évaluation nouvelle des générations, & fur l'époque de
Chiron, rapprochée par une méthode agronomique du ficelé
des Ptolémées. On fait qu'après avoir expofê, dans un ouvrage
fort étendu, les preuves de ce iyftème fingulier, M. Newton
en fit lui-même un abrégé pour la princefîè de Galles; qu'une
copie de cet abrégé tomba quelque temps après entre les
mains de M. Fréret , qui le traduifit & le fit imprimer avec
des oblérvations générales contre la Chronologie qu'il ren-
fermoit; que M. Newton répliqua par une lettre fort vive;
qu'après fâ mort M. Halley (e déclara /on part i km ; enfin que
te célèbre Whifton , aftronome Anglois , & le P. Souciet
l'attaquèrent, le premier par un traité fous le titre de réfu-
tation; le fécond par cinq lettres, auxquelles a répondu M. de
la Nauze. Tous ces faits font connus ; mais le véritable détail
des principaux eft encore ignoré. Je le fupprime ici, parce
qu'il faut abréger; & je mécontente d'ajoûter que M. Fréret
a compofé, pour défendre fès premières obfervations , un
grand ouvrage dont les trois parties forment un traité complet
fur la Chronologie ancienne ; que ce morceau , fini dès l'an
1 72 8 , & deftiné dès-lors à l'impreffion par l'auteur, n'a point
encore vû le jour; & qu'il eft d'une étendue auez confidérable
pour former un volume féparé, que j'efpère être bien-tôt en
état de publier, comme une fuite de nos Mémoires.
Cet ouvrage & le traité fur la chronologie Chinoife,
Templis l'un & l'autre de calculs efTrayans , mais néceffaires ,
fûppofênt dans M. Fréret une connoiuanee peu commune
de l'Aftronomie ancienne & moderne. Elle ne brille pas
moins dans la plufpart de fes difîèrtations Chronologiques,
que je ne puis même indiquer ici, fur- tout dans celles qu'il
a coinpofêes fur les Calendriers des Cna/deens, des Perfes, des
Romains & de quelques autres Nations. Les différentes efpèces
d'années parviennent toutes, par difîèrens moyens, au même
but; à celui de mefurer la durée du temps par les révolutions
de la Lune ou du Soleil, ou par la réunion de ces aftres
avec certaines étoiles fixes, dans des points déterminés de leur
326* Histoire de l'Académie Rotale
ccliptiqufc Pour avoir une juûe idée de ces di vertes périodes,
il faut être profondément verfé dans cette aftronotnie ufuelle,
qui iêrvoit à leur donner une forme fiable & régulière.
Les connoiflânces agronomiques influent beaucoup aufli
(ùr une autre fcience, que M. Fréret n'a pas moins cultivée
que la fcience des temps, fur la Géographie* Il s'y livrait
avec une ardeur inexprimable; &. fi nous n'avions des mo->
nu mens nombreux de /es autres études» ce qui nous refle
de les travaux géographiques, fêroit croire que ce genre
de recherches a rempli tous les infhns d uuc vie longue &
laborieufê.
Le détail en fêroit infini. C'eft en donner une idée fûper-
ficielle, que de dire qu'il a tiré d'une multitude d'auteurs,
fbit anciens, fôit du moyen âge, tout ce qu'ils contenoient
de relatif à la Géographie; qu'aux extraits de la plufpart des
voyageurs, des journaux d'un grand nombre de Pilotes, de
plufieurs Portulans, de tous les itinéraires connus, il a joint
des recueils d'obfervations aftronomiques , & des tables de
prefque toutes les longitudes & latitudes fixées avec précifion.
Tout ce que M. de Fontenclle obferve, dans l'Eloge de
M. Delille, fur les difficultés de la Géographie, fiir la quan-
tité, le choix & la combinaifon des matériaux néceflàires pour
la conflruétion d'une carte, peut s'appliquer à M. Fréret. Le
nombre prodigieux de cartes qu'il a compote juftifiera cette
application: il s'en eft trouvé parmi les papiers treize cens
cinquante-fêpt, toutes de là main, dont une partie confidérable
m'a été remifê. Ce font les fuites de morceaux concernant
la Gaule, l'Italie, la Grèce & les îles de l'Archipel, i'Afie
mineure, l'Arménie, la Perle & l'Afrique. M. Buache, gendre
de M. Delifle & premier Géographe du Roi, les a mis en
ordre pour m'en faciliter l'examen ; & la notice qu'il en a
dreflèe donne une grande idée du mérite de la plufpart. Tous>
ces morceaux peuvent Ce ranger fous trois dafles.
On en trouve plufieurs qui paroiflcnt au premier coup
d'oeil fê répéter. Ce font des Cartes différentes des mêmes
pays , dreflees fur les relations des diffërens auteurs. Elles
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 327
peinent fêrvir à les entendre; mais H ne faut pas y chercher
te fyftème de M. Fréret.
D'autres renferment Je détail & la difouffion des points
particuliers qui dévoient, en fê réunifiant, former des Cartes
plus générales , dont la plufpart ne font pas encore exécutées.
Enfin la troifiéme claflè , beaucoup moins nombrculê que
les deux autres , offre quelques-unes de ces Cartes générales ,
qu'on doit confidérer comme le réfultat d un nombre infini de
recherches & de combinai fons.
M. Buache ne doute pas que ce recueil ne puiflê être d'une
grande utilité pour la Géographie. En l'exaruinant avec foin ,
 a remarqué des vues nouvelles en très grand nombre, des
détails inconnus & curieux , plufieurs découvertes intérefïàntes.
Dans les Cartes du détroit des Dardanelles , on voit toutes
les mefures anciennes afîùjéties aux observations des Agro-
nomes , & au pian géométrique de M. le Chevalier de Clérac.
L'Afie mineure n'avoit pas encore été décrite exactement.
Toutes les Cartes * défigurent cette contrée , dont la con-
noiflànce eft importante pour l'hiftoire ancienne, & pour celle
du moyen âge. M. Fréret a donné tous les foins â réformer
cette partie; 6c lès Cartes, au nombre de cent cinquante,
donnent Un détail abfolument neuf. Elles fuivent toutes les
côtes de l'Ane mineure, depuis Trébifonde fur la mer noire,
jufquà Seyde & Tripoli fur la Méditerranée. On pourrait
en former une Carte générale, où la configuration extérieure
de cette varie étendue s'offrirait avec des changemens allez
confidérables pour influer for l'intérieur du pays.
Une autre remarque à faire for les Cartes de M. Fréret ,
cVft qu'on y trouve un nombre infini de routes tracées , avec
la représentation fenfible des montagnes , des défilés, des
paflages qui s'y rencontrem. Il s'étoit appliqué for - tout à
comioîtne h ftruéture, &, pour ainfi dire, l'organifâtion du
globe terreftre. La Géographie , tette <ju'il l'a toujours étudiée ,
ne tenoit pas moins k la Phyfique qu'à l'Aftronomie. On
* La carre de l'A fie, par M. Danvfllc, n avoit point encore paru quand
fai compoft en Eloge.
328 Histoire de l'Académie Royale
pourra s'en convaincre en lifânt fâ defeription de la Grèce
qui fait un des articles du Traité fur l'origine des Grecs , &
Ion Mémoire fur la prétendue élévation du fol de l'Egypte par
les débordemens du Nil.
Les Cartes que je viens d'annoncer ne /ont pas les fêuls
ouvrages Géographiques de M. Fréret. II a compotè plufieurs
écrits en ce genre ; niais le plus curieux eft encore manuferit.
Il a pour titre : Obfenations générales fur la Géographie
ancienne. C eft un traité qui renferme en trois articles tout
ce qu'on peut dire defiêntiel fur cette matière importante.
Dans le premier , l'auteur examine la forme des Cartes conP
truites par les anciens, & fixe l'époque des premières. Dans
le fécond, il fait l'hifloire de leurs connoifîànces géogra-
phiques, depuis Homère jufqu'au temps de Plutarque & de
Ptolémée. Le troifième eft une comparaifbn de leur Géo-
graphie agronomique avec la nôtre. Ce parallèle fait voir que
les Anciens fâvoient déterminer les longitudes & les latitudes
avec plus de précifion qu'on ne le croit communément.
Cette jufteflè des Anciens dans leurs calculs avoit fâit
concevoir à M. Fréret une haute idée de leur mérite Philo -
fophique; & c'efl principalement fous ce point de vue qu'il
les eflimoit. Convaincu que cette différence qu'on a prétendu
mettre entre les hommes, tombe pluftôt fur les fiècles que
fur les efprits; que les. anciens & les modernes font égaux;
que pour apprécier leurs talens on doit moins confidérer le
progrès qu'ils ont fait, que le point d'où ils font partis, il
avoit pour principe que le nombre de nos idées eft trop
borné, pour ne pas s'être épuifé de bonne heure; & qu«
par conféquent il eft aujourd'hui peu d'opinions nouvelles,
peu de découvertes qui méritent ce nom pris à la rigueur.
La rérlexion feule l'avoit conduit à ce raifônnement; & fi ce
fut d'abord un préjugé de fâ part, ce préjugé ne peut être
que celui d'un Phiiofbphe. Mais fès études l'y confirmèrent
bien-tôt. La preuve de ce fèmiment fi raifbnnable fê trouvoit
dans tous les ouvrages des Anciens. Il s'étoit attaché dans
fes lectures à recueillir tout ce qui nous refte de leurs opinions
philofophiques,
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&ES Inscriptions et Belles -Lettres. 329
philolôphiques , à rapprocher les débris de leurs hypothèfes,
à les examiner avec attention. Aufli perfonne n'a- 1- il mieux
connu la Philolophie ancienne : elle avoit peu de myftcres
dont les yeux n'eullênt percé la profondeur. Prelque tous les
fyitèmes de Métaphyfique ou de Phyfique, imagines par
les différentes lêcles, étoient nettement arrangés dans fbn
dprit; & la facilité, la préciùon, la méthode avec laquelle
il les dcveloppoit , annonçoient un homme fupérieur à là
matière, & qui la lôuvent envifigee fous toutes lès faces.
Les vues neuves & lumineufës qu'il laifîbit échapper dans
fes entretiens, firent délirer plus d'une fois qu'il voulût tra-
vailler à l'hirtoire de la Philolophie. Ses amis lexhortoient
à l'entreprendre ; mais d'autres travaux l'en empêchèrent, Se
nous avons de lui peu de morceaux philolophiques. Cepen-
dant le Mémoire qu'il a compofe fur la Philolophie ancienne,
fous le titre d'Obfervatiuns générales, efl un monument de les
connoilîànces en ce genre. D'ailleurs elles font éparfes dans
la plufpart de fes Diirertations. Il avoit fur -tout étudié les
hypothèfês des Anciens, fur la formation de l'Univers, parce
qu'il les regardoit comme la fôurce de tous les fyitèmes
philofophiques adoptés dans les temps poftérieurs. Nous trou-
vons dans fes ouvrages l'expofition des principales de ces
cofmogonies, de celles des Phéniciens, dés Chaldéens, des
Egyptiens & des peuples de l'Inde.
Si les fyftèmes philolôphiques des hommes offrent à la
Railbn un (peclacle utile & curieux , celui que préfentent les
diverfes religions ne l'eft pas moins. Quelque humiliante que
foit pour l'amour propre la vue des cgaiemens de nos fêm-
blables, ceft peut-être la plus inftruclive portion de i'hiftoire
de l'efprit humain. Plus le Paganifine paroît abfurde, plus on
doit examiner avec foin comment des idées fi groffières le
font accréditées parmi des êtres raifônnables. Remonter à la
fource de l'Idolâtrie, en confidérer les progrès, en parcourir
toutes les branches chez les différens peuples , découvrir la
naiûance de tant de cultes divers, &, fi je l'oie dire, le ber-
ceau des Dieux, fuivre leurs établiflèmens chez des Nation*
Bjn orne XXI U. Tt
330 Histoire de l'Académie Rotale ,
étrangères, leurs conquêtes, leurs ufurpations réciproques;
diltinguer ce qui fit d'abord l efîènce de leur culte , & ce qui
dans la fuite y fut ajouté par une multitude fùperftitieulê;
reconnoître une même Divinité fous les difTérens noms qu'elle
portoit en Egypte, en Phénicie, dans la Grèce; percer le
voile des myllcres, expliquer les fables, & ne pas confondre
celles qui renfermoient ou des idées phyfiques, ou de fimples
allégories, avec celles dont le fond efl hiftorique; en un mot
porter le jour dans cet amas obfcur de traditions 8c de men-
fonges, c'efî étudier la Mythologie en Philofophe, & comme
a fait M. Fréret
Elle fut un des principaux objets de lès réflexions. Tous
fês ouvrages femblent l'annoncer à i'envi. Dans Ion Mémoire
fur l'année Perfanne, il expofè les dogmes des partions de
Zoroaftre. Dans celui fur les antiquités de Batylone, il expli-
que la théogonie Chaldéenne. Ailleurs, on trouve un précis
de celle des Indiens. Son traité de l'origine des Grecs eft
rempli d'un détail curieux fur la Religion de ce peuple. Dans
celui contre la chronologie de M. Newton, les leéleurs le
verront combattre l'hypothèfe d'Evhémère, & développer Je
Même religieux des Egyptiens , dont la connoitfànce influe
fur celle de ce paganifme moins greffier, que les nouveaux
Platoniciens voulurent oppofêr aux progrès de la religion
Chrétienne. Je ne parle ni de fon Mémoire fur le culte de
Bacchus, ni de celui qu'il a compofe fur la religion des Gaulois
& des Germains. Tous ces morceaux, en montrant l'érudition
de M. Fréret, contribueront à prouver qu'il n'eft point de
genres de recherches, auquel on ne puifïè appliquer avec
fucecs lefprit philofbphique.
11 n'en a pas fait un ufage moins fréquent, ni moins heureux
dans l'étude des langues; étude dont il (entoit l'importance,
& qui l'a mis plufieurs fois en état de réfoudre des queftions
difficiles. Les réflexions 8c les remarques qui fê trouvent
prefque toujours jointes à plus de trente -deux vocabulaires
difTérens , qu'il avoit tirés de plufieurs écrivains, ou compofës
iui-même, montreroient feules à quel point il pofTédoit les
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des Inscriptions et Belles-Lettres. "331
principes de la grammaire générale. Cette confulion que le
mélange des peuples a mile entre leurs langues, ne 1 empê-
chait pas d'en démêler l'origine & le fond. La plu/part ne
fê font enrichies que par un alliage qui les défigure, & le
nombre des termes adoptiis étouffe prelque celui des racines
& de leurs dérivés. Pour les ramener à leur (implicite primi-
tive, il faut les décompofèr par de favantes analyfês; & le
iêul moyen d'y réunir, cefl de les renfermer fous certaines
dalles , de les divi/èr , comme les Botaniftes divilênt les
plantes, en dirTérens genres, fûbdivilês chacun en plufîeurs
efpèces, qui convenant toutes dans les caractères efïêntiels,
ajoutent des variétés fpécifïques, à ces caraclères communs.
Tel étoit le procédé de M. Fréiet. Il rapportoit tous les
idiomes connus à quelques langues mères; & s attachant à
l'euence de ces langues primitives, il obiêrvoit dans chacune
d'elles ce génie grammatical qui lui eft propre, & qui commun
à tous fes dialectes , leur donne en quelque forte un air de
famille qui les décèle, malgré la différence des traits.
Une méthode fi fimple le fàifoit marcher d'un pas fur
dans les routes incertaines de i'étymologie. Cet art ingénieux,
mais téméraire , hardi , prodigue de conjectures , & (1 (bavent
acculé de prendre de légères probabilités pour des démonf
trations , était fournis par M. Fréret aux loix d'une critique
éclairée. Libre lâns licence, circonfoecl fins timidité , difficile
fur le choix des preuves , il n'Iiafardoit qu'avec retenue , &
ne donnoit les découvertes que pour des vrai-fèmblances.
La feience de M. Fréret ne le bornoit pas aux règles fon-
damentales des langues. S'il s'étoit contenté d'apprendre la
grammaire & les racines de prefque toutes celles du Nord &
de l'Orient, quelques autres avoient été l'objet particulier de
fes études. Il poffédoit les langues lavantes, l'Anglois , l'Italien,
& (ûr-tout i'Efpagnol , auquel il s'étoit fingulièrement appliqué.
Ses entretiens avec Arcadio Hoangh lui frayèrent dès 1 7 1 3
h connoiûance du Chinois. Il y fît de grands progrès ; & l'on
ne peut douter qu'il n'en eût pénétré tous les my itères, s'il
•voit pu s'y livrer fans rélèrve. La fimple infpedion de
33* Histoire de l'Académie Royale
quelques pages d'un Dictionnaire Chinois, ïe conduifit à l'im-
portante découverte du lyftème générai de l'écriture Chinoife.
Il comprit qu'on doit l'envilâger comme une langue véritable ,
abfolument indépendante de l'autre , & qui ne parle qu'aux
yeux ; que fes caractères lônt les fignes immédiats des idées;
que leur nombre prodigieux le réduit à deux cens quatorze
caractères radicaux , & que tous les autres ne le forment que
par différentes combinaisons de ces élémens. Cette théorie^
julqu'alors inconnue en Europe , parut pour la première fois
dans une Ditfèrtation qu'il lut au mois de novembre 1718,
fur les principes généraux de l'art d'écrire , & particulièrement
fur ceux de t écriture Chinoife. En iilânt ce dhcours , imprimé
dans le vi.c volume de nos Mémoires , ainfi que lès réflexions
fur la langue des Chinois , & fur celle des Grecs , on fera
pleinement convaincu qu'il a joint dans l'étude des langues
le (avoir d'un Grammairien habile, aux vues d'un Métaphy-
ficien profond.
Peut-être aura-t on peine à croire que le même homme
ait pû réunir à la fois tant de genres de connoinances , & les
porter au plus haut degré. Cependant les divers points de vue
fous lelquels je viens de préiènter M. Fréret , ne donnent pas,
à beaucoup près , une idée complette de Ion mérite littéraire.
Dans ce qui me relie à dire on trouverait encore de quoi
former plufieurs Savans. Tous ceux qu'une liailbn plus intime
a mis à portée de l'approfondir, favent qu'il a fait une étude
particulière de la Tactique des anciens ; qu'il s'occupoit avec
plaifir de i'Hiftoire Naturelle, & du détail des Arts; qu'il avoit
aflez de Géométrie pour devenir Phyficien ; qu'il aurait pû
comparer entr'elles les mœurs & les loix de toutes les nations;
qu'il étoit très-verfë dans I'Hiftoire & dans la Littérature mo-
derne ; enfin qu'il connoiftôit tous les romans & les théâtres
de pre/que tous les peuples , comme fi lès lectures n'avoient
jamais ai d'autre objet. Tous les ouvrages dramatiques , anciens ,
modernes, François , Italiens , Anglois , Eljxignols , étoient
prélêns à /à mémoire. Il failôit fur le champ l'analylê d'une
pièce de Lopès de Véga, comme il aurait fait celle d'une
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 333
tragédie de Corneille; & l'on étoit furpris de s'entendre ra-
conter les anecdotes littéraires & politiques du temps, par un
homme que les Grecs, les Romains, les Celtes, les Chinois,
tes Péruviens auraient pris pour leur compatriote & leur
contemporain.
Des connoiflànces fi varices formoient dans fon efprit un
tout fyftématique, dont les parties les plus éloignées avoient
une corre/pondance qui les mettoit «à portée de le fervir mu-
tuellement. Parce qu'il avoit étudie la grammaire, il favoit
mieux la Géographie, que s'il n'eut été que Géographe; 6c
l'on doit en dire autant des auues Sciences qu'il a cultivées.
Dans un de ks Mémoires imprimés, il propolê de regarder un
phénomène célefte, arrivé du temps d'Ogygès, comme une
ancienne apparition de la fameufë comète de 1680. Qu'on
examine les motifs fur lefquels eft appuyée cette ingénieufe
conjecture, on verra, lâns avoir befoin d'autres preuves,
avec quel art il faifoit contribuer plufieurs Sciences à l'éclair-
ciflèment d'une queftion qui fèmbloit n'être du reflbrt que
d'une feule.
On prétend , & làns doute avec raifon , qu'il s'en trompé
fur quelques points particuliers ; que le nombre des objets
qu'il embrafibit, a nui plus d'une fois à Ion exactitude; qu'à
force de s'étendre, (oit dans lès écrits, fôit dans les dilîèrta-
tions qu'il faifoit fouvent de vive voix, il perdoit le fil de
la matière. Mais malgré ces écarts , on fera toujours forcé de
reconnoître qu'il avoit l e/prit d'analyfe; qu'écrivain métho-
dique, & profond diflèrtateur, il pofledoit l'art de difeuter
une queftion, de la développer avec clarté, d'en élaguer les
branches ; & que s'il a quelquefois négligé de mettre un
certain ordre dans <ês idées, il l'a fait avec fuccès quand il l'a
voulu. Les erreurs dans lefquelles il a pu tomber fur quelques-
détails peu importans, n'empêcheront pas qu'on ne puifTe
avancer, qu'il fut réunir au même degré des qualités prefque
incompatibles, la profondeur & k variété , la précillon &
l'étendue des connoiflànces.
pn effet, perfonne n'a plus mérité que lui de favoir beaucoup
'Il t
334 Histoire de l'Académie Royale
& de fa voir bien. Ii avoit reçu de la Nature tous les talens
néceflaires; & pour féconder la Nature, il fàifbit plus qu'un
autre n'eût fait pour en dompter la réfiftance. A beaucoup
d cfprit , H a joint un travail infatigable & continuel ; aux
avantages de la pins heureuiê mémoire, ceux d une méthode ,
qui feule y pourroit fuppléer , & dont l'exemple de Leibnitz
& le fven montrent lututé. Ii fàifoit des extraits railônnés de
tout ce qu'il lilôit , en les arrangeant félon l'ordre des matières
& la nature des objets. Cétoit entre fes mains un amas
immenfë de matériaux de toute efpcce; & de- là vient cette
facilité qu'il avoit de compofêr d'un jour à l'autre, & même
fur le champ, de longues Difîèrtations. Tous ces extraits
m'ont été remis. Ils forment un recueil prodigieux, qui
pourra (èrvir à convaincre les incrédules , s'il en efl quelqu'un ,
de l'exaélitude prelque fuperftitieufe qu'il portoit dans fes
recherches.
On peut juger par tout ce qui précède, que M. Fréret a
peu connu les plaifirs de h fbciété. Il étoit prelque toû jours
fèul, & ne fôrtoit que pour aller «à l'Académie, ou dans des
anemblces de gens de Lettres , où la converfation rouloit
toujours (ùr des matières fcrieufès. Dès là jeuneflè il avoit
pris l'habitude de ne mettre pour le travail. aucune diffé-
rence entre la nuit 6c le jour. Il dormoit peu ; & pour
fè défendre contre l'afEudèment qui luit une application trop
longue, il prenoit du café quatre ou cinq fois en vingt -quatre
heures.
Une pareille conduite eut le double effet qu'elle devoit
produire. En peu de temps il acquit un lavoir peu commun ,
& perdit la ûnté. Son tempérament fuccomba, malgré (à
jbree, à ce genre d'excès auffi dangereux qu'il efl rare. II
devint fujet à toutes les infirmités qu'entraîne l'altération du
iâng. Le lait auquel il fè réduilit, pendant un grand nombre
d'années, le fôûtint, & l'eut peut-être rétabli. Mais pour
rendre le régime efficace, il auroit fallu l'étendre fur le
travail, 5c c'eft à quoi M. Fréret n'eut jamais la force de con-
fenaV. Son efprit toujours aelif, toujours féricux, ne pouvoit
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 335
fe rélbudre à faire trêve pour un inftant avec l'étude ou la
méditation.
Cette langueur habituelle eft une des caufes qui l'ont em-
pêché de remplir, comme il auroit dû, les fonctions de
Secrétaire de l'Académie. H s'en chargea au commencement
de l'année 1 743 , & nous lômmes contraints d'avouer que
depuis cette époque * la publication de nos Mémoires eft in-
terrompue, quoique le travail ne le lôit jamais rallenti. Le
Public, accoutumé depuis long -temps à l'exactitude de M.
de Boze, s'eft étonné d'un filence fi fubit, & d'autant plus
fmgulier que le nouvel Interprète de l'Académie étoit zélé
pour fa gloire , capable de la lôûtenir par lès talens , pofTédé
de l'amour du travail , 6c qu'il avoit de plus un modèle dans
(on prédécelTeur. Un Panégyrifte qui doit s'attacher à juftifier
tout ce qui ne peut pas être un fujet d'éloge , le rejetterait fur
les infirmités de M. Fréreu II diroit que trop plein de (es
idées il avoit peine à s'occuper de celles des autres ; que d'im-
menfës travaux , utiles en eux-mêmes, lui caulbient une
diftraction continuelle , & peut-être exculàble ; que Ion génie
trop libre , & jufque-là trop maître de tous les inftàns , lêcouoit
malgré lui-même le joug d'une occupation forcée ; que par
tempérament, par principe, par habitude, il remettoit toû-
jours au lendemain. Pour nous , qui lommes Hiftoriens, nous
dirons fimplement qu'il eut tort; & fi nous entrons dans le
détail de les râlions , c'eft moins pour faire lôn apologie , que
pour expliquer comment il eft polfible qu'un homme qui
relpecloit en tout fes devoirs , leur ait manqué précifément
lûr cet article. Au refte , vers la fin de les jours il longeoit
férieulêment à réparer les fuites d'une négligence prelqu'in-
volontaire; & quoiqu'elle caulè un retard de huit ans, nous
ofons nous flatter de faire bien -tôt oublier ce délai. M. de
Foncemagne, qui s'eft offert volontairement, & par zèle pour
l'Académie, à partager avec nous le travail de la rédaction
» On prie le Lecleur de fe rappeler que cet E loge a été Iû en
174.9.
3}6 Histoire de l'Académie Totale
des Mémoires , ell fur le point d'en donner deux volumes
à i'impreflion *.
Les genres d'étude auxquels M. Fréret sert livré par pré-
féience, ont un mérite réel, mais revêtu de dehors fouvages.
Son caraclère leur lêmbloitaiîbrti. Né férieux, ii avoit contracté
dans la folitude du cabinet une rudefîè extérieure, qui pouvoit
rebuter d'abord. Quoique lenlible à la contradiction , il n avoit
pas fur lui-même allez d'empire pour l'épargner aux autres,
il ell vrai que quoique les hoftilités parullènt toujours com-
mencer de là part , il étoit le plus iouvent fur la délenfive,
lors même qu'il lèmbioit attaquer. Comme il avoit réfléchi
fur tout , il avoit un parti pris fur tout ; & c'étoit moins pour
combattre les idées d'autrui , que pour défendre les fiennes ,
qu'il dilcutoit des opinions hafardées en la préfênce. Il ne fe
hoit pas allez à la fupériorité de Ion mérite , & le croyoit
trop dépendant du fort d'une hypothèfe particulière. L'intérêt
qu'il y prenoit , prefque toujours trop vif, pour l'importance
apparente de la queltion , venoit auiîi quelquefois de ce qu'il
en apercevoit la liailôn avec des parties eflèmielles de fon
fyftème. Un homme d'efprit a dit de lui, qu'il avoit toujours
raifon, quand il parloit le premier. Cefl allez faire entendre
que la difpute l'emportoit lôuveni trop loin. Mais ne fivons-
nous pas que l'amour de nos opinions elt une des branches les
plus délicates de l'amour propre? Au relie, s'il Ibûtenoit les
tiennes, c'étoit moins par opiniâtreté, que par conviction.
Il avoit pour le vrai un zèle intolérant , mais finecre. Toujours
armé pour la querelle , il s'en croyoit l'avocat & le champion ;
jrôle difficile à iôûtenir, & qui fou vent expolê à déplaire : mais
* M. de Foncemagnea rempli Ces
engagemens, par la publication des
tomes xvi & X V 1 1 ; les volumes
fui vans, y compris les trois nouveaux
que nous donnons aujourd'hui, font
monter à vingt- quatre volumes la
fuite des Mémoires de l'Académie ,
jejui n'en avoit que quinze à la mort
de M. Fréret. Ainfi voilà neuf
volumes publiés dans l'intervalle <lc
1 74.9 à 1756, écoulé entre la leclure
6c l'impreffiou de fbn E'Ioge. Ses torts
n'ont éié que paflâgers ; l'honneur
que (es ouvrages feront à la Com-
pagnie , durera autant que le goût
des Lettres.
cette
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 337
cette façon de déplaire n'en1 pas à la portée du commun des
hommes ; elle fûppoiê trop de connoiffances & de jugement.
Ce goût de M. Fréret pour la di/pute , cet air lômbre , cet
éloignement des plaifirs le fâilôient paner pour un Philolôphe ,
à prendre ce terme dans le lêns impropre que lui donne le
langage de la lôciété.
Ce Philolôphe avoit néanmoins des amis, & méritoit d'en
avoir. Cet extérieur ftoïque cachoit une ame lènhbie, géné-
reulë & défintéreflee. Fils tendre & relpeclueux, homme
& citoyen, jufte eftimateur du mérite, vertueux pu* principe,
quoique lâns efTort, ami fur, bienfahant, fidèle; il chérilïoit
les occafions de rendre lèrvice, au point d'avoir de la recon-
noifiânce pour ceux qu'il obligeoit. Il étoit tout ce que tant
d'autres affectent de paroître. Les trélbrs de fon érudition
s'ouvroient à quiconque le conlultoit. Charmé de contribuer
aux progrès des gens de Lettres , il leur communiquoit avec
plailir fes propres idées, fans le réfèrver le moindre hom-
mage fur ce qu'il avoit une fois donné. Ces fortes de lêcours
n'étaient pas les feuls qu'il leur prodiguât. Sa mort a fait
perdre un bienfaiteur à plus d'une famille, qui trouvoit en
lui des reflôurces auffi promptes que lècrètes.
Cette mort , qui prive la république des Lettres d'un de
fes plus illuftres citoyens, aniva le 8 mars dernier, après une
maladie longue & douloureulê , dont M. Fréret ne connut
jamais le danger. Il venoh d'entrer dans la lôixante- deuxième
année de fon âge. Si ceft vivre que de penlèr, perfonne n'a
vécu plus long -temps que lui.
Hifl. Tome XX III.
Vu
338 Histoire de l'Académie Royale
ELOGE
DE M. LE CARDINAL DE ROHAN.
AflcmWce À RM A N D-GASTON-M AX I M I Ll EN D E Ro H A N,
r^Z'Jb. /V Cardinal- Prêtre de la Sainte Eglife Romaine du titre
•7*9. de la Trinité du Mont , Evêque & Prince de Strasbourg,
Landgrave d'Allâce, Prince du Saint - Empire , Grand -Au-
mônier de France, Commandeur de l'Ordre du Saint- El prit,
Provilêur de Sorbonne , Abbé de Saint Waft d'Arras , de la
Chaifê-Dieu & de Foigny, l'un des Quarante de l'Académie
Françoifê & Honoraire de celle des Belles -Lettres, naquit à
Paris le 26 juin 1 674. Il étoit le quatrième fils de François
prince de Rohan-Soubife, & d'Anne de Chabot, fille aînée
d'Henri de Chabot duc de Rohan.
Une figure noble, & dont les traits heureux fèmbjoient
formés par les Grâces , fut le moindre des préfêns qu'il reçut
de la Nature. Elle lui prodigua les dons les plus précieux.
Aux faillies d'iuie imagination brillante, aux agrémens d'un
efprit vif 8c jufle fe joignit tout ce qui peut annoncer un cœur
fènfible, vertueux, bienfailànt; & le germe de ces qualités
aimables, qui dévoient le rendre fi cher à la fôciété, le déve-
loppa rapidement avec l'âge. Son enfance fut l'aurore d'un
beau jour.
L'éducation féconda (es talens naturels. Ses études eurent
un fuccès dont l'éclat n'eft point effacé par celui qui couvre
le refle de fâ vie. La ville de Bourges , où il les commença
fous les yeux du prince de Soubifê fôn père, Gouverneur de
Berri, en partage la gloire avec le collège d'Harcourt, où
il vint les achever. Les charmes de cette Littérature agréable,
dont nous cueillons les prémices dans le cours des Humanités,
ne l'empêchèrent pas de fèntir le mérite réel de la Philolôphie.
Cependant il failoit alors une grande pénétration pour le
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 339
reconnoître , au travers des ronces dont cette Science étoit
hériflce. Ii i'envifagea comme une introduction à la Théologie,
vers laquelle il toumoit toutes les- vûes , pour fe difpofer à
létat Eccléfiaftique.
Son rang, qui le mettoit en droit d'afpirer avec fuccès aux
plus hautes dignités de l'Eglife, ne lui panit pas une dilpenlê
des qualités néeeffaires pour les remplir. Quoique pouvant fê
repolêr fur fâ naiflànce, l'abbé de Soubi/ê voulût ne rien devoir
au nom qu'il portoit; & fur en quelque forte de tout obtenir,
il eut la noble prétention de tout mériter. L'eftime générale
qu'il s'étoit ^acquife dans les premières études le fui vit en
Sorbonne. Tous ceux qui couraient avec lui cette longue &
laborieufe carrière, charmés de là politefîe, admiraient fbn ap-
plication. Il étoit en même temps leurs délices & leur modèle.
La Théologie , de toutes les Sciences la plus noble & la
plus importante, eft peut-être aufii la plus difficile. Mais que
ne peut l'opiniâtreté du travail , fbûtenue par un jugement
lolide, une mémoire heureulê, un génie élevé? Les progrès de
M. l'abbé de Soubilê furent rapides & brillans. Sa première
thèlê eft du mois de mars 1 696. Il la fôûtint couvert , avec
tous les honneurs qu'on ne défère qu'aux Princes iflùs de
maifons Souveraines. Cet acte, où fôn érudition eut fes maîtres
eux-mêmes pour admirateurs, mit dans un nouveau jour le
talent fmgulier qu'il avoit pour la parole.
Il en donna des preuves encore plus frappantes deux ans
après, dans le panégyrique de Louis XIV, qu'il prononça
comme Prieur de Sorbonne : panégyrique comparable à celui
de Trajan; mais dont l'auteur connoiffoit mieux que Pline
la véritable éloquence. La fienne avoit cette noble 1 implicite,
qui fait en tout genre le caractère effentiel du beau. Ce difcours
enleva tous les fufTrages ; & la traduction françoife qu'on en'
fit fur le champ, multiplia les éloges: ie talent de l'Orateur
panit égaler la grandeur du Sujet.
La Renommée porta dans l'Europe favante le nom de M.
l'abbé de Soubilê. Ces traits de fa jeunette font d'autant plus
remarquables, que l'idée qu'ils dorinoient de fôn caractère,
Vu ij
34° Histoire de l'Académie Royale
contribua beaucoup à fou élévation. Ce fut autant ion mérite
que là nailiànce qui le lit élire, en lyoi , Coadjuteur de
Stralbourg.
Cette ville importante étoit alors une nouvelle conquête
pour la France & pour la Religion. Louis XIV, en la
réunifiant à fa Couronne, venoit de la faire rentrer dans le
lêin de l'Eglilê Romaine. Sous les aulpices de ce Prince, les
Catholiques avoient , en i 6 8 i , repris potfèiiton de la cathé-
drale , ufurpée depuis plus d'un fiècle par les Proteftans. Mais
quoique la réforme eût cefTé d'être dominante tlans iès murs ,
elle y conlervoit toujours un parti conlidérable. L'Univeriité
tenoit liautement pour elle , avec la moitié des citoyens. Cette
divifion formoit comme deux villes dans l'enceinte d'une
lèule. L'établiifemcnt du Luthéranifme , 8c les guerres dont
i'Allàce étoit depuis long -temps le théâtre, avoient de plus
introduit des abus làns nombre dans la difeipline & dans les
moeurs. Enfin les évêques de Stralbourg, fouverains au-delà
du Rhin, failôient partie du corps Germanique. Ils avoient
ieance dans la Diette générale; & tirés prelque tous des plus
grandes Mauons de l'Empire, ils étaient à la tête du Chapiue
le plus noble de l'Allemagne.
Pour occuper une telle place dans de pareilles circonA
tances, il falioit un homme dont lextraétion répondît à celle
de lès prédéeeiîèurs ; qui, fans rien devoir à ion titre, pût
tenir par lui-même un rang diftingué dans une république de
Souverains; qui , joignant au don de reprélènter toutes les
valus lôlides , loûtînt par là magnificence l'éclat du nom
François, & le fît chérir par fbn affabilité: il falioit un
Prélat dont le zèle pour la Religion & la dilcipline Ecclé-
fiaftique fût réglé par la prudence; qui le regardant moins
comme le chef d'un parti , que comme le père d'enfans diviiês,
protégeât les uns , làns bleiîèr la tolérance qu'il devoit aux
autres, & lut, au défaut de l'unanimité, maintenir la paix ; qui
iênfibie au plaifir d'être aimé, fut periùadé que le vrai, pour
fubjuguer utilement les efprits, doit triompher des cœurs.
On vit ce Prélat daru M. l'abbé de Souhife. Toutes les
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des Inscriptions et Belles -Lettres. 341
qualités qu'il réuniflôit firent tomber fur lui le choix du
Roi , de i'Evtque , & du Chapitre. Le cardinal de Furf-
temberg , en l'adoptant , le facra dans icgiHê abbatiale de
S.1 Germain -des -Pics. L'Alface applaudit à cette éleclion.
Elle vit avec plaifir un Siège, lôuvent occupé par des archiducs,
par des princes de Lorraine , de Brandebourg & de Bavière ,
à la veille d'êtie rempli par un évéque de la maifôn de Rohan ;
de cette ancienne maifon , l'une des premières du Royaume,
& qui , depuis tant de liècles, joint à fa propre grandeur celle
que donnent les alliances les plus auguftes.
L'événement juftifia les efpcranccs que la Province avoit
conçues. Le Coadjuteur, devenu Titulaire en 1704, fût le
montrer à la fois Evéque & Prince. On le vit fôûtenir la
dignité de (on Siège , avec une nobleffe qui lui mérita l'eftime
& la confidération de toute l'Allemagne ; corriger les abus ,
rendre au Service divin la majeftueufê décence qui le carac-
térifè, rétablir dans fôn diocèfê l'ordre & la tranquillité,
ménager les prétentions de la réforme , en confêrvant avec
vigueur les droits de la Religion Catholique. Le nombre des
Proteftans eft à prclem beaucoup moindre, & diminue de
jour en jour. Pour les ramener , il n'employa jamais que la
douceur, les libéralités, la raifon, & cet heureux don qu'il
eut toujours de plaire & de perfuader. Je ne dois qu'indiquer
ici ces faits intéreflâns: le détail en appartient à l'Hiftoire
Ecdéfiaftique d'Alice.
Ce fêroit encore attenter aux droits des Hiftoriens de
TEglifè , que de m'étendre fur la part importante qu'il eut
en France aux affaires de la Religion fur la fin du dernier
règne, & fous la minorité du Roi. On fût que fur la no-
mination de Louis XIV, Clément XI le créa cardinal en
1 7 1 2 ; que Grand- Aumônier de Fiance en 1 7 1 3 , H fût
un des Préfidens de i'aiTemblée extraordinaire convoquée
pour l'acceptation de la bulle Unigcnitus ; qu'en qualité de
chef de la commiiTion il fe chargea du rapport , & que le
corps refpeébble auquel il rendit compte, en louant [on zèle,
admira fon éloquence.
VuKj
342 Histoire de l'Académie Royale
La mort de Clément XI ouvrit en 172 i une brillante
carrière aux talens politiques de M. le cardinal de Rohan. Il
étoit en chemin pour Rome , où il alloit réfider au nom du
Roi. Cette nouvelle lui fit hâter fà marche. II entra au
Conclave le 2 avril , & le 8 mai fùivant Innocent XIII
fut élû. La part qu'eut à cette élection le cardinal de Rohan ,
Ion mérite perfonnel, fà réputation , fà magnificence fixèrent
fur lui tous les yeux dans la capitale du monde chrétien. On
s'y rappelle encore les pieu/ês largefîès qu'il fit à l'occafion de
la convalelcence du Roi. L'éclat qui i'environnoit fût un
fpcclacle pour une ville où les grands fpeclacles font fi com-
muns, & qui les aime encore comme elle les aimoit fous
le règne d'Augufte. Mais en môme temps que ces dehors
pompeux repailîôient l'avide curiofité des habhansde Rome,
fbn affabilité , les charmes de (on efprit , la protection qu'il
accordoit au mérite , & l'ufige qu'il fit pendant Ion fe/our
de la confiance da fouverain Pontife, lui concilioient tous
les arurs.
Le Sacré Collège, qui dans le conclave avoît vû briller
fà pénétration & fon htbileté , eut fbuvent depuis occafion
d'admirer les connoiflànces & la jufteflê de fôn efprit. Il en
donna particulièrement des preuves dans une affaire impor-
tante, dont l'examen étoit du refîbrt d'une congrégation où
le Pape l'avoit fait entrer. M. le* cardinal de Rohan , s étant
aperçu qu'on s'éeartoit du point de la qucflion , prit la
pafole, & fbn avis forma celui du tribunal. Comme l'Italien
ne lui étoit pas encore familier, il eut recours dans cette
rencontre à la langue Latine, & charma fês auditeurs par la
f icilité de l'expreffron , en même temps qu'il les perfuada par
la force du raifônnemenr. Les Cardinaux étrangers , que la
vacance du Saint Siège aVort attirés en grand nombre à
Rome , reçurent le chapeau dans un Confifloire folemnel ,
où M. le cardinal de Rohan , qui fe trouvoh à leur tête , fit
au nom de tOns un difcours, hautement aprjfaudr de cette
augufte AfTemblcd Celui par lequel il prit congé du Pape au
mois de décembre, reçut & mérita les mêmes élbges. Il étoit
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 343
devenu le fujet des entretiens de Rome, & Ion s'aperçut
long- temps du vuide qu'y laiflâ Ion départ.
Tous les Princes d'Italie , dont il traverlâ les Etats en
reprenant la route de France, fè félicitèrent d'être fur /on
paflàge. Le duc de Parme alla au devant de lui : le Roi de
Sardaigne le reçut en Prince; & dans les honneurs dont
par-tout .on le combla,. il eut le plaifir lênfible de voir là
perfonne dillinguée de fon rang.
Cette réputation , qu'il s'étoit acquilê pendant lôn premier
féjour , il l'a lôûtenue , & même augmentée , dans les trois
voyages qu'il a faits depuis, pour l'éleclion de Benoît XIII ,
de Clément XII, & du Pape aujourd'hui régnant. Son entrée
dans Rome étoit une efpèce de triomphe , .où la joie de le
revoir éclatoit par mille applaudiflèmens. A ces marques de
jatisfaction lûccédoient bien-tôt les regrets de le perdre. Mais
en s'éioignant il étoit fur de n'être pas oublié. Son nom fera
long-temps cher aux citoyens de Rome.
Ce nom ne 1 eft pas moins aux amateurs des Lettres. M.
le cardinal de.Rohan les a chéris, protégés, encouragés par
les bienfaits. II leur faifoit un accueil d'autant plus lâtisfàûant
pour eux , que lôn goût leur étoit connu. Quoique le torrent
des affaires parût l'entraîner, il avoit fu dérober à lès occu-
pations aflez de temps , pour acquérir de nouvelles connoif-
lânces, 8c pour cultiver les genres d'étude auxquels là jeunefle
s 'étoit conûcrèe. Les Savans même de profeïïîon trouvoient à
profiter auprès de lui. Toûjours aflez inftruit pour les en-
tendre, il i'étoit /ôuvent aflez pour leur faire des objeélions,,
pour leur donner des vûes fines & lumineufes , pour propolêr
à leurs recherches des objets curieux & nouveaux. La poli-
teflè & le ton d'égalité, qui régnoient fans arTeclation dans ces
entretiens fàifoient prefque perdre de vûe le Cardinal Evéque
de Stralbourg , pour ne montrer que l'Académicien.
Ce titre , dont le paroit un homme revêtu des plus émi-
nentes dignités, étoit moins un hommage qu'une juftice que
la république des Lettres avoit cru lui devoir. Nous avons
déjà cité pluiîeurs occafions où fon éloquence parut aveo
344- Histoire de l'Académie Royale
éclat. Elles ne font pas les feules ; & nous pouvons également
citer tous ies difcours qu'il a prononcés dans l'exercice de fes
diverfes fondions ; entre autres ceux dont il accompagna la
célébration du mariage du Roi , qu'il ht à Stralbourg , &
dont il renouvela la cérémonie à Fontainebleau , comme
Grand-Aumônier de France.
Cet art de manier la parole, d'aflujétir au ton du fujet un
ftyle toujours noble & pur , eft un des traits qui cara&é-
rifent M. le Cardinal de Rohan. Il étoit, à ce titre /cul, un
des principaux orncmens de l'Académie Françoilê , dans la-
quelle il prit féance le 3 1 janvier 1704: jour heureux &
brillant pour cette Compagnie, où lôn entrée rétablit le calme,
troublé depujs quelque temps par un de ces orages, que ies
pallions excitent dans les Sociétés Littéraires comme dans les
autres.
Dès 1 70 1 le Roi l'avoit mis au nombre des Honoraires
qu'il donnoit à l'Académie des Belles-Lettres par le Règlement,
qui la renouvela , pour ainfi dire , en lui failânt prendre une
forme plusllable & plus régulière. 11 en fut nommé Prcfident
en 1 7 1 2 , & continué l'année fnivante. Nos reginVes parlent
fouvent alors de l'ardeur & de l'émulation , qu entretenoient
dans nos AfTemblées fa préfence & le goût qu'il marquoit
pour les objets de nos travaux. Quoique i'eftime lôit un
tribut, dont le lâvoir & les talens ne peuvent être fruitrés
fans injuftice; c'eft un tribut flatteur, que reçoivent toujours
avec reconnoifTance ceux qui lëroient le plus en droit de
l'exiger. Mais il les flatte fur- tout de la part d'un homme
qu'ils admirent eux-mêmes, & qui, fait pour fixer leurs
regards , paraît s'occuper d'eux. C'eft alors une véritable
récompenfe , dont leur amour propre fent tout le prix ; & le
defir de la mériter, en animant leurs efforts, eft une des
fources de leurs fuccès.
M. le cardinal de Rohan , prodigue de cette eftîme fi
capable d'encourager les gens de Lettres , en a fouvent aidé
plufieurs à l'obtenir, par les lêcours qu'ils puilôient dans fa
bibliothèque, l'une des plus nombieufes & des mieux choifies
qui
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des Inscriptions et Belles -Lettrés. 34 5
qui fôient en Europe. Celle de M. de Thou , poflédée depuis
par M. le Préfident de Menars, en compolê le fonds. Elle
éioit prête à fê difperfer en 1701; & la France auroit
-vû palier dans lies mains étrangères une partie de ce tréior
amaflë par un de lès plus grands hommes , fi le goût de M.
Tcvècjtic de Stralbourg pour les Lettres ne nous l'eût confêrvé.
Il l'acheta dans le fort d'une guerre opiniâtre & ruineulê.
Les follicitations de M. l'abbé de Boifiy , qu'il s'étoit attaché
dès le temps de la Licence , & qui fut depuis Aflbcié de
l'Académie , contribuèrent à le déterminer.
Ce recueil étoit renommé pour les belles reliures , pour les
excellentes éditions, & fur -tout pour les livres en grand
papier, que M. de Thou poffédoit feuL II avoit lu fê les
procurer par un moyen , qui fuppofê la curiofué d'un Amateur,
& le crédit d'un Magiftrat généralement eftimé. Il envoyoit
aux Minières du Roi dans les différentes Cours le plus beau
papier qu'on eût alors , pour faire tirer un , ou quelquefois
deux exemplaires des meilleurs ouvrages qui s'imprimoient
chez les Etrangers. Ses vûes ne fe bornoientpas à cet objet,
qui n'eft après tout qu'une fmgularké plus remarquable
qu'utile. II s'étoit propofë de former une Bibliothèque uni-
verfelle.
M. le cardinal de Rohan fuivit principalement /ûr cet
article le plan du fondateur. Malgré les dé}>enfès néceffaires
& continuelles qu'il faiioit dans lôn diocèlê , & par- tout où
fexigeoit (on état , il n'a ceffé d'augmenter cette collection ,
déjà très-nombreufê. L'accroiiîèment quelle a reçu par fes
foins eft fi confidérable, que l'ancien fonds en fait aujourdhui
la moindre portion. Entre autres articles importans, elle offre
une fuite des meilleurs ouvrages compolés fur le Droit public,
dont l'étude eft très-floriflànte en Allemagne. Le nombre,
la condition, îa rareté des livres qui forment cette Biblio-
thèque, l'ordre même dans lequel ils font difpofés, tout
annonce le goût de celui qui la pofledoir; & c'eft moins
pour lui que pour elle qu'il lèmbloit avoir conftruit le palais
dont elle occupe une partie.
fiijl. Tome XX II L Xx
346 Histoire de l'Académie Royale
Peu de temps après Ton retour de Rome, en 1722, M.
le cardinal de Rohan ouvrit fa Bibliothèque à des confé-
rences où régnoient, fous Tes aufpices, la politeflè, l'efprit &
1 érudition. Dom Calmet, Dorn. Bernard de Montfaucon , le
père de Tournemine & plufieurs autres de nos plus célèbres
Littérateurs s'y trouvoient à des jours marqués, pour s'entre-
tenir fur des matières de Critique ou d'Hiîtoire. Il préfidoit
quelquefois lui-même à ces lavantes aflèmblées, où chacun
obligé de remplir à fon tour une féance entière, dioiûlîbit
à fon gré le fujet de fa diuertalion.
Mais ce que nous ne pouvons trop remarquer dans un
éloge litté^aire, c'eft l'accès que les Savans de tout état &
principalement les Eccléfiaftiques ont toujours eu dans cette
Bibliothèque. Elle s'ouvroit pour eux à toute heure : ils j
trouvoient, outre les livres dont ils avoient befoin, toutes les
facilités néceffaires pour le travail. M. le cardinal de Rohan,
qui pendant fon fojour à Paris venoit de temps en temps la
vifiter, étoit charmé d'y rencontrer des lecteurs. Il (ê faifoit
un plaifir de les queftionner fur l'objet de leurs études, &
de les encourager par l'intérêt qu'il paroilfoit y prendre. Les
gens de Lettres n'avoient pas feulement la liberté d'emprunter
les livres & de les garder à ioifir ; s'ils en demandoient
quelques-uns qui ne fùlîènt pas dans la Bibliothèque , on
les achetoit fur le champ, pour leur en procurer la leaure.
Le zèle du Bibliothéquaire fecondoit de fi louables difpofi-
tions. M. l'abbé Oliva fatisfaifoit en les fuivant fon goût
pour les Lettres.
C'eft à fes foins & à la libéralité de M. le cardinal de
Rohan, que le Public doit l'édition de plufieurs Lettres du
Pogge Florentin , & de fon traité fur les viaflitudes Ae la
Fortune: ouvrage curieux, dont le manuferit appartenoit au
cardinal Ottoboni. L'Italie recèle peut-être encore un grand
nombre d'écrits de fes plus illuftres Savans, dont la con-
noiflànce jetteroit un nouveau jour for l'hiltoire des derniers
fiècles, fi l'exemple de M. le cardinal de Rohan trouvoit
beaucoup d'imitateurs.
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des Inscriptions et Belles-Lettres. 347
Ce morceau du Pogge, qu'il fit imprimer à iês frais,
parut en 1723, fous lès au/pices. C'eft une forte d'hommage
qu'il a reçu plus d'une fois , & dont il fut toujours redevable
à la réputation qu'il s 'étoit acquifè dans l'Europe. De tous
les ouvrages qui lui furent dédiés, je ne citerai que le Tré/ôr
des anecdotes du P. Martenne, les Antiquités de l'èglife
d'Efpagne, & la traduction Italienne de nos Mémoires, dont
le premier volume parut à Venife en 1730. La flatterie
n'eut aucune part à ces témoignages publics d'une jufte recon-
noilïànce. Les gens de Lettres pouvoient-ils en avoir trop
pour un amateur illuftre, qui s'attachoit à former une Bibjio-
thcque immenfê pour leur ufige, autant que pour le fienî II
en avoit deux autres dont il étoit plus fouvent à portée de
jouir, l'une à Strasbourg, 5c l'autre à Saverne.
En effet, Strafbourg & Saverne ont été les lieux de fà
réfidence ordinaire; & c'eft -là fur -tout qu'il étoit grand, fi
c'eft mériter ce nom que detre affable avec dignité, magni-
fique avec économie , zélé fans intolérance , modéré /ans
foibleffè, ferme 6c prudent, ami de la paix & confèrvateur
de I ordre; Nous avons déjà parlé de ce qu'il a fait dans fon
Diocèfê , où fês foins ont rétabli la régularité. Son départ y
répandoit la trifteffe: on l'eût regardé comme un malheur
public, fans l'efpérance d'un retour prochain. Il rentrait au
bruit des acclamations, & la joie qu'infpiroit fâpréfênce étoit
peinte dans tous les yeux. Son Palais toujours ouvert, étoit
toujours rempli. Au milieu de cette affluence, M. le cardinal
de Rohan s'occupoit comme s'il eût été dans une profonde
fblitude. Ce concours le char moi t fans le diftraire. Ceux qui
iabordoient, au lieu d'une audience, trouvoient un entretien
plein de bonté. Il s'intéreffbit à leur lit nation ; il accommo-
doit leurs différais. L'air obligeant dont il accordoit une
grâce en relevoit le prix; 8c la peine qu'il témoignoit à
refufêr confbloit de fes refus : il étoit le lien & l'arbitre des
familles, des corps, des differens partis. Quoiqu'il ait fû
défendre fes prérogatives avec vigueur, fon Chapitre conlêrva
loûjours avec lui l'union la plus parfaite.
348 Histoire de i/Académie Royale
Dans la dilcuflîon des matières les plus épineufes, on
admiroit fa douceur, là pénétration , la jufteflè de Tes idées.
D'un coup d'œil il lâifiilbit le point de la queftion ; &. fans
s'arrêter aux branches, il s'attachoit aux dirficultes euemielles.
La Railon, qui pour convaincre les hommes a befoin de les
(eduire, ne fut jamais li leduiiante que dans là bouche. Les
grâces de là per forme, la nobleue de fa di<flion , l élégance
toujours naturelle des tours qu'il employoit, cette polhetiê
qui proportionnoit Ion langage au rang, au mérite, aux cir-
conltances, tout concouroit à lui donner fur les elprits un
empire, dont il ne (è lervoit louvent que pour faire goûter
des conleils utiles , ou des partis avantageux. C'étoit un
enchanteur aimable, qui n'abuloit point de les vcharmes; &
c eft à ce caractère , à cette conduite qu'il a dû leitime &
l'amour des peuples confies à les (oins , tandis que la magni-
ficence attiroit fur lui les regards des Etrangers.
M. le cardinal de Rohan placé fur la plus importante de
nos Frontières entre deux Peuples pui flans & rivaux , fembloit
être chargé de reprélênter la France auprès de l'Allemagne.
Periônne n'étoit plus fait pour réuflîr dans cette brillante
fonction. La beauté de fes Jardins & de (es Palais ornes
par tous les Arts, donnoit une haute idée de notre goût:
les manières failbient aimer nos mœurs; 8c la grandeur du
Sujet annonçoit la majeflé du Souverain. Ses correfpondances
continuelles avec les Princes de l'Empire , les ont fouvent
mis à portée de lui donner des marques des fentimens qu'ils
avoient pour lui. 11 étoit dans l'habitude de leur raire des
préfens & d'en recevoir d'eux. Les Princes de Waldeck , de
Bade, de Darmlbd, & des Deux -ponts veuoient de temps
en temps paffer plufieurs jours avec lui. L'Elecleur de Co-
logne lui rendit vifite en 1739, & trouva Saverne au
delîus de fa réputation.
Cette eftime , dont jouinoit M. le cardinal de Ronan ,
ne fe bornoit point à des démonftrations vagues & palfa-
gères. Il en a m tirer en plufieurs rencontres des avantages
réels; mais fur -tout s'en fervir pour remettre ion Siège en
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des Inscriptions et Belles- Lettres. 34.9
pofTefiïon de les plus beaux droits* £11 1 721, il obtint de
l'Empereur l'InvefHture des Etats que l'ETvêché de Strafbourg
pofsède en Allemagne ; 6c reconnu par cette cérémonie
Membre de l'Empiie, il reprit dans la Diète générale une
féance dont les deux Evoques précédens 11 avoient pas joui.
Si la Iplendeur dajis laquelle il vivoit n'eût été qu'une vaine
décoration , faite uniquement pour les yeux , ce ne fëroit pas
un lujet d'éloge. Mais fa magnificence netoit point un abus
des richefles. Ce n'étoit ni cette pompe frivole dont l'éclat
eft inutile à ceux qu'il éblouit , ni ce fafte odieux que le fage
méprilè, 6c que le vulgaire contemple en murmurant. Bien-
failàme & libérale, elle allioit les dehors de la repréfentation
avec le fôulagement des malheureux; elle entretenoit les arts
& l'induftrie; elle répandoit dans l'Alfâce labondaïKe 6c la
joie. Les Eccléfiaftiques , les Militaires, les Gens de Lettres
étoient admis à là table , 6c logés dans fon Palais , lorfqu'ils
vouloient y faire quelque féjour. Il fumfbit de lui être pré-
fenté, pour y demeurer aufli long -temps que k néceffité
des affaires , les charmes du lieu , ceux de la fociélé pou-
voient y retenir; 6c l'on en fôrtoit plein de reconnoifîânce,
pour faire place à d'autres qui dévoient y trouver les mêmes
agrémens. Les foldats ennemis retenus prifonniers pendant
la guerre aux environs de Strafbourg ont reflënti les effets
de la généreufê compaffion. Hommes , femmes , enfans , il
les a fait venir dans fon Falais , 6c les a confolés dans leur
miftxe par des fecours de tonte efpèce. Saverne étoit un
Temple conlâcré par la Grandeur à l'Hofpitalité.
François 6c Guillaume de Furflemberg avoient conftruit
ce fuperbe E'ditice ; mais il doit tous fes embellifîèmens à
M. le cardinal de Rohan. Le Palais épifcopal de Strafbourg
eft fon ouvrage. Il l'a commencé en - 1730, 6c tous les
ConnoilTeurs en admirent l'élégance & la nobleffe.
Cependant malgré tant de dépenlès , les revenus de PE-
véché font augmentés confidérabiement. 11 avoit trouvé fon
Diocèfe dans cet état de defôrdre que devoit produire
l'anarchie dans laquelle il avoit long-temps gémi , l'abfencc
X x iij
350 Histoire de l'Académie Royalê
de (es Ev<)i|ues , & le mélange des Religions. Il le (aidé
réglé , tranquille , rétabli dans Ion ancien lultre , embelli de
bâiiniens (ûmptueux. Ne pouvoit-il pas à quelques égards
s'approprier la réflexion que fit Augulle fur l'état où Rome
étoit lorfqu'il prit les rênes de l'Empire, 6c fur celui dans
lequel à fa mort il lailîà cette Capitale du monde? Mais plus
heureux que ce Prince, il a, ce qu'Augulle ne put ou ne
voulut pas avoir, un Succefîèur digue de lui, formé parles
foins, héritier de Ton nom, de les qualités aimables, delbn
goût pour la Littérature., & dont les vertus confoleront
l'Alface.
Quoique M. le cardinal de Rohan fut fujet à de fréquentes
attaques de goutte, la bonté de Ion tempérament lèmbloit lui
promettre des jours plus longs. Une maladie , que d'abord on
ne crut pas mortelle , l'emporta prelque fubitement au mois
de juillet dernier , dans la foixante feizième année ^le fon âge.
Il eft mort pleuré de fà Famille , d'un grand nombre d'Amis
îituftres , d'un peuple nombreux dont il fut les délices, &
regretté d'un Souverain digne de régner fur les plus grands
hommes.
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MEMOIRES
DE L ITTER AT U RE,
TIRES DES REGISTRES
DE V ACADEMIE ROYALE
DES INSCRIPTIONS
ET BELLES-LETTRES»
DEPUIS L'ANNEE M. DCCXLIX;
JUSQUES ET COMPRIS M. DCCLI.
MEMOIRES
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MEMOIRES
D E
LITTERATURE,
Tirés des Regijîres de ï Académie Royale des lnfcripùons
ér Belles-Lettres.
PREMIER MEMOIRE
Dans lequel on cjjaie de concilier Hérodote avec
Ctéfias au fujet de la monarchie des Mèdes,
Par M. de Bougainville.
L'histoire des Monarchies, fùcceflivement élevées fur 2 3 Juin
les ruines de l'empire Aflyrien, eft pour nous dans le 175
même cas que celle de cet Empire fi célèbre & fi peu
connu. Elle offre un grand nombre de problèmes, dont le*
Tonte XXIII. A
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x MEMOIRES
meilleurs Chronologiftes & les Savans les plus drftingues ont
à lenvi tenté la lblution. Le temps nous a dérobé la plufpart
des ouvrages que les anciens avoient compofès fûr cette ma-
tière : nous en connoinons plufieurs par des citations ou par
des extraits, qui n'ont prefque toujours, ni l'étendue, ni
l'exactitude, ni la clarté néceflàires. Enfin les auteurs dont
les écrits fubfiftent encore, fê contredilênt fôuvent, ou du
moins ils mettent dans leurs récits des variétés que nous
prenons pour des contradictions, parce que nous n'avons
pas afîèz de lumière fur ces temps reculés, pour entendre
parfiitement ceux qui nous en parlent. Ces raifôns, jointes
à plufieurs autres , dont ie détail eft inutile ici , caufent &
peuvent en quelque forte juftifier la contrariété des explica-
tions données par les Modernes à la plu/port des difficultés
que préfèntent les liècles antérieurs à l'époque de Cyrus. Le
peu de liaifôn qui règne à nos yeux entre des faits dont la
chaîne eft rompue, la différence des points de vûe fous
lefquels un même objet peut s'envifâger, & la variété des
combinailôns prefque innombrables , dont une multitude de
fragmens épars eft fufcejptible , ont fait naître fur ITûiîoire
d'une feule Nation des fyftèmes abfôlument oppofês. Quoi-
qu également formés de débris des monumens anciens, tous
ces édifices fè refïèmblent fi peu, qu'on aurait peine à les
regarder comme divers affemblages des mêmes matériaux,
fi Ton ne fâvoit à quel point la forme peut déguifêr ie
fonds.
Ce que je dis en général des antiquités de difTérens peuples
de l'Afie, peut s'appliquer particulièrement à celles des Mèdes.
L'hiftoire de cette Nation eft pleine d'obfcurités ; & malgré
les efforts qu'une Critique auffi patiente qu'ingénieufê a faits
depuis long-temps pour difîîper ces nuages, les points effen-
tiels n'en font pas encore fixés d'une manière incontellable.
Tous les auteurs conviennent que les Mèdes, fournis pen-
dant plufieurs fiècles aux rois Aflyriens, fûcceflêurs de Ninus
& de Sémiramis, fè révoltèrent fous le règne de Sardana-
pale; que de fujets devenus conquérans , ils étendirent leur
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DE LITTERATURE. 3
domination fur de vaftes contrées, & qu'enfin leur Empire
fut détruit vers l'an 560 avant 1ère Chrétienne par Cyrus,
fondateur de celui des Perles. Mais ces articles font les lêuls
qui réunifient l'unanimité : les fontimens le partagent for tout
le refte. L'époque de l'arTranchiflèment des Mèdes, la durée
de leur Monarchie, les noms de leurs Souverains, le nombre
de ces Princes , les évènemens de leurs règnes , en un mot
tous les détails de leur hiftoire font fujets à des difouflions
fins nombre; & la plufpart de ces difoufïïons naiflènt de la
contrariété, peut-être réelle, peut-être fimplement apparente,
des récits d'Hérodote & de Ctéfias.
Cette contrariété, trop forte pour n'être pas aperçue par
les lecteurs les moins attentifs, arrête néceifairement dans leur
marche ceux qui font une étude approfondie des monumens
de l'ancienne hiftoire. Des raifons particulières m'ayant obligé
de les examiner avec foin, j'ai lênti, comme les autres, la
difficulté réfultante de cette contradiction entre deux écri-
vains, dont les ouvrages font les principales fources de nos
connoifïànces lûr la haute antiquité. J'ai d'abord cherché
des éclairciflêmens chez les auteurs modernes; mais peu
lâtisfait de ce qu'on a julqu a préfont imaginé là-defTus , j'ai
pris enfin le parti de travailler par moi-même à réfoudre la
queftion. Dans les recherches que j'ai faites en conlequence,
i'ai cru découvrir un moyen de concilier les deux textes.
Le peu de rapport qui fe trouve entre mes idées for ce point
& les (yftèmes adoptés par tant de Savans illuftres doit pré-
venir contre elles; & j avoue qu'il a d'abord produit cet
effet for moi-même. On eft en droit de fo défier d'un fen-
timent nouveau fur une matière fouvent difcutce par des
gens habiles. Cependant comme la laine Critique pèfe moins
les autorités que les raifons, je me détermine d'autant plus
volontiers à propolèr mon opinion , qu'après tout il y a plus
de gloire à rencontrer jufte que de honte à fo tromper fur
des questions qui furent tant de fois l'écueil de l'érudition
& de la làgacité.
Je drvilê ce Mémoire en quatTe articles. Le premier offrira
A ij
4 MEMOIRES
l'abrégé des narrations d'Hérodote & de Ctéfias : le précis
des différens fyftcmes qu 'elles ont occifionnés formera les deux
fuivans; jexpofaai mes conjeéha* dans ic quatricme. .
Article L
Expofuïon abrégée des récits d'Hérodote ir de Ctéfias,
Suivant Hérodote les rois de Ninive régnoient depuis
cinq cens vingt ans fur la haute Afie, lorfque les Mèdes
arborèrent l'étendard de la révolte. Leur exemple fut fùivi par
quelques peuples voilins; & la défection de ces provinces,
en réduisit l'empiie Aflyrien dans des bornes plus étroites,
l'anoiblit fans le détruire. L'amour de l'indépendance, qui
Html*, l. r, porta les Mèdes à fecouer le joug, leur fit préférer d'abord
'•9** fa* au gouvernement Monarchique l'état Républicain. Divifés en
tribus & dîftribués dans des hameaux, fâns avoir ni fortereflë
ni capitale, ils jouirent quelque temps d'une pleine liberté
dans un pays fortifié par la fituation même, & dont l'entrée
pouvoit fe défendre aifément. Ils fe donnoient des juges
pendant la paix & des chefs pendant la guerre; la Nation
s'afTèmbloit pour décider des affaires importantes. Cet heu-
reux état ne fut que paflâger. L'anarchie dans laquelle il
dégénéra produifit des delordres, dont un des principaux
d'entre eux profita pour s'emparer de l'autorité fouveraine.
Déjocès, afîèz vertueux pour fe faire eftinter de fes compa-
triotes, allez habile pour leur rendre fes qualités & fes talens
néceflaires, eut l'ambition d'afpirer au trône & l'adreilê de
s'y faire élever par les ma ns d'un peuple libre. Soit politique,
fôit orgueil, il joignit à l'exercice rigoureux dune puiflânce
delpotique , & cependant équitable, 1 appareil & la pompe
qui relèvent en Orient la majefté des Rois. Il bâtit & for-
tifia la ville d'Ecbatanes, & pendant un règne de cinquante-
trois ans, il gouverna paifibiement les Mèdes, fins faire de
conquêtes fur les Aflyrien*
Phraorte fon fils & fon fucceflèur, ne iuivit point fe
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D E LITTERATURE. 5
traces à cet égard. Ce prince ne longea qu'à s'agrandir, 8c
les plus briilans iùccès couronnèrent d'abord les entreprifès.
11 fubjugua les Perlés & les Nations voifines, porta les armes
dans ia haute Afie, & conquit, far les AfTyriens, une partie
de ce qu'ils pofîcdoient au-delà du fleuve Halys. Mais là
témérité, long-temps heureufe, échoua contre la puillàncedu
roi de Ninive. Le courage fougueux de les montagnards
ne put tenir conue la dilcipline des troupes Alîyriennef.
Après vingt-deux ans de règne , il lut tué dans une bataille
où fôn armée périt pielque toute entière.
Cyaxare lôn fils en rallia les débris; & plein du defir de
réparer (es pertes , il fit de toutes parts de nouvelles levées.
Mais convaincu, par le malheur de (ôn père, que le (ùccès
d'une action dépendoit autant de l'ordre que de la valeur des
iôidats , il s'attacha d'abord à difcipliner (es troupes. Julqu'alors
elles avoient combattu fâns aucune méthode. C'étoit moins
une armée qu'une multitude de volontaires qui ne (avaient ,
ni garder leurs rangs , ni former des bataillons. Cyaxare
diftingua ces milices en difTérens corps, & les aflujétit aux
loix de la Tactique: art nouveau pour cette Nation belli-
queulê ; mais que l'ardeur de la vengemce lui rendit ailement
familier. Il recueillit bien-tôt le fruit de (ês (oins, dans une
guerre que les Mèdes eurent à foûtenir contre le roi de
Lydie. Leurs efîàis furent des victoires fùivies de conquêtes
qui les rendirent allez puiflâns pour dilputer de nouveau
l'Empire aux AfTyriens. Cyaxare envahit les terres du roi
de Ninive, & le défit en bataille rangée. 11 (ê préparait à
mettre le fiège devant la capitale, lorfque linvafion des
Scythes le força de ne (ônger qu'à fi propre défenfè. Ces
barbares (e répandirent comme un torrent par toute l'Afie,
Se la ravagèrent pendant vingt-huit années. Ce ne fut qu'au
bout de ce temps que Cyaxare en ayant exterminé les chefs
& repoufîé le relie vers les bords du Tanaïs , recouvra tout
ce qu'il avoit perdu , & rétablit l'empire des Mèdes, Ces
exploits le mirent en état de reprendre lôn ancien projet. II
attaqua Ninive; & par la ruine de cette capitale, il porta le
6* MEMOIRES
dernier coup à l'une des plus anciennes monarchies de l'Uni-
vers. Les Mèdes profitèrent de les dépouilles: leur Empire
s'agrandiuoit de toutes parts ; mais il ne devoit pas fûbfifter.
Les vainqueurs des Allyriens étoient à la veille d'éprouver
le fort de leurs ennemis. Cyaxare, après avoir régné qua-
rante ans , laiflà la couronne à fon fils Aftyage qui, détrôné
dans la trente-cinquième année de lôn règne par Cyrus lôn
petit-fils, eut la douleur de voir les Perles , depuis long-temps
vaflàux des Mèdes , devenir leurs Souverains ; & cette Na-
tion, julqu alors inconnue dans l'Orient, donner des loix à
l'Ane.
Par ce précis de la narration d'Hérodote, on voit que cet
hiftorien fait d'abord vivre les Mèdes dans une elpèce d'au-
tonomie dont il ne fixe pas la durée, & qu'il leur donne
enfuite quatre Rois dont les règnes réunis remplirent i'ef
pace de cent cinquante ans. Je patte au récit de Ctéfias.
Nous le connoillôns par l'extrait que Diodore de Sicile en
a donné dans le fécond livre de fon hiftoire univerfelie.
Ctéfias attribuoit, dans lôn ouvrage, rafTranchiflèment des
Dkâr.t, H» Mèdes à la révolte d'Arbace, gouverneur de Médie&com-
* mandant des troupes que cette province loumiflôit à l'année
de l'Empire. Ce général , indigné de la mollette du roi de
Ninive, & rougiflânt d'avoir un tel Maître, lê lia (êcrètement
avec Bélefis gouverneur de Babylone. A force d'intrigues,
de promeflès & de prélêns, ils formèrent un parti redou-
table & firent révolter contre Sardanapale, les Mèdes, les
Perles , les Babyloniens & les Arabes. La guerre fut beau-
coup plus longue que les rebelles ne l'avoient cm. Ils perdirent
d'abord trois batailles ; mais vainqueurs dans une quatrième ,
ils mirent enfin le fiège devant Ninive dont ils ne s'empa-
rèrent qu'au bout de trois ans. Je ré/èrve pour un autre
Mémoire le récit abrégé de cette guerre, dont les principaux
évènemens lônt détaillés par Diodore qui paroît avoir puile
dans les écrits de Ctéfias la plufpart des circonflances.
Le même auteur fait dire à Ctéfias, qu'Arbace, maître
de i'Afie par la défaite & la mort de Sardanapale, fut
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DE LITTERATURE. 7
proclamé Roi; 6c qu'après un règne de vingt-huit ans fui les
Mèdes , il laiflà le trône à fon fils Mandaucès. Il ne nous
relie aucun détail fur ce Prince, ni fur la plu/part de les fùc-
cefleurs. Soit que Ctéfias n'en eut rien dit , fôit que Diodore
ait négligé, comme je le préfùme, cette partie de là narration ,
l'extrait qu'il fait nomme feulement quelques-uns de ces rois
Mèdes , en marquant avec peu d'exactitude la durée de leur
règne & quelques faits arrivés fous deux de ces Princes. Je
dis quelques-uns de ces rois Mèdes ; car il y a grande appa-
rence que la lifte donnée par Diodore, n eft pas complète à
beaucoup près. On verra dans la fuite les raifbns qui fondent
ce fêntiment. J'ajoute qu'il ne marque pas exactement la
durée de leur règne. 11 fait régner Mandaucès & Artycas
chacun cinquante ans, au lieu que Jules Africain, cité par rmwr Obmfi.
Eusèbe, & George le Syncelle ne donnent que vingt ans
au règne du premier, & réduifênt à trente celui du fécond :
calcul qui me paraît devoir être préféré. En effet il eft ,
félon toute apparence , tiré de Ctéfias lui-même dont l'ou-
vrage fubfjftoit encore au temps de Jules Africain & du
Syncelle, puifque ce dernier eft plus ancien que Photius.
Or Jules Africain & le Syncelle étoient des chronologiftes,
plus attendis par conftquent à recueillir des dates que Dio-
dore de Sicile , dont l'inexactitude à cet égard eft prouvée
par plus d'un exemple, & qui de plus annonce dans fa pré-
face, qu'il ne s'attache point à la chronologie pour les faits
antérieurs au règne de Cyrus. D'ailleurs quand fôn autorité
feroit plus grande fur ce point, il fufliroit, pour décider en
faveur de Jules Africain & du Syncelle, du moins par rap-
port au règne de Mandaucès , de confidérer qu'Arbace , père
de ce Prince, a régné vingt-huit ans; que, né loin du trône,
artifân de fà propre grandeur, il la devoit à la révolution
dont il fut l'auteur, &. que, félon toutes les apparences, il
étoit déjà dans la force de fon âge quand il porta les Mèdes
à la révolte. En effet , Diodore lui-même repréfente Arbace
comme un guerrier, à qui fes fêrvices militaires avoient fût
iir le gouvernement de la Médie. Eft-ii vrai-fembiable
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8 MEMOIRES
que fôn fils devenu par fi mort roi des Mèdes , ait pû
régner après lui cinquante ans l Toutes les liftes de Souve-
rains que nous connoillbns , ne foumiroient peut-être pas un
exemple pareil.
Au refte, ceux des rois Mèdes que Diodore nomme
d'après Ctcfias , font au nombre de neuf : Arbace , Man-
daucès, Solàrme, Artycas , Arbianès , Artéus , Artynès,
Aftybaras , Afpadas. Il ne marque point combien de temps ce
dernier a régné : nouvelle preuve de fa négligence à recueillir
les dates des temps reculés. La fomme totale des huit autres
règnes, en adoptant pour ceux de Mandaucès & d' Artycas,
le calcul de Jules Africain & du Syncelle,eft de deux cens
trente-deux ans, dont voici la diftribution.
Arbace 28.
Mandaucès. . . . 20.
S os arme 30.
Artycas 30.
Arbianès 22.
Artéus 40.
Artynès 22.
ASTYBARAS 40.
Somme totale 232.
En faifant remonter, avec les meilleurs chronologiftes, la
révolte, & par coniequent le règne d'Arbace, à l'an ooo
avant l'ère Chrétienne, on aura l'an 668 pour la fin du
règne d' Aftybaras. De l'an 668 à l'an 560 que tous les
auteurs s'accordent à regarder comme l'époque du commen*
cernent de Cyrus, il refte cent huit ans que Diodore ne
remplit point. Ce vuide eft une des raifons qui me font
croire qu'il n'a pas donné la lifte complète des rois Mèdes
de Ctéfias.
De toute l'hiftoire de ces Princes, Diodore ne nous a con-
fcrvd que deux évènemens. L'un eft la révolte de Parfondis
&
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DE LITTERATURE. 9
5c des Cadufiens fous le règne d'Artéus; i autre eft la guerre
d'Aftybaras contre Zarine reine des Saces. Encore palîè-t-U
légèrement fur ces deux faits , dont le détail méritoit néan-
moins de l'arrêter. J'en parlerai plus au long dans mon fécond
Mémoire, en joignant au récit de Diodore les circonuances
rapportées par d'autres écrivains, & fur-tout par Nicolas de
Damas, dont les fragmens ont été donnés au public par
Henri de Valois.
En comparant les deux narrations que je viens d'abréger,
on en apercevra la différence au premier coup d'oeil. Le nom
des Princes, leur nombre, la durée de leurs règnes n'ont pas
plus de rapport que les circonftances de leur hiftoire : les
deux récits n'ont pas un fêul trait qui leur foit commun. De
cette diverfîté naît un embarras, dont on ne peut fôrtir qu'en
prenant un des quatre partis fuivans. Pour former un fyltème
fur les Mèdes, il faut, ou préférer Hérodote à Ctéfias, ou
fuivre Ctéfias fâns égard pour Hérodote, ou combiner en-
lêmble les deux témoignages en confondant les rois Mèdes
de l'un avec ceux de -l'autre , ou chercher une explication
qui concilie les deux textes fans confondre des liltes auffi
oppofees que celles des deux hifbriens. De ces quatre
dirierens partis, le fécond & le dernier n'ont été pris par
aucun écrivain, foit ancien, (oit moderne. Préférer le récit
de Ctéfias à celui d'Hérodote, c'eût été, fuivant la pluf-
part des auteurs , compromettre fon jugement & deshonorer
fà critique. A l'égard du dernier moyen , on n'a pas même
eu la penfee d'y recourir. Comment fùppofër que deux
récits qui fê contredifènt à ce point, puiflènt être également
véritables?
Ainfi tous ceux qui ont examiné cette matière n'ont connu
que deux façons de réfoudre le problème. Les uns , partifàns
déclarés d'Hérodote, ne daignent pas même faire mention de
Ctéfias , qu'ils relèguent dans la ciaue des écrivains fibuleux.
Perfuadés que , confondre les deux récits , c'eût été f lire un
alliage de vérités & de ficTions, ils rejettent toute efpèce
d'accommodement. Les autres, moins exclufifs, joignant le
Tome XXI U. B
,ô MEMOIRES
témoignage de Ctéfias à celui d'Hérodote, ont formé, de»
deux liftes différentes , une feule lifte de Rois.
Voilà donc, au lu jet de la dynaftie des Mèdes, deux opi-
nions qui partagent tous les Savans. Je vais faire 1 enumération
de ceux qui fë font déterminés pour l'une ou pour l'autre,
Au refte je dois avertir que je ne prétends ni donner un dé-
nombrement exact de tous les écrivains qui ont parlé des
Mèdes , ni faire l'analyfè de chaque opinion particulière. Ce
fêroit me jeter dans un labyrinthe que de vouloir fûivre à
la fois tant d'hypothèlès dans tous les détails qui les différen-
cient. Comme chacun des auteurs dont je dois rapporter les
jënlimens, en parlant des Mèdes fait entrer leur Monarchie
dans le fyftème général qu'il avoit formé far l'ancienne his-
toire, & que tous ces lyftèmcs font différais les uns des
autres , chacun d'eux a fait, au récit qu'il adopte, les altéra-
tions qu'il a cru néceflàires. L'art conjectural seft attribué fur
les anciens textes, fur-tout quand ce ne font que des fragmens ,
un droit dont il abufe quelquefois. On les traite comme les
oracles dont le ftyle obfcur fè prêtoità toutes fortes d'inter-
prétations. Quelques auteurs, en adoptant les Rois d'Héro-
dote , s'éloignent de les calculs : ils affignent des durées diffé-
rentes au règne, ou de Déjocès, ou de Phraorte, ou de
Cyaxare. Piufieurs, enjoignant Hérodote & Ctéllas, varient
dans le mélange qu'ils font des deux récits , proforivent à leur
gré tel ou tel Roi, imaginent entre tel ou tel Prince, une
identité que d'autres rejettent , font entrer dans la lifte de leurs
rois Mèdes des Princes qui ne font, ni dans le catalogue
d'Hérodote, ni dans celui de Ctéfias, changent l'ordre, al-
tèrent plus ou moins la durée des règnes; en un mot fè per-
mettent tout ce qui convient à leur fyftème.
L'analyfê de tant de combinaifons arbitraires me jeteroit
dans des écarts, qui ne produiroient que de la confûfion &
de loblcurité. Je joindrai donc enfèmbfe tous les fyftèmes
2ui fe rapportent pour le fonds , fans m'arrèter aux variétés
s détail. Tous ceux dont la bafê commune eft le récit d'Hé-
rodote, quelque différens qu'ils foient d'ailleurs, forment la
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DE LITTERATURE ri
première claflè. Je mets dans la féconde ceux où l'on fait
entrer à la fois les deux récits d'Hérodote 6c de Ctéfias. Par-là
cette multitude d'écrivains, de commentateurs & de Critiques,
fe trouve divifêe en deux partis. Je ne citerai que les chefs,
ou du moins ceux qui figurent dans l'un ou dans l'autre par
leur érudition ou leur célébrité. A 1 expofition de leurs hypo-
thèfes, je joindrai celle des motifs qui me portent à rejeter
également les deux fyftèmes. Ce fera , comme nous l'avons-
annoncé , la matière des deux articles fùivans.
Article II.
^numération des auteurs qui n admettent que le récit
d Hérodote fur la monarchie des Mèdes.
On peut mettre à leur tête Denys d'Haiicarnaflè ; if paraît
enibraflèr fans réfêrve le fcntiment d'Hérodote, lorfque dans
le premier livre de les antiquités Romaines , il dit, en termes
formels , que la durée de la monarchie des Mèdes ne s'étendit f f*k **<»*■
point au-delà de quatre règnes ou générations.
Uflerius , un des modernes qui a le mieux débrouillé le
cahos de l'ancienne chronologie; Conringius, un des plus
fâvans hommes de l'Allemagne, Cellarius, Marsham, Pri-
deanx, Newton, M. Bolluet, M. le Pfefident Bouhier, le
P. de Montfaucon , le P. de Tournemine , Dom Calmet ,
enfin les auteurs de la nouvelle hiftoire univerfèlle imprimée
depuis quelques années à Amfterdam, fê rangent tous du
côté d'Hérodote, en failant néanmoins prelque tous à fôn récit,
les changemens qu'exigent leurs hypothèlês particulières.
Aux quatre Rois marqués par i'hiftorien Grec, U (Ténus en
ajoute un cinquième emprunté de Xénophon : c'eft Cyaxare II
qu'il fait régner quelques mois avant Cyrus. Cette addition
eft adoptée par Dom Calmet , à cela près qu rl donne à
Cyaxare 11 vingt-trois ans de règne. Comme il fait corn- TabUChrtnol
mencer Déjocès vingt-deux ans plus tôt que la plulpart aes A rAnc & ^
chronologiftes, c'eft-à<lire en 7 3 % , il avoit befoin d'augmenter iW. T#*h
h ij
il MEMOIRES
d'un pareil nombre d'années le règne de quelqu'un de ies
(ûccefîèurs, afin d'atteindre à l'an 560, date du commence-
ment de Cyrus.
Le Père de Tournemine qui , pïus fidèle encore au texte
VanwÇknno!. d'Hérodote, n'admet point ce fécond Cyaxare, jê trouvok
dans le même embarras pour faire précifement finir ie règne
d'Aftyage, le dernier de Tes rois Mèdes, à l'an 560. £n
plaçant , comme il fait , le commencement de Déjocès à l'an
744 , il laiflbit entre Aftyage & Cyrus , un intervalle de trente-
quatre ans. Pour le remplir, il fùppofê un interrègne de fix
ans entre Phraorte & Cyaxare ; & contre le texte précis
d'Hérodote qui donne quarante ans de règne au lêcond de
ces Princes, il le fait régner fôixante-huit ans. Une altération
fi forte ne pouvoit être ficilement juftifîée : pour la rendre
plaulible , le P. de Tournemine hafàrde toutes fortes de fup-
pofitions ; il avance des conjectures ingénieulês; mais il n'a
point recours à Ctéfias. Il aime mieux faire tomber lès cor-
rections fur la durée des règnes marqués par Hérodote, que
fur le nombre & la fuite de (es rois Mèdes.
VoiTius, Prideaux, Newton, M. BofTuet, & d'après eux
M. Rollin, adoptant les idées d'Uiîérius, terminent la lifle
des rois d'Hérodote par le Cyaxare de Xénophon qu'ils pren-
nent pour le Darius Mède de f Ecriture. Le détail des raifons
fùr lefquelles ils le fondent , n'eft pas de mon fujet On peut
les voir, ou fêmées dans leurs écrits, ou recueillies & com-
'MMofres de battues par M. Fréret dans Ion excellent Mémoire fur la
CF°P^ie Je Xénophon.
Dom Bernard de Montfaucon dans là défênlê de ITiifloirc
de Judith , & M. le Préfîdent Bouhier dans fês DifTèrtations
fur Hérodote, s'en tiennent, comme le P. de Tournemine ,
aux quatre Rois marqués par l'hiftorien , lâns faire à la durée
de leur règne des changemens auffi coufidérables que ce fàvant
chronologifte. Aufli leurs fyftèmes font-ils expofês à toutes
les difficultés qu'on peut oppofêr au calcul d'Hérodote ; &
ce calcul en fôufîre plufieurs. Le texte de cet écrivain ren-
ferme des conttadiclîons qui doivent embarralfer fês partiiâns*
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DE LITTERATURE. 13
Comment accorder en effet ce qu'il dit de la modération de
Déjocès, content de régner en Médie, fans reculer les fron-
tières de cet Etat , avec la durée de cent vingt-huit ans qu'il
donne à l'empire des Mèdes fur la haute Afie? Si Déjocès
a régné cinquante-trois ans , & que Phraorte /on fils foit le
premier des rois iMcdes qui ait fait des conquêtes, comme
Hérodote l'afîùre, l'erreur eft de trente-un ans au moins.
Quand on fùppolêroit , contre toute apparence , que les
conquêtes de Phraorte commencèrent avec /on règne, de
ù première année à la dernière d'Aftyage, Hérodote lui-
même ne compte que quatre- vingt- dix-fept ans. D'ailleurs
eft-il vrai-fêmblable que Déjocès, qui n'étoit dans l'origine
qu'un fimple particulier, que fes vertus & fi politique avoient
par des degrés inlënfibles élevé jufqu'au trône, & qui n'étoit
plus jeune alors , ait pu régner cinquante-trois ans ?
Au refte ces difficultés & quelques autres que l'on peut
faire contre le récit d'Hérodote, ne tombent que fur les
détails des faits, & non fur l'eflèntiel de la narration, que
je crois inconteftable. Les partifins d'Hérodote les ont fènties
comme moi: tous ont efliyé de les réfoudre; & leurs efforts,
toûjours fùbordonnés à leurs fyflèmes particuliers, ont pro-
duit plus d une explication que je ne dois point rapporter
ici. Mais quelque différens que pu i fient être les moyens
auxquels ils fê font arrêtés pour concilier Hérodote avec
lui-même fur les points en quellion , ils fe réunifient tous à
défendre le fonds du récit; & c'elt avec raifon. Ce récit ne
renferme rien de contraire à la vrai-fêmblance; les principaux
détails en font liés, foit entre eux, foit avec fhifloire des
Nations voifmes. Hérodote avoit été trcs-à portée de s'en
inftruire: il en parle du ton dont il rapporte les faits qu'il
avoit approfondis par lui-même, ton fort différent de celui
qu'il prend à l'égard de ceux qu'il ne raconte que fur le
témoignage d'autrui. £n un mot tout ce qui peut établir l.t
certitude hiftorique fè réunit en faveur de la narration
d'Hérodote.
Je fuis donc bien éloigné de blâmer tant de Savans illuftres
B...
i4 MEMOIRES
d'avoir adopté ce qu'il dit de la monarchie des Mèdes; je
me fais une loi de fuivre en ce point leur exemple. Mais
devoient-ils profcrire abfolunient le récit de Ctéfias î Je fais
combien Ctéfias eft généralement décrié. Ma dillèrtation
excéderait bien-tôt les bornes que je me fuis prelcrites, li je
voulois accumuler ici tous les reproches, dont ia piulpirt des
auteurs anciens & modernes ont chargé cet hiftorien. Cepen-
dant quelque fondés que puilîènt être ces reproches à l'égard
de certains articles, comme fur l'Hifloire Naturelle, la Phy-
fique & les circonftances merveilieufes dont Ctéfias défigure
quelques-uns de lès récits en croyant les embellir, il eft d'autres
articles auxquels on ne doit pas les appliquer.
La fâine Critique & l'équité lâvent faire cette diftinclion.
MMm Je Qu'on life fans préjugé le dilœurs de M. Fréret fur l'étude
r«gt '97- Vl' ^e fanclenne hiltoire, & là Dilïèrtation fur ia chronologie
ib\A. vol. v, des Aflyriens de Ninive, on lèra, je crois, convaincu par
F- Jf- les rai Ions qu'il allègue en faveur de Ctéfias, qu'on ne peut,
en certain cas, reculer Ion témoignage; & c'eft ici le cas ou
jamais En effet, quelque oppolés que le montrent Hérodote
& Ctéfias au lùjet des Médes, fi le récit du premier paraît
vrai, celui du lècond eft vrai-lëmblable. Sa narration eft
fimple: la lifte de Ces Rois, dont Diodore n'a conlêrvé qu'une
partie, le fuivoit làns interruption, 8c remplilîôit parfaitement
î'elpace écoulé depuis Sardanapale julqu a Cyrus. Prelque tous
les anciens attribuent, comme lui, laflranchiuement des
Mèdes à la révolte d'Arbace. II le fait régner après là vic-
toire & la prife de Ninive; rien ne lêmble plus naturel.
Quelle apparence en effet qu'un guerrier plein de cette am-
bition qui fait les chefs de parti, accoutumé depuis long-temps
à commander, chef d'une armée nombreulê, ait, pendant
plufieurs années, couni les rilques d'une révolte, & forcé, par
iâ confiance, la fortune à féconder enfin les projets, pour ne
pas jouir du fruit de tant de courage, d'intrigues 8c de périls;
qu'un général du roi de Ninive n'ait combattu que pour
l'honneur de donner la liberté à des peuples depuis long-temps
gouvernés par des Rois, & qui navoient peut -être nulle
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DE LITTERATURE.^ 15
idée Je l'état Républicain? Pour peu qu'on ait lu l'hifloire,
on fait que cette (orme de gouvernement n'a jamais été du
goût des peuples de l'Afie ; & c'eft une remarque déjà faite
par plufieurs écrivains. Arbace, avec ce defintérelïèment dont
ceux mêmes auxquels il auroit fâcrifié les droits , auraient pu
lui (avoir peu de gré, dont ils n'auroient peut-être pas pro-
fité long-temps, couroit rifque de fè voir enlever le fruit de (à
viétoire par quelque rival plus ambitieux & moins digne
de régner que lui. Ce que Ctéfias rapporte de ce Général
éi donc ablolument conforme à l'idée qu€ nous donnent de
lui (es actions. Airfli M. Prideaux, quoique proferivant les
rois Mèdes de cet hiftorien , prétend-il qu' Arbace eft le
Téglatphalafir de l'Ecriture: (êntiment que je crois mal fondé,
que d Tubiles Critiques ont combattu ; mais qui prouve que
ce (avant Anglois n'avoit point aperçu dans Arbace un
Bru tus.
Enfin les difTerens faits arrivés, (êlon Ctéfias, (bus deux
de (es fucceilèurs, & que Diodore de Sicile 6c Nicolas de
Damas rapportent d'après lui, (ont aufTi croyables qu'inté-
renans ; le détail dans lequel il entre offre un tableau curieux
& vrai des mœurs de ces anciens Orientaux. Tout ce qu'on
§ùi d'ailleurs concourt à le juftifier; & l'on ne peut, en le
lûant, méconnoître un écrivain fort inftruit des ulâges de
l'Orient , & qui pendant un long (ejour en Perfè avoit eu
communication des archives des Rois. Scaliger, peu favorable
a Ltclias, quil traite fort mal dans les écrits, avance, en
propres termes, qu'il y auroit de la folie à (îiivre, fur la
monarchie des Mèdes, un (yftème où celui de cet auteur
ne pût entrer. Pour moi , (ans taxer fi durement les opinions
différentes de la mienne, je regarde le récit de Ctéfias,
comme aufTi vrai que celui d'Hérodote, & je crois qu'on
ne peut prolcrire ni l'un ni l'autre. Ceft le (êntiment de
ceux qui ont elfayé de les accorder, en combinant les deux
récits.
il
'OU,
Jufli
MEMOIRES
Article III.
H' numération des Ecrivains qui font un mélange des
écrits d'Hérodote & de Ctéjias.
C E parti , quoique moins nombreux que le précédent ,
cft compofé d'auteurs célèbres & de favans chronologiftes.
Parmi les Anciens , je compte d'abord Diodore de Sicile.
Quoique plus porte pour le récit de Ctéfias que pour celui
d Hérodote , il les rapporte également , & paraît les confondre
en pienant Afpadas pour Aflyage. Ce qui prouve encore
mieux qu'il les mêloit enfêmble, (bit par négligence, (oit
par fyflème, c'eft qu'il fait mourir à Ecbatanes le prédéceueur
$ Afpadas, quoiquEcbatanes fut la demeure des rois Mcdes
d'Hérodote; que ceux de Ctélîas n'en aient jamais été les
maîtres, & qu'il foit aife de prouver que cette ville étoit à
peine bâtie lorfqu'Aflybaras mourut. En effet la mort de cô
Prince & le commencement du règne d' Afpadas font fûc-
cefTeur, font de l'année 668 (a) avant J. C. la quarante-
deuxième du règne de Déjocès fondateur d'Ecbatanes, & que
perfônne n'a confondu jufqu'à prcfênt avec Aftybaras. Cette
identité ne ferait fbûtenable dans aucun fyflème.
Trague Pompée, du moins autant que nous pouvons en
/. t, juger par l'abrégé de Juftin, donne, fuivant le calcul de
(a) II eft vrai que par la réduc-
tion faite aux règnes de Mandaucès
& d'Artycas, j'ai retranché cinquante
ans à la fbmme totale des régnes
marques par Diodore , <x que, fui-
vant le calcul de cet hilloticn,
Altybaras mourut en 6 1 8 . Mais fi
l'on en doit conclurre que Diodore
ne prend point Allybaras pour Dé-
jocès, il ne s'enfuit pas qu'Afly-
baras ait pû mourir a Ecbatanes.
Cyaxarcy régnoit alors; & quoique
Diodore paroiflè confondre Allyba-
ras & Cyaxarc, en prenant Afpadas,
fuccefleur de l'un, pour Aflyage»
fils de l'autre , cette identité n eft
pas moins infoûtcnablc que le fèroit
celle d'Allybaras & de Déjocès.
La Chronologie no peut s'ajulter a^ ec
elle. Suivant le calcul de Diodore,
Allybaras mourut en 6 1 8 , & le
Cyaxare d'Hérodote eft mort incon-
tcftablcmcnt en 595. C'elt une dif1
lèrence de vingt-trois ans ; elle fera
de fbixantc-trcize ans, fi l'on adopte
le calcul du Syncelle, que je crois
le meilleur , comme je me flatte de
l'avoir prouvé.
Ctéfias%
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DE LITTERATURE. 17
Ctéfias, 350 ans de durée à la monarchie des Mèdes. Leur
premier Souverain, félon lui, fut Arbace. 11 ajoute qu'Aftyage,
Ibus ie règne duquel cette monarchie fut détruite, régnoit
par droit héréditaire après une longue fuite de Monarques,
pofl multos Reges ; exprefîîon que Juftin n'eût pas employée
pour déilgner uniquement les trois prédéceflèurs qu'Hérodote
donne à ce Prince : on ne peut refuièr de l'entendie d'un
nombre plus confidérable.
Nicolas de Damas, hiftorien & philofophe de la Cour
d'Augufle , eft: du même lêntiment. Quoique, faute d'avoir vai,[. Except.
lôn ouvrage entier , nous ne puùTions nous former une jufte r- +*s-
idée de fôn fyftcnie , cependant ce qu'il dit d' Arbace & les
traits qu'il rapporte lôus les règnes d'Artéus & d'Aftybaras r
font une pieuve qu'en adoptant les principes d'Hérodote , il
n'avoit pas rejeté la lifte & le calcul de Ctéfias.
Eusèbe, regardé par les chronologies comme un de leurs
auteurs élémentaires, a fùivi l'exemple des trois hiftoriens Cantm.ckrm,
que je viens de nommer. Cet écrivain compte huit rois Mèdes , 11 * t<17'
dont le premier eft Arbace ; c'eft un point fur lequel il
s'accorde avec Ctéfîas. On voit aufli, dans fon catalogue,
Sofarme , mais immédiatement après Arbace. A Sofirme
lùccèdent deux Rois inconnus à Ctéfias ck qu' Eusèbe lait
fiiivre par les quatre Rois d'Hérodote , dont les règnes n'ont
pas , lêlon lui , la même durée que dans l'hiftorien. Il fêroit
difficile de deviner les motifs de cet alliage.
Le mélange que font Jules Africain & George le Syn- AJrk. «jmâ
celle, eft moins compliqué. Pour faire une fuite de huit rois gJ^jLtti
Mèdes, ils joignent aux quatre premiers de Ctéfias les quatre chtmeg.
d'Hérodote; & quoiqu'ils ne paiement que confufément leur- '97-
fyftème fur cette Monarchie, cependant on voit, ai l'étudiant
avec foin, qu'ils ne reconnoifîent pas l'autonomie des Mèdes
dont Hérodote a parlé.
Parmi les Modernes, les plus célèbres de ceux qui ont pré-
tendu allier les deux hiftoriens, font Jules Scaliger, le P. Pétau
& ie P. Pezron.
Scaliger, adoptant la lifte entière de Ctéfias , fuppofe
Tome XXI IL C
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18 MEMOIRES
qu'Artéus, cinquième roi des Mèdes félon cet auteur, eftle
Déjocès d'Hérodote, qu'Art) nés eft Phraorte, qu'Aftybaras
elt Cyaxare, enfin qu'Afpudas etl le même qu'Aftyage : au
relie, il raccourcit de treize ans le règne de Dcjocès, &
donne cinq ans de plus à celui d'Allyage. Je rapporte ces
différences fans prétendre en juger ici.
Le P. Pétau donnant plus de trois cens ans de durée a
Tel. ]a monarchie des Mèdes, elt fur ce point d'accord avec Ctcûas.
A la tête de fbn catalogue des rois Mèdes , il met Arbace
& lès fucceflèurs , jufques & comprb Arbianès; enfùite aban-
donnant Cteïîas, il fait fùivre Arbianès par Déjocès & par
les autres Rob que nomme Hérodote.
Le P. Pezron, dans fbn canon chronologique de l'Ecriture,
rédigé lêlon la verfion des Septante, adopie les fix premiers
Rob de Ctélias ; à leur fuite il place les quatre Rois d'Hé-
rodote & termine là lifte par le Cyaxare de Xénophon.
En rapportant à la fin de l'article précédent les raifons qui
pous obligent à donner une égale croyance aux deux narra-
tions d'Hérodote ck de Ctélias, j'ai d'avance expole les motifs
fur lelqueb le fondent les auteurs nommés dans ce troilième
article , pour allier ainfi des textes fi ditTérens l'un de l'autre»
S'ils ont regardé le récit d'Hérodote comme inconleftable ,
ils ont eu la même idée de celui de Ctélias ; & quelque
prévenus qu'ib pulîênt être contre cet auteur, ib ont eu
l'équité de convenir que les reproches qu'il mérite commu-
nément ne pouvoient avoir ici leur application.
Mab il me lêmble que, trop frappés de la néceiTité d'ad-
mettre à la fob deux récits oppofes, ib n'ont pas alîez fênti
que l'union qu'ils vouloient ménager étoit impofiible, 6c
que ces deux narrations fê détruifôient en fe confondant,
quoique chacune, confidérée feparément, pût être véritable.
En eflèt, elles (ont incompatibles, & b première ne préfente
aucun trait qu'on puilîè accorder avec les faits rapportés dans
la féconde.
i.° Hérodote allure formellement que les Mèdes, après
s'être foiillraits au joug des Airyriens , formèrent quelque
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DE LITTERATURE. i9
temps une efpèce de République , & que Déjocès <jui fut ,
lêlon lui, leur premier Roi, s'étoit élevé de ia condition piivéc
jufqu au trône ; ce qui ne peut quadrer avec les Rois que
l'on donne pour prédécefîèurs à Déjocès dans ies lyftèmes
rapportés ci-deflûs. Si les Mèdes furent des Républicains jus-
qu'au règne de ce Prince, ils n'eurent point de Monarques
avant lui.
Peut-être dira-t-on que les premiers Rois de Ctéfias ne
(ont que ces Juges qui gouvernèrent les Mèdes jufqu'au temps
de Déjocès, & de iadmûiHhation defquels Hvrodoteaparlé.
C'eft le moyen de conciliation imaginé par quelques écn- .
vains, & même adopté depuis peu par le lavant auteur d'une
Diflèrtation fur i'hiftoire de Judith, imprimée dans la nou-
velle édition de la Bible. Mais cette explication eft plus fpé- mv.p.jjj.
cieufê que folide. Je demande à ceux qui la donnent ou qui
s'en contentent , pourquoi ces Juges , fimples Magiflrats élus
par un peuple libre & fins doute jaloux des prémices de là
liberté, pourquoi tes chefs dépendans de ia Nation, n'ayant
qu'une autorité précaire, un pouvoir amovible, font appelés
Rois par Ctéfias , comme les véritables fouverains des Mèdes.
Je demande comment ils ont pofiedé leurs dignités des trente ,
des quarante ans de fuite. On dira qu'elles n'étoient pas an-
nuelles comme le Confulat chez les Romains , mais conférées
pour un plus long elpace; que les archontes d'Athènes lurent
d'abord perpétuels , enfuite décennaux. Mais je ne vois , entre
ces Magiftrats & les Juges dont nous parlons , aucune parité.
Les Archontes fuccédoient à des Rois : voilà pourquoi ils
ont d'abord été perpétuels. Le peuple, accoutume depuis
long-temps au gouvernement monarchique, ne fit que changer
le nom de fes Souverains, moins par haine de la royauté
que par refpecl: pour la mémoire de Codrus. Si dans la
fuite ils furent décennaux , quoique le peuple , commençant
•pour lors à fentir le prix de fà liberté, pût prendre ombrage
d'un pouvoir de dix ans , ils ne le furent que parce qu'ils
étoient dix Archontes à la fois, & que l'abus d'une autorité
partagée entre plufieurs n'eft pas facile. Mais les Juges qu'on
Cij
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20 MEMOIRES
donne aux Mèdes , & dont on prétend retrouver les noms
dans la iifle de Ctéfias , ces Juges n'auroient point eu de
collègues , par conféquent point de rivaux , & peu dobftades
à leurs defiêins ambitieux: ainfi nulle apparence qu'ils aient
été perpétuels.
D'ailleurs Hérodote fait aflëz entendre qu'ils ne l'étoient
pas. Enfin, fins répéter ici ce que j'ai dit d'Arbace, le détail
d'un événement arrivé lôus Artéus le fixième des Rois de
Ctéfias, & qui ne ferait qu'un fimple Juge dans l'hypothèlè
que je combats , ce détail la détruit également. On verra
par ce que j'en dois rapporter ailleurs d'après Nicolas de
Damas , que l'autorité dont jouiflbit Artéus, fa magnificence,
l'éclat de là Cour ne font nullement compatibles avec la vie
modefte d'un Juge 6c la (implicite d'un Républicain. Ce récit
montrera qu Artéus étoit un Monarque & un Monarque
oriental. Cal donc en vain qu'on cherche les Juges d'Hé-
rodote dans les premiers Rois de Ctéfias. Première raifon
qui rend les deux réchs incompatibles.
2.0 H n'eft pas poffible de placer fous aucun des Rois
nommés par Hérodote , la révolte de Parlondas & la guerre
contre la reine Zarine dont il étoit parlé dans Ctéfias. De
tels faits ne quadrent point avec i'hiftoire connue de ces
quatre Princes.
3.0 Les dates mômes ne peuvent fè concilier. L' Artéus
de Ctéfias a commencé dès l'on 770, foixante ans par con-
féquent avant le Déjocès d'Hérodote : donc Déjocés ne peut
être Artéus, comme le prétendent Scaliger & le P. Pétau;
il eft encore moins Arbianès prédécefièur d' Artéus, ainfi
que le fuppoiênt Eusèbe & le Synceile. On doit appliquer
aux autres Rois des deux liftes le même raiibnnement.
Je pourrais en ajouter d'autres qui mettraient dans un nou-
veau jour l'incompatibilité des deux récits ; mais je crois en
avoir aflez dit pour la démontrer. Elle eft établie (ùr des
preuves qui n'ont pas befoin d'être foûtenues. Il eft temps
dexpofêr mes conjectures & de préiènter mon hypothèle à
la place de celles que je crois avoir détruites. C'eft ce que
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DE LITTERATURE. n
je vais faire dans le quatrième &. dernier article de cette
Diflèrtation.
Article IV.
Nouvelle hypothèfe dans laquelle les deux explications
fe concilient fans fe confondre.
C E que j'ai dit dans les articles précédera a dû faire entre«-
voir quel elt mon fyftème fur ia queftion que j'examine. Ce
f) fteme efl une conlêquence néceflàire du parti que j ai pris
de jejeter tous les autres. Je peniê, avec les partiians d'Héro-
dote, que ia narration de cet hiftorien efl véritable dans le
fonds & dans la plufpart des circonUances ; mais je me flatte
d'avoir prouvé contre eux que celle de Ctéfias, quoiqu'ab-
fôhiment différente, n'dl pas moins conforme à la vérité*
D'accord avec les défenleurs dé Ctéfias fur l'idée qu'on doit
avoir de (on récit, j'ai montré, contre leur lentiment, que
ce récit ne doit pas être confondu avec celui d'Hérodote.
Ainfi je crois d'une part les deux narrations également vraies,
. & de l'autre je les crois incompatibles. Il en réfuite que je
dois les foûtenir toutes deux en même temps par une expli-
cation qui les concilie fins les confondre ; & c'eft un avantage
particulier, félon moi , à i'hypothèlê que je vais développer
le plus clairement qu'il me lêra poffible (h).
(b) Le favant M. Dcfvignoles
paroît avoir entrevu le moyen de
conciliation que je préfente ici , ou
du moins ce qu'il ha farde dans un
endroit de fa chronique de l'Hif-
taire Sainte, peut y conduire. Pre-
nons un autre chemin, dit- il, &
fans renoncer aux remarques précé-
fientes , voyons fi notre première con-
jecture pourra s'accommoder à ces
Catalogues. Artée & Déjocis ont
été tous deux rois des Medes : mais
ils «nt régné en divers quartiers, ou connoiflois , ni l'ouvrage ni le.fvf-
dans divtrfes provinces s Artée à tèmcdcM. Defvignoles, fi toutefois
C iij
Sufes, capitale de la Su fane, &
Déjocis a Ecbatanes , capitale de
la grande Afédie. . . . c'etoient des
capitales d'E'tats différensj Ecba-
tanes étoit la réfidence de Déjocis
qui y avoit fon Palais, comme l'af-
fure Hérodote, & fuivant Ni cola»
de Damas, Artée demeurait à Sufes,
{ Defvignoles , chronol- de J'Hift.
Sainte, tome II, l, IV, c. y , page
2J7, Berlin, 1738). Lorfque je
compofâi cette Diflèrtation je ne
ai MEMOIRES
Hérodote & Ctéfias paroiflènt fe contredire m fujet de h
monarchie des Mèdes ; leurs narrations oppofc'es pour le fonds,
ne fe rencontrent dans aucun détail, & néanmoins ces deux
narrations méritent une égaie croyance: j'en conclus qu'Hé-
rodote & Ctcfias ne parlent pas de la mcme monarchie des
Mèdes; mais de deux dynafties abfôlument difTcremes, qui
fuhlifloient en même temps , & qu'on ne peut trop diftinguer
l'une de l'autre. Ce n eft pas que je confidère les Mèdes d'Hé-
rodote & ceux de Ctéfias comme deux portions du même
peuple, comme deux branches de la même tige. Onconnoît
aflèz quelles furent les bornes (c) de la Médie proprement
dite : c'efr. des habitans de cette contrée que parle Hérodote,
& Ctéfias n'en parle pas. Les Mèdes de ce dernier ne por-
tent, iêion moi, ce nom qu'improprement, & par une ex-
tenfîon qui peut-être a fa fource dans la méprilê de l'hiftorien.
Comme l'auteur de l'afironchilTement des Mèdes , Arbace
étoit Mcde lui-même, &. qu'avec le fêcours des troupes
de Mcdie qu'il commandoit, il fut le faire ime iotiveraineté
on peut appeler fyflone une conjec-
ture avancée fans preuves , une idée
incidente, qui n'eft ni développée
ni foi i tenue. iM. Gibert, à ia pre-
mière Icclurc de ce morceau , m'a-
vertit de ce rapport que j 'a vois, fans
le (avoir, avec Un clironologifle dont
l'érudition & le mérite font G con-
nus; il m'indiqua même fc pafîage
que je viens de tranferire. Je crois
qu'en comparant avec mon hypo-
tbèfè celle qui réfulte de ce paflage ,
on en apercevra la différence. Je
me rencontre en quelque chofeavec
M. Dcfvigttoles : nos idées ont
quelques traits de reflemblance ; mais
elles ne font pas les mêmes. Au
refte , quoique fe n aie rien emprunté
de cet écrivain , dont j'avoue n'avoir
connu jufque-là que le nom, il me
ftroit toujours flatteur (fêtre regardé
fimplement comme fon interprète.
Je ne tiens pas alfei à mes vûcs
pour être fâché que mon Mémoire
/bit au. premier coup d'oeil traité de
commentaire du texte de M. DcP
vignoles ; il me fuflù d'expofer le
fait tel qu'il eft.
(c) Suivant Pline <& Strabon,
la Médic etoit bornée au nord par
l'Arménie & le pays des Caduficns;
au midi par la Sitacènc & la Sit-
uant; à l'orient par le pays des
Parthes & les régions fituées le long
des côtes méridionales de ia mer
Gjfpiennc; à l'occident par l'Adia-
bène & la Gordiennc. Cette vafte
étendue de oays , qui du temps de
Strabon fê divifoit en deux parties ,
la grande AféHie, ayant pour capitale
Ectatanes , ôc VAtropàtène , etoit ,
lors de la révolte d 'Arbace, Irabitée
par fix Nations, ou pour mie A
dire , par ftx tribus différentes, dont
Hérodote nous a confervé les noms*
Vcy. Pline, hv. vi, chap. z 6. Sirab.
iiv. xi, pqgt ;2j.
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DE LITTERATURE. ^
clans les pays voifins , Ctéfias aura donné le nom de Mâles
aux peuples fur lelquels ce Prince & (es fucceflèurs régnèrent.
Ce qui doit furprendre d'autant moins que ces peuples avoient..
pris part à la révolte; & que cette révolte pafibit néanmoins
pour celle des Mèdes, par la fèuJe raifôn qu'ils furent les
chefs de la Ligue. Quoique plulïetirs provinces eufiênt à la
fois fecoué le joug des rois d'Aflyrie, cependant on parloit
fur-tout des Mèdes: on leur attribuait la principale gloire de
lentreprifè, parce que les peuples ligués avoient combattu
ions leurs enlêignes & fous les ordres d'un Général de leur
Nation. La Monarchie qui le forma pour lors des débris de
l'empire Afîyrien, fut celle des Mèdes, quoique par cette
révolution les Mâles aillent recouvre leur liberté, &qu'Ar-
bace n'ait jamais été Souverain en Médie.
Les Nations lur lelquel!eo il régna, quoique diftinguées
des Mèdes, ont donc } û oans la luite être confondues avec
eux , &. recevoir improprement de quelque écrivain le nom
de Mèdes. Ainfi , quoiqu'il n'ait exiflé qu'un fèui peuple de
Mèdes , il fera toujours vrai de dire qu'il y aura eu deux
dynafties de rois Mèdes qui doivent l'une & l'autre leur
origine à la révolte d'Arbace, mais dent l'antiquité n'eft pas
égale. Celle de Ctéf as fondc'e jiar Arbace même, remonte
à l'an 900; & par une fuite de Rois d'abord très-puiflàns ,
dans la fuite vaiîâux des fôuverains de Babylone, remplit
fintervalle écoulé depuis cette époque jufqu'à Cynis. La dy-
nallie des Mèdes d'Hérodote ayant été précédée, fûivant les
ternies jde cet auteur, d'une elpèce d'autonomie qui fût dé-
rmite par Déjocès , ne commence qu'avec ce Prince en 7 1 o ,
& continue, comme celle de Ctéfias, jufqu'à Cyrus qui fit pa(Ter
le Iteptre entre les mains des Perles. Mais devenue , fous les
fucceflèurs de Déjccès, plus puifîànte que la dynaftie colla-
térale dont les beaux jours étoient pafles , & qui pour lors ,
affoiblie par diftèrens échecs, ne figuroit plus dans l'Orient,
elle leclipiâ par là grandeur & <â célébrité.
Je ne crois pas qu'on puiflè rien oppofêr à cette diftinclion
des deux dynallies que je regarde comme la ku\c fanon tic
*4 MEMOIRES
rclbudre le problème. Elle me paroît établie d'une manie re
inconteflable par tout ce que j'ai dit ci-deflùs, pour montrer
d'une part la vérité des deux récits, & de l'autre leur incom-
patibilité. Si les deux hiftoriens ont tous deux raifôn en pa-
roiflànt (ê contredire, 6c qu'on ne puiflê les reconcilier par
auaine efpèce de mélange ou de combimifon , il fout , par une
lîiite néceflàire , qu'ils aient parie de deux peuples dirférens.
Mais ce qui achève de le prouver, c'eft qu'Hérodote &
Ctéfias, iï peu d'accord entie eux fur les rois Mèdes préde-
celîèurs de Cyrus , conviennent parfaitement au fujet des noms
& de la fuite des rois de Perlé fuccefléurs de ce Prince.
Tous deux nomment Cambyfê, le Mage , Darius & Xerxès.
Le règne de Cyrus dont les conquêtes formèrent un vafte
Empire de l'aflèmblage de pludeurs Royaumes , eft le point
de réunion des deux hiftoriens. Ils commencent alors à parler
le même langage : c'eft qu'ils parlent du même peuple & des
mêmes Souverains. Jufqu'à ce temps ils écri voient i'hiftoire
de deux dynafties différentes.
Il paraîtra fâns doute fmgulier que chaque hiftorien n'ait
parlé que d'une feule de ces dynafties , en ne faifànt de l'autre
aucune mention, même indirecle; & je ièns qu'on ne man-
quera pas de me faire cette objeclion : mais la réponfê eft
facile & contribuera même à fortifier mon hypothèfê. Je ne
crois pas d'abord qu'on puilïè rien conclurre du filence de
Ctéfias au fujet des Mèdes d'Hérodote. II eft poffible que cet
auteur , au lieu de diftinguer nettement les deux dynafties ,
les ait confondues enfemble , & par une de ces méprifès ordi-
naires à des écrivains étrangers, n'ait regardé leurs hiftoires
particulières que comme deux traditions différentes entre lef
quelles il pouvoit choifir. Mais indépendamment de cette
confidération , nous connoiflbns trop peu fês ouvrages pour
en avoir une jufte idée. D'après les extraits qui nous en
reftent , nous ne fbmmes pas en état d aflurer ou de nier qu'ils
aient renfermé tel ou tel récit A l'égard d'HéroJote, fôn
fiJence eft encore moins concluant. Il ne dit rien des Mèdes
de Ctéfias, parce que fôn plan n'étoit pas d'en parler. On en
conviendra
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DE LITTERATURE. jTj
Conviendra pour peu qu'on examine avec attention les diffé-
rais récits dont ion premier livre eft l'anemblage. La liailbn
que des guerres fanglantes avoient mifê entre i'hiftoire des
Grecs & celle des Perfes , lengageoh à s'étendre fur l'origine
des Perlés, à remonter au commencement de leur Empire,
afin de faire connoître aux Grecs , pour lefquels il écrivoit , une
Nation rivale, toujours armée pour les combattre, & qu'ils
avoient déjà vaincue tant de fois. Dans cette vue Hérodote
parle des peuples auxquels les Perles ont fuccédé dans l'Afie;
& comme les rois Mèdes, fucceflêurs de Déjocès, étoient
ceux dont Cyrus avoit détruit l'Empire, il rapporte avec
quelque détail ce qui les concerne. Mais ceux de Ctéfias
A avoient eu prefque rien à démêler avec les Perles. Leur
hiftoire étoit plullôt une portion de celle des Afîyriens ;
comme leur Monarchie en étoit un démembrement. Héro-
dote n'a donc pas cru devoir en parler, quoiqu'il pût fort
bien les connoître. Il auroit parlé d'eux s'il eût été queflion
des Aflyriens dans cet endroit de (on hiftoire ; & je préfume
qui! l'avoit fait dans un de lès ouvrages, dans lequel il expo-
loit fort au long les antiquités des Afîyriens de Babyione &
de ceux de Ninive. Ce font tes Affyriaques que nous n'avons
plus , & qu'Ariftote cite dans fon hiftoire des animaux. Hé-
rodote, en compolânt ainfi (ûr les Afîyriens un ouvrage 'yii,e'
particulier auquel il renvoie lès Lecteurs , s'étoit cru difpenfê'
de faire entrer ce qui les regardoit dans celui qui nous refte :
& voilà pourquoi, fi je ne me trompe, il ne dit prefque rien
d'eux & rien des rois Mèdes connus de Ctéfias. Il n'en a
point parlé dans Ion hiftoire, parce qu'il en parloit ailleurs.
Mais quels font ces Mèdes de Ctéfias, ou, pour parler
plus jufte , quelle eft cette dynaftie de rois Mèdes diftérens
de ceux d'Hérodote , & dont Défias avoit écrit i'hiftoire l
Quelles étoient les contrées lôûmifes à la domination de ces
Princes! Quel fut le fiège de leur Empire !
Avant que de répondre directement à ces queftions, qu'il
me (bit permis de préfênter ici le tableau des principales Mo-
narchies qui fubfiftoient en Orient vers le milieu du règne de
Tomé XXI IL D
36 MEMOIRES
Déjocès, ceft-à-dire vers l'an 680 avant 1ère Chrétienne, &
dont la réunion forma clans la fuite la plus grande partie de
l'en pire de Cyrus.
Cette portion de l'Afie étoit alors lôûmilè à la domination
de fix principaux Souverains , qui partageoient entre eux tout
ce qui n'étoit pas occupé par les colonies Grecques établies
fur les côtes de l'Afie mineure, ou par les Scythes & par
d'autres peuples encore barbares, que la fituation de leurs
pays & la férocité de leurs mœurs avoient prélèrvés de la
dépendance.
Les rois de Ninive, fuccefleurs du Prince détrôné par
Arbacc vers l'an 900, quoique très-afloiblis par la révolte
de la plulpart des Provinces qui compoloient autrefois l'em-
pire Afîyrien, & par la défaite encore récente de Sennachérib»
régnoient néanmoins alors fur un Etat très-piiiiîànt. Us poue-
doient, outre l'AiIyrie dont Ninive étoit la capitale , la Syrie ,
la Céléfyrie , une portion de la Méiopotamie & de la Paldline ,
l'Arménie & la Cappadoce.
La Lydie obéiilôit à des Rois particuliers célèbres dans
l'antiquité par leurs richefles. La domination de ces Princes
ne iê bornoit pas à la feule contrée dont leur Monarchie
portoit le nom ; elle s etendoit fur quelques provinces voifines.
Les rois de Juda héritiers du (ceptre de David, 6ns l'être
de la puilîânce, régnoient avec plus de pompe que de gloire ;
& contraints de chercher des protecteurs chez les peuples
voifms, ils le fbûtenoient moins par leurs propres forces que
par la divifion de leurs ennemis.
Les Mèdes, fbuftraits par Arbaceau joug des Aflyriens,
après avoir long-temps joui d'une parfaite autonomie, s'étoient
depuis trente ans fôûmis à Déjocès; & ce Prince habile ,
plus attentif à fê fortifier au dedans que jaloux de s'étendre
au dehors, jetoit alors les fonde mens d'une Monarchie qui
devint redoutable fous les (ùcceflèurs.
Babylone, cette ville ancienne & fâmeulè , fôûmifè d'abord
à des rois Chaldéens, conqui/ê enlûitepar des princes Arabes,
puis enlevée à ces conquérons par les Aflyriens de Ninive +
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DE LITTERATURE. 27
appartenoit alors à des Souverains fùccefîêurs de Nabonaflàr;
& fous ces Princes elle étoit devenue la capitale d'un Em-
pire dont le célèbre Nabuchodonofbr devoit bien-tôt reculer
tes frontières juiqu'aux extrémités de l'Afie.
Enfin l'Orient mettoit encore au nombre de fês Souve-
rains les rois de l'Elymaïde ou de la Sufiane. Ces Monarques ,
dont les écrivains profanes ne font prefque pas mention ,
mais que l'Ecriture a connus, & qu'elle défigne toujours
fous le nom de rois d'E'iam, tenoient même alors un rang
diftingué dans l'Afie, quoiqu'afîbiblis depuis plufieurs années
par des échecs dont je rendrai compte ailleurs. Les Prophètes
nous parlent d'Elam comme d'un peuple puiflànt & redou-
table, qui avoit fait de grandes conquêtes fur les Alîy riens.
Je fais qu'on a coûnime d'entendre les Perles fous ce nom
d'Elam. Mais l'Ecriture donne aux Perles de Cyrus le nom
de Paras; & elle parle de la puifîânce des Elamites dans
un temps où les Perles étoient à peine connus, où renfermés
dans les montagnes ftériies de la Perfide, ignorés, mais libres
& vertueux , ils dévoient fur-tout à leur pauvreté, ces mœurs
fimples 6c refpeélables qui les ont fait confidérer par les
Anciens comme les Spartiates de l'Orient: état qui, félon le
témoignage de toute l'antiquité , dura jufqu'au règne de Cyrus.
La domination des rois de l'Elymaïde s'étendoit fûr-tout
du côté de l'Orient où ils comptoient les Perles au nombre
de leurs vaflâux, & pour fûjets les Part lies, les Carmaniens
& tous les peuples de la Baétriane, juiqu'aux frontières des
Mailâgètes & des Saques voilins de i'Arachofie. Bornés au
couchant par les Etats du roi de Babyione, ils l'étoient au
nord par les Mèdes d'Hérodote. Mais la Sufiane étoit. le
fiège de leur Empire. Daniel nous apprend que le pays d'Elam
avoit Suies pour capitale. En effet, cette ville qui fut dans la
fiûte fi célèbre fous les rois de Perfè , étoit déjà très-confi-
dérabie avant le règne de Cyrus au temps de Daniel : là
force & fâ magnificence font célèbres dans l'antiquité. Strabon s,rai, Ixfé
compare fôn étendue de cent vingt ftades à celle de Babyione,.
Il en attribue la fondation au célèbre Titon fi connu par içs
TV ••
D jj
V
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28 MEMOIRES
amours de 1* Aurore & père de Memnon : origine fâbulculê ,
Hér*L I v. mais qui prouve l'ancienneté de cette ville. Suivant Hérodote,
ft /#■ elle portoit, lâns doute à caulë de cette origine, le nom de
Pavfmias, Memnonïum que Strabon donne au château ieui,& Paulànias
A«£t*. ; t. aux remparts <je ja yjij^ On appeloit auffi chemin de Memnoit,
la grande route qui conduifok de la mer occidentale à Suies,
à travers i'Afîe mineure, i'Aflyrie, l'Arménie & la M aliène.
DmUlc.8, Enfin Daniel prie fouvent de cette ville qu'il place fur
YEuléus.
Cette grandeur & cette magnificence à laquelle Suies ctoit
parvenue dès le temps de Cyrus , démontre qu'avant le règne
de ce Prince elle avoit été la capitale d'un Etat puiffant pen-
dant un temps confidérable. Or ce temps ne peut être que
celui qui s'eft écoulé depuis la défaite de Sardanapale L«r par
Arbace, julqua l'agrandiffement des fucceffeurs de Déjocès
& des rois de Babylone. En effet, on ne peut attribuer i'em-
belliflëment de Suies aux Babyloniens : ils étoient trop occupés
de leur ville, & de plus, leur puifïânce n'a guère commencé
qu'à Nabuchodonofor. Sufes ne s'accrut pas non plus fous les
Affyriens de Ninive: ils dévoient craindre d'agrandir une
ville (huée dans un pays riche, fur une rivière confidérable,
& que fa polition avantageufe auroit mile en état d'attirer tout
le commerce de l'Orient , parce que le canal de 1 Euiéus
étoit plus navigable que le Tigre qui arrofoit les murs de
Ninive, & qu'il eft impoffible de remonter.
Or cet intervalle écoulé depuis la révolte d' Arbace, qui
porta le premier coup à l'empire de Ninive julqu'au règne de
Nabuchodonofor dont les conquêtes augmentèrent celui de
Babylone, eft au moins de trois cens ans. En plaçant fous
ces trois fiècîes la dynaftie des mis de l'Elyniaïde ou de la
Sufiane, nous ferons parfaitement d'accord avec l'Ecriture qui
Jr>tmit. c. 49, repréfènte comme très-puiuans alors. Le prophète Jérémie
en prédifint vers l'an 581 la ruine d'EIam , parle de la pui£
fcnee de fes Rois vaincus par Nabuchodonofor. Confiinganh
ercum Elam, & fummam fortitudinem corum. *
Cet expofê des différentes Monarcfiies qui fubfiftoient vers
»■ <
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DE LITTERATURE. i9
le temps de Déjocès , me dijpenfe prejque de faire , aux
queftions proposes, la réponlê que j'ai différée julqu'à prélent.
On voit allez que ces Souverains qui régnoient à Suies , ces
rois de l'Elymaïde lont les rois Mèdes de Ctélias. Rien n'eft
plus naturel en eflèt; & j'olê avancer que cette identité bien
établie entre ces rois Mèdes dont on nioit l'exiftence, & des
Souverains auxquels on n'avoit pas fait julqu a prélênt allez
d'attention , jette un grand jour fur l'hiftoire des temps reculés ,
en tirant une Monarchie trop peu connue de i'obJcurité qu'elle
ne méritoit pas*
Cette hypothèlê éclaircit de plus, comme on le verra
dans le Mémoire lui vaut , l'origine du royaume de Babylone >
fonde par Nabomflir , & donne une railôn plaufible de i'éta-
bliflêment d'une nouvelle ère par ce Prince dont le règne
eft une époque célèbre dans l'antiquité. Avec de tels avantages
on ne pourrait refuiêr de l'admettre quand elle ne lêroit que
vrai-lemblable : mais elle eft ilmple & dégagée de tout em-
barras , de toute fuppofrtion ; elle ne k fonde ni fur des inter-
prétations forcées , ni fur des corrections arbitraires de textes
obfcurs ; elle concilie parfaitement deux auteurs qui paroiÊ
fcient le contredire : enfin elle eft autorifée par le texte même
de Nicolas de Damas qui n'a fait que copier Ctéfias en cette
occafion. Il dit en propres termes qu'Artéus , auquel il donne
Je titre de roi des Mèdes, réfidoit à Sufès (d).
(d) Le récit de Nicolas de Damas
commence en ces termes : O"-* ifri
A}™* tÎ Bam\{(éç MmAc. Régnant*
afud Mcdos Arttrn fucceffore Ar-
bac'ts. Dans ie cours de fa narration
il nomme plufieurs fois les Mèdes
& la Médie ; il ajoute enfuite que
Parfondas fut reconduit à Su/es, où
U Roifaifoit fa réfuUnce, m 2c0<r»
. Ces deux paftâges rapprochés dé-
montrent qu'il y avoit des rois Mèdes
lûcccfleursd'Arbace réftdensàSufes :
fC »c peut être que ceux de Ctéfias,
du nombre defquels étoit Artéus, Vtttf
d autantplusqu aucun des rois Mèdes f.4*6tr
d'Hérodote n'a fait Ton fîjour en»
cette ville. Ilsavoient Ecbatancs pour
capitale , & jamais il n'eft dit que
Cyaxare lui-même, dont les con-
Î notes étendirent la domination des
lédes, ait été Souverain à Suies.
11 eft vrai , car je ne dois ni ne
veux rien diffimuler, que û Nicolas
de Damas fait réfidcr Artéus à Sufes,
Diodore fait mourir Aftybaras à
Ecbatancs, & qu'Aftybaras étoit,
comme Artéus, un des rois Méde»
D iij
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3<> MEMOIRES
Je croîs avoir établi mon hypothèfe lùr des fbncîemens
allez folides : elle s'ajulte d'ailleurs avec le caractère d'Arbace.
Ce Général non feulement fût vaincre les Allyriens, mais
il fût conlèiver au milieu de les victoires, une modération
qui lui fît remplir tous les engngemens avec fidélité. II
accorda la Satrapie héréditaire de Babylone à Bélelîs, en
exécution du traité fait avec lui. On peut conjeélurer avec
vrai-femblance , que , pour engager de ménie dans lôn parti
les Alèdes, nation brave, niais qui fouffroit impatiemment
le joug, il leur aura promis de les rendre libres après là
vicloire, & qu'il acquitta fâ parole à leur égard. En effet
Ctéfias le repréfente , comme s'étant , depuis la prife de Ni-
nive, acquis l'eftime générale par (on équité, par la fàgeflc
de Ces mefures , & par le foin qu'il eut de làtisiâîre ceux qui
avoient embrafTé là querelle, & d'aflùrer l'état des provinces.
de Ctéfias; d'où il fbmble qu'on
pourrait conxlurrc qu'Ecbatanes &
SuJes étoient également les deux
fiègcs des rois Mèdes de la même
dynaftie , avec d'autant plus de
fondement, qu'Afpadas, fils d'Af-
tybaras.eft, félon Diodore, l'Aftyage
des Grecs. On dira que ces Princes
rélîdoient à Sufes pendant l'hiver, à
Ecbatanes pendant l'été, comme ont
fait depuis les rois de Pcrfc.
Voilà, fi je ne me trompe, Fob-
jcclion dans toute fa force; on ne
m accufcra pas de l'avoir altérée.
Mais pour y répondre, il fumroit
de répéter ce que je crois avoir
démontré dans une note fur le 111.*
article , qu'Aftybaras n'el \ point mort
à Ecbatanes, parce que Cyaxare y ré-
gnoit alors, « qu'Aftybaras ne peut
fc confondre avec Cyaxare. D'ail-
leurs pour défendre i'induclion que
l'on tire ici du paflàge de Diodore ,
il faudroit établir entre les Rois des
deux liftes une identité que tout
démontre impolfible, même en adop-
tant les calculs de Diodore, au fujet
des rois Médes de Ctéfias. On fèroit
réduit à prouver qu'Artcus efl De-
jocès , quoiqu'Artéus ait, au plus
tard , commencé, félon Diodore lui-
même, vers l'an 720, & fini en
680, au lieu que le commencement
de Déjocès cft de 71 o, & fa fin de
657. De plus il n'eft pas poffible de
concilier ce que dit Hérodote de la
conduite de Déjocès, avec le trait
arrivé fous Artéus, félon Ctéfias.
Diodore n'eft donc pas mieux
fondé, lorfqu'il fait mourir Afty-
baras à Ecbatanes, que lorfqu*iI nous
allure qu'Arbace tranfporta les dé-
pouilles de Sardanapale dans cette
ville,, qui ne fubftftoit pas de fon
temps , n'ayant été bâtie que plus de
deux fiècles après par Déjocès.
Mais d'où peut venir la méprifè
de Diodore ! Elle efl à mes yeux
une fuite ou de fon fyftèmeou de là
négligence; j'en acculerais même
fa négligence pluftôtque fon fyftéme.
Nous avons cité dans le cours de
ce Mémoire plufieurs exemples de
lmexaclitudeavec laquelle il extraie
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DE LITTERATURE. 3r
Ainfi la révolution qui enlevoit aux Afîyriens uné partie do
teurs Etats, fit naître différentes lôftes de gouveriiemens dans
ks contres qui s étoient fouftraites à leur joug lôus les auP
pices d'Arbace. Les Mèdes fondèrent une Republique; &
Babylone devint > avec les environs une Satrapie héréditaire.
Mais en affranchiront les Mèdes, en rccompenfànt Béiefis,
Arboce le réfèrva l'autorité fiir les autres provinces , &
compofi de leur réunion une Monarchie piiiflàme dont il fut
le premier Souverain „.& dont le fiège fut la ville de Suies.
Les Princes qui lui fuccédèrent, quoique rois de l'EIymaïde,
font les rois Mèdes de Ctéfias, parce que l'auteur de cette
Dynaftie étoit Mède, & quelle devoit lâ rcûflance à la révolte
des Mèdes.
Pour achever de traiter à fonds cette matière^, il ne me refle
plus qu'à faire l'hiftoire de ces rois Mèdes de Sufes : Iiiftoire
-
I.° que les Adrien* furent maîtres
de la haute A lie pendant cinq cens
a/isj Hérodote avoit .dit pendant
chu/ cens vingt ans.
z.° Qûe Tes Mèdes furent Au-
tonomes pendant plufieur s généra-
tions; Hérodote ne fixe point ainfi
la durée de cette autonomie.
Qut-Cyaxare fut leur premier
Boi, if an 'il» fit de grandes con~
quêtes; Hérodote donne aux Mèdes
pour leur premier Roi , Dêjocis, qui
ne fit point de conquêtes.
4.' Que Cvaxare fut élu la deu-
xième année delà 17.» olympiade -T
Hérodote ne dit rien de femblable.
Reconnoîtra-t-on le récit de cet
auteur dans l'extrait de Diodore !
La faine Critique ne tirera donc,,
contre mon bypotliéfe , aucun argu-
ment d'un mot échappé par négli-
gence à un écrivain peu cxacl , qui
peut n'avoir pas mieux traité la
narration de Cicfias que celle d'Hé-
rodote.
Ou copie Ctefias. Ctefias aura dit
cu'Arbacc tranfporta dans la capitale
de fes nouveaux Etats les richefles
de Ninive, & qu'Aflybaras , l'un
de fes fuccéfTeurs , mourut dans cette
même capitale. En fe fervant de cette .
exprefTion , il aura cru défigner la
ville de Sufes , & Diodore à qui
le nom de Mèdes rappeloit natu-
rellement celui d'Ecbatanes , aura
fubftitué cette ville dans fon récit à
celle de Sufes.
Quoique nous ne foyons pas en
état de confronter le texte de Cté-
fias avec celui de Diodore, & par
conféquent de relever toutes les
fautes de ce dernier, cependant
nous fommes en droit de l'aceufer
d'avoir défiguré fon auteur ; & c'eft
lui-même qui nous donne ce droit ,
par la façon dont il altère le récit
d'Hérodote au fujet des Mèdes;
récit que nous avons fous les yeux ,
& que nous pouvons comparer avec
J'extrait peu fidèle qu'il en a lauTé.
diodore fait dire à Hérodote,
n MEMOIRES
dont îe$ détails intéreflans fourniront de nouvelle» preuves I
mon hypothèlê. Ce fera le (ùjet d'un lècond Mémoire qui
fuivra de près celui-ci. J'y rapporterai , autant qu'il me fera
poffible , toutes les révolutions de cette Monarchie fondée;
par Arbace. On la verra puiflànte fous ce Prince 6c (bus les
premiers (ùcceflèurs , affaiblie Tous Artéus , enlùite devenue
tributaire des fbuverains de Babylone , fe détruire enfin du
temps de Cyrus qui réunit à ion Empire les Etats dont elle
avoit été compo/ee.
DISSERTATION
Googlg
DE LITTERATURE. 33
DISSERTATION
SUR
L'EPOQUE DE LA MORT DE DARIUS.
FILS D'HYSTASPE,
Et fur le commencement if la durée de fin règne.
Par M. Gibert.
ON n'eft pas toujours bien fondé à blâmer quelqu'un de io Janvier
ce que les opinions .qu'il embraflè s'écartent des (en- l74-9«
timens ordinaires & choquent les idées communes. Il y a des
opinions qui paroiflènt fuigulières & paradoxes lorlqu'on lès
compare avec quelques autres, & qui ne laifient pas d'être
puifées dans les lôurces de l'antiquité les plus connues & les
plus approuvées. Il n'clt arrivé que trop fouvent que les Cri-
tiques les plus éclairés ont, par un fùflrage précipité, donné
du crédit à des opinions au moins douteufès, qu'ils n'avoient
pas allez approfondies; & leur autorité entraîne d'autant plus,
qu'elles ont l'apparence de la vérité. Je ne craindrai point de
le (^fUPprévenir contre un fentiment, par la feule rai Ion
pas à prélênt le plus fuivi , le refufer à la difcuflion
àutre uniquement parce qu'il n'eft pas généralement
, ce feroit, non feulement mettre obftacle à d heu renies
ouvertes, mais encore perdre les moyens les plus mrs que
fa railbn nous ait donnés pour nous éloigner des routes de
terreur. La feule règle du jugement que nous devons porter
d'une opinion, ceft fâ vérité ou fa fàuflèté; & cette vérité
ou cette fàufTeté, c'eft à une Critique faine 5c réfléchie-,
toujours autant en garde contre le préjugé que contre l'er-
reur, à nous les découvrir.
Quels que foient au relie les fentimens que j'embraflè 8c
<jue je propofe à l'Académie , je ne les embraflè & je ne
Tome XXI IL £
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34 MEMOIRES
les propo/ê que parce que je les crois vrais. Les raiforts fur
îefquelles je ies fonde, font celles qui mont déterminé &
convaincu moi-même; & je ies prêtante fans aucun artifice,
aufti éloigné de vouloir fubjuguer les opinions des autres,
que prêt à renoncer aux miennes dès qu'on me fera con-
jioître que je me fuis égaré.
L'époque de ia mort de Darius, fils cTHyftalpe, eft fe
principal objet de cette Diflèrtation. J'entreprends d'y établir
que Darius mourut huit ans avant que Xerxès fon fils &
ion fûcceflêur pafsât en Europe; je l'entreprends, dis-je, contre
le lêntiment de la plulpart des Chronologiftes, qui mettent
cette mort trois ans entiers plus tard, c'eft-à-dire, cinq ans
feulement avant le partage de Xerxès.
Pour cela je commencerai par expo fer les preuves qui
établi lient mon lent i ment; je di fanerai enfûite les raiions qui
ont donné ou pu donner lieu à l'opinion contraire.
Le lêntiment que je foûtiens a d'abord pour fondement
une autorité d'autant plus confidérable, ^qu'elle eft tout à la
fois plus ancienne & plus à l'abri de tout foupçon d'altéra-
lion. Cette autorité eft celle de la chronique de Paras, qui
étant, comme dit Marsham, un monument original &. des
plus anciens, eft d'un très -grand poids dans la décifion des
quef lion s, & d'une très -grande utilité dans la correction de
la Chronologie.
Suivant cette chronique, la mort de Darius eft de l'an
xi 5 avant l'archontat d'Àftyanax à Paros, qui eft le terme
commun de les époques ; le partage de Xerxès y eft daté de
l'an 2 i 7. De 217 4225 il y a huit ans: Darius eft donc
mort huit ans avant le partage de Xerxès.
On pourroit cependant avoir quelques fcrupuies fur h
véritable manière de lire i'infoription de Paros fous cette
époque, & il eft important ici de les lever avant toutes
chotes.
Perlbnne n ignore que chaque époque de la chronique de
Paros a deux caractères , Êrvoir, i .° un certain nombre d'an-
nées qui forment fà date; 2.0 l'archonte Athénien, fous lequel
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DE LITTERATURE. 35
les évènemens rapportés font arrivés: on fàit aufli qu'un tad
de ces caractères, lorsqu'il eft confiant, fùffit pour affiner
1 époque, & fuppiéer à l'autre s'il eft défectueux.
Dans l'époque dont il s'agit il eft vrai que la leçon de
la date peut, abfôiument parlant, varier entre 225 & 226,
c'eft-à-dire, on peut douter fi le chronographe avoit écrit
225 ou 226; ce qui refte des chiffres ne permettant pas
de s'en aflurer mieux, au rapport de Selden, premier éditeur
de la chronique de Paros. Mais en premier lieu la varia-
tion de leçon ne peut rouler qu'entre 225 8c 2 2 6, HHAAI1
& HHAAni, & il eft clair que le n étant eûentiel dans
les deux leçons, la défeéluofité qui avoit cmbarrafTc Sdden,
ne tomboit point fùr cette lettre qu'il confèrve dans l'une &
dans l'autre, & fur laquelle il n'avoit par confêquent aucun
doute, mais far l'I fêul, fur lequel il n'ofê aflurer s'il a exifté
ou non, parce que cette lettre pourroit y avoir été & être
effacée, fi l'on fait attention à l'intervalle des caractères fûb-
fiflans. Il eft donc bien étrange après cela qu'on ait prétendu
qu'on de voit y lire 222, & il l'eft d'autant plus, que l'an-
née 222 étant indubitablement la date de l'époque fùivante
5 1 .c elle ne pourroit pas avoir été déjà employée dans celle
dont il s'agit, qui eft la 50.*, puifque la méthode confiante
du chronographe eft de ne jamais répéter deux fois la
même date.
En fécond lieu, l'autre caractère de l'époque dont il s agit;
ne fourfre aucune difficulté: c eft l'archontat cfAriftide qui eft
écrit bien lifibiement , fans lacune, fins défectuofité , fans
embarras. Or, d'un côté, Hutarque nous apprend que, d ns * An/Rài
ks regiftres publics d'Athènes, cet archontat fê trouvoit im-
médiatement après celui de Phénippe, fbus lequel, ajoûtele
même auteur, fê livra la bataille de Marathon. D'un autre
côté i archontat de Phénippe & la bataille de Marathon font
• joints dans le marbre de Paros fous la date de l'année 2 27,
date contre laquelle on ne peut élever le moindre nuage.
Donc par une confluence néceûaire , il faut qu'un événe-
ment placé dans ces marbres fous l'archontat d'Ariftide , foit
Eij
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36 MEMOIRES
daté auiTi des années Pariennes (a) 2 2 6 ou 2 2 5 , de chacune*
defquelles l'archontat d'Ariftide a occupé une partie. Mai*
quelle que (bit celle de ces deux dates qui fê trouve employée*
puifqu'ii faudra toujours qu'elle concoure avec l'archontat
d'Ariftide, ce fera toujours aufll uniquement dans le cours
de l'année Athénienne qui a fuivi immédiatement celle où.
sert livrée la bataille de Marathon, que pourra tomber fôn
époque; & ainfi l'époque de la mort de Darius étant attachée
dans les marbres à l'archontat d'Ariftide, y eft déterminée &.
fixée à une année certaine , invariable & bien connue , quoique
les notes numérales qui défignoient cette année , fôient effacées
ou moins diftincles.
A l'autorité des marbres je joins celle d'Hérodote. Je crois
en effet inconteftable que cet hiftorien compte au moins fept
ans entiers entre la mort de Darius & le partage de l'Hellef-
pont: car, fuivant lui, Xerxès, après avoir employé quatre
ans entiers depuis la réduction de l'Egypte à faire fes pré-
paratifs , mit toute la cinquième année à conduire (es troupes
au bord de l'Hellefpont (h) ; obligé de s'arrêter à caufê de
La rupture de Tes ponts , il paflâ l'hiver à Sardes & ne tra-
verfà rHelleljxMit qu'au commencement de l'année fûivante:
d'où il réfulte que, fuivant Hérodote, il ne pafîâ en Europe
que la fixième année après la réduction de l'Egypte. Or ce
lut feulement la féconde année après la mort de Darius que.
Xerxès , comme le dit encore expreflement rhiftorien Grec (c),
entreprit la réduction de l'Egypte qui. dut lui coûter nécetFai-
rement une campagne: par confequent la fixicme année après,
la réduction de l'Egypte , c'eft-à-dire celle où Xerxès entra
en Europe , étoit au moins la huitième depuis la mort de
Darius. Je dis au moins; car fi , comme j'ai lieu deperuer,
Xerxès mit deux ans à faire rentrer les Egyptiens fous fôn
(a) Voyez mes obfervations fur
la chronique de Paras à la fuite de
cette D fknation.
(h) Ato -Jd Aiyûifo â\t*nt{ , Vià
-Ï^UTtL) Jt t Tfi tÙfa/MTtj) ts
HtTOdt i VU» C. 20.
(c) Aturipct uir 1711 /ani f deîrccnt
ùaçtiv Tiïçyhtt çfn-nnr mitTUf 'Pn rif,
«*%rurmf. Herod, /. Y II? C, 7%
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DE LITTERATURE. 37
obéiflance, le partage de Xerxès en Europe, ne fera que du
commencement de la neuvième année après la mort de Darius,
comme l'indique ie marbre.
Je n'ignore point les efforts que l'on fait pour fê débar-
rafièr du calcul d'Hérodote, quoique fi clairement & fi difêr-
tement exprimé. Dodwel, entre autres, fuppofe que les
quatre années qu'Hérodote attribue aux préparatifs de Xerxès ,
netoient pas complètes, qu'il n'y avoit que trois ans entiers,
& que le quatrième fait partie £c doit fê confondre avec
celui de l'expédition d'Egypte. Pour établir que ces quatre
ans ne font pas complets, il fê fonde fur un pafTàge^ oit-
Hérodote parle de trois ans feulement employ6 aux prépara-
tifs; d'où ilconclud que lorfque cet hiftorien en met ailleurs '
quatre, c'eft qu'il y comprend une partie de l'année de la>!
réduction de l'Egypte.
Pour détruire ce fyftème, il fùffit du texte même d'Hé- 1
rodote. Dodwel prétend que les quatre années des préparatifs
de Xerxès r n'étoient pas complètes; & Hérodote dit expreffé-
roent qu'elles l'étoient , tÇjà- T*>xt& mm T&dpuo. Dodwel-'
fak partir Xerxès dès le commencement de la cinquième *
année; mais il a été apparemment trompé par la traduction- »
de Laurent Valle: car le texte porte que Xerxès employa
toute il durée de la cinquième à fâ marche, to'/^oi H Ïtu>
oMfjuticç eçpct.TVTvsf'ïu ; ce jqui confirme de plus «n plus que les
quatre années précédentes étoient complètes. Dodwel fùp-
poiê qu'on en doit confondre une avec celle de l'expédition
contre l'Egypte: mais l'expreflion d'Hérodote qui* dit que
depuis la réduction de l'Egypte, ^cra rfHp AÏysiïv cbwoioç ,
Xerxès employa quatre ans entiers à les préparatifs, ne per-
met pas dé confondre ce que 1 hiftorien a fi clairement
(d) Pojfea. nunurat Herodotui
etnes quatuor apparatus ipjîus Xer-
xis, 1. VI , 20, quos tamen mnario
numéro rrwx conctudit , c. 2 l ; vei
indi mtelligmxus très annas tantuin-
tnodo JuiJJe complètes. Horum,anno-
rum primo, altero pojl Daxù inertew,
. . . : ','»•.. ii. '
Xtrxh. txped'ithnem, contra /Eçyp*
tios ftatuit Herodotus. . ... i. tnd}
ineuntt nnno quinte Sardes movijji"
tradit, ibique hyemaffe. ..... Jta
expedifio tyfa feqwntis. anni vtre
c«w$*rit*. ; -,. ,r y . >
K iij.
38 MEMOIRES
diftingué. Enfin, quant au paffage du chapitre 2 1 où if n'eft
mieftion que de trois ans de préparatifs, il eft étonnant que
Dodwel n'ait pas pris garde qu'il ne s'agiflbit-ià dans Héro-
dote (e) d'auue chofe que des préparatifs particuliers faits par
rapport au mont Athos : Et comme la première flotte, dit
Hérodote, eloit perte en doublant le mont Athos, voici les
apprêts qu'on fiufoit depuis trois ans par rapport à cette mon-
tagne. \\ explique enfuite quels furent ces apprêts. Il eft fans
doute évident que ce partage n'eft en aucune façon contraire
au précédent , où il a dit que Xerxès employa quatre ans
entiers à fes préparatifs, & qu'il ne peut en altérer le poids.
. Les railônnemens de Dodwel ainfi écartés, j'ai encore 2
répondre à quelques oblërvations nouvelles dont on a voulu
les étayer. On a prétendu, & l'on a pôle comme un principe
indubitable , qu'il n'étoit pas poflible d'argumenter furernent
des calculs partiaux d'un auteur , & de tirer de leur addition ,
des fommes certaines qui déterminent avec précifion des in-
tervalles & des époques; & cela par le doute où l'on eil
de (avoir fi les deux termes , d'où & jufques auquel ils fônt
comptés, y font compris , ou s'il n'y en a qu'un , ou même
fi aucun des deux y eft renfermé. Je ne doute pas que ce
principe ne puitfë être utile en bien des occafions , & fâuver
dans quelques lyftèmes de grandes difficultés. Que dans la thèle
générale il ait un certain degré de vérité , c'eft ce que je ne
prétends ici ni établir ni réfuter ; ma proportion eft que,
dans le cas particulier dont il s'agit, il ne peut être d'aucun
mage ni avoir aucune application.
Hérodote en effet ne dit pas qu'il s'eft écoulé tant de temps
depuis l'expédition d'Egypte julqu'à la marche de Xerxès ,
& tant depuis la marche de Xerxès julqu'à lôn entrée eh
Grèce; ce qui pourrait faire naître des doutes fur lexclufion
ou findufion des termes dans les calculs partiaux : mais $
indique la durée ablblue des préparatifs de Xerxès contre la
Hvrod, L VU, ç,zi.
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DE LITTERATURE. 3^
la réduction de l'Egypte fous fa puiflânce ; &
il y ajoute* la durée de fâ marche jufqu'à fôn palfage en Eu-
rope, de cette façon: Depuis la réduéhonde f Egypte fous fa
pnijfance, Xerxès ft des préparatifs pendant quatre ans com-
plets, & il employa une cinquième année entière à fa marc fie.
Or 1 il ne peut y avoir de difficulté fur l'addition du temps
des préparatifs à celui de la marche, ni fur la foi n me des cinq
années qui en réfulte, puifque c'eft Hérodote lui-même qui
fâit cette addition & qui en donne la fômme. 2.° La durée
de ces préparatifs & dé cette marche, ne peut comprendre
ni la durée de l'événement qui les a précédés , ni cel e de
l'événement qui les a fûivis , qui n'en font inconteftablement
pas partie ; & elle pourrait d'autant moins comprendre le
temps que Xerxès mit à réduire l'Egypte, que rhiftorien
dit pofni veinent que les préparatifs ne commencèrent, ôc
même ne furent réiôhis qu'après l'expédition d'Egypte ter-
minée (f).
D'ailleurs il fâut mettre une grande différence entre cette
expreflîon , depuis f expédition d Egypte , & celle-ci , depuis la
téduâion de 1 f Egypte *; il en fâut mettre, dis- je, autant qu'on » A*»A/y»fe
en mettrait entre celles-ci, depuis la guerre de Troie & depuis *****
la prife de Troie *. La première, depuis t expédition d Egypte , * a'^t^h
peut s'étendre à tout le temps qu'a duré cette expédition,
comme celle-ci, depuis la guerre de Troie, peut s'étendre à
tout le temps qu'a duré cette guerre: mais la féconde, depuis
la réduclm de t Egypte, ne defigne que le point qui a ter-
miné l'expédition d'Egypte; comme celle, depuis la prife
de Troie, ne marque que le point qui a terminé b guerre
de Troie. Ainfi lorfquon dit, k temps députe f expédition
d: Egypte, on peut bien comprendre dans ce temps celui
qu'a duré cette expédition; mais lorfquon dit , k temps depuis
h réduâion dE'gypte, U ferait contraire à l'ufige & au fer»
(f) MW Aiyù-fa «AAMff nftrârrttr Attust» liflteljfr, Tlipetvt
rûvc-yr 'fki*XjrmT Tlt^ncct riif àtia* * twi» 9vMt^*irmt, luninp. *àç anp if
r*nm fret yyûfut* n w6rrtq crpuvt ni afvir wf iuvT* xmxdmf «ïv*
5 «vtAr * *** Ml m ôtAw ..... tfOdùfâxt maui 'fin mm *fyjuu*9U
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40 MEMOIRES
naturel de cette expreffion , d'y comprendre le temps qu oit
a mis à ia réduire. Il n'eft donc en aucune façon poflible de
confondre avec les cinq ans qu'Hérodote donne aux prépa-
ratifs & à la marche de Xerxès contre la Grèce, le temps
qu'il put mettre à faire rentrer les Egyptiens fous fon
obéimnce,
L'on a voulu auffi défendre le fêns que Dodwel donne
à ces mots d'Hérodote, Ttifi-iïa t-nt drofiiva, que le (avant
Irlandois traduit, après Laurent Valle, anno quinto ineunte ,
& qui fignifient, félon moi, tout le cours d'une cinquième
année. Mais le lêns véritable de ces mots devoit d'autant
moins fouffrir de difficulté, que Xénophon & Cornélius
Nepos ont eu loin de nous les expliquer. Le premier les
rend par ceux-ci qui ne font pas, ce me fêmble, équivoques,
hiouuoîat* olbi o f&cLf&oL&ç iTtoenav/n. Xerxès fit une marche
d'un an. Cornélius Nepos, en s'afltijétiflàm davantage aux
expreiïions d'Hérodote, ne les a pas traduites moins claire-
ment en latin par celles-ci, anno vertente iter confecit Xerxès,
Xerxès employa un an entier à fa marche : car , comme dh
Cenforin , annus vertcns efl natura dum fol percurrens duodeàm
ftgna eodem unde profcâus efl redit.
Mais quand même la véritable interprétation de ce paiîâgtf
d'Hérodote pourrait être douteulê, quand même il n'auroit
pas donné expreffément une cinquième année toute entière
à la marche de Xerxès; enfin quand Xénophon & Cornélius
Nepos ne fè fêroient pas expliqués comme lui fur la durée
de cette marche, les faits fêuls nous obligeraient de mettre
au moins un an d'intervalle depuis le départ de Xerxès
jufqu'à fon paflàge en Europe.
Hmll Ytt; Xerxès avoit marqué le rendez-vous générai de fon armée;
*6' à Critales en Cappadoce: ceft de là qu'il partit, & qu'ayant
traverfé l'Aile mineure dans prefque toute là longueur , il
arriva à Sardes. Cette traverse à laquelle Xénophon donne
cent quatre-vingt- dix -fêpt panuanges qui font, forvant la
moindre eftime, plus de cent foixante-dix de nos lieues, n'a
pù être faite par une armée aufli norabreufe que celle de
XerxèSj
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DE LITTERATURE. 4t
Xerxès, en moins de trois mois. On en peut juger par Je
temps quelle mit à le rendre de i'HelIelJxmt à Athènes ; car
la diitance ell à peu de cholé près la même, & piuftôt moindre
que plus grande. Or Hérodote dit exprefîcmcnt que Xerxès
y employa trois mois , or Tçt<n fM<ri. On làit d'ailleurs qu'avec
une fort petite armée , le jeune Cyrus ne Jailli pas de mettre
Jôixante-dix-lèpt jours, ou deux mois & demi, à faire le même
chemin dont il eft ici queftion. Ce n'eft donc pas trop que
les trois mois que l'on donnera à la marche de Xerxès depuis
Critales julqu'à Sardes.
Etant arrivé à Sardes, Xerxès envoya d'abord des hérauts htnd.l.vn,
chez tous les peuples de la Grèce, hors les Athéniens & les e- **>JJ*
Laoédémoniens , pour leur demander de nouveau , lùivant
l'ulàge des Perlés , la terre & î eau , dans l'elpérance que le
bruit de û marche les auroit effrayés, & les engagerait à fè
lôûmettre volontairement à lui. Cependant il lit conftruire
des ponts lur l'Hel!eljx>nt afin d'y faire paner Ion armée.
Ces ponts étant achevés , comme il étoit lùr le point de s'y
rendre pour paflèr en Europe, une violente tempête les
rompit: il fallut les rétablir; l'hiver fùrvint, & il s'arrêta à
Sardes jufqu'au printemps lîiivant , otdttvTx. w/MtivtLÇ. Hmxt.t9i.Uh.
Si l'on joint cet hiver avec les trois mois employés à venir c' *7'
de Critales, il y aura déjà bien certainement neuf mois à
compter entre le départ de Xerxès & Ion palïàge en Europe.
Or pourroit-on railonnablement nier que le temps qu'il làllut
en outre pour conftruire les ponts, peut-être pour les rétablir,
n'ait dû conlômmer au moins les trois mois qui manquent
pour compléter l'année!
Enfin j'accorderai, fi l'on veut, que ces mots -Trta^a rm
a\o/ma , peuvent lignifier, ait commencement de la cinquième
année ; que s'enfuivra-t-il ! Que Xerxès partit & lé mit en
marche au commencement de la cinquième année : mais ,
comme depuis il employa tout le relie de cette cinquième
aimée, partie en route, en traverfnt toute l'Afie, partie en
quartier d'hiver, en s an étant à Sardes pendant la mauvailé
Êilbn , en (ôrte qu'il ne paflâ i'Hellelpont qu'au printemps
Tome XXI IL F
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42 MEMOIRES
pif commencement de l'année fuivante; il efl évident qu'il y
aura toujours le cours d'une année entre Ton départ & le
partage de l'Hellefpont: par conféquent cette année étant la
cinquième, %i[i^a> t-m, depuis la réduction de l'Egypte, il
y aura toujours cinq ans complets, à compter depuis la ré-
duction de l'Egypte juiqu'au paflàge de l'Hellefponu
Ce neft pas avec plus de fondement & de (ûccès qu'on
a tâché de réduire à un an , ou même à neuf mois , le temps
qui s'eft écoulé depuis la mort de Darius juiqu'à la réduction
de l'Egypte. Hérodote , comme j'ai déjà dit, ne fait exprefle-
ment commencer l'expédition contre l'Egypte, que la féconde
année après la mort de Darius , Jlvrtpa* titt (àâtx. tôt ditra/roi
Aetpe,V; d'où il réiïilte nécessairement qu'il faut compter, au
moins un an entre la mort de Darius & l'expédition d'Egypte,
indépendamment du temps qu'a duré cette expédition. £t
en effet, il eft clair & certain, d'un côté, que ces mots,
la féconde année, (ùppolênt une première année écoulée &
une féconde au moins commencée; & d'un autre côté, que
cette propofition après eft une expretTion exciufive, qui ne
permet pas de comprendre un temps antérieur au terme au-
quel elle eft attachée, dans celui que l'on compte comme
poilérieur à ce terme. Ainfi la féconde année après la mort
de Darius n'a jamais pû (é compter que du treizième mois
après cette mort. Si donc à douze mois écoulés depuis cette
mort on ; joute encore le temps qu'a duré l'expédition d'E-
gypte, à laquelle je donne deux ans, & à laquelle on n'en peut
railbnnablement donner moins d'un, s'agiflànt de a réduction
d'un pays aufii grand , & d'un peuple auiTi nombreux que
ceux d'Egypte, il meparoît qu'on ne pourra compter moins
de deux ans pour l'intervalle qui s'eft écoulé depuis la mort
de Darius juiqu'à la réduction de l'Egypîe, & qu'il fera
alors très-natujel & très-conlequent à la narration d'Héro*
do.e de lui ai donner trois.
Quand même après cela, à force de faire violence aux
termes d'Hérodote, & de lui faire dire, tant bien que mal,
ce qu'on veut qu'il diiè, on pourroit rtuffir à jeforer cet
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DE LITTERATURE. 43
intervalle dans des bornes auffi étroites que celles auxquelles
on voudrait le réduire, il refteroit encore que, (ùivant un
autre fens qui ft préfente plus naturellement à lefprit, 6c
qui eft fondé fur fa valeur réelle des exprelfions 6c Lr l'exi-
gence railônnable des faits, ce même intervalle paroîtroit
avoir eu une durée beaucoup plus longue. Or je laiflè à
juger fi n'y ayant aucune néceflité, comme en effet il n'y
en a aucune, d'abréger l'intervalle en queftion, tous les prin-
cipes de la critique & du raifonnement ne veulent pas
qu'on admette la durée qui réfulte le plus naturellement du
texte & du récit d'Hérodote, comme le véritable lèntiment
de cet hiftorien.
Ainfi je ne crois pas qu'on Coït beaucoup mieux fondé à
trouver dans Hérodote moins de trois ans entre la mort de
Darius & la réduction de l'Egypte, qu'on ne l'eft à en
trouver moins de cinq entre cette même réduction & le
partage de Xerxès en Europe, ni, en un mot, qu'on puifie
iaifonnablement douter que cet hiftorien ne mette huit ans,
comme le chronographe de Paros , depuis la mort de Darius
juiqu'au partage de Xerxès.
Les inductions qui me reftent à tirer de la narration des
autres anciens écrivains pour appuyer d'autant plus mon opi-
nion, ces inductions, dis-je, quoique moins précilès & moins
directes que l'époque du marbre de Paros & le récit d'Hé-
rodote, ne laifient pas d'être d'une grande importance, en ce
qu'elles prouvent que mon opinion , bien loin d'être contre-
dite par ces écrivains. les iêuls dont on pût m'oppofer
l'autorité, eft au contraire celle qui réfulte de leurs narrations.
L'exactitude & la précifion de Thucydide dans l'arran-
gement 6c la diftinction des temps, méritent lins doute une
confiance particulière dans les difficultés de chronologie, 6c
fur-tout pour des époques dont il étoit fi voifin. Cet hiftorien
place le commencement du règne d'Artaxerxès Longue-main
vers le temps de la retraite de Thémiftocle en Per/è, 6c
vers celui où les Athéniens affiégèrent Naxe. Ce n'eft pas
ici le lieu d'examiner fi fbn lèntiment eft mieux fondé que
44 MEMOIRES
celui de quelques autres écrivains qui mettaient la retraite
de Thémiflocle fous le règne de Xerxès, & il nous fufht,
puifîjue nous ne voulons argumenter ici que de ion fènti-
ment, d'être alliirés qu'il fuppofè Artaxerxès récemment
monté far le trône lorique Thémiftocle pafîâ en Perfe. Il
fùppofe aufiï que les Athéniens étoient alors occupés au ficge
de Naxe, puilquïl dit que le vaifleau fur lequel fe (âuvoit
Thémiftocle tomba dans la flotte qu ils y employoient. Comme
il ett donc certain que le liège de Naxe eft de la féconde
année de la l x x v i i i.« Olympiade , il s'enfuit que , fuivam
Thucydide , Artaxerxès monta fur le trône la première ou la
lèconde année de la Lxxvm.e Olympiade. Xerxès ayant
donc régné vingt à vingt-un ans, fuivant le témoignage una-
nime de tous les anciens (je dis vingt à vingt-un ans, parce
?ie les uns difent ahfolument vingt-un, & les autres feulement
us de vingt ) , la première année de fon règne, &. par
conféquent la mort de Darius, auront dû, dans la chrono-
logie de Thucydide, tomber à la première année de la
jlxxiii.c Olympiade, & précilcment huit ans avant le partage
de ÏHeilefpont.
On peut encore obfèrver que Thucydide, parlant expreP
fement de la mort de Darius, la réunit prelqueen une feule
éjxjque avec la bataille de Marathon, qui, felon lui, ne doit
l'avoir précédée que d'un an & quelques mois. Fort peu de
temps, dit-il, avant la défaite des Perfes à" la mort de Darius,
fuacjfeur de Cambyfe, les tyrans de Sicile & les Conyréens
équipèrent un grand nombre de galères (g). Autant, ce me
iêmble, qu'il eft naturel de conduire de-ià que la défaite des
Pe.fes & la mort de Darius setoient (uivies de fort près,
autant il elt difficile de penfèr que Thucydide eût prediue
confondu deux évènemens L parés par près de cinq ans; aulft
h rtJîit'g. Lkiiut n'a-t-il pas balancé à en inférer que la chronologie de
J'ipoLà. Thucydide étoit confoime en ce point à celle des marbres,
/«•
(?>) OV/jpr 7i <©eJ i&9 MnJîxùr xoj to Ao^hh 9rtr«T* iç .m-m KxuCianr
Tl'fxràr ifcam><vn \ te ncf( -meJ n Imxiaj t»7( TVfjimiÇ iç nff'faf ijîttm nfl
JLtfMV&i.uf. TUbcyd. /. J, c. 14,
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DE LITTERATURE. 45
Ctéfias n'eft pas moins favorable à mon opinion que
Thucydide. 1/ Cet hiftorien paroît exactement d'accord
avec les marbres pour la durée du règne de Darius ; il ne
ia fait que de trente-un ans, & c'eft aufïi l'intervalle que les
marbres mettent entre l'avènement de Darius au trône & fâ
mort. Or il eft bien prol>able au moins qu'étant d'accord
quant à la durée du règne, ils doivent l'être aufli quant aux
termes de lôn commencement & de fâ fin.
2.0 Outre qu'il eft bien difficile de pouvoir conduire les
trente-un ans que Ctéfias donne à Darius plus d'un an ou
deux au plus après ia bataille de Marathon, cet hiftorien
femble faire fuccéder la mort de Darius pre/que immédiate-
ment à cette fameufe défaite des Perles. Voici comme Photius ^ lxxu
nous prélênle dans (on extrait ce que Ctéfias difoit à ce fùjet. pag. / 1 6.
Ah lu chk combat contre Datis à Marathon & défait les Barbares:
Datis lui-même efl tué; fan corps, aue les Perfes redemandoient,
ne leur fut point rendu; cependant Darius étant de retour à Sufes,
après avoir facrifié à fes Dieux , tombe malade ér meurt au
bout de trente jours»
A quoi il faut ajouter que les évènemens que Ctéfias
raconte depuis la mort de Darius jufqu'au pafïâge de Xerxès,
remplifîènt bien les huit ans que nous croyons qu'il donnoit à
cet intervalle. En effet Darius meurt à Sufes : ce fut, avec allez
de vraisemblance, dans le printemps; car c'étoit l'ulâge des rois
de Perlé de tenir leur Cour à Suies les trois mois du prin- Xntftm. c. /.
temps. Xerxès va pafîèrenfûite quelque temps à BabyIone,c'eft-
à-dire, en railônnant du même ufige, l'hiver lùivant; étant allé
depuis à Ecbatanes, ce qui, par le même principe encore de
i'ufige des rois de Perle, dcTigne l'été de la féconde année après
la mort de Darius, il y apprend la révolte des Babyloniens:
il afliège donc Babylone, & le fiège de cette ville dure vingt
mpis, ce qui remplit au moins trois ans depuis la mort de
fbn père. 11 fuit enftiite lès préparatifs contre la Grèce, auxquels
tous les anciens donnent cinq ans: cinq & trois font huit; par l£%j^uf
confequent Ctéfias devoit compter au moins huit ans entre *>io.
la mort de Darius & le pafTage de Xerxès en Europe.
F nj
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46* MEMOIRES
Je crois qu'il eft iûfhlâmment établi que les marbres,
Hérodote, Thucydide & Ctéfias iê réunifient également en
faveur du fèiniment que j'ai embralîé & que je défend-; &
leurs autorités font les preuves que j'avois à en donner.
Voyons maintenant les raiforts que l'on propoiê pour s'en
écarter & adopter une opinion différente.
Hérodote, dit-on, & c'eft ici le premier fondement de
cette opinion, compte quatre ans entre la bataille de Mara-
thon & la mort de Darius. Or la bataille de Marathon n'a
précédé que de neuf ans l'expédition de Xerxès; donc Darius
ne peut être mort que cinq ans avant cette expédition.
Je réponds qu'Hérodote compte à h vérité quatre ans
entiers entre la bataille de Marathon & la mort de Darius;
mais qu'il en compte également huit , comme je l'ai prouvé
plus haut , entre la mort de Darius 6c l'expédition de Xerxès.
Tout ce qui réfuite de-là , c'eft qu'Hérodote compte douze
ans entre la bataille de Marathon & l'expédition de Xerxès.
où d'autres n'en comptent que neuf. Mais en premier lieu
on trouve dans les Anciens réellement deux opinions lùr
l'époque de la bataille de Marathon ; ceux-ci la mettant trois
ans plus tôt , ceux-là trois ans plus tard. Ainfi Denys d'Ha-
Dym. Hatic lîcarnaflè m^t la bataille de Marathon dans la foizicme année
**« r. depuis la mort de Brutus : or il date la mort de Brutus de
la première année de la lxviii.* Olympiade; en forte que
la feizième année depuis eft la quatrième de la lxxi.ç Olym-
piade , douze ans entiers avant l'expédition de Xerxès. Afin
même qu'il ne refte à cet égard aucun lêrupule, j'ajouterai
ici que Denys d'HaJicarnaflè , parlant de la première année
de la LXXii.e Olympiade commençante, dit qu'elle eft la
dix-iêptième depuis 1 expuUîon des Rois , & par confêquent
depuis la mort de Bmtus qui fut tué deux ou trois mois au
plus après les Rois chattes ; donc la lêizième année depuis
la mort de Brutus, dans la chronologie de Denys d'Hafi-
carnaflê, iêra la quatrième de la lxxi.* Olympiade.
Secondement, qu'Hérodote même ait donné trois ans de
trop à cet intervalle, cela peut être : mais la queftion eft encore
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DE LITTERATURE. 47
de lavoir s'il a ajoute ces trois ans entre la bataille de Ma-
rathon & la mort de Darius , ou entre ia mort de Darius
ôl l'expédition de Xerxès; & la durée que cet hiftorien met
d'un côté, ne foffit pas feule, fans aucune autre raifon,pour
les foire retrancher de l'autre. On n'allègue cependant ici
rien de plus qui engage à retrancher dans l'intervalle qu'il
met entre la mort de Darius & l'expédition de Xerxès, ces
trois ans, & il y a au contraire bien des raifons qui déter-
minent à les retrancher pluftôt dans celui qu'il fùppolê,
entre la bataiiîe de Marathon & la mort de Darius; les voici.
11 n'eft guère pofîîble d'abord de îélifler au ton lentement
des auues hiftoriens qui comptent tous réellement huit ans
entre ia mort de Darius & l'expédition de Xerxès , tandis que
plufieurs au contraire font fuccéder la mort de Darius de fort
près à la bataille de Marathon. J'ai rapporté à ce (ùjet un
pafîàge de Thucydide: j'en ai cité un de Ctéfias; il faut y
joindre encore celui d'un autre auteur qui dit , dans le Syn-
celle, que Darius ne put fûpporter la perte de fon armée
à Marathon , & qu'il en mourut de chagrin ; de forte qu'en
retranchant les trois ans fur l'intervalle qui fuivit ia mort de
Darius, il faut contredire tous les hiftoriens qui en parient,
au lieu qu'en les retranchant for l'intervalle qui la précède ,
on eft du moins d'accord avec la plufpart.
En fécond lieu , Hérodote fuppofè que les quatre ans qu'il
donne à cet intervalle, forent employés par Darius en pré-
paratifs contre la Grèce : mais outre qu'il en allez peu vrai-
femblable que, fi Darius eût fait pendant quatie ans des
préparatifs immenfês , Xerxès eût eu befoin de les recom-
mencer deux ou trois ans après , & y eût encore employé
cinq ans; il y a un fait dans la vie de Thémiftocle qui
détruit tous ces prétendus préparatifs faits par Darius. Thé-
miftocle, un an après la bataille de Marathon, confêilloit aux
Athéniens de fortifier leur marine (h); & cela» difênt les
(h) ? g ffm eifur»**îc ivniHotr, ev A«f«w iviï Tlifmtt ( fuutfèt >«>
mtm vwi ngl tin w wuv fa,Ça{* ûç «fÇyMM **f«X'J Vhaitot. flutar. in
Themiji.
48 MEMOIRES
hifbriens, non par la crainte de Darius ou des Perfes, car on
iiepenfoit pas alors qu'ils durent revenir. Je dis cjue cela arriva
un an après la bataille de Marathon : la preuve s'en tire de
ce que Miltiade vivoit encore, puilqu'il s'y oppolâ fortement,
mais lâns fuccès (i); or Miltiade, comme on frit, ne lûr-
fiemL l yî, vécut pas plus d'un an à la bataille de Marathon. Cela pôle ,
'J 6- s'il étoit vrai qwe Darius eût alors mis toute l'Afie en mou-
vement, comme le veut Hérodote, pour l'expédition qu'il
• méditoit, comment les Grecs pouvoient-ils l'ignorer au point
d'être à cet égard dans une entière fècurité , & de (ê flatter
que les Perlés ne penloient pas à revenir î Rien n'eft , ce
me femble, plus contradictoire.
Mais il y a, fi je ne me trompe, quelque cholê encore de
plus fort. Hérodote dit bien que Darius employa trois ans
à faire des préparatifs , que la quatrième année TEgypte le
révolta; qu'à la veille de lôn départ pour aller foûmettre &
l'Egypte & la Grèce, il s'éleva une difpute entre lès enfans :
mais oubliant prefque aufîi-tôt tout ce détail d'années, il réduit
l'intervalle d'entre la bataille de Marathon & la difpute des
enfins de Darius, prefque au lêui temps qu'il falloit pour le
rendre de Lacédémone à Suies , c'eft-à-dire au plus à quatre
ou cinq mois. En effet il dit, en termes exprès, que Déma-
rate ayant été dépouillé de la dignité Royale & s'étant làuvé
de Lacédémone, arriva à Suies au temps même de cette
difpute des enfins de Darius (k). Or c'eff. peu avant la bataille
de Marathon que Démarate fut dépolc, & c'eft dans le
courant, au plus tard, de l'année qui la fiivit, qu'il le retira
en Per/e; je dis dans le courant de l'année qui la lui vit :
l'ordre & les circonftances de la narration d'Hérodote pour-
raient donner lieu de croire qu'il s'enfuit avant cette bataille
même; mais comme cet hiftorien remarque que ce fut pen-
dant l'exercice de la magiltrature annuelle qu'on lui conféra
tftrrimç ûuntMymç. Plut, in Them. ù T.* m , if%p*À»Ç rt 4 ôr Itcut *
(k) ù.*ftr* Si ix ÀmAmnfuni ku &**hh'*c Ksù <f*>}*iv ShCa.\^r ÎuvtiJ é*
après
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DE LITTERATURE. '49
âpres Favoir dépouillé de la royauté; & que la première L.vht.n
élection aux magiffratures annuelles de Lacédémone depuis
fâ dépofition , ne dut le faire qu'au mois mémaélérion ,
quelques jours après la bataille de Marathon. II en réfuite que
ce ne fut que dans le courant de l'année qui s'écoula depuis
cette bataille, que Démarate quitta Lacédémone.
Si donc Démarate, partant de Lacédémone quelques mois
lëulement après la bataille de Marathon , efl arrivé à Sulês
au temps de la difpute des enfans de Darius , loin qu'il puiflê
s'être écoulé quatre ans entre cette bataille & cette difpute ,
à peine y pourra-t-on compter un an entier; & par confisquent
b fùppolîtion de trois ans dans cet intervalle par Hérodote,
lèra nianifêfle, & réfùkera évidemment des circonflances
mêmes de fâ propre narration, à moins que l'on n'aime mieux
dire que Démarate a mis près de quatre ans à faire un voyage
de trois ou quatre mois.
Ainfi, pour reprendre en peu de mots toute cette diC-
curtîon, i.° il efl; vrai qu'Hérodote ne met la mort de
Darius que quatre ans après la bataille de Marathon : mais
ce n'efl pas qu'il recule cette mort & qu'il la rapproche
de l'expédition de Xerxès, au contraire, c'eft qu'il reporte
la bataille de Marathon trois ans plus loin que l'opinion com-
mune, douze ans avant le palTage de Xerxès en Europe; en
forte que, félon lui-même comme lûivant tous les autres, il
relie toujours également huit ans entre la mort de Darius
& ce même partage. 2.0 S'il a compté de trop & s'il faut
retrancher, trois ans de ces douze qu'il compte depuis la
bataille de Marathon jufqu'à l'expédition de Xerxès , il n'y a
aucune raifon qui porte à les retrancher dans les huit ans
qu'il met entre la mort de Darius & le partage de Xerxès ;
& au contraire, fôit que l'on cou lui te l'autorité des hiftoriens,
(oit que l'on dilcute les circonflances de l'hifloireck: la narration
d'Hérodote lui-même, tout concourt & détermine à les re-
trancher entre la bataille de Marathon & la mort de Darius.
Je parte à une féconde preuve fur laquelle on fonde l'opi-
nion que je combats. Cette féconde preuve efl tirée du canon
Tome XXUL G
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5o MEMOIRES
agronomique de Ptolémée qui donne trente-fix ans de règne
à Darius , & le fait commencer trente-deux ans avant la
bataille de Marathon , ainfi qu'il rélîilte des éciipfes que Pto-
lémée rapporte lous les vingùème & trente-unième années
de ce même règne.
Pour détruite cette preuve, j'oblërverai d'abord en général
que fi l'autorité du canon eft inviolable pour la durée des
grands intervalles dont il eft compole, il n'eft pas d'un même
poids pour la durée des règnes particuliers qui entrent dans
ces grands intervalles. Les différentes éditions qui ont paru
de ce canon, où ces règnes foufTrent piufieurs variations
dans leur durée & quelquefois dans leur arrangement même ,
en (ont une preuve peu équivoque , & qui a fait dire à Sca-
ifag. Can. ft liger, qui hos Reges collegerunt, wtervalla de quibus interomnes
m.p. *. conflabat diligenter retuJerunt; in fingtilomm autem Regum amis
digerendis , quia explorâtes non habebant, a conjeclurâ fubftdwm
De do£h. tmP. pcùerunu Le P. Pétau parle de même que Scaliger, & recon-
/. txtc.j*. nojt fa erreurs dans le canon, in aliis quibufdam mendofusefl
canon. Je pourrais encore citer piufieurs chronologiftes qui
ont penfé comme ces deux Savans.
A cette oblêrvation générale, je joindrai une preuve daire
& précile, & j'oie le dire, une démonftration que la date
des oblêrvations céleftes n'eft confiante & invariable que
relativement à l'ère de Nabonaflàr, & non par rapport au
règne du Prince où elle eft placée par Ptolémée.
On fiit que les anciens Aftronomes avoient une ère ou
une manière particulière de compter les années, du vaut laquelle
ils calculoiem & datoient leurs oblêrvations ; que cette ère
prefque aufli utile aux Chrônologiftes qu'aux Aftronomes ,
par les fècours que la fcience des temps tire des phénomènes
céleftes, eft l'ère que nous venons de nommer ère de Na-
bonanar.
On fait encore que le canon appelé vulgairement canon
aflronomique, eft une lifte des règnes des rois de Babylone,
de Perle & d'Egypte depuis celui de NabonalTar, dont on a
icduit les années à la forme de celle des Aftronomes.
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DE LITTERATURE. 5c
En quel temps 6c par qui cette réduction a-t-eile été faite ?
C'eft ce qui eft encore aflèz problématique parmi les Savans,
dont les uns attribuent ie «non en partie à Bérofè au temps
d'Alexandre le Grand & en partie à Ptoiémée fous Adrien,
les autres à Ptoiémée feid. Mais quel qu'ait été Ion auteur, il eft
certain que la pofition des ob(êrvations aftronomiques lôus telle
ou telle année de tel Prince, a été une conféquence de cette
réduction, n'a eu pour auteur que l'auteur même du canon;
en un mot, que les obfêrvations n'ont pas été originairement
datées de l'année du Prince où Ptoiémée les rapporte.
Et en effet il faut bien prendre garde , i .° qu'en quelque
mois de l'année que les Rois du canon aient réellement com-
mencé à régner, les années de leurs règnes commencent ou
finiffent toujours avec les années Egyptiennes qui leur répon-
dent. 2.0 Que le canon commence toujours la première année
de chaque Roi avec le commencement de l'année Egyp-
tienne, dans le courant de laquelle il fuppofè qu'il devint
Roi , quoiqu'une partie confidérable en pût déjà être écoulée ;
or dès-lors la date de l'obfervation fous telle ou telle année de
tel Prince , n'a pu être l'ouvrage de l'oblêrvateur originaire :
car fuppofons , par exemple , qu'un phénomène fôit arrivé
su mois thot de la vingt -fêptième année de Nabonafîâr,
Ëques mois avant la mort de Jugéus, il eft bien évident
i cette hypothèfe , que l'obfervateur originaire n'a pu
dater ce phénomène que du règne de Jugéus, puifque ce
Prince vivoit encore, & que l'obfervateur ne pouvoit deviner
ni fâ mort ni fon fuccefleur. Cependant Jugéus meurt au
bout de quelques mois : Mardokempad lui fuccède ; & par
un canon fyftématique où l'on réduit après coup les années
des Rois à celles de l'ère de NabonafTar, le commencement
du règne de Mardokempad remonte au premier jour pré-
cédent de l'année Egyptienne. Si donc le phénomène fè
trouve daté de la première année de Mardokempad, ce
n'eft que poftérieurement & relativement au canon qu'on
a pû lui donner cette date, & elle ne peut être attribuée à
l'oblêrvateur originaire qui oblêrvoit fous Jugéus, qui ne
G ij
5* MEMOIRES
devinoit pas (àns doute la mort de ce Prince; enfin qui
ne connoiftôit pas encore Mardokempad. Mais puifqu'il eft
certain que ia date des obfervations ibus telle année d'un
tel Prince, eft une conféquence de la réduction du canon,
quelle n'a pour auteur que l'auteur même de ce canon,
qu'elle ne peut êtie l'ouvrage de loblêrvateur originaire;
qu'enfin celui-ci a\oit daté, avoit calculé fon obfervation
tout autrement, il s'enfuit que ces oblêrvations conlbtent bien
les années de l'ère de Nabonatfàr, mais non pas celles des
Princes où Ptolémée les rapporte, ou, pour mieux dire, elles
confiaient bien de quelle manièie les années du Prince d'où
elles (ont datées , ont été liées à celles de Nabonafiàr dans le
iyftème chronologique particulier de l'auteur du canon -, mais
elles ne conftatent pas la vérité & la certitude de ce fyftème
en lui-même : par coniequent que Ptolémée ait dit qu'en la
vingtième, en la tiente-unième a: née de Darius il arriva
des écliplês , le calcul de ces éclipfes ne me donnera , avec
certitude, que l'année de Nabonafiàr où elles font arrivées;
& quant aux années de Darius , je ne pourrai en conduire
autre choie finon que telle année de Nabonafiàr eft celle
avec laquelle, (ûivant un certain canon chronologique, adopté
par Ptolémée, concourt telle année de Darius ; en forte que
l'autorité de ce canon en lui-même, n'en fera pas plus forte
& mieux établie.
Quelle eft après cela l'autorité de ce canon en lui-même!
Cela dépend de celui qui l'aura rédigé: fi c'eft Bérofe il en
peut avoir davantage; fi c'eft Ptolémée, il en doit avoir
moins. Mais quelque inftruit que pût être Bérofe même de
i'hiftoire de Babylone, oppofera-t-on fon autorité /êule à celle
de tous les hiftoriens contemporains ou prelque contempo-
rains, & à la foi que peuvent mériter les marbres? C'eft ce
qu'il me paroît difficile d'admettre. Voudroit-on, par exemplei
fur la foi de ce canon , reculer d'un an la mort d'Artaxerxès
Longue-main, & avancer d'autant le règne de Darius Nothus
contre le témoignage exprès de Thucydide contemporain de
ces deux Princes, qui marque julqu'à la iâiiôn de l'anneç
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DE LITTERATURE. 53
<îe îa mort du premier, & qui nous fournit un monument
public daté des années du fécond ! Mais pluftôt nefi-il pas
évident par ce iêul exemple même, que ion autorité peut
être extrêmement aflbiblie par la contradiction de témoins
contemporains, ou de preuves naifiântes des circonflances
de lliiftoireî Je les ai ici toutes réunies en faveur du inti-
ment que je défends , & je ne prévois pas qu'on puilîè y
oppofer aucune objection lôlide.
Je ne m'étois d'abord propoie que de fixer l'époque de
ia mort de Darius; mais il me (êmble que les conlcquences
qui naiflènt de la dilcwTion que j'ai faite des autorités & des
preuves dont je melûislèrvi, me conduilent à rétablir encore
ici, avant de finir, l'époque du commencement de (on
lègne. Hérodote lui donne trente-fix ans; il n'elt pas pof-
fible de fàiie fond lùr cette durée, après qu'il a été prouvé
qu'il compte trois ans de plus qu'il ne doit dans un des
intervalles de ce règne. L'auteor du canon agronomique a
probablement pris d'Hérodote les trente-fix ans qu'il donne
comme lui à ce Prince : cependant ion calcul pour le terme
de ces trente-fix ans, ne s'accorde point avec celui deihifto-
rien Grec. Suivant les calculs de celui-ci, les trente-fix ans
de Darius remonteroient quarante-quatre ans avant le paflàge
de Xerxès ; lûivant ceux du canon , ils doivent le dater de
quarante-un ans avant ce même pallâge. Au refle il y a ,
ielon moi, & comme je l'ai montré,. peu de fond à faire
fur un canon ryftématique où l'on a néceiîàirement retranché
ou ajoûté à plufieurs règnes.
Ctéfias donne trente-un ans au règne dont il s'agit (!) r
les marbres datent de même fon avènement au trône & la
mort du Mage de trente-un ans plus tôt que là mort (m);
(l) In Perficis apud Photium
if ati calcem Htrodoti. Toutes les
éditions de ces extraits, & finguliè-
remem celle de Hollnnde & de
Gronovius à la fin de fon Hérodote ,
portent 3 1 .
(m) Efoch. leçon de*
marbres (bus l'époque 45 portoit l'an
253, HHrAIII, fuivantSeldcn, Pri-
deaux veut qu'on lifè 25 6 HHrAOTv
N'y ayant point en cet endroit d'Ar-
chontat ou d'autre caractère qui puuTe
décider entre ces deux leçons, j'ai
préféré celle de Prideaux^ pa*cequ#
G iij
54 MEMOIRES
& c'efl d'après le (êntiment de Ctéfias & des marbres que
je crois devoir dater le commencement du règne de Darius'
de trente-neuf ans avant le paflâge de Xerxès en Europe.
J'olèrai même lôûtenir qu'Hérodote, à le bien prendre,
eft plus favorable que contraire à ce fentiment. En effet,
outre les trois ans qu'il a inférés de trop entre la mort de
Darius 8c la bataille de Maratbon , là aviation nous fournit
encore la preuve d'une autre addition également faufle de
deux ans dans un précédent intervalle du même règne ; en
forte qu'en retranchant de ce règne trois ans d'une part , &
deux d'une autre , ce qui fait en tout cinq ans , les trente-fix
qu'il a donnés au règne dont il s'agit, le réduiront vérita-
blement aux trente-un que lui donnent Ctéfias 5c les marbres.
Cette autre addition de deux ans que je prétends être aulfi
contraire à la vérité que la première, eu dans l'intervalle que
cet hiftorien met depuis la révolte d'Ariftagoras julqua la
prife de MileU Milet fut prilè, félon lui, en la fixième année
depuis la révolte d'Ariftagoras (n), & il lêmble, par les evè-
nemens qu'il rapporte enfùite, que c'en le commencement
de cette lixième année qu'il veut défigner.
Je Ibûtiens donc , & j'ai à montrer que cette révolte n'a duré
que trois ans avant la prilè de Milet, & qu'ainfi il compte de
trop les deux ans qu'il faut pour aller de la fin de la troifième
année au commencement de la fixième. Je puis n'employer,
pour l'établir , que la propre narration d'Hérodote.
Lentreprifè d'Ariftagorus fur l'île de Naxe, ayant échoué,
Ariftagoras Çt révolta dans le temps que l'armée des Perles
Hmd. I. v, ^'to't encore à Myus au retour de cette entreprifè. De cette
c>)6' première circonffcuice il rélùlte que le commencement de la
révolte tombe vers le milieu de l'année où l'on fit cette
entreprifè , c'eft-à-dire au mois de lêptembre ou d oclobre ;
car il faut donner les fix mois précédais à i'entreprilê de
dans celle de Sclden les marbres
s'éloignent également du (êntiment
de Ctéfias & de celui d'Hérodote
fur fa durée du régne de Darius,
au lieu que dans celle de Pridcaux
ils fe rapportent du moins à celui
de Ctélias.
(n) Ext« Ïtv dm lie ol
7Îf À/»/swy>f€». /, VI, C. 1 8.
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DE LITTERATURE. 55
Naxe dont le fiège fêul avoit rempli quatre mois : les deux Hmd. i r.
qui relient feront pour le voyage & le retour. Depuis le e- *+•
mois de lêptembre jufqu'au printemps Ariftagoras prit les
mefures qu'il crut néceffaires pour alfurer le fuccès de les
vues; après quoi, à l'entrée de la campagne, fecouru par les
Athéniens, il marcha à Sardes qui fut prilê & brûlée. IbUàcap.;*,
L'intervalle du commencement de la révolte jufqua la
prife de Sardes , ne peut avoir été plus long que je le fais ;
ceft ce qui réfûlte de ce que Darius apprit aufli-tôt l'un
que l'autre. Pendant le liège d'Amathus, dit Hérodote,
Darius reçut la nouvelle que Sardes avoit été brûlée par les
Athéniens 8c les Ioniens , & qu'Arilbgoras étoit le chef de
cette ligue ; fur quoi ce Prince fàifànt des reproches à Hiftiée mi e. 1»/.
beau-père d' Arifîagoras : J'apprends, lui fait dire Hérodote,
qu Arifîagoras a foulevé l'Jome contre moi (o). Il elt bien évi-
dent par ces paroles, que la révolte d'Ariitagoras ne faiiôit
que de commencer, & que la ruine de Sardes étoit le
premier coup qu'elle frappoit. Sur les reproches que Darius
fit à Hiftiée, celui-ci partit de Suies & iê rendit en Ionie,
iôus prétexte de faire rentrer fon gendre dans Ion devoir ;
mais lorfqu'il y arriva, Ariftagoras étoit déjà mort, n'ayant
guère fùrvécu qu'un an & demi au plus à là révolte. Au uùLàeap.toS
printemps qui fuivit fâ mort qui tomboit dans le milieu de
h féconde année de la révolte, les Ioniens ayant équipé une
flotte, tentèrent d'empêchei les Perfes d'afliéger Milet. Cette ibiJJ.vi.c. 4
flotte fut allez nombreufe pour donner de l'inquiétude aux
Pales. Ils prirent donc le parti , avant que de la combattre,
d'y femer la divifion ; & l'ayant confidérablement arToiblie
par ceux qu'ils en détachèrent , ils l'attaquèrent & la duTi-
pèrent aifêment : après cette victoire ils réunirent toutes leurs
forces & vinrent mettre le fiège devant Milet. Hérodote
fait entendre que ce fiège fut long , que les Perles en minèrent
les murailles & y employèrent toutes fortes de machines (p).
(o) ntvSo'u/Mu I'çué}* 'fintfvmi wr cir, i»f ni Mj'hwar t'*Wf i-fo , num^.
kyu ■mnnûicu <*f*ïjuam l. V, c, 106.
U') • tmf wwcnif m tu^ut 5 mtnw n^râç (fgoo^i^mç. I. VI>c. 1 S.
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56 MEMOIRES
TJcrUivi, Comme donc Milet fut prifê avant le temps de la moinon, &
c' * 2 qu'il rie fêroit pas poffible de placer dans les trois ou quatre
premiers mois de la campagne dont il s'agit, qui s'étendent
juiqu'a la moiflbn , tant le combat naval des Perles & des Ioniens
avec toutes les manoeuvres qui le précédèrent, que le fiègede
Milet qu'ils n'entreprirent qu'après le combat, & qui fût long,
je penfe que Milet ne fut prile que l'année lûivante, un peu
avant le mois de juillet , fur la fin de la troilième année depuis
la révolte; & il me paroît impoffible, dans les circonftances
de la narration d'Hérodote, de compter une fêule année de plus
que je fais depuis cette révolte jufqu'à la prilê de cette ville :
elle fût aîTiégée aufli-tôt après la défaite de la flotte Ionienne;
ia flotte Ionienne fut vaincue dans l'année qui fùivit immé-
diatement l'arrivée d'H illiée en Ionie; Hiftiée arriva en Ionie
lèpt ou huit mois au plus après ia ruine de Sardes : enfin la
ruine de Sardes fût prefque le fignal de la révolte, & ne fut
précédée que du temps qu'il fallut à Ariftagoras pour former
lôn projet & y faire entrer les Athéniens. Il efl impoflible,
je le répète, de donner plus de trois ans à ces événements,
ju(que-Ià qu'Hérodote lui-même fêmble avoir affecté de les
rapprocher & de faire lêntir combien ils fê fuivoient de près.
S'il parle de la prilê de Sardes, il remarque que Darius apprit
• Ibld.lv. cap. en même temps la révolte d' Ariftagoras » : ailleurs H obiervfi
"S' cxprefîement que la révolte de Cypre qui commença prelque
auÎTi-tôt que celle d'Ionie, & «au premier bruit qui s'en
iMUcff. répandit b, fut éteinte au bout d'un anc, & cinq ou fix mois
• lHJ.c.tt*. au plus après la prilê de Sardesd. Plus bas, dans le combat
^m.ao8 des deux flottes, H a fôin d'avertir que les Cypriens qui
•JHdJyi c ét°ient <^ans c^e des Perfes , avoient été nouvellement fournis*.
Ainfi la fuite des évènemens de ia révolte, leurs circonf-
tances 5c la manière même dont Hérodote les rapporte, ne
permettent pas de compter plus de trois ans entre le temps
où elle commença & celui où Milet fut prifê ; & par con-
séquent lorfqu'Hérodote dit que Milet fut prilê en la fixième
année depuis qu Ariftagoras s'étoit révolté, fi l'on ne veut
pas effacer toute la narration , il Eut avouer que cette date
«a
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DE LITTERATURE.
efl enfléè, & qu'il y compte deux ans de trop, comme je
l'ai annoncé.
Et après tout, indépendamment de la narration d'Héro-
dote, la durée de l'intervalle dont il s'agit, pourrait être
encore conftatée d'une autre manière qui le réduirait tou-
jours à trois ans. Nous avons en effet, dans Thucydide , la
date de la mort d'Ariftagoras, (avoir, trente-deux ans avant
la défaite des Athéniens auprès du Drabelcus. Diodore nous
apprend que cette défaite arriva fous l'archontat d'Archidé-
midas, la première année de la Lxxix.e Olympiade; la mort
d'Ariftagoras fera donc de la première année de la lxxi.«
Olympiade! Il a été prouvé qu'Arifbgoras ne fùrvécut pas
plus d'un an & demi à fâ révolte; donc le commencement
de* cette révolte tombe en la quatrième année de la lxx.c
Olympiade, huit ans avant la bataille de Marathon. Or
Hérodote compte difèrtement cinq ans depuis la prifè de
MUet jufqu'à la bataille de Marathon; par conféquent la
révolte d'Ariftagoras n'avoit commencé que trois ans avant
la prifè de Milet, & par conféquent le calcul d'Hérodote qui
porte la prifè de cette ville à la fixième année de la révolte*
eft évidemment groffi & ne peut fûbfifter.
II me paraît donc certain qu'Hérodote , dans deux inter-
valles du règne de Darius, insère, une fois trois ans, une
autre deux; en tout cinq ans de trop: or ces cinq ans font
juftement le temps dont les trente-fix ans qu'il donne à ce
règne excèdent les trente-un que lui donnent Ctéfias & les
marbres; & par-là non feulement j'ai pour mon fentiment
l'autorité de Ctéfias Se celle des marbres ; mais la découverte
d'une ftippolîtion de cinq ans dans la durée qu'Hérodote
donne à ce règne, me fournit encore la preuve que même
les trente-fix ans d'Hérodote fê doivent réduire aux trente-un
de Ctéfias & des marbres.
H ne me refte plus ici qu'à montrer en peu de mots
que ce fentiment ne dérange point toute la chronologie,
ni les époques les plus confiantes de l'ancienne hifloire
dans les règnes qui ont précédé ou fuivi celui de Darius,
Tome XXIII. H
<8 MEMOIRES
et je n'aurai pas beaucoup de peine à vous en convaincre.
Je donne, après Dinon & Ctéfias, trente ans au règne
de Cyrus que je fais commencer, avec toute l'antiquité, à
Ja première année de la lv.« Olympiade; & Vivant l'opinion
des plus favans Modernes , à la fin de cette année Olympi-
que, c'efl-à-dire au printemps de l'an 550 avant J. C.
Cambyfe fucceUi à Cyrus. Nous ne lavons d'autre époque
certaine de fon règne, finon qie la cinquième année tom-
boit , fuivant Diodore , dans la troifième année de b lxiii.»
Olympiade. Cela fe rencontre très-exaclement dans le fenti-
ment que je défends. A la vérité, au lieu que, dans l'opi-
nion ordinaire, Cambyfe n'a régné que huit ans, y compris
la domination des Mages, je le fais régner dix ans; mais
en cela je fuis les mêmes auteurs que Jules l'Africain & Sid-
pice Sévère qui donnent neuf ans à Ion règne outre les lept
mois des Mages. Après tout la fin de ce règne que je retarde
par-là de deux ans , n'étant fixée d'ailleurs par aucune auto-
rité, par aucune preuve confiante, n'a point de place déter-
minée & ne peut paraître dérangée, fbit qu'on la mette deux
ans plus tôt ou deux ans plus tard.
Je donne, avec Ctéfias & les marbres, trente-un ans de
durée au règne de Darius ; je dis du point où je les fais
commencer , ce que j'ai dit de celui où j'ai fait finir le règne
de Cambyfe. Ce point ne dérange aucune époque qui ait été
déterminée avec certitude & invariablement : ainfi la diffé-
rence qu'il peut y avoir à cet égard entre mon opinion &
celle des autres Chronologifles , ne tombe encore ici fur au-
cune des bornes de la chronologie qu'il n'eft pas jicrmis de
remuer. Quant au point où ces mêmes trente-un ans finhlent,
il s'accorde non feulement avec l'époque que les chrono-
graphes de Paras donnent exprefTément à ce ternie, mais
avec l'intervalle que la plufpart des Anciens, auffi-bien que
le marbre, ont mis entre la mort de Darius & le paûage
de l'Hellefpont dont la date eft incontefcihie.
Darius étant donc mort, fuivant moi, au printemps de
Fan 48 8 avant J. C, & &u fils Xerxès ayant régné vingt-un
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DE LITTERATURE. 50
ans, de raveu unanime deo Anciens, le commencement
du règne dArtaxerxès cil porté à l'an 467 avant J. C, qui
répond à ia iêconde année de ia LXXV1ÏI.* Olympiade; &
Ceft précilément la date que lui donnent deux hiltoiiens
contemporains, lavoir, Charon de Lamplaque qui écrivoit
dans ce temps-là même, & Thucydide qui naquit la féconde gy ûThmijf
année de la LXXvn.e Olympiade.
De l'an 467 avant J. C, jufque vers le milieu de lan
42 5 où la mort d'Artaxerxès eft fixée invariablement par
Thucydide, il y a quarante-deux ans & peut-être quelques
mois ; c eft auffi la durée que les extraits de Ctéfias donnent
. au règne de ce Prince. Il eft vrai que le canon aftronomicjue
fiit commencer le règne dArtaxerxès à l'an 465 au 1 7 dé-
cembre, qu'il ne lui donne que quarante-un ans, & qu'enfin il
le fait finir l'an 424 au 6 du même mois de décembre; mais
tout ce qu'on peut conduire de là, ceft que le canon eft en
contradidion avec des auteurs contemporains, & même avec
des monumens publics, tels qn'eft le traité de Darius Nothus
fcccefîèur dArtaxerxès : car ce traité daté de la treizième année
de Darius, fut fait ia vingtième année de la guerre du Pélo-
ponnèfê, c'eft-à-diïe l'an 412 avant J. C; d'où il fuit que ia
première année de Darius étoit l'an 424, & qu'ainfi y ayant
eu neuf mois entre le commencement de Darius & la fin
dArtaxerxès, la dernière année d'Artaxerxès ne peut s'étendre
plus tard que l'an 42 5 : & certainement cette oppofition du
canon à des auteurs & à des monumens de ce genre , ne
fortifie pas fon autorité dans la fixation des règnes qu'on a
voulu y repréfênter.
Par toutes ces obfêrvations fur l'époque & la durée des
règnes qui ont précédé ou fuivi celui de Darius , il eft aifé
de voir que l'opinion que je propole fur l'époque & la durée
du fien , loin de déranger les points aflùrés de la chronologie,
y conferve exactement toutes les dates que le contentement
unanime des Anciens y a conlâcrées , & ne s'écarte que de
celles qui font encore incertaines ou même fufpecles. Soit
donc que l'on confidère cette opinion par npport aux preuves
Hij
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60 MEMOIRES
dont elle eft lôûtenue & qu'elle trouve dans le marbre de
Paros, dans He'rodote, dans Thucydide & dans Ctéïias,foit
qu'on faflè attention aux raiiôns qui paroiflènt la combattre,
& qui ne confident qu'en des préemptions ou dans des
autorites obfcures & équivoques; fbit enfin qu'on la com-
pare aux époques les plus confiantes qui l'environnent, &
avec lefquelles elle iè concilie parfaitement , il me paroît diffi-
cile d'en citer une autre qui réunifie en (à faveur plus de
caractères capables de la faire adopter , quelque préjugé que
iâ nouveauté ait pû élever contre elle à la première vûe.
1
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DE LITTERATURE. 6i
OBSERVATIONS
SUR
LA CHRONIQUE DE PAROS,
Par M. G i b £ rt.
LA chronique de Paros, gravée fur le marbre il y a deux 2+janvicr
mille neuf ans, & conièrvée lur ce même marbre pref 174.9.
que julqua notre temps, ert un monument dont l'autorité
mérite là plus grande coniidération , non feulement à caufè
de /on antiquité, qui n'eft que de cetit cinquante ans moins
reculée que celle du plus ancien des hiltoriens dont les
ouvrages lôient parvenus julqua nous, mais encore parce que
c'eft un original auquel on ne peut reprocher les altérations
& les vices qui le rencontrent dans tous les autres ouvrages
d'hifloire & de chronologie, qui ne nous ont été traniniis
que par une Hicceiîlon de copies toujours d'autant plus Cuf-
pecles, qu'elles font plus éloignées de la lôurce d'où elles
ont parti.
Je n'ai pas be/oin de répéter ici ce que Gafïèndi, & Pri- In vitâ Pe'mfc.
deaux après lui, nous apprennent fur la manière dont ce hpraf.marmor.
marbre, & plufieurs autres conlervés à Oxford, furent ap- 0nK'
portés il y. a cent vingt ans de Smyrne à Londres: je ne
parlerai pas non plus de l'application avec laquelle ils furent
prelque auflî-tôt lus & examinés par trois des plus làvans
hommes qui fuûent alors en Angleterre. Selden lui-même,
un d'entre eux, s'exprime ainfi fur l'attention particulière
qu'ils donnèrent à celui qui eft l'objet de ces réllexio îs.
« Plufieurs jours ont été employés à lever l'inlcription ces
époques qui eft plus difficile, parce que quelquefois les carac- «
lères en (ont entièrement effacés, & que lôuvent ils échappent «
à la vue; cependant, avec le lecours des loupes 6k à l'aide de «
M. Joung mon ami, qui y a donné toute fon application «
H uj
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6i ME MOI R E S
& fà fugacité, j'ai, après bien des opérations réitérées, rétabli
la leçon de ce marbre autant qu'il étoit pofîible de le faire f**/. »
C eft ce qu'on lit dans la préface de l'édition que Selden
donna des marbres dont il s'agit, dès 1628, l'année d'après
celle où ils étoient arriv6 en Angleterre.
En 1676 le célèbre Pridcaux, qui n'avoit alors guère
plus de vingt-fix ans, entreprit, par les ordres de les iupé-
rieurs, une nouvelle édition de ces marbres, donnés alors
depuis peu à lïiniverlité d'Oxford , & placés dans fes archives.
Dans la préface, qui n'annonce pas moins derudhion que
de piété & de candeur , il nous apprend qu 'afin que cette
édition répondît à la confiance qu'on avort aie en lui, il relut
& recopia avec la plus grande application , & jufqu 'à riiquer
de perdre la vûe (b) , toutes les inscriptions qui étoient
échappées aux delôrdres qui venoient de défôler i'Angletene;
malheureulêment la chronique de Paros ne fut pas de ce
nombre, la moitié en avort été employée à la conftruclion
d'une cheminée dans le palais des comtes d'Arondel, l'autre
moitié étoit fi défigurée & fi eflâcte, qu'à peine y pouvoit-on
encore lire la moindre lettre M; « c'eft pourquoi, ajoûte-t-H,
il a fallu s'en tenir à la première édition, & s'en rapporter à
la manière dont Selden a lu cette irucription. »
H efl vrai qu'en cet endroit le nouvel éditeur ne déftgne
pas le marbre des époques autrement que par la place qu'il
lui donne dans fôn recueil. « J'ai lu, dit-il, avec la plus
grande attention tous ces marbres, hors un fêul, qui eft. celui
par lequel commence la féconde partie ( d). »
Mais outre que cette défignation n'a rien d'oblcur ni
d'équivoque en elle-même, ce favant Anglois l'explique
(a) In illâ autan epocharvm
deferibendâ (flelâ ) opéra complu-
rium dierum collocata efl : obfcurior
nempt efl elementis farpius ommno
detritis , fugientibus Ja'pius. H as
tamen 47" perfpicillorum ufu adjutus
i7 affiduo acumine & judicio Cita-
. :rr.~> : • »„ • •• r ■• si t
multas rtemtiones, in quantum fieri
pot un , revocavi.
( b ) Magtio fatpe tculorum pc-
rieuh.
(c) /ta totam erafam, ut vix uné
litterula in i/lâ jam fegi pcjpt.
(d) Eofcilictt à quo incipit pars
fecunda.
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DE LITTERATURE. 63
encore dans la même page d'une manière qui doit le mettre
à cet égard à i'abri de tout fbupçon de diflimulation ou
daflêclaiion.
« La féconde partie, dit-il, commence par la chronique de
Paros, qui eft extrêmement digne de remarque; tous ceux «
qui ont vû l'ouvrage de Selden favent combien ce monument «
eft précieux par la chronologie des temps les plus reculé «
qu'il nous a confêrvée (e), »
II s'en faut, ce me lèmbie, de beaucoup que ce que Mill
a lu depuis de cette infeription au temps de la diflèrtation
de Bentley fur les épitres de Phalaris (en 1 609 ), détruiiê
iaflèrtion de Prideaux lùr l'état où fe trouvoit le marbre
lorlqu'il en entreprit l'édition (en 1 67 6 ) : en effet d'un
coté la manière dont Prideaux s'exprime ne contient pas une
exclufion ablôlue & une impoffibilité totale d'y rien lire, elle
indiquerait pluftôt au contraire qu'il y avoh bien encore des
caractères qui pouvoient iè reconnoître, mais en fi petit nombre
& h épars, qu'ils ne valoient pas la peine & le temps qu'il
eût fallu prendre pour les chercher &. les déchiffrer; d'un-
autre côté, de plufieurs lignes fur lesquelles Mill avoit été
conluJté par Bentley, il n'y a que lêpt ou huit mots qu'il
ait pû lire dans une feule , & il reconnoît que les autres ne :
font entièrement plus lifibles,.ce qui ne fait fans doute que
confirmer que cette infeription , à quelques mots près , eft
toute effacée, comme i avoh annoncé Prideaux.
On ne peut difconvenir*que, malgré l'attention & le lâvoir
de Selden & de ceux qui l'ont fécondé dans la lecture du
marbre, il ne fe fbit gtiflé quelques-unes de ces fautes légères,
que la foihle humanité rend, pour ainfi dire, aufli ncceflàires
dans les ouvrages des hommes qu'elles y font excufables;
mais ces fautes ne font, ni en fi grand nombre, ni telles
qu'elles puiflent diminuer l'avantage que je ne crains pas de
donner à l'autorité du marbre, fur cehe des auteurs poflérieurs,
(e) Secunda pars incipit ab infignijjimo chrenico Parie. Quanti pretii fit
hoc monumentumob antiquijjima ttmpora quai in co txplkantur, (jmcutn j'ie
Scldmi librmn infptxtrum , fatis cognofeunt.
64 MEMOIRES
inconteftabîcment plus éloignés, & très-probablement moins
inftmits des temps qu'ils ont entrepris de décrire, for celle
même de plufieurs écrivains antérieurs qui ne ft font pas
occupés de la précifion des déuûls chronologiques, qui ont
• fàit l'unique objet de notre chronographe; enfin fur celle de
tous les mantiJcrits que leur nature même & l'ignorance d'une
longue fuite de copiltes nie rendront toujours bien plus fufpecls
qu'une inlcription originale, dont la copie nous a été fournie
par un des plus iâvans hommes du dernier iîècle.
La défecîuofité des premières lignes eft caulê que nous
ignorons par qui, à quelle occafion & dans quelle vue elle
a été gravée; outre que les évènemens qui y font datés, où
font les principaux de l'hiftoire d'Athènes, ou y ont quelque
rapport plus ou moins éloigné, on y trouve plufieurs traits
de l'hilloire générale de la Grèce: il eft vrai qu'à confidérer
l'attention que l'on a eu de marquer quelques-uns des progrès
les plus remarquables de la mulique, & l'âge des Poètes les
plus renommés, o:i foupeonneroit volontiers que le chrono-
graphe a eu de la prédilection pour ce genre; mais encore
une fois le fond de la plufpart îles époques roule beaucoup
moins fur cette partie que lîir les points les plus célèbres de
J'hiftoire politique d'Athènes & de la Grèce, tels oue font
le règne de Cécrops, l'origine de l'Aréopage, le déluge de
Deucalion & /à fuite à Athènes, l'établinement des Amphic-
tyons, l'époque du nom à Hellènes donné aux Grecs, l'inftir
tution des Panathénées, l'arrivée cfes colonies Phéniciennes &
Egyptiennes en Grèce lôus la conduite de Cadmus & de
Danaiis, celle de Cérès à Athènes, le règne de Théfée, la
.réunion des douze villes de i'Attique en une feule , la guerre
,& la prilê de Troie, la migration Ionique, letabliftement de
i'Archontat annuel , la tyrannie de Piliftrate , lexpulfion des
Pififtratides, la bataille de Maradion, celles de Salamine, de
Platée, de LeucTxes, ckc.
On fût que la date des époques y eft comptée du temps
môme où l'on croit que cette inlcription a été gravée, &
qu'elle eft formée de la lômme des aimées qui iê font écoulées
en
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DE LITTERATURE. 65
en remontant depuis ce temps julqu'à celui de l'événement
qui eft rapporté dans cette forme : Depuis que Cécrops régna
à Athènes, & que la contrée qui s'appeloit auparavant Aâique,
du nom d'Aâée t Autochthonc fut appelée Cécropie, il y a r j i 8
ans. On y ajoûte auffi fous quel règne de ceux des rois
d'Athènes, ou lôus quel Archontat, (oit perpétuel, foit an-
nuel, chaque événement eft arrivé; ainfi il eft évident que
pour faire ufàge de ces époques, il eft néceflàire de fàvoir
le temps où elles ont été dreflces, & auquel le rapportent
& aboutiflènt, pour ainfi dire, toutes leurs dates; & c'eft un
point que je crois devoir difcuter ici avant toutes choies.
En général le temps dont il s'agit ne peut faire la matière
d'aucun doute, & doit être inconteftablement fixé avec Sel-
den, Lydiat, Prideaux & tous les autres Chronologiftes
poftérieurs à l'année où la c X X I x.e Olympiade avoit été
célébrée; mais il neft pas aufti facile de déterminer quel eft
le point ou le terme précis d'où le chronographe eft parti, 8c
d'où il compte le commencement & la fin des années qu'il
calcule. On verra, par les conféquences qui réfulteront de
i'éclairciflèment de cette queftion, combien il étoit important
de la bien décider avant que de faire aucune application des
dates du chronographe , & de les comparer avec celles qui
réfultent des autres monumens de l'antiquité.
Selden a cm que les années employées dans la chronique
de Paros, dévoient le compter du folftice d'été: cette opi-
nion, qui a été adoptée par tous les commentateurs des
marbres, eft fondée fur ce que le chronographe ayant, dit-on,
pris pour terme de lès calculs la magiftrature d'Aftyanax à
Paros & de Diognète à Athènes, c'eft du point où a com-
mencé cette Magiftrature, & par confëquent du commence-
ment de l'année Athénienne, qui fe prenoit en effet du folftice
d'été, que le chronographe a compté les années. Ce railon-
nement eft fondé fur deux fuppofitions; la première, que le
chronographe a pris également pour terme de lès calculs
la magiftrature d'Aftyanax à Paros & celle de Diognète à
Athènes; la féconde, que l'année des Magiftrats avoit le
Terne XXI II I
66 MEMOIRES
même commencement à Paros & à Athènes. On tire fa
première de ces fuppofitions des expreffions du ch/onographe,
& en l'admettant on ne peut guère fe difpenJer d'avouer la
féconde, quoiqu'elle ne lbit ioùtenue d'aucun témoignage,
d'aucune autorité précilê; mais les expreffions du chrono»
graphe, où Seldeii croit trouver la première, ibnt fulceptibiei
d'un fens fort différent de celui qu'il leur donne, &. qui
ne fâvorilê point cène (ùppofition. En effet, au lieu de faire
dire au chron igrarihe , comme fait Selden (f)>)ai décrit les
temps depuis Je règne rie Cecrops iuf qu'aux arJumtats d" Ajlyanax
à Paros & de Diognète à Athènes, je crois qu'on doit traduire
ainfi les paroles , j'ai décrit les temps depuis le règne de Cecrops
jufquà l'arcliontat d'Aftyanax à Paros, Diognète étant aufli
ûrchotite à Athènes. Or en traduiiant de la forte, le feul a ce bon tut
d'Aftyanax à Paros eft le terme que le dironocjraphe donne 1
(es calculs, & celui de Diognète ne fèrt qu'à défigner, (uivant
la méthode oWêrvée dans toutes les époques qui vont fuivre,
la magiftrature Athénienne fous laquelle ce terme eft tombé,
ou fous laquelle le chronographe écrivoit. Deux choies nie
paroi fient concourir à fou tenir cette explication; i.° la ma-
giftrature Athénienne étant ia principale, & d'ailleurs celle
par laquelle le chronographe caiaétérife toutes lès époques,
s'il eût pris cette Magiftrature pour le terme de les calculs,
aufTi-bien que celle de Paros, il auroit dû la nommer la pre-
mière, au lieu que c'eft celle de Paros qu'il défigne d'abord
2.' Comme le point d'où part le chronographe, qui eft le
règne de Cécrops, ne concerne que la ville d'Athènes, û
une magiftrature Athénienne eût été également le terme où H
vouloit faire aboutir Ces calculs, il ferait d'autant plus fingu-
ïier de trouver ici une magHtrature de Paros jointe à celle
d'Athènes, & même nommée auparavant, qu'il n'eft queftion
nulle autre part de Paros dans tout le refte du marbre.
11 eft donc poftible, ou pluftôt il y a tout lieu de croire
que le chronographe doit être entendu comme je l'explique,
, (f) KtK^^Bf -w -»esw« £««A&Wwr Xfaùr, «*v«r»f
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DE LITTERATURE. 6>
& par conlequent qu'il n'a pris que la niagiftrature d'Aftyaiiax
a Paros pour le terme de les calculs ; or quelle étoit l'aimée
des magiltrats de cette Me? commençoit-elle au lôlftke d'été
comme celle d'Athènes, ou le prenoit-elle du folltice d'hiver
comme celle de Sanios & de la plufpart des autres villes de
Grèce! C'eû fur quoi il nous relie à chercher quelque vsj.Scaiig.jt
lumière dans les marbres mêmes, car je ne lâche pas qu'on ^"lat- TtmP».
en trouve ailleurs aucun indice.
Pour y parvenir, il faut obierver d'abord que l'année com-
mençant au fôlftice d'été, que j'appellerai Athénienne , com-
prend les fâifôns dans cette ordre, l'été, l'automne, l'hiver &
Je printemps, & que l'année commençant au fôlftice d'hiver,
que j'appellerai dès à prélent Parienne pour éviter les équivo-
ques & la œnfuilon, par la même rahon comprend les feilôns
dans cet ordre, l'hiver, le printemps, l'été & l'automne;
d'où il réfulte que l'hiver & le printemps, qui finilîent une
année Athénienne, commencent une année Parienne, & réci-»
proquement que l'hiver & le printemps, qui commencent
une année Parienne, finiflènt une année Athénienne. Si donc
on trouvoit que l'auteur des marbres eût renfermé lôus une
même année deux évènemens arrivés, le premier dans l'été
& dans l'automne, & l'autre dans l'hiver ou le printemps
lûivant, ce fêroit lâns difficulté une preuve que l'année dont
il le lêrt eft l'année Athénienne: mais fi on trouve au. contraire
qu'il renferme (bus une même année deux évènemens, dont
le premier foit de l'hiver ou du printemps, &. le fécond de
l'une des deux fâifons lùivantes, il s'eruuivra qu'il a employé
l'année Parienne dans lès calculs. ♦
On a cru trouver dans l'époque fbixante-fèpt un exemple
de la première eljx^ce, c'eft-à-dire, un exemple de deux évè-
nemens rapportés à une même année, dont le premier étoit
de l'automne & le fécond du printemps fuivant, & par
conféquent une preuve que les calculs du marbre étoient
réglés fur des années Athéniennes; mais cette époque ne
prélênte en aucune façon l'exemple qu'on y a cherché, & à
tout bien conlidérer, eie en offrirait pluflot un tout contraire.
I 1/
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c*8 MEMOIRES
II étoit parlé dans cette époque de ceux qui avoient luivi
C y rus le jeune dans Ton expédition contre Ton frère , & en
même temps de la mort de Soc rate ; mais les premiers mou
en font entièrement effacés, en forte qu'on ne fait point avec
certitude ce qui y étoit rapporté des partifans de Cyrus le
jeune. Les éditeurs ont penié qu'il pouvoit y être qudtion
du retour des dix mille Grecs qui avoient lêcondé 1 entreprit
de ce Prince, & cette conjecture eft extrêmement probable,
mais cependant ce n'eft qu'une conjecture à laquelle il en faut
joindre deux autres pour faire naître, fi l'on peut parler ainfi ,
l'exemple dont on veut argumenter ici: l'une eft que ce retour
tomba dans fautomne ; l'autre eft que la mort de Socrate
arriva dans le printemps fuivant Ces deux nouvelles conjec-
tures ne font pas, à beaucoup près, fi heureufes que la pré-
cédente; & ii faut, pour les foûtenir, combattre des faits
bien pofitifs & bien autorifés: ainfi, quant à celle qui con-
cerne le retour des Grecs, peut-on fuppofer qu'il foit tombé
en automne, lorfque la narration de Xénophon le fixe
néceflàirement au printemps. En effet, cet hiftorien qui étoit
hù-même le chef de ces Grecs, nous apprend que, ne pou-
Xtmpk. de vant repaflêr chez eux ( otm o<xs^ <t7ro7r\«<V râf fitf Ap/o»«
Zt'p^ot b»*™ "* ) à ^ de lhiver taW' >V & ). ils entrèrent
tdu. Lunci*rh à la folde de Seuthès , qu'ils le fervirent pendant deux
%tàtp.,+ij\ moiS au f°n de iruver (to' ^'w* Xt^9CL ÇP*^0^'0' )» 311
fdnç XVaù* bout de/quels ib payèrent au (ervice des Lacédémomens , &
■r* joignirent, en moins de quinze jours, leur armée commandée
in * n'ê' 4 V31 Thimbron; jonclion qui eft, fui vant le même hiftorien,
«w, l'époque de leur retour. Il eft évident , fans doute , que
puifque leur jonclion avec Thymbron, ou pour mieux dire,
puifque leur retour ne fut poftérieur aux rigueurs de l'hiver
que de deux à trois mois au plus, il tombe inconteftable-
ment à la fin de l'hiver ou dans le printemps, & non dans
l'automne.
La conjecture qui regarde la mort de Socrate ne paroît
pas s'accorder mieux avec la foule circonftance de cette mort
qui puiffè nous faire connojtre la fâifon de l'année où elle
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DE LITTERATURE. 69
eft arrivée. Cette circonftance eft que Socrate fut condamné
dans le temps où le célébroient les fêtes Déliaques (g), cette
fête fameufè dans laquelle les Athéniens envoyoient à Délos
ce qu'on appeioit la Théorie. On ne pouvoit faire mourir aucun
coupable pendant que le vaiflèau qui portoit cette théorie ,
alioit & revenoit; en forte que Socrate ne prit le poilon
auquel il avoit été condamné, que trente jours après ta con-
damnation , comme le rapportent Xénophon 6c Platon. C'eft
donc fort près du temps de la tète des Délies qu'il faut
placer celui de la mort de Socrate. A la vérité aucun Ancien
ne nous a appris pofitivement en quelle failôn on célébrait
les Délies; niais il eft difficile de ne pas pré/ùmer que c'étoit
en automne: en tout cas rien ne prouve que ce fût dans
le printemps. Je dis qu'il eft difficile de ne pas prélùmer
que c'étoit en automne , car i .° fi ion en juge par l'occa-
fion de (on institution qui fut l'heureux retour de Théf-'e à
Athènes, il faut le décider pour l'automne, puilque, comme
on lit dans Plutarque au commencement de la vie de Thélee,
ce fut en automne au temps de la récolte des fruits, au 7
du mois Pyaneplion, que Théine arriva à Athènes; & ce
qui confirmeroit d'autant plus cette préemption , c'eft ce que
Plutarque rapporte encore au même endroit, (avoir, que ce
fut dans ce temps-là même que Thélee s'acquitta des vœux
qu'il avoit faits à Apollon; or la fête des Délies étoit la mé-
moire annuelle de l'exécution de ces vœux. 2.0 On eft éga-
lement ramené à 1 automne îorlque l'on fait attention que le
rétabliflèment de cette fête eft raconté par Thucydide parmi
les faits de l'automne de la fixicme année de la guerre du
Péloponnèlè. Il lèmble en effet que cet hiftorien n'eût pas
rapporté à l'automne le rétablilTement d'une fête dont la
célébration eût été rélêrvée au printemps : ainfi la lêule lâilôn
où l'on puiflè, avec quelque fondement, placer la fête des
Délies (h), c'eft l'automne; & par confcquent, fi par le temps
(g) Aux. •» A»yi<t fiur obtins <rê I Ah'a* «W»tA^«. Afem. /. J V , p. 8 / 6 '.
fMKitf **ai, ™ kvs> fJvnfÎHt iât (h) Pour écarter en un mot
i*t*dî* Xntrntun utç at « ?we>« «K | toutes les autorités dont on s'cft* fcrvi
I llj
7o MEMOIRES
où fè célébrait cette tète H y a lieu de déterminer îa iaiiôn
où arriva la mort de Socrate, c'eft l'automne feule qui pourra
convenir à cette mort.
Que refte-t-il donc après cela dans l'époque 6j\ Prêche-
ment tout le contraire de ce que l'on a cru y découvrir. On
vouloit que l'événement que l'on conjecture y avoir été écrit,
fût de l'automne ; & un hiftorien contemporain , qui y a ai
la plus grande part, le place dans le printemps. On prélû-
moit que la mort de Socrate qui e(t enfuite rapportée , fut
du printemps, & fes circonftances la fixent à l'automne. Dès-
lors bien loin de trouver dans cette époque l'exemple dune
année Athénienne, où l'automne précède le printemps, on
n'y rencontre que l'exemple d'une année Parienne, dins
laquelSe le printemps a précédé l'automne : exemple par con-
féquent qui établit que les années employées dans le marbre
font de ce dernier genre.
Mais, (âns nous arrêter à cet exemple feul qui aullî-bien
dépendrait peut-être de trop de conjectures pour ne laiflèr
aucun doute dans t'eiprit , il s'en prélênte un autre que j'avois
propole dans la première leclure de ma Diflèrtation; celui-ci
ne peut, ce me lèmble, iôurTrir de difficulté, & il n'a point
été contredit.
Cet exemple efl: celui «Je l'époque 5 2 : aucune lacune
n'en rend la leçon douteulè ou équivoque; il s'y agit d'abord
pour établir que les fêtes Délia fê
célébraient au printemps, il fuffira
d'oblêrver ici que, de toutes ces au-
torités, il n'v en a aucune où les
fêtes Délia foient nommées, ni mê-
me, j'ofe le dire, où il en foit
queïtion : & l'on n'a donné quelque
couleur à l'opinion que l'on m'op-
pole, qu'en confondant les Délia
avec les Pythia, les Thareeïta &
avec d'autres fetes d'Apollon qui
fc lolemnifoient au printemps. Pour
ne poinr parler des autres , les Py-
thia avoient pour objet la défaite
de Python : les Tkar&Ua fc célé-
braient pour Ta naiffance d'Apollon.
Platon, Callimaque & Plutarque
nous aflTurent exprelfément que les
fetes Délia avoient été inftituées
en mémoire de l'heureux retour de
Théfée dont ce Prince fc crut rede-
vable à Apollon. Des objets fi dif-
ferens ne diftinguent pas moins ces
fetes que la différence de leurs noms.
Le paflâge de Denys le Périé-
gète a été appliqué jufqu a prêtent
par les Savans , au* fetes Pythia ;
perfbnne n'y avoit encore trouvé les
fêtes Délia, & riea ne les y carac-
térife.
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DE LITTERATURE. 7i
du paflâge de Xerxès fur le pont qu'il a voit jeté futl'Hel-
leljx>nt. Je ne crois pas que perfonne puiflè conteûer que ce
paliage le foit exécuté au printemps , comme le inarque
pofitivemem Hérodote. Le chronographe rapporte enfuite à
}a même année la bataille des Thermopyies & celle de Sala-
mine, amvées, l'une au commencement, & l'autre à la fin
de l'été qui fuivit le pafîàge de Xerxès. La difpolkion de ces
£uts ndl certainement point arbitraire ni hafardée ; elle eft
même, joie le dire, d'une telle notoriété, que ce leroit perdre
de temps que d'entreprendre de la prouver.
Ainli cette époque fournit un exemple bien précis &
bien confiant d'une année où les faits du printemps font
compris avec ceux des autres lâifons fuivantes , où par con-
fisquent le printemps précède l'été & l'automne, & qui efr,
par une fuite néceflàire, du genre de celles que j'ai appelées
Pariennes.
II eit, fi je ne me trompe, difficile après cela de ne
pas reconnoître que le chronographe s'eft lèrvi de ce genre
d'années dans lès calculs.
Ce point étant donc ainfi déterminé , il en réfoltera une
première conlèquence bien remarquable d;uis l'application &
i'ufâge des époques: c'eft que la différence que l'on y ren-
controit entre la date de quelques archontats, connue par
Diodore de Sicile ou d'autres hiftoriens; cette différence,
dis-je, sefïàce & dilparoît entièrement.
Selden & les chronologiftes poftérieurs font arrêtés à
chaque pas par cette différence prétendue. Des vingt épo-
ques ou environ qui fuivent l'archontat de Callias , il y en a
huit ou neuf dans lefquelles le chronographe trouve
avancer ou reculer d'un an la fituation connue des archontats;
ce qui ne vient que de ce que ces Savans fe font trompes
for la nature des années dont fo fêrt le chronographe, &
qu'ils les ont prifes pour des années Athéniennes, au lieu
qu'elles font Pariennes.
En effet on doit obferver i.° que chaque archontat
Athâiien concourt avec deux années Pariennes, & occupe
7i MEMOIRES
fêté & l'automne de lune, & l'hiver & le printemps de
l'autre: d'où il arrive que les évènemens qui lê font panes
(bus un (êul 5c même archontat Athénien , peuvent cepen-
dant être datés de deux années Pariennes différentes, iàvoir,
d'une année antérieure lorlqu'ib font de l'été & de l'automne;
& d'une année poftérieure lorlqu'ils font de l'hiver & du
printemps.
2.° 11 faut faire attention que deux archontats Athéniens
qui fe fuivent immédiatement , n'occupent à la vérité que
deux ans ou vingt-quatre mois; mais que ces vingt-quatre
mois le répartirient entre trois années Pariennes : car il y
en a d'abord fix mois qui terminent l'année Parienne dans
laquelle l'archontat a commencé. Les douze mois fui vans
qui partent de l'hiver, remplirent une féconde année Pa-
rienne, 6c les fix derniers mois en commencent une troifième:
d'où il arrive qu'entre deux évènemens qui appartiennent à
deux archontats Athéniens immédiats , il peut y avoir une
année Parienne toute entière intermédiaire; & que l'un étant
daté d'une première année, l'autre ne i'eft que de la troi-
fième.
Si on vérifie, d'après ces obforvations , les époques du
marbre, on trouvera que les huit ou neuf archontats dans
lefquels on croyoit que ce monument s'écartoit de la fitua-
tion que leur donnent les liftes ordinaires , font placés dans
l'une des deux années Pariennes auxquelles cette fituation les
attache; & que l'année d'intervalle qui le trouve quelquefois
entre les dates des évènemens de deux archontats , n'empe-
chent pas que ces archontats le foient fuccédés l'un à l'autre:
mais ce qu'il y a de plus remarquable , c'eft que s'il y a des
évènemens que l'on lâche d'ailleurs le rapporter à une cer-
taine (âifon de l'année , on verra que c'eft précilement à cette
fàifon qu'ils font fixés par cette manière de calculer & de
réfoudre les époques du marbre.
Parcourons ces époques. La première qui Ce prélênte eft
k cinquante-fixième qui joint l'an 208 à l'archontat de Charès.
Cet archontat commença à l'été de l'année Parienne 209 ;
niais
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DE LITTERATURE. 73
mais il occupa aufli l'hiver 5c le printemps de l'année Parienne
208 ; il s'y agit du règne d'Hiéron à Syracuie.
La féconde eft la fixante huitième qui joint l'an 135
à larchontat d'Ariftocrate. Le chronographe venoit de dater
de l'an 1 37 larchontat de Lâches, qui, dans les liftes ordi-
naires, précède immédiatement celui d'Ariftocrate. Ainfî,
dans l'opinion de Selden, non feulement il reculerait d'un
an larchontat d'Ariftocrate ; mais il en (ùppolêioit un inter-
médiaire entre les deux pour l'an 136. Dans mon opinion
ces deux archontats le fuivent immédiatement comme dans
les liftes ordinaires. Larchontat de Lâchés a occupé les fix
derniers mois de l'année Parienne 137, & les fix premiers
de l'année 136; larchontat d'Ariftocrate a occupé les fix
mois reftans de l'année 136, & les fix mois qui commen-
ç/oient l'année 135. L'événement rapporté à larchontat de
Lâchés avec la date de l'an 1 37, étoit des fix première mois
de cet archontat, c'e(t-à-dire, de l'été ou de l'automne. Ceft la
mort de Socrate que j'ai montré plus haut être en effet
arrivée dans l'automne. L'événement rapporté à larchontat
d'Ariftocrate, n'étant apparemment arrivé que dans les fix
derniers mois de cet archontat, a été juftement daté de l'année
Parienne 135, dans laquelle tombent ces fix mois.
La troifième époque où le chronographe ne paroiûoit
pas s'accorder avec nos liftes des archontes d'Athènes, eft la
foixante-dixième, où la mort de Philoxène, Poète dithyram-
bique , eft datée de l'an 1 1 6 & de larchontat de Pythéas :
larchontat de Pythéas commença à l'été de l'année Parienne
1 1 7, & comprit l'hiver & le printemps de l'année 116,
auxquels on doit par conlequent rapporter la mort de ce Poëîe.
La foixante douzième époque date une viélohe du poète
Aftydamas, & l'apparition d'une comète de l'an 109 &. de
larchontat d'Aréius. Larchontat d Aréius avoit commencé
à l'été de l'an 1 1 o, & comprit encore l'hiver & le printemps
de l'an 1 09 : c'eft donc dans cet hiver ou dans ce printemps
que la date du marbre nous oblige de placer cette comète.
Or Ariftote , qui vivoit alors , nous allure formellement
1 orne XX III. K
74 MEMOIRES
qu'elle fut vue dans le fort de l'hiver & pendant une gelée
des plus âpres.
La fôixante-treizième époque date ia bataille de Leu&res
de l'an 1 07, lôus l'archontat de Phraficiidès. Phraficiidès lût
fait archonte dans l'été de l'année Pariennc 1 o 8 , & exerçoh
les trois derniers mois de là magiftrature pendant le printemps
de l'an 1 07. C'eft à la fin de ce printemps que fut donnée
ia bataille (i) de Leuéhres, comme l'eniêigne Scaliger» &
comme il relui te des foixante-un ans qu'Eratofthène comptoh
dqxiis le commencement de la guerre du Péloponnèfè juf-
qua cette bataille; car ces iôixante-un ans ne fè trouvent
accomplis qu'au printemps dont il s'agit.
L'époque foixante-quinzième date la mort de Denys de
Sicile & l'avènement de Ion f ils au trône , de l'an 1 04 & de
l'archontat de Naufigène. Cet archontat commencé à fêté
de l'année Parienne 105, ne finit qu'avec le printemps de
l'année 1 04 ; & l'époque fera exacle fi Denys eft mort dans
l'hiver ou au printemps. Or on lit dans Diodore de Sicile,
lous l'archontat de Naufigène, que l'hiver étant venu, Denys
le père fit une trêve avec les Carthaginois ; & que peu de
temps après, étant tombé malade, il mourut •& laiua la Cou-
ronne à fôn fils : or il eft évident que ia mort de Denys
& le commencement de fôn fils tombent dans l'hiver ou
dans le printemps.
L'époque Ibixante-dix-fèptième qui joint l'arcliontat d'Aga-
tboclès avec l'an 93, & l'époque loi vante dix-huitième qui
joint l'archontat de Calliftrate avec l'an cj 1 , s'accordent , par
le même moyen, avec les liftes ordinaires. Les événement
marqués dans ces époques, & que la défêétuofité des marbres
a fait di/paroître, étoient de l'hiver ou du printemps , & font
datés de l'année Parienne où tombent les fix derniers mois
de ces archontats qui avoient l'un & l'autre commencé à
l'été de l'année Parienne précédente.
(i) Selden montre aufli , par d'autres raifons qu'on peut voir dans (es
•oces fur cette époque , que la bataille de Leuclres eft de la fin de l'ar-
chontat de Phraficiidès.
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DE LITTERATURE 75
II eft vrai, & je ne defâvoue pas qu'il y a deux ou trois
irchontats qui font hors de la place que les autres écrivains
leur aflignent; & cela peut venir, ou d'une faute qui fê fera
glifîêe dans l'infcription, ou de la diverfité d'opinions qu'if y
aura eue entre les Anciens iûr la pofition de quelques archon-
tats : ainfi je crois qu'il y a une faute dans l'époque cinquante-
neuvième, dans laquelle il s'agit du règne de Perdiccas en
Macédoine; l'archonte y eft Euthippe, la date numérale l'an
1 90: cette date remonte i'archontat d'Euthippe néceflàireinent
d'un an plus tôt qu'il ne devroit être. M. Paulmier de Grames-
niénil , indépendamment de toute hypothèiê de chronologie,
a penfe qu'il fil bit lire, dans la date numérale, 108, & qu'il
y avoit un iota de trop dans les quatre qui terminent le
chifre grec Sa raifôn eft tirée de la date & de la diftance
des archontes antérieurs & poftérieurs les plus voifins, indiqués*
dans le marbre. Lydiat fait la même correction, & il argu-
mente d'une autre raifôn ; c'eft qu'en fuivant la leçon ordi-
naire , il le trouvera que le chronographe fait régner Perdiccas
quarante-deux ans entiers. Or Athénée, rapportant les diffé-
rentes opinions des Anciens fiur la durée du règne de ce
Prince, nous affure que ceux qui le faifoient durer le plus
long-temps, ne lui donnoient que quarante-un ans. Il fêmble
donc qu'on ne doit pas trouver dans le marbre une opinion
qui lui en ait attribué davantage. Je me range au lêntiment
de ces deux Savans fur la correclion à faire dans cette époque,
Jôit que la faute qui s'y rencontre fôit venue du Sculpteur, fôit
qu'il ne faille l'attribuer qu'aux éditeurs ; & je m'y range avec
d'autant moins de fcrupule, qu'il a été bien aile, en gravant ou
lifânt cinq caractères uniformes de fuite (mil), d'en mettre un
de plus qu'il ne fàiloit Je ne fais donc pas de difficulté de
reconnoître qu'il y a ici une faute dans l'infcription, mais une
faute légère, de peu de conféquence, & déjà reconnue par de
fa vans Critiques; enfin dont je ne crois pas qu'on veuille ni
qu'on puiflè tirer aucun avantage contre l'autorité du marbre.
Ce n'eft point à une fuite, mais à la diverfité des opi-
nions fur le rang de quelques archontats, que j'attribue Ja
K îj
76 MEMOIRES
pofition que le chronogniphe donne aux archontats d'Euclé-
mon & d'Antigène clans les époques 63 6c 64, différente
de deux à trois ans de celle qu ils ont dans le catalogue de
Diodore de Sicile. En effet, entre l'archontat d'Antigène &
celui de Callias que Diodore de Sicile fait fuivre immédia-
tement , le chronographe laiflè la place de deux autres Ar-
chontes ; & rapportant l'archontat de Callias à la même année
que Diodore de Sicile, il met les archontats d'Euélémon &
d'Antigène deux ans plus tôt que ne fait cet hiftorien: & ce
qui me porte de plus en plus à croire que c'eft diverfité
d'opinion, & que les liftes d'Archontes foufTroiem de la
difficulté & de l'incertitude en cet endroit, c'eft qu'entre ces
deux mêmes archontes , Antigène & Callias , celui qui a
infcié les noms des Archontes dans les helléniques de Xéno-
phon, a laiflé une année d'intervalle, comme l'a autrefois
oblèrvé le P. Pétau.
Au refte les archontats d'Euclémon & d'Antigène fê fui-
vent immédiatement dans le marbre suffi-bien que dans Dio-
dore de Sicile ; car s'il paroît y avoir une année intermédiaire
entre les deux, l'un étant rapporté à l'année 147 & l'autre à
l'année 146, c'eft à caufè de la différence des années Athé-
niennes qui règlent la durée des archontats , & des années
Pariennes dont les évènemens font datés: différence qui fait,
comme j'ai déjà dit, que les évènemens d'un même archontat
peuvent être datés de deux années Pariennes différentes, &
qu'entre les fix premiers mois d'un archontat & les fix derniers
mois de l'archontat fuivant , il y a une année Parienne inter-
médiaire, commune à ces deux archontats, & appartenant à
chacun pour fix mois.
La manière dont je viens d'expliquer toutes les époques où
le chronographe de Paros fêmble s'écarter des autres écrivains
for l'ordre des Archontes , diminue bien le nombre des pré-
tendus anacrhonifmes qu'on a cru pouvoir lui reprocher, & je
n'ai plus qu'à examiner les époques de Gélon & d'Hiéron pour
montrer qu'on n'a véritablement droit île lui en reprocher au-
cun ; eu- ce font les feules qui puiûent faire quelque difficulté.
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DE LITTERATURE. 77
Suivant un fcholiafte de Pindare , Hiéron mourut en la
LXXV!ll.e Olympiade, dans laquelle il avoit remporte la
vicloire à la courlê des chevaux. Ce fcholiafle s'accorde liir
cette date avec Diodore de Sicile qui raconte la mort de ce
Prince lous l'année où commença la féconde de l'Olympiade
Lxxvm.e, quatre cens lôixante-lêpt ans avant J. C , ck la
mort de Thralybule Ion luccelîèur, qui ne régna qu'un an ou
onze mois lotis l'année luisante.
Sur cette époque de la mort d'Hiéron &. de celle de
Thralybule, nous ne trouvons dans ce qui nous relie des
Anciens, aucune autre opinion qui donne lieu delà révoquer
en doute. Comme donc la tyrannie de Gc'lon , d'Hiéron 8c
de Thralybule à Syraculê, n'a duré, fi l'on en croit Ariftote,
que dix-huit ans, il s'enfuit que Gélon avoit commencé à
régner à Syraculê environ la première année de la Lxxiv.e
Olympiade, quatre ans avant le pafiàge de Xerxès en Europe.
Ce qu'il y a de certain , c'eft qu'Hérodote luppofe pofitive-
mentque, lors du pallâge de Xerxès, Gélon régnoit déjà
à Syraculê , puilque c'eft dans cette ville que les ambafladeuis
des Lacédémoniens & des Athéniens viennent le trouver
pour lui demander du lècours contre les Peiiès, & qu'ils lui
donnent le titre de roi de Syracufe. Suivant Denys d'Hali-
carnalîè, Gélon régnoit déjà en Sicile la deuxième année de
la LXXII.e Olympiade, quatie cens quatre-vingt-onze ans
avant J. C. Paulânias met auifi pofitivement en cette année
le commencement de /on règne. Par le récit d'Hérodote ,
nous voyons qu'avant de régner à Syraculê il avoit exercé
quelque temps la puiflànce Ibuveraine à Géla, qu'il lailîâ
même cette ville à lôn frère Hiéron en paflànt à Syraculê;
en forte qu'il y a liai de croire que le commencement que
Denys d'HalicarnalTè & Paufmias donnent à Ion règne de
la lxxii.c 01)mpiade, doit le prendre du temps où il fiit
maître de Géla; au lieu qu'Ariftote ne le compte certaine-
ment que du temps où il dominai Syraculê, cV XvçpyCttatijs.
Une infeription qui nous a été conlervée par Paulanias me
fournit en effet la preuve qu'en la LXXii.e Olympiade Gélon
78 MEMOIRES
ne régnoit encore qu'à Géla. Cette infcription étoit fûr un
char confâcré par Gélon pour une vicloire qu'il avoit rem-
portée aux jeux Olympiques en la lxxiii.* Olympiade:
l'inlcription portoit qu'il avoit été confâcré par Gélon fils de
Dïnomhie, de la ville de Ge'la; de-là il fait que lors des jeux
où ii remporta cette vicloire, ceft-à-dire , au commencement
de la xxxi n.e Olympiade, Gélon ne régnoit pas encore à
Syracufe : car il n aurait jxis manqué de fe dire & de faire
écrire fur le char Gélon de Syracufe , titre qu'il prit toujours
depuis qu'il fut maître de cette ville. Aufli Paufuùas qui
fùppofe mal-à-propos, fùivant toute apparence, que Géion
régnoit à Syracufe dès la lxxii.c Olympiade, veut-il, fur
ce fondement, que ce ne fôit pas lui qui eût confâcré ce char
& remporté la vicloire en la LXXin.e Olympiade, mais
quelqu autre qui aurait eu le même nom , dont le père fe
ferait appelé comme le fien , & enfin qui eût été auffi de
Géla. Mais cette conjeclure de Paufanias eft trop peu vraif
femblable pour être écoutée, d'autant plus qu'à convient
qu'elle eft contraire au lêntiment de tous ceux qui iavoient
précédé.
Je regarde donc comme une choie certaine que Gélon
commença à régner à Géla la lêconde année de la lxxii.«
Olympiade, quatre cens quatre-vingt-onze ans avant J. C;
& à Syraculê, la première de la lxxiv.« Olympiade, ou peu
de mois auparavant l'an 484, ou à la fin de Tan 485
avant J..C.
Diodore de Sicile nous apprend que la troifième année
de la lxx*v.« Olympiade où Timoithène fut archonte à
Athènes, la Sicile jouit d'une grande tranquillité par l'entière
défaite & l'expulfion des Carthaginois , & par l'équité de la
domination que Gélon exerça fur les Siciliens , V ïi Ti\aw
t'muxjui 'WÇjtçHxoTos t 2meÀ/6>7Wf. Elien, dans les mélanges
hiftoriques, nous a confêrvé un fiit qui explique pourquoi
Diodore dit fous cette année fingulièrement, que Gélon
exerça en Sicile une domination légitime. Ce fait eft que
quelques niécontens (après la bataille d'Himère qui eft celle
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DE LITTERATURE. 7?
où Gélon défit les Carthaginois ) conlpirèrent contre la vie
de Gélon ; que Gélon fit aflêmbler les Syraculâins , vint à
l'anemblée feul & fins armes , leur rappela lès aclions & /es
bienfaits, le plaignit des complots qu'on formoit contre les
jours, & le remit en leur puilîànce; que les Syraculâins tou-
chés de là générofité , lui abandonnèrent fes ennemis & lui
décernèrent authentiquement la puilîànce fouveraine, x) mit
il me paroît réfolter de ce récit & des expreffions de Dio-
dore que j'ai rapportées auparavant, que cette année fut une
nouvelle époque dans le règne de Gélon, de laquelle on
data l'exercice jufte & légitime de la puiflânee fouveraine
qu'il n'avoit julque-Ià tenue que par ufurpation, & qu'il tint
alors du voeu & du contentement exprès des Syraculâins.
C'eft précifëment à cette année que les marbres de Paros
attachent le règne de Gélon à Syraculê, & en cela on voit
que i'hiltoirc même de ce Prince confirme parfaitement cette
époque, & concilie naturellement le chronographe avec les
écrivains qu'on lui croit les plus contraires : car quand ces
écrivains font régner Gélon dès la Lxxn.e Olympiade, ils
parlent du temps où il regnoh à Géla ; quand ils font com-
mencer fon règne à la Lxxiv.e Olympiade, ils parlent du
temps où il força les Syraculâins de lê foûmettre à lui. Mais
le chronographe, en faiiânt tomber ion règne fous la troi-
lième année de la Lxxv.e Olympiade, ne veut indiquer ni
le temps où il a uforpé la domination à Géla, ni celui où il
s'eft emparé de Syraculê à force ouverte, mais le temps où
les Syraculâins lui ont eux-mêmes décerné volontairement la
fouveraine puiflànce , $ iw otf^îr t .* & ce temps eft
exactement fixé, par les écrivains qu'on veut oppoiêr au chro-
nographe, à la même année à laquelle il eft fixé par le chro-
nographe même. On ne peut par conlequent trouver, for le
règne de Gélon , aucune contrariété réelle entre les marbres Sl
les autres monumens de l'antiquité, aucun anachronilme capable
de détruire ou d'afToiblir l'autorité de ces marbres; on n'en
trouvera pas davantage fur le règne d'Hiéron à Syracufe. Les
80 MEMOIRES
fcholiaftes de Pindare datent diverfèment ce règne ; car dans
un endroit il eit dit qu'Hiéron régna à Syracufe après la mort
de G ci on en la lxxv.c Olympiade: dans un autre endroit
il e(l dit qu'Hiéron tut établi Roi en ia lxxvii.' Olym-
piade avec laquelle concourut la xxvin.e Pythiade. Je fai
qu'on lit dans ce dernier endroit communément , en la
XXVI H ' Pythiade qui concourut avec la LXXVi** Otym/nade ,
niai c'eft une faute évidente: car premièiei nent la xxviu.«
Pythiade commença bien à ia vérité dans la dernière année
de la lxxvi.c Olympiade; mais elle ne peut être dite pro-
prement avoir concouru qu'avec la lxxvii.» Olympiade
dont elle comprend la célébration & trois années entières.
Secondement, à la ligne d'enfuite, le fcholiafte fait difêrte-
nient concourir la xxvn.e Pythiade avec la lxxvi.c Olym-
piade, il a donc dû taire concourir la xxvm.e Pythiade
avec la Lxxvii.e Olympiade, & non avec la lxxvi.«
La première de ces dates eft conforme à ce que nous
ïiforts dans Diodore de Sicile fous la troifième année de la
Lxxv.e Olympiade (c'eft celle même où les Syracufâins
décernèrent voiontaiiement le pouvoir fouverain à Gélon),
que ce Prince atiaqué d'une hydropifie , & delêfpérant de
vivie plus long-temps, mit Hiéron à fâ place & mourut.
Cette date ne doit donc foufTrir aucune difficulté.
La féconde qui ne fait commencer le règne d'Hiéron qu'à
la Lxxvn.e Olympiade, répond exactement à celle que
nous avons dans les marbres ; car l'année à laquelle le chro-
nographe rapporte ce règne, tombe juflement à la féconde
année de la lxxvii.* Olympiade.
Pour juflifîer cette féconde date, il fuffit que le règne
d'Hiéron nous préfente des évènemens qui aient pû donner
lieu de le compter de différentes époques. Il a régné fâns
doute auffi-tôt après la mort de Gélon: mais fi après la
mort de Gélon il a d'abord partagé la pui fiance fouveraine
avec un frère, fi on la lui a difputée pendant quelque temps,
fi des difîêntions domefbques, une guerre civile, &c. ne l'ont
iailîë jouir paifiblement de la domination qu'après quelques
années;
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DE LITTERATURE 81
innées ; enfin fi, à (es premiers Etats, il a réuni de nouveaux
pays, on aura pû quelquefois ne compter fôn règne que du
temps où il aura régné feul , du temps où il n'aura plus eu
de compétiteurs , du temps où il aura pofiedé le trône pai-
fiblement; du temps enfin où, par de nouvelles acquittions ,
îl fê fêra fah un nouveau Royaume* On trouverbit , à l'ou-
verture des livres, cent exemples de règnes qui ont à la fois
différentes dates par quelques-unes de ces raifons ou par d'au-
tres fèmbiables ; & je ne crois pas avoir befôin de prouver
une chofè fi connue. Gélon, en mourant, lailîà au moins à
Polyzèle fôn fécond frère, le Généralat des troupes Sici-
liennes : fùivant quelques-uns même il fut Roi auffi-bien
qu'Hiéron, ïlo\v(rfoç T>îr jSatcnAe^tr . . . Otjg.&'g-m;. La
jaloufie qu'Hiéron conçut contre Polyzèle qui avoit gagné
i'eflime & l'amitié des Syracufâins, alluma entre eux beau-
coup de divifions , & enfin la guerre. La fin de cette guerre,
ou la réconciliation de Polyzèle avec Hiéron, ou la mort
même de Polyzèle, peuvent être le fondement de la féconde
date du règne d'Hiéron, elle pourrait auflî s'être comptée de
ia mort deThrafydée fuccefieur deThéron, & de la réunion
de fès Etats , en tout ou en partie, à ceux que pofiédoit déjà
Hiéron : car tous ces évènemens appartiennent également à
ia féconde année de la lxxvii.* Olympiade, à laquelle cette
date efl attachée. Il n'y a donc encore ici aucune erreur,
aucun anachronifme à reprocher au chronographe de Paros.
Ainfi les époques qu'il donne aux règnes de Gélon &
cTHiéron, ne font pas moins faciles à expliquer & à jufiifier
que l'ordre & la fituation qu'il affigne aux archontes d'A-
thènes, dont le prétendu dérangement ne venoit que de l'erreur
où les premiers éditeurs des marbres étoient tombés fur les
termes de l'année qui y efl employée. Ce que j'ai obfèrvé
tûr ces termes a fait difparoître ce dérangement ; & ce que
j'ai obfèrvé fur les différentes dates , d'où on peut compter
les règnes des tyrans de Syracufè, fait évanouir les anachro-
nifines qu'on imputoit aux marbres à ce fujet.
Tome XXUL
§2 MEMOIRES
MEMOIRE
SUR L'ANCIEN SYSTEME
DELA GRANDE ANNEE.
Par M. de la Nauze.
13 Juin T) lu sieurs écrivains de l'Antiquité ont reconnu une
'7+9* X grande année, qu'ils fâifoient confilter dans une révolution
générale des aflres, ou pluftôt des feules planètes, ck qu'ils
caraclérifoient le plus fouvent par des inondations & par des
embrafèmens. C efl ici l'objet de ce Mémoire : mais comme
on a louvent donné à d'autres périodes de temps le même
nom de grande année, il eft néceflàire de commencer par
éclaircir ces différentes périodes, afin qu'on ne les confonde
pas avec celle à qui le titre de grande année a été particu-
lièrement conlàcré.
AÙÊàd. m , Virgile appelle en un endroit, grande année l'année ordi-
naire, qui répond à une (impie révolution de fôleil : il l'appelle
Somn. Scij>. x, g^de, dit Macrobe, en comparaifon d'une révolution lunaire
beaucoup plus rapide & plus courte. On fâit que le lôleii ne
fait qu'en trois cens fôixante-cinq jours & environ un quart
de jour, ce que la lune fait en vingt-fept jours & quelques
heures.
Dt&ema.titf. Cenlôrin obfêrve qu'on nomma quelquefois grande année,
non feulement le luftre, qui fê renouvelloit chez les Romains
après tous les cinq ans accomplis, mais encore la révolution
de quatre ans, qui ramenoit la célébration des jeux Capitolins»
Il remarque de plus que les Grecs, à mefùre qu'ils per-
fectionnèrent leur calendrier en alongeant leurs cycles luni-
fblaires, donnèrent fucceflivement la dénomination de grande
année à leur diétéride ou triétéride de deux ans révolus, à
leur tétraétéride ou pentaétéride de quatre, & à leur oclaé-
DtfU. Phii. téride ou ennéaétéride de huit. Plutarque a dit, dans le même
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DE LITTERATURE. 83
fans, que les uns failôient monter la grande année à huit
ans, d'aunes à dix-neuf & d'auues à cinquante-neuf; Elien
écrit que le cycle de dix-neuf ans étoit la grande année de V*r. Itf. x. 7.
Méton, & le cycle de cinquante-neuf ans la grande année
d'GEnbpide. Il elt à croire que la grande année , qui iêrvoit
de titre à un ouvrage de Démociite, lêlon Diogène Lacrce,
défignoit pareillement quelque cycle lunilolaire : la philoiôphie
de De'mocrite s'oppoloit au lyitème de l'autre grande année.
Il lèmble que les Juifs reconnoHïoient une grande année
qui leur étoit particulière. Josèphe prétend que les Patriarches datif. 1, j, 9.
n'auroient pas eu le temps dinitruiie lear pofléiité fur plu-
fieurs chefs importans, i\ leur vie n'eût été prolongée jufqua
fix cens ans; car c'efl de ce nombre d'années, ajoute il, que
la grande année eft compofée.
Les philofôphes Hétrufques avoient auffi leur grande année.
Confultés fur un prétendu prodige au temps de Sylla, ils #* i»SjtiË,
répondirent que le ligne annonçoit un changement qui /ê
faifoit dans l'ordre de la Nature, que le monde étoit fujetà
huit révolutions conlccutives de ce genre, & que Dieu avoit
marqué à chacune le temps de là durée , dont la mefure étoit
la période de la grande année.
Cenforin rapporte que la grande année des Egyptiens, L«-
leur année caniculaire, comprenoit mille quatre cens (ôixante-
une de leurs années vagues, qui-, pour le nombre de jours,
font mille quatre cens Soixante années Juliennes; après quoi
recommençoit le même cours des unes & des autres par rap-
port au (oleil & au lever de la canicule. Cette grande année
Egyptienne fut quelquefois prife par erreur, comme nous le
dirons plus bas, pour la grande année proprement dite; & de
plus elle devint fabuleufe par l'applicau'on qu'on en fit à la vie
du Phénix : car Tacite rapporte une opinion qui failoit vivre j4muL vt>
le Phénix mille quatre cens (oixante-un ans.
Le Phénix a donné occafion d'imaginer quelqu autre elpcce
de grande année, & voici comment. L'opinion la plus com-
mune étoit que le Phénix vivoit environ cinq cens ans : une jj^tfp f
iëconde opinion, aflez commune aufii félon Sol in , failbit ix.'ji!f.
L i j xut-
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84 MEMOIRES
correfpondre la vie du Phénix à la grande année en général
Ceux qui admettaient les deux opinions reconnoiflbient en
conféquence une grande année d'environ cinq cens ans; de
ce nombre étoit Manilius, auteur peu connu aujourd'hui,
Ku.kiji.x.a. majs cit<i piinç avec éloge: il fixoit la vie du Phénix à
cinq cens quelques années, & prétcndoit que le renouvel-
lement du Phénix & celui de la grande année arrivoient en
même temps. Il ajoûtoit que la deux cens quinzième année
de la révolution répondoit au confulat de P. Licinius & de
Cn. Cornélius : cétoit l'an quatre-vingt-dix-fept avant J. C.
Dt Pfunic. Jean Gryphiander entreprit dans le dernier fiècle de dé-
brouiller les erreurs des Anciens far la correipondance de la
vie du Phénix avec la durée de la grande année, & de
nous donner une nouvelle grande année de là façon. H com-
mence par fixer fur la foi de quelques Rabbins la durée du
monde à fix mille ans; deux mille fous la loi de Nature,
deux mille fous la loi écrite, & deux niHle fous la loi de
grâce : chaque dxvifion répond à une grande année & à une
vie du Phénix , & chaque grande année fe divifê en quatre
âges; l'âge d'or, l'âge d'argent, l'âge d'airain, l'âge de fer.
Ceux qui ont réduit la vie du Phénix à cinq cens ans le
font trompés, dit l'auteur, en la bornant à un âge, au lieu de
la prolonger à tous les quatre; & ceux qui ont terminé h
grande année alternativement par un déluge & par un ero bro-
iement, ont eu raifon pour la première grande année & pour
la dernière: mab ils ont ignoré, pourfuit Gryphiander, que
la fin de la lêconde, temps de l'avènement du MdTie, devoit
être exempte de ces fùneltes cataftrophes. Tous ces railôn-
nemens & plufleurs autres, où l'écrivain emploie un détail
immenlè d'érudition facrée & prophane, fervent à confirmer
ce qu'on a vu fou vent, que le/prit & le lavoir, deftinés à
faire des écrivains judicieux, ne font quelquefois que des
vifionnaires.
Enfin quelques modernes ont cru pouvoir qualifier de
grande année la révolution des étoiles fixes, foivant l'ordre
des lignes, autrement la période de la préceflîon des cquinoxes»
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DE LITTERATURE. 85
&: ils ont dit, en ce fêns-là, que la grande année étoit de
trente-fix mille ans*, fuivant Ptolémée, de vingt-trois miiJe »
iëpt cens fixante b félon Aibategnhis , & de vingt-fix mille»
félon Copernic Quelques autres*1 ont donné légèrement le à
même titre de grande année à des antiquités d'un genre /*• w.
inconnu; par exemple, aux fameux quatre cens foixante-dix
mille ans des Chaldéens : mais quoique ces antiquités, tant fia u. ), /
Chaldecnnes qu'Egyptiennes , que des auteurs nous préiêntent «« Paduan Catrn.
comme hiftoriques , ne fôient que des révolutions aftrono-
miques ou aftrologiques, il ne paroît pas que ce foit encore là
ce qu'on appeloit fpécialement la grande année.
Après avoir donc ainli écarté toutes les notions (Tune
grande année, ou impropre, ou incertaine, venons préiènte-
nient à la véritable grande année des Anciens: plufieurs d'entre
eux en ont parlé; Platon la nomme année parfaite, Macrobe
année du monde, les autres grande année; & nous verrons
combien étoit intérelîànt pour eux ce dogme de leur philo-
fôphie, quelque frivole qu'il fût en foi-même. Plufieurs mo-
dernes ont touché aulli par occafion ce point d'antiquité',
principalement Jacques Thomafius dans fês Diflèrtationse fur « Dijftrt.rr.
la philolôphie Stoïcienne, & M. D * * * dans i'hiftoire f cri- t T*»e t, l. r,
ûque de la Philofophie. Ni l'un ni l'autre ne s'étant propofé ckaP- S-
d'approfondir la matière, nous tâcherons dexpofêr ici la forme
agronomique dont les Anciens revêtirent la grande année,
les caractères phyfiques qu'ils lui alignèrent, & les raifôns géné-
rales ou particulières qui la leur firent imaginer ou adopter.
Pour ce qui regarde la partie aftronomique , on ne doit
pas s'attendre, après toutes les découvertes faites dans les
derniers fiècles, que l'explication d'un ancien point d'aftro-
nomie iôit conforme aux idées que nous avons aujourd'hui
de l'arrangement des corps céleftes. La plufpart des Anciens
fuppolôient la terre immobile au centre du monde avec tout
ce qui s enfuit, & ce n'eft guère que dans quelques Pythago-
riciens en petit nombre qu'on aperçoit les lêmences de la
doctrine, renouvelée depuis par Copernic, éclaircie par les
règles de Képler, & pouflle, ou peu s'en faut, jufqu'à Ia>
L ii].
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86* MEMOIRES
démonftration par le célèbre Newton. II faudra donc partir
d'après les lyfièmes les plus luronnes, pour aller chercher
quelle étoit la nature de la révolution de la grande année,
quel en étoit le cours & la durée, quelle en étoit l'ouverture
& la fin; trois queftions relatives à la forme agronomique
de la période.
La grande année étoit le temps que les affres dévoient
employer pour revenir au même endroit du ciel où ils avoient
été auparavant. Quelle que (impie que paroifïè la définition,
elle lailîê encore deux difficultés à éclaircir : lune fi c'étoit
généralement tous les aftres ou feulement les planètes qui
dévoient revenir au même endroit; l'autre li le retour des
aflres au même lieu marque un point fixe du ciel qui dût
les réunir tous enlêmble , ou diflérens points , qui redon-
naflênt aux aflres la même pofition relpeélive qu'ils avoient
eue précédemment.
11 lêmbie d'abord que la grande année ne roula jamais que
fur le mouvement des planètes; les étoiles fixes ne pou voient
y avoir place avant la découverte de leur mouvement propre
faite par Hipparque : julque-là on ne leur connoifiôit que le
mouvement diurne & commun du premier mobile. Or
comme ce mouvement n'entre pour rien dans la plufpart des
calculs altronomiques , parce qu'il n'apporte de loi aucun
changement à l'état du ciel , il s'enfuit que les fixes ne jxxi-
voient point alors influer dans les calculs de la grande année;
c'efl pourquoi Héfiode, car je crois qu'on peut faire remonter
l'antiquité du fyftème jufqua lui, ne partait que des planètes.
* A*Jm. ùfrff. On trouve une petite idylle fous lôn nom", traduite en latin
* De oratu'. P*1* Aulone, & rapportée en partie par Plutarque"» avec les
éfftâ. tm. //. vers grecs originaux que Pline c & Piutarque attribuent aufli
pag.41 f.uùt. ^ Héliode. Quelques-uns des vers latins difênt que la grande
* Ndt.hijl.vu, année le renouvelle lorïque les étoiles errantes recommencent
+*• leur cours dans la même pofition où elles étoient au com-
mencement du monde.
Platon lêmbie ajouter le mouvement des fixes avec celui
des planètes pour la révolution de la grande année; mais
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D E LITTERATURE. 87
nous allons voir qu'il la réduit aux planètes lêules. La mefure
complète des temps , dit Socrate dans le Timée, doit terminer Plat. 1. 11 r,
iannée parfaite, quand les mouvemens combinés de toutes ^J/'
les huit fphères, s'achevant tous enlèmbie, font prêts à recom-
mencer & à fuivre la même révolution qu'auparavant. Ces
huit Iphères de Platon & des anciens Agronomes, étoient
les huit grands elpaces concentriques, avec lelquels on fe
figuroit que la Lune, le Soleil, Vénus, Mercure, Mars, Ju-
piter, Saturne & le premier mobile, font, à d'inégales diftances
de la terre, tous leurs mouvemens autour de ce centre com-
mun. Dans cette hypothèlê, les lêpt fphères des planètes
caulènt, par leur mouvement propre <Sc inégal d'occident en
orient, tous les changemens qui arrivent dans le Ciel; pen-
dant que la huitième fphère , entraînant Amplement avec loi
les fixes & les Iphères inférieures d'orient en occident dans
J'elpace de vingt-quatre heures, n'opère pas plus de dérange-
ment parmi les corps céleftes, que û elle demeurait toujours
immobile. Ainfi elle eft citée par Platon comme failant
nombre avec les autres Iphères, 8c non comme devant avoir
part à l'évaluation de leurs mouvemens pour la détermina-
tion de la grande année. Aufli voyons-nous Alcinous *, •hPlat.doârm.
Apulée b, Théon c & les autres, n'alléguer que le retour des c\
planètes dans ce qu'ib appellent la grande année même de pt*. ' ^*
Platon. tlmArat,
Bérolê qui étoit poftérieur à Platon , & antérieur à Hip-
parque, & qui, fâns nommer la grande année, la défigne
par les caractères diftinclifs dans un texte rapporté par Sénè-
que, n'y met en jeu pareillement que les planètes; & l'on Nat.qmtfl.nt,
ne pouvoit pas y joindre les fixes, avant qu'Hipparque eût **'
fait connoitre leur mouvement propre.
On ne les y joignit même pas après la découverte d'Hip-
parque; & lôit relpeél pour l'ancien lyftème, (bit crainte
d'augmenter l'embarras des fûpputations , les planètes demeu-
rèrent feules en poflèmon de régler la marche de la grande
mnée : il n'y a uir cela qu'une voix parmi les Grecs & jwrmi
les Latins. A b tête des Grecs on peut placer Aiiltocle ;
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83 MEMOIRES
car c'eft Ariflocle & non Aiiftote qu'il faut lire dans Cen-
» DeJUnat. fôrin », fùivant la remarque judicieufè de VofTius b. Ariflocle
cap' ' difoit donc que la révolution du Soleil , de la Lune & des
sfvut. tS,tkej. cinq autres planètes, & leur retour au môme endroit du Ciel,
formoient la grande année dont l'hiver étoit un déluge, &
l'été un embralèment du monde. A la tète des Latins on peut
De m. Dtor. mettre Cicéron. Il déclare que la grande année s'accomplit
lorfque le Soleil, la Lune &. les cinq auties planètes, après
avoir achevé toutes leurs révolutions, reviennent dans leur
polît ion précédente. II eft inutile d'accumuler les témoignages
des autres écrivains qui font une mention expreflè des lèules
planètes pour iaccompliffèment de la grande année. C'en
eft même allez pour faire juger que ceux qui ont parlé du
• retour des afhes en général , n'ont eu que les planètes en
StmM.Saf.ir, vue. Macrobe eft le leul qui lèmble dire que le mouvement
Mt* imperceptible des fixes doit (êrvir, aufli-bien que le mou-
vement des planètes , à déterminer la grande année. Mais il
oublie lui-même les fixes le moment d'après, en réduilânt
la durée de la période à quinze mille ans , dans un temps où
la lëule révolution des fixes étoit évaluée à trente-fix mille
ans lûivant les calculs de Ptolémée. Après quoi il faut con-
duire nécefîàjrement que les planètes feules ont conftamment
réglé la grande année des Anciens.
Les opinions étoient un peu plus partagées fur ce qu'on
devoit entendre par un retour des planètes dans le même
lieu : quelques-uns les f ai (oient partir toutes enfêmble du même
endroit du Ciel au commencement de la grande année, &
les y ramenoient à la fin. L'embrafêment périodique arrive,
Seuc.loc.cit. difoit Bérofê, quand les planètes fè trouvent réunies en ligne
droite dans le Cancer; & le déluge , quand elles occupent
une fêmblable pofition dans le Capricorne : idée tout-à-fait
digne d'un aflrologue Chaldéen , tel qu'étoit Bérolê qui en
Ctnfavt.be. cit. jmpofâ à quelques Grecs. Ariflocle demanda auffi un retour
des planètes dans le même figne où elles avoient été aupa-
InPiat.Jotkiit. ravant enlêmble; & Alcinoiis exigeoit qu'elles fûfîènt toutes
«*• 'f-. raniaflees dans le même point, & arrangées de façon qu'une
■
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DE LITTERATURE.
ligne droite tirée de la fphère des fixes perpendiculairement
fur le globe de La terre, pût enfiler tous les dilques des pla-
nètes. Nicctas Choniate marque, pour le lieu de la réunion, Ihf.OrOti
le trentième degré de Cancer, ou le premier du Lion ; mais & * *
ces opinions étoient des vifions ChaWéennes. La plupart des
partiians de la grande année s'en tinrent à un retour des pla-
nètes dans les endroits, fôit voifîns, (bit éloignés, où elles
avoient d'abord été. Ils ne demandèrent point l'unité de lieu ,
ils fè réduifirent à l'uniformité de polîtion , ad eandem inter
fe comparationem , dit Cicéron: explication plus tolérable en L*. r/>*
apparence que la première, fins être mieux fondée. De quel-
que façon qu'on interprétât un mouvement périodique &
combiné des planètes, c'étoit donner dans la chimère. Tous
les efforts de 1 i'aftronomie moderne, à quelque degré de per-
fection qu'elle foit parvenue, ne fâuroient trouver un cycle
fimplement lunifolaire, où le même cours des deux aflres
le fui vît à perpétuité ; & plus on fait tous les jours de pro-
grès dans la connoitfànce des corps céleftes, plus on découvre
que leurs mouvemens relpeclifs font incomnienfûrables ou
en foi , ou du moins à notre égard. Que penlêr de l'hypo-
thèlê de la grande année , qui fùppoiêroit Se la réalité de
ces rapports, & même la connoilîànce exacte de toutes leurs
combinaifons?
S'il eft étonnant qu'on ait imaginé & foûtenu une grande
année de cette nature, il l'eft encore davantage qu'on ait oie
en fixer le cours & la durée. On l'a pourtant fait ; mais
avec une contrariété de (èntimens qui furfiroit feule pour dé-
créditer à jamais un fyltème. Voici la lifte de ces différentes
opinions où je n'oiêrois cependant garantir qu'il n'y en ait
pas quelqu'une qui appartienne à de grandes années impro-
prement dites , malgré l'attention que j'ai apportée à diftjnguer
toutes celles de la dernière efpèce, & à les propofer feparé-
ment dès le commencement de ce Mémoire. Au rapport de
Cenforin , Ariflarque faifoit aller la grande année à deux. ibiJ.
mille quatre cens quatre-vingt-quatre ans , Aretès de Dyrra-
chium à cinq miHe cinq cens cinquante-deux, Héraclite &
Tome XXI 11. M
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ao MEMOIRES
Linus à dix mille huit cens, Dion à dix mille huit cens
quatre-vingt-quatre, Orphée à cent mille vingt, & Caûandrus
• Depiœ. ML à trois millions fix cens mille, Quelques-uns, lêlon Plutarque*,
n.j2. y comptoient fêpt mille lèpt cens ioixante- dix -fêpt années,
Héraciite dix-huit mille, & Diogène fix millions cinq cens
foixante-dix mille; Platon y en fuppolbh douze mille, luivant
Catiwnj quelques textes de ce philolôphe b, rapprochés par un écrivain
0^***» moderne. Cicéron, dans fon livre intitulé Hortenfius, que
nous n'avons plus, fixoit la durée de la grande année à douze
• ÀnA de ctmf. mille huit cens cinquante-quatre ans, lêlon un ancien auteur c,
eorr. tleq. qu yfoftfa à douze m\]\c neuf cens cinquante- quatre lêlon
* AJj&uuL Serviusd. Solin prétend* que ce dernier nombre étoh le plus
' & généralement adopté; ainfi l'on ne peut faire aucun fonds fui
'fu'jEKkt l'°Pm'on ^e tro*s m^e alw att"DU<k au même Cicéron f par
//. 2 s+. ' Servius, & à plufieurs anonymes* par Alexander ab Alexandre.
i Génial. &r. Sextus l'Empirique hm parle de ceux qui y comptoient neuf
J<f ' mille neuf cens lôixante-dix-iêpt ans, Firmicus rapporte deux
ihem.^iafaK. lentimens, l'un* donnoit mille quatre cens fôixante-un ans,
* Mathif.prafia. l'autre k trois cens mille. Macrobe' fait l'évaluation à quinze
m, i. mille, & Achillès Tatius dit m que Saturne revient au même
iSomt.fcip.il, point du ciel après trois cens cinquante mille fix cens trente-
' cinq ans, & que c'eft la grande année. Enfin Nicétas Choniaten
18.**°* détermine la période à un million /êpt cens cinquante -trois
■ Thff.Orthod. im"C <k"X 0605 aîlS*
fd- 1. s* Quelle idée peut -on /è former d'un point daftronomie,
dont les difTérens calculs flottent entre mille quatre cens;
jbixante-un ans & plus de fix millions cinq cens mille? On
ferait tenté de croire que des écrivains qui s'éioignoient ju£
que-là les uns des autres, n'étoient point partis du même
principe fur la nature de la grande année, que les millions
d'années ont pu regarder la grande année attachée à la révo-
lution générale des planètes , & que les mille ou deux mille
ans étoient rapportés à quelque grande année d'une autre
efpèce. On le croirait, fi Firmicus, en alléguant l'opinion des
mille quatre cens lôixante-un ans, qui font la plus courte
durée, n'eût averti qu'il parle de la révolution des planètes»
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DE LITTERATURE. 9%
H poroît donc que les fêmimens étoient réunis fur la nature
de la véritable grande année, quoiqu'ils fûûent prodigieuiê-
nvent divifés pour en déterminer la durée. Il lêroît fort difficile
aujourd'hui de deviner les rahonnemens & les fiipputations;
fui- quoi chaque lêntiment particulier étoit appuyé. On entre-
voit pourtant ce qui a pû donner occafion à quelques-unes
de ces opinions; par exemple, celle de mille quatre cens
iôixante-un ans, qui révolte le plus à caulê de la brièveté de
la période, avoit été prifè manifèftement de la grande année
caniculaire des Egyptiens, compose de ce même nombre
d'années. Par ce mal-entendu on peut, à peu près, juger du
fondement de la pluiport des autres opinions, far la durée de
la grande année proprement dite, & fcntir qu'elles étoient eu
général l'effet de l'ignorance & de l'erreur, pluffôt qu'un
rciult.it exact de fùpputations agronomiques.
Quel que prompt & quel que léger qu'on fût à dire la
grande année durera tant; on n'olbit guère ajouter: elle a
commencé depuis tel temps, & elle finira en tel autre. Cette
queffion de l'ouverture & de la fin de la grande année nous
offre deux objets, un temps précis & déterminé où doive
finir & recommencer la période, & un a/pecl: des affres
déterminé auffi, qui doive répondre au temps du renouvelle-
ment. L'alpecl étoit déterminé dans l'opinion de ceux qui
plaçoient le commencement & la fin de la période à telle &
telle configuration des planètes: mais en fixant l'a/peél ils
ne fixoient pas le temps, & les autres, encore plus lâges, ne
prononçoient nkfur l'un ni fur l'autre; ainfi nulle méthode
pour régler l'ouverture & la fin de la grande année. On
convenoit aflèz que les inondations ou les embrafemens la
terminoient & la renouveiioient ; mais encore un coup on
ne fpecifioit jamais en quel temps précis , & prefque jamais
fous quel afpecl des affres arrivoient tous ces événement
Cela n'empêchoit pas, obiêrve Macrobe, que chacun ne Smufru*
pût en particulier compter un commencement de durée de
la grande année, en quelque temps que ce fût, comme rien
.ne nous empêche, ajoûte-t-il, de commencer à compter unç
M ij
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5>2 MEMOIRES
de nos années ordinaires depuis le jour quelconque de quelque
mois que ce fôit. Il en étoit de même de la grande année;
lui commencement hypothétique & arbitraire ne lainoit pas
de lui conferver la même durée, dont la mefûre étoit toujours
Scif. également le temps du retour des aftres fous le même afpeél
iep.7. Cicéron imaginant une grande année de cette elpèce, en
place l'ouverture à l'éclipiê, qu'on difoit être arrivée du temps
de la naiflànce de Romulus : il (ûppute que la vingtième
' partie de la révolution ne s'étoit pas encore écoulée depuis
ïéclipfè julqu'au temps de Mafiniflâ & de Scipion, & que
ïa révolution entière le termineroit par une autre écliplê, qui
offrirait précifément les mêmes phafès & le même- état du
ciei. Il ne fàvoit pas qu'on multiplieroit en vain les millions
de fiècles avant que de parvenir à cette exacte uniformité;
mais tel étoit le faux préjugé des partilâns de la grande
année.
Tout fe monde au refte ne penlôit pas comme eux : il y en
Dt Dit ma, avoit, dit Cenlôrin, qui reconnoinoient qu'une grande année
•gn tS. feTO\t aJiéc à l'infini, & qu'on n'auroit jamais pu en atteindre
Je bout ; il n eft pas douteux que ce n'ait été là le fèntiment
de tous les lâvans aftronomes de l'antiquité. On ne voit pas
que Méton, Hipparque, Ptolémée & les autres, à qui iûr-
tout, il auroit appartenu de traiter de la grande année, fi
i'hypothcfè avoit eu quelqu'ombre de réalité, aient feulement
daigné en dire un mot. Ces grands hommes, qui ont fait
de fi admirables découvertes , & à qui l'on eft redevable de
celles qui fè font tous les jours, n'étoient pas capables d'en-
fanter ni d'adopter un fyftème tel que celui-ci, rempli
d'abfûrdités dans (à forme aftronomique.
Le même fyftème nous prélênte, du côté des caractères
phyfiques que l'on y joignoit, un point de vue qui n'eft
guère plus avantageux,- & nous allons voir que les fèntimens
n'étoient pas moins partagés- fur ces circonftances de la grande-
année, qu'ils l'étoient fur le temps de (à durée.
• Première circonstance; les déluges érles embrafimens
fénodiqm. L'opinion qui paroît la plus générale, étoit crue;
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DE LITTERATURE. 03
tes émbralèmens & les déluges de la grande année fê fûccé-
doient altern tivement; quelques-uns cependant n'admettaient
que les inondations , quelques autres que les incendies , & il
y en avoit qui nioient également les ons & les autres.
L'examen détaillé de ces quatre opinions, & la difh'nclion
exacle des auteurs qui les ont fuivies, entraîneroient une
trop longue difcuffion; je m'arrêterai à ceux qui, s accordant
enfemble fur le fait de ces catafirophes, ne laiiiôient pas de
iê diviler fur l'étendue locale qu'on devoit leur affigner. Les
Stoïciens, qui penfbient que les affres font l'ouvrage de la
Divinité, ouvrage fait dans le temps, & fûjet à lé dégrader
& à fê corrompre, croyoient que l'Univers entier avoit part
à la dinolution & au renouvellement amené par la grande
année, & que le monde, en môme temps périiîâble &
permanent, retomboit périodiquement dans le chaos pour
en refïbrtir auffi-tôt. D'autres philofophes , qui prenoient les
affres pour la Divinité même, ou pour un ouvrage de la
Divinité, éternel comme elle, ou du moins pour un ouvrage
incorruptible & inaltérable, quoique fait dans le temps, car
tous ces difTérens fyftèmes ont eu leurs défenlêurs, bornoient
l'effet des inondations cv des incendies de la grande année
à la fùrface, à la croûte, à l'atmofphère de la terre. Dans
cette opinion la terre fêule étoit le théâtre des mutations &
des vieilli unies , pendant que les aflres en étoient, ou la
caulê félon les uns , on le ligne félon les autres. H y en eut
même qui n'étendirent pas la dégradation & le renouvellement
à la fùrface entière de la terre; ils en exemptèrent l'Egypte,
comme une région favorite, à couvert des altérations du relie
du globe. Les principes frivoles d'une telle diftinclion , allé-
gués ferieulêment par Macrobe, étoient que les déluges pério- Sem. Sàp*
diques arrivent par la fupériorité que les parties aquaifês de t9t
ia terre prennent peu à peu fur les parties ignées, que lem-
jbrafêment vient à fôn tour par une raifbn contraire, que la
lempéranire, toujours égale de l'Egypte,, la dérobant à l'iné-
galité des atteintes du fec & de l'humide, la préfêrve des
acariens du feu & de l'eau, communs à tous les autres pays,.
Miij.
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94 MEMOIRES
& que c'eft fa raifôn pourquoi l'on trouve dans les monument
& dans les livres .Egyptiens l'hiftoire d'un nombre infini de
T. m. p. 22. fiècles. Platon avoit déjà dit dans le Timée quelque chofè
StrrMm d'approchant en faVeur de l'Egypte.
Seconde circonstance; les degrés de force ou cTaffiâ-
llijfement de la Nature. La Nature fè renouvellant avec la
grande année, étoit-elle d'abord dans un état de foibleflê &
d'enfance, d'où elle pafîàt par degrés à un état de maturité &
de perfection î ou bien fe trouvoit-elle dès le commencement
dans toute là force &. dans toute fâ vigueur, d'où elle ne fît
plus enfuite que décheoir de jour en jour? L'un & l'autre de
ces deux fèntimens avoit lès partions, qui s'appuyoient égale-
ment de divers points oppofés de mythologie & d'hiftoire. Le
premier (èntiment étoit fondé fur la vie lâuvage des premiers
nommes de chaque révolution; (ur la pauvreté & la groflièreté
de la Nature, qiû ne pouvoit leur offrir encore que du gland
pour nourriture, des feuilles pour vêtement, des bois ou des
antres pour habitation; (ùr la reilêmblance de ces hommes
primitifs avec les bêtes, foit pour les mœurs, foit prefque
pour l'intelligence; fur la formation lente & tardive des
fbciétés & des établiflèmens politiques ; fur la naifïànce &
le progrès vifiblement fûccefTifs des arts & des fcienoes. Dans
le /èntiment oppofë, un commencement de grande année
étoit le printemps de la Nature, où elle déployoit toute là
force & toute fa magnificence : c'étoit l'âge d'or qui devoit
être fuh/i des âges d'argent, d'airain & de fer; langage des
Poètes, qui rendort exactement, quoique flgurément, les idées
T. n. p. 271. phiiofbphiques, dont il eft parlé dans le politique de Platon. II
têt. Serrm. y ^ ^ ^ jfô premier hommes de chaque période naifîènt
du fein de la terre avec les qualités héroïques & les venus fi
vantées dans les Autochthones de l'antiquité : la terre fertile
de fbn propre fonds fait alors éclorre d'elle-même toutes fortes
de productions en abondance; & Dieu fèul, prenant encore
foin de notre globe, y maintient pendant quelque temps un
état de perfection. Mais les défauts & les vices , néœfiaire-
ment attachés à la nature des corps terreftres, gagnant peu à
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DE LITTERATURE. 95
peu, pervertiflènt infenfiblement & l'ordre phyfique & l'ordre
moral. Les Atitochthones , provenus par une génération
(pontanée, foulent après eux, par les voies de la génération
ordinaire, des hommes moins parfaits d'âge en âge. Le
méchanilme des corps s'altère par degrés , les forces de l'ame
s'afibibliflènt julqu'à ne plus faifir les principes de la fcience
& de la fagefTe ; enfin le defordre général arrivant à fon
comble , le monde n'échappe à une ruine entière , à une
diflblution lâns retour, qu'en finifîànt pour renaître: c'eft ce
qu'on peut lire plus au long dans Platon, & une foule d'an-
ciens» écrivains ont tenu le même langage.
Troisième circonstance ; l'uniformité ou la diverfié '
de chaque grande année. Quelques-uns vouloient qu'elles iè
renemblaflent toutes parfaitement, qu'il n'arrivât rien dans
l'une qui ne fût arrivé dans la précédente , & qui ne dût
arriver à point nommé dans celles qui fuivroient. Quoi!
dÛbit Origène, parce que les affres fe retrouveront dans la Cm*rm'a$r.
même polition où ils étoient du temps de Socrate, faudra-t-il
pour lors que Socrate, revenant au monde, refàflè les mêmes
aérions qu'il a faites, qu'il fubine les mêmes acouations
d'Anytus & de Mélitus, & la même condamnation de la
part de lès juges! C'étoit la doctrine, (ùr-tout des aftrologues,
des Stoïciens, & de ceux qui, à leur exemple, nioient le
libre arbitre. Les autres partifans de la grande année ne
pouiTbient pas fi loin l'uniformité de l'une avec l'autre ; ils
attribuoient à chacune un même cours des afrres, une même
durée de la période, & un fond de reflemblance pour les
degrés de force & d'afïbibliflement de la Nature : mais ils
ne penlôient pas que le renouvellement allât julqu'à une vraie
reproduction des mêmes cvènemens, revêtus des mêmes
circonftancés ; on peut en juger, puifque la plufpart des
Anciens enfeignoient, les uns que les ames des gens de bien,
après leur mort, jouiflbient d'un bonheur éternel; les autres ,
que l'état d'une féconde vie dépendoit de la conduite qu'on
avoit jugé à propos de tenir dans la première ; & d'autre*
encore, qu'une première & une féconde vie, fans dépendre
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î
6 MEMOIRES
une de l'autre, étoient diverfifiées par le différent ulâgtf
qu'on y faifôit de fà liberté. Origène, fort o[f[x>fe à la grande
année Stoïcienne, & partifan de l'autre efpèce de grande
année, admettoit ces alternatives de l'homme pour le bien &
pour le mal, qui le conduisent fuccefïïvement en paradis
De Hanf. cap. & en enfer. S.1 Àuguftm lui reproche d'avoir fuivi ce fyftème
+* • d'après d'anciens philofophes , Ôc un moderne i'accufe de 1 avoir
ÀpudThomaf. forgé en faveur du libre arbitre.
Quatrième circonstance; ia multiplicité des révolutions
' 9' de la grande année. Il y avoit fur cela trois opinions; les uns
prétendoient que le monde ayant été tiré du chaos, c'eft-à-
dire, d'une matière informe, y ferait replongé un jour, ou
• par la même main qui l'avoit produit, ou par l'effort d'une
puidànce antagonifte, ou pr une fuite de l'imperfection
efîêntiellement attachée aux corps fênfibles. Dans cette idée
il y avoit eu une première grande année , & il pouvoit y
en avoir une dernière, fans que perfonne rut en état de dire
le nombre des révolutions qui dévoient fe fuccéder. Les
autres, quoiqu'également perfïuidés de l'éternité de la ma-
tière & de la formation du monde dans le temps, jugeoient
que le monde avoit commencé, mais qu'il ne finirait jamais.
Il y aurait donc eu une première grande année, & il n'y
en aurait point de dernière. Plufieurs enfin accordant au
monde une éternité antérieure & poftérieure, penfoient que
le cours des aftres avoit formé & formerait des révolutions
de grande année qui n'avoient jamais commencé & ne fini-
raient jamais, comme un foleil éternel produit néceuairement
une lumière étemelle.
Cinquième et dernière circonstance; h vie du
Phénix. Nous avons déjà vu qu'on évaluoit différemment la
durée de la vie du Phénix, & qu'on en régloit le cours, tantôt
.par la grande année Egyptienne de mille quatre cens foixante-
un ans, tantôt par une autre grande année de cinq cens &
quelques années. On a fait auffi concouru- quelquefois la vie
du Phénix avec la grande année, proprement dhe. C'eft une
Cf. 4s> opinion établie, difbit Soiin, que la vie du Phénix eil égale
en
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DE LITTERATURE. 07
en durée à une révolution de la grande année; & Horus Apoilo
déclare qua la renaillânce du Phénix arrive le rétabliflèment HUroSl. n,
des choies dans leur premier état : c'étoit donc la véritable grande
année. L'occafion & l'origine du rapport, qu'on imagina entre
la grande année & le Phénix, le retrouvent manifeftement dans
le même endroit d'Horus Apollo, qui aflùre que les Egyptiens
repréfentoient le Phénix dans leurs hiéroglyphes pour marquer
une longue révolution de iiècles; & Synélius attelle auflï que h Dhnt.
le Phénix lêrvit aux Egyptiens à mefurer des révolutions pé-
riodiques de temps. Le Phénix donc, employé d'abord pour
frmbole de quelque période Egyptienne, & enfuhe pour
lymbole de la grande année en général , en vint avec le temps,
par un progrès d'erreur dont l'ufage des figures fymboiiques
fournit quantité d'exemples, julqu'à naître & à mourir avec
le commencement & la fin de la grande année. Mais tous ces
phénomènes fabuleux , dont on aflbrtiflbit à l'envi le lyftème
de la grande année, font bien yoît qu'il ne pécha pas moins
du côté des caraélères phyfiques qu'on lui affigna, que du
côté de la forme agronomique qu'on lui avoit donnée.
Si l'on veut remonter prélentement à la lource même du
(yftème, on la trouvera, je penfe, dans la tradition des dé-
luges & des embralêmens, beaucoup plus ancienne &. plus
généralement répandue que l'opinion de la grande année.
Le monde lubfiitant toujours malgré le malheur de ces cata£
trophes, dont l'idée régnoit par-tout, il étoit aflèz naturel que
des Payens en tirafient pour conclufion un renouvellement
périodique de la Nature , & une grande année qui le replioit
continuellement fur loi-même.
Une autre raifon, qui a pu faire adopter la grande année
avec une multiplicité de révolutions qtû navoiem point eu
de commencement & n'auroient jamais de fin, c'ell l'extrême
embarras où étoient les philofophes d'expliquer l'origine des
choies. Ib voyoient, par exemple, la propagation du genre
humain ; mais dépourvus des lumières de û révélation & de
la foi , il ne leur étoit pas facile de remonter jufqu'à l'origine
de l'homme. Quelques Savans, il eft vrai, approchèrent de
Tome XXI IL N
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«8 MEMOIRES
la vérité par le feul fêcours de la rai Ion; ils reconnurent un
Dieu qui avoit débrouillé l'ancien chaos , & donné à tout
ce qui refpire le premier (buffle de vie, avec la faculté de
le tranfinettre d âge en âge : niais plufieurs autres philofophes
ne purent faifir cette idée tumineulè; les uns , en admettant
k Divinité, lui refusèrent le titre de premier principe, en la
fubordonnant au deftin, ou en lui anociant un mauvais génie;
les autres , la confondant avec (es propres ouvrages , accor-
dèrent à des corps élémentaires, ou bien au cours fortuit des
atomes, le p.ivilège de former les corps compofés, & le don
de les animer. Les inconvéniens de tous ces fyftèmes enga-
gèrent d'autres philofophes à nier la réalité de tous les êtres
îenfibles, & à foûtenir que les objets que la Nature nous
préfente font purement fàntaftiques. La plufpart de ces abfur-
dïtés £ur l'origine des choies diljxiroiuoient ou le trou voient
adoucies dans le fyftème de la grande année multipliée a
l'infini, où rien n'exifloit pour la première fois, & où tout
étoit fans celle renouvellé. J'avoue que c'étoit éluder des dif-
ficultés par tles difficultés nouvelles; mais peut-on s'attendre
à autre chofê qu'à un labyrinthe d'erreurs dans les hypothèies
des Payens fur la création?
Le fpeétacle fêul de notre globe, conftdéré en lui-même,
étoit favorable à l'opinion de la grande année; car, fuivant
les divers préjugés des hommes, ou il offrait à leurs yeux
les ciraétèrës de nouveauté & de jeunefîê, que Maciobe &.
Su**. Scif. quelques autres y ont aperçus, ou l'on croyoit y trouver l'air
tr, to. vieiUefîè & d'antiquité, dont Pline & tant d'autres ont été
Nat. hip. vu. frappés. Des gens perliiadés , comme f étaient prefque tous les
J Anciens, de i'éteniité du monde, ou du nvoins de là longue
durée, dévoient dire : la terre poroît fraîche & récente, elle 3
djnc été renouvellée depuis peu, ou au contraire la terre paraît
dans un état de vétufté, elle fera donc bien-tôt renouvellée,
Ces deux raifonnemens, quoiquoppofés, aboutilîôient à la
même conféquence en faveur de la réalité d une grande année;
il faut pourtant convenir que l'opinion de fa vieilleffê d»
monde, quoique démentie fans ceflè par l'expérience & par
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DE LITTERATURE.
h rahon, .1 été dans tous les temps l'opinion dominante.
Qui eft-ce qui ne seft jxis plaint autrefois, qui eft-ce qui ne
fe plaint pas aujourd'hui de la décadence de la Nature? On
obferve, difoit Pline, que la taille des hommes diminue de L*.dt*
jour en jour, & que rarement les enfàns deviennent plus
grands que leur père, les germes de vie s altérant par l'action
du feu, à mefure que nous approchons du terme périodique
de l'embrafement. Les Chrétiens mêmes, dès fes premiers
fiècles de l'Eglifê, s'imaginoient toucher de près à l'incendie
général de l'Univers; ils croyoient voir les fignesqui doivent
annoncer la fin du monde : & comme il y en avoit plufieurs
parmi eux qui donnoient dans les vifions des Millénaires;
on pourroit dire, en quelque forte, qu'à l'exemple des Payens
ils s'attendoient auni à une efpèce de renouvellement appro-,
chant de celui de la grande année.
On le laide aller volontiers au torrent de ce genre dbpi-
nions qui flattent l'amour propre , & il fuffît de connoître
l'homme pour fèntir qu'un motif d'intérêt perfonnel dut
accréditer les palingénéues de la grande année. On voudrait
ne point mourir; or dans ITvypothèlè de la grande année la
mort étoit un lommeil pluftôt qu'une véritable deftruction:
on devoit le réveiller pour recommencer le cours d'une
nouvelle vie, qui fe répéterait à perpétuité; efpérance moins
flatteufe à la vérité que celle de plufieurs naùons, même
Payeiwes , qui croyoient l'immortalité de lame , & un bon-
heur éternel deftiné aux gens de bien; mais du moins
expectative plus coniôlante que celle des Epicuriens, qui
11'avoient rien de mieux à defirer à la mort qu'une di Ablution
entière, où l'ame fuivît la deftinée du corps. On voit donc
comment l'opinion de la grande année, favorifant la vanité
des hommes & leur attachement à la vie, avoit de quoi fe
faire goûter de ceux qui n'y regardoient pas d'aflez. près.
Cependant ce fameux fyftème étoit fi défectueux dans fk
forme agronomique, fi bizarre dans fes caradères phyfiques,
fi flottant & fi vain dans les raifons générales ou particu-
lières qui pouvoient fervir à le pilier , qu'on ne doit pas
ïoo MEMOIRES
s'étonner, qu'entre les chimères des anciens philofophes celte-
ci ait été regardée comme une des plus ridicules. Le Chri£
tianifme lui porta les derniers coups , nos premiers auteur*
Eccléfiailiques s'élevèrent avec fuccès contre une erreur aufli
contraire au bon (êns qu'à la religion; & fi Origène prh un
autre parti, il n'eut pas grand nombre de feclateurs.
Quelques anonymes du xiu.e liècle s'avisèrent de vouloir
renouveller dans Paris cette folle doétrine, & attirèrent de
grands reproches du Pape à l'Uni verfrté. Dans la longue lifte
de leurs propofitions , condamnées alors par Etienne Tem-
pier, évéque de Paris, Se prifes généralement toutes des
êiUkth. Patr. anciens philofbphes ,. on trouve celle-ci : les corps célefes
+ *9*eaàr*' àam tous de retour au même point après une révolution à
Lugd. trente -fix mille ans , le cours des effets naturels commence à
redevenir le même. Ce nombre de trente- fix mille ans eft
célèbre dans l'Antiquité , non pour avoir jamais marqué la
grande année , mais pour avoir été la période attribuée par les
calculs de Ptoiémée au mouvement propre des fixes. Les
aftronomes poftérieurs avoient montré l'erreur de Ptoiémée
long-temps avant le xni.* fiècle, & ils avoient rédiut à envi-
ron vingt-cinq mille ans la préceflion des équinoxes; ainli
nos nouveaux partilans de la grande annie étoient aulîi mau-
vais aftronomes que mauvais théologiens.
L'E/pagne vit éclorre dans le même fiède parmi les Juifs
OofTsIfa?' un€ S*"30^ année à peu près du même genre; elle eut pour
ay.jffiar. wagur Hazan, cnantre «fe fa fynagogue de Séville, &
elle fut adoptée dans les fiècles fûivans par ceux de la nation
Juive qui s'adonnoient à la cabale. Le Rabin avoit imaginé un
mouvement de trépidation des fixes qui s'achevok en fept
mille ans, & qui, répété fêpt (oist donnoit quarante-neuf mille
ans pour le retour des fixes, autrement mille jubilés Judaïques
pour le jubilé de la Nature, laquelle recommencott enfaïte un
nouveau cours. Tout cela étoit fondé, non fur de vrais prin-
cipes d'aftronomie, mais fur des raifbnnemens cabaliftiques;
j'en parlerai ailleurs: j'igiwre les autres progrès que l'ancien fy£
terne de la grande année peut avoir faits diro les derniers temps.
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DE LITTERATURE.
101
D EFE N SE D' HERODOTE
CONTRE
LES ACCUSATIONS DE PLUT ARQUE.
Troisième Mémoire,
Où Von expofe la méthode if le plan de cet hiflonen.
Par M. l'Abbé Geinoz.
J'ai développe dans la Diflèrtation précédente le fyftème
de morale qu'Hérodote a eu deflèin d'établir dans fon
hiitoire: j'ai tâché par-là de juitirîer certaines digreflîons qui
lui ont attiré tant de critiques & de reproches de la part
de Plutarque ; il me refte à rendre compte de fa méthode,
& à examiner avec quel art il a m difpolër le nombre pro-
digieux d evènemens , d'obfèrvations & de connoiflânees de
toute erpèce, qu'il vouloit tranfmettre à la poftérhe. Cet
examen me paroît d'autant plus néceflàire, qu'à la première
lecture de cet auteur on n'aperçoit point la beauté de (on
plan ; qu au contraire la plus grande partie des lecteurs eft
choquée du defordre qui paroît y régner: je dis plus, il y
a eu des Savans qui, après avoir pane un temps confidérable
à lire & à relire Hérodote , parloient de méthode avec le
plus gi-and mépris, lis comparoient cet hiftorien à un homme
ivre, qui ayant acquis par beaucoup de voyages 8c de lectures
une infinité de connoiflânees hiftoriques, raconte conru Cé-
ment, fans choix & fans fuite, tout ce qui lui vient à
i'efprit.
Ce jugement n'a rien qui m'étonne; c'eit. ainfi que doivent
perrier d'Hérodote tous ceux à qui la Nature n'a point donné
de çoût ponr les beautés de l'art & pour tout ce qui confti-
tue'le mérite des ouvrages defprit. Plus avides d'érudition
«rue &nlibles à l'agrément du ftyle, les Savais, pour h
toi MEMOIRES
•plufpart, ne cherchent dans une hiftoire que des faits & des
dates; & par cette raifôn même ils ne connoilïent point de
plan d'hiftoire préférable à celui qui arrange les faits fuivant
l'ordre des temps.
Mais Hérodote, qui joignoh à l'amour de l'érudition un
goût exquis pour tout ce qui eft du reflbrt de la belle Lit-
térature, a penfé bien différemment. Il lavoit que pour faire
un ouvrage durable, & fur -tout pour plaire à des lecteurs
aufli délicats que l'étoient (es contemporains, ce n'étoit pas
allez de remplir i'hiftoire d'évènemens curieux & intérefîàns,
ni même de (àtisfaire l'imagination du lecteur, en racontant
ces évènemens avec toutes les grâces dont le ftyle eft fufeep-
tible; mais qu'il falloit encore éviter l'uniformité & la lechereiïè
de la narration, toujours infeparables de l'ordre chronologique,,
& toujours fuivies de l'ennui & du dégoût ; qu'il falloit 1cm-
tenir l'attention du lecteur en i'amu/ant par une grande variété
d'objets; qu'il falloit en un mot trouver un plan fécond qui
produisît cette variété , & dont toutes les parties fuftent telle-
ment difpofées, qu'elles fe prêtaflênt de l'agrément les unes
aux autres, & qu'elles Ment cependant liées entre elles de
manière qu'elles ne niîènt qu'un tout parfait 6c ians inter-
ruption*
Il l'a heureufement trouvé ce plan fécond & agréable; &
ceft Homère , [on modèle en toutes chofes , qui lui en a
donné l'idée. Je n'héfite pas à le dire; j'ai pour garant Denys
d'HaiicarnafTe, un des plus habiles Critiques de l'antiquité, &
un des meilleurs juges en matière d'ouvrages d'efprit. Héro-
dote a tranfporté dans l'hiftoire la méthode du poëme épique:
il a non feulement imité Homère dans la diction, dans l'art
de peindre & de parler à l'imagination; il a encore pris
l'Iliade & l'Odyfiee pour modèles en ce qui concerne la
difpofition des monumens qui compolènt lôn hiftoire. O'jjw&v
(rXaTnç yivôfjLim, dit Denys dans [on épître à Pompée, en
parlant de la méthode d'Hérodote; & c'eft pour cette rai (on
que ce Critique n'a pas fait difficulté de donner le nom de
poëfie à l'ouvrage de notre hiftorierw Développons cette idée
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DE LITTERATURE. ï0>
en faïfant le parallèle de l'Iliade & de i'Odyfîëe avec ÏTiiftoirè
d'Hérodote: cette théorie ne peut être, ce nie lèmble, que
tiès-intéreifante pour tous ceux qui aiment les Belles- Lettres;
elle pourra même eue de quelque utilité à ceux qui entre-
prendront d'écrire l'hiftoire.
De tous les plans d'ouvrages qu'on a jamais imaginés,
celui de l'Iliade a toujours patié pour le plus ingénieux , le
plus riant à l'imagination , le plus técond en beautés, en un
mot, pour un chet^ œuvre de l'ait Je crois donc que fi je
parviens à démontrer qu'Hérodote l'a aulTi parfaitement
imité, que k différence de l'hrftoiie & de la poê'lie pou voit
le permtttre , j'aurai prouvé qu'il ne manque rien à la beauté
& à la perfection de Ion plan. Hérodote aura même un
avantage lur les autres hiftoriens, qu'Homère n'a point eu
fur les poètes qui l'ont luivi. Aucun hiflorien n'a pu, ou du
moins ne s'eft avifé d'imiter Hérodote dans cette partie, au
lieu qu'il s'eft trouvé quelques poètes qui ont imité le plan
d'Homère avec allez de fuccès.
Rien n'eft plus fimple en lui-même que le fûjet de
f Iliade ; rien cependant n'eft plus abondant en évènemens
& en choies intéreflàntes que le beau poème qui a mis en
oeuvre ce fujet. Je n'entreprendrai pas d'en tracer ici le plan:
je parle devant une Compagnie qui le connoh; je me con-
tenterai donc de remarquer qu'Homère, qui d'abord ne setoit
propofé que de montrer les pernicieux effets de la difeorde
parmi les chefs d'une armée, 6c en particulier de raconter
les fiineftes fuites de la colère d'Achille, inftruit cependant
k lecteur jxir différais épifodes de tout ce qui s'eft pafîë
durant la guerre de Troie , & lui rappelle le fôuvenir de
plufieurs actions giorieufes des héros Grecs, qui étoient anté-
rieures à cette fameufê expédition. Voulant décrue la guerre
de Troie, il n'en commence point le récit, comme l'a
©bfërvé Horace, à b naiffance des Tyndaiides, nec gmina
le lin m Trojanum orditur ab ovq , ni même à l'enlèvement
d'Hélène, ni aux grands préparatifs que rirent les Grecs pour
pafièr en Afic. Preffé d'arriver au but, il jette tout d'un
io4 MEMOIRES
coup le lecteur au milieu de cette guerre, comme s'il lavoit
déjà mis au fait de ce qui s'y paflè : fernper ad eventum
feflinat, & in médias res, non fecus ac notas, auditorem rapit.
Le récit d'une action, particulière, ceft-à-dire, de fa colère
& de la vengeance d'Achille , lui donne occafion de décrire
les combats & de raconter les évènemens qui en ont été les
fuites , & de rapporter un grand nombre de traits hiftoriques
qui étoieut antérieurs au mécontentement de (an Héros,
Telle eft en un. mot i'adreflê du poëte, que dans un fijjet
fi fimple , il trouve le moyen de déployer les tréfors im-
menfes des connoiiïances qu'il avoit acquhes, & d'étaler
toutes les richeflès de la plus vafte & de la plus brillante
Imagination.
Comparons Hérodote à Homère; voyons comment i'hif-
torien a imité le poëte, & comment il a m tranfporter dans
l'hiftoire la méthode du poème épique. Hérodote fê propofe
en général de raconter ce qui sert pane de plus confidérable
parmi les hommes, & en particulier ies démêlés & les grandes
actions des Grecs & des Barbares. Cette propofition a deux
parties: la première comprend les origines & les antiquités
des Nations, les ulâges & les mœurs de tous les peuples
connus, la defeription géographique des pays qu'ils Iiabitoient,
en un mot , l'hiftoire générale du genre humain ; la féconde
a pour objet une guerre particulière entre deux nations
ennemies de tout temps : c'efl; une hiftoire des démêlés des
Grecs avec les Perfes , qui commence au règne de Cyrus
& finit par le récit des célèbres batailles de Platée & de
Alycale, où ies armées de Xerxès furent défaites; ce qui
comprend l'eipace d'environ quatre-vingt-dix ans.
Que fait Hérodote pour remplir ces deux objets? Il ne
commence point , comme Diodore de Sicile & tous les
compilateurs de l'hilloire univerfèlle, par le débrouiileraent
du cahos, l'origine des hommes, le règne des Dieux fur h
lenc, ni par tout ce qui s'eft parlé dans le premier âge du
monde : il débute par une courte expofition des injures réci-
proques , qui mirent la differrtion entre les Grecs & les
Barbares t
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DE LITTERATURE. 105
Barbares, & qui furent, pour ainfi dire, les fêmences des
grandes guerres, dont il entreprend la narration. Il tranfj)orte
en lui te tout d'un coup le lecteur au règne de CrcYûs, roi de
Lydie: il raconte la malheureufè entiqjrifê de ce Prince
contre Cyrus, fondateur de la monarchie des Perfes; de-li
il fait Cyrus 6c les Rois fès fucceflèurs dans leurs différentes
expéditions. Comme ces conquérans ont porté fucceffivement
leurs armes contre toutes les nations connues, tant de l'Alîé
que de l'Europe 6c de l'Afrique, le fil de la narration offre
à f'hiflorien des occalions naturelles de décrire les ioix, la
religion, les mœurs 6c les antiquités de ces Nations, 6c de
faire connoître les divers monumens 6c les productions de
la Nature, propres à chacjue pays. Ainfi l'hiftoire générale des
Nations 6c la delcription géographique de l'Univers efl inférée
par manière d'épifode dans I l'hiftoire particulière des rois de
Perle; elle y eft diftrihuée jwr morceaux en dirférens endroits.
Ces morceaux, placés à de juftes diftances les uns des autres,
(ont comme autant de lieux de repos, où l'efprit du lecteur,
s'amufant agréablement à contempler tant d'objets divers,
prévient la laffitude 6c le dégoût que n'auroient pas manqué
de lui caufêr un long récit hiftorique 6c une attention conti-
nuelle aux mêmes objets. De ces digrevfions enfin naît la
variété, qui eft lame 6c la vie de l'hiftoire, auffi-bien que
de la poëfie.
Tel eft l'art avec lequel Hérodote a lu imiter le plan de
fflkide dans l'arrangement des différentes parties de fon hif-
tohe. Le récit des conquêtes 6c des différentes entreprifes des
yois de Perle (êrt au même ufàge dans l'hiftoire d'Hérodote,
que le récit des effets de la colère d'Achille dans le poëme de
TIliade; c'eft une chaîne, aux anneaux de laquelle l'hiftoriert
attache les defcriptions les plus intéreflântes , les inftructions
les plus utiles, les obfèrvations les plus curieufès, en un
mot, tout ce que la vie de l'homme 6c le fpectacle de
l'Univers ont de plus agréable 6c de plus frappant Si Homère
s'etoit borné à décrire fimplcment les cruels effets de la colère
d'Achille; s'il navoit pas enrichi fon poème de defcription$
Tome XXUL O
io6 MEMOIRES
6c de peintures continuelles ; s'il ne l'avoit pas varié par le
récit de plufieurs évènemens particuliers, qui, quoiqu amenés
d'une manière naturelle, peuvent néanmoins, à la rigueur,
être regardes comme étrangers à fon fùjet, il n'auroit pas
enlevé les lufTrages de toute l'antiquité; il n'exciteroit pas
encore au;ourd hui dans les meilleurs efprits cette admiration
qui le fait placer au deflùs de tous les poètes; l'Iliade, quel-
qu'élégante qu'en fût la verfdîcation , ne (croit plus qu'un
poëme hiftorique, fec 6c décharné; elle n'auroit rien de
tout ce qui fait, je ne dis pas l'agrément, mais l'eiîènce
même de la poëiîe.
11 tn eût été de même de l'hiftoire d'Hérodote, fi cet
auteur s'étoit contenté de narrer tout de fuite les guerres des
Pti fes avec les divei fes Nations qu'ils ont tâché de fubjuguer.
Quelle fêcherefle ne régneroit pas dans cet ouvrage, li on
en retranchoit les digreflions? quelle perte d'ailleurs n'auroit-ce
pas été pour la poltérité, fi elle ayoit été privée de la con-*
noiflânee des antiquités des peuples , qu'Hérodote (êul lui a
coniervée! A quoi cet hiftorien doit-il les noms des Mufes,
ces titres glorieux, dont on a décoré les frontifpices de fes
neuf livres ? Je luis perfuadé qu'il ne les doit qu'au rapport &
à la relîèmblance que les gens de goût ont remarqués entre
la flruclure 6c la difpofition de fon ouvrage, 6c celle du
plus parfait des poèmes.
Le defîèin qu'Hérodote a eu d'imiter Homère deviendra
encore plus fenhble, fi l'on compare le plan de fon hiftoire
avec celui de l'Odyfîée. L'Iliade fe paflê prefque toute en
actions 6c en delcriptions de combats; la nature de fon plan
ne fournit que très-peu d'occafions d'y inférer des épifodes:
auffi remarquons-nous que, lorfque pour tempérer l'horreur
que les images continuelles de la guerre excitent dans l'efprit
du lecteur, Homère veut narrer des évènemens d'une autre
efpèce, il ne les rapporte point en fon propre nom, il les lait
raconter aux Héros de fon poëme. C'eft par les reproches
d'Achille à Agamemnon que nous apprenons la plufpart des
circonflances de la guerre que les Grecs faifoienj depuis neuf
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DE LITTERATURE. 107
ans dans i'Afie mineure. Tantôt Neftor raconte les combats
des Centaures & des Lapithes, & pluiieurs autres traits
d'h il taire auxquels il a eu part, ou dont il a été témoin dans
là jeuneflè. Tantôt Glaucus rapporte (a généalogie, & entre
dans un grand détail fur les aventures de Beilérophon ion
aïeul. Tantôt Phénix raconte Tes propres di/graces, les funeftes
cflêts de la colère de Ton père, là fuite de la mailôn pater-
nelle, & les lôins qu'il a pris de l'enfance d'Achille fon élève,
pour tâcher, par ces exemples, de fléchir la colère de cet
indomptable Héros.
Td cft l'art auquel Homère a eu recours pour répandre
de la variété dans la narration, & pour tranlinettre à la
poftérité piufieurs faits intéreflâns, qui, lâns cet expédient,
n'auroient pû trouver place dans fon poëme. Hérodote a fait
ulage du même artifice, toutes les fois que la nature & les
circonftances de fon fujet ne lui ofli oient point d'autre moyen
de faire entrer dans le tifTu de l'hiftoire certains faits écartés,
qu'il croyoit propres à l'amuiêment & à l'inftruélion de les
leéleurs; & c'eft encore un nait d'imitation & un nouveau
rapport de l'hiftoire d'Hérodote avec le poeme de l'Iliade.
J'ai oblêrvé , dans le premier de ces Mémoires , que
l'hiftorien a fait ufâge de ce tour pour amener le récit de
fétabiiuement de la tyrannie des Cyplêlides, & des maux
dont Eétion & Périandre accablèrent la ville de Corinthe.
11 a mis ce récit dans la bouche de Soficlès, député par
les Corinthiens à i'aifemblce convoquée à Sparte, où les
Lacédémoniens proposèrent aux villes Grecques de rétablir
le tyran Hippias dans Athènes. Il en a ufè de même pour
lapporter l'hiftoire de Glaucus Lacédémonien, qui ayant voulu
retenir un dépôt qu'on lui avoit confié, attira la vengeance
des Dieux fur k famille. Il l'a fait raconter a Leutychide,
roi de Sparte, lorlque ce Prince redemandoit aux Athéniens
dix des principaux citoyens d'Egine, qu'il avoit mis en dépôt
dans leur ville. >
Il faut avouer que ces épilôdes ont un air de contrainte;
il lêmble que le poète & l'hiftorien n'y ont eu recours que
On
io8 MEMOIRES
faute â'occ^dons d'inférer autrement dans leurs ouvrages des
faits impoitaro, dont ifs defiroient de perpétuer la mémoire.
On eft'obiigé du moins de convenir que ces traits épilodiques
ne fout pas auffi naturellement amenés que ceux qui le lient
avec quelques circonftances de la narration, & que l'auteur
peut rapporter en (on nom & fins emprunter l'organe des
perlbnnages qu'il introduit lûr la fcène. L'OdyfTée a cet
avantage fur l'Iliade, qu'elle eft plus féconde en évènemens
divers, «Se plus lûfceptible d'épilôdes & de digrefîions. Je vais
tâcher, en la comparant a\ec l'hidoire d'Hérodote, de faire
fèntir la conformité du plan 6c de la conduite de ces deux
ouvrages; ce qui me fera d'autant plus facile, que ce poème,
confiant ]ïre£jue tout entier en récits , a plus de rapport à
ïhiftoire que n'en a l'Iliade.
Homère le propofè de raconter dans iOdyflèe comment
Ulyflè, après avoir erré en difTérens pays pendant dix ans,
& avoir couru mille dangers lîir terre & fur mer, cft enfin
arrivé à Ithaque, & comment à fou retour il a défait les
pou rfùi vans de Pénélope, qui s'étant emparés de d maùon,
confumoient les biens oc ruinoient lès Etats.
Voilà le principal objet du poème; les vues d'Homère
s'étendent encore plus loin. Son delîêin eft de nous apprendre,
non ièulement toutes les aventures d'Ulyiîè, mais encore une
partie de celles des autres Héros qui avoient été au fiège de
Troie; il veit de plus nous tracer, dans les voyages & le
travaux d'Uivife, un tabîeau de la vie humaine, & en repré-
lémant la fige conduite de ce Héros au milieu des dangers
auxquels il fut expofé, nous montrer de qud courage & de
quelle prudence nous avons belôin pour fûtmonter les obftades
qui s'oppofènt à notre bonheur, & pour éviter les pièges &
Jes écueils dont nous lommes environnés. C'efl ce qui lui
a fait imaginer cette multitude d'aventures diverfes, qui font
une lônrce féconde d'amulêment & d'inftruclions. Si nous
cherchons la vraie caufê du plaifir que nous lêntons en lilànt
ce poëme, nous trouverons qu'elle vient autant de la belle
difpofition des fait* que du merveilleux qui les accompagne.
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DE LITTERATURE 10?
Homère ne commence point l'hiftoiie des voyages d'UI) fié
à la prife de Troie : il ne fuit pas ce Héros dans toutes les
côtes où il a été jeté par la fureur des rlots; il le prend dans
1 île d'Ogygie chez h nymphe Calypfb , lorfqu if eft prefque
arrivé à la fin de les voyages; il le conduit de-là dans file
des Phéaciens, où il lui fait raconter fès aventures. Mais
comme l'économie du poëme demandoit cjue le lecteur fût
d'abord inftruit de la fituation où étoient les affaires à Ithaque,
afin qu'il prit plus d'intérêt au retour d'Ulyfiê, le poëte repré-
foite d'abord l'infolence des pourfuivans de Pénélope, & l'état
d'oppreffion où cette Princelîè & Ion fils Télémaque k
trouvoient en l'abiènce d'UIyflè. Il fait voir que leurs maux
étoient portés à un tel excès, que Télémaque eft obligé de
partir lêcrètement d'Ithaque, & d'aller à Py le & à Lacédémone
pour s'informer de la deftinée de Ion père. Les entretiens
que Télémaque eut avec Neftor & Ménélas fourninent au
poëte des occafions naturelles de raconter quel fut le fort des
Héros qui avoient été au ficge de Troie, & de rapporter
plufieurs autres évènemens, dont les récits produifènt une
agréable variété dans le poëme. Le voyage d'Ulyflè à Ithaque,
à le prendre depuis le départ de ce Héros de l'île d'Ogygie
julqua la défaite des pourfuivans, eft, à proprement parler,
le fujet du poëme; c'eft l'aclion principale que le poëte a
deflèin de célébrer. La durée de l'aélion ne i'étend point
au-delà de l'elpace de temps que comprend ce voyage; en
un mot, c'eft le fond fur lequel Homère a bâti l'édifice de
l'OdyfTée, & qu'il a lu embellir par des digrelTions amuiântes
& des récits variés. Tout ce qui étoit arrivé antérieurement à
Ulyfîè y rentre par manière d'cpilôde; le voyage même de
Télémaque n'eft qu'un fait acceflbire, fubordonné à l'aélion
principale, & imaginé par le poëte pour ouvrir heureufèment
la fcène, pour fervir dexpofition du fujet, & pour donner
au lecteur les connoiflânces néceflairesà l'intelligence du grand
événement qu'il va raconter. Lorfqu'UiyfTe eft enfin arrivé
à Ithaque, il n'eft plus queftion d'épilôdes; le poëte ne s'oc-
cupe plus alors qu'à préparer le dénouement de la pièce, &
no MEMOIRES
à montrer avec quelle adrellè & quel courage Ulyfîê , inf-
piré & fortifié par Minerve, détruit la nombreulê troupe
des pourfuivans.
Voiià en peu de mots le plan de l'Odyuee ; voyons
maintenant en quoi le plan de I'hifloire d'Hérodote lui ref-
iêmblc : j'y trouve des ttaits de rellêmbiance fi marques, qu'ils
ne me permettent pas de douter que i'hiftorien n'ait eu un
defîèin formel d'imiter le pocte.
Le premier n eft pas différent de celui que j'ai déjà obfêrvé
en comparant i'hifloire d'Hérodote avec l'Iliade; il confine
en ce qu'Hérodote, ayant embrafîe dans (on plan les antiquités
des peuples & I'hifloire générale des Nations, ne remonte
point d abord aux temps les plus reculés. Ayant à raconter
ce qui sell paffé de plus remarquable depuis environ deux
mille ans, il ne commence cependant fôn hifbire qu'au
règne de Créfus, c'eft-à-dire, environ un fiècle avant la
défaite des armées de Xerxès aux batailles de Platée & de
Mycale , où il termine fon ouvrage : il trouve le moyen de
rappeller, dans des digreffions placées à propos, la mémoire
de tout ce qui s'efl paflé de- plus confîdérable parmi les
hommes; il fait en un mot faire entrer I'hifloire générale des
Nations dans I'hifloire des cent dernières années, imitant en
ce point Homère, qui ayant à raconter les évènemens de dix
années, ne prend le commencement de fà narration qu'au
départ d'UIyffè de l'île d'Ogygie, c'efl- à-dire, environ au
vingtième jour avant le niaffacre des pourfùivans, par où finit
l'OdyfTée.
2.0 Ce n'efl pas feulement par le plan & l'arrangement
des matières que I'hifloire d'Hérodote refîèmbie à l'Odyfïee;
c'efl par la nature même du fii jet, par le contexte de la nar-
ration, & par une imitation fîiivie du début, de la conduite
& de la cataflrophe du jxjëme.
Homère chante la gloire d'Ulyflê, qui, après dix années
d'ablênee & de travaux , rende dans fes Etats , délivre fâ
maifon des tyrans qui i'opprimoient, & triomphe de tous fês
ennemis par fa valeur & par là prudence. Hérodote raconte
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DE LITTERATURE. iïi
les grandes aclions des Grecs dans la guerre qu'ils eurent à fôû-
tenir pour la de'fen!è de leur liberté & la confervation de leur
patrie; ion principal objet eft de montrer par quels progrès
dans l'art militaire la Grèce eft parvenue à ce haut degré de
puinance, qui l'a mifèen état de réfuter à finvafion des Peifès.
Homère rappelle en différcns récits les aventures & les
travaux d'Ulyffe, pour donner une jufle étendue à fon
poème, pour l'orner & y répandre de l'agrément par le
merveilleux des fictions. Les divers monumens hiftoriques
qu'Hérodote enchâfïè avec tant d'art dans le tiflù de lâ nar-
ration, quoique remplis d'inflruclions, & tous intérefians par
eux-mêmes, ne (ont cependant, à proprement parler, que
îles ornemens épifodiques, adroitement employés pour em-
bellir le fonds de fon hiftoire, & pour en rendre la leclure
plus agréable par la grande variété des objets.
Le poète commence l'Odyflce par l'expofition de l'état
malheureux où la mai Ion d'Ulyflè étoit réduite; il feint que
Ttltmaque, ne pouvant plus fùpporter les outrages qu'il
reeevoit tous les jours de la part des pourfuivans, prend la
fuite ck va chercher fon père.
L'hiftorien fêmb'.e auflî ne commencer fon hiftoire au
règne de Créfus, que pour avoir occafion de montrer l'état
de foibleflè & dobfcurité où étoient alors les principales
républiques de la Grèce. L'alliance que Créfus voulut faire
avec Athènes & Lacédémone pour attaquer Cyrus, donne
lieu à cette defeription ; le tableau qu'il prélènte n'a rien qui
prélâge la gloire que ces deux villes dévoient acquérir un
jour par les armes. Athènes étoit fous la puiflànce de Pifif-
trate; Lacédémone, reflerrée dans les étroites bornes de la
Laconie, n'avoit encore rien entrepris de confidérable au
dehors pour fon agrandifiement : on eft en peine de lavoir
comment des Etats fi foibles lôûtiendront l'effort de la
puinance des Perles, qui fous le règne de Cyius, as oient
déjà fait la conquête de l'Afie; on eft d'autant plus inquiet du
fort de la Grèce, qu'Hérodote a annoncé dans la propolition
qu'il va raconter la guerre qu'elle eut avec les Barbares,
ni MEMOIRES
L'Odyuce nous laine dans une Iêmblable inquiétude jus-
qu'au retour d'UIyne, & même après lôn arrivée à Ithaque:
on neft pas exempt de crainte, lorîquon le voit lê prélènter
à la porte de là maifôn fous la figure d'un pauvre mendiant,
lè mêler avec les pourfuivans de Pénélope, devenir leur jouet
& efîùyer leurs mépris; on ne (ênt naître la confiance que
lorlqu'infpirés par Minerve, Ulyflê & Télémaque concertent
des mefures pour détruire les pourfuivans , & préparait les
armes pour le combat.
Hérodote a imité fa conduite du poème en cette partie
autant que le devoir d'hiftorien & la différence du lûjet ont
pû le lui permettre. Comme il n'a point créé lui-même Con
lu jet, & qu'il n'avoit point la liberté de changer f ordre &
la fuite des faits ( ce qu'il n'auroit pû faire fans altérer la
vérité de l'hiftoire ) , on ne doit pas s'attendre à trouver une
parfaite relîêmblance entte lôn ouvrage & l'Odyflee; mais
on trouvera du moins, qu'en fûivant des routes différentes,
Hérodote eft parvenu au même but, c'efl-à-dire, qu'il excite
les mêmes mouvemens dans i'efprit du lecteur, & cru'il y
produit le même intérêt.
Le poète & l'hiftorien ont une égale attention à préparer
Ja cataftrophe de leurs ouvrages; ils n'oublient rien l'un &
l'autre de ce qui peut la rendre vrai- Iêmblable. Le mafiacre
des pourfuivans étoh une action fort au deflus des forces
d'UlylTe & de Télémaque ; la Grèce paroiflôit de même
n'être point en état de rélifter à l'invafion des Perles. Il étoit
donc de l'art, & même du devoir de l'hiftorien, aulfi-bien que
du poète, de nous apprendre avec quelle adreflè ces eatreprilês
ont été conduites, de nous montrer par quels degrés & quels
lêcours leurs Héros font parvenus à exécuter de fi grandes
actions, & de nous tenir cependant jufqu'à la fin dans une
attente mêlée d elpérance & de crainte C eft en quoi Hérodote
a parfaitement imité Homère; il nous jette d'abord dans une
grande inquiétude par le récit de la prife & de l'incendie de
Sardes. Cette action hardie excite toute la colère de Darius ;
ce Prince menace les Athéniens du ravage de leur pays 8ç
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DE LITTERATURE. nj
de la deftruction de leurs villes. Mais fi les projets de ven-
geance, les préparatifs de guerre, & la defcente même des
troupes de Darius dans l'Attique cau/ènt les plus vives
alarmes, on eft bien -tôt rafluré par la victoire que les
Athéniens remportent dans la plaine de Marathon. On eft
furpris qu'une poignée de (ôldats ait vaincu une armée fi
nombreulë : l'hiftorien prend de là occafjon de relever les
avantages du gouvernement Démocratique; il fait obferver
que les Athéniens étoient devenus de nouveaux hommes
depuis qu'ils a voient chane les Pififtratides, & il montre par
feur exemple de quelle réfolution & de quelle valeur l'homme
eft capable, quand il s'agit de défendre là liberté.
La bataille de Marathon n'étoit que le prélude de fa
guerre dont toute la Grèce étoit menacée. Xerxès, en fuc-
cédant à l'Empire, hérite de la haine de Darius conne les
Grecs: il arme toute l'Afie; il couvre la mer de vai fléaux;
il vient en perfonne pour animer les troupes par la prélènce,
& pour jouir du (peélacle des Nations vaincues. Comment
la Grèce loûtiendra-t-elle l'erlbrt d'une puiflànce fi énorme!
quels vaifleaux oppo(êra-t-elle à une flotte aufli nombreufè
que celle de Xerxès ? Hérodote a pris loin de nous tirer de
cette inquiétude; il nous a appris d'avance le progrès que les
Athéniens avoient fait depuis quelques années dans l'ait mi-
litaire, & en particulier dans la marine. 11 a dit que la guerre
qu'ils avoient eue avec les Eginètes & les autres Infulaires
les mit dans l'obligation de conftruire un grand nombre de
vaifleaux, & qu'ils acquirent beaucoup d'expérience pour les
combats de mer pendant le cours de cette guerre.
Après ces inftructions préliminaires, Hérodote paflè au récit
de l'expédition de Xerxès; on lent alors que là plume s'anime
& prend une nouvelle vigueur. II décrit les grands préparatifs
de cette guerre; il fait le dénombrement des troupes; il fuit la
marche des armées de mer & de terre, & il n'oublie aucune
des circonftances propres à exciter l'efpèce d'émotion qu'on a
coutume de lentir à l'approche des grands évènemens.
Tout occupé de Ion fujet il ne s'abandonne plus à de
Tome XXI IL P
ii4 MEMOIRES
longues digrefiions; il éloigne même avec foin tout ce qui
pourrait refroidir la chaleur de fon flyie; fidèle imitateur
d'Homère dons la conduite du fujet, il eft plein du même
enthoufiafme quand il arrive à la catastrophe. Il peint avec
des traits de feu les combats des Thermopvles & les fameufes
batailles de Salamine & de Platée. La description de ce qui
(ê patte en ces grandes journées n'eft pas moins terrible que
celle du maflicre des Princes qui prétendoient au mariage de
Pénélope, par où finit i'Odyflée. *
J'aurois pû m'étendre davantage fur ce parallèle, & mon-
trer dans un plus grand détail la conformité de l'ouvrage
d'Hérodote avec l'Odyflèe d'Homère; mais je crois en avott
aflez dit pour prouver que i'hiftorîeu a eu deffèin d'imiter ce
poème dans l'arrangement des divers monumens qui compofent
fon ouvrage, & qu'il a choifi par confèquent la plus excellente
& la plus agréable de toutes les méthodes, O'pù&v ÇnAwntj
ytrô/juitoi. Il y a encore d'autres traits de reflèmblance entre
l'hiftorien & le poëte : les maximes de morale répandues dans
l'hiftoire d'Hérodote font les mêmes que celles qu'Homère
enlêigne dans l'Odynce; le fVyie, les tours de phralês & les
expreflîons du poëte (è retrouvent à chaque page dans les neuf
livres de l'hiftorien. Mais m'étant borné dans cette Differtatioft
à ne traiter que de la méthode, ie renvoie à une autre occafion
ce qui regarde l'imitation du ftyle & de la morale; i'obferverai
feulement qu'en fuivant de fi près fon modèle, Hérodote ne s eft
jamais écarté des devoirs d'un bon hiftorien, & qu'on ne peut
pas le foupçonner d'avoir fccrifié la vérité de l'hiftoire, ni à la
gloire de ù nation, ni aux agrémens du ftyle: s'il donne des
louanges aux difTérens peuples de la Grèce, ce n'eft jamais que
lorfqu'ils les ont juftement méritées. II relève d'ailleurs avec
tant de liberté & de franchi (è leurs torts & leurs fautes, leurs
incertitudes dans les momeris qui demandoient line prompte
décifion, & leur mefintelligence for les partis qu'il y avoh à
prendie pour le fâlut de la patrie, qu'on eft forcé d'admirer
fâ candeur, fon impartialité, & fon amour pour la vérité.
MU
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DE LITTERATURE. 115
• . .
MEMOIRE
SUR LA
DIFFERENCE DES PELASGES
ET DES HELLENES.
Par M. de la Nauze.
L'objet de ce Mémoire efl de montrer que, malgré la 19 Août
dénomination des Grecs, r^'nwî, commune aux Pélafges 1 75 1 •
de Theflàlie & aux Phthiotes du même pays, depuis appelé?
Hellènes, les Pélafges & les Hellènes furent deux nations
tout-à-fait différentes; que les Pélaiges du reflje de la Grèce,
en s'incorporant avec les Hellènes , cefsèrent d'être Pélaiges;
<jue l'incorporation étoit déjà confôramée dans toute la Grèce
dès avant la guerre de Troie; que les Grecs ne prirent
cependant le titre d'Hellènes que poftérieurement à la même
guerre; que les Eoliens, les Ioniens & les Doriens furent
les trois branches du corps Hellénique toujours diitinguées de
la nation Pélafgique; & que fi l'on a quelquefois dit des Eo-
liens & des Ioniens qu'ils a voient été précédemment Pélafges ,
c'ef l uniquement parce qu'ils avoient fùccédé à des Pélaiges
dans un même pays. Tous ces articles, relui ils à la différence
des Pélafges & des Hellènes, font comme le fondement de
toute l'hilloire de l'ancienne Grèce, &. c'efl ce qui doit faire
cxculer l'aridité inséparable de ces fortes de recherches, où la
décifion des points les plus importans tient fouvent à des mi-
nuties apparentes de chronologie ou de grammaire, comme il
iêra aife de le voir dans toute la fuite de ce Mémoire.
De tout ce que la Mythologie a débité fur le compte de
Prométhée, l'hilloire n'en fauioit guère rien conduire, linon, 'jffiffi
qu'au rapport d'Hérodote*, ce fut un roi des Scythes maltraité
par fes fujets, & que, félon Apollonius de Rhode*», il eut ^ jjjjjj*^,
pour Bs Deucalion, tige des Hellènes. Ce dernier régna
PlJ
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1 1 6 MEMOIRES
StoT/x *' particulièrement* dans la Phthiotide, contrée méridionale de
laTheualie, pendant que le refte de laTheflâiie étoit occupé
* Dwyf. Halic. par des Pélalges. Dans la fuite, Deucalion leur fit la guerre b,
T7 Pùwch 'iu ^ ^ cna^a P°ur 'a plu^put hors du pays. Une portion de
Rmuio.tom.i, ces PcLifees fugitifs vint en Italie0, où elle fit connoître*
rpar [ aux occidentaux les titres de Grecs & de Grèce, car c'étoh-là
• Oimyf.bc. rit. ^ noms e que portoient anciennement les Theflâliens &
iffo la Thefîâlie. Les Phthiotes, par cette raifôn-là même, outre
• Pridtaux.m. ]e nom jc Phthiotes QUI leur étoit particulier, partageoient
ed marner. _ 1 r # # • ■
Oxon. chrm. avec les Pélalges Theiialiens le nom générique de Grecs;
9** & c'eft pourquoi les anciens auteurs diïent { , tantôt qu'Hel-
• Hin. hiji.net. len> fils & fu^efleur de Deucalion, fit prendre le nom
ivïnding. H, il. d'Hellènes aux Grecs les fujets, & tantôt qu'il le fit prendre
intkciaur.amiq. aux Phthiotes, en quoi il n'y a nulle contrariété. Au refte,
pagï'JTiir'' i'expulfion de l'un des peuples Grecs & la nouvelle dénomi-
S*+< nation donnée à l'autre, abolirent dans tous ces cantons le
nom de Grecs & de Grèce; il ne le lôûtint plus guère que
parmi les écrivains occidentaux, moins encore pour défigner
la Theflàlie que le pays qu'elle avoit au midi , tant en
dehors de l'Iithme que dans la Péninfùle.
On lent anez que le thre de Grecs, quoique commun
aux Pélalges de la Theflalie & aux Phthiotes, pouvoit être
un terme local pluftôt que national, un terme qui renfermât
dans l'enceinte d'un même pays deux nations très-différentes.
Telles furent en effet la nation des Pélalges & celle des
Hellènes. Si pour prouver leur différence primitive nous
n'avions à citer qu'une oppofition de langage & de moeurs
dans les derniers temps, la conlêquence pourrait n'être pas
jufle: la langue & les ulages d'un peuple peuvent s'altérer
peu à peu , julqu'à devenir méconnoiflàbles; & quelque dif-
férence qu'il y eût, par exemple, entre les Allemands &
nous, on aurait tort de nier notre origine Germanique: ce
D;«y{. Haïïc. ferait raifômier, comme a fait Denys d'Halicarnaflê, lorfque,
4mt,qvt.Rm.i. çQXJS je prétextes, il a combattu l'origine Lydienne des
Etrulcjucs , contre le témoignage unanime de toute l'Anti-
quité. Ce n'elt donc point parce qu'Hérodote reprélënte le
•
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DE LITTERATURE. 117
langage des Pélalges comme barbare de fon temps, qu'il faut
en conduire une différence primitive & nationale entre les
Pélalges & les Hellènes; mais c'eft parce qu'il ajoute que la Hmd«. i,S7
fangue Hellénique n'avoit point changé depuis fbn établif- fa-
fanent, & parce qu'il fuppofe la même .Habilité dans la
iangue Pélalgicjue, en jugeant qu'elle le confervoit dans tout
ce qui refloit de villes ilblées de Pélalges, telle qu'elle y avoit
été apportée. Or la forme permanente des deux langues
depuis les premiers temps, jointe à leur oppofition totale du
temps d'Hérodote, prouve manifêftement la différence des
deux nations. Le même écrivain allure que les premiers
Athéniens étoient Pélalges, & que ce fût par l'oubli de leur IJm» Vlll>
langue qu'ils devinrent Hellènes : ils pafsèrent donc ainfi d'une
nation a 1 autre.
Il ne faut point qu'on objeéle un petit trait dïûftoire fort
fu/pecl, qui préfente un Pélalge difint adieu du haut d'un Str<é.v,pagÀ
mur par le terme Hellénique Xctfpt i quand le fait fêroit vrai, '
on ne feroit pas plus en droit d'en inférer une identité de
langage & de nation, que d'établir une identité pareille fur
l'adieu d'un François par un terme Turc, le fêul peut-être qui
lui ferait connu. Il ne faut pas incidente* non plus fur ce
que les Pélalges, appelés par Hérodote ijm /SctpCa^K, ont
été nommés par d'autres ytm E'Mwne-o*. Les auteurs Grecs
fe fervent également du mot Hellènes, tantôt pour qualifier
les Grecs en général , tantôt pour défigner les feuls Hellènes
en particulier : c'eft à un lecleur éclairé à en faire la diftinc-
tion; il s'apercevra aifément, dans Denys d'Halicarnafîè, par
exemple, que to t ïltp^ryûtt yim E'Mur/xèr y marque la Dmyf.Hafit.
nation Grecque des Pélafees, & que U<t^mç^ t'EMwx^
ia tifyXny. fignifioit que les Argiens étoient plus anciens que c/m Ahsmér.
les Hellènes. Cet écrivain n'eft donc point contraire à Hé- Strmat.j.pag,
xodote fur la différence nationale des Hellènes & des Péia/ges, iî£r.^^,
& quand il le feroit en ce point-là, comme il l'eft dans *>
ouelques autres , fon autorité ne l'emportera jamais fur celle
du père de i'hiftoire.
Ce qu'Hérodote a dit nommément des Athéniens, qu'étant
r jjj
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xi3 MEMOIRES
HtroJot. r, //. Pélalges ils devinrent Hellènes par l'oubli inlênftbie de leur
langue, il l'a dit aulTt en général de tous les autres peuples
idem, ir, jf. Grecs, en aiïùrant que la Grèce s'appeloit autrefois Pélalgie,
idem, vnr, & que les Pélalges occupaient le pays de la Grèce quand les
4i" Athéniens étoient Pélalges. Les Pélalges de la Grèce s 'étant
donc fondus peu à peu dans les Hellènes, b domination des
Hellènes fuccéda immédiatement, quoique par degrés, à celle
des Pélalges; d'où il fuit que les Pélalges de la Grèce étoient
les Athéniens, les Argiens, les Lacédémoniens , & les autres
peuples des anciens royaumes de la Grèce, confidérés dans
k temps antérieur à leur incorporation avec les Hellènes,
Qu'on n'envifâge donc plus ces Pélalges comme un peuple
totalement ignoré, à qui Ion ne c#nnoi(lè, ni villes, ni
Princes, ni fuite de lûcceiîions, ni forme* de gouvernement;
les fuppofèr tels, ce lêroit ajouter gratuitement de fotnbres
ténèbres à loblcurité déjà aflèz grande de l'ancienne hiftoire.
Les Hellènes ayant lûccédé immédiatement dans la Grèce,
Se aux Pélalges qui ioccupoient, & aux peuples des anciens
royaumes, il en rélûlte que ces peuples & les Pélalges ont
été les mêmes : les Pélalges 4 ormoiei it le corps de l'ancicjine
nation, les peuples particuliers en étoient les différera mem-
bres. Les Pélalges, en recevant chez eux les Hellènes, & en
adoptant leur langue, dûporurent peu à peu; les royaumes
fu L>1 i Itèrent, ck. formèrent inlênfiblement le corps de la nou-
HeracU Pont, velle nation: elle fut compofee d'Eoliens, de Doriens &
fmdAthtn.iv, J' Ioniens, parce qu'Hellen avoit eu pour fils E'oius, Dorus
/. Càmw. non. ' r , • . * .
j7,apud Pkot. & Xuthus, pere dlon, qui par eux-mêmes ou par leurs
clxxxvi. delcendans répandirent les trois dénominations par toute la
Grèce.
Les Grecs étoient déjà tous devenus Hellènes dès avant
fhmer. liSU la guerre de Troie: car d'un côté Homère £ lit entrer la Grèce
w/<f entière, canton par canton, ville par ville, dans la confédé-
ration faite contre les Troyens; & d'un autre côté, fuivant
Tfcgrf /, 9. Thucydide, l'expédition fe fit par 1a première de toutes les
confédérations du corps Hellénique. Il n'y avoit donc point
aloxs de peapie de la Grèce qui ne fût déjà Hellène; & s'il
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DE LITTERATURE. 119
îcftoit encore quelques Pélafges Grecs, tels que les aïeuls de
Pélafges Arcadiens, qui, lêlon Hérodote, le joignirent HmLu
dans la fuite à la colonie tonienne d*Afie, ce ne pouvoit être
que des Pélalges parfemés çà & là en petit nombre, & atta-
chés, on ne (ait pourquoi, à leur ancien nom. Mais quoique
tous le peuples Grecs fuflënt déjà véritablement Hellènes, ils
n'en avoiem cependant point encore le titre: c'eft la remarque
de Thucydide; & il fàit voir, par le témoignage d'Homère, Thupd. loc.de.
que le peuple du canton de la Theffàlie, où les Hellènes
primitifs avoient habité, étoit le lëui qui portât, du temps
de la guerre de Troie, le même nom d'Hellènes. C'eft en
ce fens que les Eoliens, les Ioniens & les Doriens, quoiqu'iffus
des Hellènes, étoient en quelqué lôrte phis anciens dans la
Grèce que les Hellènes mêmes.
Les premiers Eoliens ont été les Hellènes Theflàliens;
Eokis leur donna (on nom d'abord après la mort ifHeifen. H Apottoè*. t,
ne faut point confondre ces Eoliens, tige du corps Hellénique $y'*' ^j*1"'
dans la Theflàlie, avec les autres Eoliens, une des trois *'
branches qui s'étendirent dans la Grèce. Strabon parle des
premiers quand il dit que ce fût for- tout au voifmage des Stub. v,pag.
Eoliens de Theflàlie que les Pélafges foutinrent l'éclat de
fcur nom, par où il entend les Pélafges d'Epire, toujours
*efpeérés, félon Denys cTHalicarnaflè, à caufe de l'oracle de Dkyf.HaBc.
Dodone. Le même Strabon fait mention des autres Eoliens ^f ' ™ '*
lépandtis dans la Grèce, tant en dehors qu'en dedans de smh.vui.
l'ifmme, avant l'arrivée des Ioniens & des Doriens dans le t- 33 3>
Pétoponnèfe; & les autres écrivains leur donnent foUvent
auflî le même titre d'Eoliens. Ce titre donc, comme afleclé
i l'une des trois branches Helléniques , étoit beaucoup plus
ancien que la guerre de Troie & que la dénomination
générique d'Hellènes. Je ne dis rien des nouveaux Eoliens
qui s'établirent en Afie après la guerre de Troie, & dont
Fexemple fut fùivi par de nouveaux Ioniens & de nouveaux
Doriens.
Les premiers Ioniens furent les Athéniens, dont Ion
changea le nom pour leur faire prendre le fien. Quand le Hmdo*. vin*
9 44&alii>
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no MEMOIRES
changement fè fit, il y avoit déjà depuis long -temps des
• Mamor. Hellènes établis dans l'Attique; Deucalion s'y étoit retiré" fur
°t*wh C+m ^d ^n l'e k jours , & l'on y voyoit encore fon tombeau b du
i Paufa, It temps de Paulânias; Amphiclyon, fils de Deucalion y époulâc
*8. la fille de Cranaiis, & y régna*1 dans la fuite après fon beau-
xtlgem' père; Xuthus, fils d'HellenJ, s'y tranfporta auffic, il y époufâ
'* Mamor une ^e ^u ro* Erechthée, 6c y bâtit les villes d'QEnoë, de
Ox<m. dm». Marathon, de Probalinthe & de Tricorythe. Les Hellènes
tpoch. j fcq. ^voient donc confidérablement avancé leur établifîèment dans
pSjSj.VlU' l'Attique, avant même la nailîànce d'Ion, fils de Xuthus 8c
petit-fils maternel d'Erechthée. Dès-lors Ion 8c fon j^euple
étant natifs du pays, quoiqu'originaires de la Phthiotide, on
ne pouvoit pas les regarder comme étrangers dans Athènes:
Hmdot. vu, c'efi pourquoi les Athéniens fè vantoient dans le temps de
la guerre des Perles, d'être les fêuis Grecs inébranlablement
attachés à leur pays, où les Pélalges, leurs premiers pères,
s étoient fondus dans les Ioniens , & où ces mêmes Ioniens
avoient pris naifïànce; au lieu que les Eoliens & les Doriens,
pères des autres peuples de la Grèce, avoient débuté par des
colonies, 8c que leurs defcendans avoient même fouvent
changé de demeure. Voilà par confequent jufqu a l'époque des
premiers Ioniens, un progrès de la nation Hellénique, équiva-
lent à celui qu'elle y auroit pû faire par plufieurs colonies en
forme. Il ne faut donc point alléguer le prétexte d'un défait
de colonie, pour diljxiter aux Ioniens la qualité de branche
Hellénique, & pour les oppofèr, comme Pélalges, aux Eoliens,
ou aux Doriens comme Hellènes. Cette diflinélion, ima-
ginée depuis peu pour expliquer certains endroits d'Hérodote,
que nous examinerons plus bas, fur une identité entre des
Ioniens 8c des Pélafges, efl contredite par tous les témoignages
de l'ancienne hiftoire. TeJtt >^/» yinofyu E'MuVojk yin^ Aa^tas,
Athen.xiv,fi A/oÂais, î"moAy difôit Héraclide de Pont; Il y a trois peuples
Hellènes, les Doriens, les E'oftens & les Ioniens: tel efl le
langage de toute l'antiquité. Comme de Dorus , remarquoit
DkamÂ. Dicéarque, viennent ceux qui dorifent dans le langage, de même
PW*, JE'çfw rfaiwtt ceux eolifcnt, & d'Ion ceux qui ionifcnt.
Les
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DE LITTERATURE. m
Les Ioniens, ainfi caraclérifés par un des trois dialecles de
la langue Hellénique, étoient conféquemment Hellènes. Je
laiflè-là plulieurs aunes autorités comme fuperrlues dans un
fait confiant, pour m'arrêter à une réflexion. Ion, général des
troupes Athéniennes contre Eumolpe & les Eleufiniens », * JM. ht. ck,
termina fi glorieulêment la guerre, où cependant Erechtbce &a/u'
fût tuéb, que les Athéniens lui déférèrent c l'adminiflration h pél^mk ^tt
de l'Etat pendant l'interrègne d & les conteflations des fils 3S-
d'Erechthée. Ion divi/â pour lors les Athéniens en quatre « Cmm. narrât.
tribus*, donna aux tribus les noms de lès quatre fils f , & clxxxv^'
lai/là le lien à tout le peuple en général; de forte que I*in- **» «v.
corporation, commencée fous les règnes précédais, paraît
avoir été coniommée par ce dernier établillement. Enfin fi e Z*' .
les Athéniens ne font pas devenus Hellènes en prenant le jw. /«-.«/.
nom d'Ioniens, & fi les Ioniens d'Athènes ont continué à iHm<Lv,66.
être Péla/ges, qu'on nous explique ce qu'Hérodote a prétendu Umti,sj.
en déclarant que les Athéniens, peuple Pélalgique, devinrent
Hellènes par l'oubli de leur langue; n'eft-ce pas dire évidem-
ment que les feuls premiers Athéniens ont été Pélalges, 8c
que les Athéniens poftérieurs, autrement les Ioniens, ont été
Hellènes ! Tout ce que nous en conclurions pour le moment
préfènt, c'eft que le titre d'Ioniens, comme défignant un
peuple Hellénique, a précédé de beaucoup la guerre de Troie
& la dénomination générique d'Hellènes.
Quant aux Doricns, voici comment Hérodote s'explique
fur leurs courfès & fur leurs différentes dénominations. EttÎ Uem,i,jê.
fdp y^f Aiux5tÀ/avo$ ^cioiXîio* onut y** nir $Slutii • *Çkt h
AttfV TV EMWOS T 1/7TT) T OoTW Ti X) T OtAu/XTOr ^/W,
Il€Ap'7n)j'r>i<n)» eÀdèv, A«6«xor Ce peuple pris prolep-
tiquement habita la Phthiotide fous h règne de Deucafton,
c'efl-à-dire, qu'il fut originaire de la Phtliiotide, en quoi il
ne différa ps des Eoliens & des Ioniens. Sous Dorus.fils
d'Hellen, il habita, aux pieds du mont OJj'a & du mont Olympe,
Tome XXI IL Q
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122 MEMOIRES
le pays appelé Hîjliéotide , portion de la Thenalie au nord &
à ï l'occident de ia Phthioude ; alors une partie de la colonie
de Donis lê détacha pour pafler, avec quelques Pélafges
'Anirvarud voifins, dans file de Crète, où leurs defeendans formoient
*2bmT "** encore» Ve11 aPrès *a g"«TC de Troie, deux peuples diftingués
Hem*. o&f fous le nom de Doriens & de Pélafges : d'où il paraît que
T- '77- ies Doriens ont été plus anciens en Crète que dans la Grèce,
Le refte de la colonie ayant été chajfé de l 'Hifliéotide par des
Cadméens, lôrtis apparemment de la Béotie dans le temps
des révolutions qui y arrivèrent (bus Laïus, habita dans le
Pinde avec le nom de peuple Aiakcdnicn. Par ïllrS^a il faut
entendre la montagne, parce que la ville de Pîndus étoit dans
la Dryopide, où la colonie ne fê tranlporta que dans la
fuite; & par M<vuhor il faut entendre un peuple pluflôt
qu'un lieu, tant à eau le du Aa&otôr qui fuit, qu'à
caufe du défaut de l'article to devant 'Ma.yuS'vov xjtAto/aror.
De là, continue Hérodote, // pajfa dans la Dryopide jufqu'à
deux fois, ciïrnç-, la première en arrivant du Pinde, & la
féconde en revenant du Péloponnèfe: car le roi Egimius*,
defeendant de Dorus, Se chef de la colonie dans la Diyo-
pîde, ayant incorporé les Héraclides à fon peuple, en adop-
Jlwf.virr.f. tant parmi fês enfans Hyllus fils d'Hercule, les deux peuples
AwiUor //, n'en firent plus qu'un , 6c marchèrent à la conquête du
* **' Péloponnèfe. Hyllus tua Euryfthce & s'établit dans le pays;
Jfcrat. Anhi. mais la perte l'en fit fôrtir un an après, ex les Héraclides
F'"*' revinrent dans le pays des Doriens. Le peuple de Dorus,
qui s'étoit joint aux Héraclides, pafîâ donc dans la Dryopide
jufqua deux fois, eunti. Enfin // fit appelé Dotien étant pajjé
dans le Péloponnèfe de la même façon, c'eft-à-dire aufiî
deux fois; la première fous Hyllus, où l'établiflêment ne fut
que d'un an, & la féconde dans le temps du retour des
lk*yj.iti2. Héraclides, quatre-vingts ans après la guerre de Troie, où
l'établiflèment lê fit d'une manière décifive 5c durable. De
* P'mdar. Pyth. V, ç6. Dioior. iv, pag. 242, 26 1. Strab. MX ,
pag. 4.27. On lit dans cet endroit de Strabon , E'palius pour Egimiiia ,
HAA pour nil, par une erreur du copiltes, fort aike à comprendre.
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DE LITTERATURE 123
ces deux expéditions, l'une précéda, l'autre fui vit la guerre de
Troie, & Hérodote ne dit pas nettement à laqnelie il faut
rapporter l'époque de la dénomination des Doriens; mais ii
paroît allez d'ailleurs que celt à la piemièie. Ifocrate avertit Ifccrai. lx. cit.
que les Héraclides, après la mort d'Euryllhée, habitèrent le
pays des Doriens; & les autres anciens écrivains nomment
continuellement auffi les Doriens dans l'hiltoire d'avant la
guene de Troie, preuve qu'ils croyoient la dénomination
dès-lors en ulâge: Hérodote lui-même déclare que la Dryo- linodct. vm,
pide, autrement la Doride, étoit la métro|X>le des Doriens J''
du Péloponnèlê, & Thucydide lê lêrt des mêmes expieffions. Hmyd.i.io7.
L'un & l'autre fûppofênt par conféquent la priorité de la dé-
nomination en faveur de la Dryopide des Doriens; car fi la
Dryopide eût tiré des Doriens du Péloponnèlê le nom de
Doride par quelqu'une de leurs colonies, elle auroit eu chez
eux la métropole, bien loin d'avoir été la leur. Les titres de
Doride & de Doriens, comme ceux d'E'oliens & d'Ioniens,
ont donc précédé la guerre de Troie & la dénomination
générique d'Hellènes. On voit auffi, par tout ce qui a été
dit , que les Doriens n'ayant pû (ê fixer dans le Péloponnèlê
qu'après la guerre de Troie, & quand toute la Grèce hel-
léniloit déjà depuis long-temps, ils y (uccédèrent à des Hel-
lènes , à la différence des Ioniens d'Athènes qui avoient
luccédé à des Pélalges; remarque qui aura plus bas Ion
application.
Pour ce qui regarde l'époque prêche où les Grecs com-
mencèrent à prendre le titre d'Hellènes pour lê diltinguer des
nations étrangères , il eft allez facile d'en juger par quelques
témoignages combines d'Hérodote, de Thucydide & de
Strabon. Un corps de Pélafges arrivé d'Italie dans ta Thrace,
pénétra dans la Grèce pendant la guerre de Troie, & s'établit Sttmk rx,pag4
en Béotie; en ayant été chalTés foixante ans après cette
guerre , ils trouvèrent un afyle pour quelque temps dans TA^^;
l'Attique. Les Athéniens les traitèrent cependant en étran- //7.
gers; ils les féqueftrèrent dans un coin féparé lôus le mont Jm*
Hymette, & pour fe diftinguer encore davantage de ces
124 MEMOIRES
nouveaux hôtes , ils accédèrent dès-iors à ia dénomination
HrroJ, ii, fi. des Hellènes, ju (que-là réduits à un canton de ia Thefîàlie.
A'3y.otjo«n ^ JVÎ ^rtyjLVTCL, dit Hérodote, U E'Mnwtç TtÂtVoi
ïip^atrro ro/wo3")ïvoc|. Des Pélalges vinient ioger dans le pays avec
ies Athéniens, qui le mirent pour lors dans ia claflê des Hel-
lènes, & celt de-là qu'ils ont commencé à être iûr le pied
d'Hellènes déclarés. Il s'enfuit de-ià que les termes d'Hellènes
& de Barbares, comme oppofés l'un à l'autre, termes ignores
ThuyJ. r,j. (jam ce fens par Homère, fuivant la remarque de Thucydide,
n'ont commencé, tout au plus, à être en ufage que plus de
fbixame ans après la guerre de Troie.
11 s'enfuit encore que ia colonie Ionienne, envoyée
d'Athènes en Alie quaue générations , autrement cent vingt-
Piihfirm. He- kpt anv après la guerre de Troie, fut Hellénique réellement
nie. xviii, 2. & de nom; & que Ci les quatre colonies Eoliennes, arrivées
Strat. u. cit. en Aiie d'une génération à l'autre entre la guerre de Troie
& ia colonie Ionienne, ne furent pas Helléniques de nom,
elles le furent réellement 8c de fait. Comment donc Héro-
Hcrodot. vu, dote a- 1- il dit que les Ioniens Aftatiques, tant ceux des îles
**' que du continent, ayant été une nation Pélafgique, s'étoient
depuis appelés Ioniens, tvtb rie^gio^xoy «^n?*, uçeg^y Si l'uvntàr
«xAr'Siî, & que pareillement les Eoliens Afiatiques étoient
précédemment appelés Pélalges, AjWeç Si TZ7cû?&t -^Xtofiivot
Yltï&cyi ! Hérodote parle ainfi relativement à une identité,
non de nation, mais de pays; comme quand nous difons, en
faifànt abftr.étion de toute identité & de toute diverfité de
nation, que les François étoient ou s'appeloient anciennement
Gaulois: car l'exiflence des anciens Pélalges Afiatiques au\t-
^Hmtr.niaJ. }jaires de Troie, eft connue par ies écrits d'Homère, & ils
StîS.xm, occl,P°ient» feion Ménécrate d'Elée, auta»r plus ancien même
* qu'Hérodote, toute la côte maritime depuis Mycale, c'eft-à-
dire, préafernent les deux contrées dejxiis appelées l'Ionie &
fEolide; par où nous verrions que c'eft de-là qu'ils furent
JhUem. chaffés pur les colonies Grecques, quand même Strabon & ies
autres ne i auraient pas marqué, comme ils font pourtant fait
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DE LITTERATURE. iif
par des témoignages formels. L'idée donc d'Hérodote, quand
ii annonce que ces Ioniens avoient été Pélalges , & que ces
Eoliens avoient porté le nom de Pélalges, c dt de faire en-
tendre uniquement que les uns & les autres avoient lûccéiié
dans le pays à des Pétafges qui y étoient précédemment établis.
L'hillorien Grec, pariant d'un temps plus ancien, déclare
au même endroit, &. avec le même tour de ph raie, que les Hmdôt. vu.
Ioniens de i'Egiaiée s appeloient auparavant Pélalges E'gialéens, M*
& qu'ils prirent le nom d Ioniens ious Ion, fris de Xuthus,
11' ma.... èîtjtAg'orro Vï\^g.(ry>i A/>«*Àte$, *Qi <ft l'ow -rv Hk^V,
fmnsi c'étoit donc dire iimptement auiTi que les Ioniens
avoient iûccédé aux Pélalges dans l'E'gialée, & rien davantage.
Qu'on ne s'arrête point au mot nrjtXtora, pour en conclurre
une diverfité feule de dénomination, & une identité de nation
entre les Pélalges de l'E'gialée & les Ioniens ; car s'il y a
t<5t\eWro pour ceux-ci, il y a au même endroit & avec le
même tour de phrale, «xAn'3»j pour les Ioniens d'Afie, &
XSi\iôfMYOi pour les Eoliens. C'ell toujours le même cas, le
cas d'une identité de pays pour deux peuples fuccefîifs, fins
que l'écrivain ait prétendu établir entre eux ni identité ni
diveriité de nation.
Il le prélênte enfin dans le même auteur un autre endroit
qui lêmble parallèle aux trois précédons , & fulceptible de
quelque édaircilîèment par leur moyen. 11 s'agit de Créfus,
qui trouva les Lacédémoniens & les Athéniens à la tête, les
uns du peuple Dorique & les autres du peuple Ioniqite. Etî^tm Idem, i,
ytvaç, tvç & TV IwtxM* Twutl y^f> vv irx, <zsçyvïA4i(Avii. ,
De ces trois phrafes d'Hérodote la premiàe ell aîïè^ claiie;
mais on dilpute beaucoup fur le véritable (êns des deux autres.
Un premier lêntiment leur donne le fêns qui fuit. / es
Doriens & les Ioniens étoient alors les plus Mingués , la nation
Pé/afgique & la nation Hellénique ayant été les plus difhnguées
dans l'ancien .temps; celle-là ne quitta jamais {on pays, &
0>j
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126 MEMOIRES
celle-ci fut extrêmement errante. Cetic explication prend les
premiers to /j&p & ic \ Si pour des articles, comme étant joints
ici avec des noms: ces noms-là deviennent le fa jet dWnt,
dont l'objet fera le mot répété & fous -entendu toi zsçjTUJLft-
fûvci i mais du côté du grammatical , le fens ah l oi u donné u
participe iorm ne paraît peut-être ptis alîèz. conforme au fty e
d'Hérodote, & du côté de l'hiftorique Hérodote fembleroit
être en contradiction avec toute l'antiquité, qui représente les
Pélalges comme une nation fort vagabonde. Il faut cependant
convenir que les migrations attribuées aux Pélalges par les
hilioriens ne regardent pas les Pélalges de la Grèce.
Un lècond lentiment traduit ainfi: Les Athéniens & les
Lacédémoniens étaient les plus diflingués, après avoir été ancien-
nement, ceux-là une nation Pélafeique, & ceux-ci une nation
Hellénique; l'une, la nation Hellénique , ne quitta jamais fin
pays; l'autre, la nation Pélafgique , fin extrêmement errante.
Du côté du grammatical le mot mîrnt, au lieu d'être le
pronom de ce qui précède immédiatement, devient un adjectif
dont le (ûbftantif îèroit lôus-erttendu avec un rapport éloigné;
le mot y^f n'aurait plus la force d'une conjonction eau fui ve,
& les pronoms 70 /À£ & n> Si de la troifième phraiê auraient
une fignification plus étendue que les noms dont ils tien-
draient la place. Du côté de l'hiftorique, fi les Athéniens
ont été Pélalges, comme ils le furent effectivement , lêlon
Hmâot. vtt!t Hérodote, dans le temps que les Pélalges occupaient la
Grèce, A'dtirciïoi Si^ 'vki /u8f/ Tity^ayéi t^mti tyii nr EMot<ftt
X^Ato^uiiw, toar Iït^ff.<r^rH ; la même autorité prouve que les
Lacédémoniens, enclavés auffi dans la Grèce, étoient pour
lors également Pélalges, & qu'ainfi ils ne peuvent point être
mis, comme Hellènes, en oppofition avec les Athéniens. De
plus, les Pél tiges ne fauroient avoir été le peuple errant de
b troifième phraiê, puilque l'hiftorien ajoute immédiatement
après, & même en employant la conjonction y*>f pour
tranfition, le récit des migrations des Doriens, qui étoient
certainement Hellènes.
Un troifième & dernier fentiment dit: Le corps Ionique &>
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DE LITTERATURE. 127
le corps Dorique étoient les plus diflingués, après avoir été ancien-
tument, celui-là un peuple Pélafgique , & celui-ci un peuple
Hellénique; le premier ne quitta jamais fan pays , & ï autre fut
extrêmement errant. Il y a deux inconvénient dans cette expli-
cation; le premier eft de parier du corps Ionique comme d'un
corps fort diftingué dans un temps , où , félon Hérodote , il
étoit prodigieulêment avili , excepté dans ion chef (eul.la ville Htmà*.t,*7i
d'Athènes, on fuî A^xotj, 8c d'en parler comme d'un corps qui
n'avoh jamais quitte là première demeure pendant qu'il étoit
tranlplanté en Afie 6c ailleurs, 6c qu'il n'y avoit que lôn chef
feul, le peuple Ionien d'Athènes, qui ne fe fût jamais déplacé.
Il faut donc conlêrver au pronom ttxZtzl dans la lëconde phrafe
le rapport que le corps Dorique 6c le corps Ionique ont dans
la première , à leurs chefs A<tyuéShu/M)fl\ts $ A'frivaûfts , 6c voir
conlequemment dans les Ioniens d'Athènes & les
Doriens de Lacédémone; on conciliera par ce moyen la
célébrité & l'aviliiîèment , la Habilité & les mutations du
corps Ionique. Le lecond inconvénient efl de prétendre que
les Ioniens, généralement reconnus jufqu'ici pour une des
trois branches du corps Hellénique, aient au contraire été
Pélalges, ce qui ne s'accorde, ni avec la vérité de i'hiftoire,
ni avec le lêns des trois textes parallèles cités, où les Ioniens
de l'E'gialée, les Ioniens d'Afie 6c les Eoliens, aufli Aliatiques,
ne lont réputés avoir été précédemment Pélalges* que par
identité de pays, 6c pour avoir luccédé à des Pélalges.
C'efl pareillement à des Pélalges qu'avoient fuccédé les
Ioniens d'Athènes, & c'eft à des Hellènes qu'avoient fuc-
cédé les Doriens de Lacédémone; nous en avons vû les
preuves. Voilà donc tout ce que prétendoit Hérodote, en
dilânt que les uns avoient été anciennement Pélalges, 6c les
autres Hellènes. En cet endroit, comme dans les trois
endroits parallèles, il fait abftraelion de l'identité ou de la
diverfité des nations , pour n'envilâger que la (èule identité
des lieux. La différence nationale des Hellènes & des Pé-
lalges, 6c l'identité nationale des Doriens 6c des Hellènes,
étoient deux points trop conftans 6c trop notoires: l'hirtorien
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, MEMOIRES
n'en parle point ici, bien perfiiadé que les Grecs, pour qui
il ccrivoit , ne prendroient point le change; il oblerve ùm~
plement que les Ioniens d'Athènes y avoient été précédés par
des Pélalges, & les Doriens de Lacédémone par des Hel-
lènes. La remarque étoit placée à propos dans un récit qui
i routait uniquement fur les Athéniens & fur les Lacédémo-
iiiens ; & de plus elle amenoit fort naturellement ta digreffion
iOÙ l'écrivain vouloit entrer, pour comparer d'abord la langue
des. Pclalges avec celle des Hellènes, & eniûite la décadence
des uns avec les progrès des autres.
Au moyen de cette explication , il n'y a plus de difficulté
pour le peuple ledentaire & pour le peuple en-ant. Les Ioniens
d'Athènes ne le déplacèrent jamais, tfJVpï jca, non pas mèine
pour. arriver dans i'Attique, où ils étoient nés: au contraire
les Doriens de Lacédémone y arrivèrent d'ailleurs avec une
-colonie qui avoh déjà fait pluiîeurs migrations ; ils avoient
donc été extrêmement errans. Après quoi il ne relie plus
îju a . terminer ce Mémoire par la traduction du partage
«l'Hérodote lûivanî les idées proposes. Créfus trouva les La-
cédémoniens & les Athéiùcns à la tête , les uns du peuple
Dorien, & les autres du peuple Ionien ; car ces Ioniens -là &
ces Doriens-là étoient alors les peuples les plus dijlingués dans
Ja Grèce, après avoir anciennement fuccédé, celui-là à un peuple
Pclnfgiane, & celui-ci à un peuple Hellénique ; le premier m
s efl jamais déplacé, & l autre avait été extrêmement errant: car,
ajoute Hérodote, il habita fucceflivernent la Phthiotide, l'Hif-
tiéotide, le mont Pinde, la Dryopide & le Péloponnèiê, où
// //// appelé Dorien. Quoique l'hiltorien ne prie directement
ici que des (èuls Doriens de Lacédémone , cependant nous
avons appliqué pius haut le détail de ces migrations à la
colonie de Dorus en général, dans laquelle ces Doriens rxu>
ticuliers étoient encore renfermés & confondus.
' 7
. 1*1»' .. '
**"'•-••• -.• •••• .« rif • •••• . .* • . * . •
OBSERVATIONS
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DE LITTERATURE. ii?
OBSERVATIONS
... •
SUR
LES DEUX DELUGES OU INONDATIONS
D'OCYGE'S ET DE DEUCALION.
Par M. Fréret.
L'objet que je me propofe principalement dans ce 4 Juillet
Mémoire, eft d'examiner fi ces deux évènemens de ,740*
l'ancienne hiftoire Grecque ont quelque réalité, ou s'ils ne
font autre cholè qu'une copie défigurée du déluge de Noé,
ainfi que l'ont penfc Saumailè , Prideaux & M. Bianchini.
On auioit peine à imaginer, fi nous n'en avions pas un
très-grand nombre d'exemples, & fi ces exemples ne Ce
répétoient pas encore tous les jours , quels font Jes efforts
qu'ont faits dans les deux derniers fiècles des gens de beaucoup
defprit & de beaucoup d'érudition, pour établir entre les faits
de l'ancienne hiftoire du peuple Juif & les fables des Grecs,
des Egyptiens, des Indiens, des Chinois, des Américains
même, une reilèmbiance qu'ils ne peuvent appuyer que fur
des conjectures forcées & fur des hypothèlês abfurdes. Ont-
ils cm que la vérité avoit befoin du fêcours des ridions pour
fê fôûtenirï efî-ce une fuite de cette affection que le com-
merce avec les Anciens nous inlpire pour eux l Cette affection
a-t-elle fait penlêr à ces Sa Vans que rien de ce qui eft.
véritable n'a dû être tout-à-fait inconnu aux Anciens, & qu'if
manquerait quelque choie à la certitude de l'Hifloire Sainte,
fi on n'en trouvoit pas du moins quelques traces dans leur
hiftoire fabuieule? C'eft-là un problème que je n'entreprendrai
pas de réfoudre; je me contente de le propofor ici.
Pour traiter avec quelque ordre le point qui fait l'objet
de ce Mémoire, je commencerai par donner une hiftoire
abrégée de l'ancienne tradition des déluges d'Ogygès & de
Tome XXIII. R
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,ï3o MEMOIRES
Deucaiion: on y verra que cette tradition, très-fimple dans
fon origine, sert chargée dans ia fuite de circonftances qui
font revêtue* d'un merveilleux , par où elle eft devenue
incroyable. Je ne m'attacherai qu'aux circonftances efîèn-
tielies, & j'écarterai même toutes les variétés qui le voient
dans les écrivains poftérieurs , parce qu'elles ne fcrv broient
qu'à faire perdre de vûe l'objet principal.
J'examinerai enfuite s'il eft poffible que les Grecs aient
eu quelque connoiHànce de ce qui efl rapporté dans les livres
des Juifs , & que cette connoiflance fôit la fôurce de la tra-
dition Grecque.
. De -là je parlerai à la recherche du temps auquel les
chronologiftes anciens ont fixé l'époque des deux déluges
xi'Ogygès & de Deucaiion.
Enfin je ferai voir, par la dilpofition des lieux où sert
paffée la fcène de ces inondations, qu'il n'eft nullement im-
poffible que la tradition ait eu un fondement hiftorique &
réel, que Jes écrivains Grecs auront défiguré en cherchant à
l'embellir.
Article I. Le filence que gardent Homère & Héfiode fur les déluges
.d'Ogygès & de Deucaiion , montre que cette tradition étoit
du moins fort obfcure dans fon origine; le filence d'Héfiode,
qui écrivoit dans la Béotie & dans le voifinage des pays
ravagés par l'une & l'autre de ces inondations, me fêmble
iîir-tout d'une grande force. Si cet événement n'entroit pas
<Jans le plan de fà théogonie, il devoit du moins trouver
place dans le poëme des travaux indiques , où l'on voit une
longue digreffion fur i'hiftoire des cinq âges ou genres
d'hommes, qu'il fûppolê avoir fùccefTivement peuplé la terre.
fM.i. i» t. 7. Apollodore, dans fi bibliothèque, place le déluge de
Deucaiion à la fin de l'âge d'airain ou du troifième âge: les
hommes de l'âge de fer furent, félon lui, tirés du /êin des
rochers par Jupiter, pour remplacer ceux que le déluge de
Deucaiion avoit fait périr. Héfiode ne fuppofê rien de pareil;
HtfiJ. tpn. ir les hommes de l'âge d'airain, ainfi nommés parce que l'art
M-*-*;*-. Je travailler le fer étoit encore inconnu, & que les amies
;. ..V
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DE LITTERATURE. 131
étoicnt d'airain, le détruifirent eux- mûmes par des guerres
domeftiques : ils dépendirent fins gloire dans le ténébreux
fëjour du redoutable Pluton, 6c leurs noms furent enfêveiis
avec eux lôus la terre.
Acufiiaûs d'Argos, Hellanicus de Lefbos & Pindare font, Cfm. Âhg*
je crois , les plus anciens des écrivains Grecs connus qui f^^'x^i',
aient parlé de ces inondations. Nous (avons feulement que les
deux premiers avoient mis Ogygès au temps de Phoronée, fils
& focceflêur d'Inachus : Pindare, qui eft à peu près contem-
porain de ces deux écrivains, fait mention du déluge de Ofymp. ix,
Deucalion dans une de Ces odes. Le fils de Promethée trouva, * #s
dit-il, avec (à femme Pyrrha une retraite for le Parnaflè au
temps du déluge: il defcendit de cette montagne après que
Jupiter eut forcé fa terre de retirer dans fou foin les eaux
qui iavoient inondée; & pour ne pas laifîèr Deucalion fans
fojets, il changea les rochers en hommes: fiction aflèz froide,
qui n'étoit fondée que for la reflêmblance des mots Astctç
une roche , & Acto $ un peuple , 6c dont je ne puis me per-
fuader que Pindare fût l'auteur.
Un poëme attribué à Héfiode, 6c dont Strabon a conlêrvé Snob, vu
un fragment, difoit que Jupiter avoit donné pour fujets à
Deucalion les Lélèges qu'il avoit choifis for la terre, Aex-rouç
ex >a}»$; d'où Strabon conclud que le nom des Lélèges
défignoit des gens ramants de difTérens endroits. On ne voit
point que ce poème fît aucune mention d'un déluge; d'ail-
leurs il eft fort douteux qu'il fût véritablement d' Héfiode,
fous le nom duquel on avoit publié beaucoup d'ouvrages.
Hérodote , Thucydide ni Xénophon n'ont parlé d'aucun
déluge; événement qui devoit cependant trouver là place dans
ce que les deux premiers rapportent de l'ancienne hiftoire
& des diverfes révolutions des nations Pélalgiques & Hellé-
niques. Hérodote nomme Deucalion, 6c dit qu'il régna fur Htrod.1,3
la Phthiotide , canton de Thefîilie qui fut le premier fojouiL
des Hellènes: fi la tradition du déluge dont parle Pindare
lui avoit pam une tradition hiftorique, il en auroit fuis doute
dit quelque choie.
Rij
i32 MEMOIRES
Plate*. Trm/t Platon fuppofê la vérité du déluge de DeucaJion, & il
Par'e même de deux autres qui l'avoient précédé: mais il fûp-
pofe en même temps que dans la Grèce & dans les parties
fêptentrionales & occidenta'es de notre cominent t où ils
causèrent les plus grands defordres, tous les hommes ne
périrent pas; que ceux qui purent gagner le fommet des mon-
tagnes y trouvèrent un afyle, & lêrvirent enfùite à repeupler
la terre. Platon ajoute que Solon parlant de ces déluges aux
prêtres de Saïs, ils l'alfurèrent qu'on en trouvoit le détail
dans leurs annales, & lui en apprirent des circonf tances
qu'il ignoroit: /'Egypte, difoient-ils, n'avoit jamais été expojée
à de femblables aa'ulens , à caufe qu'il n'y pleut jamais;
les termes que Platon leur met à ta bouche font extrêmement
précis, oim tôt* ovu aMm, ni dans ce temps-là ni dans
aucun autre.
Au refle, ce que Platon dit de ces déluges & de leurs
effets lui étoit nécelHiire pour donner quelque apparence à
fi fable de lile Atlantique, de la grandeur & de la puilfànce
d'une ancienne ville d'Athènes , & de la fertilité de l'ancien
terrein de l'Attique. Comme rien de tout cela n'avoit lieu
de fon temps, 6c qu'il ne reftoit pas même de veflige de
lile Atlantique, il falloit le préparer une réponfè aux objec-
tions qu'on lui pouvoit faire là-deifus; & les altérations
caufêes par les trois déluges qui avoient changé la face de
l'Europe, lui fourniffôicnt cette réponfè. Si les modernes qui
ont voulu trouver l'île Atlantique de Platon dans l'Amérique,
avoient fait quelque réflexion au deiîè;n général duTïmée &
du Critias , ils auraient vu qu'il ne faut regarder tout cela
que comme une fiction philofophique.
Arillote, difoiple de Platon, parle du déluge de Deucalion
dans fon traité des météores : il fuppofè que notre globe eit
expofè à des révolutions périodiques , femblables à nos étés
& à nos hivers , qui par des lechereflès &. des inondations
alternatives défôlent de grandes régions & les rendent inha-
bitables, tandis que le re.'te de la foliacé du globe n'en relient
point les effets. Lorfque ces révolutions raliêinblent Hir un
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DE LITTERATURE r33
canton particulier l'humidité qui devrait être répandue fur
une plus grande étendue de pays, ce canton éprouve un
déluge: tel fut, dit -il, celui de Deucalion, qui couvrit la
partie de la Grèce nommée aujourd'hui Hellas, & qu'habi-
toient alors les Selli ou les Graci. Ce qu'il ajoute enfuhe
montre que le pays dont il veut prier , comprenoit l'Etolie,
l'Acarnanie, la i helprotie & une partie de l'Epire: c'étoit à
peu près de ce côté-là que le fragment d'Héfiodc; , cité par
Strabon, piaçoit le royaume de Deucalion. On voit que la
tradition d'un déluge commençait à prendre quelque crédit
dans la Grèce, puifqu'un philofophe, aufîi peu ami des ridions
qu'Ariftote, cherchoit fans aucune néceflité à la lier avec
fcri fyflème.
Nous n'avons encore vu aucun détail de ces deux inon-
dations d'Ogygès & de Deucalion, ni du moyen qu'ils
avoieiit employé pour l'éviter; mais peu après Alexandre, on
trouva dans l'hifloire Chaldéenne de Bérofê de quoi embellir
la tradition Grecque. Bérofê comptoit dans fôn hiftoire, qu'à
la dixième génération après le premier homme, Bélus, irrité
par les crimes de la race humaine, la détruifit par un déluge
univerfel, & qu'il confèrva feulement Xifûthrus par le moyen
d'un vaifîeau fermé de toutes parts , dans lequel il s'embarqua
avec /à famille, & dont il ne forlit qu'après s être afîuré, par
le retour de quelques oifèaux qu'il avoit lâchés, que les eaux
s'étoient retirées de deflùs la fice de la terre. L'examen de !a
narration Chaldéenne interromprait la fîiite de l'hiftoiie de
la tradition Grecque*; j'y reviendrai dans la fuite.
Les Giecs eurent quelque peine à s'accommoder d'un
déluge univerfel; & Apollodore, qui écrivoit dans le milieu
du fécond fiècle avant l'ère Chrétienne, empruntant dans fâ
bibliothèque h circonftance de l'Arche ou vaifîeau fe.mé de am. bibB*.
Bérofê, fupj>ofà que le. fômmet du Parnafîè, celui de l'Olympe »•
& celui des montagnes d'Arcadie qui n'avoient pas été inon-
dés , fèrvirent d'afyle à ceux qui s'y réfugièrent. Comme il
* Sa chronimie finiflbit à l'an 1 04.0 après b prife de Troie, 14.4. avant
Jéfus-Chritt. Scvinnus de Chio.
R îij
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i34 MEMOIRES
rapporte en même temps le changement des pierres en
hommes, on voit que les premiers auteurs de cette ficlion
n'avoient pas fuppolc, non plus que lui, funiverlâlité du
déluge.
Nous avons perdu les livres où Diodore parloit (ans doute
du déluge d'Ogygès & de celui de Deucalion: ainfi nous
ignorons de quelles circonftances il en avoit orné le récit.
Ce qu'il dit du deluge de Dardanus , caufé par le déborde-
ment du Pont-Euxin, lorfqu'il s'ouvrit un pafiage par le
Bolphore de Thrace & par le détroit des Dardanelles, ou de
celui de l'ile de Rhodes , n'a aucun rapport à l'objet cjue je
traite. M. de Tournefort adopte cette tradition du déluge de
Dardanus dans (on voyage du Levant , & il veut qu'elle (bit
fondée fur le (ôuvenir d'un ancien événement; mais je doute
qu'il y ait beaucoup de gens qui (oient de (on (êntiment.
Mttamphof. Ovide 6c Sénèque le philolophe nous ont donne deux
delcriptions trcs-détaillées; le premier, du déluge de Deucalion,
le (êcond du déluge qui doit un jour détruire la terre & la
préparer au renouvellement annoncé par les Stoïciens. Alais
Sauf, iptajt. il eft vihble que l'un &. l'autre de ces tableaux (ont l'ouvrage
de l'imagination de deux écrivains qui (e (ont égayés à faire
une defeription fleurie de l'événement le plus terrible; car
Sénèque mérite qu'on lui fane à lui-même le reproche qu'il
fait à Ovide: non efi res fatis fobria lafdvire devorato orbe
Luc. de Dit terrarum. Plutarque, qui a vécu (ous Trajan, & Lucien qui
^riut ùMcrt t'cr'vo't encore au temps de Marc-Aurèle, (ônt, je crois, les
; premiers qui aient ajouté, en parlant de Deucalion, la cir-
conftance des oilèaux à celle de l'Arche, ou du vaifîeau
couvert dans lequel il s'enferma. Ils avoient (âns doute pris
ce détail dans l'ouvrage de Bérofê ou dans ceux d'Abyclène,
d'Eubolème, d'Alexandre Polyhiftor, & des autres copines
de Bérolê.
Il (êroit même pofîible que ces circonftances fuuent em-
piuntées des traditions mofiïques, que les Juifs & les Chrétiens
pouvoient avoir répandue» alors parmi les Grecs; il ne paroît
pourtant pas, à la manière dont Plutarque parle des Juifs,
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DE LITTERATURE. 135
qu'il connût ni leur religion ni leur hiftoire: le mépris injufte
qu'on avoit pour eux empèchoit fins doute qu'on ne lût leurs
livres, & on peut aflurer que Plutarque & Tacite n'avoient
pas même parcoum l'ouvrage de Josèphe, quoique publié de
leur temps à Rome, &, pour ainfi dire, fous leurs yeux.
La-conformité qui le trouve entre quelques circonftances
du déluge de Noé & de celui de Xifuthrus dans l'hiftoire
Chaldéenne de Bérolê, n'a rien qui doive nous lùrprendre,
de quelque caule que vienne cette reflemblance. Bérolê, né
iôus Alexandre , dédia Ion ouvrage au troifième des Séleu-
cides vers l'an 268 avant J. C; par confëquent trois cens
quarante ans environ après le tranfport des Juifs à Babylone
par Nabuchodonolôr. Malgré la permifllon que Cyrus leur
avoit donnée de retourner à Jérufâlem, il en étoit refté un
très-grand nombre en Chaldée; Hs y conlërvoient l'exercice
libre de leur religion, 6c avoient leurs livres facrés écrits dans
une langue peu différente de celle des Babyloniens. Il étoit
même doutant plus naturel que Bérofè les conlîiltât en tra-
vaillant à lôn hiftoire de Chaldée, qu'Abraham, dont les
Juifs lè dilôient les delcendans, étoit, de leur aveu, originaire
de Chaldée; peut-être même la reflemblance entre les tra-
ditions Chaldéennes & les traditions mofaïques venoit-elle
de ce que ces dernières étoient celles qu'Abraham avoit tranf
milês à lès defeendans, & dont les prêtres de Babylone avoient
conlêrvé le fond qui étoit encore reconnoifiàblc, malgré les
fables poétiques & phiiolôphiques qu'ils y avoient mêlées.
Si Grotius & les autres défenleurs de l'authenticité des
livres Saints, s'étoient contentés d'alléguer la conformité du
récit de Bérolê & de celui de Moyfè pour prouver que les
livres de ce dernier lont plus anciens que Bérolê, on pourroit
le leur paner, quoique ce point n'ait pas beloin de preuve
& qu'on ne puilfe en douter ùns extravagance; mais de
leur voir citer Ovide, Plutarque & Lucien, & croire ajouter
par-là un nouveau poids au témoignage de Moylè, c'eiï une
làçon de railônner fi fmgulière, qu'on ne fut comment on
la doit qualifier.
136" MEMOIRES
Les médailles d'Apamée de Phrygie, frappées fous Pertmax
& fous beptime Sévère, au revers defquelies (a) on voit
Deucalion & Pyrrha dans un coffre flottant fur les eaux avec
deux oifeaux, dont l'un tient un rameau dans fês (erres; ces
Médailles, dis-je, montrent que les circonfbnces ajoutées par
K/£«c,K//J6n»f Plutarque & par Lucien à l'ancienne tradition grecque ^toient
adoptées par- tout. Le fùrnom de Cibotos qu'Apamce de
Phrvgie avoit pris au lieu de celui de Cehtna qu'elle avoit
PFn.v.iç. porté d\.bord, avoit fans doute fait penlêr le moncHaire à
orcun.fuja j'aiche ou au coffre de Deucalion, parce que Cibotos fignine
"w un coffe. Une cii confiance qui mérite de n'être pas omifè,
c'ell que fur une de ces Médailles on voit trois lettres gravées
fur le coffre, qu'Ottavio Falconieii prit pour le nom de Noé,
ce qu'il regarda comme une preuve de l'identité de Noé &
de Deucalion. Mais cette mcme Médaille, qui fê trouvoit
dans le cabinet Ottoboni (b), ayant été examiné en i 697
par M. Bianchini, il y lut le mot NEil, commencement
de Nw%oe*>*i & quoiqu'il fût de l'opinion de takonïen, il
renonça lins peine à une preuve qui avoit beaucoup touché
ce dernier.
Cette identité de Noé avec Deucalion , fùppofêe par
Philon , par Juflin martyr & par Théophile d'Antioche,
n avoit pas fait une grande fortune chez les autres écrivains
eccléfiafliques Grecs & Latins. Les plus favans , comme
Tatien, Jule Africain , Clément d'Alexandrie, Eusèbe, Oroiê,
S.1 Auguflin, &c. diftinguent formellement le déluge de Noé
des deux inondations d'Ogygès & de Deucalion.
Annius de Viterbe (c) ell, je crois, le premier des mo-
dernes qui ait renouvellé l'opinion de Philon & de Jum'n
martyr: il fait dire àjôn fâux Bérofê, que l'ancien Ogygès
eft le même que Noé; & Dikinfon fâvant Anglois, dans un
ouvrage où il veut montre, que Noé eft le mçme que Janus,
(a) Fakonieri de numtno Apa- in-4.0 1687, pag. 10 1.
menfi. Seguin feUâa numifmata. (c) Annius Vittrb. Xt rtophondc
in-4..0 1 667. a>quivocis. Btrcfus hift. ChaLiaica,
(b) Bianchini Itiftoria univerfalc. iTc. in-fol 151a.
& Jofùc
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DE LITTERATURE. i37
& Jolûé îe même que Cadmus (d), ne craint pas d'alléguer
i'autorité du Xénophon & du Bérolè d'Annius, pour prouver
que Noé eft encore le même qu'Ogygès.
En i 643, Saumailè employa beaucoup d'érudition dans
fon livre de lingud Helleniflkâ, pour montrer que le déluge
de Deucalion & celui d'Ogygès étoient une feule & même
chofe, & que l'un & l'autre a voient été imaginés par les
Grecs far le modèle de celui de Noé. En 1 676, Prideaux
adopta l'opinion de Saumailê dans ion commentaire fur les
marbres d'Arondell, mais, (ans le citer, fi ce n'eft lorfqu'il
crut avoir lieu de le réfuter; conduite que les écrivains
Anglois tiennent volontiers avec les nôtres. En 1 697, M.
Bianchini entreprit de renouveler & de défendre le fêntiment
de Saumailê & de Prideaux, du moins pour Ogygès; mais
comme il avoit fênti la difficulté de i'ajufter avec la chro-
nologie des écrivains Grecs, il fit remonter l'époque de ce
déluge jufqu'à l'an 2376 avant l'ère Chrétienne, félon la
chronologie d'Edouard Simfon qu'il adopta : cefl celle du
déluge de Noé. Tous les anciens chronologilles Grecs avoient
mis le déluge d'Ogygès cinq cens quatre-vingts ans plus tard,
& feulement l'an 1796 avant J. C.
La feule raifon qu'allèguent & que puiflènt alléguer ces trois
écrivains en faveur de l'identité des deux déluges, c'elt l'uni-
verfâlité de ceux d'Ogygès & de Deucalion , & la deflruélion
de toute la race humaine, à l'exception d'une feule famille,
confèrvée par une protection particulière du Ciel. Mais
cette univerfâlité étoit une idée inconnue avant Ovide,
Piutarque & Lucien , 6c rejetée par Platon , par Ariftote ,
par Apollodore, &c Tous aflurent en termes formels, que
les inondations d'Ogygès & de Deucalion ne s'étendirent pas
au-delà d'une partie de la Grèce, & que dans les pays
mêmes qui en éprouvèrent les plus funefîes effets la defo-
lation ne fut pas univeifêlle. Il ne faudrait que cette fêule
©bfervation pour renverfer tout le fyftème, en lui ôtant le
fondement fur lequel il eft élevé; mais on peut y en joindre
(d) EHtn. Diktnfon Delphi Phanicifanta. apptniix. in-11, i6$j.
Tome XXI IL S
i33 MEMOIRES
une nouvelle , qui remplira le lêcond article que je me fuis
propolé île traiter.
Art. IL Les Juifs habitoient allez loin de la mer dont ib étoient
fepaus par les Phéniciens &. par les Philiftins : ib ne voya-
geoient point, ib ne lai l'oient aucun commerce maritime, &
l'oblervation des pratiques légales leur interdiloit toute fociété
avec les étrangers. De plus, au temps où les Grecs com-
mence! eut de vovager dans l'orient, e'cll à dire, fur la fin
de la puillance des Bab\ lonkns Si. au commencement de
celle des Perles, la Juifs étoient dans un eut de captivité,
d'oppreflion & de misère, où ib ne dévoient guère attirer
l'attention des philofôphes Grecs. Dans les temps mêmes les
plus brillans du royaume de Juda, les Juifs n'avoient cultive
ni l Ailronomie, ni la Géométrie, ni la Philolophie, ni aucune
des féiences qui t.iiloient l'objet tic la curiolité des Grecs, &
qui étoient le motif de Iturs voyages.
Le dé|tôt de la tradition & des livres Saints, conlervé
par la nation Juive , lui donne dans notre elprit une jufte
confédération qui nous empêche de réfléchir fur l'idée que
les nations Idolâtres le formoient des Juifs. Il s'en falloit
beaucoup qu'elles ne les regardaient du même œil que nous;
& Tache a peint leur fituation à l'égard des autres peuples,
en dilant d eux : <lum Affyrios paies Mcdofaue & Pajas
0 riens fuit, tlefpcclijjîmn pars feritenùum.
la tradition des Juifs fur i'uni\ei (alité du déluge, n'auroit
pu être connue des Grecs qu'autant qu'elle auroit été adoptée
par ceux des peuples voihns, chez qui les Grecs alioiem
puiier les élémens des Iciemes & des .irts, qu'ils perfection-
nèrent dans la fuite. Ces peuples étoient les Pluniciens & les
Egyptiens; or ni les uns ni les autres ne vouioient convenir
du déluge univerlel.
Nous en avons la preuve pour les Phéniciens dans l'extrait
de Sartchoniaton, rapporté par Eusèbe: ce fragment contient
une colhiogonie ou bifloire du monde depuis fa première
origine jufqu'au commencement des temps hiftoriques, &
jufijua la fondation de> principales villes de Phénicie. Dans
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DE LITTER ATt/R E. 139
fcette hiftoire, non plus que dans les citations de Ménandre
& des autres écrivains Phéniciens, rapportées par Josèphe,
on ne voit pas la plus légère indication d'un déluge; l'objet
de Joscphe, en alléguant ces écrivains, étant de confirmer,
par le témoignage des écrivains étrangers, ce qui était rap-
porté dans Ihiftoire de fa Nation , il n'auroit certainement
pas négligé de rapporter ce qu'ils auroient dit du déluge.
La preuve eft encore plus directe pour les Egyptiens, de
qui les Grecs avoient reçu dans les premiers temps leur
lyftème religieux, & chez qui leurs plus habiles gens ailoient
dans la fuite puifer les connoiflànces philofophiques. Platon,
qui avoit fait un voyage chez eux, dit formellement, comme
je l'ai déjà oblêrvé, qu'en même temps qu'ils prétendoient
avoir dans leurs annales le détail des trois grandes inondations
qui avoient défolé la Grèce, ils alîuroient que leur pays n'y o£n wi tSm
avoit jamais été expofé. Cette prétention des prêtres Egyp- <tM*n*
tiens eft conforme à tout ce que nous lâvons de l'hiftoire
Egyptienne, (oit par Hérodote, lôit par Diodore, (bit par
Manéthon, foit par l'ancienne chronique. Quoique cette der-
nière remonte jufqua une antiquité fabuleufe, & qu'elle faflê
précéder les temps hiftoriques par le règne des Dieux, on
n'y voit aucune trace d'un déluge ou inondation qui ait
changé la face de la terre.
Je dois examiner dans le troifième article de ce Mémoire, Art. Ilf-
la date du déluge d'Ogygès & de celui de Deucalion, félon les
Grecs ; cet examen montrera que le déluge d'Ogygès , quoique
le plus ancien, des deux étoit poftérieur à l'arrivée des colonies
orientales , & que par conlequent on ne pourroit le faire remon-
ter juiqu'au temps de Noé, lâns rejeter en même temps la
tradition grecque, par laquelle feule il nous eft connu.
Eusèbc nous apprend que ceux qui avoient donné des Pnxparaux,
chroniques Athéniennes, Acufilaus, Hellanicus, Philochoms, caT- l0'
Caftor, Thallus, Diodore de Sicile, Alexandre Polyhiftor,
& même les anciens chronologiftes Chrétiens, s'accordoient
tous à mettre le déluge d'Ogygès fous le règne de Phoronée,
fils &. fuccefïèur d'Inachus, & mille vingt ans avant la
Si;
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140 MEMOIRES
première Olympiade chronologique, c'cft-à-dire, fan \jy6
avant J. C. Ceux de nos chronologilles qui ont le plus
abrégé les temps, comme Edouard Sinuon, font répondre
cette année à la quarantième de Jacob, & à l'an 552 après
le déluge de Noé. Une plus ample dileuflion de la chrono-
logie Judaïque (croit étrangère à mon objet.
Vam & te Varron, parlant de la fondation de Thcbes par Ogygès,
thf. m. 1. 1. j.ms çQn |jvje |a yje n|(tjtjUe> j;t q„e cctte fonJ^iop eft
antérieure au déluge qui porte le nom de ce même Ogygès,
Afvi. m. v. & qu'elle préecdoit le temps auquel il écrivoit de deux mille
cent ans environ. Dans un aune ouvrage, il diloit que lous
le confulat d'Hirtius, c'elt-à-dire l'an 4.3 avant J. C, on
comptent moins de deux mille ans depuis le déluge. Lexpref
fion tic Varron c(l trop vague pour lui attribuer un calcul
bien différent de celui des anciens clironologifles Grecs; aulîi
f-mtO^./.Z- voyons-nous, que Paul Orole, qui avoit lû les livres de
Varron, compte mille quarante ans depuis le déluge d'Ogygès
julqu'à la fondation de Rome, & met, comme Eusèbe, ce
déluge a l'an 1792 avant l'ère Chrétienne; la date de l'an
j 020 avant la première Olympiade donne l'an 1706.
Le partage du X x r.« chapitre de Cenlôrin , qui lêmWe
remonter à l'an 2376, a été tellement défiguré par les
copines, qu'on n'en peut rien conclurre d'aflùré. J'en dirai
i t- autant du témoignage de Soiin, qui après avoir dit que le
déluge d'Ogygès dura neuf mois entiers (c), pendant lelquels
il régna une nuit continuelle, cum <iiem continua nox inum-
hroffet, ajoute que de ce déluge on compte J'ix cens ans
julqu'à celui de Deucalion; on ne fait en quel temps il pla-
çoit ce déluge de Deucalion, & d'ailleurs l'autorité perfon-
nelle de Soiin, qui ne cite aucun auteur, ne peut balancer
celle des plus célèbres chronologiffes Grecs.
A l'égard du déluge de Deucalion, le temps n'en peut
être douteux, (oit parce que le nombre des deicendans de
(t) Dans PfafMj l'inondation rfl l'ouvrage d'une feule nuit : dan*
ApoIJodorc clic dure neuf jours & neuf nuits Sulin h fait durer neuf
mois; le mefVCtfleuî va toujours ta augmentant.
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DE LITTERATURE. 141
ce Prince eft affiné julqua la guerre de Troie, fôit parce
qu'il a été contemporain de Cécrops, de Cadmus & de
Danaiis. La chronique de Paros met le règne de Deucalion
fur le Parnaflè dans l'année » 574 avant J. C, & le déluge
en 1 529 ; la chronique de Thrarylle en 1 524; un ancien
chronologifte, cité par Cédrénus, deux cens quarante-huit
ans après Ogygès, c'eft-à-dire, en 1 548 ; Eusèbe en 153 o.
Une dheuflion plus approfondie eft inutile ; on trouvera tou-
jours, malgré tomes les variétés, que le déluge de Deucalion
a répondu au temps de Moyfe, quelques années plus tôt ou
quelques années plus tard, & qu'il n'eft pas poffible de le
faire remonter julqu'au temps de Noé, lâns renveriêr toute
la tradition grecque.
Me voici enfin arrivé à la quatrième & dernière partie Art. IV.
de ce Mémoire, dans laquelle je dois examiner fi par la di£
pofition de quelques cantons de la Grèce il a pû y avoir
dans les premiers temps des inondations aflez confidérables
pour mériter le nom de eatactyfmes ou de déluges; & ii ces
cantons font ceux où la tradition plaçoit les déluges d'Ogygès
Si de Deucalion : il eft vifible qu'en ce cas la tradition grecque
aura pû être fondée fur le louvenir de quelques évènemens
réels, exagérés dans la (ùite par ceux qui auront entrepris de
les décrire; je commence par le déluge d'Ogygès.
Le nom d'Ogygia, donné à une des portes de Thèbes, &
Jbuvent à la ville même, que Varron dit avoir été bâtie par
Ogygès, ne permet pas de placer ailleurs que dans la Bcotie
ie déluge qui porte Ion nom.
La Béotie eft un véritable baflîn , enfermé de tous les
côtés par des montagnes dont les eaux fe raflêmblent au
fond de la plaine; elle eft comme coupée en deux par
une chaîne de montagnes qui joint le Ckhéron au mont
Ptoon dans la partie méridionale qui eft la moins grande, &.
où la ville de Thèbes eft bâtie. Les eaux forment le lac
Hylica qui a peu d'étendue, 6c qui /ê décharge dans la mer
par un canal que l'art a perfectionné. La plaine qui eft au
nord eft beaucoup plus étendue ; c'eft celle où tombe le
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i42 MEMOIRES
Cépàifis, aflcz grade rivière qui dclcend du mont Parnaflê,
& qui reçoit encore plufieurs ruiflèaux ou rivières, Conune
cette plaine n'a aucune communication apparente avec la mer,
ck. qu'au temps de la fonte des neiges les rivières & les tor^
rens qui l'anolênt tombent dans le lac Copais, que forme le
Céphifiùs,elle feroit bien-tôt inondée fi la Nature n'avoit pas
ménagé un écoulement aux eaux par des conduits fôûterrains
qui traverlênt le mont Ptoon. Whéler, qui a examiné &
décrit ce pays , nous aflure qu'il a vû l'entrée & la (ortie de
plus de vingt de ces canaux qu'il a marqués fur là carte, &
que les gens du pays l'ont alfuré qu'il y en avoit environ
cinquante. Comme le fond de la plaine eft plus élevé que
le niveau de la mer, Whéler obfèrva qu'à la fôrtie des canaux
les eaux fê précipitent dans la mer avec beaucoup de rapi-
dité. On voit encore en plufieurs endroits de la montagne,
des puits ou regards de quatre pieds à chaque face, taillés
dans le roc, pour pouvoir dépendre dans ces conduits & les
nettoyer. Ces regards fùffiroient pour nous prouver que l'art
eft venu au fêcours de la Nature, & qu'on ne sert engagé
à de pareilles dépenlês , que pour, remédier aux débordemens
du lac & pour prévenir les inondations.
SmA. ir, Strabon, qui parle de ces décharges (oûterraines du lac
4° S.' Copàis, quoique d'une façon aflez imparfaite, nous apprend
qu'au temps d'Alexandre un homme de Oui ci s entreprit,
par l'ordre de ce Prince, de nettoyer ces canaux , dont plu-
fieurs s'étoient comblés; il ajoute que l'ouvrage fut abandonné
à caufê d'une révolte de ceux du pays, ainfi qu'on fapprenoit
d'une lettre de l'entrepreneur même: le travail, quoiqu'impar-
fàit, fit cependant baiflèr les eaux du lac aflez considérablement
pour laiflêr reparaître des villes qu'il avoit inondées. C'efl
lâns doute à ce temps-là qu'il faut rapporter ce qu'on lit dans
Etienne de Byzance (f), que Cratès ayant fàigné le lac Copaïs
faut lire Kfdrr-ç dans ce géographe
au lieu du mot K/w'wf, qui ne fait
aucun fens; Cratès étoit probablement
le nom de l'entrepreneur de Clulcif .
(f) Berkelius n'a pas entendu
cet endroit d'Etienne; 6c fi les
commentateurs de Strabon y avoient
fkh attention, ils auraient vu qu'il
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DE LITTERATURE. 143
( Sitttttpptvaw ) on découvrit les ruines d'Orchomène & Sttph. a'6*t.
celles d'Athènes & d'Eleufis de Béotie, qui avoient été dé-
lniites par une ancienne inondation.
Un canal de près de deux mille pas, taillé dans le roc,
communique du lac Copaïs au lac Hyiica; mais il ne peut
forvir que quand les eaux du premier font très-hautes. H
fèmble que Strabon ait parié de ce canal , mais fà defoription
eft trop confulê pour le pouvoir afliirer. Ce géographe attri-
bue l'origine des conduits foûterrains à des tremblemens de
terre, ce qui n'a aucune apparence; mais d'où il faut cepen-
dant conclurre qu'ils étoient un ouvrage ébauché par la Nature,
que l'art avoit dans la fuite }>erfeétionné. On lit dans Diodore , dm. t. ivr
que , lëlon l'ancienne tradition , Hercule avoit inondé le
pays des Orchoméniens en détournant le cours du Céphiflùs.
La difpofition du terrein a fâit juger à Whéler, que Diodore
n avoit pas compris la tradition qu'il rapportoit, 6c qu'on
avoit voulu dire tout au plus qu'Hercule avoit comblé les
décharges foûterraines du Copaïs; mais en ce cas-là même
la tradition ferait fauflè, comme pre/que toutes les autres
choies que les Grecs ont débitées de leur Hercule: car la
puiflànce des Orchoméniens fubfifta long-temps encore après
la mort de ce héros.
Homère parle dans l'Iliade, des richeflès de la ville d'Or-
chomène, & il les compare à celles de Thèbes d'Egypte.
Les Orchoméniens formoient alors un Etat différent de celui jtuuL 1, j S/i
des Béotiens: ils avoient fourni trente vaineaux, & leurs B.jn.
troupes campoient à part. Soixante ans après la pri/ê de Snai. tx ,
Troie ib fo joignirent aux Eoliens de la colonie des enfans
d'Orefte; & quatre-vingts ans après, plufieurs d'entre eux
prirent parti avec les Ioniens conduits par les enfans de Etroi t.
CodniS. Paujan.lX.
Ce fut fans doute alors que les Orchoméniens affoiblis par
le départ de leur plus floriiîànte jeuneflê, fe trouvèrent obligés
de fè foûmettre aux Thébains qui avoient quitté la Thefîalie
pour revenir dans la Béotie. Ces Thébains qui, par leur
iituation, n avoient rien à craindre des débordemens du lac
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i44 MEMOIRES
Copaïs, négligèrent fans doute l'entretien des canaux; 6c c'eft
à ce temps-là qu'il faut rapporter l'inondation qui détruifit les
villes d'Orchomène, d'Athènes & d'Eleufis, qu'on vit repa-
roîu-e après que Cratès eut nettoyé une partie des canaux.
DegmïoSocTétt. Plutarque fait mention d'un débordement du lac Copaïs dans
r-f77'J7*- l'année qui précéda la défaite des Thébains à Coronée par
AgéfilaUs, c'eft-à-dire , en 395 avant J. C. Les eaux mon-
tèrent julqua Haliarte où elles démolirent le tombeau d'Alc-
mène. Le détail de ce qu'on découvrit dans ce tombeau t
mérite d'être lû dans Plutarque, mais il n'a point de rapport
à mon objet.
Pau&niaj tait mention d'un monument de la puiflânee des
Orchoméniens ; c'étoit un bâtiment confinait par Minyas
pour y garder les tréfors. Paulânias le compare aux murs
de Tirynthe, & il le plaint de ce que les Anciens avoient
négligé d'en parier, quoiqu'il méritât autant leur attention
que les pyramides d'Egypte, mais peut-être leur filence
venoit-il de ce que ce bâtiment étoit couvert de leur temps
par les eaux du lac, 5c qu'il ne reparut qu'après les travaux
ordonnes par Alexandre. Au refte, fi ce bâtiment étoit km-
blable aux murs de Tirynthe, il ne devoit être recomman-
dable que par là foiidité; car les murs de Tirynthe qui fub-
fiftent encore aujourd'hui, & qui ont été examinés par des
voyageurs , ne font que des quartiers de rocher non taillés ,
élevés les uns au deitus des autres, & qui le foûtiennent par
leur propre maflê. Les murs de Tirynthe avoient été conf-
truits (g) par les Cyclopes venus de Lycie au temps d'Acrifius
aïeul de Perlée. Le tréfor de Minyas, trilâïeul maternel de
Jalon , étoit l'ouvrage de Trophonius & d'Agamède. Le
temps de ces conitruclions eft à peu près le même , & anté-
rieur de près de deux fiècles à la prifè de Troie.
On conçoit aifèment que dans les premiers temps, &
avant qu'on eût travaillé aux canaux, c'eft-à-dire, lorlque la
Béotie étoit habitée par les fiuvages Hyantes, Aoniens &
Lélèges, les débordemens du lac Copaïs dévoient être & plus
(g) L«s murs de Tirynthe fubfiilent depuis plus de trois mille ans.
fréquens
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DE LITTERATURE. 145
frcquens & plus confidérables , & que l'état où ils avoient
réduit le pays , fit imaginer un déluge qui avoit autrefois
inondé toute la plaine : on le plaça au temps de Phoronée ,
parce que la tradition ne remontoit guère plus haut ; on
ajoûtoit qu'il le pana cent quatre-vingt-dix ans avant quels
Béotie fût liabitable. Ces cent quatre-vingt-dix ans comptés
de l'an 1796, tombent à l'an 1606, & vingt-quatre ans
avant l'arrivée de Cécrops dans l'Attique. Lorlque Cadmus
vutt dans la Béotie, foixante-dix ans après Cécrops, il trouva
le pays occupé par des Sauvages , dont une partie le joignit
aux Phéniciens de là colonie. Si l'on travailla dans les premiers
temps à élargir ou à nettoyer l'entrée des canaux (ôûtcrrains
du Copaïs, ce ne put être qu'après l'établiflêment de ces Phé-
niciens de Cadmus qui apportèrent en Grèce la connoiflânce
de plufieyrs arts ; qui avoient l'ulâge du fer, & qui ouvrirent
des mines de cuivre dans la Béotie.
Les Anciens ne font pas abfolument d'accord entre eux for Dtfuge d*
le pays dans lequel il faut placer Deucalion , & for le lieu
où arriva l'inondation qui porte fon nom. Deucalion étoit
extrêmement célèbre dans la Grèce; & ceux même des
Anciens qui n'ont fait aucune mention de fon déluge, ont
prelque tous parlé de lui , parce qu'on le regardoit comme la
(bûche de toutes les nations Helléniques. Non que ces nations
prétendifîènt defcendre de lui ; mais parce qu'elles avoient été
rarïèrnblées par les defcendans de fon fils Hellen , qui s'étant
répandus dans la Grèce à la tête de plufietirs troupes d'aven-
turiers, avoient fournis les Sauvages des diflèrens cantons, les
avoient engagés à quitter leur vie errante, à réunir leurs
cabanes pour en former des bourgades, & à les enfermer dans
une même enceinte. Le nom S Hellènes qu'Homère ne donne
qu'à une partie des peuples de Theflâlie, étant devenu celui
par lequel les Grecs lê diftinguoient en général des étrangers
ou Barbares , les peuples & les cités qui n'avoient rien de
commun avec Deucalion & avec Hellen, voulurent leur
tenir par des alliances ou par des généalogies imaginaires:
jels furent en particulier les Athéniens 6c les Ioniens.
Tome XXIII. T
146* MEMOIRES
Strd. vu . Le fragment prétendu d'Héfiode , cité par Strabon , donné
S2*' pour fujets à Deucalion, les Locriens voifms du Parnaue,
que Jupiter avoit choifis , dit-il, fur la terre, A«/rotî*;ce qui
leur avoit fait donner le nom de Lélège s d'hommes triés &
rallèmblés de différera endroits. Pindare place de même le
Tind.Ofymp- royaume de Deucalion dans la Locride, auprès du Parnaflê;
ix. (t. niais n&eflîté de louer Oponte, patrie de ion héros, lui
Ariji. meteor. t. fait choifir les Locriens orientaux. Ariûote , l'auteur de la
A?oiiod. i, 7. chronique de Paros , & Apoilodore ont mis le fejour de
Deucalion fur le Parnaflê, ou dans les pays fitués à l'occident
de cette montagne.
Htnd. 1. D'un autre côté , Hérodote & Strabon placent formellement
Smé. ix, les Etats de Deucalion dans la partie méridionale delà Thef-
w ' ialie, au pied du mont Pindus, dans la Phthioude & dans
l'Hifliéotide, pays occupés en effet par les premiers dpfoendans
d'Hellen fils de Deucalion. 11 ne s'agit pas d'examiner ici
laquelle de ces deux opinions eft la mieux fondée , mais
feulement fi dans l'un & dans l'autre de ces deux pays nous
découvrirons une dilpofition du terrein capable doccafionner
des inondations considérables.
WhtUr.Travtif. Je commence par le Parnaflê. Spon & Whéler nous ap-
W./k, j>7. prennent dans leur voyage de Grèce, qu'au-delà des deux
lômmets qu'on découvre des ruines de Delphes , il y a une
plaine fituée à mi-côte, beaucoup plus élevée que celle de
Delphes , & dominée encore par d'autres fommets de la même
montagne qui a une très-grande étendue. Cette plaine eft
entourée de rochers & forme une efpèce de baflin qui reçoit
les eaux des montagnes voifmes au temps de la fonte des
neiges : une très groflè fource forme au fond de la plaine
un lac aflez étendu, qui a la décharge par un canal fbû-
terrain, & va former le fleuve Plïfhts au deflbus de Delphes.
Au deflîis de l'ouverture lôûterraine de ce canal, on en dé-
couvre une autre par laquelle l'eau doit encore s'écouler lort
des crues extraordinaires du lac. Si la Nature n avoit pas
ménagé cette décharge foûterniine, dit Whéier, le lac auroit
rempli toute la plaine, & les eaux furniontant les rochers
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DE LITTERATURE. 14.7
qui la Bordent , elles fe répandraient dans la plaine de Delphes,
& tomberoient de-là dans celle de Crijfa où elles cauferoient
une e(pèce de déluge. Si, par quelque accident, le conduit
Ibù terra in venoit à s'engorger, la môme choie ne pourroit
manquer d'arriver; & peut-être, continue-t-il , un pareil engor-
gement arrivé dans les premiers temps, fut-il la caufè phy-
iique du déluge de Deucalion , qui contraignit les habitons
de la plaine d'aller chercher une retraite fur les plus hauts
jômmets de la montagne.
La Theffelie, où le plus grand nombre des Anciens s ac-
corde à mettre le féjour de Deucalion, & où il ci\ du moins
lur qu'on trouve le premier établiflèment de fes defeendans,
tiï ime vafte plaine beaucoup plus grande que la Béotie ,
mais entourée comme elle de montagnes qui ne lailîènt qu'une
ouverture très-étroite par où le fleuve Paiée entre dans la
mer. Ce neuve reçoit les eaux d'un grand nombre de rivières
qui defeendent des montagnes ; & comme il coule dans un
pays très-uni, les débordemens cauferoient des inondations
confidérables. Hérodote nous apprend que Xerxès , confidé- Hemi ril>
rant fembouchûre de ce fleuve, ditquelesThefTaliensavoient '
iâgement fait de ne pas s'obftmer à défendre contre lui les
défilés de X Olympe & du Péfion, parce qu'il lui auroitété facile
d'inonder leur pays en comblant l'embouchure du Penée.
Hérodote oblêrve à cette occafion , que la Thenalie
n ctoit autrefois , à ce qu'on dit , qu'un grand lac, & que le
fleuve Penée ne portoit point fes eaux à la mer avant que
Neptune eût ouvert le vallon qui eft à fon einbouchûre :
opinion qui peut n'être pas deftituée de fondement, ajoûte-t-il ;
car l'ouverture de ce vallon doit être l'effet d'un tremble-
ment de terre , & ce qu'on dit de Neptune qu'il ébranle T«V jw dun.
la terre, montre qu'on le regarde comme l'auteur de ces
tremblemens.
Les poètes poftérieurs qui chargèrent leur Hercule de toutes DiuLiv,ijS.
les grandes entreprilès , lorfqu'on eut confondu le fils d'Alc-
mène avec l'ancien Hercule Phénicien, adoré à Thafe, ne
manquèrent pus de lui faire honneur de l'ouvrage qu'on
Tij
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i4& MEMOIRES
attribuoit encore à Neptune ou à un tremblement de tort
au temps d'Hérodote.
Il paraît que même en fùppolânt le fait rapporté par
Hérodote, ia plaine où couloit le Pence, fut encore inon-
dée pendant piufieurs fiècles , & qu'elle n'ctoit propre qu'à
nourrir des bœufs (h). C'eft fàns doute ce qu'on a voulu
dire en la fàilànt habiter par des Centaures ou Bouviers ; car
leur nom ne peut fignifier autre choie. Ces Centaures châties
par les Lapithes, (ê retirèrent dans les montagnes, c'efl-à-dire,
que la plaine ayant été defléchée par ceux qui creusèrent des
canaux, devint propre au labourage. Le nom des Lapithes
eft manifeftement dérivé de celui de Ae^n'dioy ou Acuradcr fi),
foffé, canal. Homère & l'auteur du bouclier d'Hercule attribué
à Héfiode, ont fait de cet événement, très-fimple en lui-
même, une guerre entre les Lapithes & les Centaures. J'ai
montré ailleurs comment, en ajoutant de nouvelles fictions
aux premières , on avoit changé dans la fuite les Centaure»
en des monftres demi-hommes & demi-chevaux. On voit,
pour revenir au déluge de Deucalion, que les Grecs n avoient
pas eu belôin de (brtir de leur propre pays pour trouver
des inondations qui leur donnaient occafion d'imaginer les
déluges d'Ogygès & de Deucalion , & qu'on n a pû Èjppofer
raifbnmblement que l'hiftoire de ces déluges particuliers éioit
une copie défigurée du déluge univerfel de Noé.
(h} Kinav^i pique-bœufs, de «urxfev ftimulo if dê
(i) Dt M^wiOBMÉbj txcavo , évacua.
a
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DE LITTERATURE- 149
MEMOIRE
SUR LES REVOLUTIONS
D V
COMMERCE DES ISLES BRITANNIQUES.
TROISIEME PARTIE,
Où l'on effaie de montrer, par des preuves direâes, •
que les Grecs nom point fait le commerce de ces
JJles avant l'expédition de Jules Céfan
Par M. Melot.
Dans la première partie de ce Mémoire fur les révo- 18 Avril
lutions du commerce des îles Britanniques, j'ai for- l749*
mellement exclus les Grecs du nombre des étrangers qui
ont fait ce commerce avant l'expédition de Jules Céfar,
& j'ai promis d'en donner la preuve. Pour y préparer, j'ai
tâché de détruire dans la féconde partie, les conjectures des
partiiâns de l'opinion contraire, en les fuivant fur toutes
les traces qu'ils prétendent que les colonies Grecques ont
laiflees dans ces îles. Je dois maintenant expliquer les rai-
lôns qui me lêmblent établir fôiidement la preuve que j'ai
promifê. .
Ces raifôns fê réduilent à deux proportions : la première,
que ju (qu'au partage de Xerxès en Europe, le commerce
des Grecs fut renfermé dans les bornes de la Méditerranée
& du Pont-Euxin ; la féconde, qu'après la défaite de ce
Prince, la Grèce changeant d'esprit & de goût, ne penfà
plus , ne fut pas même en état de penfer à de nouveaux
etabïiflèmens pour fôn commerce : deux propofitions allez
fimples à la vérité ; mais dont la preuve dépend d'un grand
nombre de faits jetés comme au halârd, & répandus dans
tout ce qui nous refte d'anciens monument
rri •••
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i5o MEMOIRES
Pour abréger ce détail qui deviendrait infini par les diC
cuffions qu'il entraîne, je me contenterai dans une première
fèclion, de fuivre les progrès des colonies Grecques & d'en
marquer les bornes, parce qu elles km aufîî celles du com-
merce de la Nation , ou du moins les fouies qui nous (oient
aujourd'hui connues. Dans une féconde fèction , je m'atta-
cherai uniquement à développer les fuites facheulès de la
victoire de Salamine pour le commerce de la Grèce , 5c tous
les obftacles qui s'élevèrent bien-tôt au dedans & au dehors,
.& s'opposèrent toujours invinciblement dans la fuite à tous
les projets de commerce &. de nouvelles' colonies.
Mais pour éviter, s'il fè peut, toute idée conrufé dans un
fujet déjà de lui-même afîèz embarrafie , il eft à propos de
lever d'abord la double équivoque du terme général de co-
lonie. Une peuplade envoyée au loin hors de lôn pays, fôit
dans un lieu vacant & inhabité, fuit dans un lieu cultivé 8c
déjà peuplé, prend indiftinétement le nom de colonie parmi
les Anciens & parmi les Modernes : de-Ià vient une efpèce
d'équivoque qiû confond un premier établiuement avec un
fécond , l'origine des villes Se leurs révolutions. On fait allez
quel embarras caulênt quelquefois- les variations de l'ancienne
géographie, iorfqu'ellc attribue une même colonie à dinerens
peuples qui certainement n'ont point concouru , qui peut-
être même n'ont eu aucune part à lôn premier établi flèment.
Mais l'erreur qui réfùlte de cette elpèce d'équivoque, n'inté-
reflânt que l'hiftoire des villes, peut être négligée dans
l'iûftoire de leur commerce; ainfi je n'ai pas craint, en
écrivant ce Mémoire, de placer quelquefois la même colo-
nie fous différentes métropoles, à l'exemple des anciens
géographes.
La féconde efpèce d'équivoque eft ici plus importante à
remarquer. Nous donnons indifféremment en francois le nom
de Colonie à toutes les peuplades anciennes , foi t qu'elles aient
eu le commerce pour objet, ou la fureté d'une place, ou le
fôulagement de la métropole : la langue latine elle-même ,
auffi pauvre à cet égard que la nôtre qui s'en eft formée,
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DE LITTERATURE. 151
encore le nom de Colonie à cette troupe de miférables
que Darius mit dans les fers après le fie de Milet, & qu'il Dtriu» «i
tranfporta dans le fond de l'Arabie (a) ; quatre eipèces de dHyiUiV^
colonies cependant , aulïi différentes que leur objet , 6c qu'on
doit toujours diftinguer, fi l'on veut bien me fuivre en ce
Mémoire. Je n'embraflé que les établi (lèmens qui ont eu
quelque rapport au commerce, & je me propolê de montrer
que jufqu'au partage de Xerxès en Europe, ils turent tous
renfermes dans les bornes de la Méditerranée & du Poitt-
Euxin, ce qui dl ma première propofrtion.
Dans k queflion de fâvoir fi les Grecs ont fait le com-
merce des îles Britanniques avant l'expédition de Jules Célar,
on doit d'abord écarter, ce me fëmble, les temps héroïques
ou fabuleux : ce n'eft pas que les Grecs n'eu fient acquis dos-
ions quelque connoi (Tance dans la marine ; on convient allez
généralement aujourd'hui que le bélier de Phrixus & le pégalê
de Betlérophon étoient de véritables vailîêaux, qui avoient
pris le nom des figures qu'ils portoient à leur proue ou à
leur pouppe. Thucydide nous apprend que Minos eut une
bonne flotte, qu'il fournit les Cyclades, & nettoya la mer
de corfâires pour a/lurer les revenus de fon nouveau domaine.
Enfin les hifloriens, auffi-bien que les poètes, ont parlé de
la guerre de Troie, des mille vaiflêaux de la Grèce, de la
dùperfion de lès chefs à leur retour, & des villes qu'ils ont
fondées lûr les côtes de l'Efpagne & de l'Italie; cependant il
m'a pani que dans la queflion dont il s'agit, je ne devois
pas remonter jufqu'aux temps héroïques.
En effet, outre que les écrivains Anglois, dont j'attaque
le préjugé, n'ont jamais placé fi haut le prétendu établillèment
des Grecs aux îles Britanniques, les colonies de ces temps
reculés n'eurent jamais le commerce pour objet; leur origine
(a) Telle fut l'origine de la ville
d'Ampéou Ampclone, que Pline ap-
pelle, t. VI, une colonie Milélienne;
& que I ter?»'» allure «voir été corn-
polie des prifonniers que lit Darius à
fa prife de Milet. Voici le termes de
Tzctùs, chil. Vit, v. fçj if furv.
t52 MEMOIRES
rieft fouVent appuyée que for un léger rapport ou rcflêmblanoi
de nom (h): enfin tout ce premier âge de la Grèce eft, pour
ainfî dire, une terre inconnue, dont les poètes le font empa-
rés, qu'ils ont remplie de leurs fictions, & que j'ai cru
devoir leur abandonner pour me renfermer dans les temps
hiftoriques , qui font aulîi le feul elpace où la critique des
faits puifîè marcher avec confiance.
Or quand on lit l'ancienne hiftoire dans le deflèin dé
foivre les progrès du commerce, on diftingue ailement dans
la Grèce deux ordres de villes commerçantes : les unes ayant
connu de bonne heure le véritable avantage de leur pofition,
avoient tourné toutes leurs vûes du côté de la mer, setoient
rendues habiles dans la marine, équipoient de grades flottes,
capables de porter au loin & iâns obfiacle leur commerce &
leurs colonies; les autres villes, fituées moins avantageuiêment
ou moins habiles, ou peut-être moins entreprenantes, culti-
voient l'alliance des premières, ou même recherchoient la
faveur des étrangers puinans for la mer ou for la terre, & à
l'ombre de cette protection faifoient auffi quelque commerce
& fondoient même quelquefois des colonies. L'hiftoire donne
à ces premiers commerçans le faftueux titre de maîtres de la
mer, & fe plaît de temps en temps à nous faire connoître
les progrès de leur marine; mais à l'égard des foconds, die
iê contente de remarquer, en puant, les lieux où ils ont fait
qudqu'établiuement.
Je rangerai dans la première de ces deux clafies les villes
ou républiques de la Grèce qui ont eu l'empire de la mer,
& dont Caftor avoit fait le dénombrement, qu Eusèbe nous
a conlêrvé dans là chronique; je renverrai à la féconde toutes
(b)\j&. Géographie ancienne four-
nit mille preuves de ce que j'avance
ici ; mais je me contente de ce paf-
fage de Pline ( Hift. Nat. liv. VI,
édit. du P. Hard.): Minai ( in
Arabiâ ) à rege Cretag Minât, ut
txiftimantj orig'mem habtntes ... .
rum origo Rhadamanthus putatur,
frater Minois. Une opinion auflï
étrange que celle qui fuppof» que
deux petits rois de Crète ont trans-
porté fucceflîvement des colonies de
cette île jufqu'en Arabie , n'a vifi-
blemcnt d'autre fondement que le
JViadamaei ( vicinj Minaris) & ho* rapport ou U icflvmblance de nom
les
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DE LITTERATURE. 153
les autres villes de la Grèce, qui lâns avoir jamiis eu un
commerce fort étendu, ont pourtant mérité, par quelque
ctabiitlèment au dehors , le titre de Métropole ; & l'on verra
lâns peine que toutes les colonies de ces villes ou républiques
ont toujours été renfermées dans les bornes de la Méditer-
ranée & du Pont-Euxin (c) jufqu'au paflàge de Xerxcs en
Europe.
Mais je dois avertir que quand je parle ici de l'empire
de la mer, je ne l'entends pas, au lêns de quelques juri(confultes
modernes, qui, pour flatter en ces derniers temps l'ambition
ou la vanité de leur nation, n'ont pas craint de choquer les
premiers principes du droit des gens, & d'avancer qu'on peut
acquérir le domaine de la mer aufîî-bien que celui d'un
champ , ou de quelque autre partie de la terre ; propofition
que condamne la raiJbn qui diète à tous les hommes cette
vérité ^que le vaifîeau qui vogue fur les eaux n'y laiflè au
navigateur qu'un droit paflàger, comme l'empreinte du fillon
qu'il a tracé. D'ailleurs, puiiqu'ii s'agit ici d'une exprefllon
de l'antiquité, c'dt auïïî, ce me (êmble, dans l'antiquité qu'il
faut en chercher le véritable fens. Or les anciens Jurilconlùltes
nous difênt tous unanimement que la mer eft commune (d) à
tous les hommes, ainfi que l'air & la lumière, qu'elle ne peut
faire partie du domaine des Princes ou des particuliers; &
f hiftoire ancienne , qui parle fi fôuvent de l'empire de la
mer, ne défigne vifiblement par cette expreflion qu'une puif
fince attachée à la fupériorité des forces maritimes (fc/puillânee
profluens , mare , If c. % i , In 11. de
rerum divin & acq. ipf. dom,
(e) Selden , Vofîîus &. deux ot*
trois autres écrivains du dernier lié*
de , prétendent que le mot faAau&o-
rmt dans Thucydide, Diodore
Sicile , Strabon &. autres anciens
auteurs , doit s'entendre de l'occur
pation , pour me fervir du terme des
jurifconlultes Romains , laquelle ,
par le droit des Gens , donne au
premier occupant le droit de pro-
priété fur la çhofe qui n'a point dç
(c) M. Huet, dans Ton liiftoire
du commerce <5c de la navigation
des Anciens, aflure que l'empire de
la Mer dont parle l'hiftoire grecque ,
ne s'étendoit du fud au nord , que
depuis les îles de Crète & de Rhode ,
julqu'aux îles Cyanécs; & que, du
côte de l'occident, il étoit borné
à la mer Ionienne: on verra dans
ce Mémoire que cet Empire a quel-
quefois eu une plus grande étendue.
( d) Et qu'idem naturali jurt com-
munia finit omnium ha>ct air , àqua
Tome XXI IL Y
i54 MEMOIRES
qui n'eut jamais de principe ni d'appui que la violence,
empire de fait que les Pirates ont exercé, qu'une bataille
gagnée ou perdue donnoit ou iuifoit perdre. Alcibiade, rap-
pelé de l'exil, défait dans l'Archipel la flotte combinée des
Perfes & des Lacédémonicns ; il retourne à Athènes , le
peuple va à fa rencontre, le reçoit à la defeente du vaifïeau,
& l'Induire ajoû'.e que tout le peuple alors reconnut haute-
ment qu'Akibbde lui avoit rendu j'empire de la mer, c'eft-
à-dire, cette lûpenorité dans la marine, que la malheureufê
expédition de Sicile lui avoit fait perdre. Je trouverais dans
l'antiquité mille traits pareils pmr appuyer cetie explication,
qui paroït d'ailleurs fi railonnable; mais il me lumt, dans h
neceuhé où je luis d'emplover les termes dont quelques
Jurilconfultes modernes ont alwlé, d'avoir éloigne le lôupçon
de pen/ér comme eux.
Dans le dénombrement des peuples qui ont eu ancien-
nement Fempiie de la mer, je ne vois que les Pélalges,
les Rhodicns, les Miléliens, les Pliocéens, les habitans de
l'île de Naxe, le.-. Eiéti iens &. les Eginètes qui appartiennent
à cette première partie de mon fujet; les autres peuples que
Caflor avoit nommés, notant point Grecs, ou parce qu'ils
lë perdent dans les fables de* temps héroïques, lônt étrangers
à ce Mémoire.
Ees Pélalges, qu'on {>eut regarder comme les premiers
habitans île la Grèce, portèrent leurs colonies dans les îles
de lArchipel, lur les côtes de l'Alie mineure & de l'Italie,
maître. M.iis Hérodote A PJutarque
oui ont eu foin de fixer le véritable
fens du ternir faJ«.ije»f«Tur, l'ex-
p!i(jueti( par ceux-ci, .,.».«;.•.• 7*f
*oy*< *<rs< , wn)*tr ^»h9ii r rtùr
Tii» ScLicwsiu , que je n'ai Tait que
traduire en françois. M. Bianchini
réduit à beaucoup moins cette puif-
fânec fur la mer, lurfqu'il dit ( Ifl.
Univerf. cap. y / ) , la poun^a
maritima étfcrkto Ja Euftbio net
cdtafcgp Jrpra ateennate, } indkio
di tate aditnamenli) di navi e di
prefult ne' porti if nella marina
di aie une flato , che niuno de' iegni
foreftieri pctejfe penetrart per fer-
ra, ma jofit aflrttto à conofetre k
Sovrana autorità det S ignore drrrttc,
con paituir feco la facolrà di prat-
licare per quei centerni; e qua-
lunque volta decadeva un» flato dal
diritto di aveflo Jmperh, fi dicera
petdere ta Talajfocrajîa ,
ttxfânxu , ehe prima otteneva net
proprio mare.
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D E LITTERATURE. 155
& juiquc dans ie fond de la mer Adriatique. C e fût appa-
remment lûr cette mer & du fort de Spine, qu'ils exercèrent Environ rm
cette elpèce d'empire qui leur mérita ia place que l'hiftoire ><0,v*wJ c.
leur donne, & qu'ils ont coniêrvcc plus de quitre-vingts ans
entre les maîtres de ia mer. Quoi qu'il en foit, on doit
convenir que la côte de l'Ane mineure à l'orient & celle
de l'Italie à l'occident, furent tout à la fois les bornes de
leurs courtes , de leur commerce & de leurs colonies.
L'empire de la mer pafià des Pélalges aux Thraces, des
Grecs aux étrangers; & ce qu'il y a de remarquable, quelque
raifort qu'on en puific alléguer, c'eft qu'alors, comme dans
la fuite, les plus anciennes & les plus puillântes Républiques
de la Grèce le mirent peu en peine de le recouvrer, tandis
que leurs colonies faifoient de temps en temps, quelquefois
avec lûccès, tous leurs efforts pour reprendre fur l'étranger
cette elpèce d'empire que leurs pères avoieru pofledé. Les
Rhodiens, colonie Dorienne, creusèrent de la mer les Thraces
& leurs vaifièaux, & étendirent fort loin leur commerce & j.-c.
leurs colonies-: on trouve celles-ci fur les côtes de ia Cilicie,
de l'Italie, de la Sicile & de l'Elpagne. Strabon attribue aux
Rhodiens la fondation de Soii dans la Cilicie, de Parthe-
nope (f). aujourdh'ui Naples, fur la côte de la Campanie,
de Salapia dans l'Apouille, de Chone dans le voifinage de
Sybaris, & enfin de Rolës lûr h côte orientale de fEP
pagne, au pied des Pyrénées, place dont les Marlêillois
s'emparèrent de fi bonne heure, que quelques anciens ont
cru que Marlêille en étoit la Métropole. Strabon ajoûte qu'on
a môme prétendu que les Rhodiens, au retour de l'expédition
de Troie, avoient jeté les premiers habitans dans les îles
Baléares. Cette duculfion parlé les bornes de ce Mémoire,
où je me propofe uniquement de marquer le terme le plus
reculé où l'on puiflè porter les colonies Grecques , en s attachais
au témoignage pofitif de l'hiftoire,
(f) Parthenope ayant reçu quelque temps après une nouvelle colonie
Grecque, fut appelée Néapolts ou la ville neuve, en égard à la vi.lc de
Curue, autre colonie Grecque, plus ancienne fur ceuc cwe.
Vij
i56 MEMOIRES
Ce que dit le même Strabon de la ville de Rhode, capi-
tale de l'île de ce nom, mérite ici plus d'attention, parce que
ce géographe renveriê l'ordre que j'ai luivi , qu'Eusèbe 8c
Caifor lcniblent avoir tixé dans le dénombrement des anciens
peuples qui ont potTédé l'empire de la mer. « La ville de
L, xiv.» Rhode, dit Strabon, l'emporte de beaucoup lîir toutes les
fcg. £fi. ^ v]\\€$ (jUe jc connois, loit par la beauté de Ion port, de les
» rues & de Ces murailles, loit en général par tout ce qui peut
« contribuer à lembeltfflemcfrt des grandes villes; & je n'en
» vols aucune que l'an puitlé à cet égard , je ne dis pas pré-
» téter, m.ûs même comparer à la ville de Rhode : cependant
»■ ce* que l'on en doit le plus admirer, eft fa police, longou-
>■ vernement ex. ion application à la marine, qui lui acquit &
» lui conferva long-temps l'empire de la mer, l'amitié des
* Romains & celle de tous les Rois allies des Grecs ou des
Romains ». Voilà ce que dit Strabon pour relever la gloire
de celte ville. Mon dellèin n'cll pas d'afioiblir cet éloge;
j'y ajouterai même que pour la connoiflânee des beaux arts
& dans le temps de leur plus grande perfection, la ville de
Rhode pouvoit le difputer à lout le relie de la Grèce; que
ton école d'éloquence tut rivale de celle d'Athènes ; que ,
dans la peinture, Protogène ne le cédoit qu'au lêul Apel/c;
que dans l'art de tondre les métaux , le cololîê de Rhode ,
Chirà <te l'ouvrage d'un Rhodien, tut une des lêpt merveilles du
jitliho^c! ,e monde. Je lais encore que cette ville ayant été renverlée
prelque toute entière par un tremblement de terre, les Princes
& les Rois tes voilins & , prelque tous, les amis seflbrçèrem à
l'envi de lignaler en cette occalion leur ellime & leur amitié
pour les Rhodiens; que par les libéralités de ces Princes,
Rhode loitit de les ruines plus belle & plus puillànte qu'elle
n'étoit auparavant ; & qu'enfin la logclfe de lès loix pour la
marine les a fait recevoir de toutes les Nations policées ;
que dis le temps cPAugufteles Romains les adoptèrent, que
Juflinien les fit initier dans le dïgelte, & que Louis XIV
les a tirées de ce recueil pour en taire le tond de l'or-
donnance qui règle aujourd'hui noue commerce maritime:
Google
DE LITTERATURE. i5?
cependant je ne puis croire, avec Strabon, que cette ville ait
jamais eu l'empire de la mer. Ce géographe nous apprend
lui-même que Rhode fut bâtie environ le temps de la guerre
du Péloponnèfê , fur les deflèins & lous la direction de Cal-
licrate célèbre Architecte, qui avoit achevé, fôus Périclès,
les fortifications du Pirée & la longue muraille * de connnu- • Elle avok
nication entre ce port & b ville d'Athènes. Or depuis cette J^JjjJ^
époque, ni la ville de Rhode en particulier, ni les Rhodiens France,
en général n'ont été les maîtres de la mer. L'île entière trop
foible à la naiHànce de Rhode pour Ibûtenir la neutralité dans
cette fameule querelle qui avoit partagé toute la Grèce entre
Athènes & Lacédémone, fe propola de fuivre toujours celle
de ces deux Républiques qui fe rendrait la plus puiiTante fur
la mer; mais la fortune ayant lôuvent changé pendant la
guerre, cette mauvaife politique caufa la perte des Rhodiens.
Athènes ayant l'avantage, vouloit que le peuple fût le maître
par-tout ; Lacédémone victorieufe relevoit par-tout la faction
des Grands. De-là on vit naître dans Rhode deux partis con-
traires qui, lôûtenus tour à tour d'une grande puifîânce au
dehors , mirent le trouble au dedans; & la jaloufie des factions
ayant enfin épuifé les forces de Rhode , elle tomba lous le
joug de petits Princes lès voifins. Tel fut l'état de cette île
depuis la fondation de la ville de Rhode julqu'au temps
d'Alexandre. Ce Prince devenu maître de i'Alie, diltingua
les Rhodiens entre tous les Grecs,. & les combla de les
faveurs. Ils fe fèrvirent de cette protection pour réparer leurs
pertes & rétablir leur marine. Rhode dans la fuite, comme
fi elle eût condamné la conduite qu'elle avoit tenue pendant
les# troubles de la Grèce, borna là politique à le faire recher-
cher des Etats voifins , à fe les attacher tous par l'efpérance,
à éviter les engagemensWolennels avec chacun d'eux en par-
ticulier, jufque-là, comme le remarque Polybe, que Rhode
favorila le parti des Romains pendant cent quarante ans, fans
avoir conclu aucun traité avec Rome ou fes agens: ainfi Rhode
occupée delcimais du loin de le conlerver, ne penfoit guère
à 1 empire de la mer, lequel plia d'Alexandre à les fucceilèurs,
Viij
1 58 MEMOIRES
&. de les fùcceftèurs aux Romains, où il Ce fixa pour ne
plus rentrer dons la Grèce.
Telles (uni les raifnns qui me femblent combattre i opi-
nion de Strabon , & qui m'ont déterminé à luivre Caflor &
Eusèbe, & à placer, comme eux, au lëcond rang, & plu-
fîeurj ficelés avant la fondation de Rhode, les habitans de
cette île, parmi les peuples de la Grèce qui ont polTcdé
l'empire de la mer; & l'on ne doit pas s'étonner de nie
voir iiinli abandonner Strabon, (avant & judicieux écrivain ,
|H)iir tn'attucher au Sentiment de Callor & d'Eusèbe M
limplcs compilateurs , fort au délions du mérite de Strabon
à tous égards. Celui-ci rie parlant des maîtres de la mer que
par occafton, a pû négliger les termes ou l'ordre des temps;
mais Callor & Eusèbe ayant entrepris l'hiftoire de l'empire
de b mer, fi j'olê ainli parler, ont dû nécetfâirement y regarder
de plus près l'un ck l'autre, & s'aflcrvir à la Chronologie.
Je reprends le fil de leur Itiiloire.
Din'fcrx.* Les Rhcxliens déchus de leur puifîànce fur la mer, cet
u-.dc trajx empjic pjflj une féconde lois aux étrangers. Les Phrygiens,
le^ Phéniciens, les Egyptiens & d'autres Nations barbares
le pollcdèieni tour à tour pendant l'efpace de cent cinquante
ans ou environ, jufqu'à ce qu'enfui il fut rendu à la Grèce
SurdWu pur le-> Miléfiens.
•vm'Ic Milet, que Pomponius Mcla appelle la première ville de
Clonie jxjur les exercices de la paix & de la guerre, fût
fans conU'cdit la plus conlidérable de la Grèce par le nombre
de Xerxès, nous donnent, avec
afièr tle précilion , la durée totale
de cet empire de la mer, il faut
avouer que Ici termes intermédiaires
qui marquent la durée de cet em-
pire , 1 IVg.ird de chaque peuple en
pjrticu ier, font ifftl négligés ; puif-
que la femme de ces durées particu»
lit rcs ne s'accorde p-«int avec la du-
rée totale fixée par Eusébc mcmren
là chronologie : mais il faut peut-
clrc mettre eette négligence fur le
compte des Copiftcs.
(g) Je ne prononce point fur l'or-
dre qu'Euiébe a fuîvi dans ledénom-
brcruenl tju'ii a fait des d,rlércitt
peuples que uni eu tour à tour l'em-
pire de la met ; nous n'avons point
de pièces de comparailim pour jujer
de cet ordre : cependant on petit dire
en général qu'il s'y ell comporté
avec jflli de négligence. Car ti ,
dans ce dénombrement , les deux
temxs extrêmes, dont le premier
elt lie du lé^nc de "Huléc , & le
dernier cor.co'jtt ai ce l'expédition
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DE LITTERATURE i5o
de fes colonies. Pline lui en donne plus de quatre-vingts (h).
Il eft du moins certain que Mi!et avoit fonde prefque toutes
les villes anciennes de la Propontide & du Pont-Euxin. On
pourrait même ajouter que les Milcfiens avoient pénétré
jufqu'au Tanaïs, fur les bords duquel les anciens géographes
placent une ville Grecque du nom de ce fleuve, & qui fut
vrai-femblabiement une colonie Miléfienne, dont on retrouve
peut-être encore aujourd'hui la trace dans les ruines de Tana
fur les bords du Don , à trois lieues au defliis de Ion embou-
chure dans la mer de Zabache.
Quoiqu'il fèmble d'abord que Milet eût porté tout fon
commerce vers le nord, on trouve pourtant encore lès colo-
nies vers le midi. Les Milcfiens, maîtres de la mer, ouvrirent
le commerce de l'Egypte ^/j aux Grecs, les armes à la main;
& remontant le Nil allez haut, ils fondèrent la ville de
Naucratis fur fb bords, & la ville d'Abyde encore plus avant
dans les terres; & par-là ils s'établirent dans le fèin même
de la bafîê Egypte, julque-là fermée aux étrangers.
Les Milcfiens, pour le remarquer en paflànt, étoient nés
pour le commerce, & leurs colonies, conlèrvant le même
goût, devinrent elles-mêmes dans la fuite de puiflàntes métro*
pôles. Sinope, par exemple, qui ne fût d'abord qu'une
peuplade de Miléllens , s'accrut tellement par le commerce,
qu'elle fonda de grandes villes, & en particulier celle de
Trébizonde (k), ii célèbre dans i'hiftoire, & qui devint enfin
la capitale d'un Empire, ou du moins d'un Etat confidérable
au commencement du xm.e fiècle. Mais fi les Milcfiens
étoient nés commerçans, ib en avoient auffi les défauts:
peu fenfibles à l'intérêt commun de la Grèce, que l'intérêt
(h ) Super oéioginta urbium prr
eu né} a maria genitrix. PI in. Hilt.
Nat. lib. v, pag. 278, edit. Hard.
On lit en plufieursmanufcrits XC;
Séncquc au contraire ne lui en donne
que LXXV. Lib.deConfol, adHch
viam, cap. 6.
(ij Suivant Strabon & E tienne
de Byzance , Hérodote , qu'a fuivi
M. Huct, paroît d'un lentimcnt
contraire; mais Hérodote parle d'un
fait poftérieur à la fondation de
Naucratis.
(k) Voyez la defçription de cette
ville dans Z-ofime.
Coo avant J.C
160 MEMOIRES
particulier leur fît lâchement abandonner en plufieurs ren-
contres, ils ne furent prefque jamais occupés que du loin
d'augmenter leurs richelîês, & perdirent bien-tôt l'empire de
la mer que les Cariens leur enlevèrent. Ceux-ci le polfédcrent
long temps ; mais enfin il leur échappa pour rentrer dans la
Grèce, & s'y fixer jufqua l'expédition de Xerxès.
Les Lelbiens, qui parvinrent à cet empire environ l'an
660 avant J. C (l) , ne firent jamais un commerce fort
étendu; au moins ne trouve-t-on leurs colonies que fur les
côtes de l'Hellelpont, où véritablement elles étoient en grand
nombre, & fur la côte méridionale de la Thrace. Les Mity-
léniens y avoient fondé, ou feulement repeuplé la petite ville
d'^Enos (m) dans le voifinage de Maronée.
Fnviron !'«n Mais les Phocéens, qui lùccédèrent aux Lefbiens, décou-
vrirent aux Grecs des mers qui leur étoient inconnues, du
moins c'eft ainfi qu'en parle Hérodote. « Les Phocéens, dit-il,
font les premiers entre les Grecs qui aient entrepris des voyages
de long cours : ils nous ont fait connoître la mer Adriatique,
laTyrrhénie & i'Efpagne; ils ont pénétré jufqua la ville de
TartelTus (n), & mérité l'amitié d'Arganthonius, roi des Tar-
tefliens. » Voilà ce que dit Hérodote, & il eft d'ailleurs certain
que les Phocéens étendirent leur commerce julque fur les côtes
de l'Italie, où ils fondèrent Vélie & Lagaria; for la côte
méridionale des Gaules, où ils bâtirent Marfèille, fi célèbre
elle-même par fon commerce & lès colonies; fur la cote
d'Efpagne, où ils jettèrent les fondemens d'Artemifium ou
Diaimmt, aujourd'hui Dénia dans le royaume de Valence,
J'avoue cependant que l'origine de cette dernière ville eft
contellée, & que quelques écrivains en ont donné l'honneur
aux Mar/èillois; mais tous les auteurs anciens conviennent
<;ue les Phocéen* firent encore le commerce du Pont-Euxin,
(>) Voyez I,i chronique d'Eusèbe
Lt l'tn 1*34.1 depuis la uaiflânec
d'ALn!ta,r..
* i c fe contente de dire
r : ■ • • une ville E'olionne;
. • ■. Géographes attri-
buent la fondation d VEnos aux Cu-
méens d'Afie.
(n) Mais on ne voit pas qu'ils
aient fait aucun établineracm fur
cette côte de I'Efpagne.
* qu'il*
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DE LITTERATURE. 161
& qu'ils fondèrent Lamplaque fur la route de cette mer, &
Amifùs fur les côtes.
Les autres peuples que CaJftor place eniùite dans là chro-
nique, font plus connus aujourd'hui par le rang qu'il leur a
donné entre les maîtres de la mer & par toute autre marque,
que par leur commerce & leurs colonies. On ne trouve, par
exemple, aucune trace de celles des Naxiens, quoiqu'on lâche
d'ailleurs qu'ils ont été trcs-puiflàns fur la mer; il faut cepen-
* dant excepter de cette remarque générale les Erétriens , &
fur-tout les Eginètes qui terminent la chronique de Caftor,
& qui poflédoient l'empire de la mer lorlque Xerxès pafli
en Europe. Strabon nous apprend que les villes d'Erétrie
& de Chalcis d'Eubée avoient établi des colonies dans la
Macédoine, qu'Erétrie en particulier avoit fondé les villes
Grecques de la prelqu'île de Pallène & des environs du mont
Athos ; & à l'égard des Eginètes , on lâit que le commerce
jêul les avoit élevés à ce haut degré de puiflànce. Comme
le fol de l'île d'Egine étoit pierreux, & par coruequent peu
propre au labourage (o), les Eginètes cherchèrent dans leur
induftrie les moyens de iûbfifter. La mercerie (p), les manu-
factures, la fabrique d'une monnoie d'argent (q) , julque-là
(o) E'/«»»«or yè yittSmi , Tnf
h<tf.McyuuTu.i ifxn&xùc. Strab. lib.
VJJ/,pag.j/6.
(p) V'ôknr A'weûot. Ibid,
(q) fçtojç l'ir A'iytfH apy/W*
Strab. I. VI 1 I,p.^y6. La véritable
époque de l'origine de l'an moné-
taire , paroît être encore aujourd'hui
très-incertaine. Suivant la chronique
de Paras , Phéidon , premier magiA
trat de la ville d'Argos, fit faire à
E'gine des monnoies d'argent, l'an
804 avant J. C : àp'w *«A»» ô A/-
aifjuçfvr ir Aiyiir i-mnotr, & c. voy.
la chronique- E'phorc , au rapport de
Strabon, lib. V/Jl, pag. 376,
diioit nettement que les premières
Tome XXI IL
monnoies d'argent avoient été frap-
pées en l'île d'E'gine par Phéidon :
tuxmaj ?n«r \zri Qtîforoc. Ce fênti-
ment d'E'phore paroît appuyé par le
témoignage de Pline , lib. XX x j 11 1
cap. par le jurifconfultc Paul,
/. ifff. de contrait, empt. qui aflu-
rent l'un Se l'autre , qu au temps de
la guerre de Troie tout le commerce
fè faifbit par écliange: dc-là il fèm-
ble naturel deconclurre que Phéidon
avoit inventé l'art de frapper de«
monnoies d'argent.
Mais Pollux a remarqué qu'on
placoit ancien ncment au rang des
inventeurs de l'art monétaire , non
feulement Erichthonius qui vivoit
700 ans avant Phéidon , mais en-
core Démodiçe fille d'Agamemnoli
X
i6z MEMOIRES
inconnue dans la Grèce, firent d'abord tout leur commerce:
mais leurs richeflès s étant accrues inlèniiblement , ils éten-
dirent leur commerce, & s élevant par degré ils équipèrent
des vailîeaux, anemblèrent des flottes, & devinrent enfin les
maîtres de la mer. Strabon allure (ju après les Athéniens, les
roi de Cume, & femme de Midas
roi de Phrygie. Selon Hérodote
Ijnvemion des monnoies étoît due
aux Lydiens : <J9ç£rtf/ «ùjpwnr , r
rui.'ç ïïfjukt, * .ljuo. j*v<r- - *• ".->^>,.: -
%c Uwk.\oi ix*<mrn. Aénophane dit
la même cltolè dans Poilux, l.iX,
cap 6. Aglollhèneen fàifbit honneur
aux Naxiens. Plutarque affile en
termes ex prés , que Théfec , long-
temps avant Phéidon , fît frapper des
liionnoies à Athènes avec le type
d'un boeuf : tiu»\|* Si *J nfuajxttç jôcùr
«>vt^jÉ|«c. Elles en avoient le type
& le nom fuivant Poilux (ibid.)
&. valoient deux dragmes. Les plus
anciens fchoiiafles d'Homère & de
Virgile difent la même chofe que
Plutarque & Poilux. 11 y a plus ,
on conferve encore aujourd'hui dans
les cabinets des curieux, des mon-
noies de Jérufàlem avec les carac-
tères fàmaritains , qui prouvent , au
jugement de quelques Antiquaires ,
que ces monnoies font antérieures à
là captivité , <Sc peut-être même au
ichifme des dix Tribus ; puifque
nous trouvons dans l'Ecriture , dès
le temps des Patriarches, l'ufâge des
monnoies établi en Syrie oc en
Egypte. Ainfi ce n'eft plus à Phéi-
don , ni aux E'ginétes, ni peut-être
même à la Grèce en général, qu'on
doit attribuer l'invention des mon-
Doies; je dis, même des monnoies
d'argent.
, Dans cette contrariété de monu-
jmens aflez précis, & certes tous
refpeclablcs par leur antiquité, je
ne vois que deux partis à prendre;
le premier feroit de s'arrêter à l'opi-
nion d'Otto Sperlingiusqui diflingue
deux fortes de monnoies qui ont
eu cours fuccefTivement parmi les
Anciens : l'une informe <3c grof-
fiére, coupée par petites pièces ou
lames d'argent, d'or ou d autre mé-
tal , fans type , fans légende , ni
marque publique , tiroit toute fa
valeur de la matière «Se du poids.
Telles étoient, félon Spcrlingius,
les monnoies anciennes dont parle
l'Ecriture , & qui avoient cours
en Afie & en Egypte dès le temps
d'Abraham ; telles étoient encore ,
au temps de Jules Céfar, les mon-
noies de la grande Bretagne : l'autre
forte de monnoies anciennes & qui
fut fubftituée à la première , étoit
frappée & portoit l'empreinte du
coin , comme nous parlons aujour-
d'hui , c'ert-a-dire, que ces monnoies
avoient un type, (bit une figure,
fbit une infeription ou quelqu autre
marque de l'autorité publique. Sper-
lingius prétend qu'on ne vit point
cette féconde forte de monnoies dans
la Grèce avant Phéidon, dans la
Lydie avant Créfus, dans la Perle
avant le premier Darius ; ni enfin
dans l'Italie & dans Rome avant
Servius Tullius.
Mais en reconnoiffant la nécelïîté
d'admettre ici la diftincrion propo-
fée par Sperlingius, j'avoue en même
temps que je ne puis approuver
l'ufage qu'il en a tait ; car, pour me
borner aux fèuls témoignages des
écrivains Grecs , pourquoi appliquer
celui d'Hérodote & de Plutarque
aux anciennes monnoies de la pre-
mière efpèce, <3c réferver pour la
féconde le paffage de la chronique
de Paros & ceux de Si ra bon , puifque
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DE LITTERATURE. i6;
Eginètes euient la meilleure part à la victoire de Sulaniiiie;
ainli, qugique l'hifloire ne parle de leurs colonies qu'une
fois en partant, & peut-titre dans le dertêin de fixer les bornes
de leur commerce dans l'ife de Crète à l'orient, & dans
l'Ombrie à l'occident, on ne doit pas en conduire cjue ce
même dans HérodoteTdans Plu-
twiuc & dans Strabon ; & que celle
de la chronique ell fi générale, qu'on
lui fera dire tout ce qu'on voudra ,
/ans qu'on en puifle rien conclurre
dans (a qucflion dont il s'agit! Mais
pour meure ici dans tout Ion jour
h faune application que Sperlingius
a faite d'un principe très-véritable ,
il luffira de rapporter l'explication
qu'il a donnée aux paflâgesde Plu-
tarque&de Pollux, pour plier l'un
& l'autre à Ion fcntimeni : je com-
mence par le paflage de P. Lux.
il . puUk'i dixii txa44 >!u.ru« .
ajoute Sperlingius , inj'cripjlt nuin-
mos priinus , eum aniea uji ejjent
nidibus 4X non injcriytis. Je fuis
étonné qu'un liomnic aufli habile
dans la lcicnce des Médailles, ne le
foit pas aperçu que le terme i'xr«4*
ûpiifx* , ou comme celui de f<-"pjit
nuiiunos, étoient également inconnus
l'un & l'autre dans le langage des
monétaires ; & qu'en parti-
le terme «'v*!», qui le lit
dans toutes les éditions de Pollux ,
n 'ell qu'une altération légère c\ lin-
fihlc du mot <«*4* > auili familier
aux anciens monétaires Grecs, que
Celui de frrire ou perci'tere l'etoit
aux anciens n>onétaires Latins. J'a-
voue qu'on lit «x^J-» dans un ma-
nuferit de Pollux de la bibliothèque
du Roi , le 1 c-ii I des fept que j'ai
confultés, où fc trouve le piltigeen
queltion. Mais Jungcrman , dans une
note de la dernière édition de Pol-
lux , nous avertit qu'il lilbit bien
nettement i«#4» dans le
qu'il avoit fous les yeux : ainli lïx«4»
des éditeurs fera, li l'on veut, une
leçon ancienne ; mais enfin une leçon
vicieuië. Voyons maintenant le paf-
Ûge de Plutarquc : t'x»4* 3 k, .tu/ajwt,
dit cet auteui dans la mt de I hélee.
(i*vt f ïytL£iïm , » ifjf. -m il«
Ml TW/çyr , i tfcf. tif Mu» 47«ni)jr,
» "OCX ")tb>fr)ia» itu( vùkiim e<«-
tùr. Ce que Pollux explique ainli:
t» Si n^Mi nvn ni Abiraim li/jtrjJM,
tjj trjxxm 00C' , «n 0*vf H%> irn-
7vmuw. Je ne fai 11 1 on pou voit
déligner avec plus de prtcilion Ici •
monnoic* de la féconde cfpécc ,
avec un type ou l'empreinte d'une
figure : mais Sperlingius l'entend
bien autrement ; voici lés termes ;
faUit £r faltitur bonus itlt Philo-
fophut .... harC vtrba Poilue t s 4?
Plutarchi eonjunéta de hoc nunvrm
pxùt diflo, arguunt utrumqiiefovifli
eum rrroran { Icilicet ) hosnuinmos
non foiùm nummot fuiffè , quodeotf
cedimut, ftd ttiain bove JignatoM,
atque imU nomrn h*jijje , quod non
video ftiwi ; Jed &wr dïclum nu-
mifm* illud argenteum, quod tantum
argenti contintbat quobos tmipoffet t
explication forcée & qui lé trouve
formellement démentie par le fcho-
liafte d'Ariftophanc , dans une de
fes notes fur la comédie des uiiéaux ,
où il allure que le boeuf étoit repré-
(enté fur le didrachme , monnaie de
Théfée , comme le hibou & la tète
du Minerve le lurent dans la fuite
fiir le létradrachme ; »» j5> y>au\
X+i*»,us* ( * TVTf3JpeO(fu*' ) V «O-
imv ASmâf . ^ •î*l'Tv«ii Jiêf&Xfttn .
«Tin eht»MS' n âov» \y*ir%n. Or
nous avon» encore un grand nombre,
Xij
164 MEMOIRE S
commerce fut peu de cholê: car outre qu'il fut a caufê &
ie nerf de la grande puifîànce des Eginèles fur la mer,
comme nous venons de le dire, l'hiftoire même remarque
qu'un fimple habitant de l'île d'Egine étoit devenu, par ie
commerce & dans un feul voyage, le plus riche particulier
de ces tétradrnchmes , & par-là nous
fommes en état de juger de la forme
du didrachme , monnoie de Théfee,
& de l'explication de Sperlingius.
L'autre parti que je propolê, elt
de diftinguer deux fortes de mon-
noics, même parmi les anciennes qui
ont eu un type. La première & la
plus ancienne, pluflôt moulée que
frappée, peut être comparée à ces
monnoie* Romaines que Ton voit
encore aujourd'hui dans le cabinet
du Roi, avec la figure d'un de ces
animaux compris fous l'efpcce appe-
lée en latin pecus, d'où vint ap-
paremment le mot pecunia. Telles
étoient , à peu de cliofe près , les
monnoies que Théfée fit frapper à
Athènes. La féconde forte de mon-
noie étoit frappée & d'une forme
S lus élégante, approchant de celle
es belles monnoies Grecques & Ro-
maines par le volume & le contour
de la pièce , &. non par la beauté
du coin; ce qu'on ne doit pas pré-
fumer de ces temps reculés : & c'eft
peut-être de cette dernière forte de
monnoie que parlent Strahon &
Pollux, & dont ils attribuent l'in-
vention à Phéidon ; car , pour le
remarquer en paffant, ils font les
feuls qui lui fafient cet honneur , le
terme vague dont fc fèrt la chroni-
que, <Sc les partages des autres au-
teurs, ne difant rien de pofrtif à cet
égard.
Au refte je ne prétends pas décider
la queftion , & même dans la crainte J
de m'y engager, & pour ne pas faire I
«irrer une Diïfertation incidente dans I
la Diïfertation principale , je me fuis I
contenté d'inférer en ce troiiiénic |
Mémoire que fan 894. avant J. C,
on vit paraître dans la Grèce une
nouvelle forte de monnoie d argent ,
fort eftiméc, fort recherchée, «qui
fut d'un grand profit pour l'île
d'Egine , où Phéidon en avoit éta-
bli la première fabrique.
A la lecture de cette remarque &
à l'endroit où je dis que , fuivant
Hérodote & Xénophane , l'inven-
tion de la monnoie étoit duc aux
Lydiens , on m'a objecté que je fài-
fois un écrivain Grec de ce même
Xénophane qui , au jugement de
M. b'panheim , étoit Lydien & fin-
venteur de l'art monétaire parmi les
Lydiens. Voici les termes de ce
favant Antiquaire ( de vr#ft, if ufn
numifmatum , te m. 1, pag. 9 ).
A '. ut de prhnarva Jignati arris, ar-
genrij aurive vetuftate nobis hic fer-
mo , ac proinde an . . . .primumejut
inventum tribut apud Greexes de-
beat.... Itono, iTc. an Lydts ac
huer eos Xenophani. Je l'avoue , je
rougis d'abord de la méprjfe, & je
la crus toute entière de mon côté.
Le nom Etrofoûy purement grec,
aflèz commun dans la Grèce, fort
connu par quelques Poètes , Pbilo-
foplies & autres écrivains Grecs qui
l'ont porté ; tout cela ne put me
rafTurer : je condamnois même déjà
ces réflexions générales, comme des
notions vagues qui entraînent dans
la chaleur de la compofition lorfque
l'efprit fortement attaché à fon objet
principal , n'eft point affez en garde
dans les détails contre les luipriies
du préjugé. Cependant je ne pou-
vois me diffimuler à moi-même que
tout ce que j'ai avancé dans ce
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DE LITTERATURE. i<S5
de la Grèce f/)), pour les temps que nous avons compris dans
la première partie de ce Mémoire.
Je ne dois pas diffimuler qu'Hérodote femble renverlèr d un
feul trait tout ce que je m'efforce ici d'établir en faveur du
commerce des Eginètes. Cet hiftorien raconte que Pauiànias, lu.
Mémoire <fc dans Id notes , je la vois
puife dans les foiirces, en conful-
unt même les manuferirs au befoin.
C'ell pourquoi ayant recherche de-
puis avec loin fur quel fondement
j'avois pû citer Xenophane comme
un écrivain Grec qui auroit parlé
de l'invention des nionnoies parmi
les Lydiens, je me fuis fou venu
d'avoir lù dans Pollux , ces termes
CI prés , m'^JL /;ur -nr fi\n/ust titai
iatÇniùt , im 4ffA» «Qn-f • A-
yûf »«-' v» tifugfio. , ira &*hsJ)xm
( Htract. Petit, t'e/u fj'.nf ) «
mwtnuiraatt Mita, nf , mur i ir
A yo^uMTVt<x Kxfufat /JamMfcf , «71
AS»r«u*(e t'ex^rw /_ju AfcW, «n
Ai^i/ wtV f»« BuM^HV- Ce que
je traduis ainfi en François : »> Ce
» feroit peut-être une curiofité loua-
»-ble que de rechercher l'origine de
» l'art monétaire ; fi Pbékfoc clt le
»• premier qui ait fait frapper des
» monnaie», ou fi cette gloire cfl
»due. Démodhe fille d Agamcm-
» non roi de C'umc , & femme de
» Midas roi de Phrygie ; ou enfin
••fi cette invention doit tire allri-
» buee à Erichlhonius c\ à Lycus
«dans Athènes, ou aux Lydiens ,
«comme l'allure Xénophanc ». Il
«A vrai que je donne ici le texte de
Pollux avec les corrc'lions qu'on y
a faites ; mais outre qu'elles font
toutes autarifecs par les manu faits ,
aucun de ces dun^cmens n'intértflc
le pjfiage en qnelhon , puifque les
éditions , comme les manuferirs ,
portent également & fans variation,
Wti AtA/ vax t»n Sir*?«'mf , &
que je n'ai befoin que de ces deux
ou trois mots pour la preuve de ma
pronolition. Il y a plus, Hérodote
&. Pollux font les leuls anciens au*
leurs qui parlent de l'art monétaire
comme d une découverte des Ly-
diens; mais leur récit cfl différent.
Hérodote aflure le fait & ne cite
aucun garant. Pollux rapporte le
même fait fur la foi de Xenophane,
nom purement gTec qui ne peut être
applique à un Lydien fans un té-
moignage pofitif de l'antiquité. Or
quelques recherchesque j'aie pû faire,
je ne trouve parmi les Anciens , ni
même parmi les Modernes, excepté
M. Spanhcim & ceux qui l'ont co-
pié, aucun écrivain bon ou mau-
vais, qui ail parlé d'un Xenophane
Lydien, ou même d'un Xénophanc
inventeur de la monnoie en Lydie.
V oilà ce qui m'a fait dire & ce oui
me iait répéter ici que, fuivant Hé-
rodote & Xénophanc , l'invention
de l'art monétaire étoit due aux
Lydiens en général, & non à un
Lydien en particulier nommé Aï-
ncp/:ut;f. Au relie, fi la préemp-
tion agit encore en laveur de M.
Spanheim, ou pluftot en faveur de
Ion nom, car il ne cite nicun ga-
rant de ("on opinion i cr, ne pourra
du moins m Jvcufcr de négligence ,
ou d'avoir rWné impudemment
dans une bévùc ridicule.
M Hérodote parfont des grandes
richefles que Co!cu> de SttntH rap-
porta de TartelTus, ajoute: tïti Kn-
mwfKrnf cum/ntiv, i. ■.' Iw-
96 1 wtumt , * ronx i' ■ . , ■ ivy.it ,
on ft/ntur àr.\tJ»ea*, ^mnjt Tfc^alir
lit Aat/rtujouf , A.vnnir. filif ji»
«'«* «« ti vit teyi'fOf *m».
lij
166 MEMOIRES
après (â vjéloire, fit défendre dans toute l'armée de toucher
au butin, qu'il ordonna aux Hilotes de le ramaflcr, & que
ceux-ci, au nombre de trente-cinq mille, raflèmblèrent tout
ce qui te trouva de plus précieux dans le camp des Perles &
fur le champ de bataille, qu'ils dérobèrent les bracelets, les
colliers & les autres bijoux d'or qui lé purent aifément cacher,
& qu'ils les vendirent aux Eginètes pour du cuivre: voilà, con-
tinue Hérodote , l'origine & la première coule des grandes
richeflès de l'île d'Egine.
Mais outre que ces dernières paroles, prîtes à la lettre,
(croient démenties par tout ce que nous liions dans l'hiltoire
fer le commerce, les richeflès & la gronde puillânce des
Eginètes, dans les temps antérieurs à la bataille de Platée,
de laquelle Hérodote parle en cet endroit, il eft vilible que
l'hiftorien n'a eu en vue que le temps où il vivoit, bien
éloigné de celui dont il s'agit , & même poftérieur au pof-
fage de Xerxès en Europe.
C'eft à cette dernière époque que finit le dénombrement
de Caflor dans la chronique d'£usèbe: mais parce qu'il v a
vifiblement quelques lacunes dans la chronique à cet égard,
& que d'un côté Thucydide place les Corinthiens entre les
maîtres de la mer, que de l'autre Hérodote alfare que Poly-
crate, tyran de Samos, affècla cet empire; que d'ailleurs
Selden prétend que fi la chronique de Caflor fut parvenue
jufqu'à nous, on y verrait auflt les Laccdémoniens & les
Athéniens ; & qu'enfin les Corinthiens lîir-tout doivent être
placés dans cette première daflê des commerçons de la Grèce;
voyons feulement jufqu'où ces différera peuples ont porté
leur commerce & leurs colonies : car de chercher à remplir
en ce Mémoire les Liâmes de la chronique d'Eusèbe, ou de
remuer ici toute l'ancienne chronologie pour déterminer le
temps précis où les Corinthiens en particulier, & en général
tous les autres peuples dont j'ai parlé , ont eu chacun à leur
tour l'empire de la mer, & combien de temps ils l'ont put
fédé, ce ferait un travail déplacé; on doit le feu venir que
je ne fais pas une hiftoire, je cherche une preuve qui dépend
DE LITTERATURE. 1 6>
Sun grand nombre de faits que je rappelle au beiôin , &
que je puis arranger comme ii me fèmble à propos : & fi
j'ai fuivi la chronique d'Eusèbe dans le dénombrement de
ces peuples , li j'ai rapproché toutes les colonies des temps
où il nous dit que leurs métropoles ont eu l'empire de la
mer, ce n'eft pas que 1 ordre d'Eusèbe m'ait paru le meilleur,
ou que j'aie prétendu fixer l'époque de ces difTérens établiflê-
mens ; j'ai voulu lêulement en cela éviter la confufion qui
fè gliflê iniênfiblement dans les longs détails. Je reviens aux
Corinthiens.
Corintlie fituée dans l'Ifthme qui lie enlêmble toutes les
parties du continent de la Grèce, & qui fépare les deux
mers, connut de bonne heure tout l'avantage de fà pofition,
s'appliqua à la marine & la perfectionna. C'eft, dit-on, en
cette ville que furent inventées deux nouvelles efjjèces de
bâtimens fort connus dans l'hiftoire ancienne, je parle des
vaifleaux longs & des galères à trois rangs de rames. Si l'on
doit juger de la marine d'une métropole par celle de fès
colonies , Corinthe l'emporte à cet égard fur toutes les villes
dont j'ai parlé jufqu'ici. Lorfque Xerxès arma contre la Grèce,
& dans le plus grand danger qu'une nation toute entière puiflè
jamais courir, Syracufè, colonie de Corinthe, équipa lèule
en cette occafion, une flotte prefque auflt nombreulê que
celle que toute la Grèce avoit pû afïêmbler. Cependant le
commerce des Corinthiens ne fut jamais fort étendu par mer,
du moins à en juger par la jxjfition de leurs colonies, je parle
de celles que nous connoilîbns encore aujourd'hui, & qui fc
trouvent bornées au lèptentrion par la côte de l'Illyrie où ils
avoient Apollonia ; à l'occident, par la côte orientale de la
Sicile où ils avoient Syracufè; à l'orient, par la côte occiden-
tale de la prefqu'île de PalJène où ils avoient Potidée. Je
paù*ê fous filente les autres colonies de Corinthe, parce qu'étant
prefque toutes dans le voifmage de la métropole , je crois
ce détail étranger à la preuve de ma première propofttion.
A l'égard de Polycrate, tyran de Samos, outre que je ne
Tois pas bien nettement la penlée d'Hérodote, lorfqu'il affûte
1 68 MEMOIRES
/./* ///, dap. qu'après Minos, Polycrate (f) afpira , ie premier des Grecs,
à l'empire de la nier, nous ne connoifîbns aujourd'hui ni le
commerce de Sanios, ni (es colonies, à la rélèrve peut-être
de celle qui s'établit à Pouzzoles, & de ces différentes troupes
de Samiens qui le bannirent volontairement de leur patrie
pour chercher en Crète fi), en Sicile (u) ou dans la haute
Egypte fit), un aryle contre la tyrannie.
Mais l'opinion de Selden mérite qu'on s'y arrête un peu
davantage. Ce Critique a avancé que Cattor avoit continué
fâ chronique julqu'au règne d'Augufte fous lequel il a vécu;
& que fi elle fût parvenue jufqu'à nous, on y verrait auût
les Athéniens & les Lacédémoniens pofleder tour à tour
l'empire de la mer.
Quoique ce lèntiment me lêmble peu réfléchi par rappàrt
à l'étendue que donne ici Selden à la chronique, pui (qu'Eu-
sèbe qui l'avoit entière & (bus les yeux, & qui laiflè entre-
voir un deflèin marqué d'en parer (on ouvrage , n'a porté ie
dénombrement des maîtres de la mer, que julqu'à l'expédition
de Xerxès; toutefois je reconnois volontiers, avec Selden, que
les Lacédémoniens & les Athéniens ont mérité, dans les temps
poftérieurs, d'avoir place en cette chronique. Lorfque la Grèce
fê vit menacée par les armes de Xerxès, elle rafîèmbla toutes
iès forces maritimes, & en déféra le commandement aux La*
cédé n ioniens : & l'on peut dire en quelque forte, qu'ils eurent
alors l'empire de la mer ; quoiqu a y regarder de plus près ,
ce fut pluftôt-là une commiflion ou une puiflànce précaire,
que cette efpèce d'empire dont nous parlons , & que les
Lacédémoniens n'ont poflTédé véritablement qu'après la viétoire
d'Aiguepotames & la prifè d'Athènes qui en fût la fuite:
(f) Strabon, lib. Xiv, pag. pjj,
aflurc que Polycrate poflkia en effet
cet Empire: îr rîjutf nglrvX» icjw</Wt-
( t) -E Tj>yt }\otuJ^ll y ( AaxrfkfM9 -
fi*ç ) r (u*to tcuÎtii Ku</W*r tin àt
K^h't» Kurarro» Ittfùur. Herod. lib.
tu, cap. 4.4.
(u) p' Ji K*% <S
ms* i($tWiuiaf «oA/r ZdynMt rut if
MicxTtirLu /a-BdxAvjitr rvtyuju Ht"
rodot. lib. Vit. cap. 1 64.
(x) kimifJ^oi f£p Tanç_yi tin \(
çSttmt tbA/f, tLw f voen /uSft la^uci tHç
Aiwairiir et/Attr At-touWi «rai Ht-
A é%>iù)ti*ç quhHc M")pp8f>ot «irai. .
rod. lib. lit, cap. 26.
événement
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DE LITTERATURE. i69
événement poftérieur de près de quatre-vingts ans au paflâge
de Xerxès en Europe.
Mais fi Lacédémone eut alors l'empire de la mer , toutes
les colonies font antérieures à cette époque: la côte de Pam-
phylie à l'orient, celle de l'Italie à l'occident , en furent les
bornes ; & ce qu'il eft important de remarquer , le com-
merce n'en fut jamais le motif (y) ; Lacédémone ne le pro-
pola jamais dans ces peuplades , que de prévenir l'extrême
misère de fes habitans , effet naturel du partage qu'avoit fait
Lycurgue fy) , ou de le débarrafler d'une multitude peu
affectionnée, 5c qui donnoit de l'inquiétude. C'eft dans la
première vue que furent fondées les colonies de Crète &
de Carie ; 'mais pour le défaire de toute cette jeuneflè que
la première guerre de Meffène avoit vû naître, & qui étoit
tout à la fois la honte & la terreur de Sparte , on l'envoya
fur les côtes d'Italie où elle fonda Tarente, & s'empara
bien-tôt après de la ville de Brindes.
(y) Depuis le retour des Héra-
clides , Lacédémone avoit toujours
eu les armes à la main , dans le def-
fein d'afTcrvir le Péloponnèfe , &
de commander au relie de la Grèce.
La réforme de Lycurgue affermit
les Lacédémoniens dans ce projet
ambitieux 6c dans le mépris qu'ils
avoient toujours eu pour l'agricul-
ture, pour les arts oc les feiences;
Oc pour le commerce en particulier,
H fut défendu par une loi exprefié
de ce Légiflatcur, ôc il devenoit
impraticable par la nouvelle confM-
tution de l'h'tat. Voy. /foc. in Pa-
nath. Plut, in Lycurgo.
fy) Lycurgue ayant divifé toutes
les terres de Ta Laconie en trente-
neuf mille portions égales, il répartit
entre les habitans de Sparte , les
neuf mille portions qui fetrouvoient
dans le voifmage de cette ville.
AnrnjuH ™» /^J «Mur itïc matmMf
Aatarmmr , T€*afAvatovç «Ap^vc , tt)»
ùs 7B à'çi> 7i)r IroVnti' avrnMcw ,
Tome XXI II.
Imtfma.iwr. Plut, in Lycurg. Le
Légiflateur défendit en même temps
aux péres de famille d'augmenter,
de diminuer ou de vendre les terres
qu'il avoit aflïgnées à chacun d'eux
pour l'entretien de leur famille ; ainfi
chaque portion étant afl'cz modique
dans (on. origine, ôc les moyens*
de l'augmenter ôc d'acquérir étant
interdits, lorfqu'une famille devenoit
nombreufe , elle tomboit dans la
pauvreté. A joutez à cela que chacune
de ces portions diminuoit néccflàire-
ment avec le temps , s'il e(l vrai ,
comme quelques Anciens l'ont pré-
tendu, que fes affranchis oc même
les étrangers qui vouloient s'établir
à Sparte & vivre fous fa difeipline ,
étoient admis au partage des terres :
ïnoi Ji ïçauiu <w» £ r £«W oç ai
vanjiu/ri» w'im» nV aoxwwr rnç mhi-
•nicu, «estm it /Wakua « Avtuvpyu
/ui-n7%iM( kf%Sn Jfe.-mvyjuirtiç ,«$'<-
Plut. ibid.
Y
,7o MEMOIRES
Les Athéniens (êmbient d'abord venir ici plus naturelle-
ment ; car outre qu'ils fuccédèrent aux Lacédémoniens dans
le commandement de toutes les forces maritimes de la Grèce,
& que dam la fuite, en différais temps, ils ont été vérita-
blement les maîtres de la mer (a), on trouve de très-bonne
heure les colonies Adiéniennes dans la plulpart des îles de
l'Archipel, dans la Thrace, fur la côte occidentale de l'Afic
mineure, dans l'île de Chypre, en Sicile & en Italie (h).
Toutefois je ne crains point d'avancer que les Athéniens
n'ont point eu l'empire de la mer avant le paflàge de Xerxès
en Europe.
En eflèt , quand je confidère que la ville d'Athènes fîtuée
dans les terres à deux lieues de la mer (c), n avoit alors qu'un
allez mauvais port & très -petit ; qu'elle donnoit toute lôn
attention aux armées de terre; qu'avant la guerre avec les
Eginètes elle n'eut point en mer de flotte confidérable ;
que pour le lecours promis à Ariftagore , elle eut peine à
raflèmbler vingt vaiflèaux; qu'elle en emprunta de Jes voifins
pour le tranlport de les colonies; que la comédie ancienne
blâme Thémiltocle d'avoir ôté la lance & le bouclier aux
Athéniens , pour leur mettre en main la rame ou l'aviron ;
que ce grand homme forma leur marine; que cent ans après
Thémiftocle, Iiocrate reproche aux Athéniens l'ambition de
dominer fur la mer comme une paffion nouvelle & la caulê
de tous les maux de la Grèce; qu'enfin, dans les temps anté-
rieurs à la guerre des Perles, les Barbares, les Rhodiens,
les villes d'Eolie & d'ionie, les Eginètes mômes, voifins &
ennemis des Athéniens , ont eu luccelîïvement & tour à tour
de très-grofles flottes, je ne puis croire qu'Athènes fut alors
(a) Paufànias , in An. remarque
e Philippe de Macédoine enleva
aux Athéniens l'empire de la mer
que Philippe de Macédoine enleva
aux Athéniens l'empire de la mer
pendant la paix qui luivit la bataille
de Chéronec.
(b) Meurfius compte jufqu'à qua-
rante colonies Athéniennes ; mais
outre qu'il n'a en vue quedegroflîr
Je nombre dt ces colonies en raflero-
blant indifféremment tout ce qui
a porté le nom de colonies Athé-
niennes dans l'antiquité, il ne diftin-
gue ni le temps ni l'objet de leur
Fondation.
( c) Quelques auteurs ne comptent
que trente-cinq ftades; d'autres en
donnent quarante à cette dilbnce.
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DE LITTERATURE. 171
en état de donner la loi fur la mer par la fupériorité de lès
forces maritimes: je fuis même perfuadé, malgré le préjugé
commun, que cette ville n'a fait aucun commerce, ni par
terre, ni par mer, pendant tout l'intervalle de temps qui
s'eft écoulé depuis là fondation juiqu'à l'arrivée des Perles
dans la Grèce. L'Attique, pays maigre & montueux, d'une
terre légère & de peu de rapport , n'avoit alors que lès oli-
viers, les laines, du lël, du miel & quelques mines d'argent
peut-être aflêz riches, mais cènes û mal exploitées dans ces
premiers temps , que lôus le règne d'Augufte & cinq cens
ans après la défaite des Perlés, on travailloit encore les Icories
de ces mines avec quelque profit. Les habitans de i'Attique (d)
portés à la douceur (e), à la joie, aux plaifirs de i'efprit, peu
touchés des richeflès, mais paflionnés pour la jultice &pour
la gloire, don noient alors tous leurs ioins aux arts qui étendent
les commodités de la vie & les agrémens^, ou à la police
& aux armes qui en aflurent la jouifTance (g). Théfée, Dracon
& Solon partagèrent l'un après l'autre toute cette multitude
en différentes claflès, & je ne vois, dans les résultats de ces
(d) Je confidère ici les liabitans
de I'Attique dans la pureté de leur
naturel, oc non dans l'état de cor-
ruption où les Comiques & Par-
rhafius ont peint dans la fuite le
peuple d'Athènes , fi toutefois ce
portrait de Pan 1ml u s a jamais exifté
tel que Pline nous l'a décrit , Hiji.
Nat. lib. XXXV, pag. 6g j. edit.
Hard. Voici les termes de Pline :
Parrhafius pinxit démon Athenien-
Jîum argumenta quoque ingeniofo ;
vol f bat namque varium, iracundum,
inconflantem , eundem exorabilem ,
clément em , mifericordem, excelfurn ,
gloriofum , humilem , ferocem , fu-
gactmque. Carlo Dati , en rappor-
tant ce paflâge dans les vies des
anciens Peintres , avoue ingénument
qu'il n'a jamais pu concevoir par
quel rare fecret Parrhafius, avec
le feu! fecours du delTein & de la
couleur , avoit pû mettre dans une
feule figure l'expreflïon fine & déli-
cate de tant de qualités oppofées ,
3ue 1 efprit même a de la peine à
émcler & à lâiftr.
(e) QifJj>fyu-x*c àsgi t nKifûuf
( Jif49( A'StHÙur ) . Plut, de adminifi.
rep. lib. I.
( f) Tlporn (■' nihic r A .'►».;. »►)
• .¥ JJ JT S S ' 1 ml »
<_cfj y. eti >L t Ttjgar me f o&ç m
aV«7>yw« 7i v fiic-j ygnmpuLC, >yu mç
iuçyZett , mç «* t diiufuiau.su. , &c.
Ijoc. in Paneg.
(g) TlaMÙt Kgl «Mar » -nAK
•A fithnp 5 'dipuune ti^àt yi- (
y»i , ra'f A iugtMiru nsfl cuafwtcum
V&m , mit <fi é\uMfut <o&àùm
nuwu yjù &u%*m. Plut, bel/o ne, an*
pace, clariores fittrurtt Athéniennes»
i • i
Yij
i7x MEMOIRES
diflributions , ni corps de marchands (h), ni ciaûes de mate-
lots : la ville d'Athènes elle-même , pauvre alors & honorant
la pauvreté, n'étoit bâtie que de terre & de bois (ï), quoi-
qu'elle eût de la pierre & du marbre à la porte, & dans
ton Icin des artiftes les meilleurs peut-être qui fuflênt au
relie du monde; enfin, pour tout dire en deux mots, on
ne trouvera dans l'Attique ai ces temps recules, ni les
moyens qui Ibûtiennent le commerce , ni la cupidité qui
en eft l'anie , ni cet air d'opulence & de magnificence qui en
ell le fruit. Toutes ces colonies dont j'ai parlé & qui fondait
le préjugé commun , ne prouvent rien ; elles eurent toutes
un motif plus noble que celui de l'intérêt & du commerce :
ce Nos ancêtres (k), dit Itocrate ai parlant aux Athéniens ,
» nos ancêtres inftruits de tanne heure dans la pratique de
•> toutes les vertus, goûtoient dans le repos les fruits rfun
» &ge gouvernement, tandis que les autres villes de la Grèce
» agitées de troubles domelliques , éprouvoient toutes les fureurs
« des guerres civiles. Touchés de tant de maux , ils fe firent
» un crime de la tranquillité où ils vivoient (ans la partager
» avec le relie de la nati n ; envilageant d'ailleurs , en ce
» defordre, la ruine prochaine de tous les Grecs, ils rélolurent
(h) Ce qu'on lii dans Démof-
thène & fe commentateurs au lujet
des droits & privilèges du corps des
marchands d'Athènes , doit s'enten-
dre du lux le où vivoit cet Ora-
teur.
(i) La citadelle d" Athènes n'op-
pofa a Xcrxès qu'une enceinte de
bots* Cimon , dans la fuite , fit bâtir
de pierres les murailles de cette cita-
delle : au temps même de Démof-
théne , la plulpan des mailons de
cette ville étoient encore faites de
terre ; ce qui lut fit dire : ifuSt fi,
, Z a.rjyi( a S'*a , j*M SmantUtn i*'f
yntutut KAraa<> 4m» nvC/ih «ai 'idat
vjtAtti*, »«!f fi liççot -wi.-iv: r^V.
3>lutarmic a trouve un bon mot dans
ce paflage , je ne le donne ici que
comme une preuve. Dicéarquc ( il
avoit été difciple d'Ariftote) dans
un fragment qui nous relie de fa
description de la Grèce, dit en par-
lant de la ville d'Athènes : *\ i-v
•n.v.cu ? inuùt â/7U«< , ixtyai A
otuju. a-rmi-Tv» t'ai içWfnif {mï
fyut StoçyujMn , ù àmi ta» ■' DO-
ncyp&^um Wr \'%ra4ut ■wix.tf. Enfin
les Athéniens, & fur-tout les anciens
Comiques donnoient le nom de
■miaulent , ■mi^toû^ft aux voleurs
de nuit , parce qu'anciennement ils
perçoient ces murs de terre & de
bois pour entrer & voler dans les
maifons.
(h) E'ujrw j8 iib ( d /î*m>.tï( )
il -mjti m i. li **î$>f ir afttS ,__J
i) - pwuii» ntffteuv* , & le re fie
de cet endroit d'ifoaate dans k
Panath.
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DE LITTERATURE. ï73
de b prévenir, & envoyèrent leurs anù^ulâdeurs dans toutes «
les villes où b difeorde s'étoil gliflce. Des hommes choifis «
dans Athènes furent écoutés , & eurent bien-tôt concilié les «
intérêts divers & pacifié tous les différends; mais pouraflûrer «
b durée d'un calme fi nécefiaire au fâlut de tous , ils prati- «
quèrent adroitement la populace indigente & feditieufè, l'en- «
rolèrent fous nos étendards , & fc cliargèrent du foin de la «
faire (iibfifter. La République toujours confiante en fon aver- «
fion pour les Barbares, envoya contre eux cette nouvelle «
armée , les chafTa des Cyclades & de quelques villes du con- «
tinent; & pour éloigner tout foupçon d'avarice ou d'ambition, «
elle abandonna fa conquête à cette mulitude , & à tout ce «
qu'il y aVoit alors de nécefliteux dans la Grèce , les établit «
dans les îles & dans le continent , leur donna des loix & «
régla b forme de leur gouvernement ». Tels font les différens
traits que j'ai recueillis du difeours d'ifocrate, & qui prouvent
bien, ce me lêmble, que le commerce & les vues d'intérêt
n'eurent point de part à l'établiflêment des colonies Athé-
niennes. Toutefois fi quelqu'un s'obfline encore dans le
préjugé commun , je n'en difputerai point avec lui , s'il
reconnoît du moins que b côte de l'Afie mineure à l'orient ,
celles de b Sicile &. de l'Italie à l'occident , furent les bori>es
de ces colonies ; & que celles-ci , comme celles des autres
villes qui ont eu en différens temps l'empire de b mer, ont
toutes été renfermées dans les bornes de b mer Méditerranée
& du Pont-Euxin, jufqu'au partage de Xerxès en Europe.
Je viens au fécond ordre des villes commerçantes de b Grèce;
mais je rélêrve ce détail pour une autre icance.
i74 MEMOIRES
OBSERVATIONS
SUR LES ORACLES RENDUS
PAR LES AMES DES MORTS.
Par M. F R É R e t.
- Janvier o m M E ces fortes d'Oracles avoient perdu peu à peu leur
'74-9- crédit par l'établiflêment des Oracles parlons d'Apollon
à Delphes & en plufieurs autres lieux de la Grèce , & peut-
être aulTi parce qu'ils demandoient un certain appareil de
machines dont le jeu devoit manquer fôuvent , ce genre de
divination avoit été abandonné à ceux qui exerçoient l'an
odieux & méprifé de b Goëtie ou Magie noire. C eit iâns
doute par cette raifôn que les Critiques modernes ont négligé
d'en parler, du moins avec un certain détail. Il ma paru
cependant que cette divination avoit joui , dans les premiers
temps, d'une plus grande confidération ; & que, comme elle
étoit en quelque façon liée avec le fontls de l'ancien lyftème
religieux des Grecs, elle pou voit mériter l'attention de ceux
qui veulent connoitre cette ancienne Religion.
Il eft lùr, |>ar les ouvrages d'Homère & d'Héfiode & par
les plus anciennes fables des Grecs rapportées dans le poëme
des travaux indiques, que le dogme de l'immortalité de lame
& de fbn exHtence après quelle eft feparée du corps, avoit
été de tout temps une opinion populaire chez les Grecs» &
qu'on ne s etoit point avifé d'en douter avant l'établiilèment de
cette philofophie qui trouva l'art de difputer de tout & de
tout réduire en problème.
Dans Héfiode les hommes de l'âge d'or deviennent, après
leur mort, des génies confèillers du Souverain des Dieux,
qui obfêrvent les actions des hommes, & qui veillent d'une
façon invifible à leur conlèrvation ; ceux de 1 âge d'argent
ou du lècond âge devinrent les génies terreflres: pour ceux
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DE LITTERATURE. i7<
de l'âge d'airain, ayant irrite les Dieux par leur injuftice, ils
ddeendirent forts gloire dans le ténébreux féjour de Pluton,
& ne jouirent d'aucuns honneurs. Ceux de l'âge héroïque,
qu'Héliode compte pour le quatrième, devinrent des Héros,
& furent tranfportés après leur mort dans les Ifles fortunées
au milieu de l'océan, où ils mènent une vie exempte de
foins & de travail, parce que la terre y produit d'elle-même
trois riches moiflons dans le cours de chaque année.
11 ctoit naturel que des gens qui croyoient lexiftence des
ames léparées du corps, qui fuppofoient que ces ames con-
fevoicnt des fèntimens , des goûts &. des paffions analogues
à ce qu'elles avoient éprouvé pendant leur vie, fè perfûadaffènt
aulîi qu'elles s'intérellbient encore à ceux qu'elles avoient lailîc's
fur la terre, & que s'il ctoit poffible de les interroger, elles
ne refùfèroient pas de les aider de leurs confêils. Mais comme
ce raifônnement prouve tout au plus une fimple poflibilité,
je palîê aux preuves de fait, qui remporteront toujours fiir
les preuves de raifônnement, & qui montreront que la fiiperlli-
tion avoit tiré cette conféquence du principe, & qu'elle s'en
étoit fèrvi pour établir un genre de divination , dans lequel
on croyoit avoir des moyens affairés de forcer les ames des
morts à venir répondre aux queftions qu'on vouloit leur faire.
Périandre, tyran de Corinthe, c'efl Hérodote qui parle, /Wr.^j
ayant frappé dans un emportement de colère fa femme Mclilîè
nlle de Proclès tyran d'Epidaure, pour laquelle il avoit cepen-
dant un amour très-violent, elle mourut des fuites de ce
coup. Quelque temps après un hôte de Périandre vint jxwr
retirer un dépôt dont il avoit confié la garde à Méliflè : on
ignorait où die l'avoit mis, & on le chercha inutilement
Périandre crut devoir interroger là-deffus Mclilîè elle-même,
& il envoya confiilter i'Orade des morts, Nt*uofta.rntï3r ,
établi dans la Thefprotie fur les bords du fleuve Achetât :
lexiftence de ce fleuve dt certaine, & l'on fait même allez Ihuyd. r.*;
exactement où étoit fbn embouchure. vlt>
L'ombre de Méliflè déclara qu'elle ne pouvoit réjx>ixlre , 3
parce qu'elle étoit accablée de lioid ; les vetemens qu'on a
i76 MEMOIRES
enterres avec moi , dit-elle, ne me peuvent (èrvir, parce qu'on
ne les a pas brûlés; & pour convaincre Périandre de la vérité
de ma plainte, qu'il fe rappelle, ajoûta-t-elle, ce qui s'eft
paflë après ma mort. Périandre qui aimoit là femme avec
fureur, avoit voulu lui donner après iâ mort, dit Hérodote,
les mêmes témoignages de ton amour, que fi elle eût encore
été vivante (ce ne (ont pas là tout-à-fait les termes de l'hifto-
rîen Grec). La réponie des députés frappa Périandre; &
pour faire ceflêr les plaintes de Méliflè , il ordonna à toutes
les femmes de Corinthe , elclaves & libres , de fè rendre au
temple de Junon, parées comme pour un jour de fête. Lorf-
qu'elles y furent , fes Gardes s'emparèrent des portes & les
obligèrent de quitter tous leurs vêtemens. Ces habits furent
portés fur la foflè de Méliflè, & brûlés avec les cérémonies
religieulês obfervées dans les funérailles. On envoya de nou-
veaux députés à l'Oracle, & l'ombre de Méliflè ne fit plus
de difficulté de déclarer où étoit le dépôt.
Il ne s'agit pas d'examiner ce qu'il y avoit de vrai dans
cette hiftoire, ni de quels moyens les Prêtres s'étoient (êrvis,
foit pour faire paraître l'ombre de Méliflè, foit pour être en
état de répondre jufte à la queftion de Périandre : il me fuffit
que la narration d'Hérodote fup|x>lè l'exiftence de l'Oracle
& l'ufage de le confulter ; car il n'y a rien dans fes exprefltons
qui puiifè faire penfer que l'Oracle ne fubfiftât plus au temps
où il écrivoit, c'eft-à-dire, environ un fiècle après Périandre.
ThteyA. i, 47. Thucydide parle de cet Acheron de la Thejprotie & du marais
Strab. vit, Achenifta qu'il traverfoit. Paufânias ajoûte que le Cocyte,
}2+' ainfi nommé parce que fês eaux étoient mauvaiiês, tomboit
aujM.1,40. jans ce j^jjjj. niajs 5trabon n'en fait aucune mention.
/jr,7*>. Paufânias (îippofe encore que, dès le temps d'Orphée, cet
Oncle, dont parle Hérodote, fubfiftoit fur les bords de
l' Acheron , que le chantre de Thrace alla y évoquer l'ombre
d'Eurydice; mais que n'ayant pû l'obliger à revenir avec lui,
il mourut de douleur. Je ne rapporte cette idée de Paufânias
que jxHir ne rien omettre : car la fable d'Eurydice étoit une
ikiion afîèz nouvelle; & il n'étoit pas même trop fur qu'il
y eût
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DE LITTERATURE. 177
y eût jama's en un Orphée: du moins Ariftote, cité jxir
Cicéron , le croyoit-il un perlbnnage imaginaire ; ce qu'il y a chr. &
de fur, c'eft qu'Homère & Héfiode ne l'ont point connu. ^nm' L
Paufânias ajoute que l'oracle de la Thefprotie avoit donné
à Homère l'idée de la Nécyomantie de i'Odyflee , & que
c etoit de-là qu'il avoit pris les noms des fleuves infernaux.
D'autres vouloient qu'il fallût les chercher dans le pays de
Cume d'Italie, dajis les (ources d'eau brûlantes, dans les
cavernes empoifonnées , dans les foujrières , ckc qu'on voit
encore au voilinage de cette ville : il y avoit même en cet
endrok, à ce que penfoit E'phorus, un Phlégéthon , un Co- StrJ>.i,s<t
cyte en un Oracle des morts où l'on n'arrivoit que par des K J**-
chemins lôûterrains inacceflibles à la lumière, comme la
caverne de l'Oracle, & comme celles que les Prêtres habi-
taient. Mais cet Oracle & ces Prêtres n'ont été connus que
d'Ephonis écrivain ami du merveilleux', & dont la bonne
foi n'étoit pas trop bien établie, au jugement de Diodore^
& de Sénèque. 11 eft du moins fur, par le témoignage de
Strabon, qu'on ne trouvoit dans ce canton aucuns veltiges,
ni de ces Prêtres des morts, ni de cet Oracle, ni de ces
anciennes routes fbûterraines ; & ii eft fort probable que tout
cela avoit été imaginé par les colonies Grecques de la côte
voifine de l'Averne. Je ne m'étends pas fur cet article fur
lequel Cluvier a raflêmblé prefque tout ce qu'en ont dit les Ckvkr, itaS*
Anciens; j'obïêrverai feulement que fi Homère avoit eu
quelque pays en vue dans les voyages d'Ulyfîè vers l'occi-
dent de l'Europe, ce ferait vers les côtes de l'Italie & aux
environs de Naples & de Pouzzoles qu'il faudrait le chercher.
Mais on s'en doit tenir à cette propofition générale; car
Homère connoinoit fi peu ces pays, que, fûivant la remarque
cTEratofthène , lorfqu'on veut fuivre le détail de la route
d'UlyfTe, il neft pas pofTible de fê reconnoître. Homère, fi
clair & fi exact dans fès deferiptions géographiques, lorfqu'ii
s'agit de la Grèce, n'eft plus intelligible lorfqu'ii parle des
(a) Diod. 1. Sente. qua>Jl, nat. vu. Non religiofiïïimœ fidei; fepe
decipit , fepe decipitur.
Tome XXI il. Z
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i78 MEMOIRES
pays fitués vers l'occident. Je ne dois pas omettre qu'il y
avoit encore une ville ùAcherufia & un lieuve Acheron dans
la Lucanie, célèbres par la défaite & par la mort d'Alexandre
roi d'E'pire; mais on ne voit pas qu'il y eût d'oracles des
morts. Au refte il n'étoit pas étonnant de trouver ces noms
d' Acheron, de Cocyte, de Phlégéthon, de Styx dans les pays
habités par les Grecs ; comme ces noms lônt figniricatifs
dans leur langue, il ell très-pofiible qu'ils les aient impoles
à des rivières dont les eaux ou le cours leur parurent avoir
quelque rapport avec ces noms.
Je reviens aux exemples des constations ou évocations
des ames des morts, qu'on fuppolê avoir été faites avec une
certaine authenticité: Plutarqoe m'en a fourni quatre, mais
tous d'un temps éloigné du lien; & il n'accompagne ce qu'il
en dit d'aucune réflexion qui faflê préfumer que i'ulâge fub-
fifloit encore lorlqu'il écrivoit.
Ffat de fa Voici le premier de ces exemples. Callondas, qui avoh
' ^ *e P°^le Archiloque dans une bataille, le présentant pour
confulter l'oracle de Delphes, la Pythie rerufi de lui répondre
parce qu'il étoit coupable du meurtre d'un favori des Mufes;
après beaucoup d'inltances elle lui ordonna d'appailêr les
mânes d'Archiloque : Callondas le rendit au cap Tcnare,
où étoit un temple des morts , & là il trouva des Prêtres dont
la fonclion étoit d'évoquer & d'appailêr les mânes. Plutarque
nomme ce lieu ■^w^7rofi.'7n7oy > Homère donne à Mercure
ie titre de -^v^fi^Ttioi , conducleur des ames, celui qui règle
leur marche. Au cap Ténare on montroit une caverne par
où Hercule avoit, diloit-on, amené des enfers le chien
Cerbère; & cette caverne étoit aufïi un des palîâges par où
les ames delcendoient dans le féjour des morts. C'eft une
chofê que prefque tous les poètes poftérieurs ont fuppofée,
& de laquelle on trouve les preuves par-tout Archiloque
étoit contemporain de Gygès, & antérieur à Périandre de
plus d'un ftècle.
Pi!Lrî,latm' ^e ^cond ex«nple eft d'un temps moins éloigné, &
?*M>».h,i Jfo. Ph-tarque le rapporte en deux endroits , dans la vie de
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DE LITTERATURE. i79
Cimon , 5c clans un de lès traites de moraie. Paufânias, roi
de Sparte, celui-là même qui avoit battu les Perfès à Platée,
étant à Byzance, vit Cléonice, jeune fille de condition libre,
fut touché de fa beauté , & ordonna qu'on la lui amenât la
nuit fuivante: il fallut obéir, parce que tous les alliés trem-
bloient devant les Lacédémoniens; tout ce que Cléonicc put
obtenir fut que la chambre ferait fâns lumière. Au bmit
qu'elle fit en entrant, Paufânias fe réveillant en furfâut, crut
qu'on venoit i'auafliner, le jeta fur fôn poignard & en frapjxi
cette jeune fille, qui mourut de (à blefîûre. Paufânias pénétré
de douleur, ne goûta plus de repos depuis cette aventure:
toutes les nuits l'ombre de Cléonice fê préfêntoit à lui dans
fbn fômmeil , & lui annonçoh fa vengeance divine : il crut
pouvoir 1'appaifêr par des cérémonies religieufês, Se pour cela
il (ê rendit à Héraclée; c'eft celle du Pont où l'on montrait
une caverne par où Hercule étoit defeendu aux enfers, &.
où il y avoit un fleuve & un lac d'Acheron. Plutarque
nomme dans un endroit le temple des morts de la ville
d Héraclée, >|//^7n>/tt7rVioy , & dans l'autre ■^w^fjux.rmoy , ce
qui prouve que chez lui ces deux termes font lynonymes.
Les Prêtres évoquèrent l'ombre de Cléonice qui déclara que
Paufinias ne trouverait du repos qu'à Sparte: ce Prince s'y
rendit, mais on y étoit informé de les intelligences avec le roi
de Perfê, & on le préparait à l'arrêter; il l'apprit 8c fè réfugia
dans un temple de Minerve. Comme on n'oiôit pas l'arracher
de cet afyle, on en mura la porte, on l'y laifTa mourir de
faim, & on l'en retira feulement quelques momens avant qu'if
expirât, pour que fâ mort ne fouillât pas la fiinteté du lieu.
Quelque temps après on le reprocha d'avoir fait mourir,
fâns aucune formalité, un homme à qui la Grèce devoit eu
partie fôn fâlut. On crut devoir appaifer fes mânes, & on
envoya, dit Plutarque, chercher en Italie des Pfychagogues ou Dt fera mm.
prêtres des ames, pour évoquer & pour conjurer l'ombre de *iMP-f6*'
Paufanias. Cet exemple, qui eft le troifième de ceux que ,J^3^'.
me fournit Plutarque , eft la feule occafion où j'aie trouvé
qu'on parloit des prêtres des morts d'Italie.
Zij
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*
i8q MEMOIRES
n*Kdt crnfdat. Voici le quatrième & dernier exemple. Elyfius de Tcrina
*LTb. m% cn Ita,ie' a>'ant rer(Ju ^on fils £umyiloiis' foupçonna qu'il
avoit été empoilonné , & crut qu'un moyen Gît de s'en
cclaircir, c'étoit d'interroger l'ombre même de fon fils. Dans
cette vue il le rendit à l'oracle des morts; Plutarque ne
marque point où il étoit fitué, & là, après les lâcririces
ordinaires, il s'endormit dans le temple, 6c il vit en fonge
lame de fon père accompagnée d'un fpeclre qui avoit de
l'air de fon fils: ce fpeclre, qui étoit le génie du jeune
Euthynoiis, lui mit entre les mains des tablettes, qu'il trouva
en s'éveillant, & dans lefquelles il lut trois vers, par lelquels
Ion fils l'avertifîoit de ne point pleurer la mort, qu'elle étoit
une faveur des Dieux, & qu'elle lui avoit procuré le iort
le plus agréable.
Je ne crois pas qu'il (oit nécefîàire de répéter ici ce que
j'ai déjà dit du jugement qu'on doit porter de ces fortes
d'hifioires: tout ce que j'en veux conduire, c'efl que Plu-
tirque ne doutoit point de l'exiftence de ces anciejis temples
des morts; l'opinion qu'il jx>uvoit avoir de la réalité de ces
apparitions nous eft fort indifférente, & nous fooimes dif-
penfés de régler notre croyance fur la fienne. J'obferverai
feulement que le dernier exemple, dont il ne marque point
le temps , mais qu'il nomme une narration ancienne, peut
nous faire penlèr que la difficulté d'exécuter les apparitions
réelles avoit fait recourir à la voie des longes, dans laquelle
l'imagination des conlùltans, échauffée & préparée, fupplebit
aux preftiges qu'on avoit employés autrefois. Mais comme on
ne commande point à l'imagination , & encore moins dans
le lômmeil que dans la veille, cette efpèce de divination,
perdit peu à peu tout fon crédit dans des fiècles où la
lumière philofophique eommençoit à luire; car il eft fur que
cette lumière agit julqua un certain point fui les. dprits de
ceux mêmes qu'elle n'éclaire point encore.
On ne peut douter que les évocations des ombres n'eufTènt
un rite & des cérémonies religieulès qui leur étoient propres*
JLes Anciens ne les ont point décrites ; mais il eft probable
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DE LITTERATURE. i8ï
quelles refïèmbloient à celles qu'Ulyflè emploie clans ta
Nécyomantie de l'Odyfîèe. Homère, fi attentif à fè confor-
mer aux ufâges anciens, n'aura pas violé ie coflume dans cette
feule occafion. On peut encore fuppolèr que les cérémonies
ufitées dans ces évocations, refïèmbloient à celles qui s'ob-
fervoient aux facrifices funèbres, & dans ceux qui étoient
défîmes à honorer les héros : car les uns & les autres étoient
défignés par un même mot , on les nommoit Ér<x>t<rçuctTct y
terme qui réjxmdoit à ceux d'jnferiœ & de parentatio chez
les Romains; w*.yiÇw ou parentare avoient le même fêns.
Les Grammairiens dérivent h<tyî(uv du verbe <l-^<l(ut
expliqué dans Hélychius par àiyta. miu*, vénérer, rendre des
honneurs. Au temps d'Hérodote, de Platon, &c. le aille
héroïque étoit abfolument différent du culte d'adoration qu'on
rendoit aux Dieux ; on honoroit les premiers & on invoquoit
les féconds. Le culte établi pour les Héros netoit, à pro-
prement parler , qu'un renouvellement des honneurs funèbres:
on célébrait le bonheur dont ils jouifToient & la part qu'ils
prenoient aux banquets des immortels; mais on ne leur
demandoit rien, parce qu'ils ne partageoient point avec les
Dieux l'adminiflration de l'Univers. Dans la fuite on confondit
les honneurs divins & les honneurs héroïques ; les mots
tva.yîtyi & 3ve*v s'employèrent indifféremment , ou pluflôt
on ne fe fervit plus que de ce dernier, & la fuperftition
dont le propre eft d'aller toujours en fe fortifiant , fit peu à
peu oublier l'ancien fyflème religieux.
Plutarque nous a confêrvé dans la vie d'Ariflide , un détail
très-circonftancié de ce qui sobfêrvoit tous les ans à l'anni-
verfâire du facrifice funèbre (h) inflitué en l'honneur des
Grecs morts à la bataille de Platée. Ce détail, qui eft unique»
mérite l'attention de ceux qui veulent connoître l'ancienne
religion Grecque, & il montrera combien les cérémonies
(b) Thucydide, th. Il, pag. 102, S }7> pade des funérailles faites par
la République à ceux qui croient morts au commencement de la guerre
du Péloponnéfe; mais il n'entre dans aucun détail touchant les facrifices,.
ùns doute parce qu'il ne s'y étoit rien pafle de particulier.
Z iij
I
i8i MEMOIRES
qui précèdent dans l'Odyilee l'évocation des ombres par
Olylîè , relîèmblent à ce qui sobfcrvoit dans les funérailles.
Le fêizième du mois nommé Mémaclérion par les Athéniens
(c'eft la troifième lune après iequinoxe d'automne) étoit
deftiné à cet anniveHâire. Dès la pointe du jour, dit Plu-
tarque, la proceïïîon fe met en marche, précédée par un
trompette qui forme la charge & par plufieurs chariots remplis
de couronnes & de branches de myrte On voit enfuite
un taureau tout noir qu'accompagnent des jeunes gens de
condition libre, portant les cruches pleines de lait & devin,
demnées aux libations, ainfi que des fioles d'huile & de
parfums ; après eux marche l'Archonte tout feul & fuivi du
refte des citoyens. Cet Archonte qui, dans le refte de l'année,
ne porte que des habits blancs, & à qui il n'eft pas même
permis de rien toucher où il entre du fer, paroît ce jour-là
revêtu d'une robe de pourpre, ceint d'un baudrier & armé
d'une épée ; il porte dans lès mains l'urne ficrée qu'il a été
prendre dans le lieu où l'on dépofe les acles publics.
C eft dans cet équipage qu'il fe rend aux tombeaux ; là H
puife de l'eau dans une fontaine voifine & en lave les colonnes
fépuicrales , après quoi il les oint 5c il les parfume. Il
égorge enfuite la victime , en fait couler le fang dans une
fofîe : & tandis qu'on met la victime fur un bûcher conftruit
exprès , il invoque Jupiter & le Mercure infernal ; & appe-
lant à haute voix les braves gens qui font morts pour leurs
comjxitriotes , il les invite à prendre part à ce banquet & à
venir s'y raffaffier du fang qu'on vient d'épancher ; après quoi
remplilîànt une coupe de vin, il la verfe dans la foflê, tandis
qu'on y verfe auffi les cruches de lait, en dilànt : è la fonte
îles vaillans hommes qui fe font immolés pour la liberté des
Grecs.
J'ai été contraint de paraphrafer le mot «J/Mtîwi/cjtt , terme
Otj'mp.i.i+f. Dorien ou Béotien, qui fe trouve aiiffi dans Pindare, pour
exprimer les honneurs funèbres rendus aux Héros. Les Gram-
mairiens anciens l'expliquent par hâ.ytojJULy & le dérivent
des mots *>inA,fanguis,& xope'û», xafwvu , fatttro ; a 'fjuLxovtuu
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DE LITTERATU RE. 183
c'cft proprement fangtùnis faturatio; la nécyonuntie de l'Odyt
fee va nous prouver la julteflè de cette étymologie.
Homère dit qu'Ulylîè s'étant embarqué dès le matin fur Odrf. Ci. xt.
la côte de l'ile de Circé, arriva le foir à l'extrémité du Pont
& à l'entrée de l'Océan. Il débarqua dans le pays des Cim-
méi iens que le foleil n'éclaire jamais , & que la nuit couvre
fans celle de lès ailes ténébreules ; s'étant avancé dans les
terres avec les viélimes & les offrandes qu'il avoit préparées,
il creufa avec fbn épée, &. fûivant le confèil de Circé, une
folle large d'une coudée en tout lens, y verfa du vin pré-
paré avec du miel , du vin ordinaire & de l'eau ; il y répandit
enfuite île la farine & mêla toutes ces choies: après quoi
invoquant les divinités infernales, il promit de leur ficrifier,
à fon retour dans Ithaque, une vache qui n'auroit point
encore porté ; il promit aufli à Tiréfias une brebis noire , la
plus belle de les troupeaux. Alors faifant approcher les vic-
times préparées , un bélier noir & une brebis noire , il les
égorge & fait couler leur fang dans la fofîè. Aufli-tôt il
voit les ombres voltigeantes accourir en foule & s'empreffer
pour venir taire le fang; mais il les écarte avec fbn épée, &
ne les laine approcher qu'après que Tiréfias a étanché fi foif,
& qu'il lui a prédit le fort qu'il doit éprouver.
Le détail de la converfâtion d'Uiylîè avec les ombres ,
efl indifférent à mon objet: j'obfêrverai feulement que toutes,
jufqu a Tiréfias lui-même, font effrayées par la vue de l'épée
nue d'Ulyflè, & qu'il efl obligé de la remettre au fourreau
pour laifîer boire ce devin. On peut encore obfèrver que la
plufjxtrt de ces ames font dans une efpèce d'ébloui fîèment
qui les empêche de reconnoître Ulyfîe, jufqu'à ce qu'elles
aient goûté du fang des viclimes. Je pourrais ajouter à ce
qu'on vient de voir, beaucoup île partages des Poètes latins,
& même des Poètes grecs pofterieurs ; mais comme la pluf-
part écrivoient d'imagination & ne s'afîiijétifîbient guère au
cofhime, ces pfïâges n'auroient fait qu'abnger ce Mémoire,
(ans nous inftruire.
Il fêroit trcs-poflible que les premiers habitans de la Grèce
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t S4 M E M O I R E S
eullênt imaginé lefpèce Je divination dans laquelle ou évo-
quoit les ames de» morts ; car on fa trouve établie chez
diveries nations uuvages de l'Afrique: cependant je croirais
volontiers qu'elle avoit été portée dons la Grèce par les
mêmes colonies orientales qui établirent «-tans ce pays le dogme
du partage de l'adnûnHtration de l'Univers entre dilicrentes
divinités â qui Ion dotinoît des atliibuts dillingués, & qu'on
invoquoit en particulier par un culte & jxir des cérémonies
dilicrentes. Hérodote nous apprend qu'avant l'arrivée des
colonies orientales, ce partage n'avoit point lieu dans la
religion des anciens Pélttiges: ils reconnoilloienl à la vérité
Ko^ii (un»-. pUriieurs divinités qu'ils nommoient Qtù , ou auteurs de l'arran-
gement île l'Univers; mai.-» ils les adoroient & les invoquoient
toutes à la fois &. fâlU les léparcr.
Ce qui me lait croire que les colonies orientales ont porté
dans la Grèce la pratique île révocation des morts, celtquc
je la vob établie dans la Phéiiicie, & peut-être même dans
l'Egypte au temps du piflôge des colonies de Cadmus &
Dt*t. xvm. île Danaiis, Nous voyons dans le Dcutéronome que cette
r*,tu pratique étoit alors ordinaire chez les Chajiaiiéens. « Lodîjue
n vous (ères entrés dans le paya que le X:yncur votre Dieu
» vous donnera, dit Moylè aux Hébreux, gardez-vous d'imiter
" les abominations du peuple qui l'habite: qu'il ne fe trouve
» parmi vous perlonne qui lalk* paflêr Ion fils ou la fille par
» le ieu , qui coniûlte les De\ ins , qui obferve les longes &
» les préfages, qui nie de maléfices ou il éncliantemens , qui
» conlulte les Ohnh ou qui interroge les morts : toutes ces choies
» font en abomination à votre Dieu; & c'eft à caulè de ces
» pratiques qu'il détruira ces Nations |>our vous donner le pays
Ltyit.xx.t7. qu'elles occupenli » On voit dans le Lévitique qu'il y avoit
peine de mort prononcée contre les Devins en général, &
en particulier contre ceux qui exerçoient l'eipèce de divi-
nation nommée Où, terme lur lequel les Critiques lônt parta-
gés, St que je croirois d'autant plus facilement être un mot
Égyptien, qui défignoit en général un Devin ((), qu'encore
(c) Vidt Kir kir, GkjJ'isr. Ccpticum, vociùus Nioueb & Pioutb.
aujourd'hui
DE LITTERATURE. 185
aujourd'hui dans la langue Copte Oucb fignifie également un
Prêtre & un Devin. 11 lemble cependant que dans la fûite
la lignification de ce mot fut reftrainte à ceux qui évoquoient
les ames des morts; car nous voyons dans i'hiftoire de la
devinereflê d'Endor, que Saiil voulant évoquer l'ombre de RtS- U*$*yt^
Samuel, fait chercher une femme qui devine par Xob, 8c
que lorlqu'il lui parle il lui dit, confùltez Xob & faites-moi venir
Samuel. On voit encore dans Ifaïe, qu'on appeloit ainfi de
Ion temps ceux qui évoquoient les morts: lorfquon vous dira, 9*ùtViit,tj}
confultei les Oboth & les Devins, répondez: le peuple n'a-til
pas fon Dieu , l'abandonnera- ni pour interroger les morts fur
la de (line e des vivons!
Lhiftoire de Saiil & le pafTage d'Ilâïe lônt, je crois, le
jneilleur commentaire qu'on puifle donner de la défenlê que
Moyfè fait aux Hébreux de confuiter les morts, & font voir
que les termes doivent fè prendre à la lettre d'une évocation
des ombres. J'ai toujours été furpris de voir les commenta-
teurs, ou ne fure aucune attention au paflâge du Deuté-
ronome, ou l'expliquer allégoriquement d'une défenfe de
l'Idolâtrie, dont il ne s'agit point en cet endroit, où il efl
feulement queftion de pratiques fuperftitieulês qui peuvent •
jûbfifler avec la croyance de l'unité & de la fpiritualité de
Dieu. Ce qui augmente ma (urprifê, c'eft de voir que la
plulpart de ces commentateurs fe plaignent de ne trouver
dans l'Ecriture aucune preuve claire que les Juifs, au temps
de Moylè, crunent l'immortalité de lame. Comment n'ont-iis
pas vû que la pratique interdite aux Juifs & commune chez
les Cananéens, fuppolê que l'exiftence des ames, (eparées du
corps par la mort, étoit alors une opinion générale & popu-
laire? car il lèroit abfîirde de penlèr qu'on interrogeât ce
qu'on croyoit ne pas exifter.
Les Rabins, cités dans la dilatation de David Mil fur D^*j®;
les Oboth , difent que dans ces évocations il n'y avoit que le h t *, *7*++
Dev in qui voyoit quelque cholè, & que le confultant enten- Difv"'
doit feulement une voix: c'eft en effet ce que nous voyons 2*'* VUi'
arriver dans l'apparition de Samuel, qui ne fut vifible que
TomeXXlli. Aa
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i86 MEMOIRES
pour la Devinerelîè. Les commentateurs Chrétiens & les
Euflath. Amhc. Pères font partagés lùr cette apparition. Euflathe, eSéque
Tugjmu^jp d'Antioche, l'un de ceux qui affilièrent au concile de Nicéc
en 3 2 3 , a même compole un écrit extrêmement bien fâh,
où il avance qu'il n'y eut rien de réel dans cette apjttrition,
que Saiil ne vit rien , mais qu'eflrayé par les cris de la Pytho»
nifîè, il le jeta par terre pour adorer; que la Devincreflê,
par la defeription du Ipecfcre qu'elle diioit voir, perfuada Saiil
que c'étoit l'ombre de Samuel qui apparoilîbit, & que (on
Dnh, bibi. imagination frappée fit tout le relie. Euftathe oblêrve même
^P'Ztfikk que la prédidion de Samuel fe trouva fauffe, ou du moins
*' ° peu exacle; S.» Grégoire de Nyflè, S.» Jérôme & Mithodius
adoptèrent l'opinion dEuftathe : mais il faut reconnoitre que
ce n'eft pas le fentiment du plus grand nombre des Pères.
Pour toutes les autres évocations , Abarbanel , cité par le
même David Mil , eft perfuadé qu'il n'y avoit rien de réd,
& que ces apparitions prétendues étoient une pure fourberie
des Prêtres & des Devins. L'hifloire de Saiil fait une claflè
à part, & même, en lûppolânt l'apparition réelle & furnatu-
relle de Samuel , la frayeur de la Devinereflê prouverait
qu'elle ne s'attendoit point à ce qui arriva.
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DE LITTERATURE. i87j
OBSERVA T I 0 N S
SU Jt LES
RECUEILS DE PREDICTIONS ECRITES,
Qui portoient le nom de Aîufée, de Bacis à* de la
Sibylle,
Par M. Fréret.
Dans tous les ficelés & dans tous les pays ïes hommes
ont été également avides de connoître l'avenir; & cette
curiofité doit être regardée comme le principe de prefque
toutes les pratiques fuperfUtieufês qui ont défiguré la Religion
primitive chez les peuples policés aufli-bien que chez les
nations fàuvages.
Les différentes efpèces de divination que le hafàrd avoit
fait imaginer , & qu'adopta la fùperfthion , confiftoient d'abord
dans une interprétation conjecturale de certains cvènemens
qui, par eux-mêmes, ne méritoient le plus fouvent aucune
attention ; mais qu'on étoit convenu de prendre pour autant
de fignes de la volonté des Dieux. On commença probable-
ment par l'obfèrvation des phénomènes céleftes dont les
hommes furent toujours très-vivement frappas ; mais la rareté
de ces phénomènes fit chercher d'autres fignes qui le pré-
fentafîènt plus fréquemment, ou même que l'on pût faire
paroître au befoin. Ces fignes furent le chant & le vol de
certains oilèaux, l'éclat & le mouvement de la flamme qui
confùmoit les chofês offertes aux Dieux, l'état où fè trou-
voient les entrailles des victimes, les paroles prononcées fans
delîëin , que le hafàrd failôit entendre ; enfin les objets qui fè
préfentoient dans le fommeil à ceux qui, par certains facri-
fices ou par d'autres cérémonies , s'étoient préparés à recevoir
ces longes prophétiques.
Les Grecs furent pendant plufieurs fiècles fins connoître
Aa ij
1 88 MEMOIRES
d'autres moyens que ceux-là de s'inilruire de b volonté des
Dieux; & chez les Romains, li l'on en excepte quelques cas
finguliers, (.eue tîi\ in non conjecturale fut toujours la lêuie
que le Gouvernement autorisât: <m en avoit même fait un
art qui avoit les règles les principes.
])an> les enrôlions im imitantes, c'étoit par ces règles que
fc conduiioîent les hommes les pins tentes & les plus coura-
geux; la kaifôn, lubjuguée des l'enfance par te préjuge reli-
u\cux(ii), ne fécroyoit point en droit (Texaminet un lyflème
adopti (vir le corps de la Nation. Si quelquefois, feduite par
cette nouvelle philolophie , dont Titel.i\c tait gloire de
s'être garanti, elle entreprenoh de le révolter, bien-tôt b.
lorce «.le l'exemple c\. le re/pecl pour les anciennes opinions
la contraignoient île rentrer roua le joug.
Je me contenterai d'en citer un fcul exemple. On ne
peut acculer Jules Cclâr ni île petitellè d'cfprit ni de manque
de courage, & on ne le (ôupçonnera pas d'avoir été fîiperlli-
tienx; cependant te même Jules Célir ayant une lois verle
en voiture, n'y montoil plus (ans réciter trois fois de fuite
certaines parole.-; qu'on croyoit avoir la vertu de prévenir
rth. xxrn, cette efpëce d'accident. Pline, qui nous rapporte le fait, allure
que de Ion temps prelque tout le monde le lervoit de cette
même formule, & il eu appelle la conlcience de les lecteurs
à témoin.
Cette créance aux prodiges de toute efpèce fut fans doute
extrêmement atfoibiie par l'éiablilièmeni du Chriftianilme ;
cependant il faut reconnoître que la Religion & les railon-
nemens philosophiques les plus lumineux n'ont pû b déraciner
tout à-fàit. Ut fu|x*Hl(tion e(l une maladie prelque incurable
de l'elprit humain : elle ne fait prelque jamais que changer
d'objet, ou même que déguîfèr, lous une forme nouvelle, les
anciens objets qu'on veut lui arracher; <S; on jieut appliquer
à cette occafîotl les paroles de Pline que j'ai indiquées plus
(a' LiviutXLIII, l 5. Vtluflds rei fctibtnti, nefchquo pjfio, anthnnujit
animai , ifuiJum Mttiiào tfnei , tjmr illi pru/frniijjimi viri publier fuf-
cipïittiU ttttjutriiii, ta pro digwt ItaLere awg in tnwt annalts referont.
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DE LITTERATURE. 189
haut : àcet hanc in partem fingulorum quoque confcienriam redar-
gucre. C'eft ce qui me fait croire que des recherches fur
i'hiftoire des erreurs qui fèmblent les plus décriées, peuvent
encore ne pas être aujourd'hui des recherches de pure
curioiitc.
Les ouvrages d'Homère & d'Héfiode nous montrent que
de leur temps la divination conjecturale étoit encore la feule
qui fût en ufâge chez les Grecs : ces deux polies, qui vi voient
dans le ix.e liècle avant 1ère Chrétienne, font les uniques
témoins qui puiflènt nous inftruire des opinions &. des coutu-
mes religieulès de l'ancienne Grèce, où leurs ouvrages étoient
regardés, fùivant Hérodote, comme le fondement de toute
la théologie.
Les Oracles, dont l'un & 1 autre font mention, font tou-
jours rendus par des Devins, qui d'après certaines obfêrvations,
conjecturaient quelle étoit la volonté des Dieux. Qn ne
connoilîbit point encore les Oracles par/ans, ou du moins
ils avoient fort peu de célébrité: j'appelle Oracles par/ans ceux
où ion prétendoit que la Divinité, confultée de vive voix,
répondoit de la même manière par forgane d'un Prêtre ou
d'une Prêtreflê qu'elle infpiroit.
Le plus fameux & le plus ancien de ces Oracles étoit
celui de Delphes; car dans celui de Dodone, contemporain,
difôit-on, des premières colonies Egyptiennes & Phém-
ciennes, on fè fondoit uniquement fur l'interprétation conjec-
turale des fons que rendoient certains vafes d'airain fufpendus
aux chênes de l'enceinte fâcrée , félon que le vent ou
rinduftrie des miniftres du temple les avoit agités. Les
Péleiades ou prêtreues de cet Oracle régloient leurs réponfes
fur la nature & fur la variété de ces fons; dans la fuite elles
fupposèrent que ces réponlès étoient l'effet d'un emhoufiafme
divin qui les fàififlbit , c'eft pour cela que leurs réponfes
commençaient toujours par ces mots : ToLh \i-ya 0 Ztvç j
Yoici ce que dit Jupiter.
La légende de l'oracle de Delphes , fuivie par Diodore &
par Plutarque, & rapportée très au long par Paufànias, fàifoit
A a iij
100 MEMOIRES
remonter jufqu 'aux fiècles fabuleux l'origine de l'Oracle parlant
établi fur le Parnaflè; mais cette antiquité prétendue eft dé-
N truite par la théogonie d'Héliode, dans laquelle on voit que
Delphes , qui portoit encore de fon temps le nom de
Pytho, tiroit toute là célébrité de la pierre que Sanirne avoit
engloutie en croyant dévorer fon fils. Jupiter, dit Héliode^,
attacha cette pierre fur le Pamafle, pour y être à l'avenir un
monument Je cette aventure , & l'objet Je ïaJmiration des
/tommes.
On ne voit pas dans la Théogonie , non plus que dans
l'Iliade, qu'Apollon (è mêlât de prédire l'avenir, encore moins
de rendre des oracles de vive voix. S'il avoit eu, au temps
d'Héliode, un temple & un Oracle à Delphes, lèroit-il pof
fible que ce Poète, qui demeuroit au bourg d'Alcra, céft-à-
dire, à quelques lieues de Pytho ou de Delphes, n'eût fait
mention ni du temple ni de l'Oracle (c)!
L'origine des oracles parlans de la Grèce, & en particu-
lier de celui de Delphes , n'eft pas encore fuffilamment
éclaircie, & cependant elle mériieroit de l'être; mais comme
cette difeuffion m'écarteroit beaucoup, je me contente d'avoir
fait oblerver ici que leur établHîêment eft poftérieur au
temps d'Homère & d'Héliode , ou que du moins il ctoh
alors très-nouveau. L'oracle de Delphes ne répondoit qu'un
Plut. Quafi. fèul jour dans l'année, le 7 du mois Bujîos; ulâge qui fubiiib
tZ'&JbuSL m£me anTcz long-temps: ainfi on imagina, pour la commodité
érié. de ceux qui vouloient connoître l'avenir, de dreut-r des
recueils d'oracles ou prédirions écrites, que pouvoient
(b) Hefwd. T/ifflg. v. f o 0 . riuSc?
èr mj«9-ii .... 5 iu ï/xkt ïfymm
v*£,ua StVOM (hqymn.
(c) Je no parle ici que de l'Iliade
& de la Théogonie, parce qu'il etl
lait mention dans l'Odyflèe d'un
oracle rendu à Pydio fur le Parnaflc
par Ap >ilon : il elt encore parlé de
cet oracle du Parnafle dans l'hymne
d'Apollon attribué à Homère; mais
la dilîîcuJié de concilier tour, cela
avec le filencc d'Héfiode. & avec
ce qu'il dit de Pytho , m'a déterminé
à regarder l'établiflement , ou du
moins la célébrité de l'oracle parlant
de Delphes , comme d'un temps
po(>L;rieur à ce poète : on làit que
le fiècle auquel il vivoit eft déterminé
avec certitude, par ce qu'il nous dit
du lever J Ithaque , d Arâurus, <X
de quelques autres étoiles.
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DE LITTERATURE. j9i
confùlter les curieux qui n'avoient pas ie loifir d'attendre. Ces
prédictions, conçues en termes vagues & ambigus, comme
ceux des oracles parlans, étoient expliquées par des Devins
particuliers qu'on nommoit Chrcfmologues ou interprètes d'Ora-
cles. On trouve dans les anciens écrivains trois difTérens
recueils de cette elpèce, celui de Mulèe, celui de Bacis &.
celui de la Sibylle.
Un -fait rapporté par Hérodote , nous apprend que la col- Hmi.lvn,é.
leclion des oracles de Mu (ce devoit exifler dès le temps de
Solon & de Pilillrate, ck. qu'il y avoit alors AtsChrejmologues
en titre dont le métier étoit de les interpréter. Onoinacrite
( celui-là même qu'on croit avoir été l'auteur de la plulpart des
pocmes publiés (ous le nom d'Orphée, quoique ceux de ces
ouvrages que nous avons, iôient vifiblement d'un temps
poftérieur ) étoit un de ces Chrefmologues. Lafus d'Hermioné
l'ayant co waincu d'avoir inféré un faux oracle parmi ceux
de Mufée, il fut banni d'Athènes par Hipparque fils & fuc-
ceflèur de Pififlrate. Quelques Critiques ont avancé qu'Ono-
macrite étoit lui-même l'auteur des autres oracles de Mulîe;
niais l'acculâtion d'en avoir fuppole un, montre que !e recueil
avoit déjà quelque célébrité, & qu'il y en avoit des copies
plus anciennes qui fërvirent à prouver la falfilication dont il
fut convaincu.
Hippias frère d'Hipparque, chalîc par les Athéniens, fê
racommoda avec Onoinacrite & le conduidt à la Cour de
Perfe, Ce Devin y porta (on reaieil d'oracles; & montrant ,
dit Hérodote, ceux qui annonçoient des malheurs aux Grecs ,
tandis qu'il cachoit ceux qui leur étoient favorables, il acheva
de déterminer Xerxès à porter la guerre en Europe. On
(uppofoit que le Mulèe, auteur prétendu de ces oracles, étoit Phllochma
le même que le dijciple d'Orphée , ou que le fils du (êcond f^^,^"1^
Eumolpe; mais il fuffit de jeter l'œil fur ceux que les Anciens
ont cités, pour s'apercevoir que leur auteur- a vécu depuis
le tiède d'Homère & d'Hêï.ode.
On fuivoit fans doute certaines règles dans la manière de
confùlter ce recueil & de choifir l'oracle qu'on croyoit
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i92 MEMOIRES
contenir la rcponiè demandée; niais je n'ai rien trouvé
là-delîùs dans les Anciens.
Pauftn. l. iv. Le fécond recueil étoit regardé comme l'ouvrage d'un
T- Bcolkn nomme BtUtS, cjtie l'on prétendoit avoir été inlpiré
7**' ' ' pur les Nymphes (ti)} mais c'efl tout ce<;ue j'en fais, &lon
lice le m'efl inconnu. On ne peut douter mie ce recueil ne
Hm>t{.yin, fiil déjà célèbre .au temps d'Héïodoie, puifque cet hiftorien
ïo.77,jt. cn rapporte quelques oncles qu'il applique à des évènemens
de la guerre de Xer\cs. Je ne crois pourtant pas qu'il fût
beaucoup plus ancien , puifqu'on y voit le nom des Pertes
qui n'a pu être connu des Grecs que depuis ia conquête de
la Lydie par Cyrus, ci: dont Lfchyle, contemporain de
Darius, eft probablement le premier qui fê foit fervi. Sa
tragédie e(l poUérieure à l'an 5 t o cv à la bataille de Ma-
rathon.
Le troiiicme recueil de prédictions portoit le nom de b
Sibylle; cv quoiqu'il ait été beaucoup plus célèbre chez les
Romains que chez les Grecs, on voit par les ouvrages de ce
derniers, qu'ils ne laiûoîeni pas d'en faire ulàge. Il folloit
même que ces prédictions luttent très-connues aux Athéniens,
If* puilque le poète Ariftophane* en fait le fujet de lês plaifân-
i/t/.£étnatt, teries dans deux des comédies qui nous retient de lui.
Platon b lift aufli mention de la Sibylle dans les dialogues:
%l'trlJl'oS' 'a îoml ;l '3 P.vm'e- wot prêtredes de Dodone & aux
Devins qu'on luppolmt agités d'une fureur divine dans
xxx'li ' ^d!' l'lf|ut;lle I'1 divinité iè communiquoit à eux. Ariftote «'exami-
nant, dans les problèmes, en quoi confifle renthoufiafme
qui faililîoit les Devins infpirés, nomme Bacis & la Sibylle,
èv range cet cnthoulialïne jxirnu les genres du délire ou de
la folie.
Vairon (c), cité par Lsclancc, dérivoit le nom delà
Sibylle de deux termes E'oliens ou Doriens: il le croyoit
(d) Les Nymphe* .noient un
oracle djiu li li , ,. ; cVloU îc
on ton de h due oïi \. y en zvolt
h plu».
(rj ï«f pour Qùt . & EWriour
Bw*". Lafl. I, 64 adtfe Strvium ,
A ntiJ. vi. Dans Réint-iïus, infdtp,
v il, n.* 16; dans le traité
entre deux peuples de I"îlc de Crète ,
on voit SMwjf pour
fynonyntc
ioogl
DE LITTERATURE. 103
(ynonyme du mot Théoboule , conjeil divin. Cette étymologie
eft confirmée par la fignification que plufieurs écrivains Grecs
donnent au mot ftbylla. Diodore a qui l'explique par enthou- ■ Dioè. f. rv.
fialleb, dit que le mot oi&vfàouyw ,fil,yllifer , lignifie à la lettre0 b EVS^^'o*.
la même choie que cùdtaLÇtiv, être jaifi par l'efprit divin. Strabon £ icW >*aV
rend aufîi le mot de ftbylla par celui do;3o!;$; & Arrien, cité am-
par Euflathe, aflùroit que les Sibylles avoient reçu ce nom,
parce qu'elles d portoicnt un Dieu au dedans d'elles-mêmes. J *'*™ 9*»-
Les deferiptions que Virgile 8c Ovide font de la Sibylle de
Cume rendant les oracles, nous apprennent ce qu'on enten-
doit par cette théophorie.
Les Anciens ne s'accordent ni fur le nombre , ni fur la
• patrie, ni fur le nom des différentes Sibylles. Le problème
nctoit pas encore réfolu au temps de Tacite ; 8c tout ce Annal ir.
que les Critiques ont débité à ce fujet n'en a pas rendu la p'/um^m'. ^*
iôlution plus aifee. En donnant, comme faifoit Héraclite
cité par Plutarque (f), une durée de mille ans à la vie de la
Sibylle, on pouvoit concilier les différentes opinions ; 8c
c étoit probablement le parti quavoit pris Ovide. Il fîippofê OM. me/am.
qu'au temps d'E'née la Sibylle de Cume avoit déjà vécu fêpt ' XlV*
cens ans , 8c qu'elle devoit encore vi\Te pendant trois ficelés.
Dans cette fuppofkion la Sibylle ayant pû hibiter fticceffi-
vement divers pays 8c fê rendre célèbre dans différentes géné-
rations, elle avoit pû porter les différais noms de Daphné,
d'E'rophile, de Démopbile, &c Au refte, comme la Sibylle
ne nous peut intérefîèr qu'autant que fôn hiftorre fê trouvera
liée avec celle de l'efprit humain en général , ou avec celle
cl une nation particulière, la difciuTion de ces détails nous doit
être aflèz indifférente : il nous fuffit de favoir que, par le
nom de Sibylles, on défignoit des femmes qui, fins être
Prêtreffes 8c fâns être attachées à aucun oracle particulier,
annoncoiem l'avenir 6c fê difoient infpirées. Différais pays
6c diffrrens fièdes avoient eu leurs Sibylles : on confêrvoit
(f) Phnar. de Pyth. oracu/is, pag. jp?. Cet Heraclite n'cfl pas le
philofbphc E'phéfien furnomroé le Ténébreux, mais un autre Heraclite
«Jont nous avons un recueil de narrations fàbuleufes.
Tome XX UL Bb
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i94 MEMOIRES
les prédictions qui portoient leur nom, &. l'on en formoh
des recueils
La ville <S Enthnes en lonie iémble avoir été celle qui les
gardoit avec le plus de (oin, ck où elles étoietit le |>lus accré-
ditées. Strabou nous apprend que celte ville pretendoit avoir
produit deux Sibylles différentes, l'une au temps d'Alexandre,
nommée Âlhéndïs, ev l'autre beaucoup plus ancienne, qui
pourroil être l'E'rophile OU l'Eripliile de Plutarque & de
Pmrûnius. Ou ne |>et!t cependant donner à cette Eriphile
une antiquité plus grande que celle de la ville même d'Ery-
thrées qui avoit pour fondateur un lils de Codrus: ainfi die
ne remonte guère au-delà du dixième dèclc avant J. C; mois
cette difeumou efl encore peu importante. Nous devons
feulement oblerver qu'après la perte du premier recueil des
vers Sibyllins par l'incendie du capitole au temps de Marius,
ce fut à la viiie d'Erv titrées que les Romains eurent recours
jx)ur réparer celte perle.
Xam,md La collection des oracles de la Silnlle, confen ée à Rome
't/t/ avcc 'e P'11- ^r-im' fàa, «Se conlultée avec appareil dans les
iaftmtbm,U< occalions importâmes , eil devenue extrêmement célèbre:
tf&L~ ' ' cçpcndaitt les écrivains île cotte ville ne lont d'accord ni fur
AJL tk&t 'e ,,<>m',re livres qui conq>oloieiu ce recueil, ni fur le
*s- Roi auquel il lut prélenté. Ils s'accordent leulement à dire
que Tarquin , (bit le premier, fôit le fécond de ceux qui ont
porté ce nom, fit enfermer ce recueil dans un coffre de pierre,
qu'il le dc|X)fâ dans un loûlerraiu du temple de Junon au
capitole, & qu'il commit, à la garde de ces vers qu'on pré-
tendit contenir le deftin de Rome , deux Alagifbats fous
le titre de Duumv'm finis {nàuiulh, auxquels il étoît défendu
de les communiquer, & à qui même il nVtoit permis de les
conlûiter que par l'ordre du Roi , & dans la fuite par celui
du Sénat. Celle charge étoit une cfjKee de ficerdoce ou de
magiflrature fâcrée qui jouilloit de plufieurs exemptions, &
qui duroit autant que la vie.
TU Li*. vt. Quand les Plébéiens eurent été admis à partager les em-
I- 1 pl°'s avtc les Patriciens, on augmenta le nombre de ces
J. na j 66 avant x °
I. c.
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DE LITTERATURE. 195
interprètes des dcfline'es de la Nation, comme les appelle
P. Décius dans Tite-Live, fat or uni popuB Romani interprètes*
On le porta jufqu'à dix, dont cinq ieulement étoient Patri-
ciens, & alors on les nomma Decemviri: dans la fuite ce
nombre fut encore accru de cinq perlbnnes, & on les appela
Quindecimviri. L'époque précife de ce dernier changement
n'eil pas connue ; mais comme une lettre de Célius à ^ fami?.
Cicéron nous apprend que le Quindeamvirat eft plus ancien ' '
que la didature de J. Céfar, on peut conjecturer que le
changement s'étoit fait (bus Sylla.
Ces Magiftrats que Ciccron nomme tantôt Sibyïïinorum OemJk H+>
interprètes, tantôt SibyUini facerdotes, ne pouvoient, comme ™Dt Divin*. il.
je l'ai déjà dit, confulter les livres Sibyllins fàns un ordre (g)
exprès du Sénat; & de-là vient l'expreiTion fi Ibuvent répétée
dans Tite-Live, libros adiré jujjî fait. Ces Quindécimvirs
étant les iêuls à qui la lecture de ces livres fût permife, leur
rapport étoit reçû fans examen (h), & le Sénat ordonnoit
en conlcquence ce qu'il croyoit convenable de faire. Cette
confultation ne fê faiîôit que lorfqu'il s'agitfbit de raflurer les
elprits alarmés par la nouvelle de quelque préfige fâcheux
ou par la vue d'un danger dont la République fêmbloit
être menacée : ad deponendas potius quant ad fufcipiendas
Religiones, dit Cicéron ; & afin de connoître ce qu'on devoit
faire pour appaifer les Dieux irrités , & pour détourner l'effet
de leurs menaces, comme l'oblêrvent Varron (i) & Tite-
Live (k).
La réponfê des livres Sibyllins étoit communément, que
pour le rendré la Divinité favorable, il falloit inftituer une
nouvelle fête, ajouter de nouvelles cérémonies aux anciennes ,
immoler telles ou telles victimes, &c. Quelquefois même les
(g) Proditum efl à majoribus
injujj'u Senatûs ne legantur quidtm.
(h) C'eft par cette raifon qu'ils
font nommés dans Aul. Gell. IV,
1 , interprètes if arbitri Sibyllac
■aculorum.
( i) Varro de re ruflicâ, Iib. I.
Ad CVjttS libros fublic't folemus re*
dire , cwn depderamus quid facien-
dum fit nobis ex aliquo portento.
(h) Livius, Iib. XXII , 9. Non
ferme decernitur nifi quurn tetra
prodigia nunciata funt.
Bbij
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i9<î MEMOIRES
piètres Sibyllins jugcoîem qu'on ne pouvoit détourner Tenet
lin courroux eéktle que par des ncrinco barbares , & en
immolant des victimes humaines. Nous en trouvons un
exemple dans les dieux prçmièna guerres Puniques, les années
i ?.y <x 217 avant J. C.
L . IXxcimtn; ayant vu dans les livres Sibyllins, que des
Gaulois & iks Grecs s'emparemietu de la ville, urbem ocatpa-
turos, an imagina que, pour détourner l'effet de cette pré-
^ diction, il lalloit enterrer vils dans la place publique un
to'i*£w.. nommé & nue femme de chacune de ces deux Nations,
O' i.i.iv. >}. <s. leur ûirc prendre ainfi poflêflîon «le la ville. Toute puérile
Vhtar<- <i„.,ti. iiu'ctoil cette ûitcrprcwtion, un irès-grand nombre d'exemples
' nous montre que les principes de l'art divinatoire admettoient
Marco, rite, . 1 • ' ,
ces fortes cFiiccomnHXiemenj avec la ddtince»
I ile-Li\c (I) nomme te barbare (auïficc fixtvm minime'
RottHtHtm ■• cependant il le répéta louvent dans U luite.
Pline (m) alîine que l'ulagc d'immoler de* victimes humaines
au nom du public, lubfiHa julquà l'an 05 avant J. C, dans
lequel il lut aboli par un Scnatus conlulte; niais on a des
preuves qu'il continua dans les facriliccs paiticuliers de quel-
ques divinités : les édits renouvelés en differens temps par
les Empereurs! ne purent meure un frein à cette fureur
itijiêrflitieule ; cv à l'égard de cette efjvce de lacrilîce humain
établi en coniéquence des vers Sibyllins, Pline (n) avoue
qu'il iublilloit toujours, & allure qu'on en avoit vû de fon
temps îles exemples , citant nojîra ofos v'ulit.
Le recueil des v ers Sibyllins dé]x>lé par l'un des Tarquins
dans le Capitule , périt, comme on l'a vû, au temps de la
(l) LivNU , lih. XXII , 57, anno
1 1 7. S'ui ttrrom vivi ihimjjî Jhnt
in AXUM fiix» tonfept Wttt jum tinte
hofii'ti Immanis , intnimé Rcinano
f.tcr-3 , jllitiitUUU
(m) Plin. Iiill- 30. U. C. anno
f f 7 S. C. fiu'him ne hemo imtnc-
htrdtUf t pahumpie in tempui ittud
Jjtra prcdigivfa celebuta.
(n) Jbij. XXV Ul , i. Scario
iriv in fora Grcrcum Gratcanupit
ittjhjfôs, mit alitinnn gtntium, mm
nuihus tnrn res rjjet , triant noflra
wus victit : cujus facr) preeationtm
qttâ fettt prJtite Quimtecimvirûnt
w/iegii ma»ifler,fi tjuis légat , pre-
wnt cwtnlnutn fateatur , ta
appTubantibus . V? ingentctvM
triginta annoruttl aciibus.
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DE LITTERATURE. 197
Sierre fociale dans l'embralêment de ce temple Mais on fc
îta de remédier (0) à la j>erte qu'on venoit de faire ; &
des l'an 76 avant J. C, le Sénat, fur la propolition des D'myf.li
confuls Ochvius & Cuiion, chargea trois députés d'aller
chercher, dans la ville d'Eryt/irei's, ce qu'on y conlêrvoit des
anciennes prédictions de la Sibylle. Vairon & Fénelleila cités
par Laclance, ne parlent que d' Etythrées ; niais Denys d'Ha-
licarnaflé ck Tacite ajoutent les villes grecques de h Sicile
& de l'Italie.
Tacite (p) qui devoit être infrruit de l'hiiloire des livres
Sibyllins, puilqu'il étoit du corps des Quimfcamvirs, dit
qu'après le rétour des députés on chargea les Prêtres (fins
doute les piètres Sibyllins) de faire l'examen des dirîérens
morceaux qu'on avoit rapportés; & Varron allùroit, (elon
Denys d'Halicarnaflê , que la règle qu'ils avoient fîiivie étoit
de rejeter comme faux tous ceux qui n'étoient jxis alliijétis
à \\méthode acrofliche. J'expliquerai dans un moment quelle
étoit cette méthode.
Augulle étant devenu fouverain Pontife après la mort de
Lépidus , ordonna une recherche de tous les écrits (q) pro-
phétiques, foit grecs, foit latins, qui fe trouvoient entre les
mains des particuliers, 6c dont les mécontens pouvoient
abufër pour troubler (â nouvelle domination. Ces livres remis
au Préteur montoient à deux mille volumes qui furent brûlés ;
& l'on ne conlërva que les vers Sibyllins dont on fit même
une nouvelle révifion.
Comme l'exemplaire écrit au temps de Sylla commençoit
Sactrdotibus negotio quantum huma*
nd ope potuijfent vera difeernere.
(q) Suct. Aug. 31. Quidquid
fatidicorum librorum gnta latmiqut
generis, nullis vel parim idontis auc-
tari but vtt/go Jerebatur, fupra duo
millia contracta undiqne cremavit, C
(0) Laclant. I, 6. FenefieUade
Quindecimvirit dicens, ait,
reftituto Capitolio rauliffe ad Sena-
rum C. Curwnem Ccnfufem ut Itgati
Erythrat mitterentur qui carmina
Sibyll* conquijîta Rcmam deporta-
rent : itaque miffes efft. . . . qui def-
criptos à privât is tirc.ï vtrfus mille
reportarunt. FcncrtclU «lit la meme
choCc dan* Laclance, de ira Dei,
cap. 22.
(?) Tacit. Annal. VI, \i;Dato
folos rttimtit SifyiSnot, hes qucaue
dtleâit Itabito; ccndidttqut duebus
forulisauratis fub Palatini Apollinis
bafu Atldc Tacit. VI, 12.
Bbuj
i93 MEMOIRES
à s'altérer, Augufle chargea encore les Quindccirnvirs d*en
faire une copie de leurs propres mains, & lâns laiflèr voir
ce livre à ceux qui n'étoient pas île leur corps. On croit
que , pour donner un air plus antique & plus vénérable à
leur copie, ils récrivirent (îir ces tuiles (r) préparées qui
compoloient les anciens liùri lititci avant qu'on connût dans
l'occident l'ulage du papier d'Egypte, & avant qu'on eût
découvert à Pergame l'art de préparer le parchemin, carta
Pcrgameua.
Cet exemplaire des vers Sibyllins fut enfermé dans deux
coffrets dorés , & placé dans la baie tic la fbtue d'Apollon
Palatin, pour n'en être tiré que dans les cas extraordinaires.
Je ne m'engagerai pis à lîiivre les différentes constations
de ces livres, marquées dans l'hinVùre Romaine. Je crois
cependant nie devoir arrêter fur celle qui le fit par l'ordre
d'Aurélicn au mois de décembre de l'an 270 de J. C, parce
que le récit en ell extrêmement circonflancié dans Vogil^ue.
V»i'ifc Ami. l es Marcoimns ayant traverfe le Danube & force les
pjfîâges des Alpes, étoient entrés dans l'Italie, ravageoîent
les pays finies au nord du Pô, & nienaçoient même la ville
de Rome , dont un mouvement mal entendu de l'armée
Romaine leur avoit ouvert le chemin. A la vue du péril où
fê trouvoit l'Empire, Aurélien, naturellement fupermùeux ,
écrivit aux Pontifes pour leur ordonner de confûlter les livres
Sibyllins. Il fâlloit pour la forme un décret du Sénat ;ainft le
Préteur propolâ dans l'atTemblée le réquifitoire des Pontifes,
& rendit compte de la lettre du Prince. Vopilque nous donne
un précis de la délibération , qu'il commence en ces termes:
Pralor Urbamis tiixk: referimus ad vos, Patres cotiferipti ,
Poutijkwn Juggcjbonrm & Priucipis Hueras quibus jubetur ut
hijpiàantur finales liùri , &c. Le décret du Sénat rapporté
CJiluite, ordonne aux Pontifes (f) de le purifier, de le revêtir
(r) ChuW. dcfjilloGcf. v. 232. (f) On donnoit aufli ce nom
t-4dt^cu(lotRcmamcirha(l,S*Vi. «" Q"indécimvin , OU SibyllM
jacrrdutcs , conuuc les appelle Ci-
Adde Syiiitiadiutn , cpitl. iv, 3$. ct-iun.
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DE LITTERATURE 199
des habits facrés , de monter au Temple , d'en renouveler les
branches de laurier, d'ouvrir les livres avec des mains fancli-
fiées , d'y chercher la deftinée de l'Empire, 8c d'exécuter ce
que ces livres ordonneront. Voici les termes dans lefyuels
Vopifque rapporte l'exécution du décret: hum efl aJTemplum,
infpeéli libri, proditi verjus , hjluiui urbs , cantata car mina ,
amburbium cclebratum, ambarvalia promijfa , atque ita fuient-
nitas qua Jubebatur cxpleîa cfl.
La lettre de l'Empereur aux Pontifes qu'il appelle Patres
fanfli , finit par des ofh es de contribuer aux frais des facrifices,
& de fournir les viclimes que les Dieux demanderont ,
même, s'il le fâut, des captifs de toutes les Nations, cujuflibet
gémis captivos , qualibet animalia regia. Cette offre montre
que , malgré les édits des Empereurs , on croyoit , comme
je l'ai dit, les facrifîces humains permis dans les occahons
extraordinaires , & qu'Aurélien ne penlôit pas que les Dieux
fe contenteraient de cantiques & de proceffions. Sa lettre
aux Pontifes commence d'une façon fingulière: il marque
qu'il eft furpris qu'on balance fi long-temps à confulter les
livres Sibyllins. 11 fèmble, ajoute-t-il, que vous ayez cru
délibérer dans une églilê de Chrétiens & non dans le temple
de tous les Dieux: Perinde quafi in Clirijlianorum ecclepa, non
in templo Deorum omnium traâaretis. Ce qui augmente la
fmgularité de l'expreffion de l'Empereur , c'eft qu'il eft prouvé
par les ouvrages de S.* Juftin , de Théophile d'Antioche ,
de Clément d'Alexandrie & d'Origène, que depuis près de
lîx vingts ans les Chrétiens citoient , au temps d'Aurélien ,
les ouvrages de la Sibylle , & que quelques-uns d'entre eux
la traitoient de Prophétefîè.
Les livres Sibyllins ne furent point ôtés du temple d'Apollon
Palaun par les premiers Empereurs Chrétiens. Ils y étoient
encore au temps de Julien qui les fit confulter en 363 (t) Amm.Maralu.
fûr fbn expédition contre les Perfes ; mais au mois de mars XXiU:
de cette année , le feu ayant confumé le temple d'Apollon ,
on ait beaucoup de peine à fâuver ces livres, qu'on plaça
(t) Cwnana carmina confumpfijfet magnitudo fiammx , ni. &c.
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ioo M £ MOIRES
C&mi.Jkhlb&na doute dans quelqu'autre lieu religieux: car Ç&aat&m/u)
Citito.r. sjj. nolJ.s apprend qu'on Ici cotmiita quarante ans après fous
Honorius, lori de la première invalîon de l'Italie par Alaric,
en 403. Ce Poète parle encore Je ces vers dans Ion poëme
lur le fécond confulat de Stilicon en 405.
Il faut conciurre de-là que fi, comme le dit Rulilius Nu-
KuiH.Hm,a. matianus (x), Stilicon fit jeter ces livres au feu, ce fut au
plus tôt dans les années 406 ou 407. Au relie, comme
ce Poète, zélateur ardent de l'ancienne Religion, accule en
même temps Stilicon d'avoir appelé les Barbares ,& d'avoir
détruit les vers Sibyllins dans la vue de caulêr la ruine de
l'Empire en lui enlevant le gage Je fa durée e'ternelle; peut-
être la (êconde île ces deux accutâtions n'cll-ellc pas mieux
fondée que la première.
Après avoir donné celte elpèce d'hifloire des livres Sibyl-
lins, qui contient tout ce qu'on en lait d'aflùré, je pane à
l'examen de ce qu'ils contenoient. Ce que Tite-Live &
Denys d'Halicamafle nous racontent touchant les diverfcs
conlultations qu'on en hiiiôit, donne lieu de penler qu'on
ne publiolt point le texte même des prédiélions , mais feule-
ment la (ubftance de ce qu'on prétendoit y avoir trouvé,
c'efl-à-dire, le détail des nouvelles pratiques religieuiês ordoa-
nées par la Sibylle pour appaifer les Dieux. Comme il ne
nous relie aucun des hi italiens antérieurs à la perte du pre-
mier recueil des vers Sibyllins, il faut nous contenter de ce
qu'en difent Denys «S: Thc-Live; & nous devons même
regarder comme fîippolê' le long fragment des vers Sibyllins
rapporté' par Zolime M, à location des jeux féculaires.
(") Qui ! carminé pefeat
Filtkiiet aiftet Romani carbafui arvi.
f x) Prcilitor arcttni qui fuit imprrii
/•'• ■• ,' tttri tiuM itititw tfft fuperflts , &c.
Antt Sibyllin» fata cronavit opis,<kc.
Ai XtHica .rrtmi j'.iru'ij pignon rtgni.
Et p/fmu reluit pr>rcip\tare cotut,
(y) LU. 11. Ces vo.j f]n[ Jcvoient tire tiré» de l'ancien recueil, et
Le
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DE LITTERATURE. 201
Le fécond recueil compilé ious Syila nous eft un peu
mieux connu, & je vais rapporter ce que les Anciens nous
en apprennent. i.° Vairon, cite par Laclance, allure que ce
recueil contenoit d'al>ord niiile vers au plus; & comme
Augufle ordonna une féconde révifion qui en fit encore
rejeter quelques-uns , ce nombre fut probablement diminué.
2.0 Ce que difôit Varron, cité par Denys d'Halicarnaflè,
qu'on avoit regardé comme fuppofts tous les vers qui inter-
rompoient la fuite des acrofliches , montre que cette forme
régnoit d'un bout à l'autre de l'ouvrage.
3.0 Cicéron nous explique en quoi confidoit cette forme.
Le recueil étoit partagé en diverfb fèclions , & dans chacune
les lettres qui fbrmoient le premier vers fè trouvoient répétées
dans le môme ordre au commencement des vers fùivans ; en
forte que l'afiêmblage de ces lettres initiales devenoit aufll
la répétition du premier vers de la fèclion : Acroftichis diàtur, CctndtDu
ciim deinceps ex primis vcrfûs litteris aîiquid conneâitur. . . . rw*
In Sibyîtinis ex primo verfu cujufque fententiœ , primis litteris illius
fententia airmen omne pratexitur ftj.
4.0 Les prédiclions contenues dans ce recueil étoient toutes
confûes en termes vagues & généraux , fans aucune défigna-
tion de temps ou de lieu; en forte, dit Cicéron, qu'au moyen
de 1'obfcurité dans laquelle l'auteur s'eft habilement enveloppé ,
on peut appliquer la même prédiclion à des évènemens
difTéiens: Callidè, qui Ma compofuit , perfecit ut, quodeumque
accidijjet, prffdifium videretur, hominum & temporum dejînitione
fublatâ. AdhibuU etiam latebram obfairitatis ut ttdem ver/us
aliàs in aliam rem pojfe accommodari viderentur.
Dans le dialogue où Flutarque recheiche pourquoi la
font point dans h forme acroftiche ;
ils contiennent les noms de Rome ,
du Tibre, de l'Italie, <5cc. & pres-
crivent les cérémonies qui dévoient
accompagner les jeux fétulaires dans
un détail qui démontre la fuppo-
lîtion.
(^J Cicéron dit qu'E.inius avoit
Tome XXI IL
fait des acroftiches de cette efpècc.
Nous en avons quelques-uns dans
le poëmc d'Op'atianus l'orpliyrius
à la louange de Conliantin , A il »
été un temps que ces laborieufes
bagatelles étoient à la mode parmi
les gens de Lettres.
Ce
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*oa MEMOIRES
Pythie ne répondoit plus en vers , Boéthus , un des ime:!o
cuteurs qui attaque vivement ie (ùrnaturel des oracles ,
oMèrve dans ies prédictions de Malée , de Bacis 6c de b
Sibylle, ies mêmes défauts que Cicéron avoit reprochisaux
vers Sibyllins. « Ces auteurs de prcdiclions, dit Bojthus,
» ayant mile ou hafird des mots & des phrafes qui convier.-
» nent à des évènemens de toute elpèce , les ont , pour ainfi
» dire, verlés <iins la mer d'un temps yidéterminé : ainfi lors
» même que L'événement (cmble vérifier leurs prophéties, elles
» ne celîènt pas d'être faulîès, parce que c'efl au halard ieul
qu'elles doivent leur accompliflement ». Plutarque nous a
conlervé, dans la vie de Démolthène, un de ces oracles qui
couroient dans la Grèce fous le nom de la Sibylle; c'e(t à
l'occalion de la défaite des Athéniens près de Chérom'e. On
étoit , dit Plutarque , dans une grande inquiétude avant la
bataille, à cauiê d'un oracle dont tout le monde s'entretenoh:
Puijfais-jc , di (oit-il, m 'éloigner de la bataille du Tliermodon fa),
& devenir un aigle pour contempler du haut des nues ce combiï
où le vaincu pleurera & oit le vainqueur trouvera fa perte.
L'hiftorien Duri> fbj rapportoit ce même oracle dans les
temtes fu i vans : Oifeau noir, attends la bataille de Tkrmodcn,
les cadavres amoncelés t'y fourniront une ample pâture.
Pour appliquer ces deux oracles à la défaite de Chéronée,
il falloit trouver un Thennodon auprès du champ de bataille;
&''tf£e-/'1; & Plutarque qui étoit de Chéronée même , avoue qu'il n'a
/««', fié. iv. Pu découvrir , dans les environs de cette ville, ni nulieau ni
torrent de ce nom. Auiîi i'hiftorien Duris qui (e trouvoit
dans le même cas, vouloit-il que la Sibylle eût déligné ainli
■
(b) Tiîr etf^tUtra /uÂ^r pin în^tW i>w
Duris , contemporain des deux premiers Ptolémées , avoit écrit DM
Iiiftoirc de Macédoine , qui commençait à Philippe père d'Alexandre ■ tU<
contenoit au moins quinze livres.
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DE LITTERATURE. 203
b bataille, parce que les foîdjis, en dreltâm leurs tentes
quelques jours avant, dévoient trouver une petite ftatue
a\ec une infcription où (croît le nom de Thermodon. Mais les
termes 'On Qipfxcàfovn fxai^ daignent manifeitement un nom
de lieu : auiîi Plutarque aime-t-il mieux foupçonner que le
ruiflèau qui patte à Chéionce avoit quitté depuis la bataille
le nom de Thermodon pour prendre celui d'Hemon ou de
Sanglant ; conjecture que M. Dacier juge très probable ,
quoiqu'il lê perftiade que le Thermodon de l'oracle elt celui Paufa.rth.tx.
dont piule Paulanias. Il auroit pû y joindre Hérodote (c) *l?J7'
qui, rapportant un oracle de Bacis où il étoit parlé d'une ^
délaite des Mèdes par les Grecs aflèmblés fur les bords de jern$A'nnr£.
i'Alopus 6c du Thermodon, l'applique à la bataille de Platée.
Mais il ajoute que ce Thermodon palîè entre Tanagra Se
Glilas, par confequent au midi de Thèbes & afièz loin de
Chéronte.
L'oracle rapporté par Plutarque contient une circonftance
qu'il n'eft pas ailé d'appliquer à la bataille de Chéronée. C'eft
la mort du vainqueur, 0 Si Notwas *&n\u\t. La défaite des
Athéniens fut complète ; les Macédoniens perdirent peu de
monde, & Philippe ne fut pas même blette dans le combat:
mais Plutarque, toujours zélé pour la gloire des Devins,
applique ces mots à la mort de Philippe, poftérieure de deux
ans au moins à la bataille.
Lorlqu'on examinera les prédictions des oracles les plus
accrédités, celles de la Pythie, de Mulce, de Ricis, de la
Sibylle, &c. rapportées dans les Anciens, on trouvera tou-
jours que Cicéron a railôn de dire que celles qui n'ont pas
été faites après coup étoient oblcures & équivoques, & que
fi quelques-unes n'avoient pas été démenties par l'événement,
c'étoit au halârd qu'elles le dévoient. Oracu/is partim falfis , De Divin*. //,
partim eafu veris,utfa in omni oratione fœpijfmic, partim flexdoquis "•'
& obfcuris ut interpres egeat interprète , & fors ipfa ad fortes
(c) Hérodote affiire qu'on trouvoit de femblables oracles dans Muféc:
prut-ctrc celui nue Plutarque & Duris attribuent à la Sibylle avoit-il été
toit pour la bataille de Platée donnée véritablement auprès d'un Thermodon.
Ce ij
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204 MEMOIRES
rejerenda fit, partim amùiguis, & qua ad dialeflkum dcfe*
rendu finu
Quelque abfùrdes que fufïênt les conféquences que les par-
tions du fùrnaturel de la divination fê trouvoient obliges de
foiitenir dans les controverfeo philofôphiques, ils étoient excu-
fables jufqu a un certain point. Le principe qu'ils défendaient ,
failoit chez eux une partie eflèntielle de la Religion com-
mune : ce principe une tais admis , i'abfùrdité des conléquences
ne devoit point arrêter des hommes religieux; &. peut-être
Dt Divinat. Cicéron n'avoit-il pas raifon de parler d'eux comme il fait
dans (es livres de la divination , en difànt : Nefcio quomodà
ifli Philofoplri fuperflitiofi , & pané fanatià quidvis malle v 'ulentitr
quant • • • • e a qua non funt credenda , non credere.
Ce qui caufê mon étonnement , c'eft que la queflion du
fùrnaturel des oracles ait encore befoin d'être traitée fcrieulê-
ment , & qu'une opinion contredite par les faits mêmes fur
lefquels on la fondoit , ait trouvé de nos jours & clans le lëin
du Chriftianilme des défenfêurs très-zélés.
Quoique j'aie écart A à defîèin les détails dont j'aurois pu
grofîîr ce Mémoire , je crois y avoir ralîèmblc fout ce que
les Anciens nous apprennent d'important au fujet de ces
recueils de prédictions qu'on attribuoit à Milite , à Bacis &
à l'ancienne Sibylle. Je n'aurois pas cependant rempli toute
l'étendue de mon objet , fi je ne parlois point ici de la col-
lection des vers Sibyllins, divifée en huit livres, imprimée
pour la première fois en 1545 fur des manulcrits , & publiée
plufieurs fois depuis avec d'amples commentaires fùrchargés
d'une érudition fôuvent triviale, & prefque toujours étran-
gère au texte que ces commentaires éclahcitlènt rarement.
Les ouvrages compofes pour & contre l'authenticité de ces
livres Sibyllins, font en très -grand nombre, & quelques-
uns même ti ès-lâvans ; mais il y règne lî peu d'ordre & de
critique, & leurs auteurs étoient tellement dénués de tout
efprit philofôphique , qu'il ne relleroit à ceux qui auraient
eu le courage de les lire, que l'ennui & la fatigue de cette
lecture.
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DE LITTERATURE. 205
Le fâvant Fabricius , dans le premier livre de fa bibliothèque c F«kjc^
grecque, donne une efpcce d'analyle de ces différais ouvrages, /pll^j.'^'
à laquelle il joint une notice allez dctaillce des huit livres
Sibyllins. On peut y avoir recours , & je me contenterai de
rapporter à quelques articles généraux les oblêrvations que
j'ai faites en lilânt les huit livres Sibyllins modernes.
1 . ° Il eft vifible qu'ils ne font autre choie qu'une compi-
lation aflez informe de divers morceaux détachés, les uns
dogmatiques, les autres luppolcs prophétiques, & ceux-ci
toujours écrits depuis les évènemens, & le plus Couvent
chargés de détails fabuleux ou du moins peu atfûrés.
2. u 11 eft encoie certa:n que tous ces morceaux font écrits
dans une vue ablôlument différente de celle que setoient
propolte les auteurs des vers qui coni]x>foient le premier
& le lècond des deux recueils gardés à Rome. Les anciens
vers Sibyllins prelcrivoient les lâcrifices, les cérémonies &
les fêtes par lelquelles les Romains pouvoient appailer le
courroux des Dieux qu'ils adoraient. Le recueil moderne
ell au contraire rempli de déclamations très-vives contre le
Polythéilme & contre lldolâtrie; & par-tout on y établit,
ou du moins on y luppolè l'unité de Dieu. Prefque aucun
de ces morceaux n'a pû lôrtir de la plume d'un payen :
quelques-uns peuvent avoir été faits par des Juifs , mais le
plus grand nombre relpire le Chrimanifme ; il fuffit de les
lire pour s'en convaincre.
3.0 Les prédirions des vers Sibyllins conlêrvéesàRome,
6c celles qui étoient répandues dans la Grèce dès le temps
d'Ariftophane & de Platon, étoient, comme Fobfervent
Cicéron & Boéthus, des prédirions vagues applicables à
tous les temps & à tous les lieux ; elles fe pouvoient ajufter
avec des évènemens oppoles : Ut ïidem verjus attàs in aliam
rem poffe accommoJari vÙeraitur . . ..ut, quodcumque acc'uii^et»
praSâûm viJeremr. Au contraire, dans la nouvelle collection,
tout eft fi bien circonftancié , qu'on ne peut le méprendre
aux faits que l'auteur avoit en vûe. S'il ne nomme pas tou-
jours les villes , les pays & les peuples dont il veut parier ,
C c nj
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io6 MEMOIRES
il le; dtïigne fi clairement qu'on ne durait les méconrioître,
6c le plus louvent il indique le temps où ces choies (ont
ai rivées d'une manière qui n'etl point lùlceptible d'équivoque,
4.0 Les anciens oracles ii.u iiins gardés à Rome, étoient
cci its de telle forte qu'en réunifiant les lettres initiales des
vers qui compolôient chaque article, on y retrouvoit le
premier vers de te même article. Le nouveau recueil n'offre
m aucun exemple de celte méthode; car l'acroltichç inféré dans
huitième livre, & qui ell emprunté d'un dilcours (A)
de l'empereur C .i:in , dl d'une elpèce différente. Il
t ni Ile en trente-quatre vers dont les lettres initiales forment
le; mois, IHEOTS XPEST02 0EOT TIOS 20THP
STAÏTOS ■ mais ces mots ne le nouvent point dans le
premier vers*
5. ° Les nouveau v vers Sibyllins contiennent des chofês
qui n'ont pu cire écrites que par un homme inftruit des
dogmes du On il ti midité & des détails de l'hifloire de
Jc(u>-Chrifl, rapportés par les Lvangéliftes. L'auteur le dit
même dans un endroit, etifatit <ln Chrijl: ailleurs il allure
que ce Chrill dl le fils du Très -Haut, & il déïîgne Ion ^
nom par le nombre S 8 S , valeur numérale des lettres du
mot iVuSî dans fotpfabet grec.
6. ' Quoique les morceaux qui forment ce recueil puifîènt
avoir été compolcs en différais temps , celui auquel on a
mis la dernière main à la compilation, le trouve clairement
indiqué dans le cinquième & dans le huitième livre. On fait
dire à la Sibylle, que l'empire Romain aura quinze Rois:
les quatorze premiers lont délîgnés par la valeur numérale
de la première lettre de leur nom dans l'alphabet grec. Elle
ajoute que le quinzième qui lera , dit-on , un homme à fêle
tà- (Jonche *, portera !<• nom d'une mer voifme de Rome: le
A'f7°er quinzième des empereurs Romains efl Hadrien, & le golfe
Hadrialique ell la mer dont il jxjrte le nom. De ce Prince,
(d) Ce diicotin nous a été confervé par EiuèLe, & S.« Augurtin
parle de wi acroflk'hc dont il rapporte une Iraduâion latine; DtC, Dri,
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DE LITTERATURE. 207
continue la Sibylle, il en foriira trois autres qui régiront
l'Empire en même temps ; mais à la fin un feul d'entre eux
en reliera j>oflè(icur. Ces trois rejetons, KA<t<îb/, comme la
Sibylle les appelle, font Anionin, Marc-Aurèle & Lucius
Vérus, & elle fait allufion aux adoptions 6c aux auociations
qui les uniient. Maic-Amè!e le trouva lêid maître de l'Em-
pire à la mort de L. Vérus arrivée au commencement de
l'an 160 , & il le gouverna Tins collègue jufqu'à l'an 177
qu'il aliocia Ion fils Commode. Comme il n'y a rien qui
puillè avoir quelque rapport avec ce nouveau collègue de
Marc-Aurèle, il e(l viiibie que la compilation doit avoir
été faite entre les années 1 69 & 177 de J. C.
On trouve encore un autre caractère chronologique, mais
moins précis dans le huitième livre. H y eft dit que la ville
de Rome, P'tfjtui, fubliflera pendant neuf cens quarante-huit
ans feulement, fuivant la valeur des lettres numérales de (on
nom ; après quoi elle deviendra une ruine , pufui. Cette def , f*« rf»
miction de Rome eft annoncée dài^s prefque tous les livres
du recueil ; mais fi date n'efl marquée qu'en ce fèul endroit.
Nous liions dans l'hiftoire de Dion, qu'au temps de Tibère, Dion, un t
il courut, fur la durée de Rome, une prédiction attribuée à W* •'/«
la Sibvlle, où cette durée étoit fixée à neuf cens ans. Cet T^-( ^7tA9m
J • .... - KBQiat lui*-
oracle attira l'attention de Tilxre 6c occafionna une nou- -mu
velle recherche des vers Sibyllins conlèrvés par les particuliers:
cependant on ne comptoit alors que l'an 772 de la fondation
de Rome, & on ne devoit pas être fort alarmé. Cette
réflexion de l'hiftorien (e) nous montre que l'addition de
quarante-huit ans avoit été faite à deflèin par quelqu'un qui
écrivoit après l'an 900 de Rome, 148 de J. C; mais avant
l'an 1 96 : la valeur numérale des lettres du mot p'0/tn étoit
lins doute ce qui l'avoit déterminé à préférer le nombre
de 948.
Josèphe, dans fês antiquités Judaïques , eompofées depuis Jofeph.Ami-
ies livres de la guerre des Juifs & vers la treizième année qm' 1 ' i'
(e) Lliiftoricn Dion fut ConfuI avec l'empereur Alexandre l'an 22g
de J. C, 981 de Rome.
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2o8 MEMOIRES
JèfoK i. xx, de Domhien , l'an o 3 de Xht vulgaire , cite un ouvrage de
:ap° la Sibylle où ion partait de la tour de Babel & de la confulion
des langues, à peu près comme tlans la Genèiê. Si, dans le
temps auquel ecrivoit Josèphe, cet ouvrage de la Sibylle
n'eût pas déjà pallé pour ancien, s'il n'eût pas été dans les
mains des Grecs , l'hiitoren Juif ne lauroit pas cité en
confirmation du récit de Moyle. Il refaite de-ià que les
Clirétiens ne (ont pas les premiers auteurs de la (ûppofition
des livres Sibyllins. Josèphe ne rapportant pas les paroles
mêmes de la Sibylle, nous ne Ibmmes plus en état de vériher
ii cequielldit de ce même événement dans notre colleclion,
ctoit tiré de l'ouvrage que cite Josèphe ; mais on efl lûr que
pluneurs des vers attribués à la Sibylle dans l'exhortation
qui fe trouve parmi les œuvres de S.' Jufîin, dans l'ouvrage
de Théophile d'Antioche , dans Clément d'Alexandrie &
dans quelques autres Pères , ne lê lifcnt point dans notre
recueil ; & comme la plufpart de ces vers ne puent aucun
caractère de Chiittianifïne, il lêroit poflible qu'ils futlènt
l'ouvrage de quelque juif Platonifant.
Lorïqu'on acheva, f>us M. Aurèle, la compilation des vers
Sibyllins, il y avoit déjà quelque temps que les Sibylles
avoient acquis un certain crédit parmi les Chrétiens. Nous
en avons la preuve dans deux Dallages de Celle & dans les
Orîg. M. t. réponlës que lui fait Origène. Celle qui écrivoit fous Hadrien
& fous lès fuccefîèurs, parlant des différentes fêéles qui par-
tageoient les Chrétiens , fuppofùit une fecle de Sibyllïjles :
MA. Uh. v. fûr quoi Origène obfêrve qu'à la vérité ceux d'entre les
f>ag. 7 ' ■ Chrétiens qui ne voûtaient pas regarder la Sibylle comme
une Prophéteffe, défignoient par ce nom les parti (ans de l'opi-
nion contraire ; mais . qu'on n'avoit jamais connu de fëdc
particulière des Sibyllifles. Celfê reproche aux Chrétiens,
dans le fécond partage , d'avoir corrompu le texte des vers
Sibyllins, « defquels, leur dit-il, (jueltjues-uns d'entre vous
» emploient les témoignages , >î yjymm\ tiwç vjuZt ; & vous les
avez corrompus, ajoute-t-il, pour y mettre des blafphcmes ».
Il entendoit par là, (ans doute, les inve&ives contre le
Poiytliéifrae
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D E LITTERATURE. zo9
Polythéilme & contre l'Idolâtrie. Origène le contente de Ub. vu.pagg.
répondre au reproche en défiant Celle de produire d'anciens
exemplaires non altérés.
Ces partages de Celle & d'Origène me lêmblent prouver
deux choies; I." que l'authenticité de ces prédiélions n'étoit
point alors mile en queltion, & qu'elle étoit également fùppolêe
par les Payera & par les Chrétiens ; z.° que parmi ces derniers
il y en avoit feulement quelques-uns, tins, qui regardoient
les Sibylles comme des Prophétefles , & que les autres
Çhrétiens blâmant la hmplicité de ces hommes crédules,
leur donnoient fépithète de Sibyllijles. Plutarque qui vivoit Pktar.rit*
prelque dans le môme temps, appelle ainfi, dans la vie de
Marius , les interprètes des prédictions de la Sibylle ou les chef-
mohgues. Ceux qui ont avancé que les Payens donnoient à tous
les Chrétiens le nom de Sibyllijles , n'ont compris le vrai lèns
ni du reproche de Celle, ni de la réponlè d'Origène.
L'opinion favorable aux Sibylles qui, de l'aveu de Celle %
étoit d'abord celle d'un aflèz petit nombre de Chrétiens,
devint peu à peu l'opinion commune. Les vers Sibyllins_
paroiuant favorables au Chriitianifme , on les employoit
dans les ouvrages de controverfê avec d'autant plus de con-
fiance que les Payens eux-mêmes qui reconnoiuoient les
Sibylles pour des femmes inlpirées , le retranchoient à dire
que les Chrétiens avoient falfifié leurs écrits; queltion de
fait qui ne pouvoit être décidée que par une comparailôn
des différens manuferits que très-peu de gens étoient en état"
de faire. •
Les règles de la critique & môme celles de la faîne logique,
étoient alors peu connues, ou du moins très-négligées : à cet,
égard les plus célèbres philolbphes du Paganifme n'avoient
aucun avantage (nr le commun des auteurs Chrétiens. Je,
n'en citerai d'autre exemple que les dialogues & les traités
dogmatiques de Plutarque qui, malgré ce grand lêns dont
on le loue, ne paraît jamais occupé que de la crainte d'omettre
rlque choie de tout ce qu'on peut dire de vrai & de faux
le fuiet qu'il traite. Ce même défaut règne, dans le*
Tome XXI II. ■ Dd
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iio MEMOIRES
ouvrages de ceux qui font venus après lui, Celle, Paulânias,
Philoftrate, Porphyre, l'empereur Julien; en un mot tou*
les auteurs Payens n'ont ni plus de critique, ni plus de mé-
thode que Plutarque. On les voh tous citer , fous le nom
d'Orphée, de Muite, d'Eumolpe & des autres Poètes anté-
rieurs à Homère , des ouvrages fabriqués par les nouveaux
Platoniciens , & donner comme authentiques des oracles (ùp.
pofés par ces mêmes Philolbphes , ou pluftôt par les (écla-
teurs du nouveau Pythagorifme ou de la fecle Orphique qui
joignoit les dogmes Egyptiens & Chaldéens à quelques
points de l'ancienne doctrine de Pytliagore.
Comme les auteurs de ces oracles & de ces vers philoiô-
phiques fûppoibient la fpiritualité, lirifinité, la toute-puinance
du Dieu fùprême; que piufieurs blâmoient le aihe des intel-
ligences inférieures, cbndamnoient les facrifices, 8c fàilôient
quelquefois allufion à la Trinité Platonicienne, parlant d'un
Père, d'un Fils & d'un Efprit, les Chrétiens crurent qu'il
leur étoit permis d'employer ces autorités dans la controverlê
avec les Payens, pour les battre par leurs propres armes.
Tant que le Paganifme fût la religion de l'Empire, l'objet
immédiat de tous les écrits publiés en faveur du Chrifhani/nie,
étoit d'obtenir une fimple tolérance en fàifant voir que la
doctrine des Chrétiens ne contenort rien que d'avantageux
à la fôciété , rien que de conforme aux idées de la faine
philofbphie.
Le reproche de nouveauté étant celui fîir lequel les Payens
înfrftoient plus volontiers, parce que cette elpèce d'argument
cft à la portée du peuple, ceft aufli un des points que les
défenlêurs de la religion Chrétienne traitent avec le plus
détendue dans leurs ouvrages polémiques ; & c'eft pour
détruire ce reproche de nouveauté qu'ils allèguent non feule-
ment de longs morceaux du faux Orphée, du faux Mulêe
& des oracles de la Sibylle , mais encore des endroits d'Ho-
mère, d'Héfiode & même des poètes Dramatiques, quand
ils croient y découvrir des traits d'une doctrine fèmblabfe
en quelques pointe à celle des Chrétiens. I/mage que les
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DE LITTERATURE. 211
Philolôphes fai/ôient alors de ces mêmes autorités, rencloit
cette façon de railonner tout-à-fait populaire, 6c par con/e-
quent très-utile dans les di/putes.
Lorfque le Chrifu'anilme fut devenu la Religion donu-
nante, on ceiîà bien-tôt d'employer ces Ibrtes de preuves,
ou du moins on ne les employa plus que par une forte
d'ég;ird pour ceux des Chrétiens qui n'en étoient pas encore
défâbufés , 6c pour ne point paroître abandonner tout d'ut»
coup la méthode qu'avoient iûivie les premiers apologiftes
du Chriftianiime.
Eusèbe, dans là préparation Evangelique, ouvrage rempli
d'une très -grande érudition , ne cite le témoignage de la
Sibylle que d'après Josèphe. Il ne fait aucun ulàge de longs
morceaux cités par S.1 Juftin 6c par Théophile ; 6c lorfqu'il
allègue quelques oracles favorables aux dogmes du Chriftia-
rufrne, il les emprunte toujours de Porphyre, ennemi déclaré
de la religion Chrétienne.
La manière dont S.1 Augum'n parle dans deux différera
ouvrages de cette méthode de combattre le Paganifme, nous
montre quel jugement en portoient les gens fênfès , quoiqu'ils
n'olâflênt la condamner ouvertement. Voici ce qu'il dit dans
fôn ouvrage contre Faufte. « Ces fortes de témoignages qu'on j^j; j^n.
prétend avoir été rendus à la vérité par la Sibylle, par « m xvt //.
Orphée 6c par tous les autres (âges du Paganifme qu'on veut «
avoir parlé du fils de Dieu 6c de Dieu le Père, peuvent «
avoir quelque force pour confondre l'orgueil des Payens ; «
mais ils n'en ont pas affez pour donner quelqu'autorité à ceux «
de qui ils portent le nom ». Valet quidem aïiqutd ad Paga-
norum varntatem revincendam , non tamtn ad ijiomm auâoritaîem
ampleélendam. Dans fès livres de la cité de Dieu, il convient Dt Cnitate
que toutes ces prédirions attribuées aux Payens, peuvent à la 4J* xvin'
rigueur être regardées comme l'ouvrage des Chrétiens, pojftmt
ptitari à ChrifHanis ejfe lonféîa ; 6c il conclud que ceux qui veu-
lent raifonner jufte, qui reflè fapuerinî , doivent s'en tenir aux
prophéties tirées des livres conlèrvés par les Juifs nos ennemis.
Les controverfès agitées dans les deux derniers ftècles fur
Ddij
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H2 MEMOIRES
l'autorité de la tradition, ont jeté les Critiques dans deux
extrémités oppofees. Les uns, dans ia vûe de détruire h
force du témoignage que les anciens écrivains portent de
la croyance de leur ficelé, ont extrêmement appuyé fur les
défauts de leur manière de raifonner, & fur la foibleflè, ou
même fur la faufleté de quelques-unes des preuves qu'ils
emploient : les autres fe k>nt perfuadés que l'autorité des
Pères , loi (qu'ils dépolênt de ce qu'on croyoit de leur temps,
ne pouvoit fubfifler fi on les abandonnoit dans la manière
dont ils avoient traité des queflions indifférentes & étran-
gères même au fond de ia Religion. Dans cette vûe, ils
ont cm devoir défendre, avec le* zèle le plus ardent, des
opinions dont i} paroît que les Pères eux-mêmes n'étoient
pas trop perfuadés , mais dont ils penlbient le pouvoir Tenir
avec avantage dans les dilputes contre les dcfenlèurs du Paga-
nifme qui étoient convaincus de 1a vérité de ces opinions;
telle étoit , pai* exemple , celle du fumaturel des oracles. Dans
ce que j'ai dit des vers Sibyllins , j'ai tâché de tenir le milieu
entre ces deux excès.
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DE LITTERATURE. 213
DISSERTATION
SUR LA
PIERRE DE LA MERE DES DIEUX.
Par M. Falconet.
EN 1722 je lus une Diûertation fur les Bétyïes, où, à 21 Avril
i'occafion de ces pierres, je fis mention de plufleurs l7S°'
autres d'une forme fmgulière, parmi ielquelles je me contentai
d'indiquer la grandeur & la configuration de la pierre de la
mère des Dieux; j'entends cette pierre regardée comme le
fimulacie de la Dédié que les Romains firent venir de Pefîi-
nonte, ville de Galatie^, fur ce que les livres Sibyllins
c on lu li es avoient déclaré que l'arrivée de cette pierre à
Rome opérerait l'expulfion d'Annibal & des Carthaginois
hors de l'Italie.
Comme le fond de ce fait hiftorique appartient à La mytho-
logie, M. l'abbé Banier, très-verfé dans cette partie de la
Littérature, crut devoir me faire quelques objeclions fur la
petiteflè que j'attribuois à cette pierre, & lut même enfuite
à l'Académie quelques remarques, où il tâchoit d'établir un
lèntiment contraire au mien. M. de Boze donna l'extrait de
ces remarques dans l'hiftoire de l'Académie; peu de temps rmtr..
après je lus un Mémoire, où à mon tour je tâchai de
confirmer, par de nouvelles preuves, ce que je n'avois dit
qu'en panant , dans ma Diflèrtation fur lej Béîylcs : je ne
donnai point alors ce Mémoire à nos régi lires, comptant
d'y ajouter de nouveaux éclaircinemens concernant la mère
des Dieux; qu'il me iôit permis de prélènter aujourd'hui
ce même Mémoire comme neuf, du moins en meilleur
(a) Cicéron , que je cite plus bas , dit , facra ex Phrygia a/cita.
Strabon , fiv. xn, dit qu'une partie de la Gaiatie eft comprife fous le
nom de Phrygie.
Dd 11 j
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af4 MEMOIRES
état qu'il n etoit d'abord. Il ne relie au plus que (êpt ou huh
Académiciens du temps où j'en fis la lecture (c'étoh en
1722 )., je fouhaite que mes nouveaux Confrères, qui n'en
ont aucune connoifiânce, ne le jugent pas toui-à-fait indigne
de leur curiofité.
La tranihtion de la pierre de la mère des Dieux de
Peflinonte à Rome, l'an de Rome 548, eft un fait hiftorique
dont plufieurs auteurs ont fait mention; Ovide, The-Live,
Silius Italicus, Appien, Hérodien, parmi un grand nombre
d'autres (b), font ceux qui en parlent avec plus de détail:
mais la narration de la plulpart n'a point pour objet de nous
représenter ni la grandeur ni la figure de la pierre de la
mère des Dieux. Pour ce qui regarde la grandeur, Tite-Live
eft celui qui nous donne le plus précilénient à entendre que
b pierre ne devoit être ni d'une grandeur ni d'un poids tort
confidérabie, lorfqu'il dit que S ci pion Nafica, l'ayant reçue
de deflus le vaifleau qui l'avoit apportée, la remit entre les
mains des dames Romaines , qui fucceffivernent la portèrent
jufqu'au temple de la viéloire: /// tenant datant tradiât
(Scipio Nafica ) feretiJam Matronïs ea per matM,fuc-
cedehtes aha ahis m adem Viélori* pertukre. On trouve
th. xvn, dans Silius Italicus à peu près b même choie, fenwiea ttm
deinae matins fubkre, & nous rapporterons plus bas un paflàge
d'Arnobe, où il eft dit que la pierre de la mère des Dieux
étoit fi petite, que ion poids ne le fiiloit pas ! en tir à b nuin;
ainfi quand les dames Romaines lè la donnèrent facceflive-
ment à porter, comme dit Tite-Live, ce n'étoit pas pour le
lôubger d'un poids trop pelant, comme l'a cru M. l'abbé
Banier , c 'étoit pour partager entre elles l'honneur de porter
Otdt.it Hanf. b mère des Dieux. Cicéron (c) ne fait mention que de
' (b) Denys d'HalicarnafTe neft
point de ce nombre , ainfi qae la
cru M. l'abbé" Banier, Hift. de
l'Acad. tome y, page 242. Ce que
nous avons des antiquités Romaines
de cet hiftorren , finit à l'an de
Rome 3 12; s'il avoit eu deflein de
faire mention de ce fait , if l'auroit
fàns doute rapporté dans l'endroit où
il parle de l'introduction des myllères
de Cybélc à Rome, /. //.
(c) Cicéron dit, Orat. de Ha*
rufpic. refponfis , facra ifta **
Phrygiâ a/cita Rotrux colkcavcrunt ,
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DE LITTERATURE. 215
Q. Claudia pour cette honorable fonction f Tite-Live la
nomme parmi les autres Dames, 8c quelques auteurs font
de Claudia une veftale ; j'indique dans une note la caufê de
leur erreur (d). Ovide ajoute le miracle qu'à l'arrivée du *
vai fléau à l'embouchure du T ibre opéra cette matrone, dont
juiqu alors la chaftetc avait été lulpecte. Claudia ayant imploré
le lecours de la mère des Dieux pour lâ juftification, attacha
6 ceinture au vahTeau & le dégagea lâns effort de la vafe
du Tibre, d'où aucune force n'avoit pû le tirer. Silius Italicus,
Pline, Suétone, Hérodien & beaucoup d'autres (e) ont répété
cette dernière hiftoire, mais elle eft étrangère à notre fujet;
il nous fuffit que cette pierre, que des modernes ont cru
avoir befoin d'une paire de bceuè pour être remuée, ainfi
que nous verrons bien-tôt, le trouve ici portée à la main par
une lêuie femme.
Ovide cependant rapporte que la Déeflê, c'efl-à-dire fa ikj.
pierre, entra à Rome par la porte Capène lûr un char traîné
rdes genhTes: mais je crains qu'Ovide n'ait confondu
cérémonie de la kvation de la mère des Dieux, avec
Denysd'Haficarnaue, Vrv. il, pari*
des veftalcs /t mi lia & Tuccia, toutes
deux foupconnées,quiftjuftifièrent>
lune en rallumant le feu (acre éteint ,
par un morceau de fa robe de lin
qu'elle y jeta , l'autre en ponant de
I eau dans un crible. Plufieun auteurs
ont parlé de cette dernière , Valère»
Maxim* , liv. Vin, chap. t, $ j,
Pline, Uv. x x v 1 1 1, c. 2, Florut
Epitom. liv. XX, Ttrtul, Apologet»
c. 22, S. Augu/l. de civitate Dei ,
/. X, c. 16. Je remarquerai à cette
occafion une faute de Pline; il met
le fait de Tuccia à l'an de Rome
609, MeruJa, p. 77, commenta*
ad Ennium , le met en 5 1 9 fur un
paffage de i'épitome de Florus: le
partage ell décifif, quelqu 'effort que
fafle le P. Hardouin pour détendre
Pline.
(e) Cingulo iuxit navem, dit
S» Jérôme, L Ij
h ( Scipio ) accepit. . . . femina
autem Q. Claudia, ixc. Je ne rap-
porte le partage que pour faire remar-
3uer que Cicéron , par le mot facra,
éfigne la pierre de ta DéefTe ; Ovide
fè fèrt du même mot, Faftor. I. IV,
verf. j*o, Dominant facraaue lavit
aquis , & Diodorc , extrait, ex lib.
X X x 1 v , dit en grec n hfj. Au relie
cet hiftorten eft le feu! qui , au même
endroit, appelle Valerim celle que tous
les autres nomment Claudia.
(d) Hérodien , Uv. 1, c. 1 1, fait
de Claudia une veftale , Sue r*r £fl«f
S», il la confond avec Claudia veftale
qui monta hardiment fur le char de
triomphe de fon frère. V. Suétone
Tiber. c. 2, C tir tari imagin, pag.
M79 , a fuivi avec d'autres l'erreur
d'Hérodien. Des miracles de cette
efpèce, opérés par quelques vcftales,
ont fans doute donné lieu à faire
croire que Claudia ctoit veftale auffi.
a i 6 MEMOIRES
celle de la première entrée de la Déefïê à Romé fous h
forme d'une pierre. Je ne fais même, fi Ion doit croire,
avec ce Poète, que la Dé-ellè, en arrivant, fut d'abord Lavée
dans le fleuve Almon: Titc Live dit qu'elle fut portée im-
médiatement au temple de la Victoire. La cérémonie de la
lavation ne fut fans doute célébrée que dans la lui e. Les
Prêtres , |x)ur engager plus fortement le peuple dans la luperf
tition introdui firent bien-tôt la coutume de baigner la flatue
de la Décfîë, & ne firent en cela qu'imiter la pratique
religieulè des Grecs. Eaéchiel à'panheim a donné là-deflûs
h ÎM-acrum une noie curieufe dans les obfervations fur Ca'limaque.
J'ajoute à cette note que les nations leptentrionales prari-
quoiem dans leur Religion une fcmblable cérémonie pour
Ptmmba la mSme divinité. Tacite dit que les Germains voiftns de
Grmtmmu, j., nKT Baltique , qui adoraient la déeflè de la Terre fous
Vvt Eri trrr.t 'e "ont de Hcrtfiin ou Heria , la baigitoient dans un lac le
! et. Li<f jour de fa léte: Numen ipfitm feçrcto lacu abliûtur; fervi minifi
Cmwt. tttt/ii fjt/os Ûat'm ukm Liais hunrit.
Revenons à Ovide: quand il ferait plus dign* de foi que
Cicéron & The Live, on ne peut point conclurre de la
vuiture du char, pour la grofleur de la pierre, ce qui le
eonclud, jxnir la petîtelîc , de la facilité que les femmes
avoient à la porter; un gros fardeau ne peut fè porter à la
main, & un très petit peut être mis fur un très-grand char,
fùr-iout fi une cérémonie n'eu devient que plus auguflc
C'cfl fur un pareil char que dans la fuite, pour taire honneur
à la Déelïê, on voituroit en grande pompe la pierre, ou
pluftôt la flatue où la pierre étoit enchàflée, comme nous
verrons bien-tôt , pour la laver dans le fleuve Almon tous
les ans, au jour nommé lavatio dans le calendrier Romain (f).
J'ajouterai ce qui, je crois, a échappé à nos mythologiftcs
modernes. 11 y eut un cas particulier où le fleuve Almon ne
(f) Sur U fin de mars , Vi tnîtnê.
Cpnlu. Vihiut Stqiufler dr (himir.i-
tin, 4U moi A/mm, Jicmr uiitt\iU<T
JJeùm Yl ca'und. aprilis liivatui;
Pareille foie fut placée fur la fin de
février dans le même calendrier fou»
le nom de Lotio pour la déefle Pillai.
Y'cy, E\éch. Spanheim c't-dtjjuj.
paxoillint
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DE LITTERATURE. n7
paroiflant pas fuffilâm pour calmer la Déefïê qui avoit donné
des -marques de fa colère, il fallut la porter à la mer. Dion
rapporte ce fait à l'an de Rome 716. On avoit porté la» L.xivui&
DéeUe à La mer pour pareille caulè plus de foixante ans *****
auparavant, l'an de Rome 651 (g).
Vincent Cartari, dans (on livre des images des Dieux (h),
a fuis doute pris de la cérémonie dont nous venons de
parler , l'idée qu'il a eue de la figure de la pierre de la mère
des Dieux , & la représentation qu'il en a donnée : // ftmih pag. 17^
Jacro t dit-il , di quefla Dea portato ail' hora délia Frigia fa
un grand pietra nigra, frc. & il la représente comme un
grand cone tronqué, élevé fur un char traîné jwr des bœufs.
Pignoria, (avant Antiquaire, lë contente dans lès notes
d'alléguer Hérodien, Arnobe & d'autres auteurs, lâns mar- lh*d.v.4$}>n
quer le moindre foupçon fur l'erreur de Cartari : mais ce qui
doit étonner beaucoup davantage, c'ell que Réinéfius, Cri-
tique exaél , d'une profonde émdition , ait non feulement
adopté l'imagination de Caitari, mais encore ait cm l'auto-,
rifer en nous donnant , pour l'idole de la mère des Dieux , V«aw. fo-
une maflê de pierre tirée du mont Agdus; voici l'hiftoire u™',7]y. J'//.
qui a donné lieu à la confufion des idées de ce lâvant homme. A<h>nfusGa-
Amobe voulant expliquer l'origine des myftères de la mère «• L y*
des. Dieux, dit quç, lêlon Timothée fij, théologien Payen
de réputation, il y àvek en Phrygie un rocher d'une vafte
grandeur, appelé Agdus; que ce fut de-là que DeucalionSc
Pyrrha prirent les pierres dont ils réparèrent le genre humain;
que la mère des Dieux elle-même fut formée d'une de ces
pierres ; que fur ce même rocher enfùite Jupiter ayant voulu
forcer Cybèle, mais inutilement, le rocher Agdus reçut le
(g) Voyez l'hiftoire de Bat races
ou Batabacès, prêtre de Cybèle, dans
Plutarque in Mario & dans les
extraits de Photius ex- lit. XX XV/
£>iadori.
(h) Seconda editione délie ima-
gini de Gli Bel. Padua , 1626,
Tome XXI IL
(i) Alb. Fabricius, bibl. Grecq.
ni aucun autre auteur ne m'apprend
auel eft ce Timothée, entre tant
autres qui ont porté le même nom ;
feroit-cc le Miléfien dont Grotius
rapporte un vers grec fur la pudeur!
Excerpta ex Tragaed. 1 62 6, in-+.*
pag. 4.56.
Ee
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ai8 MEMOIRES
principe de la fécondation, d'où il conçut & mit au jour un
enfant monflrueux appelé Agekjhs (k), dont les aventures le
trouvent enfîme mêlées avec celles d'Attis. Je ne puis ro'em-
pècher de dire en panant qu'une bonne partie de cette nar-
ration fabuleufè pourroit bien ne devoir fon origine qu'à une
mauvaife traduction qu'aura faite Arnobe du texte grec de
ce Tïmothée. J'en conçois une forte préfômption fur les
vers iali ns qu'il nous rapporte au fujet de Cérès : on y voh
une verfion obfcure oc infidèle des vers grecs du prétendu
Orphée, que nous a confèrvés Clément Alexandrin. Au refte,
cette hiftoire A'Agthis & d'Agdeflis eft rapportée allez difTé-
Achâanm. remment dans Paulânias : on en trouve aufîî quelques vertiges
'• '7- qui la défigurent encore davantage dans le Plutarque de fin-
minibus, k l'article A'Araxès; Mitliras y eft nommé au lieu
de Jupiter, & Diorphus au lieu d'Agdeftis. Les premiers
Pères de l'Eglifë (1) ont encore changé les perfonnages de
cette fable ; ceft Mitliras même qui , félon eux , eft ne de
h pierre ©wj c* 'xvrçy.i, imifiiis de jxfra Deus. Ce (croit
abufêr de fon temps que de cherclier à concilier tant de
monftrueufes abfurdités: il eft bien plus important de remar-
quer, en flnifTant cet article, que cette pierre du rocher
Agtlus , transformée réellement, felon Timothée , en Cybèfe
vivante Se animée, ne peut avoir rien de commun avec b
pierre de la mère des Dieux qui demeura toujours pierre.
Réméfius s'eft donc trompé. On n'en fâuroit douter. Ceft
ainfi qu'on trouve en défaut, avec Réinéfius, les Scaligers»
les Saumaifês, Sec. quand on veut approfondir en particuliet
certains |x>ints qu'ils n'ont traités qu'incidemment dans de
grands ouvrages. Ces Savans qui pafTênt pour cire du premier
{ h) On trott v* la mere «les Dieu r
tommée elle-même A'»</fîV AyJUn
( terminaifon plus convenable au
tèxe féminin ) «f.ins Strabon A dans
Héfychius. Vty. ki notes fur ces
èieux auteurs êtes fiiitions données
Uanf ce fèc/e-ci , ce <pti efl confirmé
par une infeription, pjg. 97, MKïel-
hn. enicfit. Antiquit. à J- Sponio,
1 68 «,/«/.
(t) S. JnfKn aefvtrf. Tryphenem,
Jul. Fi mire. Marrm. de rrrore prt><
fanar. religion, S. Jérôme, /. /,
(l'iverf. Jnrniatittm , Sl d'après eu»
Commodien, rnffruilivn if.
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DE LITTERATURE. aip
ordre, parce qu'iis embraflènt toutes les parties de la Littt>
rature, regardent comme un temps dérobé à iacquifirion de
nouvelles connoilîances, celui qu'iis employeroient à vérifier
ies faits & à citer exactement les auteurs. Il ferait même
fou vent à fbuhaiter qu'ils s'en tin tient à cette négligence , &
qu'ils n'allaitent pas juiqu'à altérer les textes par l'extrême
envie qu'ils ont de les accommoder à leurs opinions finguiières.
Pour confirmer ce que nous avons dit fur le peu de volume
de la pierre de la mère des Dieux, examinons là figure &
lu fige qui fut fait de cette pierre , nous verrons que l'un 8c
l'autre conviennent parfaitement à ia petitefiè que nous lui
avons afilgnée. Il eft fingulier qu'aucun des auteurs que nous
avons cites, à l'exception d'un lèul, ne fpccifie la figure de
ia pierre de la DéefTe: c'eft la mère des Dieux, difcnt Am-
plement Ovide, Tite-Live, Sil. Italicus, &c dans Cicéron
encore plus vaguement, facra ifla ex PArygia a/cita Roma,
&c. (m) : Diodore dit de môme, toi Tite-Live 1 appelle
facrum lapïdem; dans Claudien c'eft relligbfa filex, dans Hé- ?^JW?
rodien , âiyetXfjuL i avant lui Strabon avoit dit tLpi^uput,^ ?^t'2. ' '
Appien, £peia«; & d'après eux Amm. MarcdBin,fimulacnim4 L. i. e. # t.
Remarquons en paiTant , qu Appien,' Hérodien & Amm. Mar- L- «r«
cellin font les fèuls qui dilènt que le fimulacre étoit tombé
du Ciel : Hérodien ajoute qu'on en ignoroit la madère aum-
bien que l'ouvrier.
Il iembleroit que le mot de fimulacre indiquerait quelque
reflèmblance à la cholè repréièntée ; mais on le tromperait :
tout ce qui failoit l'objet de l'Idolâtrie dans ces premiers
temps où elle devança la (culpture, quelque figure qu'il eût ,
portoit le nom de fimulacre, comme fi ç'avoient été des
ftatues. Les Celtes adoraient Jupiter lôus la forme d'un M<uim.Tjr.
chêne: une lôuche, un tronc coupé à Thefpies , & une Dtj^'^9'ct
planche (n) à Samos furent les premières idoles de Junon ; ^/Jwr. /w*
c. +.
(m) Voyez ci-deflus la note fur traducteur , pluteus mieux dans Ar-
.Cicéron & Diodore. nohe, /. VI: le fait eft pris de CaU
(n) Clem. Alexandr. Prot. c. 4 , limaque. Voy. fragment 1 oj & la
où oa.ùç eft nul rendu , fiipes par le note de Bentley.
Ee ij
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îxo MBMOIR ES
Pmf*. fa. Minerve, inter Dcos ergatas, a'3»m & Apolfon ,
y»/«r«I /J/ *-Y/,t"fy étoient reprélentés par des pierres carrées; Latonc
(.1. à Délos, Drane à Icare étoient des morceaux de bois intor-
Clem. Att*n*â. mes; la fbtue d'Apollon (o) à Delphes étoit une colonne;
Prarrpt. c. 4.
L 111, c. 20.
& lêpt colonnes dans la Laconie repréfentoient |e> fèpt pla-
nètes : Caflor & Pollux à Sparte étoient figurés par deux
poutres parallèles, traverses près de leurs extrémités par deux
autres. Selon Plutarque (p) qui décrit cette figure , Ao&t<z
étoit leur nom; les Gémeaux lont ainli délignés par les Aflro-
nomes, & cette figure a pâlie dans nos aimanachs: une pierre
p\ 1 .miidaie étoit la Vénus de Paphos (q) ( on la voit fur les
médailles ) ; de (impies pierres (r), fans aucune figure particu-
lière , étoient les idoles de l'Amour (f) à Thefpies , Si d'Her-
cule à Hyète : une pierre carrée (t) fervoit également &
d'idole &. d'autel aux Arabes ; ainfi que cher les Dyimtiens (u)
île h même nation, un autel tenoit lieu de fbtue. Je poulîèrois
cette énumération bien plus loin; mais il me lulfit de remar-
quer que les auteurs qui rapportent tous ces faits, emploient
des mots de la même valeur que celui de jimulacrt , pour
exprimer ces objets reprélentarifs d'une divinité avec laquelle
ils n'avoient aucune reflèmblance. Il fêmble que les premiers
(0) Clem. Alexandr. Stromat.
iiv. 1, chap. 24, voyez aufîi Pau-
fânias Corinth. Iiv. Il, chap. g if
2 & Harpocration au mot Ay/iàc.
(p) Plut, initio libri
Si '.-•<. M. Hurt iraduit ■
par trabalia. Aiiiinadverf. in Manil.
pag. 82, le P. Calmct in Grnrf.
t. 28 , lit mal Siràjua.
(q) Tacite , hiflor'tar. t. u, c. 2,
if Maxim. 7yr. DiJJert. j.8. Vide
Cuprr. in Laaant. de mertib. prrft-
euter. pag. if 8, edit. de Bauldri.
Sous (a même ibrnic pyramidale
étoient adores le Soleil à E'mèfe,
Hrrodien, liv. y, chap. j, Jupiter
Milichius à Sicyone, Pau/an. Cc-
rinthiac. lib. Il, cap. 0, & Apollon
Carinus à Mtgare, Pdt/f. Atticor.
(r) Tertult'tdn. apclogtl. c. 16,
Ctrrs P/iaria quat. . . . rudi palo if
inforini ligno proflat,
(f) Pau/an. Daeoticor. lib. IX,
C. 24 if 27, il parle auflî , Achatcor.
I. VII, c. 22, de trente pierres car»
rtfes adorées comme autant de Dieux
à Phares.
(t) Pctvch fptcimrn hifleri*
Arabum,pag\ 1 12., 121, 12 2, if
Bcilidrt Pliait g. f. II, c. 1 p.
(u) Xpàrmi A«oaa9»r*(' ùe £wr« ,
ifc. Perphyr. de abjlintntia corn.
I. Il, c. j6,v. £nûf*afaL.daui Steph,
Doumata Igiandal , ainfi nommé
aujourd'hui, lieu de (Arabie déferte,
nui (epare la Syrie de l'ancienne
Chaidee. Voy. Laroqut, deferiptim
de l'Arabie,
DE. LITTERATURE. 221
hommes regardoient comme impolfible (x) de reprélènter
des Dieux qui étoient invifibles (y). Ceft peut-être par
cette mi (on que Clément Alexandrin dit qu'on fè lèrvoit
de colonnes, non comme d'une image, mais finalement
comme d'un ligne (1). Nous n'avons donc rien à conclurre
fur la figure de la pierre de la mère des Dieux , des mots
*.yx\(xA^ t^fyt/ftx, j8/»fcTcw, Sttuwi fimulacrum , dont on s'eft
fervi pour la déligner.
Arnobe , de tous les auteurs anciens qui font parvenus
julqu'à nous, eft le premier qui ait décrit cette pierre d'une
manière à nous donner l'idée de la figure , aulîl-bien que
de là grandeur: la voici telle qu'on la voyoit de fon temps
& qu'il l'a vue lui-même (a). Allatum ex Phrygiâ nihilquidem
aliud .... niji lapis quidam non magnus , ferri manu hominis
fine ullà imprejftone qui pofiet , coloris furvi atque alri , ange/fis
prominentiùus inaqualis , & quem omues hodie ipfo Mo vidcmtis
in figno oris loco pofitum, ineloîatum & ' ajperum , & fmulacro
faciem minus exprcjjam fmulatione pmbaitcm. On voit dans
cette defcription une petite pierre qui peut être prtée à la
main fans faire lêntir ion poids , ferri manu fine ullâ impreflîone
qui poffet : cette pierre eft noire, raboteufe, irrégulière par
tes angles; mais au milieu de cette irrégularité, elle montre
une apparence de bouche ; & cette rciïemblance , quoiqu'im-
parfaite , donne l'idée d'enchâflèr la pierre dans le vilâge d'une
ftatue pour y tenir lieu de bouche : j'ajoute & par-là cette
ftatue devient celle de la divinité que l'on croit cachée lôus
la figure de la pierre. Tel eft le lêns que prélênte très-claire-
ment, & fans équivoque, le texte d'Arnobe. Prudence, s'il
étoh nécelTàire , confirmerait cette interprétation dans deux
vers qui eux-mêmes ont beiôin du palfage d'Arnobe pour
être entendus.
(*) Ciem. Alexandr. -n thtt xi~
cr nv d*ov. Stromat. 1. 1, c 24,
(y) Ao&mi, eiMSf^omi, àrwnmi .
v. Éiech. Spanh. in lavacr. Pallad.
Juùm le dît des lances, ab orlghia
rerum pro Diis immort alibus haflas
coluere , lib. XLIII, cap. 3, vide
Cuper. Apotheof. Homtr. p. 22. .
(a) Arnob. advtrf. Genres, lib..
(lJ Ce qu'il dit des colonnes, vil, pag. 253, edit. Batav. in-4.0
£eiij
111
MEMOIRES
Mymn.X,iéù
nptaut , verf.
Lapis nigellus evehendus ejfedo,
Mulkbris oris claufus argetito fedet*
Les interprètes (b) de ce Poëte ne difent rien de railôn-
nable fur ce partage : le lavant Cuper (c) lui-même piroît
fort embarrafle de ces mots muîiebrts oris, parce qu'aucun
d'eux n'a recours au partage d'Arnobe. Prudence nous apprend
de plus qu'on avoit enchâfTé la pierre dans de l'argent, fins
doute pour la rendre plus remarquable : il indique aufli la
cérémonie où La Deene étoit portée fur un char, par ces
mots evehendus efjcdo.
C'eft donc fur une pareille configuration dépeinte avec
tant de précifîon, que, dans ma Diftèrtation fur les Bétyles,
j'ofâi affirmer ce que j'affirme encore à préfênt , que nous
avions fous nos yeux aujourd'hui la pierre de la mère des
Dieux ; fur quoi j'avançai que cette pierre étoit de i'eipèce
de ces petites pierres noires dont les bords font anguleux &
inégaux, au milieu defquels fê voit un fillon bien marque,
& que les Naturalises de ces derniers fièdes ont nommées
hyflérohlhcs , p;r rapport à une reflêmblance qui n eft guère
éloignée de celle d'une bouche. Je conjecturai de plus que
ce fut cette reflêmblance regardée comme un grand myftère,
qui donna occafion au culte de la pierre , & qu'il fit aifé
à la fuperftition de fe perfuader que, fous une fêmblable
figure , lê préféntoit elle-même aux mortels une Deefïè qui»
félon les Poètes , étoit la mère des Dieux & des hommes ;
& félon les Philofophes, étoit la Nature même , iburce unique
de tout ce qui paroît dans l'Univers.
Ceft dans ce même ièns qu'il faut prendre le mot Hyflerd
que S.1 Irénée (d) emploie comme le nom qu'on avoit donné
^ (b) Ko Maglfler , moine de faint
Gai du IX.* Itecle, explique tapis
nigellus par gagates, cell , à ce que
l'on croit , le piflkfphalte ou le bitu-
me pétrifie; Carol. Néapolis dit fans
balancer, magnis vere crédit us Anap-
fjxis. in Ovid. Faflor, L I y, v, j 4 9 .
(c) In Laclant. de mortib.Ptr*
fecutor. p. 1 57 de ledit de Bauwri.
(d) Lib. I, contra hanrefes,c. jf
de Caianis (quiey Caini, Cai niant/*
jam autetn & collegi eorvm conf
criptiones, in nui tus dijfolvere optrê
hyfttrm atihartantur; hyfteramautan
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DE LITTERATURE.
fabricateur du Ciel & de la Terre, dont les ouvrages
avoient été attaqués par certains hérétiques. S.1 Epiphane (e)
copie S.1 Irénée à l'article des Caïniens, qu'il dix s'être déclares
les ennemis de ce fabricateur (ttowdÎî), nommé Hy fiera. Le
P. Pétau n'a pas jugé à propos de s'engager dans aucune
explication de ce panage: tout obfcur qu'il paraît, on voit
cependant que la conjecture de ceux (f) qui voudraient
fubftituer Aparté à Hyjlcra, ne fauroit ctre admilê. Saint
fabricatorem cœli if terra vocant :
premier livre n'eft qu'en latin
ce
depuis ie ch.' p. 22 jufqu au 31 in-
dufivement. On croit certe traduc-
tion latine , pleine de grécifmes, faite
du temps de la vulgaie. Voy. Bil/ius
oèfervat. I. 1, c.jj.S. Irénée, c . 17,
en grec du même livre , avoit déjà
dit que les Marcofiens , difciples de
Marcusle Valentinien , enfeignoient
que ie fabricateur avoit opéré la
création , fans le favoir lui-même ,
par le minirtère^de la mère , ¥ rnm
vwi ts Anpuwpypv, âç àynuùrnç eu/vj
Par ce paflàge on von manifèfte-
ment que Yhyflera du chapitre 3 1
eft ici appelé mater. De tout cela
on peut conjecturer avec grande
rai ion que ces hérétiques, tels qu'on
nous les donne , les plus grands vi-
fionnaires qu'il y ait jamais eus ,
avoient emprunté de la mythologie
l'idée que l'on y avoit de la mère
des Dieux , ce qui me paraît plus
vrai-lêmblable que l'explication du
mot hyfitra, donnée par D. MafTuet ,
in Iremxum Dijfert. 1, S * S7> Ajou-
tons encore, que comme chez les
Païens, Cybéle avoit plirficurs noms,
fi, eif*t( , fat* &c. de même chei
ces hérétiques la mère étoit appelée
O'yJloàç, loçja., ri, où l'on voit
îe mot ri de part & d'autre; fur
otioi il y a encore à remarquer, à
I occafion de cette O'yJioàc, ce que dit
Nicomachus Gcrafcnus, m OxmY,
érf prpia kjûGoç, étoit regardée
par les» Pythagoriciens comme Khéa ,
Cybèle, &c. voy. Photws,Cod. 1 87,
& félon eux fans doute ie nom de
KvCiCn venoit de ywCoç.
(e) Panarii five adverfus H ce-
reps, l. l, c. j, où après avoir parlé
de l'évangile de Judas ( c'eft l'ifcha-
riote , qui , félon ces hérétiques, étoit
de leur fecle ) il ajoute : C om* W
trvyy ^UMutia ùomnwç xkctTlcYnux? t*Ç
vçiffK " Hy ÙçIçclv <f mirnnY iî reftitués
mtQç itvGv *S iujQvç vrjncZ i Çè -nt(
}«( «cstAÎw . paflage qui doit être re-
gardé comme le texte grec original
de S. Irénée, dont nous avons rap-
porté la traduction latine dans la
note précédente. S. Epiphane, au
commencement de cet article, avoh
mis les Sodomites avec Caïn , E faii ,
Coré, comme tous de la même
fede , & avoit remarqué que , félon
ces hérétiques, E've ayant eu affaire
avec deux puiûances, eut Caïn de
la .plus forte & Abcl de la plus
foible , &c.
(f) Theodor. Hafxus de Saxo-
num idolo 0 fiera, Bit/. Bremenf.
t. X v, p. 4P 6 — 7, où Je plus jI j'e
trompe quand il dit kyftrrain à Caia-
nisjviffe cultam , c'eit préc'ifëmerft
le contraire. Aurefte, Rhenferdius,
qu'il cite comme étant de fon fen-
timent» peut avoir raiion en ce qu'il
croit qu'il n'y a. point eu n'hérétiques
Caïnitcs , & que par ce mot on ri*
doit entendre que les impies oppofés
aux defeendans d'Abel & de S«h.
a24 MEMOIRES
Epiphane, au même endroit, oppolê manifeiTement Caïn,
Ehii, Coré & les Sodomites, comme tous d'une même
iêéle , aux partilans du fabricatcur Hyflera.
Rien ne convenoit donc mieux à une divinité regardée
comme la Nature m'eme, que le titre de mère des Dieux ;
auflî le voit-on communément fur les médailles & dans les
inlcriptions , quelquefois magna mater (g), mater magiia (h),
fins addition: bien plus Ma (i), chez les Lydiens, étoit le
nom de Rhca, comme Mère par excellence; lur quoi il dl
allez curieux doblerver que tous les mots employés pour
dire mère (k) chez pratique tous les peuples du monde entier,
ont la lettre m pour radicale , comme une labiale que ta
enfans prononcent dès qu'ils commencent à balbutier.
Je trouve dans un monument rapporté par Paulânias,
une épithète très-convenable à la qualité de mère. Cet (i)
auteur dit que, fur le mont Sipyle, ii y avoit un temple
de la mère Plaftène : je rendrais volontiers ce mot par le
falncator de S.* Irénée, ou le mmis de S.1 Epiphane,
Kuhnius , dernier éditeur de Paulânias , ne fait aucune remar-
que fur cg mot oublié par tous les lexicographes: rien de
plus naturel que lâ formation, 'nKa.çîm de i&tuçit, comme
tj9»'ni de «nlSoV , &c.
A loccafion du mont Sipyle (m), nom que portoit aufft
la ville voifine, je me contenterai de dire que c'étoil fur
(p) Au deflTous de fa rtatue de
h Déefle. Boijfard, l. vi, pl. 37.
(h) Infcrip. Gruter. p. 106$,
8, if M. Gudii, p. 20 — /.
(i) Stephan. de urbtbus voc*
(h) M. de fa Condamine, dans
fit relation de la rivière des Ama-
roncs, p. r6, obfêrvc que les mots
Abba ou Papa <5c Marna font com-
muns à un grand nombre de nations
d'Amérique , quoique leur langage
loit d'ailleurs très-différent.
(I) L.V,C. I y ,'et-ri ntpvt ï lî 0(jv<
(m) Tantil's , Sipyle &
autres villes bâties fucccffivcment au
même lieu , toutes cinq abîmées psr
des tremblemens de terre. Voy. Pline,
liv. V,ehap. 39. Maçncfïc, qui prit
enfuite leur place, fut très-fort en-
dommagée par les tremblemens fui-
vans. Le mont Sipyle &. MagnéGe
font près de Smyrne vers l'embou-
chure de l'Hcrmus; Ccllarius, grt-
graph. antiq. fè méprend très-fort
quand il les place prcfque à la fburce
de ce fleuve dam fâ carie de f'Aue
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DE LITTERATURE. xif
cette montagne où le môme Paufuiias dit ailleurs, qu'on L- c **'
voyoit la plus ancienne ftatue de la Déeflè , celle apparem-
ment du temple dont je viens de parler d'après lui , quoiqu'il
ne le dilè pas. J'ajouterai un fait du nombre des faits mer-
veilleux qui font la matière d'un traité attribué à Ariftote (n).
Près du mont Sipylc il fê forme une pierre qui donne la
piété 6c l'amour des fils pour leur père à ceux qui , l'ayant
trouvée, la portent au temple de la Déeflè; je fôupçonnaoU
que ce droit un h\flérolithe, fi le texte, peut-être corrompu,
ne lui donnoit une figure cylindrique.
Le mont Dindyme me foumiroit aufîî une aflëz ample
matiè e: H me fuffirade remarquer que, félon Ptolémée^,
tou.es les montagnes qui s'étendent prefque depuis la fôurce
du i.euve Sagaris jufqu'à la Propontide, portent le nom de
Duuiyme ; que Peflinonte eft au pied de la partie orientale ;
qu'à l'occidentale , fur une des deux collines appelées Arâos
& Lobrinus , qui ne font que des croupes du Dindyme près
de Cyzique, efl un temple de la Déefïè bâti par les Argo-
nautes ;& que dans le fèin de la colline A c"lo;, il y a des SmJ./.xrr.
antres où fe célébroient les myftères de Cybclc & d'Attis , f£
des Tauroboles même, félon l'interprétation qne donne IGac Afrw.m«»
Yofîîus (p) d'un endroit de Properce. AkmpUm««f.
Que ne pourrois-je point ajouter fur Bérécynte (q), fur
(n) rif&î 3*un*ti*>r tntueptmr,
f. ijc dt ïtfiir. de H, E'titnnt,
i f$7, in- 8.' Ftthric. bibl. Gr. 1. 1,
f. i4î,trM ce traité de Palïphatus
Abydenus, ami d'Arirtote.
(c) Dans Ptolémée, /. V, c. 1,
chaîne de montagnes eft ap-
pelée Aj'Awki il en place ta partie
orientale à luxante -un degré» de
longitude, St l'occidentale à plus de
cinquante-fept & demi : il pouvoit
dire cinquante-frx «ù il met Cyzique,
puifque cene ville avoh dans /on
voifinage les colines Arftos & Lo-
brinus, qui, comme je le dis dans
le texte, appartenoient au mont Din-
ie. Apollonius Argongut. L t,
Tome XXI Ut
v. ç 8f, met le Dindyme fur le bord
de la mer.
(p) In Catulti Aitin. p, t6o,
edit. in-f ♦ où il explique le paflàge
de Nicandre que le fcholialte Grec
n'a pas entendu.
( q) Bt.Mwmr dans Stephanus
ville de Phrygic; Serviut in AFn.
L VI, v. j8j, en l'ait un château ,
cafltllum juxta Sûngarium, & ail-
leurs , in L l X, v. 8i , une mon-
tagne, aio/t que Vibius Scqucfler,
dt mcniibus. Quoi qu'il en foit , la
mère des Dieux en tiroii lYpitlictc
de Bertcyntia ( mal écrit Bcrrcyn-
thia ) , « une certaine étendue de
aa6~ • MEMOIRES
Mctiopolis (r), fur Cybcle, fur les fleuves Sangarius (f) &
Gallus (t), & fur beaucoup d'autres lieux de la Phrygie qui
toute entière , comme dit le ftholiafle d'Apollonius (u), étoit
conlâerce à la mère des Dieux ! Mais je ne puis omettre
que Cybcle, montagne (x) fur laquelle on trouve , dans les
marbres d'Arondel , que la ftatue où les myflères de la incre
des Dieux (y) ont commencé à paraître, a donné à la Décile
Traâus, dans Pline , /. V, c. 29 £r
l. XV t, c. 16, rw Bimx^iw, dans
Callimaq. Hymn. m Dian. v. 24.6.
Le nom du peuple pourrait bien
ftre le nom primitif , Btfiuirnu ,
peuple Phrygien , du Héfychius, peut
être le mf me nom que celui de tytçtc;
dans Hérodote Beij*f /• Vit, t. 73
& Tlfi^ft c. 1 tft peuples de Thrace
lafl'é en Afie furent
tSteph.
qui aprw avoir 1:
noran-ii <tfû)*ç. V. Holflen. in itep,
veee Bfci>f é" Waclaer prxfat. m
ClcJJar. Gtrm. f tp.Jf. Vcjfius in
Catul. p. 228 , dit Bmnur, Be/ur,
ifittf, Bûtuf , cV c. Sera bon ,1, XJ £ J,
dit MUj iuu-tvn.ni ©£St|' © Ifatn ,
& /. X , que les Phrygiens qui In-
fo :<!■■' près du mont Ida font appelés
Bcrécyntes : c'eft peut-être dc-là,
comme lieu plus voilîn de la Thrace ,
qu'ils le répandirent dans le Traâus
Berteyntius. Dans le même Strabon
on lit fur la fui du XII.* livre qu'on
ne trouvr.it plus de Bérécyntes en
Phrygie , fans doute parce que l'ap-
pelljtion Phryges, foncièrement la
même, avoit prévalu.
(r) Ville bâtie par la mère des
Dieux, félon Stéphanus; ville de
h mère , & non mère des villes.
Vry. Holfl.fur et mot. Cette ville
étoit dans le voifinage des fources
du Méandre.
(f) Voyez cideflbus ce qwe je
dis fur ce fleuve.
(t) Rivière dont Peaa rendoit
fous ceux qui en buvaient , au point
de fe mutiler eux-mêmes, sinfi
qu 'avoit litit Gallut , compagnon
d'Attis, d'où la rivière appelée Tyras
avoit pris le nom de Gallus, & les
prêtres de Cybèlc celui de Galli.
V. Ovid. Faflor.l.lV, v.jéi—6,
f Sttphan. au mot T«tMK- Saint
Jérôme, comment, ta Ofeatn.c.
donne à ce mot une origine itta
extraordinaire; GcrvafiusTilbericn-
fts, qui dans fes Otia Imperialia,
renclierit fur faint Jérôme, la rend
tout-à-fait ridicule; celle que donne
If. VolTius, in Catut. Galliainbuia,
n'eft guère plus raifbnnable.
(u) ln Apolion, Argonaut'ua,
L 1, v. 98 j.
Sirplietn. a KoCtxtuL dit
C V.-',**. va fpoîat (fub. if» } mini*
Kr&Ac, félon Holllenius,
iigyr, ou plu Ilot ïfje: dans V ibius
Sequcfler, de montibut , Cybelu*
Pfîrygiar, Ovide dit viridim Cyb<~
km, Fajlor.l. tv, v. j6j, priât
de ia montagne.
(y) Afarm. /, tpoch. 19
tft M»Q( f'»*»» •> K«CfA«o fans
contefbtioo Qva pour le premier
mot ; mais il y a deux opinions pour
le mot précédent à fuppiéer , donc
M»qc ch le régime. Pal m crins , pag.
2CJ, Alarmer. Artimdel. Il, edit.
>7J2, petife que ce mot cft Utt
eu àyrfùLx. M .vsham , pape 2 9 », etl
pour ce dernier; Prideaux, p. jpf,
fi rétend même que cet «yarjyut ctt
a pierre transférée enfuke à Pefli-
iionte ; mais Selden , p. Ly*
d'ut, p 2 .1 /^fuhllrtaent «gàoti/umr
fjm. Ce dernier lentimcnj aurait en
fà faveur deux vers d'une épigumine
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DE LITTERATURE. 227
le nom (jj Cous lequel elle eft plus fôuvent défignée. Selon
l'analogie il faudrait l'appeler CyMène , comme Dindymène ,
Sipylène (a): on trouve même KvQt\M* dans un ancien ma-
nufcrit deStrabon, à la bibliothèque du Roi & encore ailleurs;
mais le primitif Cybèle a prévalu fur le pofièiîif, comme
dans beaucoup d'autres dénominations femblables (h).
Enfin le mont Ida m'occuperait encore plus long-temps:
ceft dans ce lieu fi célèbre que Dardanus, fi l'on en croit
Diodore, porta de Samothrace les myftères de la Déeflè (c)4
& où fon fils Idaeus, félon Denys d'Halicamalïè , lui bâtit *** *
un temple. Cette époque de Dardanus pour le mont Ida %¥ *9'
ferait-elle plus ancienne que celle des marbres d' Arondel pour
le mont Cybèle? II y aurait quelque railôn (d) de le croire;
mais je noterais le décider. Il eft bien plus de notre fujet
d'oblêrver, que dans le temple du mont Ida, la Déeflè étoit
anecdote de Diofcoride, poète qui vivoit cent ans avant J. C, qu'HoIftea
in Steph, KuShutt rapporte
A'uAo/ n tfy>t/jpc «ojpr Y'âyriJbe, ir'n&. Mrry
ïtfji Ter KuCVawç tBÇpl'àjrîSïfy Qiàr.
(jj dans S tepha n. KvCtAu comme
Ki/^tA»t>4r»V <Sc KuCtKtç; ce dernier
poflèfîif eft employé par Nounus
Dionyfiac. lib. XLVIII, ou on fit
KvCiMi'Aç auçtf.t âc KvCiKiJbç W«f.
Ovide a appelé la DéeflTe Cybeleia,
Faftor. I. iv,v. ro 1. Dans Diodore,
/. V, c. a.q , ce nom a une origine
bien différente : Cybèle , femme
d'Iafion , avec Ion tifs Corybas , 6c
Dardanus ( (on beau-frère ) paflà en
Phrygie & y porta les myftères de
la Décflc , à laquelle elle donna (on
nom; j'ajoute , ck à la montagne aufli.
( a) Dindymène dans Strabon ,
/. XI i, p. 862, edit. Bat. Sipylène
dans les marbres d'Arondel, marmor.
lig. 6 1, & fur les médailles : on pour-
roit dire aufli Lobrine de la coline
Lobrinus dont j'ai fait mention. V'tîa.
AoCcÂrn, Nicand, ÀUxiphariruyerf.
(b) Ainfi BtfHxvrniç H(,w(, id
eft , twhlç , pour Btpaumnùç dans
Hefych. Voy. les notes fur ce mot
fur KÏyumt yMMti VUtti voye*fur-
tout la note de /Vie Heinf. in Faftor,
î. iv, v. 362.
(c) Dardanus porta aufli de Sa-
mothrace en Phrygie les Dieux Pé-
nates , félon Denys d'Halicarn. lib,
I, pag. c j, edit. Francof. ck félon
Varron, vid. Macrob. Saturn. lib*
m, cap. +,
(d) Atlas &. Prométhéc, tous
deux fils de Japet, Dardanus , petit-
fils d'Atlas par Elcclra fa mère, &
Deucalion, fils de Prométhée; ainu
Dardanus & Deucalion étotent pref-
que contemporains : or l'époque de
Deucalion dans le premier marbre ,
ligne 4, eft antérieure à celle de U
mère des Dieux , ligne 19.
Ffij
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21% MEMOIRES
adorée fous fa figure d'un hyfléroiithe ( il eft défigné aflez
clairement par Ciaudien qui l'appelle re/Iigiofa Jikx), & que.
De ra/ tu Pm- félon toutes les apparences, ia pierre étoit tombée du Cid
f<rp.M. i, raf. comme ceue je peffmonte.
Rien de moins furprenant qu'un pareil miracle pour ta
Phrygie entièrement fanatique fur le culte de la mère des
Dieux , puifqu'on a cru le même phénomène arrivé en
Grèce: voici un fait ignoré de nos mythologiftes modernes.
h fyh. Oi. Ariflodème (c), cité par le fcholiafte Grec de Pindare, nous
m. y. iJ7. jppjçnJ qUe Ja pierre de la mère des Dieux (f) étoit tombée
environnée de feu, fur une montagne aux pieds de Pindare.
J'obferverai que le feu accompagnoit de même la chute des
Bétyles ; mais je parlerai plus au long de cette circonftance
fmgulière dans la féconde partie de ma Diuertation fur ces
pierres. Si tous les ouvrages mythologiques des Anciens
étoient venus jufqua nous, la fùperftition Payenne nous
fèroit peut-être voir plufieurs autres aventures de la même
efpèce que celle de Pindare ; puifque la pierre qui en fait
le fujet , fê trouve répandue en plufieurs endroits de la terre ,
quoiqu'elle ne foit pas commune. On en voit pourtant cinq
ou fix dans le cabinet du jardin du Roi ; mais on n'en peut
rien conduire: il n'y a guère que ce tréfor, un des plus
riches de l'Europe, où tout ce que i'hiftoire Naturelle fournit
de plus rare fê trouve ranembié.
Voici encore un fut nouveau : cette pierre , en difTérens
lieux, a dû, félon leur fituation, être entraînée par les tor-
rens dans l'eau des rivières. Il eft facile de reconnoître un
véritable hyftérolidie dans la pierre, que le Plutarque , auteur
du livre des fleuves , dit fè trouver dans le fleuve Sagaru :
(<) Cet Ariflodème, car iî y en
a plufieurs, eft celui dont Athénée,
/. //, c. ij, cite le troifième livre
fur Pindare , & plufieurs fois ailleurs
Un livre de facéties. Le Scholiafte
oui le cite en d'autres endroits, ledit
difciple d'Ariftarquc, ia A'em. Qd.
VU, v. t.
(f) Je ne balance point à inter-
préter ainfi le xîSitot âya^ua. de ce
texte, M»^§f Qtur aytXjuuL taSittr
th( mon t 'tï . ^ci'Vsi , Hérodien- s'eft
fervi du mot ay**f*a. dans le même
fens. Voyez ci-dejfiu ce que j'ai dit
fur ayaiKfjut.
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DE LITTERATURE. l2«
Jl naît, dit-il, dans ce fleuve, une pierre fculptée naturellement
qui porte la reflemblance Je la mère des Dieux (g). Celte
refXemblance ne peut être expliquée que par une configura-
tion telle que celle que nous avons décrite : au refte ce fleuve
Sagaris fe trouve fort mêle dans tout ce qui regarde ia mère
des Dieux (h).
Je ne dirai rien que daflèz commun , quand j obfêrverai
que , pour marquer la fécondité de ia mère des Dieux , on
la dépeignoit avec des têtes de pavot à la main , comme on
la voit repréfentée dans un grand nombre de monumens &
lùr plufieurs médailles, ainfi que d'autres divinités, ou des
Princeflès fous leurs noms, pour marquer ia fertilité & l'abon-
dance dont on croyoit leur être redevable (i) : mais cette
oblêrvation me donnera lieu de corriger un paflage du mytho-
bgifte Phurnutus fk). On Ht, dans Je texte grec, que le c.6.dtRhe<i.
cœur eft confocré à la déeflè Rbéa, pour marquer quelle eft
la caulê de la fécondité des animaux. Le fâvant G. Voflîus (l)
a de ia peine à expliquer ce panage : Thomas Gale, à qui
nous devons une belle édition de Phurnutus, ne s'eft point
aperçu de la difficulté; elle diijxiroît entièrement , fi au lieu
(g) Ttyvêiim J)«r àtmS hl%e tum-
>Au$of ( fculptée d'elle-même )
7vr &tar.
(h) Ovide, Pline, âcc. difcnt
Sagaris , mais plus communément
StfWtfew , Sangarius chez les auteurs
Grecs d aj»rès Homère; il lient Ton
nom de 1 impie Sangas , que Rhéa
métamorphola en fes eaux , félon
le fcholialte d'Apollonius in l. il,
v. 72+- La nymphe appelée Saga-
ritrs par Ovide, Fajfor. tib. iy,
v.2_?ç(h Sangaride de notre Opéra)
étoit fa fille. Arnobe, /. v, p. 1 64,
edit. Bat. nomme cette fille /Vana,
& en fait la mère d'Attis, au lieu
qu'Ovide en fait fbn amante: il eft
vrai-fcmblable que dans Stace. Sylv,
/■ II f , IV, v ±1, Sangarius puer
fft Attit, pluftot que Ganyniède.
Quelques auteurs dans Apollodore,
i. III, C. u, $ j, donnent aufli
pour fille de Sangarius Hécube,
femme du roi Priam. Au reflc, Tite-
Live eft mauvais géographe , quand
au lieu du Pont Euxin , où fe jette ce
fleuve , il met fbn embouchure dans
la Propontide, liv. XXX vu I,
chap. j 8.
(i) Voy. UmuiToxaJymi. M. F.
Lochneri, Noriberg. in-f.* fecunda
Papavera, Ovid. Metam. liv. XI,
verf. 605.
(k) Ou pluflôt A. Cornutus,
félon T. Gai. Prafat. in opufaîla
mythohg. phyfic. & ethica gr-lat.
( ubi Phurnut. de nat. Deorum ),
Amflcl. 1688, in-8.»
(I) De idoblatria,l. II,ç. 54
fub fintm.
Ffiii
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23o MEMOIRES
de y&pSxdut qui eft dans le texte imprimé, on lit xjcdîtu otf
xa'JW , tête de pavot.
Pour ne rien oublier de ce qu'il y a de plus curieux à
dire & de moins connu fur la pierre de la mère des Dieux,
je finirai par rapporter, du commentateur Servius, un endroit
fur lequel je ne vois pas que l'on ait fait l'attention qu'il
/« Si. mente, & je tenterai encore d'y faire une correction. Servius,
iïtvt tSi. jc crolSt eft je feu\ fes auteurs connus aujourd'hui , qui ait
fait le dénombrement des lèpt choies fatales gardées à Rome,
comme celles dont dépendoit la conlèrvation de l'Empire.
Scptem fuerunt paria (m) qi/a imperium Romanum teneretit, acus
mat ris Dcûm, quaJriga fiâilis Veiorum, cmeres Orejlis ,fceptnm
Priami , veliim 1 lion a , pallaaïum, ancil'ux» Je luis perliudc
qu'au lieu d'acus matris Deûm, il faut lire caus , même mot
que cautes (n), &. d'où s'eft formé le mbt cos , nom Ipécial
de la pierre à aiguilèr, lapis naxius. Si nous liions aais, cette
prétendue aiguille (èra-t-eile une aiguille (o) de tête telle que
celles dont les femmes le font lèrvies de tous les temps pour
arranger leurs cheveux ï Ce fera encore moins l'aiguille
aimantée en laquelle M. Frid. Hervart fpj a transformé la
pierre de la mère des Dieux , fuivant l'idée fmgulicre qu'il
avoit de rapporter à l'aimant les fymboles de la table Iliaque,
& prelque tous les objets de l'Idolâtrie. Ceft donc la pierre
fin ) Paria efl ici pour plufieurs
chofes (Impies , félon la décifion de
Trébatius : digejl. I. xxx il, leg.
30, où pocula obeaghna, parla duo
funt unum par, à Ta diflërence de
bina paria ou de pocubrum paria
duo, deux couples ; ce qui n'a point
été obfèrvé par les auteurs de la
baffe latinité, qui ont dit par Utero-
rutn pour une feule lettre , comme
autrefois en français une paire de
lettres dans Monltrclct & ailleurs.
V. du Gange Gloff. où dans les ad-
ditions à la nouvelle édition l'on a
omis la diftinclion que j'ai rapportée
du digefte : elle méritoit d'avoir
place dans l'excellent tréfor de la
langue Latine que M. J. M. Gefher
vient de donner.
(n) Dans Gruter, Infcript. fy,
4, Deo caute, caus cos, comme eau-
dex codex , caupo caupa, copo cepa,
au la olla, &c.
fo) Acus comatoria, crinalist
diferiminalis, Voy. la note de Wcitz.
in c a i , Petron.
fp) Admiranda Ethnie, theologia-
mjrfleria; Aîonach. 1626, in- 4.*
c. 42, p. ijt. Nous avons dit plus
haut, dans une note fur les vers de
Prudence , que Carol. Neapolis *
regardé la pierre de la mère des
Dieux comme un aimant*
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DE LITTERATURE. 2^1
même de la mère des Dieux dont Servius fait mention , &
dont ie nom caus , au Jieu d'acus, doit être reftitué; c'eft
elle & non une aiguille , qui méritoit d'être mife au même
rang que le palladium & les anciles, puiique les Romains fè
croyoient redevables à ion arrivée en Italie de l'expulfion
d'Ânnibal. La correction que je viens de faire me paroît
autorilèe par un partage de Lampridius. Cet hiftorien , dans
la vie d'Elagabale , dit que ce Prince ayant fait bâtir un
temple au Dieu dont il portoit le nom , y fit tranfjxmer la
repréfênlauon de la mère des Dieux, Matris Typum, le feu
de Vella, le palladium, & enleva tout ce qui étoit en plus
grande vénération chez les Romains, afin que ion Dieu fut
l'unique objet de leur culte. Matris Typus , dans ce paflâge,
efl évidemment, ainii que remarque Calâubon, la pierre
apportée de Pefîinonte , <xycc\fjxL SioTmii d'Hérodien ; ce
qui efl appelé caus dans Servius. Avant que de quitter cet
auteur, tâchons d'éclaircir le relie de ion texte dont il n'y a
guère que le Palladium & les anciles qui foient fùffifâmment
connus. Quadriga fiâi/is Veiorum n efl autre chofè que ce
char de terre que le dernier Tarquin avoit fait faire par un
potier de Veïes: une ancienne tradition portoit qu'il s'étoit
enflé fi excefîîvement pendant la cuite, qu'il avoit fallu
rompre le fourneau pour l'en tirer ; que les Veïens regar-
dant ce prodige comme ie préfage de la grandeur du peuple
qui fêroit poflèfîèur de ce char, avoient refufé de le livrer
aux Romains ; & qu'enfûite frappés d'un événement qu'ils
prirent pour un nouveau prodige , ils le leur avoient rendu.
Ces détails font tirés de Plutarque, vie de Publicofa. Feflus,
au mot raiumïna, rapporte le fait à peu près de même: Pline Lxxrnti
en avoit déjà touché quelque cholè dans fon hifl:rire. Pour ' **'
ce qui regarde les cendres d'Orefle, fèroient<e Ces os, par laps
<le temps réduits en poudre ? Hérodote dit que les Lacédé- L.i,c.6$—f\
moniens ne purent fè rendre maîtres de Tégée qu'après en
avoir enlevé les os d'Orefle , qui fêrvoient , pour ainfi dire ,
de talifinan à cette ville: c'efl ce que Paufànias répète , ajoû- L.ut,*.$%
tant que les Athéniens de même ne puent & rendre maîtres
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23i MEMOIRES
de l'île de Scyros qu'après s'être emparés des os de Théfée.
Mais en quel temps les cendres ou les os d'Orefte vinrent-ils
à Rome & y acquirent la même prérogative que le palla-
dium fff formé des os de Pélops? Je l'ignore parfaitement.
Le (ceptre de Priam, avec plus de vrai-lèmblance, pouvoit
avoir palîé à Rome & y être coniervé: Virgile fait prélèmer
AZndA. t. rtr, à Latinus , de la part d'Enée , le (ceptre & le diadème de
& Priam. Pour le voile d'Uione, il eft diiîicile d'en rendre
aucune raifôn. Dans Virgile, Uione eft l'ainée des filles de
Priam , & c'eft le (ceptre , le col:ier & la couronne de cette
BU. 1 1. t-erf. Princefiè qu'Enée fait offrir à Didon avec le voile d'Hélène,
<^r7~~<f/** Servius auroii-il, par mégarde, attribué ce voile à Ilioneî
&c ' ' Mais (i ceft le voile d'Hélène, comment pouvoit -il être
mis au nombre des choies fjtales pour la eonlêrvation de
Rçpie, venant d'une femme qui avoit caufe la ruine de
Troie? Les (thoiiaftes nous ont confervé bien des choies
curieulês tirées d'anciens auteurs que nous n'avons plus, mais
lôuvent tics-altérées par eux-mêmes ou par eurs ccpiltes : le
texte de Servius eft dans ce cas ; & malgré le grand non bre
de manuferits qu'on en a découverts tn differens temps, les
Savans n'ont pu remédier aux confuhons qui (è uouvent
dans beaucoup d'endroits de ce commentateur (r).
En voilà beaucoup plus que je n'avois dellêin de donner,
& (îir l'hiftorique & fur le mythologique, quoique j'aie évité
de rapporter la plus grande partie de ce qui n'eft déjà que
trop connu : mais il me relie à faire une djicuffion aflëz
longue dans un genre bien différent ; c'eft ce qui concerne
la pierre de la mère des Dieux, non comme un objet de
l'idolâtrie, mais envifàgée du côté dei'Hiftoire Naturelle. On
ne peut nous difputer le droit que nous avons de traiter
fhiftorique de cette partie de la phyfique, ainfj que toute autre
clpèce d'hiftoire: c'eft pourquoi après avoir démontré que
M Chm. AUxandr. Protreptie.
Aiîvi par Arnob. advtrf. Gtnt. t. IV.
.Méziriac, commentaire fur l'épître
de Pénélope à Ulyfl'e, a raffemblc
tout ce qui a été dit du Palladium.
(r) Voyez la préface fur ledit,
de Virg. de P. Burman, Amfitr,
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DE LITTERATURE. ajj
la pierre de la mère des Dieux etoit un véritable hyftérolithe ,
il s'agit à prêtent d'examiner l'origine & les différences des
pierres figurées , pour pouvoir aligner aux hyftérolithes la
claflè à laquelle ils doivent être rapportés.
Pierres figurées , ïSiofjuofxpot , font ainfi appelées toutes celles
qui ont une figure fingulière qui les fait reflèmbler à diffé-
rera végétaux ou animaux, foit à leur tout, foit à quelqu'une
de leurs parties. Ces pierres fè trouvent répandues for la
terre dans les plaines, for les plus hautes montagnes, &
prelque toujours en plus grand nombre enfermées dans leur
jêin en des lieux très-éloignés des végétaux & des animaux
dont elles portent la reflèmblance.
Tous les raifonnemens que font les Naturaliftes for ces
pierres merveilleulês , m'écarteroient du principal objet des
recherches de cette Académie; mais en indiquant, comme
hifl orien , les divers fentimens des auteurs fur cette matière ;
qu'il me foit permis de les difcuter feulement à un certain
point. Je laiffe l'opinion de ceux qui, pour fe difpenfer de
raifonner, attribuent la formation de ces pierres à des vertus
aftrales ou cabaliftiques , comme Gaffarel qui n'a eu pour Gahfa*
m m i nul rr 1 • _ -V I» inould, C. /.
... que les Rabbins ; auffi-bien que celle où l'on a recours
à des volontés particulières de Dieu qui fe plaît à manifefter
ainfi & toute-puilfance (f): ceft à peu près l'équivalent de
ce qu'on appelle communément jeux de la Nature.
D'autres auteurs qui, dàns ces derniers fiècles, ont cru
raifonner, fuppofent des puilfances répandues par toute la
terre, chargées, pour ainfi dire, du foin d'adminiftrer les
formes aux parties de la matière, difpofées à les recevoir;
& cefa plus ou moins parfaitement, fuivant la qualité ou la
quantité des matériaux qui doivent iêrvir à la formation :
ceft ce que Ton peut entrevoir dans le prétendu rationne-
ment de Goropius Becanus (t). Ainji , dit-il, parlant des
(f) On a fbupçonné M. Rai
d'avoir cette opinion , j'ignore où
en eft b preuve.
(t) In Nilofeopio, Ubicumque
hutnor invemtur ndteftacearwn vitam
Tome XXUL
idoneus, viva teftacea generantvr;
ubi vero vivo pifeiculo non po-
ttfl prarflari , fiet ut ttfla diintaxat t
non pifeiculus gtneretur*
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234 MEMOIRES
Tef lacées, ft la put fiance ne trouve pas la liqueur propre à
former l'animal vivant, il ne s'en forme que la coquille. Aldro-
vandus fuit exactement de pareils principes; & Guillandin (u),
Il eft étonnant que, depuis que la rai (on fèmble devoir
être plus éclairée, les Phyficiens de la fin du dernier liècle
n'aient guère été plus loin. Deux fameux naturaliftes Anglois
n'ont fait que fixer le domicile de ces puiflânces fidices;
Plot, dans les fels de chaque corps (x); Luid dans leurs
fêmences (y), ainfi que Lifter & beaucoup d'autres. Langius
qui nous a donné un traité curieux lùr les pierres figurées de
la Suiflè Mt après avoir difeuté l'opinion de ceux qui rap-
portent la difperfion des pierres de cette efpèce au déluge
univerfèl, & l'avoir comparée avec celle de Luid, fe déter-
mine à conclurre en faveur de cette dernière. Tous ces
Naturaliftes fê font crus fâns doute autorifês par M. Cudwoorth.
Ce lavant Anglois (a), il y a plus de fôixante-dix ans>
renouvela d'après quelques Philo/ôphes de l'antiquité, le (ft..
tème des vertus plaftiques ; & avec l'appareil de l'érudition
ia plus vafte & la plus recherchée , crut les établir pour les
vrais miniftres de la Nature dans la formation des corps
organifes : mais du moins il reftraignit l'opération de chacun
de ces êties plaftiques à là feule & vraie matrice, hors de
laquelle il ne peut y avoir de formation ni de propagation. Le
règne des fictions n'eft point encore pafic : aujourd'hui même
une phyfique des plus fingulières nous reproduit, fous de nou-
veaux noms, de fêmblables êtres, & les fubftitue aux anciens.
(u) De Papyro membr. I, où
il appelle ces tcUacées terra fat us,
(x) DansIVpjtrc de Luid, citée
ci-après.
(y) Epiftola VI, Eduard, Luid
ad Raium, ubi dico fufpicari me,
qui ex mari feruntur vapores iX for-
vxa pluvia terra ftrata pervadunt
i7 in penetralia devehuntur, te/la'
ceortsm & multorum pifeium feminio Laur. Moshcim en a j
hnpragnari atque exinde, frc.CctXt | deux volumes in>fd.
epître avec d'autres eft à la fin de
Ton lithophylacium Britannicum,
Londini , in- 8."
(7) Car. Nic.^ Langius Lucer-
nenf derniers chai pitres de Ton traite
de origine lapidum fguraterum,
Lucerna?, 1709, in-4.0
(a) Raduife Cudwoorth donna
en 1 678 fort fyrtème intellectuel en
Anglois ; la traduction latine de Jean
Laur. Moshcim en a paru «01733*
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DE LITTERATURE, 235
Le grand Newton fènible avoir ouvert la porte à fa licence
philolôphique. Ceux qui le croient (es difciples ont lâili le
mot d'attraflio/i dont vrai-fèmblablement il ne sert d'abord
fêrvi que pour s'exprimer lâns périphrafè, & en ont fait un
être réel, ainfi que de la pelinteur. Dès-lors la phyfique
que Defcartes avoit ramenée à des idées claires, eft redevenue
comme autrefois, une efpèce de magie, ou, pour mieux dire,
on l'a érigée en fyftcme de religion , 8c on nous en a donné
les principes comme autant de myftères incompréhenfibles.
En effet, peut-on croire, finis une foi aveugle, que la gravi-
tation fbit à la matière auffi effentielle que la mafiè ; que les
corps, en vertu de i attraction , agiffent mutuellement les uns
fur les autres, fins fè toucher ni par eux-mêmes, ni par
aucuns autres corps intermédiaires , d'où les plus grands phé-
nomènes qui fê préfêntent à nos yeux fôient dépendons;
enfin que cette attraction fôit eflêntiellement créatrice dans
le corps où elle réfide, d'un mouvement qu'il n'a point par
lui-même? C'efr. donc ainfi que, félon les nouveaux Phyfi-
ciens , l'impulfion qu'ils ne peuvent nier, & l'attraction qu'ils
imaginent, deux êtres réellement contradictoires & incom-
patibles, exiftent néanmoins enfëmble dans la Nature, &
partagent, jour ainfi dire, l'empire de l'Univers: fyftèmele
plus monftrueux que puine enfanter l'efprit humain , lorfquïl
abandonne les notions primitives qui doivent fèrvir de bafê
à tous fês jugemens.
J'ai une trop grande opinion de Newton, pour me iaifîêr
perfuader qu'en nous donnant fes principes , il ait eu en vue les
conféquences que ceux qui fê difent fes fèctateurs lui attri-
buent- N'altérons point la gloire immortelle qu'il s'eft acquifè
en fôûmettant au calcul, par l'effort le plus fublime de la
géométrie , les mouvemens des deux & les plus grands phé-
nomènes de la Nature. Cependant Newton n'a fait que
porter la géométrie dans la phyfique: mais Defcartes, en
renouvelant (j'ofe le dire) la face de l'efprit humain, avoit
porté la philofophie & dans la phyfique & dans la géométrie.
C'eft de cette philofophie fupcrieure à l'une & à l'autre que
236 MEMOIRES
découlent , comme de leur vraie fburce , les connoiflànces
qui méritent feules le nom de feience. Elle fait lôn unique
étude de rapporter, autant que l'efprit humain en eft capable,
tous les enèts , dont nous avons les perceptions , à leurs
vraies & légitimes caufès ; & de rejeter celles que la pareûe
ou la prévention fait témérairement adopter au commun des
hommes. Occupée entièrement à examiner, avec la plus
fcnipuleufè attention , les rapports des fêns, & à ies comparer
entre eux avec la réflexion la plus profonde, elle fait tous
fès efforts pour fixer les fènlàtions à leur jufle valeur ; mais
fur-tout elle fê tient continuellement en garde contre les
illufions d'une imagination toujours portée à forger des êtres
fantaftiques, dès que, par un jugement précipité, lesfenlibles
& les réels paroiflent infuffifins. C'eft avec ces recours que le
vrai Philolôphe n'admet de principes que ceux qu'il tire des
notions claires, évidentes, inconteikbles, fur le/quelles les
fens & la réflexion fè trouvent d'accord , & qu'il ne s'en
départ jamais, quelquembarraflé qu'il fôit dans l'explication
de certains phénomènes : alors, fins ceflèr de reconnoître ces
principes , il reconnoît en même temps la difficulté qu'il y
a d'y rapporter tous les effets avec une égale évidence, par
l'ignorance d'une infinité de combinaifôns qui fê dérobent à
nos fêns, mais dont il fê croit en droit de préfùmer les
mêmes effets que ceux dont ces mêmes fêns nous rendent
témoignage. Ce font là ces procédés fêcrets qui font les
bornes de nos connoi (Tances, & où la Nature fê cache, pen-
dant qu'elle fê manifefte (difôns le hardiment) dans les
coures générales auxquelles tout ce qui s'opère de phyfique
dans l'Univers doit te rapporter. L'amour de la vérité m'em-
porte trop loin.
Revenons enfin à la caufê des refïèmblances des pierres
figurées : voici le fêul fêntiment que les faits & la raifôn
puiflènt nous faire adopter. Toutes ces pierres figurées qui
portent des refïèmblances > ont été réellement animaux ou
végétaux , & telles qu'on les trouve , lê font confêrvées en
entier ou altérées dans les lieux où les eaux de la mer ont
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DE LITTERATURE. a37
autrefois féjourné. C'elt ce qu'ont perue prelque tous les
Anciens, Pythagore dans Ovide, Hérodote, Ariftote, Xéno-
phane dans les Philofopktmena du prétendu Orjgène, Xanthus
Lydius , Straton , Eratolthcne dans Strabon , Plutarque ,
Paulânias, &c. Fracaftor (b), parmi les Modernes, eft peut-
être le premier qui ait renouvelé ce fentiment: Célâlpin
vint enlûite; mais avant lui PalhTi (c), François, làns autre
étude que fes propres oblêrvations , avoit eu les mêmes idées ,
quand Fabius Colonna (d), cet iiluftre reftaurateur de l'His-
toire Naturelle, appuya ce fentiment de nouveaux faits &
des plus forts rahonnemens phyfiques. Les auteurs -du mufeum
calceolavianum , Molcardo fej & beaucoup d'autres Italiens
fiûvirent Fracaftor & Colonna; entre autres Agoftino Scilla,
peintre Italien, qui s'étoit fait un objet fingulier de ces recher-
ches curieulès , propolê ce problème : Ces corps ont-ils été
tranfportés dans les lieux oit on les trouve, par les inondations
de la mer! Ou ont-ils été formés dans le lieu même autrefois
occupé par la mer ou par quelque (f) lac d'eau falée! Paliflî
avoit déjà reconnu ces deux caufês , & faiiôit u/âge de l'une
ou de l'autre , felon la nature des corps & des lieux où on
les trouvoit.
Deux lâvans Naturalises, M. "Woodward, An$o\s(g),
& M. Scheuehzer, Suiûe (h), ne rapportent la dilperîion
De MttéUci»
Norib. i S 02 1
(b) Dans une lettre en réponfe
à Torellus Saraina , de laquelle on
rapporte l'extrait, p. 407 — p, tnuf.
Calceolav. Veronae, i 622, in-fol. &
pag. lyj, muf. Mofcardo, Padoa,
1656, in-fol.
(c) Difcours admirables, ifc.
Paris, 1 580, réimprimés en 1636
fous le titre de féconde partie du
moyen de devenir riche , in- 8.'
(d) Dijfcrtat. de Glojfopet. à
la fin du mité de Purpura, Ronrcc,
1616, in-^.°
(t) Déjà cité à la note fur Fra-
caftor. Ii cfi fingulicr que dans le
mitf Cofpiano , imprime poftérieu-
cn 1 677 in Bologna, in-fol.
on retient, /. Il ,c.2j, l'opinion
d'Aldrovandus.
(f) Ces lacs étoient appelés par
les anciens x.^uto3et\tteraji , ?Jp.rai
dotA«fff»</Wr. Voy. fur ces lacs ou
lacunes Gajfendi Phyf. feéf. 111,
membr. 1, 7. m, c. j.
(g) Geograph. phyf. traduite en
latin par S. J. Scheuehzer , Tiguri
1704, in-8.'
(h) Mufeum Diluvian. Herbar.
Diluvian. homo teflis Dituvii, Li~
tltographia Helvetica , & autres
livres cités dans le catalogue des
ouvrages de cet auteur , à la fin des
itinera Alpina du même Luid. Ba-
tauv. t72 j, in-4..'
Ggiij
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3138 MEMOIRES
de toutes ces pierres qu'à l'inondation caufêe par le déluge
uîuverfel : s'il ne faut que des autorités , ils en trouvent aboi-
•Hfrimlr. damment,TertnIIien (i), Orofe», Cedrenus (k)t Glycasb, &c
H & prefque tous les anciens auteurs Chrétiens, en panant
de ce phénomène , l'ont regardé comme une preuve démonf-
trative du déluge univerlêl, laquelle fubfifteroit dans tous les
ftècles.
Cependant l'illuftre M. de Léibnitz, par les mêmes railôns
que Paiiffk & Agoftino Scilla, outre le déluge univerfêl que
nous admettons tous , a cru qu'il étoit nécertàire d'avoir recours
aux changemens arrivés à la furface de la Terre en difTérens
fiècles par différentes cau(ês : les curieufès recherches qui don-
nent la preuve de ces changemens , fê voient dans (à Proto-
gée qui parut manulcrite il y a trente ou quarante ans, &
qui vient d'être imprimée. Le fameux Sténon avoit déjà
indiqué ces différentes caufês dans un petit ouvrage qu'on ne
iàuroit trop ertimer (l).
Que de témoignages épars, dans les écrits des Anciens,
ne pourroit-on point recueillir fur les changemens arrivés à
la Terre, qui la rendraient méconnoiflâbie à lès premiers
habitons (m)! Et que de fujets de Diflertations dont la matière
ne ferait point étrangère à cette Académie ! C'eft une géo-
graphie phyfique véritablement dans là caulê : mais les effets
de cette caufe peuvent répandre de grandes lumières fur
l'hiftoire de tous les âges; & je regarde comme le moindre
avantage qu'on puiflè en retirer, i'éclairciflèment de beau-
coup de faits mythologiques qûi pafïènt pour être purement
fabuleux, & dont on trouverait les fondemens dans i'Hiftoire
(i) De PaUio, c. z, adhuc tnàris
«KM buccin* pcregrinantur in
ment l 'bu s , £fc.
(h) Hiftoriar. compend. p. j,
edit. Regix.
(I) De Jb/ido intra folidum,
imprimé d'abord Florent. 1669,
in-4.0 , &c.
(m) Voy. fur cette matière les
dffcuïïions de trois auteurs allez nou-
veaux,^/*. Vaïïifnieri de' corpni
marini, t. II de fes oeuvres en trois
volumes in-fol. in Vene^ia, 1733:
Ant. Laiiaro Moro de' creftaeri,
Venezia, 174.0, in- 4,.» derniers
chapitres du premier livre, & Hen,
Frider. DcUus, rudera terra mut*-
tionrnn . . . • • pro diluvii univerfalis
teflibiu non habtnda , &c. Lipf.
1747, in-4.0
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DE LITTERATURE. a39
Naturelle : jxir-là j'éclaircirois l'origine des Bétyles , celle de
Jupiter Ammon , celle des Anciîes & de beaucoup d'autres
pierres dont les figures fingulières ont donné occafion aux
fictions du Paganifine , de la môme manière que je fais voir
ici que la pierre de la mère des Dieux n'étoit autre choie
qu'un hyftérolithe.
Revenons à cette pierre, & finifiôns en t.iil.mt voir quelle
en eft l'origine, fuivant les principes généraux que nous venons
d'expofer. Il eft néceflâire de dire auparavant qu'on diftingue
les pétrifications des corps végétaux ou animaux en deux
efpèces, celle où le corps fubfrfte, quoiqu'altéré, & celle où
il ne refle qu'une pierre moulée lùr le corps détruit. On
pourroit ajouter les impreffions que laiflènt ces corps fur des
madères molles , enfûite pétrifiées : je ne dois parler ici que
des coquillages ; les pierres qui nous les repréferueiu, typolithi
juftement appelées , font île cette féconde elpèce , & leur nom
s'emprunte & fê fonne de celui du coquillage qui leur a
fervi de moule. Ainfi, lélon l'ulage reçu, balanitts, buccvùtes,
cochtues, conchites, tchuiites, namilites, itiritites , eftracites , &c.
font les pierres formées & moulées dans la cavité du coquil-
lage du nom primitif. On méconnoît quelquefois le coquillage,
fur-tout lorfque le corps en a été totalement détruit; & alors,
par des reflêmblances qu'on croit entrevoir, on donne à la
pierre un nom tiré de b chofe à laquelle elle paraît reflêm-
bler. C'ert-là l'origine du nom d'un grand nombre d'autres
pierres, telles que bucarJites , békmnUts, chmtts , priapottthes ,
orchUes , &c. c'eft ainfi que le nautïhies, formé dans la cavité
d'une cfpèce de nmttihs que les Anciens n'avoient point
reconnu , a pris chez eux le nom de cornu ammon 'u: de même
les dents du carckarias , chien marin, ou du gakas pifeis,
ont été appelées glojfopètres , par rapport à leur relîèmbbnce
à une langue.
Un homme de beaucoup d'elprit , qui par la facilité qu'il
a d'écrire , lê croit en droit de traiter toute forte de matières
avec les plus légères connoiûances , regarde l'origine des glotfo-
pètres comme une fâble : on dirait même, à U manière dont
MEMOIRES
il en parie, que les Naturalises les ont cru, avec le peuple,
formées de la langue du pefee cane, & non de les dents (nj.
Rien ne doit étonner de la part d'un auteur qui, parlant
d'un fyftème que les Sténons , les Léibnitz & les pluslàvans
hommes de ce fiécle ont regardé comme inconteftable, croit
le réfuter fùfnfâmment. en nous dilânt que les coquillages
répandus fur la terre font tout Amplement ceux que les
rerins y ont iaifTés ; que les poilTons pétrifiés trouvés dans
Hefiè & fur le fommet des Alpes, font les relies d'un
repas fait dans le voifinage (o). A-t-il eu d'autre intention que
de divertir fes Leéleurs! Pourroit-on croire férieulêment qu'il
ait voulu les inuVuire?
Les hyftérolithes lè lônt trouves dans le même cas que le
eornu ammonis & la glonopètre : ils ont pris leur nom d'une
faillie refîèmblance. Ces pierres n'ont point été connues avant
G. Agricola, làvant Allemand, un des premiers Modernes qui
aient écrit fur la métallique (p): il les découvrit dans le diocèiè
de Trêves , & crut que c etoit la pierre appelée Sphyes par
X. xxxvii, Pline, en quoi il le trompa. Cardan eniuite, le premier, donna
* î»* r, .* ïé nom fthyfterapetra à cette nouvelle pierre. Gefner trouva
De fuln/ttate „ „ . //. r .].{.,, \
fuhpr.em.i.vu, 1 appellation impropre r neque emm , dit-il, vqi&. tnyuvatmot
De lavidum fig. jjû&09 , ceft- à-dire , la partie extérieure du lêxe : cependant
' DeU^I^u ^oot* en c^ern*er neu» nous a m mot hyflerofahus. Les
ii'cS.*2j. ' premières repréfêntations de la pierre (ê voient dans le mufeitm
C.xiti.p.Sj. Wormianum, mais avec quelque altération pour la faire renern-
bler au diphyes de Pline , fuivant l'opinion d' Agricola. On en
trouve, dans beaucoup d'autres livres, des figures plus fidèles,
parfaitement conformes à la pierre, telle qu'Arnobe
& que nous l'avons ici dépeinte (q).
(n) Dans le petit livre intitulé ,
Saggio intvrno ai cambiamenti fu'l
globo délia terra. In Pharigi , 1 74.6 ,
10-12.
(0) On trouve en pluficurs en-
droits des poi lions pétrifiés, même
dans le fein de la terre ; ainfi l'on ne
pourrait s'autorifer de Strabon , qui
dit, /. XVI/, que près des pyramides
dans des monceaux de pierres brifecs
on en trouve de petites comme des
lentilles, çaxttUi , que l'on croyoit
être le refte des repas des ouvriers.
(p) De natura fpjpl. I V,
x6;, edir. Bafil. 1 54.6 , in-fol.
(q) Voyez fur-tout la planche
p. 22 1, Ephemerid. nctur. curisf
centur. m, obfcrvat. 88.
Il
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DE LITTERATURE. 24*
II me rdt croit la partie la plus difficile à difcuter;&voir,
à quelle elpèce de coquillage on doit rapporter l'hyrtérolithe:
mais j abrégerai en Unifiant. J. J. Scheuchzer avoue qu'il
ignore le coquillage où l'hyflérolithe s'elt formé. M. Klein
dit qu'on n'en a point encore trouvé le moule, cujus proto-
îypum atihuc defideratur (r): d'autres prétendent que c'efl l'ortie
marine; quelques-uns le confondent avec les bucardites dont
il eft fort différent. Je laiflè toutes les autres opinions , & je
crois devoir m'en tenir au léntiment de Woodward^/. Selon
lui lliyltérolithe vient d'une coquille bivalve ; il la met dans
la dafïè des coucha anomiis fulcatis affines, & il appelle la
pierre, avec Rofm naturalifle Allemand, Hyflewlithus alatus,
. . . . Qu'il me iôit permis d'ajouter
qu'il y a encore un autre coquillage, mais de l'elpèce des
uni valves , appelé concha veneris, dont le fillon a aflèz de rap-
port à celui de i'hyftéroiithe, mais dans le refte très-différent.
Nous nommons porcelaine (t) ce coquillage aflèz commun:
la conque hériflée de pointes autour du fillon, en eft iâns
doute une efpèce, mais très-rare. Olearius & Rumphius
nous en ont donné la figure (u),
lions d'oflêmens, p. 1—7' Obfer-
votions fur Us pierres figurées, Paris,
1746 , in-8.*
(u) V. Mufcum Befler. de Védiu
de Michaël Frid. Lochner, s? ré,
info/, où ce coquillage eft repré-
lènté planche XXI, n.» //. Dans
l'explication il eft dit : i numéro ra~
rijjiinarum conclutrum vu ha mariné,
oculis fubjecxa ..... aculeis inflar
pubis horrida. Depinxit illam Rum-
phius in muf. Amboin. (on pouvoic
ajouter if in thefauro teflaceor.) if
ante illum Oltetr. in mufeo Gott-
dorfiano.
(r) Jac. Theod. Klein, lapid.
fgurator. nomenclator, tyc. Geoani,
j 74.0 , in-x.*
(f) Hift. des fertiles d'Angle-
terre en Anglois, Londres, 1720,
in-8S
(t) Força, d'où vient le mot de
porcelaine, ainfi que le mot grec
yfçpCy fervent dans les deux langues
a défi^ner le modèle vivant du fillon
de ce coquillage , v. Ménage, origin.
francoifes à l'article de Porcelaine.
Ajoutons à la porcelaine les eu*-
•nalithes, que M. Barrére, fàvant
Ttm XXI II.
Hk
MEMOIRES
RECHERCHES
»
SUR LE
CULTE DE BACCHUS PARMI LES GRECS.
Par M. Fréret.
>749- E point de mythologie m'a paru mériter d'autant mieux
V-> d'être traité féparément, que ie ailte de Bacchus, après
avoir (urmonté les oppofitions qu'il rencontra iors de Ion
premier établiflèment , fut reçu dans toute la Grèce & dans
l'Italie , mais avec des cliangemens confidérables dans le dogme
théologique ; ce qui peut nous donner une idée des variations
confidérables arrivées dans le fonds de l'idolâtrie Grecque,
Je dois avertir qu'on ne trouvera ici aucune de ces expli-
cations hiftoriques imaginées par les partions modernes de
l'Evhémérifme , qui fuppofènt que toutes les divinités du
Paganifine, fans exception, ont été des hommes élevés par
l'apothéolê au rang des Dieux fupérieurs , & qui veulent que
toutes les fables lôient des évènemens d'une ancienne ruïbire
qu'ils placent comme ils peuvent , foit pour le temps , fort
pour le lieu. J'ai beaucoup étudié ce iyftème; & cet examen
m'a convaincu de (à faufîèté abiôlue : peut-être trakerai-je
cette queftion dans un Mémoire à part. Je dois encore avertir
que j'ai écarté toutes les ficlions de détail dont il a plû aux
Poètes poftérieurs de charger la première fable théologique.
L'autorité de ces Poètes eîl médiocre dans ces matières; car
outre qu'ils n'étoient guère mieux inltnihs du fonds des dogmes
que le fimple peuple, ils s'abandonnoient à leur imagination
Jorfqu'ils en partaient, & s'embarraflbient peu fi les omemens
qu'elle leur prêtoit ne confredifoient point l'eflènce du dogme.
Ceux qui leroient curieux de voir ces détails poétiques , les
trouveront rauemblés dans les ouvrages des mythologiftes mo-
dernes , de Natalis cornes» de Ulto Giraldi & de M. l'abbé Borna.
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DE LITTERATURE. 243
Le culte de Bacchus n'eut pas d'abord la célébrité qu'il
acquit dans la fuite. H diode fe contente de dire dans fâ théo-
gonie, qu'il ell le fils immortel de Jupiter & d'une femme
mortelle, ou de Sémélé fille de Cadmus, qui fut niilê au Tht>Sm. 91„t
nombre des Dieux. Il ajoute que Bacchus, qui infpire la 9+7'
joie , époufa dans la fuite Ariadne fille de Minos , à qui rioAwj4i%V.
Jupiter accorda l'immortalité avec une perpétuelle jeunefîê.
Le même Héfiode, dans fbn poëme de la vie ruftique,
nomme le raifin un préfènt de Bacchus: voilà tout ce qu'il
en dit.
Homère parle de Bacchus dans lès deux poèmes : dans
rOdyflee, il contredit formellement Héfiode au fujet de OjfA-j**;
l'immortalité d' Ariadne, puilqu'UIyflê trouve l'ombre de cette
Princefîè dans les enfers (a). Dans l'Iliade, Diomède raconte
comment Lycurgue, roi de Nyfâ, ayant maltraité les nour- /W.z.//#.
rices de Bacchus, le Dieu eut une telle frayeur de ce Prince,
cu'il s'alla réfugier dans la mer, où Thétis le cacha dans fôn
fein. Tout cela ne prouve pas que, dans le pays & dans le
fiècle de ces deux Poètes, le culte de Bacchus eût acquis un
grand crédit.
H n'efl guère parlé de Bacchus dans ce qui nous refte
de Pindare : on voit cejiendant que , de fbn temps, la fable
de Sémélé étoit reçue. Elle mourut, dit-il, effrayée par le bruit PatLOfymp.
du tonnerre de Jupiter; mais ce Dieu lui redonna la fie & la xg
plaça fur l'Olympe avec les immortels. &c. '
Hérodote eft entré dans un très-grand détail au fùjet de
Bacchus & de l'origine de (on culte dont il nous donne
i'hifloire. Il adopte dans cette hifloire le principe des prêtres
Egyptiens au fujet des Dieux étrangers introduits dans la
religion Grecque. Mais pour rendre ce principe plusfênfible,
il fera bon d'expolèr ici le fyflème entier d'Hérodote fur l'ori-
gine & fur les changemens* arrivés dans la religion des Grecs.
(a) Le partage d'Homère con-
fient une difficulté qui embarrafle
les commentateurs & les traducteurs;
mais elle ne touche point à ce qui
mérite le plus d'attention , qui eft'
l'oppoution entre les fentimens des
deux poètes fur le fort d' Ariadne
après Ci mort.
Hh ij
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a44 MEMOIRES
tond. H, ja . Ces peuples ne furent jamais làns un jyftème religieux. Lors
même qu'ils étaient encore kuvages , & avant leur mélange
avec les colonies orientales , ils reconnoiflbient des Dieux
auteurs de l'arrangement des parties de l'Univers, &quiveii-
cfc» ûofxu loient pour en maintenir l'ordre. C'était par cette raifon qu'ils
Smcm Wxx avoient nommés Dieux, 0to'< : ils ne les diftinguoient par
aucuns noms, ni par aucuns titres, les invoquoient collec-
tivement , & leur patentaient indiftinélement toute forte
d'offrandes.
Cette Religion fubfifh aflèz long-temps; mais enfin le
mélange des Pélalges (b) avec les colonies orientales en altéra
la fimplicité , & introduit it i'ulâge de partager i'adminiffration
de l'Univers entre des divinité diftinguées par leurs noms ,
par leurs attributs & par les difTérens rites obfervés dans leur
culte. Il s'était parte un temps confidérable avant cette altéra-
tion; 6c le culte de Bacchus ne s'établit que long-temps encore
après qu'on eut admis la nouvelle Religion. Le plus grand
nombre des nouveaux Dieux venoit des colonies Egyptiennes
d'inachus, de Cécrops & de Danaiis; mais il y en avoit que
les Pélafges avoient imaginés ou qu'ils avoient empruntes
d'un autre pays. Hérodote dit que le culte de Neptune ou
Poféidon , inconnu aux Egyptiens, venoit de Libye où il avoit
été très-honoré de tout temps; ce qui a d'autant plus de
probabilité, que ce Dieu étoit particulièrement adoré par les
(b) Les prêtres Egyptiens font,
au fujet de l'introduclion du culte
de ces différentes Divinités dans la
Grèce , une observation importante ;
c'eft que les Grecs ont placé la naif-
iânee de ces Divinités à peu près
dans le temps où leur cuite com-
mença d'être connu dans leur pays,
& cela Tans avoir aucun égard à
l'ordre d'ancienneté dans lequel les
Egyptiens plaçoient ces mêmes
Dieux.
Par exemple, Pan étoît en Egypte
un des plus anciens Dieux de la
** ; mais dans la Grèce,
comme fôn culte n 'avoit été reçû
que vers le temps de 1a guerre de
Troie, ou même un peu après, ce
fut dans ce fiècle-là qu on mit la date
de fà naiflance. La nouveauté du
culte de Pan eft prouvéepar le filcnee
d'Homère & d'Héfîode qui n'en
font aucune mention.
D'un autre côté le culte d'Oûm
ayant été porté dans la Grèce du
temps de Cad m us , & ce Dieu ayant
été adoré Ibus le nom de Dion y (m ,
on mit d naifîànce au temps de
Cadmus , fix ou fêpt générations
avant celle du Dieu Pau.
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DE LITTERATURE. 245
écaycrs & par ceux qui avoient foin de nourrir & tle dreffer
des chevaux. Cet aiùniai , étranger dans la Grèce où il a
toujours été aflèz rare, y avoit été tranfjxjrté d'Afrique.
Hérodote met Junon au rang des divinités d'origine Pé-
iafgique , de même que les anciens Diofcurcs ou fils de Jupiter,
honorés à Athènes, Vefta, Thémis, les Grâces, les Néréides
& quelques anciens Héros dont le culte étoit péialgique &
abfolument inconnu aux Egyptiens. A l'égard de Junon Ha*Ln, jt%
ou Hera, comme le centre de fôn culte étoit établi dans la
ville d'Argos où elle avoit un temple avec des Prêtreflês (c),
dont le fâcerdoce lêrvit à régler la chronologie de l'ancienne
hiftoire, je la croirais pluftôt une divinité étrangère venue
d'orient, & la même que ÏAfiartéow la Baîtïs de Phénicie , &
que la reine du Ciel ou la Déeflè célefte de Carthage, que les
Romains reconnoiflbient pour être la même que la Junon
Reine ou la Junon d'Argos. Il fèmble que le nom de Hera
qui doit venir de la même racine que Héros (d) étoit un
ancien lynonyme de Defpoina, Dame ou Afaîtrefe ; titre
d'honneur de plufieurs divinités Grecques.
On ne doit pas être fûrprîs de voir que, contre la méthode
de'prefque tous les mythologiftes Modernes, je fûppoiê que
les noms donnés par les Grecs aux Dieux qu'ils adoraient ,
avoient tous une origine grecque, quoique le culte de ces
mêmes Dieux eût été emprunté des étrangers. Il eft certain
crue ces noms & ces furnoms, comme les nomme Héro-
dote , dévoient exprimer leurs attributs , & cela , dans une
langue que les Pélalges puflènt entendre : or ces Pélalges ne
parioient ni phénicien ni égyptien. Nous pouvons juger par
quelques exemples de la conduite qu'on tenoit au fujet de
celles de ces divinités étrangères dont nous connoifibns les
noms orientaux. Il n'eft pas douteux que le Cronos des Grecs
& le Saturne des Latins ne fut la principale divinité des
(c) La première de ces Prêtrcfles ,
fille du cinquième defcendant d'Ina-
clius, étoit nommée Io , yfgypr.
Lunat & fon titre de (àcerdoce étoit
Callirhoé Caîlithya ou Callithytjfa.
(d) Herus, maître ou feigneur
dans la langue latine, pou voit avoir
ia même origine.
Hhiij
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24.6 MEMOIRES
Phéniciens 8c des Carthaginois qui la nommoiennt Ibs ou
Bclos, noms qui n'ont aucun rapport à ceux que lui don-
noient les Grecs & les Latins. Si ces noms grecs & romains
étoient ceux fous lelquels les colonies Phéniciennes adoraient
Saturne, d'où étoit-il arrivé que ces colonies enflent quitté
l'ancien nom pour lui en donner un nouveau ? Une féconde
réflexion qui a, ce me (ëmble, quelque force, c'eft que
prelque tous les Dieux de la Grèce venoient de l'Egypte,
comme Hérodote s'en étoit afliiré par les recherches les plus
exactes. Si les noms de ces Dieux n'étoient pas grecs , ils
dévoient être égyptiens & non phéniciens : mais nos mytho-
logiftes n'avoient pas la plus légère teinture du cophte ; ils
fàvoient de l'hébreu, du fyriaque & de l'arabe, & ils en ont
voulu faire uiâge : ils ont voulu dériver de ces langues tous
les noms des divinités adorées dans la Grèce, ceux mènes
qui étoient purement Grecs (e), fins s'embarraflèr i\ les
Phéniciens qui navigeoient pour leur commerce dans les iies
de la mer Egée, & qui y avoient quelques comptoirs, ont
fait d'autre établiflêment dans les terres que celui de Thèbes
qui étoit peu confidérable, & où le phénicien fut tellement
étouffé par la langue des làuvages Grecs de la Béotie, que
Bochart, malgré toute fa fagacité étymologique, y a beau-
coup moins trouvé de mots phéniciens, qu'il n'a cru en
découvrir dans la langue des anciens Gaulois , chez qui les
Phéniciens n'ont jamais pénétré. Je finis cette digreflion &
je reviens à l'hiftoire de la religion Grecque.
Peu après i'introduétion du culte de Bacchus dans la Grèce,
les Pélafges , zélateurs de l'ancienne Religion, eurent quelque
fcrupule au fujet de ce polythéifme pratique, qui morcelloit,
pour ainfi dire, l'idée de la divinité, & ils allèrent confulter
l'oracle de Dodone , le plus ancien de tous ceux de la Grèce,
& fondé par -une prêtreflê de Thèbes d'Egypte que des
Phéniciens avoient enlevée & vendue aux Pélalges de Thef-
protie. Comme les prêtres de cet Oracle avoient conièrvé les
principes fondamentaux du fyftème égyptien, ils approuvèrent
(e) On peut voir là-deflus Boclurt, Lcclcrc, «Sec.
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DE LITTERATURE. *47
ia nouvelle Religion qui n'en difTéroit guère; & depuis cette
décifion, il n'y eut plus de difficulté: on reçut par -tout le
nouveau culte, & on y ajufta , comme on put, l'ancienne
croyance religieufê.
Il ne s'agit, dans ce Mémoire, que du culte de Bacchus.
Hérodote croit que ce fut Cadmus qui l'apporta avec lui dans
la Grèce & qui l'établit dans fâ nouvelle ville ; mais il fûp-
poiê en même temps que ce Dieu n'étoit pas différent de
XOfiris des Egyptiens : c eft ce qu'il répète par-tout dans lôn
fécond livre, & ce qu'il allure de la manière la plus formelle.
Les Orphiques , fèéle dévouée fingulièrement au culte de
Bacchus , 6c dont je parlerai dans la fuite , rapportoient dans
leurs livres, au fujet de l'établiuement du culte de Bacchus,
une hiftoire ou une fàMe que Diodore nous a coruervée, Diod- h
& qui mérite de trouver ici fà place. w
Sémélé, fille de Cadmus, étant devenue groflè d'une
intrigue obfcure, accoucha à fèpt mois par la frayeur que lui
caufâ le bruit d'un violent orage. L'enfant ne put vivre; &
Cadmus , pour fâuver l'honneur de fà Maifôn , déclara que
cet événement lui avoit été prédit par un oracle, que l'enfant
avoit été conçu d'une manière furnaturelle, & que fà naifîànce
étoit une épiphanie d'Ofiris qui avoit voulu fè remontrer
aux hommes pour quelques momens ; après quoi, ajoûte
Diodore, Cadmus , pour fê conformer à l'ufàge de fôn pays,
enferma le corps de l'enfant dans une ftatue dorée', & il
en fît une idole pour laquelle il établit un culte. Il ne
faut point douter que ce culte ne fè fôit perpétué: car on
trouve encore, fur les monumens anciens , des repréfêntations
de ce Bacchus enfant. Mais une fingularité qui mérite plus
d'attention , c 'eft que la cérémonie de cette confecration de
l'enfant de Sémélé par Cadmus, que les Orphiques difoient
être une- coutume de fes ancêtres, eft précifement celle qui StLkn.AD«
eft ilécrite dans les Rabbins cités par Seiden au fujet des ]j*££T*
Théraphim ou des Dieux domeftiques des Syriens & des
Phéniciens. II n'y a pas grande apparence que ces Rabbins
connurent les Orphiques.
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M8 MEMOIRES
Diodore ajoute que, dans la fuite, Orphée panant à Thèbes
en venant de Thrace , 8c ayant été bien reçu par les def-
cendans de Cadmus, adopta, par reconnoifîànce, la tradition
de leur famille, & fit entrer l'épiphanie d'Ofiris & la groflèflê
furnaturelle de Sémélé dans le dogme lêcret qu'on ne revêtait
qu'aux initiés. Comme il eft du moins très-douteux qu'il y
ait jamais eu un Orphée; & que quand même on (uppolêroit
un homme de ce nom, il faudrait le placer au plus tôt
dans le fiècle avant la prife de Troie , & qu'il lêroit poftérieur
de près d'un fiècle à l'établinement du culte de Bacchus dans
le Péloponnèlê, cette dernière partie du récit de Diodore
pourroit bien n'être pas trop aflurée , & il vaut mieux en
revenir à Hérodote,
Htrolu,47. Le devin Mélampus fils d'Amythaon, eft, dit-il, celui
qui répandit le culte & les myftères de Bacchus dans la
Grèce: c'eft lui qui en a réglé les cérémonies, lèmblables
en beaucoup de points à celles des fêtes d'Ofiris. Ce n'eft
pas lui cependant, ajoûte-t-il, qui eft l'auteur de la fable
myftique , telle qu'on la débite maintenant : cette fable a
reçu piufieurs additions & pkifieurs changemens par des
s«f/îsy. Savans poftérieurs; mais c'eft lui qui a lùbftitué le Phallus
qu'on porte dans les proceflîons de Bacchus au lieu de la
fîatue ltiphaÏÏique des Egyptiens. C'eft encore lui, dit Hé-
rodote, qui donna le nom de Dionyfos au Dieu Ofiris.dont
il connut le culte à Thèbes de Béotie.
Ce Mélampus fils d'Amythaon , eft un perlônnage hifto-
rique dont la généalogie le trouve détaillée dans l'OdylTée:
Alcméon & Amphilochus, contemporains des Héros de la
guerre de Troie, étoient les quatrièmes delcendans. Ainfi la
naiftànce de Mélampus doit remonter vers l'an i 66 ou 170
avant la pri/ê de Troie; ce qui quadre avec la date de l'an
1 57 avant cet événement, que le fragment de la chronique
d'Apoilodore dans Clément Alexandrin, marque pour i'apo-
théofe de Bacchus , c'eft-à-dire, pour la réception de lôn culte
dans toute la Grèce, & pour la fin des oppofitions que ce
culte efTuya, fur-tout dans le Péloponnèfe.
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DE LITTERATURE. ±49
Perfônne n'ignore la fable de Penthée petit-fils de Cadmus
& neveu de Sémélé ; elle fait le fojet d'une tragédie d'Eu-
jipide , intitulée, les Bacchantes. Mais dans cette Tragédie où LesBacduntes.
le Poète, fuivant la remarque de Strabon , confond les céré- Strak. xi.
monies des mvftères Phrygiens avec celles des fêtes de
Bacchus, il n'y a rien qui puiflè nous inftruire, lôit des cir-
conftances du culte de Bacchus, foit des attributs de ce Dieu,
Jôit de la fable théologique qu'on débitoit à ce fùjet. Ce font,
de la part de Penthée, des foupçons allez bien fondes for
les inconvéniens politiques & moraux du nouveau cuite,
& de l'autre part, des déclamations vagues fur le relpeél dû
aux Dieux , qui font débitées par Tiréfias , par Cadmus &
par Bacchus lui-même qui paroît fous la figure d'un Prêtre ,
& qui conduit le pauvre Penthée dans le piège où il doit
périr.
Une idylle de Théocrite for le même fojet,nous apprend jiyn.2 4,Bac-
que dans les thiafies ou courfês des Bacchantes, on élevoit
douze autels neuf à Bacchus 8c trois à Sémélé fà mère,
& que ces autels n'étoient que des monceaux de feuilles
fraîchement cueillies : nous y voyons encore que les enfans
mâles au-deflus de neuf à dix ans, ne pouvoient être témoins
de ce qui (ê panoit dans ces fêtes.
On fo fouvient de ce que dit Homère de la frayeur que
Lycurgue caufà à Bacchus : prefque tous les mythologiftes
font ce Lycurgue roi de Thrace ; mais il ne faut jamais
perdre de vue, dans l'hifloire héroïque, la remarque de
Thucydide qui nous apprend que la Thrace dont il y efl Tkuyi.B.u,
fait mention , n'eft pas la Thrace boréale, mais le pays fitué ****
entre la Béotie & le Pamafîê qui comprenoit le Cithéron
& i'Hélicon , où il y avoit un canton nommé Libéthroe', &
qui defoendoit au midi jufqu'auprès d'Eieuiis.
Il paroît que le culte de Bacchus fut reçu fans oppofition
dans l'Attique, fâns doute à caufe de fon origine Egyp-
tienne. Paufanias marque fon établiflèment fous Amphiclyon;
mais fâns autre raifon que celle d'avoir vû, dans un temple,
piufieurs petites figures de terre, rangées autour d'une table,
Tome XXI 11, Ii
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a5o M E MOIRES
& repréfentant nu feftin qu Amphiélyon
parmi lefquels on reeonnoît Bacchus.
Quoi qu'il en (oit de l'époque du cuite de Bacchus dans
l'Attique , il y a grande apparence que , malgré les trois
grandes fêtes établies en l'honneur de ce Dieu, on n'avoh
pas une extrême confidération pour lui dans Athènes: j'en
juge ainfi par la comédie des grenouilles d'Ariftophane, où
pendant les deux tiers de la pièce, il fait le perionnage du
Gille de nos parades.
rai>fan.jr,juig. Le nouveau culte efïùya beaucoup doppofition de la part
des Princes loriqu'on le voulut introduire dms le Pélopon-
nèfè. Perfce regnoit alors à Mycènes ; la tradition fùppofoit
qu'il avoit marché à la rencontre du prêtre de Bacchus & des
Ménades : plufieur* de celles-ci avoient été tuées; on mon-
trait encore leurs tombeaux au temps de Paufanias. Le poëtç
E»fd chmic. Dt charnus , cité par Eusèbe, parloit de cette guerre, & difoit
u- "' même que Bacchus avoit été mourir de lès bleflures à Delphes,
où ion montrait /on tombeau; 8c ce qui eft plus fort encore,
pour appuyer la tradition, que le témoignage d'un poète
Plut, de ifijt inconnu , ce 11 que Plutarque, dans un traité ad relie à Cléa,
^tf1* &rand'€ P»'êtreflè de Bacchus, & qui avoit été lui-même pon-
tife d'Apollon, afîiire qu'on montrait à Delphes les refies du
corps de Bacchus, A^^ya, au pics de l'oracle, & que les
Thyades venoient y fôcriher. On attribua vifîblement au Dieu
l'aventure de ce ni qui voulut établir (on culte. Paulanias
iûppolê que Per/ëe & Bacchus (ê réconcilièrent ; ii ne parle
point de la mort de ce dernier; & l'on voit que tout cela
fe djfoit pour merçre l'honneur du Dieu i couvert.
Un événement fingulier ouvrit l'entrée de l'Argolide au
culte de Bacchus fous le règne d'Anaxagore, fils de Méga-
penthe, ;.uquel Pet fée avoit cédé la ville d'Argos en échange
DhJ.rv.t9S. di celle de Mycènes. Les femmes Argiennes furent attaquées
DidZKydap' ,ne «wladie qui les rendoit rurieufes, & qui leur faifoit
0.*%.°^' auwndonner leurs maifon* pour tè répandre dans les cam-
pagnes, où elles commettoient beaucoup de violence: on
crut ciue cette maladie . oui dura pendant Dktfieurs années &
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DE LITTERATURE. 251
qui réfifta à tous les remèdes, étoit fûrnatu relie. Mélampus,
fus d'Amythaon, établi à Pyle, fût confùlté: il promit de
calmer ces fureurs par les cérémonies de l'expiation; mais
fous la condition qu'on lui donnerait, & à lôn frère Bias,
deux des Princefles en mariage avec une portion des états
d'Argos s'il accompliffoit là promefiè. Anaxagore y confemft
& le marchés exécuta. Sthénelus, quatrième défendant d' Ana-
xagore, fêrvit à la guerre de Troie avec Amphilochus, qui
étoit aufli le quatrième defcendant de Mélampus. C'eft au
temps de i'aiTociation de Mélampus & de Bias que tombe
la date de i'apothéofe de Bacchus, rapportée plus haut.
S'il y a jamais eu un Orphée, c'ell vers le temps des
Argonautes qu'il le faut placer, vers l'an 90 avant la prife
de Troie, & foixante-trois ans après I'apothéofe de Bacchus,
felon ApoHodore. Quoique l'exigence de cet Orphée ait paru
fi certaine dans la fuite, qu'on n'a pas craint de lui attribuer
un grand nombre d'écrits, & qu'il fë lôit même formé une
fecle de gens qui prirent fon nom, nous voyons dans Cicéron ,
qu'Ariftote nioit qu'il y eût jamais eu un Orphée: il n'en Dtnat.Dtonm.
étoit fait mention ni dans Homère ni dans Héfiode ; & nU^lf^Docet
dans les Argonautiques de Phérécyde ce n'étoit pas Orphée fuite,
qui étoit le chantre ou le devin des héros Grecs, mais Apoll.Sd^
Philammon père de Thamyris. Phérécyde étoit certainement u' h
pins ancien que tous les philologues Grecs qui ont parlé
d'Orphée.
Quoi qu'il en foit de cet Orphée & des fables abfurdes
qui forment le tiflû de fon hiftoire, on foppofoit qiui avoit
fait un changement confidéràble dans le culte de Bacchus,
ou pour mieux dire, qu'il avoit établi un nouveau culte &
de nouveaux myftères, qu'on nomma Orphiques de fon
nom , fit dont les femmes étoient bannies , de même que les
hommes l'étoient des anciens myftères Dionyfiaques. Euri^
pide dans (es Bacchantes, & Théocrite dans fâ vingt-frxicme
Idylle, fuppofent que les myftères célébrés par les filles de
Cadmus étoient pour les femmes feules ; 6c Plutarque nous
montre que de fon temps les Thyadts ou Bacchantes formaient.
liij
MEMOIRES
un corps fcparé, fournis à une Prêtreflè, & où les hommes
Caum narrât, n étoient pas recûs. La mort d'Orphée rut, lêlon Conon,
*/• une fuite du chagrin que le nouvel établiflèment infpira aux
femmes Thraciennes.
Le plaidoyé de Démofthène contre Niera nous apprend
que dans la fête des grandes ou anciennes Bacchanales, les
lacrifices fecrets & les myftères qui iê célébroient le dou-
zième de la féconde lune après le fôlftice d'hiver étoient
iWyM. « confiés à quatorze femmes nommées Gerara , qui étoient
tiZT's choifies Fr l'arch°nte Roi » & q111 avoient à ,eur tête la
jiJÏ/gstC 7S' femme de cet Archonte , à laquelle on donnoit le titre de
Thuctd. r,b. ii. Reine. Le temple de Bacchus où elles s aflèmbloient étoit
n&uf*, fermé pendant toute l'aimée & ne s'ouvroit qu'au jour de
bjl«*t***fà* ia f^te; les femmes (èules y entroient, & elles étoient même
obligées de s'y préparer par des purifications & par une
continence de plufieurs jours; on exigeoit d'elles à ce lu;et
un ferment folennel. On voit par ce ferment que le culte
de Eacchus avoit deux parties, la commémoration de (à
naifiance divine, 0€o«yoW> & les procédions accompagnées
de chants de triomphes , l'oCÂx^ia. ; cette fêie du douze
anthéftérion le nommoit les ancienr.es Bacchanales ou les
grandes.
A l'égard des petites Bacchanales, celles des champs fè
Jhaphr. carat!, célébroient tous les ans au mois polidéon ou dans b lune
«y.*c*nuti,. du fcjftice d'hiver; celles de la ville, m cV fe celé-
H&A broient dans le mois daphébolion ou dans la lui.e de léqui-
noxe du printemps. Outre ces trois fêtes annuelles il y en
Arçm. Ont. avoit une quatrième qui étoit triétérique, ou qui revenoit de
£rfîri*4& deux en deux ans; elle fe célébroit, cV W$ A*r©<$, auprès
Schef. Arpt*. des prefîoirs, lieu d'Athènes ainfi nommé, après les vendanges
jkm, mAtkan. & à la fin de I automne. Cette fète avoit été très-fimpie dans
fôn origine: une branche de vigne, une cruche de vin, un
panier de figues , un bouc qu'on conduifoit à l'autel pour le
^Piut.Jt amtrt lacrifier , & un homme qui portoit le phallus en faifôient
w ' * 5*7' toute la pompe ; mais dans la luite la dépenfe en devint
tfès-confidérable, & elle étoit fournie par toutes les tribus
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DE LITTERATURE. 253
Athéniennes : on y voyoit des chœurs nombreux de mufi-
ciens & de danfeurs qui repréfèntoient des fàtyres, des filènes,
des ménades , &c Cétoit dans cette même fête qu'on donnoit
au peuple des pièces tragiques, comiques & fâtyriques, [qui
étaient regardées comme fanant partie du cuite. Dans aucune de
ces fêtes de Bacchus je ne vois point qu'il fôit fait mention
de veiiie religieufe; peut-être cependant la femme de i archonte
Roi paiToit-elle la nuit avec les quatorze prêtreflès Gerara dans
Je temple , occupées aux (acrifices fècrets. Démoflhène em-
ploie une exprefîîon fmgulière en parlant d'elle, il la nomme
E^tJ^Ô» TtS A/oyuVa Tvm eîocata Baccho uxor , & peut-être
cft-ce à ces cérémonies noéturnes qu'il faut rapporter ia
formule qui le lit dans Fii micus : %uf>t "Nvn<put %upt Neov <puç,
faJve fponfe, falve novum lumen.
Si les myflères orphiques étaient tels que les fûppofê
Conon, & que les femmes en fuffênt bannies, ils ne ref-
fémbloient point du tout à ceux de Bacchus, où les femmes
fêules étaient admifes; auffi fêmble-t-il que Cicéron ait dis-
tingué les iê es oryhiques des Sabajitt & des TrieteriJcs. Dtmt Dtmm,
On ne peut douter que, malgré les attentions qu'apportait *Jt
le magiflrat pour empêcher le delordre ce ces fêtes noclurnes,
il ne s'y en (ôit glitfé en bien des ocedions. La loi de Dia-
g( nuïs (f)% dont p.irle Cicéron, qui fut obligé d'abolir toutes
ces afèmblées noclurnes, piou\e ce qui étoit arrivé dans la
Eéotie. 1 ite- Live nous appiend à quel point dégénérèrent Tu.LiyJ.jp4
les my {lèses de Bacchus lorlqu'on les eut établis à Rome.
D'abord les femmes fêules y furent admiles : mais dans la fuite
on y reçut les hommes ; & bien-tôt le delordre y devint fi
afneux, que la débauche la plus etTîénée & les corruptions
de toute efpèce étaient peut-être ce qui fè paffoit de moins
criminel dans ces aflèmblées: elles furent auffi bieivtôt abolies
dans Rome & dans I Italie. Je ne puis m empêcher d'inviter à
cette oceafion le lecteur à réfléchir fur les imp 1 tarions odieulês
de débauche & de corruption que le font mutuellement
(f) De Legih. Il, 25. D'mgondas Thtbanut omnia noélurna facra
itgr ptrpti ua Jujlutit.
Ii iij
i54 MEMOIRES
dans des dilputes théologiques les partilâns des religions opv
pofées. Je veux croire qu'il s eft trouve quelques conjonctures
où les affemblées iêcrètes 8c nocturnes ont occalionné des
deiôrdres: mais ces deiôrdres étoient oppofes aux principes
de la lècle, parce qu'il n'y a jamais eu de religion qui ne fe
(bit propolee de contribuer à une plus parfaite oblêrvation des
ioix morales, en ajoutant les motifs religieux aux motifs
politiques de la crainte des loix.
Le Bacchus de Thèbes n etoit pas ia feule copie d*Ofiris
dont le culte eût été porté dans la Grèce, ou dans les pays
voifins que Sélbftris avoit fournis à ion empire, & dans
lelquels il lubfiftoit, au temps d'Hérodote, des monumens des
conquêtes de ce Prince : monumens dont l'origine Egyptienne
ne pou voit être révoquée en doute, (oit par le goût de la
fculpture, foit par les attributs qui les accompagnoient , fcit
par les caractères hiéroglyphiques dont ils étoient chargés.
Nous ignorons s'il étoit parlé de Bacchus dans les myftères
Phrygiens : on fàit feulement qu'il y avoit beaucoup oe rap-
port entre les myftères de Bacchus & ceux de la déeflê de
Phrygie. Euripide, dans les Bacchantes , fùppofe que Bacchus
vient de Lydie, & qu'il conduit avec lui une troupe de
femmes Lydiennes coniàcrées à cette Déeflê. Dans Apolio-
AfeUtkL!ti,f. dore, on aflure que Bacchus fût inftruit en Phrygie du rite
des myftères qu'il vint établir dans la Grèce.
Nous ne pouvons douter que les Egyptiens n'euflènt établi
ie culte d'Oiîris ou de Bacchus dans la Thrace proprement
dite , où ce Dieu portoit le nom de Sabafius, & où il étoit
repréfenté avec des cornes de taureau; ce qui étoit, diioit-on,
Dîoi ut. le fymbole du labourage dont il étoit l'inventeur. Quelques-
iJ7' uns ie failôient fils de Jupiter & de Cérès ; mais le plus
grand nombre le fùppofoit fils de Jupiter & de là fille Pro-
ferpine. On contoit que cette jeune Déeflè fe refluant aux
am.Protr<rt. empreflèmens de Ion père, il prit la figure d'un dragon
*** * monftrueux qui, fe jetant fur elle, l'effraya fi fort qu'elle fe
trouva hors d'état de lui réfifter. Cette fable qui étoit rap-
portée dans les poëfies Orphiques, & qu'on peut lire dans
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DE LITTERATURE. a5j
Clément Alexandrin qui le nomme Sabaftus & Bûjfares ,
avoit donné lieu à une des cérémonies de 1 initiation que les
anciens décrivent , & à laquelle Démoflhène femble faire Demo/ii &
allufion dans fan di/couis contre Ctéliphon. On glilîôit dans Cor0H^
le lêin des initiés, la reprélèntation d'un iêrpent, & on l'en
jttiroit par defiôus leurs habits.
Ce Sabalïus étoit, km un Diodore, le Bacchus en Thon- Diod.iv,t^SK
neur duqiel on avoit inftrtué les niyftèrcs nocturnes, pour
cacher, dit-il, dans l'ombre de la nuit, l'infamie de l'évé-
nement qui y étoit reprélenté. 11 paroît que ces myflères
ïi'étoient que tolérés dans Athènes, & qu'on mépriloit beau-
coup ceux qui en étoient les Minimes ; car Démoflhène
reproche îerieulêment à Efchine d'avoir fait ce métier dans
fx jeuneflè.
Ceux qui fâilbient Bacchus fils de Jupiter & de Cérès, m
débitaient à (on occafion la fable fuivante. ». Les Titans ,
ennemis de Jupiter, animés par Junon, tuèrent le jeune «
Bacchus, mirent Ion corps en pièces, & même ils ie firent «
cuire; mais Cérès en ayant réuni les membres feparés, lui «
donna une nouvelle vie »• Tel efl le récit de Diodoie, qui
reficmble fort à ce que Clément d'Alexandrie & Arnobe P>«*Fp*t f*
difêm du Bacchus Cabire dont ils content à peu près la "*
même fable, quoiqu'avec quelques variétés ; car il n'y a
peut-être aucun point de mythologie fur lequel les Anciens
/oient fi peu d'accord entre eux, que celui qui regarde
l'hiftoire de Bacchus.
Je ne m'ariêterai pas à rapporter , & encore moins à exa*
miner ce qu'on trouve dans Diodoie & dans le poète Nonnuj
au fujet des guerres de Bacchus dans l'Inde, & de la con»
quête qu'il fit du monde connu. Tout cela étoit tiré du
recueil des traditions Libyeniesou Atlantiques, roman corn»
pofé fur le modèle de celui d'Kvhémèie, & dont les fictions
n'avoient pas plus de foncien-ent hiflorique que celles de la
fable des Amadis. Cette idée des conquêtes de Bacchus dans
les Indes, n'étoit pas, je crois, plus ancienne que lexpédi- Sirah.xir,
tion d'Alexandre, dont les troupes étonnées de trouver une ' 7'
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*56* MEMOIRES
montagne fur laquelle ils virent du lierre & des vignes, plan-
tes inconnues dans les pys qu'ils avoient traverfés jufque-là,
prirent cela pour une preuve que Bacchus étoit né en cet
endroit.
Paufan. /. On voit que , dans les fêtes de Cérès , on la rlippofôft
accompagnée d'un jeune enfant qu'on nommoit Iacchus, &
qui étoit repréfènté tenant un flambeau à la main. Il y avoit
HtnJ. vin. même un jour de la fête qui portoit lôn nom , & dans lequel
on failoit une proceflion en chantant un cantique dont le
refrein étoit <etxy , mc&m, mot dont on avoit formé celui de
kK^ÂC/uv. Hér/chius dit que quelques-uns le croyoient le
même que Bacchus , & prelque tous les mythologiftes mo-
dernes ont adopté cette opinion : mais j aurais beaucoup de
peine à les imiter; parce que dans la comédie des Grenouilles
afi. /, d'Ariltophane , Bacchus rencontre le chœur des femmes
Ja*.7. initiées aux myftères de Cérès, qui chantent le cantique
nommé Iacchus, dans lequel il n'y a rien qui ait le moindre
rapport avec ce Dieu , & qu'il écoute tranquillement fans y
prendre aucune part. On n'y parle que de là couronne de
myrthe , de fon flambeau & de la légèreté avec laquelle il
conduit les dan (es. Il y a beaucoup d'apparence que ce nom
Hcmer. pafm. de Iacchus étoit proprement celui du cantique formé fur le
Htfod. Qity. verbe t«ty», clamo , vociferor , qu'on trouve par-tout dans
*s> à-c. Homère & dans Héfiode. De plus, dans la XL.e des hymnes
Orphiques , on dit qu'Antéa termina lès courles & lôn deuil
à Eleulis où elle apprit la nouvelle de l'union de là fille Per-
fephone avec Pluton , & où elle trouva un jeune enfant qui
lui lërvit de guide pour defeendre aux enfers : cet enfant
efl Iacchus.
La manière dont Hérodote parle de l'établiflèment du
culte de Bacchus par Mélampus , nous donne lieu de penlêr
que là fable étoit d'abord aufîi fimple que lôn culte. Ofiris
étoit en Egypte la puiflance Démiourgique confidéree comme
la caufë & le principe actif de toutes les productions & de
toutes les générations, tandis qu'Ifis en étoit le principe poflif,
çteft-à-dire, la matière lùfceptible des formes & des arrangemens
quelle.
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DE LITTERATURE. 157
quelle recevoit de la puiflànce Démiourgique. Ceft la figni-
fication que Plutarque donne aux noms d'Onris & d'Ifis; en
quoi il eft conforme aux écrits qui portent ie nom d'Hermès.
& qui font «u moins du temps où il vivoit. Dans ces écrits,
Oliris eft nommé, Dominas omnium conjormator , gubemator
éreffefior. On dit qu'lfis eft rtceptaculum omnijbrmium fpcàenmu
Ces explications font d'autant moins douteuiês , qu'encore
aujourd'hui, dans la langue cophte, Os -iri fignifie à la lettre
Dominus fabrkator ; & primum ou commune receptaculum»
Le nom grec d'Iiis ou de Cérès , étoit An» ou A&ù , & il
fignifioit proprement la Terre ; on le voit par le nom de
Neptune , TlooiSbîmf , qui fignifioit fimplement le Mari Ae la
Terre , celui qui t'embraflê. Lorfque Mélampus voulut faire
recevoir le culte d'Ofiris dans la Grèce , il lui donna un nom
grec. Hérodote dit, comme on a vû, qu'il eft auteur da
nom de Dionyfos que Bacchus porte dans la langue grecque.
Les mythologiftes (f) anciens & modernes ont imaginé diffé-
rentes étymologies de ce nom (g); mais dont aucune ne lui
donne une lignification (h) d'où ceux, pour qui ce nom avoit
été fait, puflènt fe former une idée du Dieu nouveau dont
on leur propolôit le culte. Il me fèmble qu'il y en avoit
une toute /impie & toute naturelle qui devoit (ê prcfênter
aux Critiques. Nojfas dans le dialecte commun & nyflbs dans
le dialecte Eoiien, fignifie le petit d'un oifeau ; mais on a
des exemples qu'il (ê prend pour un enfant, puer, de même
que ie pu/fus des Latins. A/oWro$, ou à i'Eoiienne A<o-
wosm fera Jovis pulhis , le fils bien-aimé de Jupiter. Dans la
mythologie grecque , Bacchus eft le dernier des enfàns de
Jupiter qui aient été Dieux dès leur naiflànce.
Au temps de Mélampus, & même au temps de Cadmus.
le corps de la Religion étoit formé, & tous les emplois
étaient partagés entre les Dieux dont le culte étoit reçu : ainfi
*n ne put donner au nouveau Dieu un département bien
(f) mfju. , éeelîce Sn/m, S/mm*- vp&uoc, f&)*<. Corinthus gramnu
(g) Mélampm «oit Eoiien, ou défendu d'E'alus.
(h) HéTiode écrit ce nom A»W<*. ^ »
Tmm XXIII. Kk
i58 MEMOIRES
important Comme ce fut alors qu'on porta fe pfcra de la
vigne dans la Grèce, ou du moins qu'on apprit aux Gîtes
à la cultiver & à la multiplier en la provjgnant ( car on pré-
tend qu'elle croît naturellement dans ce pays-ià ), on fe déter-
mina iûns doute à donner au nouveau Dieu l'intendance des
vignes & de l'art de faire du vin. Far la même rahon le
culte de Gérés ayant été apporté d'Egypte dans i'Aitique
avec l'orge & le blé qu'on ne connoHibit point auparavant,
& tous les emplois importans ayant été diftribués depuis
long-temps, on ne lui put donner que l'intendance du labou-
rage, des lêmailles & des rnoilîons, ainfi que des loix éta-
blies pour le partage des terres, qui devinrent nécelfaiiei
pour al Jurer aux particuliers la propriété des terres qu'ils
avoient cultivées, & dont on s'étoit paflë tant qu'elles navoieot
été que de (impies pâturages ou communes.
Je lôupconnerois même que l'ancienne 6c première fable
de Bacchus, n'étoit proprement qu'une allégorie relative à la
culture & à la propagation de la vigne , ainfi qu'à l'art de
fâiie du vin : allégorie limple & groiîîère; mais par cela même
à la portée des Sauvages pour qui elle avoit été imaginée;
car très-certainement ils n'enflent rien compris aux aJic^ories
philofôphiques des Egyptiens, ou à celles des mythologilles
poftérieun.
On donnoit au fils de Jupiter le nom de B*x v* que nos
Critiques ont été chercher julque dans le fond de l'Arabie,
Sl qu'il eil plus naturel de tirer du mot éoiien ô*x.^oct , j6û7ri4 ,
une grappe de fiàfm. il naquit avant terme pendant un ton-
nerre violent ; on lait que ce foin les orages qui font tourner
le raifln. Mais pour achever de le mûrir , il a bdôin d'être
grofli par les pluies ; ce lotit les Hyades ou Nymphes plu-
vieules qu'on donne pour nourrices à Bacchus. La double
naiflànce de ce Dieu a lâns doute rapport à l'art de provignor
la vigne: on couche & on enterre les jets auxquels on veut
fâiie prendre racine avant que de les couper & de les replanta;
car alors ces branches ont, pour ainiî dire, deux mères,
dont l'une eft le % d'où elles font bnks, * i'auue efl b
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DE LITTERATURE. »$•
terre où êtes ont pris racine avant que d'être détachées du
fep. L'équivoque du mot fjut&t qu'Hc/ychkis explique par
véfjux <t/t7iv\»o, & tÎk xzXxpu* jtaAsr, figmemum ou /7r-
mentum vêtis, caUrnù intcmottium ; mais qui plus ordinairement
lignine ia a*$r, a fait dire aux mythologiites que Biicclius
étant né avant terme, Jupiter iavoit enfermé dans ù cuifiè:
fiel ion qui n'elt peut-êtie pas fort ancienne. Le nom de
Simili ne paraît pas avoir d'origine grecque; cependant A
peut venir de ia même racine que le mot argien, & par
conicquem dorien, Xt/>uL\i<L , expliqué dans Hérycbius par
fot'xxM ou petx*, mot employé dans Thêophrafte pour mar-
quer les jets ou pou nés qu'on confèrve ai toi liant la vigne ,
& qui doivent porter des grappes, £ax~wq. En proposant
ces étymologies, je n'ai eu d'aune defîèin que de donner un
échantillon de ce que le petit nombre de mots de l'ancienne
langue grecque, qui nous font connus, peut fournir à ceux
qui fe donneront la peine de chercher dans Héiychius &
dans quelques autres Grammairiens, l'origine des noms im-
pofës aux Dieux de la Grèce. Encore un mot lûr l'allégorie
tirée de la manière de faire le vin dans la Grèce : on doit
fe fouvenir qu'il s'agit d une allégorie imaginée pour des
Sauvages. Bacchus pourfuivi par Lycurgue eft iâifi de frayeur
& va chercher un afyle dans ia mer. Seroit-il impolTible que
les premiers auteurs de cette fable enflent voulu faire allai ion
à l'ufege où étoient tes Grecs de mêler de l'eau de mer avec
le vin fortant de la cuve, pour le rendre de garde & 1 em-
pêcher de perdre fa force? Nous voyons dans Columelle & OtmdLxtu
dans Pline , combien cet uiâge étoit commun dans la Grèce.
On y voit encore que l'art de fcire le vin qui eft aflez fimple
en France, étoit une choie très-compliquée dans la Grèce
& dans l'Italie.
Lorique le culte de Bacchus eut été admis dans toute la
Grèce, (à fable reçut plufieurs augmentations , (bit par les
fidions dont les Poètes la voulurent embellir, foit par le
mélange des traditions Phrygiennes & Thraciennes que les
prêtres & les dévots de Bacchus adoptèrent en plufiairs
Kkij
Ml.
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i6o MEMOIRES
endroits. Mais les plus grands changemens fe firent par ceux
delà fecle des Orphiques ou Bacchiques dont parle Hérodote;
& ii faut remarquer que cette lècle ht des progrès incroyables
dans les premiers fiècles du Chriffianilme , & que tous te
défeniêurs du Paganifme , iôi-dilâns Pythagoriciens & Plato-
niciens , n'étoient au fond que de véritables Orphiques.
Voici de quelle manière Hérodote parie d'eux. Après avoir
dit que les Egyptiens n'entrent jamais dans les temples, &
n'enterrent point les morts avec des habits de laine, mais
HtnJx.Lrr, avec des vêtemens de toile, ii ajoute: « La même coutume
» s'obfêrve par ceux que nous appelons Orphiques ou Bacchiques,
» & qui fûivent les dogmes des Egyptiens 5c des Pythagori-
» ciens; car ils penfent que ce ferait une impiété d'enterrer dans
des vétemens de laine, ceux qui (ont initiés à leurs Orgies ».
Ce paflàge d'Hérodote, quelque court qu'il iôh, nous
apprend des choies très-importantes; (avoir, que les Orphi-
ques étoient fingulièrement dévoués au culte de Bacchus;
qu'ils formoient une branche de la fecte Pythagoricienne;
qu'ils avoient adopté plufieurs pratiques Egyptiennes ; enfin
qu'ils formoient un corps de gens unis par des pratiques reli-
gieules, & par la participation aux mêmes myftères.
L'école de Pythagore ayant été détruite dans une ledition
des Crotoniates, ceux d'entre les dilciples de ce philofophe
qui purent échapper le répandirent dans toute la Grèce; mais
parmi ceux-là il y en avoit beaucoup qui, ne connoiflànt que
la doctrine extérieure , ignoraient le fonds du dogme, qui ne
fc découvrait qu'après de longues épreuves. Cette doiftrine
extérieure, remplie de fy mboles, de myftagogies & d'allégo-
ries fur les propriétés des nombres dont on voit des échan-
tillons dans le Timée de Platon, n'étoît nullement propre à
éclairer ceux qui en étoient inftruits Hir la métaphyfique ni
fur la religion commune, pour laquelle on leur infpiroit beau-
u. eoup de relpecl. C'étoit en Egypte que Pythagore avoit pris
ion opinion de la métempfychofe & de la purgau'on des
ames, inconnue avant lui dans la Grèce. Il eft aflez probable
^ue c'étoit auffi daro le mime pays qu'il avoit puifé' prelque
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DE LITTERATURE 261
tout le refte de (on fyftème; ainfi quoique fes fêéfciteurs ne
œnvinfîênt pas volontiers du fait, il étoit naturel qu'ils euflènt
une aficétion fêcrète pour ia doélrine Egyptienne. fi
L'école de Pythagore avoit compofé fous ce phiiolôphe
une véritable lôciété ou communauté phiiolbphique, qui étoitj
devenue fulpecle au gouvernement civil ; & c'étoit-ià ce qui
avoit caufè jâ difpcrfion. Ceux qui le réfugièrent dans ia
Grèce, voulant rétablir cette même communauté, crurent lui
devoir donner l'apparence d'une aflbciation purement reli-
gicufe , qui ne paroiflânt occupée que de pratiques religieufes
& des Jpécuiations d'une efpèce de philosophie théologique,
ne cauleroit aucune inquiétude au gouvernement. Pour être plus
aifement tolérés, il fâlioit qu'ils s'attachafiènt à une religion
établie & reçue par-tout ; mais il étoit néceflàire que cette
religion eût une doclrine fêcrète, & que ceux qui s'y étoient
dévoués formaflènt déjà entre eux une efpèce de corps ou
d aflbciation religieufe.
Il y en avoit deux de cette efpèce dans la Grèce, celle
de Cércs & celle de Bacchus. Quoique la première fut établie
en plufieurs endroits , c'étoit proprement dans Athènes qu'il
en fâlioit chercher le centre : mais comme elle y étoit aufft
la religion de l'Etat , le gouvernement avoit une fingulière
attention à prévenir toutes les innovations qu'on y aurait
voulu introduire.
• Il n'en étoit pas de même de la religion de Bacchus: elle
n'avoit point de centre commun, on n'obfervoit point les
mêmes cérémonies par-tout, & on avoit même des opinions
différentes fur le fonds du dogme religieux & fur la nature
du Dieu. Le nom de Bacchiques qu'Hérodote donne à ces
Pythagoriciens, montre qu'ils fê dévouèrent finguiièrement
au culte de ce Dieu; mais ils enlêignèrent une nouvelle doc-
trine, & aflujétirent les Télètes ou parfaits à l'obfèrvation des ..... \
pratiques ordonnées aux prêtres Egyptiens, c'eft à-dire, à ne
vivre que de fruits & de plantes, & à s'abftenir des fàcrifices
fanglans, au moyen de quoi ils formoient un corps leparé* du
reftede la fociété. C eft-là ce que Platon appelle la vie Orphique; **. W.
Kk iij vt'*"'
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i6i MEMOIRES
ce qui Favoit fait aiiiti, cet que ies Pythagoriciens,
devenus Bacchiques , pour faire recevoir plus aifement feue
nouvelle religion , cherchèrent à lui donner une origine
grecque en l'attribuant à un Orphée , fous le nom duquel ils
publièrent divers ouvrages , de même que fous le nom de
ion fils Mnkc. J'ai déjà obièrvé qu'Ariftote croyoit cet Or-
TfW. ijlkmior. phée un personnage inïaginaire; Pindare efl le plus ancien
jjLfr% jîff écrivain qui en ait parlé: il étoit, dit- il , bis d'Apollon & de
k 24. & ôchoi la mule Caliiope , & U accompagna ies Argonautes. On à
i w. 1. donné depuis une origine moins reievee à ce poète mufkien,
puifqu'on l'a fuit fils d'(Kagrius, fouverai/i de la Thrace mé-
ridionale ; mais par cette généalogie U ne peut avoir été un
des Argonautes.
Crayir.37f, Platon parle des ouvrages d'Orphée en plufieurs endroits
'/// J^, de Tes dialogues; il kit mention de les hymnes, de fa théo-
r*. *7S'"- gonie.& du recueil d'Oracles qui portoit Ton nom: mais je
croîs que pour juger du cas qu'il failbit des Orphiques Se
de ces prétendus écrits d'Orphée, il fûrm de voir ce qu'il
en dit au fécond livre des loix ; il les dépeint comme des
charlatans, <t>opnq, qui vont, chargés de leurs livres attribues
à Orphée & à Mufee, frapper à la porte des Grands pont
feur offrir de les purifier des crimes dont eux ou leurs an-
cêtres pouvoient être fouilles, ou même de faire tomber le
courroux des Dieux fur leurs ennemis, & le tout au moyen
de quelques fàcrifîces & de quelques cérémonies reiigieiues*
Platon ajoute que ce nétoient pas feulement ies particuliers
qui ajoûtoient foi à leurs promenés , mais que fôyverx ils
Yenoient à bout de feduire les villes & les Républiques.
Théophrafte , difciple d'Ariftote , parle de ces charlatans
dans le caractère du fîiperfUtieux , qui ne manque jamais,
71m*m£ dit-il , d'aller tous les mois fê faire expier chez ies Orphéo-
thvaû. i7. télefles, & d'y conduire fâ femme, & même fês enfans entre
les bras de leur nourrice. Plutarque rapporte qu'un de ces
Orphiques voulant exciter la libéralité d'un Lacédémoruen ,
Pkt. ajvphktg. lui vantoit le bonheur defHné , dans l'autre vie , aux Prêtres
& aux initiés de 6 fecle ; fur quoi le Lacédcmonien lui
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DE LITTERATURE,
répondit : Que ne te hâtes -tu Je mourir pour eu dller jouir.
Lextflence de cette iètfe, & l'intérêt quelle avoit de?>
répandre les dogmes fous le nom d'Orphée & de Mufêe
nous montrent pourquoi on avoit attribué tant d'ouvrages diffé-
rais à ces deux Poètes. Fabricius a ramaflë les titres de près Fée. Ml
de cinquante écrits, dont quelques-uns étaient même affez
étendus. On nommoit les vrais auteurs de plufieurs de ces
écrits; & là-deflifc. on peut confulter l'ouvrage de ce judicieux
Critique. Nous avons un grand nombre de fragmens de ces
différais ouvrages , qui font ramafiés dans l'Epigène d'Efohen- Eftka&«k
feach , & pour la plulpart éclaircis par des commentaires qui f^'j^JL
cependant ne contiennent guère que des réflexions myfta-?**"'
gogiques, d'où il y a très-peu de profit à tirer.
A mefure que les lêcles phiiofophiques fe multiplièrent ,
& qu'elles acquirent une cataine célébrité, on penlâ au moya>
de reconcilier la religion populaire avec la philofophie, &
cela, en diminuant, par des explications allégoriques, l'ab-
furdité & l'indécence des fables théologiques & poétiques»
Le peuple y étoit aifément trompé ; parce que les lêéles les
moins religieules, comme celle des Stoïciens qui n'étoient
que des Matérialises dégui/ês, montroient le zèle le plus
ardent pour les pratiques les plus fupeHUtieufes. Les Plato-
niciens prirent une autre roule, & ils cherchèrent à expliquer
la Religion par le moyen des principes Pythagoriciens, fur
ks différais ordres d'intelligences ou de génies fubordonnéf
les uns aux autres, dont Platon avoit parlé en quelques endroit»
de fes dialogues. Ce fût-là lâns doute ce qui fournit aux
Orphiques le moyen de Ce joindre aux Platoniciens, & de
Jûbllituer les dogmes de leur feéte à ceux de l'ancien Plato-
niJme, quoiqu'ils voulurent toujours être tegardés comm*
Platoniciens. Apollonius deTyane, Maxime deTyr, Pfotin,
Porphyre, Jamblique, Produs'ck les plus célèbres Phiiofophes
des derniers ficelés étoiait de véritables Orphiques. Proclus,
dans fon commentaire /ùr le Timtc, & dans fà théologie
Platonicienne, entreprit mênie de ntontrer que la doélrine
de Platon étoit préciïcmem la meme que celle des Orphiques»
r
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164 MEMOIRES
Il a prétendu encore que Pythagore tenoit fon fyflème , non
des Egyptiens, mais d'un Aglaophème, prêtre & miniftre
des Orgies de Bacchus.
En rapprochant &. en comparant plufieurs fragmens des
poefies Orphiques, on peat fe former une clpèce d'idée du
fyftème religieux de leurs auteurs; mais il y a là-delfiis plu-
heurs choies à oblêrver.
1. ° Quelques-uns de ces fragmens ont été du moins inter-
polés par des Juifs & par des Chrétiens; c'eft le jugement
qu'il faut porter, par exemple, de la fameufe palinodie d'Or-
phée; qui n'elt rapportée que par des écrivains Chréuens.
Ces fortes de fragmens nous doivent toujours être très-fùfpecb.
2. " Quelques-uns de ces fragmens, pris à part, prélêment
un fens. oppofè à ce qu'on fut avoir été le lyllème théologi-
que des Orphiques & des autres philolôphes du Paganifme:
c'efl à quoi les défenlêurs de l'orthodoxie de Platon & des
Anciens ne font pas toujours allez d'attention. Mais c'eft -là
une dilculïion où je ne me dois pas engager : mon objet
prélent eft d'examiner i 'idée que les Orphiques avoient ou
dévoient avoir de Bacchus.
On a vu que ce Dieu, nommé Oftris dans l'Egypte, y
ctoit regardé comme la puiflànce Démiourgique de l'Uni-
vers, l'auteur de l'ordre qui y règne, & le principe aélifde
toutes les générations ou productions qui le renouvellent &
Je perpétuent. On le lôuvient encore que dans la Grèce &
lôus le nom de Bacchus , il avoit été réduit au fëul emploi
de préfider (i) à la vigne & aux vendanges. Les Orphiques
devenus Bacchiques & attachés aux dogmes Egyptiens, ne
durent voir qu'avec douleur , qu'Ofiris fut ainfi dégradé dans
fa religion Grecque; & fi, dans leur doctrine lêcrète, ils ne
le rétablhent pas dans tous (es droits, il eft du moins fur
qu'on duoit, dans les poefies Orphiques, qu'il étoit le même
m fi) Orph. apwfJuftin. Cokortat. tl{ ZAic, Sç AÂArr, «r IfW, Sç &Un>nc,
(k) M acrobe Saturnàl. l,2j. A"Îa* t ZiZ ùtinm minf *m% mimtç j*t,
lfArt HHTfyin-nf.
S"*
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DE LITTERATURE. 26*5
que Jupiter, que Pluton & que le Soleil ; qu'il étoit encore
ie même que Neptune & que la Terre, & que c étoit lui
qu'on adoroit fous ces noms différais.
Ces fortes d'interprétations qui attaquoient le fonds de fa
religion Grecque, étoient admifes, parce qu'elles en laiiîôient
fûbfifter le culte extérieur, qui eft ordinairement la feule partie
de la religion à laquelle ie peuple s'intéreflè.
Un autre point de la doctrine des Orphiques, ceft que
le règne de Jupiter fur les Dieux & fur les hommes devoit
cefler un jour, & qu'alors ce fêroit Bacchus qui régnerait à
fa place fur tout l'Univers.
Ces révolutions & ces fucceffions à l'empire du monde
étoient une idée reçue depuis long-temps dans la religion
Grecque. On voit dans la théogonie d'Héfiode que ie Ciel
& la Terre en ont été les premiers Souverains, que Saturne
ou Cronos ayant mutilé ion père, Uranus le chafli du trône;
mais qu'il en fût précipité à fôn tour par Jupiter, qui régna
à iâ place. Le poëte Apollonius fait dire la même chofe à À^ll. Arg».
Orphée, fi ce n'eft qu'à la place du Ciel & de la Terre, ii ** t J0J'
nomme Option & fà femme Eurynomé pour les premiers Sou-
verains du monde. Lycophron leur donne ces mêmes noms. Lynfk.Caf**.
Un fragment des Orphiques cité par Proclus, rapporte jffi^ ^
cette fùccefTiou un peu différemment: « Le fcqrtre de l'Uni- pnehn, t. r
vers fut , dit-il , d'abord entre les mains de Phanès qui le a « Tm*»m.
remit à fa fille la Nuit ; après elle régna Ouranus , ou le «
Ciel. Saturne l'ufurpa, par violence, fur fôn père: fôn fils «
Jupiter ie lui enleva à ion tour , & il en eft aujourd'hui en «
pofîèffion ; mais un jour il fera forcé de le remettre à Bac- «
chus qui fera ainfi le fixième Souverain du monde ». Il faut
obfèrver que, félon Diodore, Phanès étoit un des noms que
ies Orphiques donnoient à Bacchus: ainfi lorfqu'on dit, dans Dioàtr.i.f.j'
ie fragment rapporté par Proclus, que Bacchus régnera après
Jupiter, ceft dire que Phanès, fôus ie nom de Bacchus,
viendra reprendre l'empire du monde, & qu'il en fera ie
dernier Souverain , comme il en a été le premier.
On entrevoit dans Hcfiode que, (fans le fyftème commun,
TomXXUl. Ll
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z66 MEMOIRES
i'empire de Jupiter pouvoit ne pas durer toujours, quoique
Je Poè'te ait cherché à écarter cette idée au moyen de l'allé-
gorie qu il y joint: « Jupiter, devenu fouverain des Dieux,
» époula, dit-il, Aictis ou la Prudence, qu'il rendit mère de
r> Minerve ; mais les deltinées ayant annoncé que le rïls qu'elle
» meitroit enfuite au monde fêroit le (ôuverain des Dieux &
» des hommes, Jupiter la renferma au dedans de lui-même
pour prévenir cet accident »». Elchyle e(t beaucoup moins
réfervé qu'Héfiode. Prométhée attaché au rocher par Vulcain
& prêt d'être livré au griffon qui doit le déchirer, parlant à
Mercure qui vient lui taire un ménage de là part de Jupiter,
lui dit : « Vous autres minimes des nouveaux Dieux , enivrés
* de la gloire de lêrvir votre tyran, vous croyez qu'il eflaffis
» fur un trône inébranlable , j'ai déjà vû deux tyrans qui en
ont été chaflés, & bien-tôt j'en verrai tomber le troilîème».
Dans cette pièce & dans celle des Euménides , on parle avec
très peu de refpeél de Jupiter & des nouveaux Dieux qui
gouvernent l'Univers avec lui. Le pocte Etchyle paiîbit pour
Tu/tu/, n, jj. un Pythagoricien , à ce que nous dit Cicéron ; ce que j'enten-
drois de ces pythagoriciens Orphiques 6c Bacchiques dont
parle Hérodote: car nous pouvons juger qu'il étoit attache
faufat. Attk, îingulièrement au culte de Bacchus , fur un fait que Paulânias
rapporte. Efchyle dilôit, ièlon lui, dans un de les ouvrages,
qu'étant encore jeune, il s'endormit en gardant les vignes de
ton père ; que Bacchus lui apparut & lui ordonna de s'appli-
quer à compoler des tragédies. A fon réveil il eflàya d'exé-
cuter les ordres du Dieu, & fe trouva un talent dont il ne
setoit jamais douté. On voit par-là qu'Elchyle le vantoit
HtnAt. tu d'être en quelque façon inipiré par Bacchus. Nous lavons
encore par Hérodote, que dans une de fes tragédies, il avoit
oie abandonner la croyance commune des Grecs au fujet de
Diane , pour la f lire fille de Cérès ; ce qui étoit un dogme
particulier aux Egyptiens. Elchyle n'ayant point voyagé en
Egypte, ne pouvoit l'avoir appris que par lôn commerce
avec les Orphiques, dont la doclrine étoit femblaj)Ie en
beaucoup de points à celle des Egyptiens.
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DE LITTERATURE. 267
On foupçonne, avec anez d'apparence, que cetoit-là un
des articles de la doctrine iêcrète des rrwftères de Cérès ,
qu'Elchyle fut accule d'avoir révélé dans les tragédies : accu-
ùùon dont il ne le lauva, félon Ariftote, qu'en prouvant Moral ai Ki-
quil netoit point initie, & quil ignorait que ce lut-la une lap. 2.
choie fur laquelle il fallût garder le lècret. Euftrauus, dans ffffjj^'
Ion commentaire /ùr les morales d'Arillote, nomme les pièces mJ*7i. "**
d'EIchyle qui avoient caule le Icandale : elles font du nombre
de celles que nous avons perduesj & l'on doit conclurre de-Ià
que ce qui avoit caule le Icandale des Athéniens , n étoit pas
la manière peu refpectueulê dont Prométhée, le chœur des
Nymphes & les Euménides parlent de l'adminiltration de
Jupiter & des nouveaux Dieux de fon parti. On en doit
encore conclurre que ces iêntimens ne faifoient point partie
de la doctrine des myftères de Cérès qu'on révéloit au com-
mun des initiés.
Hérodote & Paulânias qui rap}x>rtent l'opinion d'EIchyle
au (ûjet de Diane, n'en parlent que comme d'un dogme
Egyptien; parce qu'en dLant que c'étoit-là un des articles
de la doctrine Iêcrète des jnyftères, ils auraient violé le fecret
& le lèroient rendus coupables.
L'attente dans laquelle étoient les Orphiques de voir Bac-
chus reprendre le gouvernement de l'Univers , & rétablir l'an-
cienne félicité dont il avoit joui fous fes premiers Souverains»
s'accordoit allez avec l'idée que le Poète nous donne du
règne tyrannique de Jupiter; mais comme cette attente alloit
à détruire la religion établie, il y a beaucoup d'apparence
qu'on n'en parloit que d une manière énigmatique qu'on pou-
voit concilier avec cette religion par des explications allégo-
riques dont le peuple le contentoit. Je foupçonnerois même,
car les Anciens parlent de tout cela d'une façon fi énigmati-
que, que c'eft tout ce qu'on peut fiire que de former des
fôupcons , que dans la doctrine la plus Iêcrète des myllères
de Cérès, on donnent aux E'poptcs , à ceux des initiés pour
qui il n'y avoit rien de caché, la même idée de cette Déeflê,
que celle qu'on avoit d'Ilis en Egypte, où elle étoit la reine
LIij
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MEMOIRES
de l'Univers (cnfible, Ofiris & Onis lui en ayant abandonné
le foin pour le reiirer dans le monde des intelligences. Le
commun des initiés nétoit pas admis à ce iecret : on leur
découvrait quelques dogmes particuliers fur les générations
des Dieux, fur l'état des ames féparées, fur les différais
degrés de purgation, fur leur circulation dans les différens
corps qu'elles étoient contraintes de venir habiter; nuis pour
le dogme de l'empire de Cérès fur l'Univers, on devoit être
plus rélêrvé, parce qu'il ne pouvoit s'accorder avec le fyflème
commun des Grecs.
H eft lur que la théologie Egyptienne admettait une fùo
ceffion de Dieux dans ie gouvernement de l'Univers, & même
des efpèces de claflès ou d'ordres différens entre eux. Nous
voyons dans Hérodote , que les Dieux de la première claflê
étoient au nombre de huit, que ceux de la féconde, qui
régnèrent enlùite, furent au nombre de douze. Il parle d'une
troifième fùcceffion ; mais làns marquer de combien de Dieux
elle étoit compolec : il fe contente de nous dire qu'Offris &
Orus turent les derniers ; que Typhon , divinité mai-fàiiânte,
ufûrpa l'empire du monde lènfibîe * mais qu'il fut vaincu par
Ofiris & par Orus, par Bacchus & par Apollon qui remirent
Ifis ou Cérès fur le trône de l'Univers.
Quoique ces Dieux fuflênt en quelque façon fubordonnés
à Ifis, au moins depuis fon élévation fur le trône de l'Univers ,
il n'en étoit pas en Egypte comme dans la Grèce, où les
anciens Souverains de l'Univers avoient été tellement dégrades
en perdant le pouvoir fuprème, qu'il ne leur étoit refté
ni culte ni autels; c'eff ce qui étoit arrivé à Cœlus & à
Saturne: en Egypte, les Dieux de toutes les trois fucceffions
avoient conlervé leur ancien culte.
Le Polythéifme fahoit une partie eflêntidle du dogme
Egyptien & du dogme Pythagoricien ; & les Orphiques
employoient tout leur e/prit pour le concilier avec la phi-
lofophie. Les Orphiques zélés qui , comme Porphyre,
condamnoient les /àcrifices Jànglans, & ceux qui, comme
Jainblique, en joflifioient la pratique, «accordoient entre
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DE LITTERATURE. i69
eux à confèrver le cuite des Dieux de l'ordre même fûbai-
teme. On voit la même choie dans Platon, & nulle raifort"
ne peut faire foupçonner que Pythagore fût d'un autre
(entiment.
Celte obfervation montre combien les partiians anciens &
modernes de l'orthodoxie de Platon & de Pythagore, fur te
dogme de l'unité de Dieu, le font abufés, lorfqu'iis ont cru
que pour établir cette orthodoxie il fufhfoit de produire cer-
tains partages détaches, où il eft parlé du Dieu fùprême ou
de l'Intelligence, principe de tous les êtres, d'une manière
fublime: ils fê cachent à eux-mêmes que ce Dieu fuprême,
tout brillant d'une lumière inacceffible aux Intelligences infé-
rieures, eft invifible pour elles dans le temps même qu'il les
éclaire. Pour nous autres hommes, qui compofons le dernier
ordre des Intelligences, tout ce que nous pouvons faire, c'eft
de foupçonner fon exiftence : nous ne pouvons même nous
adrefîêr qu'aux divinités des claftès inférieures; & pour nous
en faire écouter, il faut nous être rendus favorables les divers
ordres de génies, de Démons & de Héros qui font placés
entre elles & nous, & qui forment une elpèce de chaîne,
avec laquelle nous pouvons, pour ainfi dire, attirer les Dieux
fupérieurs & les forcer de s'approcher de nous, parce que
nous ne pouvons nous élever juiqu a eux. Ce principe, qui eft
le fondement de toute la théologie des nouveaux Orphiques,
eft appuyé dans leurs livres fur un grand nombre de panages
des livres d'Orphée & de Mufee; & quand on examine de
près le Timée de Platon & quelques endroits de les dialogues,
on voit qu'il ne s'éloignoit guère de cette opinion, quoiqu'il
évitât de s'en expliquer nettement. Les Platoniciens, ou pour
parler plus julle, les Orphiques des fiècles poftérieurs, ont
développé ce fyflème, & l'ont employé de leur mieux pour
juftifier, non feulement le Polythéilme ou le culte de plufieurs
Dieux diflérens, mais encore toutes les pratiques fûperftitieufès
de la religion populaire; l'adoration des Idoles fùppofees, l'ha-
bitation d'une Divinité , & même la vertu des formules
magiques qu'on croyoit capables d'effrayer les génies, & de
27o MEMOIRES
les contraindre d'obéir aux ordres de ceux qui faifôient les
conjurations. Comme ces formules avoient fait partie de l'an-
cienne religion , nous ne pouvons guère douter qu'on ne b
fondât à peu près Hic les mêmes dogmes religieux , fi nous
n'en voyons rien dans ceux des anciens écrits qui nous
relient, c'eft que nous n'avons aucuns des ouvrages théolo-
giques des Grecs & des Romains, & que, ni les poètes, ni
les hiftoriens , ni même les philofbphes dont les livres
fubfiftent, n avoient point d occafion d entrer dans ces détails.
Peut-être même ne leur eût-il pas été permis de le faire,
parce que tout cela pouvoit faire partie de la doctrine des
myftcres qu'on ne pouvoit divulguer fans crime. Il y a du
moins beaucoup d'apparence que c etoit-Ià fur quoi rouloh la
théologie myftique des anciens Orphiques ou Bacchiques,
egyptianûans & pythagorilâns , comme les appelle Hérodote.
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DE LITTERATURE.
RECHERCHES
SUR
L'HISTOIRE ET L'ESCLAVAGE
DES H I LOT ES.
Par M. Capperonnier.
Quoique je connuflê les ouvrages de Nicolas Cragîus , i j Avril
dUbo Emmius, & de Jean Meurfius fur cette ma- l749-
tièie, je n'ai pas cru qu'ils dufîênt m'empecher de la traiter. Sfc™£ti Lae1'
Meurfius a compilé des panages, & il en a bien autant oublies M/ait. Lecm.
qu'il en a rapportés. Emmius a fait une hifloire de Lacédé-
mone, où l'objet de ces recherches n'eft pas même effleuré.
Je conviens que j'ai des obligations à Cragius, & qu'au
moins pour le détail de i'elclavage des H ilotes, car la partie
hifrorique n'entroit pas dans Ion plan , il m'a été de quelque
fêcours : cependant je me flatte qu'on trouvera beaucoup de
différence entre fôn travail & le mien.
Ce Mémoire eft divife en deux parties: dans la première ,
je rafîèmbie, fous un même point de vue, l'hiftoire des
Hilotes; la féconde contient les particularités de leur efclavage.
Première Partie.
On lâit affez peu de chofê de l'origine de la ville d'Hélos.
Strabon, Paulânias & Euftadie s'accordent à dire qu'elle fût Snah.m.vm,
fondée par Hélius le plus jeune des fils de Perfl'e. Etienne ^p^fJi^
de Byzance prétend qu'elle tiroit fôn nom de fâ fituation dans m-
un endroit marécageux. w?"^/**
Dès le temps de Strabon on n'étoit déjà plus certain de /„ m, iA0f#
fâ polition. Cet auteur rapporte que les uns entendoient par ^ v/lJf
Hélos un certain pays vers l'Alphée; d'autres une ville de la rv-
Laconie, & quelques-uns enfin un Hélos vers l'Halorium
où étoit un temple de Diane E'icenne, dont les Arcadiens
»72 MEMOIRES
étoient les Prêtres: cependant le même Strabon s'explique
plus clairement dans un autre endroit où il décrit le cours
Ut. r m , de l'Eurotas. « Quand ce fleuve, dit -il, sert remontre à
f*i' S+J- » l'entrée de la contrée Bleminatis , qu'il a coulé le long de
• Sparte , & qu'il a parcouru une petite vallée auprès d'Hdos,
« il le jette dans la mer entre G ythium , l'arfenal de Sparte &
les Acrées ». Paufanias confirme ce récit & fixe en même
h l*<** ?ag* temps dune manière certaine la pofuion de ce lieu. Il s'ex-
*°s' prime en ces termes: « On trouve à la gauche de Gythium,
» quand on a marché trente ftades , les murs de Trinafus ; &
» environ à quaue-vingts Ibdes au-delà, on voit encore des
ruines d'Hclos ».
Quand il ne réfulteroit pas de ce que nous venons de
dire , qu'Hélos étoit bâtie lûr le bord de la mer , nous l'ap-
prendrions des mêmes auteurs. Cette ville fàiiôit partie du
Royaume de Ménélas au temps de la guerre de Troie:
Wad. u.¥trf. Ménélas, dit Homère, avoit foixante vaiffeaux, & commaiiàtti
* ceux de Lacédémone , dAmyclée a" Hélos ville maritime.
On appeloit les habitans H ilote s , E' lé en s ou E'léates, mais
plus communément Hilotes. Leurs commencemens lônt abfo-
i iument ignorés ; il paraît feulement que c'étoit une colonie
d'Achéens qui vint s'établir dans la Laconie , & qui avoit
fes loix & (on gouvernement particulier, quoiqu'elle liât peut-
être (bus la protection des rois de Lacédémone : du moins
ceft ce qu'il eft naturel de conduire de ce que les Hilotes
accompagnent Ménélas au liège de Troie.
Il n'y a pas moins d'apparence qu'ils pofledèrent paifiWe-
ment leur pays jufquau temps où les Héraclides , (ôus b
Tknyl&h.t. conduite des Doriens, rentrèrent dans le Péloponnèfe, c'eft-
à-dire, environ quatre-vingts ans après la prilê de Troie, &
s'emparèrent des royaumes de Lacédémone, de Mefsène &
d'Argos. Ti (à menés, fils d'Orefle qui régnoit à Lacédémone,
fut immolé à leur fureté : c'étoit le lignai qui lêmbloit annon-
cer aux anciens habitans du pays le fort dont ils étoient me-
U Panathea. nacés. En effet, Hbcrate nous apprend qye les Héraclides, à
leur arrivée dans le Péloponnèlê, fe làilirent de la plus grande
&de
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DE LITTERATURE. 273
6c delà meilleure partie des terres, qu'ils binèrent à l'ancien
peuple les plus mauvaifes, dont il retirait à peine, & à force
de travail, de quoi le nourrir, qu'ils le dépouillèrent de toute
autorité, & qu'ils ne s'en (mirent que dans les occafions où
ris pouvoient le faire périr, en i'expofânt aux plus grands
dangers.
On pourrait croire que l'orateur, dans cette defeription,
a fuivi la prévention qu'il avoit contre les lacédémoniens:
mais Ion récit s'accorde avec la conduite que ces nouveaux
conquerans tinrent bien-tût après; & Strabon remarque que vm,
Jes peuples du Péloponnèfè, qui julque-là avoient été de pair p *6*'
avec les Lacédémoniens , celsèrcnt de jouir de cette égalité
(bus le règne d'Agis, fils d'Eurytthène. Ce roi de Sparte, jaloux JVm.kLjr.-mg.
d'accroître la puiflànce , forma le deflèin de fubjuguer les
peuples qui l'environnoient : il trouva peu de difficulté dans
l'exécution, la plulpart fê fournirent fins aucune réliflance;
Agis leur ôta leurs privilèges, qui confiltoient dans l'aflocia-
tion aux afTaires & aux charges publiques , & leur impofi
un tribut. Les habitans d'Hélos fe crurent en état de s'oppoler
au torrent, mais ils fuient emportés d'emblée & réduits à
l'efclavage; le vainqueur y mit la condition qu'il ne ferait
permis, à ceux à qui ils étoient échus, ni de leur rendre la
liberté , ni de les vendre hors du pays, condition qui eut
des exceptions dans la fuite. Cette guerre fut nommée la
guerre des Hilotes, & Agis doit être regaixlé comme fauteur
de cet efclavage. Paufinias à la vérité place cet événement /* Uem
fous le règne d'Alcaménès, plus de trois cens ans après; mais l6*'
Plutarquc & Strabon qui le rapportent au règne d'Agis,
m'ont décidé pour leur opinion.
Bien loin que Lycurgue , qui établit à Sparte un fi fige
gouvernement, diminuât rien de la dureté de (es concitoyens
à l'égard des Hilotes, les Lacédémoniens au contraire ne
fbngèrent qu'à en augmenter le nonibie. Dans cette vue ils Srral. f. vrrr,
firent la guerre aux Mefîéniens leurs voilrns, qui avoient Uié *' *?S' *79'
Téléclus roi de Lacédémone, lorfqu'il alloit facrifler à Mtf-
sène. L'envie que les Lacédémoniens avoient d'étendre leur
Tome XXI IL Mm
a74 MEMOIRES
nnation , bien plus que le généreux projet de venger fa
mort de leur Roi , leur fit jurer de ne point retourner chez
eux qu'ils n'euflênt détruit la ville de Melsène, & qu'ils
n'en euflênt fait mourir tous les habitans. Cette guerre fût
plus longue que les Lacédémoniens ne comptoient , & ils
étoient fur le point de voir périr leurs familles & leur ville,
deftituée de citoyens, quand ils renvoyèrent à Sparte, lûr les
reprélêntations de leurs femmes, ceix qui étoient trop jeunes
iors de l'expédition contre Melsène, pour s'être liés par le
ferment dont je viens de parler. Ils leur abandonnèrent leurs
filles, & les enfâns qui vinrent de ce commerce illégitime
forent nommés Parthéniens : les Mefleniens fè fournirent
enfin après une guerre de vingt années.
Les Lacédémoniens, de retour en leur patrie, ne marquèrent
pas aux Parthéniens la même tendreflê qu'à leurs enfâns; les
Parthéniens , que la préférence outrageoit , le liguèrent avec
les Hilotes. La conspiration fut découverte par la foibieflc
de ces derniers : les Lacédémoniens ne crurent pas qu'il en
fallût venir aux extrémités contre des gens qui fè regardoient
tous comme frères, & dont l'union intime pou voit cauiêr à
l'Etat de très-grands malheurs ; ils leur firent connoître qu'ils
étoient influais de leurs menées lêcrètes, 6c les engagèrent
à fonder une colonie. Les Parthéniens pafsèrent en effet en
Italie, & y jetèrent les fbndemens de Tarente.
Les Lacédémoniens , peu iâtbfaits d'avoir afTbtbiis les Mef
*JÏ? tèniens, vouloient en faire des efclaves comme les Hilotes;
ils s'engagèrent dans une féconde guerre qui dura quatorze
ans, & qui finit par la defboiélion de Mefiène. Tous les
Mefleniens qui furent pris furent réduits au fort & à l'état
des Hilotes, avec qui ils ne firent plus qu'un iêul ck même
corps,
Àtkn Les Lacédémoniens durant cette guerre , craignant que
37** letrrs ennemis ne s'apercufîènt des pertes qu'ils avoient faites,
remplacèrent par des Hilotes, à qui ils accordèrent la qualité
de citoyens, ceux qu'ils avoient perdus dans les diverfo
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t)E LITTERATURE. 275
Le joug des Hilotes s'appefantiuoit de plus en plus, lorf-
qu'il fê prélènta une occafion favorable de recouvrer leur
liberté. Paufânias, tuteur du jeune roi Piiftarque, trop fier de
la victoire remportée à Platée fur les Perfes, oublia qu'il étoit
né Spartiate, cert-à-dire, obligé d'obéir à des loix dures &
auftères; il le mit à vivre à la manière des Afiatiques, &
pana bien-tôt du luxe le plus outré au deflêin d'anervir fa
patrie & la Grèce entière : il fondoit (es efpérances fur l'amitié rh»c?L 1
de Xerxès & fur le fêcours des Hilotes, à qui il promit la >.
liberté & le droit de bourgeoise, s ils le révoltoient en la wâ Pm>f<m.
faveur, & qu'ils le défendirent contre fês concitoyens; ce
projet échoua par la dénonciation que l'efclave Argilius en
alla faire aux Ephores, & Paufânias fut puni.
Quelque temps après, des Hilotes furent condamnés à TlmrylLU •
mort, fans qu'on fâche pour quel crime. Ils le réfugièrent à caf' /2g'
Ténare, promontoire de la Laconie, où Neptune avoit un 2é*f*4j?*
temple : les Ephores les en arrachèrent & les firent traîner
au fupplice. On crut , fuivant l'efprit du temps , que le trem-
blement de terre qui arriva pour lors , le plus terrible dont
on eût encore entendu parler, étoh l'efTèt du reflêntiment
de Neptune contre les Spartiates qui n'avoient pas craint de
violer fafyle de Ténare. 11 s'ouvrit des abîmes dans toute la ■»
Laconie: le mont Taygète fût ébranlé jufque dans fês fon- Cmw"'
; plufieurs parties de fôn fommet s'écroulèrent , & il
refta à Sparte que cinq mailôns fur pied; une grande
:ie des citoyens fut engloutie. Dans l'épouvante générale
que cet accident caufâ, Archidamus fils de Zeuxidamus, qui
voyoit les Spartiates occupés à fâuver ce qu'ils avoient de
plus précieux, fit fbnner la trompette, comme fi les ennemis
euflênt été aux portes de b ville. Chacun courut aux annes ,
& jamais les Lacédémoniens n'eurent befôin de plus de
fermeté & de courage; car les Hilotes & les Mefîeniens
efclaves , n'avoient pas manqué cette occafion de fe remettre
en liberté. Sparte leur fêmbloit une proie afîùrée; mais Archi-
damus, à la tête des fiais , fê préfenta à leur rencontre, &
(à bonne contenance les obligea de retourner fur leurs pas. Sie-
Mraij
i76 MEMOIRES
Ils lê retirèrent fur le mont Ithome, d'où ils faifoient des
conrfês continuelles fur le territoire de Sparte.
Les Lacédémoniens les y affligèrent; mais trop foibfes
pour le promettre (èuls un heureux fuccès, ils députèrent
Ptutaick. uti vers lairs allies, 5c envoyèrent Périclidas à Athènes folli-
citer du (ecours. Les (êntimens furent paitagés; quelques-uns
prétendoient que c ctoit-là le moment de rabaiffèr la hauteur
des Spartiates , & qu'il ne falloit pas qu'ils relevaient eux-
mêmes leurs rivaux : mais Ci mon les ramena à (on avis, en
leur représentant qu'il étoit honteux * de laijfcr la Grèce boi-
te ufe ér Athènes fans contre-poids. Il préféra, dans cette oco
fion, l'utilité de Lacédcmone à l'intérêt politique de fa pairie.
Les troupes que commancloit Cimon , donnèrent d'abord beiu-
coup d'avantage aux Lacédémoniens ; mais bien-tôt ceux-ci
foupçonnant que les Athéniens . vouloient abandonner leur
parti 6c (è joindre aux Hilotes, ils ne manquèrent pas de
prétextes pour les renvoyer.
Les Lacédémoniens, avec ce qui leur étoit refté d'alliés,
continuèrent le fiège d'Ithome ck combattirent pendant dix
ans avec difîérens luccès , (ans pouvoir (ôûmettre les rebelles :
enfin les Hilotes (ê rendirent (ous la condition exprefîè Je
Miltrjq*** ^)rt'r ^u Péloponnèlê & de n'y jamais rentrer. La force du
lieu 5c les menaces de la Pythie valurent cette capitulation
aux (ùpplians de Jupiter d'Ithome.
Les Athéniens (ênfibles à l'affront qu'ils avoient reçu devant
ThityJ. 1. 1, Ithome même, profitèrent de ces conjonctures pour (âtisfaire
leur reffèntiment, en établiflànt à Naupacle cette partie des
Hilotes.
Ceux qui etoient reftés dans la Laconie, payèrent bien cher
la réfiftance qu'ils avoient faite à Ithome. Les Lacédémoniens
punirent de mort les auteurs de la révolte, 5c redoublèrent de
cruautés à l'égard de ceux à qui ils firent grâce de la vie.
Cependant les Hilotes traités avec tant de lèvérhé, mar-
chèrent volontiers au fecours de leurs maîtres, dans i'efpérancc
* na&ii&Kà, fum rit ÏMaJk x>x»r , p*rn ri* mxir in&Çvya <*i<JK»
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DE LITTERATURE. i77
de la liberté. Les Athéniens, fous la conduite du Général
Démoflhène , s'étoient rendus maîtres de Pylos , ville éloignée
de Mdiène de quatre cens ftades. Les Lacédémoniens , à
cette nouvelle, cherchèrent à rendre inutiles les fortifications ^<^»- su.
que Démoflhène y avoit élevées. Vis-à-vis de Pylos étoit "*
la petite île de Sphaclérie, dont la fituation pouvoit fermer
l'entrée du port aux ennemis. Les Lacédémoniens y firent
paflêr leurs meilleures troupes, & crurent par-là avoir beau- ThMcyi.Liv»
coup avancé le fiège; mais ayant été battus par les Athé-
niens dans un combat naval , ceux qui étoient dans l'île de
Sphaclérie s'y trouvèrent bloqués iâns pouvoir en fortir , ni
recevoir de vivres.
Malgré les efforts des Lacédémoniens pour les défendre,
quoique les Hilotes rifquaiiènt tout pour leur porter des
vivres, allant échouer fans ménagement fur la côte, & que
des plongeurs même y abordarïênt, tirant après eux des outres
remplies de pavots détrempés dans du miel , & de graine de
lin pilée, Cléon, qui avoit (ûccédé à Démofthène, pénétra
dans l'île & les força de le rendre à difcrction ; ils étoient
un peu moins de trois cens. Ils furent chargés de fers &
envoyés à Athènes, où le peuple réfolut de les garder prifon-
niers julqu a ce qu'on fût convenu de quelque accommode-
ment , & de les faire mourir tous , fans exception , fi les
Lacédémoniens entroient auparavant dans l'Attique.
Cléon confia la garde de Pylos aux Hilotes de Naupacle,
dont la haine pour les Spartiates lui garantiflôit la fidélité.
La garnifon de Pylos pilla & ravagea les terres des Lacédé- .
moniens ; & comme elle parloit d'ailleurs la langue du pays ,
elle s'aboucha avec les anciens Hilotes dont un grand nombre
défèrta. Les Lacédémoniens, qui craignoient de plus grands
(oûlèvemens, députèrent inutilement à Athènes pour engager
les Athéniens à leur rendre Pylos avec les prilonniers de
Sphaclérie. Tant de mauvais (iiccès firent recourir les Lacé-
démoniens au plus horrible de tous les expédiais , pour arrêter
la délêrtion des Hilotes , qui devenoit de jour en jour plus
confidérable. Sous prétexte de récompenlêr ces malheureux,
M m iij
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%7% MEMOIRES
on fît publier un tdit qui ordonnoit aux Hilotes qui avoicnt
rendu quelque fêrvice à l'Etat, de venir s'irucrire dans les
regiftres publics pour être remis en liberté. Deux mille le
préfentèrent qu'on couronna de fleurs, & auxquels on fît
f aire le tour des temples , comme fi 1 on eût voulu les délivrer
de la fêrvitude; mais bien-tôt après on n'en entendit plus par-
ler, & perfonne ne fut de quelle façon ils étoient morts.
Pég. ///. Diodore de Sicile ajoute que l'Etat chargea de cette aflreufe
exécution, les perfônnes les plus diftinguées chez qui les
Hilotes s'étoient retirés.
La cruauté des Lacédémoniens n'étoit pas encore aflôuvie :
Brafidas qui s'étoit déjà fignolé au fiège de P y 1 os , ayant été
envoyé en Thrace pour obliger les Athéniens à quitter le
territoire de la Laconie , les Ephores joignirent à lès troupes
mille Hilotes des plus entreprenans , dans l'attente qu'ils péri-
roient dans cette occafion. Le Général des Lacédémoniens
marcha droit à Amphipolis colonie d'Athènes : Les Athé-
niens y envoyèrent des lècours qui ne purent arriver avant
que la ville fut prifê. Ils en firent donc le fiège; & Brafidas
enfermé dans la place, fût fi bien, en ne paroifîànt pas fur
les remparts, & affectant une crainte qu'il n'avoit pas, exciter
la confiance & entretenir la vanité de Cléon, Général des
Athéniens, qu'ayant fait une fbrtie inopinée, il s'engagea
un combat fous les murs mêmes d'Amphi polis. Le choc fut
rude & la victoire long-temps difputée : enfin les deux Géné-
raux ayant été tués, elle fê déclara pour les Lacédémoniens.
Tka&L L y. Cet avantage détermina les Athéniens à la paix : elle fut
e- '+ il' conclue pour cinquante ans ; Se l'un des articles étoit de fc
rendre réciproquement les villes & les prilonniers. Ce traité
fut fûivi d'une ligue ofTenfive & défènfrve entre les deux
peuples, qui alarma juftement les plus puifiântes républiques
de la Grèce dont cette alliance fêmbloit préfager la ruine.
Argos, Thèbes, Corinthe & Hélis s'unirent enfêmble, &
les trois dernières déférèrent le commandement à Argos.
Diod. f. 124. Les Lacédémoniens n'oublièrent rien dans ces conjoncturel
pour fê garantir du danger, ou fê mettre en état de le repouflêr
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DE LITTERATURE. 170
par la force. D'abord ils rendirent h liberté aux Hilotes qui
avoient fervi fous Brafidas, & les établirent à Léprée fur les Tk^tm
confins de b Laconie & de l'Elide: enfuite ils relevèrent de ** '*
l'infamie les prilônniers de Spha&érie qu'ils avoient déclarés
incapables de parvenir aux charges ; enfin ib proposèrent des
prix à la bravoure, & mirent tout en œuvre pour ramener
ies elprits aliénés. .
Ces précautions n'empéchoient pas qu'ils ne fùûent encore
infuites par b garni fort de Pyios : c'eft pourquoi ils députè-
rent à Athènes» & obtinrent que les Athéniens garderaient
la ville par eux-mêmes, & feraient paner à Cranies dans b
Ccphallénie, les Hilotes de Naupaéte, & ceux de b Laconie
qui avoient fiiivi leur parti.
Les Hilotes n'y refièrent pas long-temps : les conditions 7. m. uli
du traité de paix dont j'ai parlé, n avoient été parfaitement -jj^'7'' •**
accomplies ni de part ni d'autre; & quoique les Athéniens *
& les Lacédémonieiis ne fuiTent pas encore en guerre ouverte,
chacun fongeoit à fa fureté, & fe fcfoit le plus d'alliés qu'il
pouvoit. Alcibiade étott à b tête de la république d'Athènes;
il fit rompre le traité , & engagea les Argiens dans l'alliance
des Athéniens. Ces nouveaux alliés fe plaignirent au peuple
de finfraclio» des traités ; ce qui (ûfHt pour rappela- les
Hilotes à Pylos.
Les Anciens n'étoient entrés dans l'alliance des Athénienj
que pour fe venger, par leur (êcours, des infultes des Tégéates»
Ces derniers étoient foûtenus pai' ies Lacédémoniens : les
deux armées fe rencontrèrent auprès de Mantinte, & b
victoire demeura aux Tégéates.
Cet événement ralluma b guerre plus vivement que jamais,
& les Lacédémoniens (aifirent le moment où fa plus grande
partie des forces d'Athènes fai/bit le liège de Byzance, pour
attaquer Pylos par terre & par mer. Anytus, fils d'Anthémion,
y fut envoyé avec trente vaifleaux ; mais n'ayant pu doubler
le cip Malée, il s'en retourna à Athènes, où le peuple l'accuû
de trahifbn & lui fit fon procès : (es richefîês le /âuvèrent.
Cependant b garnilbn le défendait toujours dans l'attente d'un DU ^
28o MEMOIRES
iccours qui n'arriva pas , & les Lacédémoniens redoublant la
vivacité de leurs attaques, une partie des alfiégés étant déjà
morts de leurs blefîûres, les autres qui craignoient avec railôn
de périr par la faim , firent leur capitulation. Les Laccdc-
moniens rentrèrent ainfi dans Pylos quinze ans après que le
Général Démofthène s'en rut emparé.
Les évènemens de la guerre de Sicile, fi malheureufe
pour les Athéniens, leur défaite près d'Egos Potamos, la
prifè de Naupacle dont elle fut fuivie, Athènes envahie par
Lyfwdie, la tyrannie des Trente, le rétabliflèment de h Dé-
mocratie par Thrafybule, font étrangers à mon objet, & leur
importance a tellement occupé les hiftoriens , qu'ils gardent
un profond filence au lujet des H ilotes: il paroît feulement,
HtVtnk.Li, par Xénophon, qu'il y avoit eu quelque (édition parmi eux,
9- 4>s- & que les Lacédémoniens pardonnèrent à ceux qui s'étoient
fauves de Malte à Coryphafuim.
Md M. h, A peu près dans ce môme temps , Agéfilas l'ayant en>
I* porté lur Léotychide qui lui difputoit la royauté, offrait aux
Dieux des fâcrifices pour la profpérité de l'Etat. Les victimes
confultées fembloient indiquer qu'on étoit au milieu des
ennemis. On apprit, cinq jours après, qu'un certain Cinadon,
qui netoit pas des meilleures familles de Sparte, tramoit la
perte de la République, & qu'il avoit fortifié fbn parti des
H ilotes 6c des affranchis. Le danger parut fi prelCint aux
Ephores , que fans convoquer d'afîèmblée ordinaire , ils réfo-
lurent , avec le fènat des Anciens , d'envoyer Cinadon à
Au Ion ville de la Laconie, fous prétexte d'en ramener une
femme dont la beauté troubloit l'ordre de l'Etat. On lui
donna une efeorte pour le garder à vue. I a commiiTion fut
fidèlement exécutée ; & dès que Cinadon fut arrêté & qu'il
eut déclaré fes complices , on les fit fuftiger par la ville Se
conduire au fupplice.
Tant d'efforts impuiflàns dévoient avoir ôté aux Hilotes
tout efpoir de recouvrer leur liberté: il eft néanmoins vrai-
Diad.F.)7S. lëmbhble que tous ceux qui purent déferter, payèrent à
Mekcne, quand Epaminon<ias , après la bataille de Leudres,
eut
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DE LITTERATURE. 281
eut relevé les murs de cette ville pour l'oppofêr aux La-
cédémoniens.
Nous ne trouvons plus rien toucliant les Hilotes jufqu'au
règne de Cléomène qui, fê voyant refîèrré dans la feule Phtank. h
Laconie lorfqu'Antigonus eut furpris Tégée & pillé Orcho- H^fcgffT
mène & Mantinée, donna la liberté aux Hilotes qui purent
payer cinq mines attiques, d'où il retira cinq cens talens.
Lacédémone enfûite efl abandonnée à des tyrans qui ne
maltraitèrent pas moins les Hilotes. Tite-Live rapporte que LSi.xxxir,
Nabis , fur le limple fôupçon que quelques-uns vouloient paflèr ceF' +7'
dans les troupes Romaines, les fit expirer fous les coups:
enfin la belliqueufe Sparte qui s'étoit fbûtenue glorieufêment
pendant près de huit cens ans , pafïà , ainfi que le refte de
la Grèce, fous la domination des Romains.
Voyons maintenant le détail de i'efclavage des Hilotes*
Seconde Partie.
Les difTérens Etats de la Grèce avoient chacun leurs — r** *
cfclaves ; les Thefîâliens leurs Péneftes , les Crétois leurs ' c' *
Clarotes, les Héracléotes leurs Dorophores, les Argiens leurs
Gymnètes , les Sicyoniens leurs Corynéphores , les Syracufâins
leurs Arottes, & les Lacédémoniens leurs Hilotes. E^Lpag.
Les Hilotes, comme la plufpart des autres , étoient des W«
peuples fûbjugués. Les Hilotes, difôit Hellaniais cité par /««««A»-
Harpocration , ne font pas originairement efclaves des Lacédé- rwm'
mont en s; mais c' étoient des habitons d'He'los, les premiers dont
Us aient fait la conquête.
Les MefTéniens leur furent agrégés dans la faite , & i'ufâge Paufv. h
prévalut de les appeler tous du nom commun d Hilotes.
Les Lacédémoniens mettoient une différence entre les
.Hflotes & leurs efclaves domeftiques nommés Mia\: quoi-
qu'ils eufiênt tous deux une origine commune, les derniers
étoient tombés dans un tel aviiifîèment qu'ils n'avoient aucune
forte de confédération ; de-là vient que Pollux dit que les Hi-
lotes tenoient le milieu entre les gens libres & les efclaves.
Les efclaves domeftiques avoient un rapport plus particulier
Tome XXIII. Nn
a8i MEMOIRES
au maître, & n'étoient employés qu'aux choie» du ménage,
comme leur nom même l'exprime. C'étaient eux que les
* Lacédémoniens forçoient de boire jufqu'à s'enivrer, & qu'ils
**cur* *' * ' ofîroient dans cet état aux yeux des jeunes gens pour leur
infpirer l'horreur d'un vice qui dégrade l'humanité : peut-être
excu(êra-t-on la conduite des Lacédémoniens par l'attention
particulière qu'ils donnoient à l'éducation de leurs enfuis.
Mais comment juftifier la cruauté qu'ils avoient de les
Athams, obliger à recevoir tous les ans un certain nombre de coups
P> *S7* j^jls avoir mérités , feulement afin qu'ils ne defàpprinent
pas à /ervir. Cétoit encore à leur égard qu'on pratiquoit cet
autre ufâge. Si quelque domeftique lêmbîoit , par là bonne
mine ou l'élégance de là taille, s'élever ainJefTiis de la con-
dition dans laquelle il étoit né , il étoit puni de mort & Qm
maître mis à l'amende , afin qu'il empêchât par les mauvais
traitemens , que ceux qui lui refloient ne puflènt un jour ,
par leurs avantages extérieurs , Méfier les yeux des Spartiates.
Un bonnet & un habit de peau de chien étoit tout leur
habillement, fôit que par-là les Lacédémoniens voulurent
les humilier davantage, lôit qu'ils neuflènt cf autre defièin
que de les diftinguer de leurs citoyens. On pouvoit les punir
pour la moindre inlôience , lâns qu'ils puflènt réclamer l'au-
torité des lobe , de quelque façon qu'ils fuûent traités : enfin
l'excès de leur malheur était tel qu'ils étaient en même temps
elclaves des particuliers Se du public, en forte que, fûivant
u Fût. Ariftote, on le les prêtoh les uns aux autres.
Les Hilotes au contraire n'étoient pas renfermés dans
l'enceinte des villes, ils vivotent à la campagne, Caflelléuù]
Ui.xxxir. dit Tite-Live, agrefle gtnus.
h rhâ Ly- Plutarque obfêrve que le plus grand bonheur dont les
T Lacédémoniens fuflènt redevables aux loix de Lyairgue,
étoit le profond loifir dont ils jouinoient II leur étoit défendu
d'exercer aucun art méchaniquet & entièrement occupés de
la guerre dont leurs exercices , même en temps de paix, etoient
des images fi reflèmblantes , il fâlloit nécenairement qu'ils
, commirent à d'autres le loin de cultiver leurs terres. Les
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DE LITTERATURE. ^83
Hilotes Cn étoienf chargés fous la condition d'un certain tribut Pktanh. h
déterminé qu'on ne pouvoit ni augmenter ni diminuer, le UICW<P'*S9*
Légiflateur ayant penfé qu'un jufte gain étoit propre à adoucir
l'efclavage des Hilotes , ck que les maîtres deviendraient meii*
leurs citoyens en le bornant à ce que la coutume leur per-
mettoit d'avoir. 11 fuit de- la que les Hilotes étoient au moins
propriétaires en partie; & ce qui lève tous les doutes fur
cette queftion, c'elt ce qu'on lit dans Athénée, qu'ilyavoit 2f+.
des Péneites plus riches que leurs maîtres; & dans Plutarque,
que Cléomène donna la liberté aux Hilotes qui purent payer
cinq mines attiques.
N'eft-il pas vrai-fêmblable que , confequemment à la défenfe
de Lycurgue, les Hilotes étoient Forgerons, Charpentiers,
Charrons, & de tous les métiers enfin dont un peuple
guerrier peut retirer de l'utilité î
Les Hilotes afliftoient aux funérailles des rois de Lacédé-
mone ; c'étoit fans doute une marque de leur dépendance : HmJt*. Si.
& dans cette cérémonie, Hs fê frappôient la poitrine, pouf Vl>ca?-S8'
foient de longs gémiïîêmens & crioient, conformément à
l'uiage, que c'étoit le nieilieur Roi qu'il y eût encore eu.
Si les Lacédémoniens n'avoient pas pour eux autant de
mépris que pour leurs eiêlaves domeftiques, au moins les
traitoient - ils avec beaucoup de hauteur. Athénée rapporte
qu'Agéfrias menant des troupes au lêcoufs des Thafiens ,
ceux-ci lui envoyèrent, à fon arrivée dans le pays, toutes
fortes de rafraîchifîêmens pour fon armée. Agéfdas ne prit que
des moutons & des bœufs ; il auroit pâ (âtisfaire fon goût par
des alirnens plus délicats, que le luxe, dans tous les temps, a
rendu trop communs: mais il les fit remporter par la raifon
qtr'il ne leur étoit pas permis dufêr de ces mets-là; & comme
les Thafiens infiftoient : Portez-les, leur dît-il, à ces gens-là,
en montrant les Hilotes ; il vaut mieihc qu'ils fe gâtent qtte
Moi êr les Spartiates qui m'accompagnent»
Les vainqueurs ont, lâns contredit, des droits1 fur les*
vaincus ; mais ont-ils celui d'être barbares ! Les Lacédémo-
niens 1 étoient à l'égard des Hilotes, fi ce qu'on appefoit la
Nn ij
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284 MEMOIRES
hlycvg. Cryptie efl vrai: voici le fait. Ariftote, cité par Plutarque l
/•/'• dit que les Ephores, en entrant en charge, déclaraient b
guerre aux Hilotes , afin qu'il fût permis de les tuer impu-
nément On envoyoit en conféquence , dans de certains temps,
k la campagne les jeunes Lacédémoniens les plus adroits &
les plus braves , avec des poignards , quelques provifions &
rien autre choie. Ils palToicnt le jour dans des lieux couverts
où ils le te noient caches; & la nuit, fe répandant fur les
grands chemins , ils poignardoient tous les Hilotes qu'ils pou-
voient iûrprendre. Plutarque appuie ion récit de l'exemple
des deux mille Hilotes à qui on fit faire le tour des temples,
& qui cGiparurent enfui te. Mais j avoue 1 que je ne trouve
point le fait dans Ariftote ; 2.° quand Thucydide parle de
ces deux mille Hilotes , il ne prétend pas que leur mon rut
une fuite de la cryptie. On a vû que les Lacédémoniens ne
iè portèrent à cet excès que parce que , dans les conjonctures
où ils Ce trou voient , la moindre fédition étoit de la plus dan-
gereu/c confequence. Ainfi je conclus, avec Plutarque, que
li la cryptie a eu lieu, on ne doit pas en attribuer l'établit
fement à Lycurgue le plus fâge des Légiflateurs, recomman-
dable par la douceur de les mœurs , par ion équité qui lui
fit remettre la royauté à <bn neveu Charilaiis, & par ton exil
volontaire; cet homme enfin qu'Apollon ne kit s'il doh
nommer un mortel ou un Dieu. Le défaut de preuves m'em-
pêche, malgré la férocité connue des Lacédémoniens, de
rien décider fur 1 ufâge de la cryptie.
Mais ce dont on ne fauroit douter, c'efl que les Hilotes
donnoient beaucoup d'inquiétude aux Lacédémoniens par
leur grand nombre: ils étoient trente-cinq mille fur cinq
mille Spartiates à la journée de Platée. Plutarque , cité par
Cragius , dit que les Etoliens en emmenèrent une fois cin-
Uk vi 11 , quante mille de la Laconie ; & Thucydide , parlant des
habitans de Chio , allure qu'il n'y avoit nulle part plus deA
daves, excepté à Lacédémone. '
C'efl pour cette raûon que les Lacédémoniens les em-
ployoiem dans leurs armées. On les voit rarement iè meure
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DE LITTERATURE. 285
fâns eux ; la politique l'exigeoit : que n auroient-ib
pas eu à craindre fi , les contenant à peine lorfqu'ils étoient -
chez eux , ils les y euflent iaiffés feuls en leur abfence ?
C'étoit pendant la guerre fur-tout que ies Hilotes pouvoient
mériter d'être délivrés de la lérvitude, ou par des actions de
bravoure, ou par des fèrvices d'un aune genre: ainfi les
fôldats de Brafidas & ceux qui avoient fecouru les Spartiates
enfermés dans l'île de Sphactérie, furent remis en liberté.
Les cérémonies de l'affranchiflèment étoient très-fimples ;
elles confiftoient à être couronné de fleurs 6c à faire le tour
des temples.
Les affranchis étoient libres de fe retirer où bon leur fem-
bloit ; mais plus ordinairement ils étoient envoyés en colonie
avec un Hurmofte ou un Gouverneur pour ies commander :
ce qui me fait penfër que dès-lors ils étoient citoyens ; car
l'Harmofte ne commandoit qu'à des citoyens. Je n'ofèrois
pourtant affurer qu'ils euflent tous les droits de cité; on fâit
que les Lacédémoniens en étoient trop jaloux pour les y Athm. M
admettre fins réfèrve. Les Hilotes alors étoient appelés Neo-^*
bLfiôhii, nouveaux citoyens ; AV«V» renvoyés; Atamaiwavrat,
ens de mer , parce qu'ils fêrvoient dans les armées navales ;
TO/u/ortf, d'une condition inférieure ; & IIc&coixoi, parce que
^qu'ils reftoient dans le pays , ils habit oient dans les environs h**t a'^T**
Sparte. On Ut dans Héfychius, qu'on donnoit le nom
^^iens à ceux qui fe diflinguoient par leur fidélité. M'tic. m. u9
^minons ce Mémoire par un pafiage d'Ariftote, qui eft
coiru je ré/ùitat de tout ce que j'ai dit: « Les Hilotes
(œ ^ les termes) font autant d'ennemis que les Lacédé- «
n10™* nourriflent dans leur fêin , toujours à l'affût des «
malheuL^ rev0lter. Ce nefl pas un médiocre embarras «
de les fi«r gouverner: fi on leur biffe trop de liberté, ils «
en abufen^ j'^ent à leurs maîtres ; fi on les traite trop «
durement, ^ frit haïr & on ies porte à la rébellion».
NniÇ
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286
MEMOIRES
DE L'ARCHITECTURE ANCIENNE.
Par M. fe Comte de Càylus.
7 Janvier T 'Architecture m'a toujours paru le chef-d'œuvre
■TW* J ^ & le comble de l'efprit humain, fôit que je l'aie regardée
en général , /oit que je l'aie confidérée dans les détails. Dans
les autres Arts qui dépendent également du génie , tels que la
Peinture 6c la Sculpture, les formes & les couleurs font indi-
quées par la Nature, & l'imitation naturelle à tous les hommes
fournit lêule un moyen de leur plaire. Audi l'on a vu dans
tous les temps, que la plus légère indication de ces Arts
paroît un fujet d'admiration à ceux qui n'ont eu aucun objet
de comparaifon ; & l'applaudi iîèment donné aux premiers
imitateurs de la Nature en ce genre , a du conduire tout
fimplement à leur perfection. Mais fur quoi l'art de l'Archi-
tecture (j'entends toujours celui de fes belles proportions )
fur quoi, dis-je, a-t-il pû s'établir ï Que prélême la Natuw
à fan égard! Un arbre droit, une poutre traverfànte, iafvoû*
d'une grotte ou d'une caverne.
Il faut convenir que ces moyens véritables ne font *
fort étendus pour former & faire éclorre un goût qi^ a
fallu tirer du néant, & l'amener cependant au point âeàtma
des règles qui ont été fuivies, & avec fcrupule, depiF *nt
de ficelés»
On a trop fouvent écrit fur la première inventif «eceî
art pour en parler ; on a même voulu trouver <*ln5 ■
Nature les modèles de les plus petites parties. O P^uffi
ont de la vrai-iêmbla'nce, je ne lès contredis por*; rnafcii
efl confiant que fès commencemens , quels qu£ -lient été ,
n'ont point été fôlides , & qne l amour propre ^ ^ Vanité dés
hommes , dans le defîêin de confêrver leur * k pofté-
rité, n'ont pas été long-temps fâns y employé corPs delà
plus grande réfiftance. Ce ne font point hyCommcaioamcni
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DE LITTERATURE. 187
de cet art qui m étonnent; de quelque façon que ce lôit , ils
font faciles à concevoir : ce font Ces progrès , fur-tout quand
je confidère l'état dans lequel les Grecs l'ont reçû , & celui
dans lequel il cft foni de r leurs mains. C'eft un point fur
lequel je vais rapporter tout ce que j'ai pû rafîèmbler des
palîâges des auteurs anciens ; mais qu'il me lôit permis de
communiquer auparavant quelques réflexions générales fur ce
grand art.
Quel mérite n'a point eu le premier Grec qui a inventé
les proportions que nous admirons tous les jours? Quelle
fâgeflê & quel goût faut-il reconnoître dans un peuple qui
leur a donné fon approbation ? Enfin quelle refpeclable foû-
mifiïon faut-il admettre dans les grands artifles Grecs qui
ont fuivi de Ci près les inventeurs, eux qui, fâns contredit,
auraient été capables au moins de propoicr des innovations .
& de chercher par ce moyen une diftiriction, ainfi que
quelques Modernes l'ont prétendu! Quoi qu'il en lôit, l'in-
vention me paraît encore plus facile à comprendre que cette
modération & cette équité qui engagent les gens du même
art à convemr du point de perfection , qui les rendent
capables de s'y arrêter , dès qu'ils l'ont fênti , d'y fôûmettre
leur génie &: de travailler en conlequence.
L'admiration que cet art peut irupirer & que la réflexion
augmente fins celle, m'a lêule engagé à traiter cette matière
intéreflânte; car enfin, fans parler de la totalité d'un morceau
d'Architecture qui indique là deflination & qui prévient le
lpectateur convenablement à fôn objet, la plus belle colonne
dft un cylindre, un arbre, une quille, que fàis-je, je ne dis pas
pour le vulgaire , mais pour une infinité de gens qui font même
les plus forts en décifions , tandis que dans la proportion ,
fon renflement, lâ diminution, fâ bafe & fon chapiteau, toutes
chofês qui paroiflênt absolument arbitraires, & qui l'ont été
fins doute pendant long-temps, cette colonne, dis-je, eft
une des plus belles productions pour un homme doué de
génie & rempli des connoinances & du (èntimem des arts»
L'Architecture a donc eu befoin, non d'un génie différent
288 MEMOIRES
des autres arts, car ii eft par-tout le même, mais dun fènti-
ment plus fin pour être conduite à fa perfection, d'autant
que (on expreffion eft uniquement & abiolument émanée de
l'efprit, de ia jufteflè des rapports & du goût ie plus pur.
Auflî nous voyons que cet applaudilîèment & cette conven-
tion de tant de fiècles ont produit aux artiftes qui ont voulu
s en éloigner, la même chute qu'à ceux qui, en d'autres
genres , ont voulu le fôuftraire à l'imitation générale de ces
mêmes Grecs; enfin il faut convenir que tous ceux qui les
ont pris pour guides , qui en ont fait ai quelque (brte leur
nourriture, ont réufli, & que tous les autres au contraire ont
échoué. Tous les fiècles qui ont fuivi ces beaux fiècles de la
Grèce, fêmblent avoir concouru pour nous donner cette preuve
de leur excellence.
Je paflè aux faits hiftoriques; ils me paroiflènt néceflâircs
pour faire plus aifè'ment recevoir mes conjectures.
Si l'on veut examiner l'Architecture des temps les plus
reculés , on ne peut guère remonter avec certitude dans les
hiftoires anciennes , plus haut que celles qui traitent de
l'Egypte : ce n'eft pas qu'on ne trouve des chofês qui ont
nippon à cet art dans plufieurs auteurs très-authentiques , &
qui ont écrit ce qui concerne quelques peuples que l'on dit
plus anciens. Ils ont dit la vérité; car tous les hommes
civiiues ont plus ou moins bâti , quand ils n'auroient eu pour
objet que de <ê garantir des injures de l'air , de fê défendre
contre les animaux ou pluftôt contre Finjuftice de leurs voifins:
mais on juge mal d'un art fur les chofes écrites ; deux Lecteurs
même éclairés auront des idées absolument oppofees d'un
bâtiment qu'ils n'auront connu que lur les delcriptions. Ce
que je pourrais rapporter fur de telles autorités , ne ferviroit
donc qu'à augmenter mes conjectures, & je ne me trouve
malheureulement que trop obligé d'y avoir recours pour
traiter cette matière. L'Egypte au contraire ne préfènte pas
les mêmes inconvéniens : on peut joindre les monumens
qu'elle nous confèrve encore aujourd'hui, aux rapports que
les auteurs nous en font, & ce moyen nous met en état de
juger
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DE LITTERATURE. a8;
juger iâinement, non feulement de ce qui fubffte, mais
encore de ce qui n'exille plus.
Si nous avions beloiit d'un témoignage fur l'antiquité des
Egyptiens & fur la grandeur de leurs idées, nous ne |X>ur-
rions en avoir un plus authentique que celui d'Hérodote.
Ce qu'il en dit, ti\ de la plus grande force, d'autant qu'il a
jugé par lui-même; voici les paroles en parlant du labyrinthe :
Jl efl plus grand que fa renommée , & l'on ne concevra jamais
rien qui réponde au travail & à la dépenfe de ce bâtiment ,
quand on voudrait mettre enfcmble tous les édifi es à" tous les
ouvrages de la Grèce. Ce qu'il dit des Pyramides eft conforme
à la grande itlée que nous en avons; mais comme elles ne
font que des anus prodigieux de pierres, & qu'elles n'ont
aucune cfpèce darchitccUne, je me contenterai de renvoyer
à ce qu'il en a éciit, ainli que pour le lac Méris &; les
deux Chapelles d'une feule pierre que l'on voyoît, l'une dans
la ville île Bute & l'auue d.\ns celle de Sais. Tout nous
apprend que le> Egyptiens ont cté^ de tous les peuples, les
plus grands amateurs de l'immortalité , &. les plus conflans
dans l'exécution des choies qui pouvojent la procurer. En
eflèt, nous ne pourrions, làns înjum'ce, leur refufer les plus
grandes entreprifès c\ les plus grands moyens que les hommes
aient employés ; & quand Hérodote ne nous donneroit pas
un détail clair & exact de 1 1 façon dont ils ont bâti les
pyramides, leur feul afj>cci en ferait admirer l'exécution. Les
Egyptiens n'ont donc rien négligé pour fe rendre recom-
mandablcs & pour étonner la poilu ité : c'eft en les regardant
fous ce point de vue qu'on ne tirit point d'admiration, &
qu'on peut leur accorder un mérite qu'aucun peuple ne leur
difputera jamais. Cette vérité poléc, je crois pouvoir avancer ,
que la confervation d'un plus grand nombre de leurs monu-
mens , ne nous auroit jamais donné des preuves de finellè ,
de grâces & de légèreté dans ceae grande partie des arts,
pour laquelle il ne paroît point qu'ils aient été aflraints à
aucune des fèmtudes que les ordres ont depuis exigées; je
crois même que l i les Egyptiens avoient pû voir un bâtiment
Tomé XXII 7. O o
aoo MEMOIRES
dans le goût des Grecs leurs fuccefieurs , ils auroient été peu
fenfibles à leurs grâces, que leur légèreté leur auroit paru
ridicule, & qu'ils auroient été principalement étonnés du
papihotage, comme on le dit en Peinture quand piufieurs
clairs le difputent; ib auroient, dis-je, été fùrprb de voir
piufieurs ordres élevés les uns fur les autres. Je lais tous les
exemples & toutes les raifons de nécefïité qu'on peut allé-
guer , fur-tout aujourd'hui, pour les placer ainfi; mais je n'en
dirai pas moins que non feulement ces fortes d'alliances
font toujours au détriment de chaque partie , mais qu'elles
font tort à l'objet général de ce grand art , dont une des
premières intentions eft fins doute la folidité. Cette idée lui
eft fi eflêntielle que le premier coup d'oeil veut en être frappé »
qu'il ne faut jamais le bleflêr, & qu'on ne doit jamais oublier
que le bon fais lera toujours la première règle des arts. Pour
donner un exemple de cette vérité, la façade de M- Perrault
que l'on voit tous les jours avec une nouvelle admiration , &
qui eff. exécutée félon les* principes & les fînefîès inventées
par les Grecs, n'eft auffi parfaite & ne nous plaît autant que
parce qu'elle flatte & le premier coup d'oeil & celui de
réflexion, en ne nous préfèntant qu'un fêul ordre dont on
jouit fans aucune diftraérjon.
Au refte, je ne décrirai ni ce qu on appelle depuis fi
iong-temps le labyrinthe , ni les figures colouales dont les
ruines de ce beau pays font encore remplies , fur-tout dans
la haute Egypte ; car on connoît les defcripûons des auteurs
anciens, & on les a comparées aux relations des voyageurs
modernes; leur conformité a mis au fait du goût de ces bâti-
mens. Ainfi , fins retomber dans une répétition qui ne pour*
roit qu'ennuyer» on conviendra fins peine que les mon u mens
de l'Egypte fufTifênt pour étonner l'efprit & le conduire à
une admiration d'autant plus véritable qu'elle eft fondée fur
ia grandeur des idées, lûr les prodiges de l'exécution & fur
fîmmenfite' des entreprifes.
11 eff confiant que l'intime îîaifôn que les arts ont entre
eux ièrt à retrouver fur l'un ce qu'on peut avoir perdu de
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DE LITTERATURE. aoi
connoiflànces iûr l'autre; par conltquent leurs rapjx>rts exacle-
ment oblervcs, doivent donner les plus juftes décifions, &
déterminer en même temps ce qu'on appelle le goût d'une
nation. Pour être plus Jurement inftruit de ce qu'on peut
ignorer dans un art pratiqué dans un pays, on peut donc
tirer des comparaifôns & des indications très-jufles d'un autre
art. Ainfi comparant l'architecture des Egy ptiens à leur Icuip-
ture , on y verra le même objet de iolidité , & ces mêmes
projets pour la poftérité joints à une idée du grand & à une
certaine rudeflè dans ies détails : en un mot on y reconnoîtra
qu'ils n'ont ai en vue que les grandes malîès & les grands
effets ; 6v quand Diotlore de Sicile, en parlant de l'Apollon Lù>. i.
Pythien, ne dirait pas que ies Egyptiens ne Icparoîent jamais
les jambes de leurs ftatues, nous ferions convaincus par la
3uantité d'exemples tirés même de leurs plus petites figures ,
e cette solidité qu'ils comptoient y ajouter, en ne feparant
jamais ni les jambes ni les bras. Ce principe étoit fi fort &
il général en eux , que fi nous voyons des ftatues Egyp-
tiennes autrement conftmhes, on peut avancer hardiment
qu'il faut les attribuer à des peuples qui avoient admis leur
culte , ou bien à une efpèce de refiitution que leur ont faite
les Grecs, auxquels ils avoient communiqué leurs connoif-
iânces , long-temps avant que ces peuples fûflênt en état de
perfectionner les arts qu'ils avoient reçus des Egyptiens. Je
luis perfuadé que bien auparavant le règne de Darius fils
d'Hyflalpe , les Egyptiens avoient communiqué leur goût
de icuipture aux anciens Perlés ; car indépendamment de ce
que le commerce d'une nation infpire à l'autre , il n'eft pas
douteux qu'il y en avoit entre ces deux peuples dès le temps
de Cyrus dont le fils Cambyfe fê rendit maître de l'Egypte :
non que j'ignore que tout ce qu'on ne peut prouver par des
témoignages précis doit être mis au rang des conjectures ;
mais il eft véritable aufli qu'elles ont difTérens degrés de
probabilité. Voyons les raiforts que je puis prélênter fur un
article qui remonte à des temps fi reculés.
Si nous pouvions connoître les caractères écrits fur les
Ooij
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29% M E MOIRES
nionumèns d'Egypte & de Perlé, il paroit d'abord que ce
fêroit une grande avance pour éclaircir ma propofltiotL Ce-
pendant tout ne (croit pas fait : nous ferions encore obliges
de dilcuter les époques, de (êntir leurs rapports ck de* les
expliquer : éclairciflernens que l'éioignement rend toujours
très-difficiles; &. pour Soutenir ce que je viens d'avancer,
j'apporterais en preuve la conformité du defleiu, celle du
cilêau , celle de la bâtHîè , celle du motif & de l'objet que
je pourrois fuppofer aux bâti mens ; enfin toutes les railons
lûr lesquelles les véritables Antiquaires (ê trompent rarement,
& décident avec une certitude prelque phyfique, & je devrais
être écouté. Nous pouvons, je crois, nous détacher de l'ex-
plication de ces difiérens caractères ; mais ce qu'on appelle fe
goût d'un temps , cette comparaifon qui nous apprend à
connoître avec précifion fous quel Empereur de (Impies
conftruclions romaines ont été fûtes ; ce goût, dis-je, nous
demeure ici dan* fon entier pour établir ma proportion : enfin,
fàuf un meilleur avis, je luis convaincu que les Egyptiens
ont fèrv'î de modèle aux Peifes, & je fuis d'autant plus porté
à l'avancer, tfjue je vois dans Thévenot, dans Chardin &
dans Corneille le Bniyn, un rapport des plus marqués entre
ies ruines de Perlépolis , quelques autres mooumens de l'an-
cienne Perle & ceux de l'Egypte; car malgré les différentes
façons dont ces trois voyageurs ont vu Cv iè (ont énoncés ,
rien ne s'oppole en général à mon opinion. Je renvoie aux
deferiptions qu'ils ont données île ces magnifiques mines,
où l'on verra que le goût ne peut être plus conforme , (oit
pour la façon de bâtir & la reîlèmblance des ornemens, (oit
pour la di( tribut ion ou la façon d'arranger les colonnes, (bit
enfin pour leur forme ou le genre de leurs cannelures & Je
leurs chapiteaux. Je conviens que celles des Perfès ont fbuvent
des balès, & que celles des Egyptiens, peut-être aujourd'hui
trop enterrées , en font rarement ornées ; mais j'appuyerai fur
la façon commune à ces deux peuples d'employer des pierres
d'une prodigieufe étendue, & de les appareiller avec le plus
£t\u\d foin. Quels plus grands rapports de folidité. & de goût
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DE LITTERATURE. 203
pour la poltérité pourroi.-jc prélenter î Cependant ceux-ci ne
font pas les ièuis, l'exacte conformité de ces proceflions
repréfentées en bas relief dans l'un & dans l'autre pays, peut
encore nie fervir de preuve ; car la conformité des Religions
a facilité de tous les temps les communications , & produit
les plus grandes imitations. Je mènerai avec Chardin ( car il
cil celui des trois qui me pirost avoir le mieux vu cette partie);
je mènerai, d:s-je, à deux lieues de Periepolis, fur la mon-
tagne des fépulcres, nommée en perfân KubmJlon-gaurotrcdXW
qu'on trouvera un même efprit & un même goût que celui
des Egyptiens pour conflruire & décorer extérieurement,
6c la même conduite pour cacher l'ouverture îles tombeaux ,
dans le defîein de procurer aux morts ce repos auquel ils atta-
choient tant d'idées; enfin tout indique la plus grande imita-
tion, jufqu'à la grandeur du volume qu'ils ont donné aux
cercueils pour rendre inconcevable la façon dont ils avoient
été introduits par les petites ouvertures qu'ils ont laide appa-
rentes. Les cercueils de Perfépolis font en ce point fêmblables
à celui de Porphyre qu'on voit dans la grande pyramide auprès
du Caire, & qui ne peut avoir été introduit que dans le temps
«ju'on la bàtilîôit. Je conviens que les bas reiiefs qui repré-
fentent des figuies , parmi lefqueiies il y en a de colofîales,
& qui font travaillée? fur la montagne même ou fur les rochers
qui renferment ces tombeaux, me paroifïènt d'un goût &
d'une compofttion peut-être plus barbares que les ouvrages
qui fubfiftent en Egypte: mais la defeription que Strabon Lw.xvit.
nous a laifiie des temples des Egvptiens , détermine trop à
mon fèns ces rapports pour ne la pas rappeler; car malgré
les différentes opinions que les ruines de Peifépolis fournif-
fait, les uns voulant que ce fût un palais, les autres que ce
fût un temple , tout me lemble indiquer & autorifer le dernier
avis : voici donc le pillage de Strabon exaclement traduit.
Tel e fi le plan qu'on fuit a£ei généralement dans la conflmfliorr
des temples en E'g)ptc: l'avenue qui conduit au temple cfl pavée r
large d'un piétine ou arpent, quelquefois moins ; la longueur e(t
ordinairement de trois on quatre de ces pic t lires , & quelquefois
Oo iij
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i94 MEMOIRES
davantage: cette avenue s appelle Dromos ou le Coûts, fekm
l'exprefton Je Callimaque. Dans toute la longueur de cette avenue,
font placés fur les cotés des fphinx de marbre, à vingt coudées ou
plus de dijïance l'un de T autre , en forte qu'il y a un rang de
fphinx à droite & un rang de fphinx à gauche. Après les fphinx
on rencontre un premier veflibule, puis un fécond, un troifème
& ainft de fuite , mais leur nombre n'efl point fixe & varie
comme celui des fphinx. La longueur & la largeur des avenues
n'efl pas plus déterminée : au-delà de ces vcflibules efl placé k
temple, ayant un portique grand & remarquable , avec un fane-
tuaire proportionné, où l' on ne voit aucune fculpturc , ou pour
mieux dire , aucune flatue , mais feulement quelques figures d" ani-
maux ; à droite & à gauche font deux murailles appelées les
aîles. Ces murailles atijfi exhaujfées que k temple même , font
d'abord un peu plus éloignées l'une de l'autre que la façade
du temple n'efl large ; mais à mefure qu'on avance, elles fe rap-
prochent infenftblement à un intervalle de cinquante ou foixante
coudées , fuivant deux lignes ou deux plans inclinés. Sur ces murs
il y avoit de grandes figures en bas relief, femblables à celles
qu'on trouve fur les monumens des E'trufques & des anciens Grecs»
Ce pliage établit & Soutient plufieurs de mes conjeclurcs,
en même temps qu'il me fournit plufieurs réflexions. Je ne
puis m'empecher d'admirer les Joins & la depeniê de ces
bâtimens immenlês ; mais après une admiration que de tels
ouvrages doivent ncceflairemcnt cauler , je conviens que les
ruines de Perlepolis n'ont plus de rapport avec les temples
d'Egypte , quant à la diltribution intérieure : je conviens
encore qu'il Jie paroît aucune trace de ces (ùperbes avenues,
mais on en trouve à peine dans la haute Egypte. J'ai cepen-
dant vû les deflêins d'une de ces avenues, qui paroilfoient
exacls , & que M. de Jonville aujourd'hui Conlûl à Salo-
nique, avoit fait deflîner (ûr les lieux *. On y remarquoit
des fphinx à droite & à gauche , alternativement placés avec
des chevaux couches : ce n'eft pas tout , Strabon a raûon de
* Il le* avoit deflînés dam le voyage qu'il fit dans la haute Egvpte,
à la fuite de M. Pignon conful du Caire, il y a une vingtaine d'années.
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DE LITTERATURE, 205
dire que la defeription qu'il donne eft aflez généralement
fuivie dans la conflruclion des temples d'Egypte; car ce
qu'on lit de ces deux aîles qui vont en fê réuécifîânt, eft en
lui-même fort fingulier , & prélènte un autre fèns que celui
que j'ai vû parmi les deflèins dont je viens de parler. Il
repréfentoit la façade d'un temple qui n'étoit autre chofe
qu'une muraille toute unie & fort élevée, percée feulement
d'une porte & de quelques fenêtres étroites ; cette muraille
étoit flanquée de chaque côté par deux aîles ou corps-de-
logis qui alloient toujours en diminuant depuis le pied jufqu au*
fommet, fàifânt à peu près l'effet d'une tente. J'aurois pû faire
revenir ces curieux defïèins ; mais le beau voyage de la haute
Egypte de M. Norden, qu'on imprime actuellement en
Danemarck, nous donnera fans doute des éclairciiîèmens
plus étendus & plus furs: ainfi j'infifterai toujours fur la con-
formité générale du goût, fur la folidité, fur les ornemens;
enfin fur tout ce qui prouve une communication qu'on ne
peut attribuer dans les arts au pur effet du hafard. Et, fans
recourir à k révolution de tant de fièdes, qui a pû déguifer
fcs conformités & les refîèmblances , que de raifons peuvent
autorifer cette différence lâns détruire celles qui ont appuyé
mes conjectures ! Je fâis qu'elles pourraient fervir à ceux qui
ne feront pas de mon avis , & qu'ils feront en droit de me
demander pourquoi ces rapports ne prouvent pas auflî-bien
€ue les Perfès , ou les auteurs de ces monumens, tels qu'ils
foient ( car on l'ignore abiôlument ) n'ont pas précédé ceux
des Egyptiens. A cela je répondrai que les monumens de
Perfépolis & de quelques autres endroits de la Perle, font
en petit nombre ; qu'ils n'ont été fabriqués que dans la capi-
tale» vrai-femblablement par la magnificence de quelques
Rois; & que, quoiqu'ils aient été plufieurs fièdes à conftruire,.
2s ne parorflènt point un ulâge confiant du pays où ils fe
trouvent : j'ajoûte que slls fùrpailènt en une forte de magni-
ficence ceux que l'on voit en Egypte, & peut-être ceux
qu'on y voyoh du temps de fâ fplendeur , les grandes pyra-
mides font des bâtimens, quoique d'un goût différent, qui
296 MEMOIRES
donneront toujours une idée d'un peuple fuperieiir à tout ce
qu'on peut voir dans le relie du monde, & qu'en même
temps mille chofes indiquent en petit que le goût diflinctif
que nous connoilîbns à l'Egypte, étoit général & répandu
dans ce peuple: preuve qui, dans ce genre, me paraît incoifc
teftable & difficile à détruire. Au re(ïe, j'ai promis des coït-
jecluies, &i j'en prélènte: je- n'ignore cependant point que
celles-ci m'étoient inutiles |xxir prouver que le goût des
Egyptiens a parte dans la fuite des temps aux Grecs; je fais
que cette communication elt fort indépendante, ùc qu'elle
auroit pu fe faire fans celle des Perles: mais ft l'on ne veut
pas regarder mon idée comme une preuve indirecte de la
conlidc 'ration que les Egyptiens ont méritée dans ces temps
fi reculés, on conviendra au moins que les grands ouvrages
de ces hommes raies, de quelque côte que nous les puilfions
regarder , doivent d'autant plus élever nos idées par rapport
aux arts, que nom fournies plus éloignés de les imiter.
Au relie, fi je n'ai rien dit du temple de Salomon, &.
des fecours que ce Prince a tirés de l'Egypte , ce n'elt pas que
cette preuve ne loit une des plus (6r.es de l'étendue du goût
Egyptien, ck dont on reconnoît des traces bien évidentes
dans les dclcriptions de ce fiipcrbe édilice; mais je n'ai voulu
parler dans ce Mémoire, que des monumens dont les ruines
îûblilîent encore aujourd'hui, & dont nous avons quelques
notions.
Pal ion.; à ce peuple célèbre par toutes les parties de l'efprit
& du goût: voyons d'abord la première obligation qu'il
JJ.. iv. peut avoir aux Egyptiens. Hérodote dit : J'oferois pref<pte
ajfurer que les Grées ont emprunte des Egyptiens le cafque &
le bouclier. Un peuple que la Nature a doué d'cfprit , e(t
encore bien groifier quand il eil réduit à faire de pareils
emprunts; & quand il les fait, il ne s'en tient ordinairement
Uv.i. ]xis là. Aufli nous voyons, dans Pauftnhs, le refpecl pour
les bœufs 6k la défenfe de les tuer, établis dans les temps les
plus recules de la Grèce: nous y voyons encore le procès
tait en conléqucnce aux inftruniens qui avaient fêrvi à les
immoler ;
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DE LITTERATURE. ap7
immoler ; on ne peut nier que ces u/âges ne fuflênt une
partie eiîèntielle du culte des Egyptiens. Un autre partage
d'Hérodote prouve des emprunts d'une autre nature, en môme
wmps qu'il établit lôn opinion fur l'antiquité des Egyptiens.
Il dit donc qu i/s ont trouvé les premiers les noms des douze HàoJL Sr, tf.
Dieux, ér que les Grecs les tiennent des Egyptiens; que même
ils font les premiers qui ont fait aux Dieux des autels , des
fimulacres & des temples, & qui ont gravé fur la pierre des
rejfemblances d animaux, comme ils en montrent de grands témoi-
gnages. Cependant avant que d'entrer dans le détail de ce
qui regarde les Grecs qui nous conduiront naturellement aux
Romains , je crois devoir parler d'une autre branche de
communication que l'Egypte a eue avec l'E'trurie , dont on
ne peut encore que conjecturer la date, mais qui cependant
ne peut précéder celle des Grecs à cauiê du peu d'éloigne-
ment du pays de ces derniers, & lûr-tout de la facilité de
faire le voyage par terre, dont l'hiftoire rapporte un grand
nombre d'exemples ; indépendamment des voyages que les
particuliers y ont faits, /bit par mer, /bit par terre, la com-
munication immédiate des Egyptiens avec les Grecs eft; très-
connue & très-ancienne. On place en l'année 1857 avant
l'ère Chrétienne, le pa/îâge des colonies Egyptiennes dans
la Grèce, /bus la conduite d'Inachus qui fonda, le royaume
d' Argos & /ê rendit maître de tout le Péloponnèfe. Environ
trois cens ans après Inachus , une autre colonie Egyptienne
fwt conduite en Grèce par Danaus qui s'empara du royaume
d'Argos.
A peu près dans ce même temps , Cécrops quitta la ville
de Sais & l'Egypte pour pafièr dans l'Attique; il y entra
vraMëmblablement avec une /uite nombreufe, puifqu'ii fe
rendit maître du pays dont il renferma tous les habitans dans
douze villes qu'il fit bâtir, & dont Strabon nous a con/èrvé
les noms. Thucydide ne donne à ces villes que le nom de
bourgs ; mais il eft certain que c'étok autant de lieux forti-
fiés, puifque le motif ou , fi l'on veut, le prétexte dont fe
iêrvit Cécrops pour engager les habitans de l'Attique à fe
Tome XXI U. Pp
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ao8 MEMOIRES
renfermer dans leurs murailles, fut de les défendre des infultes
des Cariens &. des Béotiens. Environ fix cens (ôixante-dix
ans avant l'ère Chrétienne, Pfammctklms , eu reconnoilïànce
des fèrvices qu'il avoit reçus des Ioniens, leur donna des
terres en Egypte auprès de l'embouchure bolbitinienne du
Nil , où ils bâtirent un fort qu'on nomma dans la fuite la
muraille des Mdéftens ; ceux-ci , peu de temps après , fon-
dèrent la ville de Naucratis, &c Sans pouflèr plus loin les
indications de ce paiïage , je reviens à l'Etrurie , & iuppoic
que les grandes connoi fiances dans les arts, que nous (oninies
obligés d'accorder aux Etnilques , ne leur fufîënt pas venues
immédiatement des Egyptiens, chez lefquels le centre du
commerce le trouvoit établi, 6c chez le/quels il eft bien
naturel de penfer que les Etnilques alloient par mer, eux
qui liiivoient conuamment ce même commerce; (ùppolc,
dis-je , comme on le peut aufli foûtenir , qu'ils en aient eu
l'obligation aux Grecs, les Egyptiens feront toujours lafôurce
& le principe des monumens qu'ils nous ont laides. Quoi
qu'il en lôit , les découvertes que I on fait tous les jours fur les
coutumes des Etrulques, pourront peut-être nous inihuire
dans la fuite plus particulièrement que nous ne le pouvons
être juiquici. Demfter , le lênateur Buonarotti , le célèbre
M. Gori & l'Académie de Cortone ont commencé à jeter
quelques lumières fur une matière aufli oblcure; mais quoique
les caractères de cette ancienne langue commencent à lé lire,
on n'a point, ce me femble, trouvé d'époque fur laquelle
Lir. xxxvi, on puiflè fixer aucun temps. Pline, après avoir parlé du
^' ,J' labyrinthe de Crète & de celui de Lemnos , parle de celui
' d'Etrurie dont il attribue la conuruélion au roi Porfenna
pour y placer fbn tombeau. Ce dernier ne fubfifloit plus au
temps de Pline, qui ne fait que rapporter ce qu'en avoit écrit
Varron: mais ce partage me paroît fufhre pour autoriler mes
premières conjectures fur la communication immédiate de ce
pays avec l'Egypte ; d'autant que , dans la décoration exté-
rieure de ce tombeau , ii eft fait mention de plulleurs pyra-
mides, bâtiment que les Egyptiens ont feuis exécuté. Que
t
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DE LITTERATURE.
ces pyramides /oient rapportées fi ridiculement , ck d'une
façon ii peu praticable , ce n'eft pas mon affaire ; il me fùffit
de trouver , en Etrurie , une imitation lênfible du goût des
Egyptiens. On trouve d'ailleurs à Volterra, à Arezzo ck dans
quelques autres endroits de la Tofoane, des refies d'anciens
bâtimens ck de tombeaux qui prouvent la folidité de leur
conlrrudion ; mais j'ai plus d'avantage encore à m'appuyer
(or le témoignage de l'Académie de Cortone & des autres
auteurs dont j'ai parlé, puilqu'iis prouvent manifeftement le
culte d'Ilis ck de Sérapis dans l'ancienne Etrurie. Je dois
cependant convenir que le goût de leur fculpture ck celui
de leur peinture, à en juger par les monumens de l'une ck
de l'autre qui nous reftent , ck fmgulièrement par ce grand
nombre de vafès de terre cuite & de forme très-élégante dont
nos cabinets font ornés , que ce goût, dis-je , eft différent de
celui des Egyptiens. Les figures Etrufques font représentées
dans une plus grande aelion ; elles ont enfin les bras ck les
jambes détachés ck. féparés du corps : mais ces objections ne
font pas fiifmantes, ce me lemble, pour détruire les preuves
de leur communication avec les Egyptiens, ck celles de
leurs connoi fiances dans les arts. Ces peuples paroifTènt les
avoir cultivés avec foin ck très-anciennement : on ne peut
dire en quel temps ils ont commencé à s'y attacher ; mais
on ne peut leur difputer l'honneur d'avoir inventé & conftam-
ment exécuté fans mélange, un ordre d' Architecture que nous
avons adopté à l'exemple des Romains, ck dont j'aurai dans
la fûhe occafion de parler.
Avant cpe.de quitter ces temps fi reculés, l'ignorance
où nous fommes fur le temps de la fondation de la ville de
Palmyre , ne m'empêchera cependant point d'en parler.
Selon la defeription que Corneille le Bruyn nous a donnée
des ruines de cette ville , ii paraît qu'on y diftingue des anti-
quités & des bâtimens confidérables qui font d'un temps
beaucoup plus ancien que celui des mforiptions grecques
qu'on y voyoit de tous les côtés, 6k que ces antiquités pour-
K>ient même remonter plus haut que le temps auquel cette
3oo MEMOIRES
ville paroît dans l'hiftoire. Je puis ajouter à cette réflexion ,
que ie goût des colonnes Se la façon dont on entrevoit qu'elles
étoient placées & difpofées , ont allez de rapport avec l'Egypte
pour admettre une communication dont je ne puis déterminer
le temps, quoiqu'il y ait une grande différence dans les tom-
beaux , 6c qu'on n'y trouve aucun refle de fphinx.
Revenons à ces Grecs auxquels il faut attribuer toutes les
finelîes & les proportions que nous admirons dans leurs
ouvrages d'Architecture, 6c qu'ils ont tirées du fèntiment
jufte 6c délicat qu'ils ont porté dans tous les arts & dans
toutes les feienecs. L'Architeclure & la Sculpture nous en
fourniflênt des preuves éclatantes dont tous les livres anciens
& modernes fè trouvent remplis, indépendamment des refies
précieux qui ont échappé à la fureur des temps; leur détail
feroit donc inutile.. Mais je crois ne devoir pas feparer ces
deux arts & me fèrvir toujours de l'un 6c de l'autre dans le
cours de ce Mémoire, comme j'ai fait par rapport à l'Egypte:
ainii je continuerai à les faire marcher enlèmble, préférant
cependant i' Architecture. Cet arrangement me paroît d'autant
plus jufte , que ces deux arts que nous avons vus traités d'une
façon plus brûle, mais toujours grande, par les Egyptiens,
ont fuccefTivement acquis , 6c en portion égale, entre les mains
des Grecs: ils les ont conduits l'un 6c l'autre au dernier degré
du fùblime par le goût, la délicateflè, le fêntiment 6c la
légèreté qu'ils y ont ajoutés ; mais avant que de prefenter
mes idées fur cette matière, on verra combien je fuis con-
vaincu ( après un le vère examen ) qu'il ne faut pas toujours
prendre à la lettre, ou que du moins il ne faut pas faire un
cas égal de tout ce que les auteurs anciens ont rapporté. Us
nous prouvent qu'il y a bien des articles fur leJquds les plus
grands hommes & les plus éedairés ont quelquefois fùivi un
préjugé vulgaire, 6c i'ont tranfhiis à la poftérité fans prendre
fa peine de l'approfondir, fâns môme réfléchir fur l'impollîbilité
ou fur la puérilité. Quoique leur exemple n'ait pas corrigé
ablblument les hommes d'aujourd'hui , nous ne nous récrions-
cependant point comme on a fait autrefois fur des effets de.
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DE LITTERATURE. 301
perfpective qui nous ont réellement trompés nous-mêmes ,
lur des oiièaux qui le iont caftes la tête contre des ciels
fuppofès, fur des bas reliefs de peinture que le touché ou le
poids nous ont fêuls empêché de croire, ou de marbre , ou
de bronze; enfin ce qui m'eft arrivé, il y a deux ou trois
ans , aurait tenu une belle place dans les anciennes hiftoires :
il. me paraît fi femblable en plufieurs circonftances , que je
ne puis m empêcher de le rapporter.
Dans le nombre des ftatues de marbre dont le jardin des
Thuilleries eft orné , il y en a une auprès de la porte du-
pont Royal ; elle eft de la main de Couftou l'aîné , & repré-
lênte un chafîêur traité à l'amique & groupé avec un chien
qui aboie, & dont l'attitude eft par confequent vive & ani-
mée. Un jour, en me promenant lêul , je fus frappé à la vue
d'un petit chien, il aboyoit. & paroifîôtt en colère: je m'ar-
rêtai pour démêler le fujet de Ion agitation ; & après avoir
examiné la direction de les regards, je fus convaincu qu'if
n'avoit point d'autre objet que le chien de cette ftatue: je
le chaflài plufieurs fois , il étoit irrité, il revint toujours
&. ne me bina aucun doute fur la vérité de fôn imprefTion.
Ce chien eft fort bien traité & du plus beau travail ; mais
toûjours eft-ce du marbre, & i'iilufion n'eft pas moins furpre-
nante: je regardai même avec attention fi le fôleil dont il
étoit éclairé pendant celte petite fcène , n'ajoûtoit rien aux
mânes & à la vérité de fôn imitation K je n'y trouvai aucune,
différence d'avec ce qu'il m'avoit toûjours paru.
II faut convenir que ce fait aurait fuffi pour faire autrefois
la fortune de cette ftatue & celle de fon auteur ornais ce n'eût
jamais été dans l'elprit des Artiftes qui , ne regardant que les
beautés de l'art, fendront tout le mérite de la ftatue, & com-
pareront les fingularités du petit chien, s'ils en font inftruits*
à la folie de i'Efpagnol qui devint amoureux d'une des ftatues
qu'on voit au tombeau du pape Paul III dans S.1 Pierre de
Rome *.„ Notre fêulpture moderne produifânt les mêmes
* Les figures de ce tombeau font de Guillaume Deila Porta, & cur-
eté exécutées fotu Ja. direclion de Michel Ange.
PP
3o2 MEMOIRES
effets que l'ancienne, ii en faudrait conclurre qu'elle eft auflt
parfaite que celte dernière ; ce qui nefl anWment pas vrai ,
quoique nous ayons de très-belles Itatues modernes : ainfi cette
réflexion nous doit engager à ne voir ces fortes de faits que
dans ieur véritable point de vue, & à ne les croire qu'avec
beaucoup de réièrve quand on les trouve dans ies auteurs,
à moins qu'on ne ies rapporte , comme je fais , pour délaflèr
ceux qui veulent bien m'écouter.
Je demande pardon d'une digrefîion que j'ai cm néceflâire
pour ia façon dont nous devons ajouter foi aux Anciens lorf
qu'ils nous ont rapporté des faits lemblables. Ces mêmes
Grecs étoient des hommes, leurs hiftoriens n'étoient pas
initiés dans les arts , leur mérite efl d'ailleurs établi avec tant
de fôlidité & fur tant d'autres parties, qu'on leur donnera
toujours de grands éloges fans être obligés de recourir à l'hy-
perbole. Quoi qu'il en fôit, les arts étant établis en Egypte
depuis un temps immémorial , & dans l'état que je viens de
parcourir fùccinclement, les Grecs qui commencèrent, comme
tant d'autres peuples, par adorer des pierres brutes, ainfi que
Li». vu. nous en allure Strabon , profitèrent du commerce des Egyp-
tiens par une communication dont je vais encore donner
quelque preuve.
' iiy.de ULM. Paufânias dit que les Lacédémoniens étoient, de tous les
ch. të. Grecs, ceux qui recouroient le plus à fonde de la Libye ou de
Jupiter Arnrnon. Et pour prouver que cette communication ,
qui avoit rapport à la Religion, étant une fois établie, ne sert
\y. je l'Arc, point interrompue, voici ce que Paufinias dit: Mais que
* i7' Diane /oit file de Ce'rès , c'efl une tradition Egyptienne que
le poète Efcfiyle,fils d Euphornùon , a répandue parmi les Grecs,
Pour ne point quitter le premier de ces deux partages ,
les Grecs ne pou voient avoir entendu parler de cet oracle de
Jupiter Ammon, fans communiquer avec les Egyptiens; Hs
traversent i'Egypte pour aller le confùlter: ainli , par une
fuite naturelle des progrès de lefprit humain , ils cherchèrent
à imiter ce qu'ils avoient vu de beau , & furent fur-tout frappés
de ce qui était accompagné du cuite religieux. En effet, ils
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DE LITTERATURE. 303
élevèrent, dans plufieurs de leurs villes, des temples qu'ils
conférèrent à Ifis & à Sérapis; Paufânias l'affûte en plufieurs
endroits. Il eft vrai-fêmblable qu'ils partirent, autant qu'il
leur fut polîible, du point où fè trouvoient les arts en Egypte;
ee qu'il y a de certain , ccft que, fèmblables aux Egyptiens
pendant long-temps (même après être arrivés à la perfection)
comme eux , ils ne me noie ru point de baies à leurs colonnes.
Alais ne ]x>uvant les imiter dans leurs parties de grandeur
& de iolidiié, 8c la feparation d'un fi grand iwmbre de
Républiques & de petits Etats ne leur permettant pas d'exé-
cuter d'aufli grandes entreprifês , ils le renfermèrent logement
dans leurs moyens ; & c'eft à cette néceflité que j attribuerais
la différence de leurs opérations. Avec de l'opuience , je
crois qu'ils auraient fait comme les Perles, c'eft-à-dire, qu'ils
auraient imité leurs modèles fans aucune reftricTion ; car une
grande maffe de bâtiment imprime toujours ; elle eft comme
une figure coloflâle de laquelle on n'exige point de fineflès,
& que la dépenfe ou b multiplication des forces fuffifènt
pour rendre recommandable aux yeux des hommes. Cepen-
dant quelque goût que les peuples aient préfécé, chaque pays
reçoit de la nature du climat, une inltrueîion pour fes propres
1a ni mens: ceux des Egyptiens, par exemple, étoient peu
ouverts , & les murailles étoient fort épaiflès ; & cela , pour
iê garantir de l'ardeur du foleil : d'ailleurs la dureté des pierres
dont le grain eft toujours plus compacte dans les pays chauds ,
le labié plus fec , l'air plus égal & parfaitement exempt d'hu»
m ici i te , ont beaucoup contribué au genre de conftruétion ,
ainfi qu'à la durée des édifices dont ils ont orné leur pays.
Les bâtimens des prenûers Grecs étant proportionnés à
leur opulence, leur petitefîê exigea des recherches qui, dans
la fuite, devinrent un moyen de perfection, d'autant mieux-
que tout fe réunit en eux pour y parvenir ;" la religion, les
exercices, le genre de fpeclacles &, qui plus eft, l'honneur
de chaque ville qui le piquoit & n'étoit occupée que des
moyens de l'emporter fur les autres viHes de la Grèce , en
«xcitant fes citoyens à fc diftinguer par quelque partie des
3*04 MEMOIRES
arts , ou par quelque vertu : car l'un & l'autre marchoït cf un
pas aflèz égal dans l'efprit de ce peuple. Ces idées, qui
devinrent le fonds de leur caractère, les engagèrent d'abord
à confidérer leurs Artiftes , enfuite à les illuftrer par des monu-
mens après leur mort, & par des égards pendant leur vie»
Des moyens fi efficaces ne furent pas les fêuls garans de leurs
iûccès: l!amour de la gloire, général 8c particulier, qui s'étendit
fur toutes les bonnes choies, a produit & a dû produire chez
les Grecs cette foule d'hommes célèbres qui rendront la
poftérité plus jaloulê de leur mérite , que ne feront jamais
tous les monumens les plus étendus de l'Egypte; mais fuivons
les Grecs dans leurs progrès.
L'Architecture avoit eu fans doute un commencement des
.plus greffiers dans la Grèce ; car il faut bien des moyens &
yar conlequent bien des connoifîànces différentes dans les
arts: il faut un grand nombre d'hommes pour conftruire avec
iblidité, pour tirer des carrières, pour conduite & élever
de grands blocs de marbre ou de pierre. Leurs premiers
temples de bois ou de bâtifîè légère , fê font abattus d'eux-
mêmes, ou ont été détruits pour faire place à ceux dont un
meilleur goût infpiroit l'exécution ; & c'efl ici que le parallèle
de la Sculpture me fera d'un grand fêcours pour donner une
idée du premier état de cette Architecture. Voici doue ce
Sue Paufanias rapporte .en différens endroits de lès voyages,
ir des ftatues que Ja fuperflitiou avoit d'autant plus ailenient
confèrvées, quelles -étoient dans des niches ou dans des
temples à i'abri des injures de l'air , car ils n'étoient pas tous
Vy. Je Carmtk. découverts. Il dit donc : Je crois que dans des temps fi anciens,
4k. tf \ toutes les ftatues étoieut de bois, particulièrement celles que fai-
foient les E'^ptiens. On voit par-là que ceux-ci en vendoient
Vey. de Beàt. quelquefois aux Grecs. Le même auteur dit encore qu'on les
*** uommoit Dédales , du nom du premier Sculpteur que Us Grecs
Cmul.ix. aient eu. On voit auffi , félon Paufanias, deux ftatues, tune
de Jupiter Méticlàus ou le Ban , t autre de Diane Patroa ou
Tutélaire% toutes les deux fort groftières &fans art: la première
jeft faite tn forme de pyramide, & l'autre eft taillée tomme une
eolotuie*
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DE LITTERATURE. 305
tolounc. Ce n'eft pas tout ; Paulânias , après avoir parlé d'un
monument, dit qu'il efltie Danaiis, auflt-bien que deux colonnes Vty ùConntk.
de bois que Ton voit auprès , & qui font taillées en façon de ft
flatues pour figurer Jupiter & Diane. Qui ne voit, par ces
paflâges, l'enfance des arts dans la Grèce, & les impreffions
qu'ils avoient reçues de leurs voifms î cependant comme ils
avoient vû de tout dans l'Egypte, i!s erïayoient à faire de
tout ; la fia tue de Jupiter, faite de plufieurs pièces de Ironie
attachées avec des clous, dont parle Paulânias, leur tenoit l oy.de la Lm.
lieu d'ouvrage de fonte dont ils ignoraient encore la mecha- c '
nique: mais la preuve de l'encouragement que, dès leurs
plus foibles commenceniens , ils cherchoient à donner aux
arts , le trouve marquée par le fouvenir du nbm de Léarque
de Rhégium auteur de cet ouvrage; ils nous l'ont conlêrvc,
& même celui de fon maître. Les Grecs avoient vû des
colofïès en Egypte , ils en voulurent exécuter. Paufanias ne vv. & ta t^c.
parle-t-il pas d'une autre flatue de bronze de trente coudées de tk- ''■
haut ; à la ré f cive du vif âge, des mains, & du bout des pieds,
elle étoit formée en colonne. Cette preuve fuffiroit feule pour
indiquer le goût Egyptien; mais voici encore un pafîàgeplus
pol 1 1 i f du même Paulânias : Dans la place publique de Phi- L'An. ch. 40.
galie, dit-il, on voit une flatue d'Arrachion célèbre pancratiafle ;
ccfl une flatue de marbre fort ancienne, comme il paroit fur-tout
h fon attitude ; les pieds font prefque joints & les mams pen-
dantes jufqu'aux cnijfes. Paulânias dit encore: La flatue d fier- Vty. de l'Ack.
culc à E'rythres tiefl ni dans le goût de celles d'E'gine , ni
même dans le goût de l'ancienne école d'Athènes ; fi elle ref-
femble à quelque chofe , c'efl aux flatues Egyptiennes travaillées
avec art. Voilà donc un goût qui fê développe ; voilà un
goût mêlé de celui que les Grecs avoient imité , & de celui
que leurs réflexions leur avoient inlpiré : ne doutons point
que l'Architecture n'ait exactement éprouvé les mêmes révo-
lutions. Enfin Paulânias dit pofitivtment qu'il y avoit dans le v<y. de Afefn.
heu d'exercice à Ithome , des flatues d'Hercule & de Théfée , cl *2'
faites par des Egyptiens. Une autre preuve de leur imitation,
quand la forme & le goût ne nous i'auroient pas démontrée,
Tome XXI II Qq
3o6 MEMOIRES
cft tirée des Termes lôus la figure defcjuels on voit un Mer-'
cure, un Jupiter Amman , une Mufê & un Apollon dont
v$y.<uVArtf le même Paufanias parle. Plutarque fait aufli mention de
*• *2% quelques figures de ce genre. Les Grecs nous ont donc
tranfmis ces Termes; & vrai-femblablement, après les avoir
gardés quelque temps comme ils les avoient reçus , ils en ont
fupprimé, avec railôn, les pieds que les Egyptiens fàhoient
paraître; ils ont fubftitué à leur place un lôcfc avec des mou-
lures, qui (ê l'accordant avec la gaine, les rendent plus
agréables à l'œil.
Après avoir trace un léger crayon du commencement des
arts dans la Grèce, & avoir indiqué ce que j'ai pû imaginer
de plaufible par rapport au progrès confiant qu'ils ont eu ,
je dirai, d'après Vitruve, qu'Hermogène, Carien, eft celui à
qui l'Architecture a l'obligation de s'être perfectionnée chez
fes Grecs. Hermogène, dit- il ai fubftance, eft le père de la
belle Archîteélure qui lui eft redevable, non feulement de
l'invention du pfeudodiptère , mais de la plu/part des autres
difpofitions par lefquelles la rudeffe & la fimpliàté quelle
avoir à Ja naiftance, a été polie & enrichie. Non content de
donner un tel éloge à ce Carien ( car il faut tout dire,,
ce peuple étoit regardé comme le plus làuvage & le moins
éclairé de l'ancienne Grèce ) le même Vitruve ajoute que
h Ut. *• 2, cet Hermogène eft la fource oit la poftérité a puifé les meilleur*
principes d'ArchitecTure. Je voudrais qu'il me fut poflihle de
donner un détail plus étendu de ce progrès ; en conlequence
des talens d'Hermogène, je puis dire feulement que h plus
ancienne Grèce ne donnoit aucun ornement à ion Archi-
tecture. Cette fimplicité , mais plus épurée , eft encore
une preuve de la fource Egyptienne , les colonnes étoient
également fins baies , tandis que la folidité , la grandeur &
la [pureté du nait briiioient à l'envi dans i'eniêmble, Ces
grandes parties n'ont pas été employées en pure perte; pro-
duites par les plus grandes réflexions, elles iê font fêntir
même dans les défions & dans les vues que les voyageurs
modernes nous en ont reportés. Oh lait ce que peu! être
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DE LITTERATURE. 307
un deflêin par rapport à i exécution ; cependant l'on peut jeter
les yeux fur celui d'un petit temple dorique qui fubfifte encore
dans Ton entier en Sicile auprès de Syracufe, à Agrigente; . Bmeft trm*
on le trouvera gravé fort exactement dans la relation d'un "ffs^'/l
voyage écrit en anglois, & fait en Europe par Breval: on y F- jf-
pourra voir une ample defcription & le deûein de ce temple;
mais après avoir indique cet exemple de la première fimpli-
cité de l'architecture Grecque, telle qu'Hermogcne l'a déter-
minée , & qu'on trouvera toujours noble & toujours grande,
on conviendra , je crois ,• qu elle fâtisfàit i'efprit & qu elle
plaît à l'œil : en mettant même à part toute idée d'antiquité,
qui, j'en conviens, peut donner une forte de prévention
favorable; je penlê qu'on doit regarder, comme le comble de
ia magnificence de l'architecture Grecque, non le temple do
Minerve à Athènes, parce qu'il a été réparé par l'empereur
Hadrien , mais celui de Théfee dans la même ville , bâti
fur les mêmes proportions , & tel en général qu'il étoit autre-
fois , félon le rapport de Spon : l'un & l'autre étoient des v«y. JtAthbut,
hécatompèdes ou temples à cent pieds , ainfi que Paufânias W '
les décrit Une féconde raifôn pour laquelle je renvoie à
ce temple de Théfëe, eft que depuis le voyage de Spon ,
nous avons perdu celui de Minerve dans la dernière guerre
que les Turcs ont faite aux Vénitiens : j'ignore cependant ft
la bombe qui tomba defliis , & qui mit le feu aux poudres
qu'on y avoit renfermées , n'en a pas laifTé fubfrfter une
grande partie. Quoi qu'il en foit, voici les raifons qu'un peu
de réflexion me fournit de ces progrès conftans des Grecs
dans les arts.
Je crois pouvoir dire que leur efprit naturellement fin
8c délié , conçut la néceffité des rapports , & l'élégance
que demandoit le denein , la bafè de tous les arts ; & con-
venant qu'il ne falloit jamais s'en départir, H les lêntit, ainfî
que toutes les autres parties du goût qu'il rendit inféjxirables
de ce feu , de ce génie raifonnable & railônné , fins lequel
on ne voit en tous les genres que des productions languit
fintes. Ces fineflès de goût & de réflexion s'étendirent
3°* MEMOIRES
d'autant plus fur l'Architecture, qu'elle avoit moins de iêcours
du côté de la Nature. Ces difficultés les irritèrent ; ils s'en
occupèrent, perfuadés, avec vérité, que tout a une rahon,
& que , par le bon lèns ou les rapports , il n'y a rien qu'on
ne trouve & dont on ne puiflê rendre compte avec de l'eiprit.
L'exécution fùivit les réflexions.
Je n'entrerai point dans le détail des trois ordres inventes
& traités par les Grecs. Ils pratiquèrent conflamment k
dorique & l'ionique; cependant ils admirent le corinthien
qui ne parut que long-temps après les autres , & qui brilii
dans les magnificences de la ville de Corinthe pour laquelle
il fut inventé. Ce détail me conduirait à un traité d'Archi-
tecture qui n'eft nullement mon objet, & qui ne feroit pas
convenable dans cette Académie : je continuerai donc mes
réflexions fins pouvoir dire comment ces ordres ont été
inventés, & lins vouloir même rapporter ce que Vhnive
Ur.iy,ek t. dit de cette invention. Son fenument ne m'inftmit point &
me iitisfait encore moins : il me iuffit que les ordres aient
été inventés & acceptes , le refte me paraît inutile ; mais ce
qui ne i'eft point au fujet que je traite , ce font les réflexions
qui iê trouvent liées à l'hiltorique de l'art.
Malgré l'admiration que les Grecs peuvent m'infpirer , les
hommes font faits de telle forte que les plus capables tombent
dans une eipèce d'abus ; c'elf. eu efTet ce qui leur arriva, ils
ià^viu lAn' Prot^'8u^rent 'eurs ornemens. Pauiinias rapporte que Scopas,
Sculpteur, mais très- bon Ardveéje , rebâtit à Te'ge'e le temple
<ie Diane Aléa, qu'Ale'us, roi d'Arcadie , avoit autrefois fait
conflruire , & qui paffoit pour le plus fbmptueux qui fut dans
'le Péloponnèfe ; il e'toit compofe' de trois ordres d ' Architeâurt-
Nous voyons-Ià que touj les avantages font à peu près corn-
peiucs dans la Nature, & que l'Architecture qui a (ans doute
acquis, entre les mains des Grecs, du côté du lùblime&dt
l'élégance, a perdu nécefliirement du côté de la folidhé
réelle & apparente avec laquelle les Egyptiens lavoient con-
çue & traitée j auflî j'ai dit plus haut l'impreïïîon que je crois
auraient reçue de l'Architecture des Grecs. Au refc,
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DE LITTERATURE. 30,
je ne dois point finir cet article fans dire que les Grecs n'ont
point invente l'altique, quoique cette efpèce de petit ordre
oui furmonte & couronne les autres , porte un nom grec qui
femble leur en accorder l'invention. Les monumens Egyp-
tiens 5c Perfès nous préfèment encore aujourd'hui des preuves
de la connoilTànce que ces anciens peuples en avoient ; rm's
les Grecs , après lui avoir donné une meilleure proportion ,
5c l'avoir orné de pilâmes dont les dimenfions font arbitraires ,
y joignirent les cariatides, en mémoire de la prife 5c de la
ruine de la ville de Carie dans la Laconie, 5c cet ornement
rendit ce petit ordre d'une grande richefîè. Les Grecs lurent
d'ailleurs 11 bien allier la Sculpture avec l'Architecture par la
difbibution des places qu'ils lui donnèrent, qu'ils furpakèrent
encore en ce point les Egyptiens qui lèmblent n'avoir intro-
duit la (culpture dans leurs bâtimens, que pour confërver la
mémoire de quelques cérémonies rcligieufes , ou pour expli-
quer 5c accompagner les hiéroglyphes qui leur tenoient lieu
d'inferiptions.
Voilà donc l'Architecture non feulement pafîee dans fa
Grèce, mais la voilà perfectionnée au point d'être devenue un
art ; la voilà fi bien arrêtée qu'on auroit eu peut-être plus de
peine à altérer d'un module le dorique ôc l'ionique, qu'on
n'en eut à ajouter une corde à la lyre. Alors toute la Grèce fê
remplit de lâges 5c de nombreufes magnificences ; ce beau-
feu, ce beau génie brille de tous les côtés, éclate en tous les
genres: car fans parler de la Peinture, dont malheureufêment il
ne nous refle rien , 5c dont les auteurs anciens ont fait de fi
belles deferiptions , la Sculpture n'avoit pas fait de moindres
progrès. Ces belles proportions qui (s'il étoit permis de le
dire ) corrigent la Nature 5c fervent à rendre fbn expreffion
plus élégante, cette belle facilité, ce beau travail, cette belle
compofition , ce beau choix de la Nature , cet heureux
balancement, cet agréable contrafte caché avec tant d'art,
cette belle flmplicité qui fêule conduit au lùblime, cette
variété fi précife dans la noblefîè des pafTions , cette conve-
nance dans Fèxprefijon des mufcles 5c de la chair, toujours
Q.q. iij
3io MEMOIRES
d'accord avec l'âge &. l'état des perfonnages ; enfin îa divinité
représentée devinrent la manière & ia façon d'opérer prefque
générale des foulpteurs Grecs. Les morceaux que les Romains
nous ont heureufement confêrvés , nous fervent tous les jours
de règles & d'étude ; mais font encore plus le fujet de notre
admiration.
Quel charme pour l'imagination, quand elle fe tranfporte
dans ce pays des arts & de l'efprit, dans le fièclede Périciès,
temps que je regarde comme le plus bel inftant de la Grèce!
Avec quelle admiration je voyage au milieu d'un peuple de
fbtues de marbre & de bronze , élevées par les plus célèbres
Artiftes à l'honneur des héros ou des vainqueurs des jeux!
Les marbres & la fonte ont perdu leur dureté, ils font la
chair , ils font l'élégance même ; quelle variété ! quelle gran-
deur ! quelle clarté dans la fimplicité de leurs attitudes ! Les
temples, les portiques, les théâtres, les gymnafès, les Aca-
démies, tout attire mes regards, & tout m'indique, même
en les voyant de loin, le nom du Dieu qu'on y révère,
& la deftination particulière de chacun de ces bâtimens : il*
fe difputent à fenvi mon attention, & font ornés d'une archi-
tecture d'autant j>lus belle qu'elle eft convenable. Ce n'eft
point Athènes feule qui paraît fi magnifique à mes yeux ;
ce font toutes les villes qui travaillent avec ardeur pour l'em-
porter par la plus noble des émulations fur les autres villes
de la Grèce. Pour y parvenir, elles le remplirent de monu-
mens érigés à l'honneur des morts , dans la vue cTinfpirer à
la jeunefîè qu'elles élèvent, le defir de s'immortalifèr avec
elles par quelque Vjertu ou par quelque talent. Les chemins
qui fervent à parcourir ce beau pays, loin de m'ennuyer,
m'ont inftruit; ils ont élevé mon courage par les trophées
& les tombeaux dont les infèriptions courtes m'apprennent,
avec facilité &. avec élégance , l'hifloire du pays , & me font
admirer à chaque pas un événement intérefîànt, une belle
action, ou bien un trait qui flatte indifféremment l'un ou
l'autre fêxe. De telles idées qui ne s'écartent point de la réalité,
fémblent reprélênter les pays des Fées, mais des Fées héroïques.
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I
DE LITTERATURE. 311
Je parte aux détails des arts par rapport à Périclès, &
les faits s écarteront peu de mon enthoufiafme.
Rappelons -nous ce que dit Plutarque dans la vie de ce
grand homme , & nous aurons une idée de la magnificence,
ainfi que du nombre des temples 5c des édifices publics qu'il
fit bâtir à Athènes. On fait qu'il y en avoit quelques-uns dont
la dépen/ê montoit à mille talens qui font quatre millions cinq
cens mille livres de notre monnoie: quelle femme, fur- tout
pour le peu d'étendue que la religion Payenne exigeoit dans
Ion culte î On eft étonné, avec moi, de voir un fi grand
nombre d'ouvrages entrepris par un lêul homme, & de les
voir achevés & terminés fous lès yeux; & dans quel temps î
Dans celui où ces Grecs , dont le goût étoit li délicat 6c
li jufte, convenoient eux-mêmes que tous les arts étoient
arrivés à leur dernière perfection. Au relie, je ne poulie
point mon goût pour les bâtimens au-delà des jufles bornes
qu'il doit avoir, & j'entre beaucoup* dans la plaisanterie du
muficien Stratonicus qui, félon Athénée, le trouvant dans u,.viir.e.?.
Myleflà ville de Carie, où il aperçut beaucoup de temples
& d'édifices publics, & fort peu d'habitans, s'écria, avant
que de chanter dans la place , temples , écoutei-mol Mais fâns
entrer dans le détail du bon ou du mauvais emploi que Péri-
dès faifôit des fonds de la Grèce entière , il n'eft pas dou-
teux que cet emploi ne fut cki goût des Adiéniens , dont
Y amour pour fes arts & l'idée de la poflérité étoient fi vive-
ment imprimés dans leur tête , que Périclès ayant demandé
au peuple alîêmbié qui lui avoit reproché la difftpation t'es
finances , s'il trouvait qu'il eût trop dépenfê ; & le peuple ayant ptat. vît de
répondu , beaucoup trop , eh lien , répartit Périclès , ce fera donc
à mes dépens & non pas aux vôtres; mais je ferai le feul
qui mettrai mon nom à la dédicace des ouvrages dont vous
vous plaignez: & le peuple lui ordonna de prendre au trifor ,
fins rien épargner , tous les frais nécejfaircs.
Je finirai cet article de Périclès & de l' Architecture dans
la Grèce, par deux traits qui regardent Phidias, ce grand
Artilte que l'envie fit fuccomber. Plutarque dit que ce gratul 0*
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3i2 MEMOIRES
homme fut choifi pour avoir l'intendance de tous les édifices ,
quoique les Athéniens euffent alors Je grands Architecles &
de très-habiles ouvriers : en effet , Callicratès & Iclinus firent
le parthénon à cent pieds , c'ejl-à-dire , le temple de Pallas,
qui avoit cent pieds en tout fens. Core'bus commença la cha-
pelle des myflères & des initiations à E'ieufts , pofa le premier
rang de colonnes, qui efl à rei de chauffée , & les joignit à
leurs architraves ; après fa mort, Mhagène, du bourg de
Xypctte,mit le cordon & plaça les colonnes qui font au deffus;
& Xénoclès, du bourg de Cholargue , acheva le dôme , la lan-
terne qui efl au deffus du fanâuaire. En iuppofànt la traduction
de M. Dacier exacte; car, fans faire tort à leur mérite, ies
Savans de tous les pays également me font toujours (ufpecls
dans ce qu'ils rapportent des arts, je dirai que ces deux ordres
élevés dans cette forme carrée, me porotuCflt peu agréables;
ils font plus , ils m étonnent , mais moins encore que la lingu-
kriié de lu lanterne ou du dôme , dont il me femble que
nous avons peu d'exemples dans l'Architecture ancienne:
ainfi je n'ai pas voulu les paner fous filence ; car ils peuvent
fournir des critiques ou des éclairciflèmera. D'ailleurs le
choix que Périclès fit de Phidias pour exécuter les grandes
entreprilês d'Architecture , lui qui n'était connu que pour
exceller dans la Sculpture, me paroît mériter quelque con-
fidération ; ce fait confirme l'opinion que j'ai communiquée
fur le génie des arts, ce feu général qui les conduit & les
domine tous : en confequence je crois donc que l'Archi-
tecture étant une fois inventée & les rèsdes inconteftablement
arrêtées, un Peintre & un Sculpteur peu vent être bons Archi-
tectes, & que ce même génie des ails ne rendra pas un
Architecte capable de peindre une action , ni d'exécuter une
figure en marbre ou en fonte. Cette opinion ne fait point
de tort à l'efprit ; elle ne regarde que la main & la pratique.
Le fécond paflage que j'ai promis de rapporter, me fournit
une critique contre Plutarque en particulier, ainfi qu'en
général contre tous ceux qui, voulant écrire fur les arts,
ne les fâvent point, ou ne Alignent pas confulter ceux qui
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DE LITTERATURE. 313
tes lavent. Cet auteur, fi refpedablc d'ailleurs, dit donc, avec
iùrprile , que ce même Phidias accufé de vol , ceft-à-dire .
de n'avoir point employé toute la matière qu'on lui avoit
donnée , eut la poftibiiité doter , pour là juttification , l'or
de la ftatue de Minerve. Affurément une draperie de métal
attaché lur une ftatue de quelque matière qu'elle (oit; ne
tenant, comme elle ne peut faire autrement, qu'avec des
vis & des écrous perdus dans les plis, s'enlève à volonté;
comment un homme de/prit peut-il donner place dans (on
hifloire à un pareil étonnement, fur-tout quand il fait
entendre que Phidias avoit prévu cette acculâtion î Laiuons
les Grecs continuer leur goût pour les arts, les pratiquer avec
tant de fupériorité , ouvrir leurs écoles aux étrangers qui
abordoient de tous côtés pour s'inftruire, 8c fournir en même
temps des Artiftes aux trois parties qui composent le
monde alors; & panons aux Romains.
La fondation de ce peuple & les guerres continuelles qu'il
a fôûtenues, rendent ton éloignement pour les arts, &, fi
l'on veut , là barbarie en ce genre très-excufable , pendant
4e temps que la République a fùbfifté. Cependant les égoûts
bâtis au commencement de la fondation de Rome avec une,
grandeur, une folidité & une juftefîê de niveau également
admirables , me caufènt autant de furprifë par réflexion , que
leur vûe m'a caufè d'admiration. H eft à préfumer que les
Etrulques ont fourni aux Romains les moyens de cette exé-
cution; 5c quoique ces égoûts aient été réparés un grand
nombre de fois, & qu'il n'y ait peut-être plus rien aujour-
d'hui de leur première bâtine, il eft confiant qu'ils ont été
cxmftruits fous le règne de Tarquin l'ancien , dans la forme
& dans la difpofition où nous les voyons , & dans laquelle
ils fubfifteront long-temps. Tarquin le Superbe fit bâtir le
temple de Jupiter Capitolin ; cette entreprit & la montagne
qu'il vouloit mettre de niveau , indiquent des idées de gran-
deur & de magnificence qui lé feraient fans doute perpétuées
à Rome, fi le même gouvernement y avoit fubfifté. Les
flatues des premiers Rois, dont parle Pline, celle de 1'augurq
Tome XXI IL Rr
314 MEMOIRES
Navius élevée fous le règne de Tarquin l'ancien; enfin celles
de Clélie & d'Horatius Codes, font des ouvrages que, félon
mes conjectures, j'attribuerois aux Etrulques: mais le char de
terre cuite qui devoit être polè fur le haut du temple de Jupiter
Capitolin, & que l'on continua de travailler en Etrurie lous
les premiers confuls , m'engage à parler avec certitude de la
communication des Romains avec tes Etrulques, & des lêcours
qu'ils en tiraient par rapport aux arts; au refte, tous ces faits
Lh. i. font tirés de Pline & autorifés par The-Live.
On entrevoit encore quelques traces de la culture des arts
dans les commencemens de la République , puilqu'apres
l'expuliion des Tarquins par Brutus, les Romains érigèrent
à ieur libérateur , une ftatue qui , dans la fuite , fùivant
Li». xun. le témoignage de Dion , fit place à cdle de Jules Céfir.
Mais il faut convenir que ces traces n'ont pas fait de
grandes imprefïions ni jeté de profondes racines : en effet ,
que produifirent alors les arts, à la rélèrve de quelques bdti-
mens folides, mais dépourvus de toute archrteclure 6c de
tout ornement , tels que le tréfor public bâti de grandes
pierres, le mur de brique qui ioûtient cette fameulê tribune
aux harangues, dont la forme n'a rien que de très-commun,
& enfin la prilon bâtie au pied du Capitole, lur laquelle
on a élevé feglife de S.1 Jolêph, monument très-peu con-
fidérable , qui ne confifte qu'en un caveau , dans la conf-
ftruclion duquel on a employé de très-gros quartiers de
pierre? Ces batimens, comme on en peut juger par le fimple
récit , donnent une médiocre idée du goût des anciens Ro-
mains : ib ne pouvoient en avoir davantage ; le peuple & le
Sénat étoient eiclaves de leur liberté, ils n'avoient aucune
autre idée, ils ne commerçoient ni ne communiquoient avec
aucun peuple. Ennemis de tous leurs voifms , ils ne peniôient
fjua la guerre, ils vouloient étendre leurs conquêtes , entretenir
leur valeur, occuper leurs citoyens, les détourner de toute
efpèce de révolte ; ils aimoient mieux un fôldat que dix
ouvriers crue leur pays même ne pouvoit produire ; enfin ils
avoient fournis i'Etrurie, & ce peuple avoit embraffé la façon
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DE LITTERATURE. 315
de penfèr de fès vainqueurs. Ajoutez à de fi fortes rai tous ,
qu'ils étoient pauvres, & ia magnificence, de quelque nature
quelle foit, eft incompatible avec ia pauvreté. Il ne faut
donc citer les Romains pour avoir pratiqué f Architecture
& ia Sculpture que fur les fins de la Republique, c'eft-à-dire,
quelque temps avant Jules Célâr ; mais principalement fous
le règne d'Augufle. Ce fut alors .que les dépouilles de la
Grèce qui, long-temps auparavant, avoient décoré la ville
de Rome , furent imitées : ce fut alors qu'elles arrivèrent en
plus grand nombre , & que les Grecs , artiftes en tous les
genres , fuivirent en foule leurs vainqueurs. Par confequent
on ne peut guère feparer le goût des Grecs de celui des
Romains ; il eft vrai que ceux-ci ont confèivé l'ordre tofêan
qui (ans doute avoit régné conftamment dans l'Italie, malgré
la révolution arrivée en E'trurie: quoi qu'il en (bit, ils affo-
cièrent cet ordre aux trois autres qu'on leur apporta de Grèce;
il eft encore vrai qu'ils inventèrent, ou qu'on inventa chez
eux, l'ordre compofrte qui n'eft, comme on le (ait, qu'un
mélange de l'ionique avec le corinthien, & dont on peut
aifoment le paflèr : cependant i' Architecture a depuis ce
temps-là confervé ces cinq ordres.
Les architectes Grecs commencèrent donc à travailler à
Rome & à féconder le luxé & la magnificence des Empe-
reurs & des particuliers: il paroît, fi l'on s'en rapporte à
Vitruve, que les Romains en avoient produit quelques-uns;
mais indépendamment du peu de talent qu'il fëmble que la
Nature leur ait accordé du côté des arts , ce qu'ils ont pro-
duit en iculpture eft peu fâtisfaifànt : leurs figures font courtes ,
elles font lourdes, fans élégance & fans aucun fentiment; ainfi
ne me (eparant jamais de ces rapports d'un art à l'autre,
j'ajouterai , pour confirmer le peu d'opinion que j'ai de leur
mérite, que prefque tous les architectes Romains, dont on
nous a rapporté les irucriptions trouvées for les tombeaux ou
ailleurs , portent le titre d'affr^tnc/iis , & ce n'eft pas fins
raifon qu'on a attribué à i'eîclavage de tous les A ni (les, le
peu de progrès que les Romains ont fait dans les arts.
3 1 6 MEMOIRES
Au refte , ia quantité d'auteurs que Rom« a produits pour
écrire fur les architectes Grecs, & dont nous avons malheu-
reufèment perdu les ouvrages, prouve très-fblidement qu'ils ne
pouvoient fëparer leurs idées, & qu'en penfant à l'Archi-
tecture, ils avoient toujours la Grèce prélènte à le/prit; niais
les plus beaux ouvrages de Rome font une plus forte preuve
que leurs auteurs , (bit Romains , (oh Grecs , 1 avoient encore
davantage dans l'idée , en quoi ils ne font point à blâmer,
bien au contraire. Par la même raifon , Vitruve à qui
nous avons l'obligation d'un très-bon traité d'Architecture ,
nous a confêrvé plufieurs uiages des Romains & plufieurs
traits de leur hifloire ; car on voh qu'il vouloit pafîer pour
iâvant, & que c'eft à cette ambition que noms devons un
ouvrage que fon peu d'occupation dans lôn art lui lailîbit le
temps de faire. Vitruve , dis-je , qui me paroh un meilleur
bâtifleur qu'un Architecte de génie, nous aura confêrvé dans
fon ouvrage beaucoup d'idées & de façons de penfèr des
Grecs, générales & particulières. Je crois même en avoir
démêlé quelques-unes ; mais avant que de les rapporter, je
dois reprélènter les différences que le goût ou les befbins de
chaque nation ont pû apporter dans leurs bâtimens publics.
Premièrement, il me paraît que les Grecs ont toujours été
conftans dans ia forme du carré long qu'ils ont donnée à
leurs temples, au lieu que les Romains les ont conOruits
de forme circulaire, carrée, &a Secondement, la différence
des fpeélacles a engagé ceux-ci à bâtir des amphithéâtres, &
i'affîuence des fpectateurs a obligé de les faire d'une étendue
immenfe. Troifièmement , il y a eu des différences par rap-
port aux théâtres, foit pour les plans, foit pour les élévations.
Mais fi les Romains ont confirait des mafîes de bâtimens
auffi confidérables que le colifee & le théâtre de Marcellus t
dont, par parenthèfe, les colonnes n'ont point de baies, ce
qui prouve que les Romains ont imité les Grecs en tout ;
s'ils ont confirait des aqueducs d'une fi grande étendue,
& des chemins fi magnifiques, je ne vois en eux que des
moyens plus grands, auxquels ils ont proportionné leur
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DE LITTERATURE. 3 17
exécution. D'ailleurs ils étoient les maîtres du monde ,
accoutumes de plus à mettre toujours la guerre à profit , ils
employoient des milliers d'efclaves , ou pïuflôt tous les peu-
ples qu'ils avoient fournis, aux conftructions qu'ils avoieht
envie de faire, non feulement dans les provinces conquhes,
mais dans Rome même; au lieu que les Grecs tiraient tout ,
hommes & argent de leur propre fonds & de leur peiit
pys. Aulîi l'on peut dire, avec aflurance, que les Romains,
à la place & dans la fituation des Grecs , n'auraient ni laide
le moindre monument, ni fait un pas pour la culture & le
progrès des arts; il femble en un mot qu'ils n'ont travaMlé
ou pluftôt fait travailler en ce genre, que par l'idée d'autrui,
& parce qu'on leur a dit que ces fortes de choies étoient
belles & convenables à de grands & de puinans peuples.
Cependant le luxe & la magnificence des Empereurs ont
encore produit à Rome des bâtimens d'un genre qu'il ne
paraît pas que les Grecs aient jamais exécuté; ce font les
thermes ou les bains , tels que celui de Dioctétien , dont on
peut voir la defcription & l'élévation tirées de iês ruines qui
fubfiflent encore , & qui ont été gravées avec beaucoup de
foin par Jérôme Coke , fur les defTeins très-d&aiilés d'un
architecte Flamand nommé Sébaflien de Oya *. La différence
des nations en a également apporté dans les places publiques,
dont il me paraît convenable de dire un mot. Ce que je
vais en rapporter eft tiré de Vitruve, de la traduftion de
M. Perrault, à laquelle on ne (aurait donner trop d'éloges ;
voici ce qu'il en dit : Les places publiques , chez les Grecs , Liy.v.O. *.
font carrées, & ont tout à l'entour de doubles & amples por-
tiques dont les colonnes font ferrées les unes contre les autres,
ir foûtiennent des architraves de pierre ou de marbre avec des
galeries par haut; mais cela ne fe doit point pratiquer ainfi dans
les villes d'Italie , parce que f ancienne coutume étant de faire
* Tous les Architectes qui ont
traité des antiquités, ont donné le
plan de ces thermes , mais celui-ci
a poufle l'exactitude plus loin ; il
vivoit au milieu du XVI.* fiècle ,
& ce fut le cardinal de Granvelle
qui , par fes libéralités , le mit en,
état d exécuter cette entreprife. Le
recueil de ces deflèins gravés à An-
vers, eit d'une exceflWc rareté.
Rriij
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3 1 8 MEMOIRES
voir au peuple les combats Ae gladiateurs dans les places , il
faut , pour de tels fpeâacles , qu'elles aient autour des entre-
eolotmemens plus larges, & que fous les portiques, les boutiques
des changeurs ér les galeries au de fus, aient t efpace néce faire
pour faire le trafic & pour la recette des deniers publics. Ce
pillage donne tout à la fois une delcription générale des
places publiques d'Italie & de Grèce: nous pouvons, ce me
femble, rapporter celles d'Egypte à cette dernière; car, à
la rélèrve du temps des Empereurs dans Rome & un peu
auparavant , dans aucun pays de l'antiquité, les maisons des
particuliers n'ont été ni autfi magnifiques, ni auffi étendues
que les nôtres : ainfi ces colonnades , ou ces portiques , pro-
duisent un coup d'oeil fuperbe, en même temps qu'ils
cachoient les maifons des particuliers, auxquelles on a demandé
depuis, non feulement un extérieur magnifique, mais qu'on
a loûmiiês à une fymmétrie exacte.
Voici encore quelques paflàges de ce même Vitruve , qui
ont trop de rapport à mon fujet pour être négliges. Il dit;
lir, r. St on a égard à chaque chofe , on ne fera point de toit au
temple de Jupiter Foudroyant , ni à celui du Ciel, non plus
qu'à celui du Soleil ou de la Lune; mais ils feront découverts,
parce que ces divinités fe font connoître en plein jour & par
toute T étendue de l'Univers : par une femblable raifon les temples
de Afinervc , de Mars & d'Hercule feront d'ordre dorique ,
parce que la vertu de ces divinités a une gravité qui répugne à
la délicate fe des autres ordres; au heu que Vénus, Flore ,
Proferpine & les Nymphes des Fontaines en doivent avoir a" ordre
corinthien , d'autant que la gentille fe des fleurs , des feuillages
& des volutes dont cet ordre efl embelli, paraît fort convenable
à la délicate fe de ces Déefes , & cela femble contribuer beau*
coup à la bienféance, comme au fi de faire les temples de
Junon, de Diane, de Bacchus & des autres Dieux de cette
efpcce , d'ordre ioiùque , parce que le milieu que cet ordre tient
entre la fc'vérité du dorique & la délicatefe du corinthien, repré*
fente nfi bien la nature particulière de ces divinités. Que de
iWih dans ces réilexions « Voilà les idées doot jç parfois
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DE LITTERATURE. 310
il y a quelques momens , & que je ne puis m empêcher de
regarder comme une tradition des Grecs. Il fout avoir non
feulement lenti, mais inventé les rapports des ordres pour
les voir avec cette délicatefîê, & les appliquer aufli conve-
nablement aux divinités, ou pluftôt aux paffions que ces
peuples adoraient. Je finirai ce Mémoire, déjà trop long
pour fon peu de (ôlidité, par cet autre paflàge que j'ai trouvé
dans lavant-propos du premier livre de Vitruve.
// avait appris, dit-H, de fes maîtres qu'il faut qu'un Ar-
chitetlc attende qu'on le prie de prendre la conduite d'un ouvrage,
& qu'il ne peut, fans rougir, faire une demande qui le fait
paraître intérefé, puifqu'on fait qu'on ne follicite pas les gens
pour leur faire du bien , mais pour en recevoir ; car que peut-on
croire que penfe celui qtte l'on prie de donner fon bien pour être
employé' à une grande dépenfe , ftnon que celui qui le demande
efpère y faire un grand profit au préjudice de celui à qui il le
demande : cefl pourquoi on prenait garde autrefois , avant que
d'employer un Architecle , quelle e'toit fa naiffance , & s'il avoit
été honnêtement élevé ; on fe foit davantage à celui dans lequel
on reconnoifjoit de la mode (lie , qu'à ceux qui vouloient paroître
fort capables. La coutume auffi de ce temps -là, était que les
Architeâes n'inflruifoient que leurs enfans & leurs parens , ou
ceux qu'ils croyoient capables des grandes connoijfances qui font
rtquifes en un Architecle, & de la fidélité duquel ils pouvoient
répondre.
Les Romains fe conduilôient fi différemment dans les arts,
en ne les failânt exercer que par des elclaves ou des affran-
chis, qu'on ne peut fe difpenlêr d'attribuer ces idées aux
Grecs , & de conduire , puifque Vitruve parle de fes Maîtres ,
qu'il avoit étudié là profeffion en Grèce ou lôus des Grecs
établis à Rome , qui lui avoient répété ce qu'on diiôit & ce
qu'on pratiquoit chez les Grecs.
3*o
MEMOIRES
DE LA PERSPECTIVE
DES ANCIENS.
Par M. le Comte de Caylus.
12 Août TE ne regarde ce que je vais avancer fur la perfpeélive
•749* Jdes Anciens, que comme un fupplément à l'excellent
morceau imprimé clans le vm.c volume de nos Mémoires,
que M. l'abbé Sailier a donné fiir la même matière : je ne
puis mieux Élire que d'y renvoyer pour les citations des
auteurs qui prouvent notre fêntiment; & fi j'en rapporte quel-
ques-unes, c'eft cju'il ne les aura pas employées. Ce n'eft
donc que dans la vue de compléter ce fujet, & de parier
en Artifle d'une cholê dont il a parié en homme de Lettres
des plus éclairés: au refte je ne donnerais pas ce Mémoire,
s'il ne l'avoit vu & approuvé.
AiTicix I. u eft confiant que l'imitation eft non feulement la pre-
mière règle de la Peinture, mais qu'elle eft (on principe, là
lôurce, enfin ce qui lui a donné la naifîànce; il eft confiant
encore qu'il ne faut pas avoir eu une connoilîânce & une
pratique bien étendue.^ dans ce même art, pour avoir exprimé
ou indiqué, dès le premier inftant qu'il a été exercé, le
fuyant, la diminution & la dégradation que la Nature pré-
(ènte & defline de tous les côtés : c'eft ce qu'on appelle ptrf-
peflive, c'eft-à-dire , le changement & la diminution que l'air
pour la couleur, & la diûance pour le trait, apportent fur,
les objets expofes à notre vue»
La per/pe£tive de la couleur a peut-être été plus long-temps
à s'établir : les Peintres auront été plus long-temps retenus par
le défaut des moyens ; & quand la pratique & l'ufage leur
ont fourni ces mêmes moyens , je crois qu'ils ont vu quelque
temps cette diminution de la couleur, & même les dégra-
dations du trait les plus compliquées & les moins naturelles ,
fins ofer les exprimer, dans la crainte de n'être point entendus.
En
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DE LITTERATURE. 321
En efiet, quelle devoit être à cet égard la réfervc des anciens
Peintres, puilque même encore aujourd'hui ion efl obligé
d éviter des figures telles que la perfpeclive peut les donner,
parce qu'elles ne lônt point heureufes ! N'entend-t-on pas tous
les gens du monde dire , en voyant un raccourci , // ri y a
jamais eu de bras ou de jambe faits de cette façon; ou s écrier,
en confidérant le fonds d'un tableau , mais ce n'efl point là
tel bâtiment , je rien ai point vu de cette couleur, jamais il
n'y a eu de fi petites maijons , &c! Car ces mêmes gens,
qui d'ailleurs ont de lefprit & des connoiiTances , mais qui
n'ont jamais réfléchi fur la Nature , & moins encore fur
l'imitation , ne reconnoîtront pas leur ami de/Tmé de profil
ou des trois quarts, parce qu'ils n'en ont jamais été frappes,
qu'en face. Mais binons ce public 5c même ces gens du
monde qui font le malheur des arts & de toutes les con-
noifîànces qu'ils n'ont pas , & revenons à la perfpective ,
après être convenus que les premiers Peintres ont été long-
temps fans ofer exp.imer celle de la couleur, & peut-être
celle du trait.
11 faut remarquer que la perlpeclive s'étend fur tous les
objets les plus voifms de l'oeil , & que le monde en général
ne connoît que celles qui , repréfentant des bâtimens 6c des
architeclures fur des plans dégradés, en portent le nom par
excellence. J'efpèie faire fentir plus en détail cette partie de
l'art, & qui lui eft fi néceflâire.
Pour le convaincre de la facilité avec laquelle tous les
hommes ont pu remarquer la perfpeélive, & par conféquent
l'exprimer, il iûfltt de regarder par l'angle un bâtiment un
peu élevé & de quelquetendue dans là longueur : on fera
frappé de l'abaiilêment proportionnel de fon trait dans toutes
(es parties, ainfi que de la dégradation de fa couleur; &
dès-lors on concevra que tout Peintre, (ans être oblige de
pafler par les règles , a dû néceflàirement exprimer ce <ju'il
voyoit aufîi clairement & auffi conftamment.
L'imitation feule, un raifonnement des plus fi mples , enfin
l'art lui-même nous prouvent donc iijconte/bblement , quQ
Tome XXI H, 3 f
3i* MEMOIRES
tous les peuples qui ont connu le deffèin , ont dû* avoir une
idée plus ou moins jufte & plus ou moins étendue, mais
toujours confiante de la perfpeclive. Cependant on a voulu
en refùjér la connoifîànce aux Grecs, ies peuples de la terre
qui ont poulie plus loin la connoiflànce, le fêntiment, la
fînefîè &. l'exécution des arts. S'ils n'eufïènt point connu la
perfpeélive , auroient-ils conduit l'imitation jufqu'à tromper
Jes nommes mêmes î Auroient-ils élevé ces fuperbes fcènes ,
& décoré ces immenfês théâtres d'Athènes avec tant de
grandeur & tant de dépenlê ! Un peuple fi fin & fi délié
en toutes choies, auroit-il foûtenu la vûe d'un amas confus
d'arbres, de bâtimens, enfin celle d'un fpeélacle de defôrdre,
tel qu'il auroit été nécefîàirement fans ce premier principe,
dont fa Nature fournit à chaque infiant des exemples û faciles
à comparer?
M. Perrault, dans (on parallèle des Anciens & des Moder-
nes , efl un de ceux que j'attaquerai le plus dans ce Mémoire.
Cet homme , peu philofôphe, dans quelque fens qu'on veuille
prendre ce mot, efl, à mon avis, un modèle parfait de la
prévention , puilqu'il a voulu tout Ibûmettre indifféremment
à Ion fiède: il fè peut aulTi que l'efpérance de fê faire un
nom , l'ait engagé à foû tenir d'auffi mauvaifês thèfês ; mais il
n'a pas eu plus de fuccès que tous ceux qui ont couru la même
carrière, c'efl-à-dire , qui ont attaqué les Anciens & les ont
voulu trop dégrader : car il efl permis d'attaquer l'Antique
& les Anciens; les hommes peuvent-ils être exempts de tout
défaut î Quoi qu'il en foit , je puis répondre des erreurs dfc
M. Perrault dans ce qui regarde les arts , & je vais faire mes
efForts pour en donner la preuve. Je me tairai fur les autres
articles que le célèbre M. Huet a relevés ; trop heureux de
pouvoir du moins, fur une fi petite partie, penfèr comme
un homme fi fâvant : ce qu'on en peut lire dans fôn Hue-
tïdtia , en efl une preuve; & l'on fut que cet Ana n'eft
point comme les autres, puilqu'il efl compofe de différentes
Diiîertations ou de morcearx qui n'avoient point encore
paru, & que l'on ne peut trouver que dans ce recueil.
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DE LITTERATURE. 323
La peinture ancienne, au moins la plus parfaite & la plus
terminée, n'exifle plus pour nous convaincre du degré auquel
les Anciens ont porté la perfpeclive ; il eft certain qu'au fïècle
mêmed'Augufte les tableaux de Zeuxis & d'A pelle, de Proto-
gène & des autres grands peintres du bon temps de la Grèce fè
diflinguoient à peine, tant la peinture en étoit évaporée, effacée,
& le bois vermoulu; car les tableaux portatifs n'étoient peints
fur aucune autre matière, du moins nous ne l'apprenons d'aucun
hiftorien. Que nous refte-t-il aujourd'hui pour établir notre
jugement, foit pour attaquer, foit pour défendre? Quelques
peintures fur ia muraille que nous fômmes trop heureux
d'avoir, mais que notre goût pour l'antique ne doit pas nous
faire admirer également. Toutes belles quelles puifîènt être
à de certains égards, il eft certain qu'on ne peut les comparer
à ces fîiperbes tableaux dont les auteurs anciens ont fait de
fi grands éloges, dont ib parioient à ceux mômes qui les admi-
roient avec eux, à ceux qui fèntoient tout le mérite des
chefs -d'oeuvres de fcidpture, fur lefquels on ne peut fôup-
çoniier ces auteurs de prévention, puifque nous en jugeons,
& que nous les admirons tous les jours, & qu'enfin nous
lâvons qu'ils étoient également employés à ia décoration des
temples & des autres lieux publics. Ces arts fê fùivent; je le
dirai fâns ceflê, & j'ajouterai qu'il eft: phyliquementimpoflible
que l'un fût élégant & fublime, tandis que l'autre aurait été
réduit à un point de platitude & d'imperfeclion, telle que
fêroit en effet une peinture fins relief, fans dégradation, enfin
fâns ce qu'on appelle l'intelligence & l'harmonie, parties de
l'art , qui toutes , quoiqu'elles ne paroiflènt pas appartenir
directement à notre objet, doivent cependant être compriies
iôus le nom de la perfpeclive dont elles font partie.
Dans le nombre prodigieux des peintures qu'on dit que
le roi de Naples a fait retirer des mines d'Herculanum , fi
l'on pouvoit raifonner fur ce qu'on n'a point vu, j'inlîfterois
beaucoup fur un fujet de compofition dont on nous parle
depuis long-temps, & qui repréfente, dit-on, une fcène parée
de lès chœurs. La perfpeétive du trait doit au moins s'y faire
324 MEMOIRES
émir, fuppofê, comme il y a beaucoup d'apparence* , que la
couleur ait fôurTert. Si ce fait eft vrai, cet exemple devrait
abfolument détruire la prévention qui règne encore dans iclprit
de quelques Savans, qui croient fur la foi d'autrui, que (es
Anciens ne connoilToient point la perfpeclive. On ne faiiroh
trop comprendre la profondeur des racines que cette pré-
vention a jetées, & par confequent la difficulté que l'on
trouve à les arracher. Je me llatte encore que les deiîeins
gravés que le roi de Naples fait efj>érer depuis long-temps à
toute l'Europe, ferviront à confirmer, & peut-ctre à faire
pafîèr un lêntiment dont l'art fêul me paroît donner des
preuves claires & fûffifantes. C'eft en confequence de celle
idée que j'en parle aujourd'hui : car, en vérité , toutes ces
peintures d'Herculanum nie paroifîent bien (uipedes; &
j'avoue que j'ai toutes les peines du monde à me perftuder
qu'une ville de province, telle qu'Herculanum , pût offrir fur
les murailles une fi grande quantité de peintures, & qui, s'il
en faut croire ceux qui en parlent, font de toute beauté.
Cependant , quelqu'opinion qu'on puhîè en avoir , il faut
convenir que ces ouvrages n'ont point été faits par des
Grecs, ou du moins dans le temps que les arts florinoient
dans la Grèce : ils ne peuvent avoir été faits que par des
Italiens, ou des Grecs du fécond ordre, bien des fièdes après
la mort d'Apelle; & pour les juger fâinement, il faudrait
encore pouvoir les comparer avec les morceaux que nous ne
(aurions jamais avoir.
J'ai vu bien des gens prétendre que les couleurs dont les
Anciens fê lèrvoient , ne leur permettoient pas d'arriver aux
mêmes tons que les nôtres. Cependant ils employoîent des
terres & des préparations chymiques pareilles à celles que
nous employons ; la feule différence, c'eft que les nôtres /ont
broyées avec de l'huile , & que les leurs ne l'étoient qu'avec
des blancs d'œuf, de la gomme , & d'autres drogues propre
à les lier & à leur donner de la confiftance. La préjxiration
des Anciens étoit enfin telle que notre guaffe, dont les cou-
leurs font en effet également hautes & tout autant éclatantes
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DE LITTERATURE. 325
que notre peinture à l'huile. J'ai vu des morceaux de ce
genre, exécutés par Rubens, par Tintoret & quelques autres
grands maîtres, qui égaloient leurs plus beaux tableaux du
côté de la force. Si , /Tins avoir la même expérience que les
«Anciens, nous avons fait de fi belles choies en détrempe,
que n'ont- ils pas dû produire, eux qui pratiquoient fans celle
cette efpèce de peinture, & qui n'en connoifîôient point
d'autre? En un mot, notre couleur à l'huile n'a d'autre avan-
tage que de réfifter plus long-temps à l'humidité, 8c de
pouvoir fournir qu'en la lavant fimplement on enlève la
crafîê & la poufîière qui peuvent s'être amaflees deiîùs. Us
avoient donc tous les moyens d'exprimer la perlpeclive
aérienne , puifque tout peintre peut faire fèntir , avec le
(impie crayon, la rondeur des corps, fimple apparence qui
rieft produite que par la place des ombres. Ainfi tout ce qu'on
peut dire en général, c'eft qu'il paroît que fi nous avons
gagné du côté des noirs & que nous ayons perdu du côté
Ses clairs, ce n'eft point la faute de leurs couleurs: les Anciens,
autant que j'en puis juger, aimoient à promener leurs yeux
dans toutes les parties de leurs tableaux, imitant en cela la
.Nature qui ne redoute rien ; & l'on n'ignore pas qu'il en eft
de l'harmonie d'un tableau comme d'un concert, dont il eft
libre de monter le ton plus ou moins haut. Auffi , générale-
ment parlant, on peut dire que nous cherchons fou vent par
parefiè & par négligence des oppositions trop fortes, d'autant
plus à redouter, que notre préparation à l'huile fait poufïèr
les couleurs & ne les noircit que trop , inconvéniens que les
Anciens n'étoient pas à portée d'éprouver, puifque leurs oif*
nages iitbfiftoient beaucoup plus long-temps , & lâns aucune
altération, par la nature de leur pratique.
Quant aux règles de la perfpeélive , elles ne font que des
pratiques que la connoifîànce de l'optique préfènte naturelle-
ment à l'elprit du pein-re, & dont elle démontre la vérité &
même la nécefTité dans les productions de fôn art.
11 eft certain que les Anciens ont connu l'optique dans
g>ute l'étendue que demande la peripeclrve; du moins il eft
Sfiy
$16 M E M O I R E S
aifé de s'en convaincre par ia lecture de l'ouvrage cTEuclidtf,
traduit en différentes langues, tantôt fôus le nom de traité
d'optique, tantôt même fous celui de traité de perlpe&ive (a).
On lâit d'ailleurs que cet auteur vivoit près de trois cens ans
avant J. C , & qu'il n'a guère fait autre cholê dans tous
iês ouvrages, que de rédiger dans la forme géométrique, les
découvertes mathématiques des fiècles qui l'avoient précède.
Aufli nous liions dans l'hiftoire de la peinture, que Pamphile,
qui vivoit quatre-vingts ans avant Eudide, & qui fut le maître
d'Apelle, avoit étudié avec loin la géométrie & l'optique dans
Ja vue de porter Ion art à la perfecYion, & qu'il réuffif.
D'ailleurs les ouvrages d'Apelle & de Protogène, cités dans
DtpiâurâVt- le Catalogue de Junius, étoient proprement des couis de
trm' P' //• peinture, dans lelquels il ne faut pas douter que la perlpeclive
ne fut traitée à fond.
Mais, dira-t-on, fi les Anciens ont connu les pratiques de
ia perfpeclive, pourquoi n'en trouve-t on aujourd'hui aucune
trace dans les livres qui ont échappé aux injures du temps
& à la fureur des Barbares ? Je réponds à cela qu'il eft cer-
tain que les meilleurs peintres de l'antiquité avoient publié
les fecrets de leur art dans des traités de la peinture en
général , ou de quelqu'une de les parties ; la lifte de ces
ouvrages, dont les auteurs nous font encore aujourd'hui
connus, lêroit longue & ennuyeulê. Tous ces ouvrages de
l'antiquité ont péri, tandis qu'un grand nombre d'autres,
même aflez frivoles, le (ont conlêrvés; 6c il n'y a rien en
cela qui doive étonner ceux qui ont quelque connoiflànce
des manulcrits anciens qui renferment & qui exigent des
deflèins ou des miniatures. Pour remplir les bibliothèques des
livres des poètes, des orateurs, des hiftoriens & des autres
écrits de ce genre, il fuffifôit d'avoir des gens qui fuflènt
écrire: mais il falloit trouver, pour les livres de ces grands
maîtres de la peinture, des copift.es ' ons deftlnateurs & intel-
ligens dans la matière qu'ils tranferivoient; c'eft ce qui fèmble
(a) La perfpcelive de Cliantelou fïeur de Chambrai, n'eft. que U
traduction françoife de l'optique d'Euclidc.
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DE LITTERATURE. 317
ne s'être point rencontre depuis treize ou quatorze cens ans,
temps le plus éloigne où remontent les anciens manuferits (h).
L'auteur qui a traduit en françois le traité de Léonard de
.Vinci fur la peinture, avoue qu'il lui eût été impofïibîe de
publier cette traduction, fans l'avantage que fôn flècle a eu
par-defîus les Anciens , d'avoir trouvé la gravure & l'im-
primerie.
Enfin pour achever de mettre cette réflexion dans tout
(on jour, il eft à propos de remarquer que de tous les écrits
de l'antiquité fur l'architecture, il ne nous en refle plus aucun
autre que celui de Vitruve; encore avons-nous perdu la partie
qui contenoit fês profils & fês démonftrations linéaires, dont
l'auteur avoit fait un livre particulier 6c le couronnement de
tout ce bel ouvrage. Ainfi , comme les écrits des Anciens fur
les règles de la perfpective demandoient aufïi dans les copiftes
de l'intelligence & du deflêin, il ne faut pas s'étonner que
ces écrits fê /oient perdus.
Si d'aufli fortes probabilités & autant d'autorités ne fub-
fifloient pas, je ne lêrois pas moins perfuadé que ces fortes
d'ouvrages ont exiflé ; il ne faut pas avoir poufîe la connoif
Jânce des mathématiques aufîî loin que les Grecs pour
trouver les règles de cette efpèce de géométrie pratique, dont
les corps préèntent fins ceiïe une étude qui ne peut jamais
varier.
Il n'eft que trop prouvé que nous n'avons plus, & que
nous ne pouvons jamais avoir les véritables morceaux de
comparaifon. Ceux qui nous refient ( je parle toujours avant
la découverte d'Herculanum ) reprélentent en général des
figures feules exécutées fur des fonds vagues (c) & d'une
lêule couleur: dans le nombre nous avons même très-peu de
fîijets compofés de plufieurs figures; les uns & les autres
(b) Cliantclou de Chambrai,
dans Ton traité de la perfeelion de
la Peinture.
(c) Voyez le traité de l'origine
A. de la décadence de la Peinture
chez les Grecs & chez les Romains,
par George Turnhult , Londres ,
1740; <x le livre de Peintures
antiques gravées par Pietro-Santo
Bartoli , ex publié a Rome en 1 706,
in -fol.
328 MEMOIRES
font peints à frefque de la même manière que nous peîgnow
aujourd'hui. Je crois qu'il eft nécefîàire de rendre compte de
la façon dont elle lé pratique. On prépaie la quantité d'enduit
que le peintre a réiolu de peindre dans la journée , & il ne
peut y retoucher loi (que l'enduit efl fèc ; ce qui' arrive à h
fin de cette même journée: par confequent il faut une grande
pratique & une grande facilité pour ce genre de peinture,
puilqu'il fiut abattre l'enduit, en refaire un autre & recom-
mencer, ce qui fouvent fait des coutures ou des fepanrions
dans l'ouvrage. Pour éviter ces inconvéniens , il faut avoir
l'accord de la machine ou de la compofition entière toujours
préfènt à lefprit ; en même temps que 1 on termine chaque
partie au degré nécefîàire. On fênt qu'on eft plus à Ton
aifè & qu'on a plus de iil)erté d'efprit quand on peint un
tableau a détrempe ou à l'huile, fur lequel on peut revenir
auiTi fouvent qu'on le juge convenable.
Toutes les manières de peindre des anciens fê réduifêntdone
à trois : l'encauftique avec de la cire fondue dont j'ai rendu
compte ; la détrempe dont nous ne jugerons jamais , & la
frefque, qui eft la fêule dont nous pouvons encore juger. La
n6ce Aldobrandine eft un des plus grands morceaux qui nous
foit refté des peintures de l'ancienne Rome ; la fîmplicité & la
•noblefîè de fôn ordonnance mériteront toujours qu'on en
mention , jufqu a ce que d'autres peintures antiques paroiiîent
avec afîèz de mérite pour obicurcir celui qu'elle a fâns doute à
nos yeux. Sa couleur eft comme celle de toutes les frelqucs
qui n'ont jamais autant de brillant que jîos peintures à l'huile.
Suoique le Corrcge, le Lanfranc & quelques autres aient fait
;s chofès prodigieufès en ce genre : mais ia touche en eft
libre & pleine d'efprit, les ombres y (ont exprimées par des
hachures, à peu près comme Raphaël a fait dans fôn grand
tableau de l'école d'Athènes ; & fi l'on ne fàvoit que la noctf
Aldobrandine n'a jamais été vue par ce prince des Modernes,
on pourrait croire qu'il l'auroit prifê pour modèle de 6
façon de peindre à frefque ; tant il eft vrai que les habite
gens fe rencontrent toujours , & n'ont qu'un fetd & même
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DE LITTERATURE. 32?
procédé. Ce n efl: point jxjur employer fimplement un terme
d'art que je viens de me fcrvir de celui de hachures; ces
tailles ou ces traits ne font point arbitraires; ce n'eft point
une cholè de convention , comme j'ai vu bien des gens fè le
figurer ; elles fervent à exprimer les finuofités des corps dont
ies hachures doivent tracer les élévations & les creux. Je
n'ai donc infifté fur les hachures qu'en les regardant comme
une fuite de la perfpeélive qui exprime les ombres dans la
noce Aldobrandine, & qui fait voir en même temps que fon
auteur n'ignoroit point cette partie de l'art. Ce n'efr. pas tout ,
le fojet traité dans un intérieur de maifon , reprélente dix
figures for le même plan ; elles (ont potées fimplement &
naturellement, fans aucune attitude forcée, & fuis la recherche
ni t'aflcclation d'aucun contrafte. Si , d'un côté, elles ne font
point obligées d'avoir aucune diminution de trait ou de
couleur, le Peintre n'en a pas moins indiqué la perfj>ëétive
dans toutes les parties où elle étoit néceflâire, non feulement
par la rondeur des corps & par le fentiment de l'intervalle
qui les fépare du fond, mais par la jufte dégradation des
corps que (on fûjet lui demandoit, tels que l'autel, le lit,
le plancher , &c. Je ne parlerai point ici de la manière (âge
&. élégante dont ces figures font deflînées , & je ne vanterai
point leur concours à l'objet de la compofition ; cet examen
n'efl pas celui qui m'occupe: mais fi toutes les parties que
je viens de rapporter fidèlement, ne font pas de la perfj>ec-
tive aux yeux d'un homme d'art, je ne fais où il en fiut
chercher, aujourd'hui même que cette fcience eil afliirément
plus connue qu'elle ne l'a jamais été. Cependant je puis dire ,
avec vérité , que plufieurs portraits des grands maîtres , dont
ie fond efl facrifié à l'effet de la tête, & plufieurs compofi-
tions traitées avec de fortes oppofitions . en prélèntent fouvent
en beaucoup moindre quantité ; il y a même plufieurs tableaux ,
célèbres d'ailleurs, où l'on croit trouver beaucoup de-perfpec-
tive, parce qu'on efl féduit par un grand fracas de fabriques.
Ce font de fauflës richefîès auxquelles je préférerois, lâns con-
tredit , la- belle fimplicité de la perfpeélive qu'on remarque
Tome XXI IL Tt
33° MEMOIRES
dans cette peinture antique. Le genre outré en tout n'efl que
trop commun ; on le rencontre fréquemment dans ies ouvrages
de plufieurs grands maîtres modernes de France 6c d'Italie:
on y voit des choies qui blelîent celui dont l'œil e(t éclairé ,
& (buvait celui qui même ne connoît point l'art. Il dl
vrai que ce dernier ne peut dire ce qui lui déplaît ; mais ii
lent, par l'indication lourde de la Nature, qu'il n'eft pas lâtif-
fait. En effet , il ne peut l'être , quand il voit dans 1 egliJê de
S.1 Martin-des-Champs , un chien pôle lùr les marches d'un
clcalier , qui , mefure prilè , auroit fix ou lêpt pieds d'une
jambe à l'autre. On remarque de (êmbtables fautes dans les
ouvrages du Tintoret, de Jordane de Naples 6c de plufieurs
autres Peintres qui ont montré un génie li fécond , où l'on
voit des fig Tes qui ne fuient jamais fur leur plan. Je ne finirais
point fi je voulois rapporter des critiques juftes en ce genre;
mais elles lêroient inutiles, fur-tout fi l'on veut bien examiner
plufieurs peintures antiques du tombeau des Nafôni , 6c prin-
cipalement une chalfe de cerf qu'on trouvera à la planche xxx
E'St. Je Rome, delTmée , ainfi que tout le rec ueil , par Pietro-Santo Bartoli ;
' 6So' on lèra frappé des progrès que les Anciens avoient faits dans
la perlpeclive.
Apres avoir parlé en général 5c avoir donné une idée des
peintures anciennes & de leur perfpeclive, il me relie à dire un
mot des arabelôues : j'en ai vu quelques-uns dans des tombeaux
auprès de Naples; mais c etoit peu de chofe en comparaiiôn de
ceux qu'on peut voir dans les ouvrages de ce même Pietro-
Santo. En y joignant toutes les peintures en ce genre, qui nous
ont été conlèrvées par Raphaël , Jean de Udine fie les autres
élèves de ce grand homme, je me flatte qu'on lèra de mon
Jentiment ; ces anciennes grotelques ont été gravées d'après les
études qu'ils en avoient fûtes, ainfi Ion en peut juger très-
ailement. Il me paroît que Raphaël n'a réinli en ce genre
qu'autant qu'il les a bien imitées; celt en donner un allez
graixle idée : j'ajouterai , à l'opinion que j'en ai , le caraétère
6c l'ufage de cet ancien genre de peinture. Ces omemens
fantaltiques inventés avec génie, paroilîènt, à bien des gens,
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DE LITTERATURE. 331
n'exiger que peu 011 point de parties de la pet (pective , puiÊ
que les figures feules, enlacées & liées à des ornemens légers
& délicats, ibnt ordinairement peintes fur le fond de la
muraille , ou fur une couleur qui la fùppolê. Cependant il
y a un grand nombre de cts grotefques où l'on voit des
comportions d'Architecture dans lelquelles il entre par confe-
quent des colonnes, des entablemens & d'autres membres
d'Architecture; toutes ces parties tendent à un point de vue
donné avec autant d'exactitude que pourroit faire le Peintre
ie plus au fut de la perfpeclive: ainli l'on doit en conclurre
que fi , dans des (ùjets où le delordre lemble permis , les
Anciens ont été fi réguliers obfervateurs de la peripective ,
on ne peut, fans in/uftiee, leur refulêr la même connoi (lance
Se la même attention dans des ouvrage» plus réfléchis.
Au refte, je ne puis finir cet article (ans dire que ces fortes
d'ouvrages fèrvoient à couvrir à peu de frais , & cependant
avec goût, des murailles nues, telles qu'on les voyoit dans
l'intérieur des mailons de ce temps ; car les logemens parti-
culiers des Anciens ne nous laifîènt pas une grande idée de
leurs ameublemens. Pline le jeune cite à peine fes meubles
dans la defeription de fês maifbns; 6c s'ils avoient mérité
quelque confédération , un homme suffi vain ne nous en
auroit pas biffe* ignorer le détail. Il eft vrai que les Romains
faifôient conffter la magnificence de leurs meubles dans des
ornemens plus fol ides ik confidérablemeiit plus coûteux que
nos étoffes & nos tapidèries : en effet, les lits des feftins, les
va fês , les couj^es & les bufièts étoient fbuvent d'un prix
beaucoup plus confidérable que tout ce que nous pouvons
employer aujourd'hui. Mais fins fôûmettre tout aux idées de
(on fiècle, comme a frit M. Perrault & tons ceux qui, comme
lui, ont critiqué les Anciens (ans les connoître, !a delcription
de la maifôn de Laurentum, confidérable en elle-même, quoi-
que donnée comme (impie, préfente des idées (i éloignées des
nôtres, 8c nous orTie une diftribution fi fmgulière par la lî'pa-
ration des pièces & des appartenons, que j'avois rélôlu d'en
donner un plan; mais je me fuis trouvé prévenu par lé
332 MEMOIRES
Scamozzi & par M. le Pelletier, dont les idées iônt celles
qui ont été fuivies par M. Félibien des Ava.ux dans un peut
volume in-12, imprimé à Paris chez Delaulne, 1699. Ii
faut convenir que la defcription de cette mailôn donne une
grande idée de la profufion des Romains & de la magnifi-
cence dont ils étoient dans leur domeftique ; mais il n efl
pus moins véritable que les mai ions particulières des Grecs,
lans être plus richement remplies de ce que nous entendons
par le terme de meuble , étoient encore plus médiocres &
d'une beaucoup moindre étendue à la ville comme à la cam-
pagne que celles des Romains, & que la décoration des
édifices publics, étoit le iêul objet des foins & de la dépenlê
des premiers.
Ait. il Je vais à prêtent répondre à quelques fêntimens particu-
liers de M. Perrault: ii fonde une dê lés critiques ou une
de fês preuves de l'ignorance des Anciens , fur les bas reliefs
de la colonne Trajane, où toutes les règles de la peripective
lônt, dit- il, violées. Il a certainement raifon de ne point
approuver ce monument; mais ii me paraît que (on plus
grand tort e(t de ne pas diftinguer la différence des ilècies
de l'antiquité. C eft une choie ii néceflâire dans ce genre
«Eexamen , que j'avancerai hardiment qu'il ferait plus aile de
nous comparer aujourd'hui au Gothique, que de trouver du
rapport aux Romains de ce temps avec les Grecs dans le
plus grand éclat de leurs arts. Mais fins répéter les critiques
que j'ai déjà faites de ces maîtres du monde fur leur peu
JUr. xxxr. de difpofition pour les arts, je repréfêntcrai d'abord que Pline
fê plaint déjà que de fôn temps la peinture avoit beaucoup
dégénéré; & comme il n'entre dans aucun détail, ne fêroit-if
pas permis d'attribuer ce reproche à la partie des 3rts dont
je parle , qui s'étend fur toutes les autres , & dont l'igno-
rance a donné dans la fuite une auffi forte preuve que la
colonne Trajane! Mais pourquoi recourir à des probabilités
quand on a des faits mconteftables à rapporter! Le recueil de
R01T1, qui a pour titre: Admiranda veteris fculptura veffigid,
nous préfente plufieurs bas reliefs, & principalement trois qui
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DE LITTERATURE. 333
lônt une preuve évidente de la connoiflânce des Anciens
dans la peifpeélive. Le premier eft à la page 43 : il eft connu
fous le nom du repas de Trimalcion; làns doute un Grec
l'a exécute à Rome: la peripeaive des bâtimens s'y découvre
avec la plus grande clarté ; on ne feroit pas mieux aujour-
d'hui. A la page 11 de ce même recueil eft encore un bas
relief où font reprélêntés deux viélimaires conduisant un
taureau, dont le marbre eft à Rome dans la vigne de Mé-
dias. Enfin , celui qui le trouve à la page 7 8 , fous le titre
de luflus fimebris , & que l'on conlërve à Rome dans le
palais Barberin, eft peut-être la preuve la plus complète
que je pouvois délirer; non feulement on y voit un édifice
dégradé & fuyant dans la plus exaéle perlpeclive, mais aufli
des intérieurs de voûte.
Au refte , ma critique fur la colonne Trajane n'eft cepen-
dant pas générale ; ce qui pourrait , avec raifon , la rendre
fufpecle : je trouve ce monument recommandable pour quel-
ques ulâges qu'il nous a conlêrvés & pour quelques parties de
l'aru Ainfi l'Artifte & l'homme de Lettres doivent également
l'étudier par le profit qu'ils en peuvent retirer; & quoiqu'une
partie des bas reliefs dont elle eft ornée, quoique ceux de la
colonne Antonine & mille autres foient abfolument dans le
même goût , quand je ne lêrois pas appuyé fur le pafîàge de
Pline , que j'ai cité , je n'en dirois pas moins que la totalité de
la colonne Trajane, Ion ordonnance, & même fon exécution
font en général contre l'art & le goût, puifqu'elle a été conçue
& exécutée d'une façon oppofoe à la Nature. En effet, on n'y
trouve aucune dégradation, ni générale, ni particulière; ainïi
je crois que M. Perrault a bien prouvé for ce point quel eft le
danger de parier hardiment de ce qu'on' ignore. Ce même
partifân des Modernes fait un autre reproche aux Anciens, &
donne leurs médailles pour preuve de leur ignorance dans la
perfpeétive ; il afflue même que l'on n'en connoît aucune
trace fur ces monnoies : voici mon lêntiment for cet article.
Par une fuite néceffàire & dépendante de l'ignorance du
plus bas peuple, qu'il importoit cependant de ménager, il a
1 t 11)
334 MEMOIRES
fallu repréfenter la façade des temples ou des autres monu-
mcns telle qu'on la voyoit en y entrant , pour mettre ce
même peuple à portée de les reconnoître; ce qu'il n'auroit pas
fait fi on les lui avoit préfêntés par l'angie, ou dans un lointain
dont fès yeux n auraient point été frappés. Si le peuple
exigeoit encore le même ménagement & les mêmes égards,
ne fàudroit-il pas fe conduire de la même façon, aujourd'hui
même que nos connoilïânces nous paroifîènt fi fort étendues?
H fê pourrait aufTi que la gronde fïmplicité que les Anciens
cherchoient en toutes chofes , contribuât beaucoup à cette
façon de traiter les fonds. Quoi qu'il en foit, après être
convenu que la plus gronde partie des médailles anciennes
eft dépourvue de cette partie d'autant plus nécefîâire à tous
les bas reliefs , qu'ils tiennent plus à la peinnire que toute
autre cfpèce de failpture, j'avancerai hardiment qu'il y a
plufleurs médailles, & fur-tout des médaillons dans lefquels
on fiit pins que d'entrevoir la perfpeéli ve , & dans lefquels
elle eft entièrement prononcée. M. de Boze, qui lë fait un
plaifir de communiquer aux curieux les tréfors du Roi en ce
genre , m'a laine la liberté de chercher des preuves de mon
fèntiment, & voici la lifte de quelques-unes de cefles que
j'ai trouvées; car la totalité nous mènerait trop loin. 11 eft
bien vrai qu'il faut regarder ces monumens avec les yeux de
l'art; ce que n'ont point fait, ni les Savans qui les ont tait
graver pour en donner l'explication , ni ceux qui les ont
deflînés, l'objet des uns & des autres n'étant point le mien:
ils n'ont en général voulu que faire connoître toutes les
parties; plus ils les ont prononcées, mieux ils ont cru faire,
& dans un fêns ils ne font point à blâmer. Les médailles
Grecques, dont les revers font plus fïmpfes, n'ont prefque
jamais eu befoin de dégradation : cq>endant on fènt non feule-
ment que les grands artiftcs qui les ont fabriquées ne l'igno-
roient pas, mais elle s'y trouve jufque dans les plus petites
parties qui en ont befoin. Tel eft un médaillon de Séleuais ï."
roi de Syrie, repréfèntant d'un côté la tête de Jupiter, & au
\y. la Planche revers Pallas dans un char tiré par quatre éléphans, lançant
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DE LITTERATURE. 335
d'une main un javelot, de l'autre tenant un bouclier; cette
Pal las efl dégradée avec toute l'intelligence nécefîàire, les
éléphans fê diftinguent fans confulion, & la roue du char
elt vue de. côté, même avec une grande ruiefîè de perfj>ec-
tive, ce qu'il faut voir fur le médaillon: car tous ceux qui
l'ont gravé , n'ayant point été fênlibles à cette partie , ne
l'ont pas fait fêntir; au refte, ce médaillon qui efl du cabinet
du Roi , le trouve gravé dans l'hiftoire des rois tle Syrie par
M. Vaillant, dans les annales de Syrie du P. Fralich, & dans pagt
plufieurs autres recueils d'antiquité.
Sans entrer dans un détail plus étendu 6k qui (croit inutile,
je me contenterai de citer encore deux médaillons de bronze
de la fuite du Roi. Le premier efl de Faufline mère: d'un coté N.*
la tête de cette Princellè, de l'autre l'enlèvement des Sabines;
ce revers reprélênte plufieurs femmes dans le trouble naturel à
leur fituation, mais grouppées avec tout l'art du defiein ck de
la perfpeclive. Le fécond efl de Lucius Vérus ; le revers repré- jv;.
fente Marc Aurcle & ce Prince dans un char tiré par quatre
chevaux, ck précédé par plufieurs foldats pofes fur diflérens
plans avec les dégradations convenables à leur éloignen lent. *
A ces exemples ne pourrois-je pas ajouter une conjecture!
elle efl fondée fur l'idée de la poflérité, idée naturelle à tous les
hommes, ck dont les Anciens ont été dominés à l'excès. Plus
leurs médailles avoient de relief dans leurs fonds, plits ces
ouvrages étoient fimples, plus elles étoient en état d'affronter
les injures du temps. Les belles médailles de Louis XIV ck
celles du Roi, compofées par l'Académie, offrent des fonds
enrichis de toutes les fînefîès de l'art; mais ne pourroit-On pas
craindre que dans la fuite des temps il ne fût plus difficile de
juger de la beauté de leurs accompagnemens! Ne pourroit-on
pas imaginer que le moindre frottement ou la rouille elle-
même détruiront ces ouvrages, dont la légèreté exprimée
lêlon les règles les plus auftères, ne pourra rélifter, 6k les fera
méconnoître à la poflérité?
* On doit d'aulïi grands éloges aux Médailles dont J'ai fait graver les
revers fur la même planche, fous les n.° 2, j, 7, 8.
336* MEMOIRES
Je fenii u/âge de ce même raifonnement pour répondre
h la même objection qu'on peut faire aux pierres gravées:
ne pouvant les défendre par les raifons publiques & parti-
culières que j'ai rapportées pour les médailles, je dirai à leur
égard que celles-ci ayant donné le ton, les yeux ctoient
accoutumés à de pareilles fautes; & j'ajouterai que les gra-
veurs, tout habiles qu'ils ctoient, avoient peu de génie Se ne
fiifoient en général que copier les médailles, les ftatues, ou
quelques parties des bas reliefs les plus célèbres & les plus
goûtés. Il folhfoit d'ailleurs à ces artiftes d'avoir exprimé
i'aclion principale, d'avoir fait (êntir autant de grandes parties
dans de fi petits efpaccs , pour le contenter de marquer un
temple tel qu'il étoit réellement, en le fuppofànt dans une
diftance afltz éloignée du fujet pour être difhnguc dans {on
entier, fins le dégrader par la touche; il leur fuffifoit encore
défaire connoître par quelqu'indication légère que la foène
fe pfloit auprès d'une ville ou de quelques maifons , toutes
chofes qu'ils évitoient cependant le plus qu.il leur étoit pof-
fible, & qu'ils ne pou voient s'empêcher de regarder comme
une épifode allez peu importante pour être étudiée & faite
avec autant de loin que le reftede l'ouvrage. Je foupeonne-
rois même que cette façon de traiter les fonds elt un refte
de fouvenir du commerce des premiers Grecs avec les
Egyptiens. Nous n'avons aucun monument pareil pour nous
fervir de comparaifon ; auffi je ne le donne que comme un
fôupçon qui peut-être fe vérifiera dans la fuite : mais le goût
de l'ouvrage & la façon dont il efl traité , m'en ont fi (ouvent
donné l'idée, que je n'ai pu m'empêcher de la communiquer
à la Compagnie. Nous avons un médaillon de bronze d'An-
j. tonin le Pieux, ayant d'un côté là tête couverte de lauriers, 5c
dont le revers reprélênte l'arrivée du ferpent d'Epidaure à
Rome. On y voit une galère fous un pont vu de côté, &
compoic de deux arcades qui font en perfpeclive : on aperçoit
à travers une des arcades , deux petites figures qui paroi flènt
poiées fur la prtie de la galère qui n'a pas encore jxirté le pont;
mais les maifons qui font dans le lointain font du plus mauvais
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DE LITTERATURE. 33/
goût, & dans celui qui me rappelle les Egyptiens, & qu'on
ne voit que trop dans les fontls des pierres gravées. Ce
médaillon eft dans le cabinet du Roi , & eft gravé dans l'ou-
vrage de M. Spanheim. Cependant je dois convenir que la
perlpeclive dans les fonds cil plus rare dans les pierres gra-
vées que dans les médailles ; la railôn en eft bien fimple ,
nous avons moins de lùjets de comparai/on , & l'un ne fe
multiplie pas comme l'autre. Néanmoins fi l'on regarde, dans
le recueil des pierres gravées du Roi, que M. Mariette a donné
au public avec tant de loin , les numéros 05, 102 &112,
l'on verra que les Anciens ne l'ignoroient pas.
J'ai voulu donner des exemples frappans dans tous les
genres de monumens pour ne laiftèr aucun doute. Si je n'avois
voulu que ceux qui prélêntent des figures bien fur leur plan ,
des autels, des marchepieds, des figures dégradées entre elles,
j'aurois pû citer des exemples par milliers, lôit en pierres,
£)it en médailles; & je fuis peruiadé d'ailleurs, comme le dit
M. Mariette, que les deux proférions de Graveur & de
Monétaire, étaient réunies dans la même perlônne, dont on
n'exigeoit aflûrément pas plus dans ce temps -là que dans
celui-ci , autant de connoinance & de lavoir , que pur la
Peinture & les autres grands ouvrages. Enfin , pour ôter
toutes les idées qu'on pourroit avoir de ma prévention pour
les Anciens, je dirai que je condamne ces mêmes ouvriers
que je viens de défendre dans tous les cas, fur plufieurs
articles que je vais rapporter, d'avoir pris trop fouvent la
partie pour le tout, & quelquefois auffi le tout pour la partie,
n'ayant eu en cela aucun ménagement pour le coup d'œil &
pour l'intelligence du Ipeclateur. Je leur reproche les corps
d'Architecture qu'ils ont rq>rélentés fur le même plan de
leurs figures : en efTet, on en voit de très-élégamment defli-
nées, grandement penlêes, fâvamment exécutées, iôrtir d'une
porte qu'elles remplirent prelque en entier ; cependant cette
porte eft celle d'une ville: cette faute eft t. ès-fenfible dans
une des pierres gravées du Roi. Ces défauts conlidérables N.*
ne font pas les feuls; on en voit encore de plus grofliers,
Tome XXIII. Vu
338 MEMOIRES
comme de faire voir en même temps l'intérieur & l'extérieur
d'un cirque ou d'un autre bâtiment. On fent bien que je
n'approuve point (en quelqu'endroit que je les trouve &
de quelques mains qu'elles foient iorùes ) des choiès fi con-
traires à la Nature ik au goût: j'ai voulu prouver que les
Anciens avoient connu la perfpeclivc, & m étonner de ce
qu'ils l'avoiem fi fôuvent négligée. Je paflè à quelques autres
obiêrvations.
M. Perrault reproche encore aux Anciens de n'avoir pas
connu l'Anatomie. Ce reproche ne mériteroit aucune ibrte
de réponiê ; les palîàges des Anciens , toutes les blefîùres
des héros d'Homère contredifent manifefrement ce qu'il
avance : mais le mérite des belles f tatues , dont je puis parler
• à plus jufte tue, n'auroit jamais exifté, & n'auroh jamais
/ , caufé une admiration fi générale & fi fondée, fans une con-
Doiflànce parfaite des os , de leur emlx>îtement , des rnufcles
ck de leur jeu , enfin lans un fentiment de chair fupérieur à
tout ce que nous (avons aujourd'hui , puhqu'ii nous eft
ûnpoffible de l'exécuter au même degré de perfection , Se
que les Anciens , loin d'avoir été lûrpatîes , comme le pré-
tend M. Perrault, n'ont pas été feulement égalés.
TmtIfI»g< Le même auteur du parallèle dit que les bas reliefs des
*9*' Anciens n'ont point de vérité; & pour prouver ce qu'il
avance, il parle d'un bas relief qui reprélênte des danlèules,
& il aflùre que ce font des figures lêiées en deux : il entend
par -là lans doute y que , trop attachées à leur fond , elles
«ont ni grâces ni mouvement , & , pour me fervir d'un
terme de l'art, qu'on ne tourne point autour des figures.
Cet ouvrage n'eft point à Paris , comme ii le dit ; mais je
feis & je m'en rapporte à tous les Peintres & Sculpteurs,
ils diront qu'aucun bas relief antique & d'un bon temps ,
jse peut avoir ce défaut: ce que je lais encore mieux, c'eft
que celui-ci eft certainement exempt d'une pareille imper-
fection, fi, comme le Critique le dit lui-même, c'elt le
Pouffin qui l'a apporté à Paris. Mais il entendoit fi peu les
arts, & il voyait & mal, qu'il efl à préfumer qu'il a pris
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DE LITTERATURE. 339
pour le marbre un plâtre d'après ce bel ouvrage Grec,
connu en effet fous le nom des Danfeufes , & que 1 on
confèrve avec tant de loin dans la vigne Borghèfo, qu'il n'eft
jamais forti de Rome.
M. Perrault voudrait encore nous perfoader que nous
devons au règne de Louis XIV la connoiflânce 8c l'art des
eaux jaillifîàntes; ce règne eft aflèz paré de les propres beautés
fans lui en attribuer qu'il n'a point : ainfi , (ans m'arrcter à ce
que dit Pline à ce fujct dans lès lettres & à trois endroits, les Letm xvil
connoilîânces de l'hydraulique dont les Anciens nous parlent Gail"' L
dans tous leurs ouvrages , & les difTérens ufages auxquels ils jj^^jf^
l'employoient font en fi grand nombre , qu'on ne conçoit
pas qu'on puiflè avancer de pareilles critiques. Le palfage
de Manilius que je vais rapporter me fervira de réponiê. zj^'1Y*9tr^
Il le quoque i/rflexd fontem qui projicit umâ,
Cogna tas tribuit jwemlïs Aquarius art es ;
Cernere fui terris wuîas , inducere terris ,
Jpfaque converfis afpcrgere fuâibi/s a/ira.
•
En voici la traduction : « Le verfèau , ce figne qui , panché
lur fon urne, en fait fortir des torrens impétueux, in 1 lue for «
les avantages que nous procure la conduite des eaux : c eft à «
lui que nous devons l'an de connoître les four ces cachées «
dans le lêin de la terre , & c'eft lui qui nous apprend à les «
élever à fâ fûrface, & à les élancer vers les deux 011 elles «
femblent lé mêler avec les aftres ».
Après cette efpèce de digreiîïon , qu'on me permette
encore celle que me fournit un paflâge de Claudien for les
feux d'artifice: tout ce qui prouve le mérite & l'étendue
des connoilîânces des Anciens, eft de notre refîbrt, & folie,
quoiqu'indireclement , au fojet que je viens de traiter.
Le Poète fait mention de ces flammes dont les tourbil-
lons paroifîènt fur le théâtre, & fe voyoient non feulement
dans toutes les parties de la décoration lâns les brûler, mais
fembloient au contraire fe jouer avec toutes les Peintures.
Vu jj
340 MEMOIRES
Jnque chori fpeciem fpargentes ardua flammas
Scena rotet: varios efjingat mulciber orbes
Pcr tabulas impuni vagtis , piâaque ci ta ta
Ludant igne trabes , & non permijfa morari
Fida per innocuas errent incendia turres.
De NWlu Theod. confu!. verf. j * j.
Je ne puis finir fans rapporter l'extrait d'une lettre écrite
à M. l'abbé Sallier fur lôn Mémoire , par M. Jaliabert , de
Genève : elle eft curieufe en elle-même , & elle fêrvira à
faire reftbuvenir que ceft de la perfpeétive des Anciens que
j'ai parié ; car j'ai fait un peu de digre/ïlons.
» Un de mes amis m ayant engagé dans quelques recher-
ches au fujet des ruines d'Herculanuni , découvertes à Portici,
j'ai lu , à cette occafion, deux Mémoires de l'Académie des
Infcriptions, qui y ont du rapport, celui de M. l'abbé 13a nier
fur les embrafemens du Véfuve, & votre belle Dirïèrtation
lûr la pei fj^eélive ; ils m'ont conduit à quelques remarques
que je prends la liberté de vous communiquer. Je ne (.m mis
exprimer le plaifir que m'a caufè la lecture de votre Mé-
moire. Je ne pou vois concevoir que les Anciens , Parrhazius ,
par exemple, euflènt excellé à dégrader la lumière & à faire
fuir le» contours, comme fi l'on vovoit d'une figure ce qui
en eft caché, & qu'ils euflènt négligé la partie bien plus
ai (ce, qui ne confifte qu'à diminuer les figures, & pour
laquelle on avoit des règles , au lieu qu'on ne lâuroit en
donner pour la diminution des couleurs ; mais vous mettez
les choies dans un fi grand jour, que la découverte des
tableaux anciens où la perfpeétive lôit oblervée, ne feroit
qu'illuftier la queftion fâns augmenter l'évidence. Les pafiàges
que vous citez de Platon , de Vitruve , font décififs ; mais je
ne iâurois m'accommoder de la manière dont Perrault a traduit
le pauage de la préface du livre vu. H fût dire à Vitruve,
Agatharque fut inflruit par Efchyle à Athènes , de la manière
dont il faut faire les décorations de théâtre pour
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DE LITTERATURE. 341
Eft-il vrai-fèmblable que le poëte ait enfeigné au mathéma- «
ticien les règles de la perlpeclive? Une virgule après docente , «
& qui devrait être après tragœdiam , a trompé M. Perrault , «
& l'a porté à féparer ces deux mots au lieu de les joindre «
enfemble: il a même fi bien fenti que la phralé ponétuéeà «
Jà manière, étoit louche, que, dans fa note, au lieu de tra- «
gœAiam , il voudrait qu'on iûttragicam fccnamfecit. D'ailleurs, «
h$*L<jY.ui iça.yai$icu,ty<LiJiAt & dans les bons auteurs Latins, «
docere tragœdiam , fabulant , atoûjours fignifié jouer une pièce «
de théâtre, la donner au public, & non pas enfêigner. Je «
rendrais donc ainfi le commencement de ce partage : Aga- «
tharque, au temps qu'Efcliyle repréfentoit les tragédies à Athènes, «
fut le premier à faire les décorations du théâtre , primitm fcenam «
fecit. Un autre endroit de ce patfàge, qui me parait plus «
obfcur, eft, uti de incertd re certa imagines, &c M. Perrault «
traduit de incertd re comme s'il s'agiflbit d'une chofê qui fut «
parfaitement inconnue, ce qui lui fait lôupçonner, dans fi «
note, que Vitruve avoit en vue la manière dont lame aper- «
çoit les objets , myftère commun à toutes nos autres iêniâ- «
tions. S il étoit permis de reunncher ad devant aciem, cela «
aiderait à l'intelligence de toute la phrafe; mais ne connoif «
lant aucune variante qui autorife cette licence, je fuppolèrai ««
cet ad régi parccntro con/htuto , 3c je traduirais: à fin exemple, «
là voir, d'Agatharque, Démocrite & Anaxagore écrivireta fur «
ce fujet, comment ayant mis un point en certain lieu par rapport «
à îœil & aux rayons vifuels , on y fait répndre certaines lignes «
proportionnelles aux diffames naturelles, en forte que , d'une «
chofe cachée ou qu'on auroit peine à deviner, il en réfulte des «
images rejfemblantes aux objets, telles , par exemple, qu'elles «
repréfentent des édifices fur le théâtre , hf quelles , quoique peintes «
fur une firface platte , paroijfent avancer en des endroits. L':ur- «
tihce ne ferait ici que pour le fpeclateur, la difpofition des «
lignes & de l'effet qu'elles doivent produire, étant parfaite-
ment connue de l'auteur»*
MEMOIRES
DES VASES
DONT LES ANCIENS FAISOIENT USAGE
DANS LES FESTINS.
Par M. le Comte de Caylus.
iz Déccmb. /^\N ne peut mettre en doute que ies premiers hommes
V+y- \J n'aient commence par faire ufâge des cornes de ceruins
anim.ux, princijyaiement de celles de bœuf, pour leur tenir
lieu de valès à boire ou de coupes , dont le nom étoit auiîi
général que celui de verre peut l'être aujourd'hui parmi nous;
& je fuis très-perfuadé que fi nous avions tous les auteurs
qui ont écrit l'hilloire des différera pays, ils nous diroient,
chacun en particulier, des pays dont ils ont parlé, ce qu'on
U». vt. lit dans Jules CéCir , que les Germains buvoient dans des
cornes de bœuf. Nous voyons que cette efpèce de vafe
étoit encore en ufige (bus Trajan, puifque la corne qu'il
trouva dans les dépouilles de Décébale, à la vérité roi d'un
peuple Barbare, fut confâcrée par ce grand Prince à Jupiter
Célius lorfqu'il alloit combattre les Parthes & qu'il traverû
la Syrie : il me paraît que c'eft la dernière fois que l'hiftoire
ancienne nous parle de cette forte de valê. Si l'ufige que les
premiers hommes de chaque pays ont fait des cornes d'ani-
maux pour boire, avoit befoin de plus grandes preuves, on
ferait convaincu du moins de l'imprelTion qu'ils ont reçue de
leur utilité 6c de la grande habitude où ils étoient d'en faire
ulâge, par la façon dont on voit qu'il les ont employées, fbit
enticies, (oit coupées, 5c données pour attribut à un grand
nombre de figures ieules ou grouppées avec plufieurs autres.
D'ailleurs pendant combien de ficelés cette mode a-t-elle
fùbfiflé i c'dt une des premières dont nous trouvons -des
traces que nous puilTions remarquer dans l'hilloire : le
Chap. xvt. premier livre des Rois nous en lournit un exemple. Samuel
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DE LITTERATURE. 343
ayant fait choix de David pour régner fur les Ifraêlites, prit
une corne remplie d'huile pour le iacrer. Athénée nous a
confervé plul leurs choies for cette matière, qu'il avoit exa-
minée à fonds , en parlant des valês qui avoient confervé la
forme dont il s'agit ; il dit donc que les va/es à boire, qu'on
appeloit IXfjut, avoient une coudée de haut & qu'ils étoient
faits en foi me de corne. Le même Athénée rapporte encore,
& dans le même endroit, que le Jktoi étoit une forte de vafè
ièmblable à une corne, mais percé par le bas; apparemment
que la main ou le doigt, retenant la liqueur, obligeoit le
convive à ne rien biffer. Celte invention a été attribuée à Pto-
lémée I hiladclphe: ce Prince paroît en avoir été infiniment
flatté ; ainfi nous voyons clairement que ces mêmes Anciens
conlervèient cette forme, lors même qu'ils commencèrent à
employer d'auties matièies à ce même ulage. Nous allons voir
qu'ils l'ont enfuite altérée, mais fins la rendre méconnoi fiable:
c'eft la voie générale de la Nature ; les idées des hommes ne
vont jamais que de proche en proche , for-tout dans les arts.
Le temps de ce changement ne peut être fixé ni cal-
culé, d'autant que ces différentes pratiques fê font perpét uées
plus ou moins, félon le degré de culture & de politetîè
que les peuples ont reçu plus ou moins, & plus tôt ou
plus tard. Les deux vales de m.rbre qui font placés fur le
perron de la vigne Borghèfe à Rome, font confîamment des
imitations de coupes dont les Anciens le fêrvoient pour boire:
ce font des cornes terminées par des têtes de bœuf; leur
grandeur & la beauté de leur travail me perfûadent qu'ils
ont été conlâcrés à quelqu'ancien temple de Bacchus. On
en pourra voir un à peu près de même forme delliné à la
page 1 o 1 d'un recueil de delîèins de vafes que l'on confêrve
parmi les eftampes du Roi, & dont je donnerai dans la foite
de ce Mémoire une plus grande indication. Ce vafè étoit fait
pour l'ulâge, & peut aufîi avoir été deftiné pour lèrvir aux
fàcrirîces ; il eft d'une grande élégance, & terminé par une
tête de jeune cerf, de très-bon goût & parfaitement accordée
avec le relie du valê dont elle fait partie , à en juger par
344 MEMOIRES
le deflêin. II n'eft que de terre, ainfi que les deux que fai
chez moi : ils furfiroient fèuls pour la preuve de ce fait ; ils
font étrufques : une de leurs extrémités eft terminée par une
téte de cochon, animal chéri & révéré chez cette ancienne
nation ; l'autre extrémité ferftout à la fois d'ouverture & de
pied au vafê. Par ce moyen, en confêrvant une forme qui
tient en général de la corne par fà rondeur, fà diminution &
iâ direction, toutes chofês que l'on a pris foin d'orner dif-
féremment, félon les pays & les temps, on lui conlêrvoit
auftî une utilité qui n'étoit pas indifférente aux Anciens. Les
convives fê trouvoient dans la nécefiité de boire tout ce
qu'on leur avoit fêrvi, puifqu'ils étaient dans rimpofFibilitc
de pofêr leurs coupes avant que de les avoir exactement
vuidées ; car les hommes attachent depuis long -temps une
grande vanité à boire & à faire boire : ufâge qui , pour être
ancien, n'en eft pas moins ridicule.
On trouvera un va(ê de forme abfôlument fèmblable à
celui qui eft orné de la' tête du jeune cerf, dans le mufeum
Romanum de la Chaufîè à la planche 5 de la V.e Sedion;
il fe peut que l'un & l'autre, c'eft-à-diret celui du recueil
& celui-ci, foient deffinés d'après le môme original. Quoi
qu'il en fôit, il faut convenir qu'il eft quelquefois difficile
de décider dans le nombre de ces vafês s'ils ont été defti-
nés pour la table ou pour le culte que l'on lendoit aux
Dieux , par la même raifôn qu'il fêroit difficile de décider
fi dans le Paganifme les fâcrilkes d'animaux ont donné la
naiffance aux feftins, ou fi les feftins ont produit ces fortes
de ficrifices. Mais fans m'arrêter à des dilcuflîons impofTiblcs
à refoudre, il nef! pas douteux que les uns ou les autres
n'aient été les premiers liens de la fôciété : ainfi ne pouvant
déterminer combien de temps les hommes ont fait ufage
des cornes d'animaux, il eft confiant que ces premiers
valès , indiqués & donnés par la Nature, auffi-bien que ceux
qui furent formés à leur imitation , furent dans la fuite rem-
placés par d'auues, dont les formes nous fônt rapportées
avec une grande variété. Tout ce que je viens d'avancer
eft
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DE LITTERATURE. 345
avancer eft prouvé par ce même livre xi d'Athénée. La
convention qui s'y trouve rapportée* roule prefque toute fur
les vafes des Anciens : il en compte plus de foixante-douze
efpèces difTérentes; mais il efl vifible que dans le defièin
d'augmenter ces elpèces , il a mis dans ce nombre plufïeurs
fortes de vafês qui fêrvoient à d'autres ufâges que celui que
je traite. Son énumération eft fi étendue, qu'il l'a pouflee
jufqu'au x£<fo$ ou elpèce de tonneau. Ces formes Ce
perfectionnèrent dans la fuite au point que ces monumens
nous donnent aujourd'hui la plus grande idée de l'élégance du
trait, de la beauté du travail & de la recherche des matières.
Les vafês connus fous le nom de coupes (ont l'objet
qui m'engage à en parler} d'autant que les Anciens paroif-
ient n'avoir rien négligé pendant la durée de plufïeurs fiècles,
pour fàtisfaire un luxe qui peut-être a été long-temps le
fêui auquel ils fufTent véritablement attachés. On pourrait
même alîûrer que c'eft à ce même luxe qu'ils ont été rede-
vables d'un grand nombre de découvertes dans les arts, &
de la recherche des belles matières que la Nature pou voit
leur fournir; il elt prouvé que leur curiofité a été auffi grande ,
en ce genre que leur attention à les faire valoir par le travail
le plus exaét, le plus coûteux & le plus difficile à exécuter.
On voit donc que, ne comptant point m'étendre fur tous
les vafès que les Anciens employoient aux fâcrifices, non
plus qu'à tous les autres ufâges généraux & particuliers, je
nie renfermerai dans ceux qui me paroifîènt n'avoir été
deftinés qu'à leurs tables & à l'ornement de leurs buffets. Je
ne les regarderai, & ne les préfènterai que du côté de leur
forme, de leur matière & de leur travail; je fuis bien éloigné
d'oublier que la partie des ails eft la feule qu'il m'appartienne
de traiter ici.
On peut avancer hardiment que l'ancienne forme des
vafes a changé de très-bonne heure dans la Grèce, puifqu'Ho-
mère parie de deux coupes dans fbn Iliade, & que l'une &
l'autre font très-éloignées de cette forme. Celle que Vulcain
préfènte aux Dieux pour les reconcilier , & dont le Poëte ne IM h
Terne XXUL X*
346* MEMOIRES
Llr.xr. fait pas une defcription fuffilânte, & l'autre, qu'il donne à
Neftor, nous prouvent Tjue les formes avoient déjà fait bien
du progrès. Euftathe, dans (es commentaires, nous parle de
l'une & de l'autre d'une façon qui mérite d'êtré rapportée:
Yoici les termes.
« Il eft à propos d'avertir que le vafe qu'Homère appelle
r> ft/ifimiMiir, & qu'il met dans les mains de Vulcain, étoit,
» au jugement d'Ariftote, d'une forme fingulière; ce qui mciite
*> d'être expliqué par un interprète. Ce philolophe , en parvint
>» du travail des abeilles, dit que les cellules où elles dépotent
» leur miel ont deux^ouvertures , ttfitpiqopjot ; l'une par dehors,
» l'autre en dedans, & toutes deux fur un fond commun,
» comme celles des coupes appelées <t(i<pixAj'xi?&<t. Ariftote
jx lâns doute a eu recours à des vales connus alors de tout le
» monde, pour donner une idée lènfible des cellules de miel
» qu'il vouloit décrire; mais aujourd'hui nous devons examina
» ces mômes cellules, fi nous voulons avoir une idée jufte de
» cette forte de coupe qui n'eft plus en u&ge. On doit donc
» conclurre de ces paroles d'Ariftote, ajoute Euftathe, que le mot
» etV<P'Ju^TtMoK fignifie la même cho/eque le mot JWTrtMor, &
„ qu'il nous reprélènte deux valès appliqués fur une baie com-
» mune en lêns contraire, l'un delîùs, l'autre deflôus, comme le
finit les cellules oppolees où les abeilles dépolent leur miel. »
Voilà ce que dit Euftathe , & ce que M.de Dacier
femble n'avoir pas allez examiné, torique dans les notes /lit le
premier livre de l'Iliade, elle dit, en parlant de la coupe de
Vulcain, que le mot grec cLu<ÇtxAj'7ti?&or lignifie une double
coupe, c'eft-à-dire, une coupe à deux fonds, dont l'un fertde
baie à l'autre. M.de Dacier a /àns doute confondu cette pre-
#4 mière efpèce de coupes avec la féconde elpèce dont Homère
parle. Ce Poëte donne à Neftor une coupe piquée de clous
d'or avec quatre anles, accompagnées chacune de deux colom-
bes. Cette coupe étoit à deux fonds 6k fort pelante lorlqu'elle
éiok remplie: tout autre que Neftor, un jeune homme même,
i'eûr à peine levée de deftùs la table ; mais le bon vieillard.
h levoit encore & la vuidoit lâns pcûie.
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DE LITTERATURE. '347
Voilà ce que dit Homère; & l'on avoit fait dès les pre-
miers temps des livres entiers fur ces paroles, pour expliquer
le beau travail de cette coupe de . Neftor : aulfi Athénée
ajoûte-t-il qu'on cherchoit depuis long-temps ce que c'eft
qu'une coupe piquée de clous d'or, & fi cette coupe de Neftor
avoit véritablement quatre anlês : car les coupes anciennes ,
fuivant le témoignage d'Aiêlépiade de Myrlée, très-ancien
Critique; n'en avoient que deux. D'ailleurs, continue le
même AJclépiade, comment imaginer ces colombes paillantes
autour de chaque anlê, & fur-tout ce double fonds dans un
même valeî
Athénée répond fort au long à toutes ces queftions, &
ièmble ne s'être point défié de l'imagination du Poète, &
n'avoir eu aucun fcrupule fur l'exiftence de cette forte de
coupe dans les temps héroïques; & même un des interlo-
cuteurs de ce onzième livre avancé qu'il a vu à Capoue
dans la'Campanie une coupe avec une inlcription qui faifoit
croire au peuple que c'étoit la même que celle de Neftor:
mais Athénée a négligé de donner une defcription exacte de
cette coupe de Capoue.
Ce précis d'Athénée 8c d'Euftathe aura paru peut-être
trop aiongé ; mais plufieurs railôns m'ont engagé à l'étendre:
il eft certain que plus on prouve de connoiflànces dans les
temps reculés, plus on augmente les preuves de leur progrès
dans les fiècles qui les ont fuivis. Cette propolition eft
inconteftable , fur-tout lorlqu'il s'agit des arts , & qu'il eft
queftion d'un pays où ils ont été fuccefiîvement cultivés. Si
donc du temps d'Homère, l'auteur le plus ancien que nous
pu il fions citer, il y avoit de tels ouvrages, il s'enfuit que les
arts ont toujours produit au moins les mêmes choiês dans
la Grèce, il n'importe clans laquelle de lès parties. Qu'Ho-
mère n'ait point décrit d'après nature la coupe qu'il donné
à Neftor, ou qu'il l'ait rapportée d'imagination, cette imagi-
nation a toujours eu pour fondement des objets réels & reçus
pour l'ulàge en ce genre. Quand le bouclier d'Achille, qui
prouve une fi grande étendue de cormoiflànces dans le delîèin,
Xxij
348 MEMOIRES
& par confitauent dans les arts, ne rendroit pas l'ouvrage &
la forme de ces coupes très -faciles à croire; examinons ce
qu'il y a de fi difficile à concevoir dans ce qu'Homère nous
en dit. Je ne veux point rappeler ici le reproche que j'ai
déjà fait aux Savans (ùr la façon dont ils ont parié des arts
qu'ils n'entendoient pas : je ne dirai pas un mot des exceflîfs
commentaires que l'on trouve faits depuis long-temps fur les
plus grandes minuties; je communiquerai feulement mes idées.
Quant à ce qui regarde la forme de la coupe de Vulcain,
elle me paroît démontrée par la comparaifon d'Ariftote; &
n'en déplaiiè à Afclépiade de Myrlée, la coupe de Nefior
aura quatre anfès , elles pourront le placer fàns obftacle fur
la même coupe , foit pour la rendre plus facile à prendre
en préfêntant plus de faces , (oit pour en augmenter la richelîè
& non le goût ; car je conviens qu'avec deux anfes , elle
auroit eu plus d'élégance: cependant, pour en bien décider,
il faudrait l'avoir vue. A l'égard des colombes, quoiqu'en
difê Afclépiade, il me lèmble que l'ornement eft fulceptible
de toutes les attitudes poffibles , & qu'un aitifte habile y fâh
toujours entrer tout ce que ion génie lui peut dicter. L'adion
de paître donnée à ces colombes , a embarran'é l'interprète ,
indépendamment de ce que le terme eLfKpm/jadtrm employé
par Homère, eft un peu général : mais ces colombes mangeront,
boiront, fe caréneront, tout eft égal, elles auront de Faction,
cela fuffit pour m'indiquer un artifle intelligent. Au refte le
fâit eft peu important : il fuffit , pour le fujet que je traite,
que cette coupe fût ornée & le fut du temps d'Homère.
D'ailleurs, combien de vafês dont les anles (ont ornées de
figures d'animaux? Pour ce qui regarde les clous d'or dont
on veut encore être fûrpris; voici ce que j'en penfë. En
premier lieu , la couleur de ce métal faifant une oppofition
avec le fond, quel qu'il fut, produifoit une richeflê: fêconde-
ment, il faut convenir que lartifte avoit eu du mérite, foit
à les attacher, foit à les incrufter, /bit enfin à les river;
&*troifièniement ces têtes de clou produisent un ornement
par leur diftribuûon & leur arrangement. Ce que j'avance eft
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DE LITTERATURE. 349
(fautant plus pofiïble que les têtes de clou ont été de tout
temps fùiceptibles d'ornement ; nous en avons même de fi
grandes preuves & fi varices dans plufieurs genres d'ouvrages
antiques : les belles & magnifiques portes de bronze du
Panthéon ont-elles d'autre ornement ? Je ne pouflèrai donc
pas plus loin l'examen de ces clous qui pouvoient orner la
coupe de Neftor avec autant d'art que de richeue, & peut-
être avec goût
Au refte, Athénée prouve, par l'examen détaillé qu'il fait
de ces coupes , l'eftime & la confédération où elles étoient
dans le temps d'Homère & dans le fien ; enfin la coupe de
Neftor que l'on fè vantoit de conferver à Capoue, me montre
que non feulement des particuliers, mais des villes & des
peuples entiers ont toujours attaché de l'opinion aux choies
antiques , & que cette opinion a conftamment ajouté au
mérite réel. La raifôn de ce préjugé ne viendroit-elle pas de
ce que l'efprit, flatté d'embrafiêr plufieurs idées, fe trouve
non feulement touché de l'objet en lui-même, mais qu'il
aime à fè trouver étendu par les idées des hommes & des
temps qui l'ont précédé! A l'égard du double fond, nepour-
roit-H point s'expliquer par ces fonds que l'on ôte ou que
l'on insère encore aujourd'hui en Allemagne , & fàns qu'on
s'en aperçoive, pour tromper ceux que l'on veut faire boire
davantage?
Le fùjet de ce . Mémoire pourra paraître frivole à quel-
ques leéleurs ; il fêmble tel au premier abord ; & j'aurois dû
peut-être commencer par cette réflexion : j'efpère cejx'ndant
que les pafîages que je vais encore rapporter, en feront juger
plus favorablement , & juflifieront le choix que j'en ai fait.
Un fragment d'Athénée que l'on trouve dans les notes de
Cafîubon, tait mention d'une coupe fur laquelle la prifê de
Troie étoit gravée avec beaucoup d'art. Je ne mets point en
doute que l'on ne doive prendre ici le terme de graver pour
ornement en relief. Quoi qu'il en fôit, la fimplicité des pre-
miers âges dans lefquels la plus grande partie des hommes
avoit befoin de fêcours pour comprendre les fujets reprélêntés,
X x Uf
350 MEMOIRES
avoit fait écrire , je repréfenîe la prife de Troie. On y lilôit
le nom de l'ouvrier , je n'en luis point étonné , c'étoit un
ulâge railbnnable chez les^ Anciens : celui-ci (ê nommoit
Mus; mais le nom de Parhafws auteur de l'infcription , qui
s'y lilbit mifli , prouve que ce Parhalius , dont ce trait décèle
la vanité , comptoit vivre dans les temps à venir , en s'alîb-
ciant à un ouvrage eftimé ; & cette réflexion n'elt pas
indifférente dans le fujet que je traite. Ce même fragment
nous apprend encore que Parménion mandoit à Alexandre
2u'ii setoit trouvé parmi les dépouilles de Darius pour
>ixante- treize taiens (a) Babyloniens & douze mines de
valês d'or, & pour cinquante - fix talens trente-fix mines de
vales enrichis de pierreries. Quelqu 'étonnante que foit une
pareille lomme qui doit monter à un peu plus de iêpt cens
mille francs de notre monnoie, on ne (eroit point étonné
que cette (online rut plus forte, avec les idées que l'on
a des richeflb & du luxe des rois de Perle. Mais il en
rélulte toujours une preuve de la coniidération que l'on
avoit pour ce genre d'ouvrage : car il n'elt pas douteux que
les Princes n'ont jamais fait raflèmbler que les choies qui
peuvent flatter leur vanité & faire impre/ïlon tout à la fois
jùr leurs peuples & iùr leurs voifins.
Anacréon, ce poëte délicieux, à qui fa coupe a le plus
fôuvent lêrvi de lyre, nous prouve, par fes odes xvti &
xvin, que de Ion temps on failoit reprélènter tout ce que
J'on vouloit fur les coupes des feltins , & que les artîftes
étoient en état de fàtisfaire la volonté des particuliers , quant
aux comportions & à la dépenle.
Hérodote parle trois ou quatre fois de difTérens valês,
c'en efl allez pour prouver leur ulâge & leftime qu'on en
Ki ! loi t ; mais il n'entre dans aucun détail , ainû je ne m'arrê-
terai pas plus long temps à cet hillorien.
(a) Les mefurcs, 6c fur- tout
les poids Babyloniens, étoient d'un
cinquième plus forts que ceux de
JAttiquc; ainli k talent Attique
étant de quatre mille cinq cens livres
de notre monnoie ou environ , le
talent Babylonien devoit être de
cinq mille quatre cens livres.
DE LITTERATURE. 351
Cicéron , dans la vi.e oraifon contre Verres , dit qu'un
des fils d'Antiochus , dixième roi de Syrie, aborda en Sicile,
& que Verrès, qui en étoit préteur, trouva moyen de lui
dérober plulieurs vafês d'or enrichis de pierres précieufês,
dont les Rois , & principalement ceux de Syrie , étoient
dans l'habitude de le fêrvir; mais» félon le même auteur,
on en diflinguoit un qui étoit d'une lêule pieiTe & qui avoit
une aille d'or. Le faite de ces Rois & les reproches de
Cicéron font également en. faveur de mon lëntiment ; il y a
cependant un détail dans ce fait, qui me paroît amufant;.
Verrès n'était point connoiffêur , mais il s'en rapportoit ,
pour voler ce qu'il y avoit de meilleur, au choix d'un homme
qui s'y connoifîôit.
Virgile, dans fâ iu.e éclogue, introduit deux bergers qui
fc difjuitent le prix du chant & le font un défi. Damétas
propolë une genirïè ; Ménalque , n'olânt rien engager de (on
troupeau , lui offre quelque cholê de plus précieux : ce font
deux coupes de bois de hêtre, travaillées par le célèbre Alci-
médon. « On voit en relief fur ces vafês, continue-t-il , un fep
de vigne chargé de raifins , entrelafle d'un lierre orné de «-
feuilles; Conon eft repréfeiité dans le fond d'une de ces «
coupes , ck dans l'autre, un Afironome dont il a oublié le ce
nom , & qui , par des lignes , a décrit les contrées qu'habi- h
tent les peuples fur le glol)e de la Terre , qui a marqué le «
temps du labourage & celui de la récolte. Je ne me fîiis point ««
encore fêrvi de ces deux coupes, continue le berger, & je «
les confêrve avec foin. J'ai aufîi deux coupes du même Al- «*
cimédon, répond Damétas; leurs anfes font enlacées de bran- ce
ches d'acanthe; on voit dans le fond un Orphqe entraînant «
Jes arbres par le (on mélodieux de fâ lyre : ces coupes ne ce
m'ont point fêrvi, continue-t-il, je les confêrve- corn me elles «
méritent de l'être ; cependant les tiennes ne valent pas la «
genilîè que je t'ai propofée, &c. ».
Ce n'ell point ici le lieu de demander comment il fê peut
que des bergers aient tant de curiofité, & affèz de richefïës
pour pofTéder chacun deux vafês de la main d'un artifle aufii
35i MEMOIRES
célèbre que Virgile fuppofe Alcimédon. Je fois que l'on
m'objectera la làgeue du poète qui en fait ment ion ; & je
pourrais n'être pas convaincu de cette réponJê dans le cas
dont il s'agit. Mais ne prenant de ce pliage que ce qui me
convient, il me ièmble d'abord que le nom d'Acîmedon
fort de preuve à tout ce^que j'ai h fouvent avance , que les
Romains ont prelque toujours , & dans tous les genres , em-
ployé des ouvriers Grecs: enfoiteil me paroît que la confidé-
ration générale & particulière elt prouvée for le fait des vafos
dans le liècle d'Augulte. Cependant, quels que foient les éloges
donnés à l'artifle & au travail de ces coupes, on doit remar-
quer qu'elle* paroilîènt en quelque forte pareilles entre elles,
ce qui n'indique pas une grande fécondité de génie de la
part de l'ouvrier. Ce n'eit pas tout; ces ouvrages donnés avec
un fi grand appareil , font mis en balance pour leur valeur ,
peut-être même à leur delàvantage , avec une geniflè dont le
prix , dans tous les temps & dans tous les pays , n'a jamais
été confidérable : tant s'en faut qu'il foit en proportion avec
l'idée que la defcription du poète nous donne de ces vales.
Chap. 4.7. Suétone, dans la vie de Néron, dit que ce Prince ren-
verlâ la table fur laquelle il mangeoit, lorlqu'il apprit la
révolte de lès armées, & qu'il brilâ deux belles coupes for
lefquelles on avoit gravé des vers d'Homère. Pline dit que
jjp. xxxvii, ces deux coupes étoient de cryflal. Si les hommes n'euflent
**■ point été frappés du mérite de ces coupes , un hiftorien
n'auroit pas cité leur perte comme une preuve de fimpreflion
que ce Prince , tout iniênfé qu'il étoit , reçut d'une nouvelle
qui lui annonçoit lès malheurs.
JUd. ch. ». Quand PJine ne nous apprendroit pas en quel temps le
goût des vafes & des pierres précieufos s'accrédita dans Rome,
je ne crois pis qu'on eût été feuilleter les auteurs pour trouver
des curioiîtés de ce genre dans le temps de la République,
Pline nous apprend donc que les victoires de Pompée dans
l'Orient introduifirent à Rome le goût des pierres précieufes.
Dans le nombre des richeflês dont ce grand homme oma
foji troifième triomphe , on yoyoit des vaiës d or enrichis
de
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DE LITTERATURE. 353
de pierres en aflez grande quantité pour en garnir neuf
buffets (b).
Les Romains abusèrent des formes qu'ils donnèrent à
leurs vafês : je me contenterai de renvoyer au vers o 5 de
la féconde làtyre de Juvénal. Pline, dans ie livre XIV,
chap. 22, ainiî que dans l'avant- propos du livre xxiij*
s'élève vivement contre i'ufâge où l'on étoit de fon temps
d'employer ces vafês obfcènes , ce qu'il appelle per obfcenitates
bibere.
Je ne parlerai point des valês Murrhins que ce même
Pompée ton Lie m à Jupiter Capitolin, ni du prix exceflif
auquel ils montèrent dans la fuite des temps à Rome; je les
regarde comme diftingués de mon objet. On peut voir tout
ce qu'en dit M. Mariette , page 21 S & fuivantes de fou
recueil des pierres gravées du cabinet du Roi ; il prouve qu'ils
étoient de porcelaine & qu'ils venoient de l'Inde. J'avoue
que fès preuves m'ont convaincu ; & je fuis perfuadé , avec
Pline qui en a fait une defeription circonftanciée , que li
l'on devoit être touché de la beauté de la matière qui y étoit
employée, & qui avoit un éclat furprenant, on ne devoit
pas regarder , avec moins d'admiration , ces vafês par rapport
aux belles formes qui leur avoient été données.
Voilà une partie des partages qui prouvent l'eftime que
les Anciens <Jnt eue pour ces fortes d'ouvrages. Je vais à prév-
ient rapporter des faits qui, je crois, ne changeront rien aux
idées que les auteurs ont dû nous donner.
Le tréfor de l'abbaye de S.* Denys qui mérite notre admi-
ration à certains égards , me fournira des preuves de ce que
j'ai dit jufqu'ici.
Dans le nombre des vafês antiques , on en conlêrve trois
d'agate orientale, qui font dignes de toute notre attention. Le
premier eft une coupe ronde en forme de gobelet, évidée avec
Pline dit abacorum novem. les valès. Une conformité d'ufàgcs
Hardouin traduit le mot peut feule faciliter ces fortes de
abacus par celui de guéridon -, mais traduclions; fans cela , elles demeu-
il fïgnifte plus particulièrement une rent toujours obfcures ôc douieufca
petite table fur laquelle on raeuoit comme celle-ci.
Tome XXUL Yy
354 MEMOIRES
la plus grande exactitude , mais dont la cannelure qui fait
l'ornement extérieur, eft exactement partagée & travaillée
avec un loin qui fait admirer, malgré fon apparente limpli-
cité, la juftelle & la précilion de l'ouvrier.
Le fécond forme une coupe ovale dont les bords font
très-peu relevés & qui peut avoir fêpt à huit pouces dans
fâ longueur ; elle eft admirable par le rapport que les canne-
lures tenues fort larges & d'un bon goût dans leur propor-
tion , ont de l'extérieur à l'intérieur: la dureté de la matière,
les outils que l'on peut employer , enfin la difficulté du tra-
vail donnent un prix ineftiniable à de pareils morceaux.
Mais le plus beau de tous, & peut-être un des plus finguliers
qu'il y ait en Europe, eft le troilième, remarquable fur- tout
par le temps qu'il a fallu pour exécuter lès anles & la quan-
tité de fês ornemtns en relief; car la matière-eft plus reconi-
mandable pour Ion volume que pour là beauté. Elle iè trouve
afîèz généralement d'une même couleur, fans aucun accident
dont on ait pû chercher à profiter: elle eft même dépourvue
d'un certain degré d'orient, & par confequent de ce choix,
de cette perfection que les Anciens aimoient à voir dans les
pierres qu'ils employoient. Cette réflexion eft une preuve de
la rareté dont les morceaux d'agate, d'une certaine étendue,
ont été dans tous les temps; car il eft à préfumer que,
pour faire une dépenfe auffi grande & véritablement royale,
on a cherché la plus belle matière qu'il fut pofîible de trouver
dans le pays où elle a été travaillée. Je ne lais trop pourquoi
il pafîè pour confiant que cette coupe a été faite en Egypte:
car je n'y ai rien vu qui m'ait rappelé le goût Egy ptien ;
quoiqu a dire le vrai , le travail ne fôit pas en général
fans reproche, 8c qu'on puifîè l'acculer d'être pluftôt lourd
que fvelte 6c en tout un peu mou: le goût Egyptien, au
contraire, eft prononcé; mais en même temps qu'il eft auf-
tère 8c fêc, il eft précis & terminé. Quoi qu'H en fôit, les
tables, les valês, les coupes, les dieux Pénates ou autres
divinités myftérieulès, la chèvre, la panthère, qui entrent
dans la compofitioii , ont entre eux un rapport de grandeur
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DE LITTERATURE. 35$
& de proportion qui me paroît convenable; mais les mafqucs
fcéniques ou les têtes des divinités répandues dans, la com-
pofition , quoiqu'auVz bien placées , (ont d une taille gigan-<
tefque en comparaifon de toutes les autres figures. Avant que
de donner aux Egyptiens tout ce qu'on ne peut expliquer ,
comme ont fait bien des Antiquaires , je crois qu'il eft bon
de faiie une réflexion. Ces maîques & ces tètes font placés
dans le même goût que tous ceux ou celles dont pkrlieurs
patères de bronze ou d'argent que je connois, font ornées,
& ces patcies font conltamment d'ouvrage Grec ou des
Grecs travaillans chez les Romains. On peut en examiner
plulieurs aux pages 82, 85 & 87 du recueil des dellèinst
du Roi , dont j'ai déjà parlé ; on les trouvera rendus avec la-
plus grande exactitude & dans le plus parfait rapport de
caractère & de proportion. Le motif de cette dilproportion
fi confiante & de la grandeur donnée aux mafques , ou bien
aux têtes qui paroilîènt fi fréquemment au milieu de ce genre
d'omenient , fêroit une recherche convenable & curieule.
Car ce défaut eft certainement affecté : il paroît confâcré : il
ne vient nullement de l'ignorance de l'ouvrier; toutes les
autres parties font des garans trop fuis de fbn fàvoir pour
i'accufèr. Les Anciens auroient-ils voulu conferver une idée
de la taille énorme que l'on donnoit aux acteurs de la fcène
pour remplir l'immenfè étendue de leurs théâtres? Ou bien
ont-ils imaginé d'exprimer, par ce moyen, la force & la
fupériorité qu'ils attribuoient à leurs Dieux , demi-dieux ou
héros? Ou bien enfin cette ordonnance a-t-elle quelque rap-
port avec les myftères!
Je reviens à ce beau monument. Les jwmpres & les fêps
de vigne qui renferment tout l'ouvrage, ne laiflênt rien à
defirer : il en eft de même du rideau attaché à ces même*
pampres ; il eft abfblument formé , fufpendu & travaillé dans
un goût pareil à eekii de la belle bacchanale du Roi; & c'efl
encore une oblèrvation à faire, par rapport au fèntiment où
je fuis, que cette coupe n'a point été faite en Egypte. J'ai
déjà expofe les preuves que je tire du goût du travajl: en
356 MEMOIRES
fccon J lieu , les divinités placées fur les tables font habillées ,
&, qui plus eft, leurs draperies (ont à la romaine. Ejifln ,
quoiqu'obligé de convenir que les lêrpens, qui forment les
ailles , (ont exécutés dans le caractère égyptien , cette partie
eft li peu confidérable par rapport à là totalité, que je per-
fifte à croire que cet ouvrage eft d'un Grec qui , ayant
perdu le bon goût de (on pays , exècutoit dans le goût que
nous pré(êntent li fréquemment les meilleures pierres gravées»
conftamment faites à Rome. Au refte, tous les détails du
fujet indiquent que ce beau monument n'a jamais eu d'autre
deftination que celle de fervir aux feftins , & prouvent en
même temps que les Anciens fuivoient un culte religieux
qui les obligeoit à prélênter toujours de certains objets & à peu
près de la même façon. Par conféquent nous devons moins
attribuer à l'ignorance , ou bien à la ftériiité du génie , qu'à
l'habitude, ou même au culte, les rapports & la répétition
fréquente que nous remarquons dans leurs comportions.
Contens d'exécuter avec élégance , ils ont d'ailleurs été
moins curieux que nous de ce que nous appelons grand con-
trarie , mouvement ou fracas ; ils ont été peu lênfibles à l'ex-
trême variété que nous recherchons & que nous exigeons
dans les mêmes fujets : car il faut convenir que la fécondité
des Modernes depuis les deux derniers fiècles, eft furprenante,
tandis que dans la vérité les Anciens ont prelque toujours
répété dans tous les genres. Cela eft d'autant plus étonnant
qu'ils font voir un grand nombre de parties qui dépendent
abfôlument du génie ; on en trouvera des preuves dans ce
chef-d'œuvre de l'antiquité.
Cette belle coupe de Denys prélênte non feulement un
aflez beau travail, mais plus encore, un loin & une dépeniê
dignes du plus grand Prince. En effet, le temps que la dureté
de la matière a exigé pour donner un auflj grand relief &
dégradé, à toutes les figures & à tous les corps qui font partie
de fa compofition , ainfi que pour former les anlês & les (eparer
du corps de la coupe, ce temps, dis- je, eft inconcevable. Ce
n'eft pas tout : ces aniês compoiees chacune de deux ierpens
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DE LITTERATURE 357
font encore feparées entre elles , 8c de façon qu'elles pourroient
peut-être lêrvir d'explication aux quatre anfès données à la
coupe d'Homère. Ce beau morceau eft rapporté avec les
dimenfions dans Triftan qui en donne une aflèz mauvaife 8c
trop longue explication ; mais il eft un peu plus fidèlement
représenté dans i'hiftoire de S.» Denys par D. Félibien.
Ce ièroit £115 doute ici le lieu où je devrois placer les
exemples fâns nombre que peuvent fournir les ouvrages
magnifiques que le Roi poisède en ce genre. Je iâis que
tout n'eft pas antique: car lors du îenouvellement des arts,
les princes de l'Europe placèrent une partie de leur luxe à
faire décorer les valês échappés à la fureur des temps 8c des
Barbares , ou bien à en faire u^ivailler de nouveaux. Aufli les
graveurs en pierres fines, tant François qu'Italiens, en ont-ils
exécuté 8c reftauré un très-grand nombre pendant le cours
des deux derniers fiècles ; les habiles orfèvres de ce temps-là
les ont montés avec tant d'élégance que la plus grande partie
fait admirer leur goût, leur adreflè 8c leur lavoir: le nombre
foffira pour donner du moins une idée des tréfors que nos
Rois ont fucceflîvement raflèmblés.
Il y en a plus de huit cens , de pierres précieulès ou de
cryftal de roche, tous richement montés en or, le plus fou-
vent émailiés avec une grande intelligence. Le plus grand
nombre de ces valês a été rafièmblé par Monlèigneur grand-
père du Roi ; quelques-uns lônt décrits ou indiqués dans la
defêription de Paris de Piganiol de la Force.
J'avouerai que mon premier deflèin avoit été d'en donner
une defêription raifonnée à la fuite de ce Mémoire : mais
quand j'aurois parlé de la proportion de morceaux d'agate
orientale, onyces 8c autres , des ja/jxïs , des primes d'émeraude,
8c d'aoïétiftes ; quand j'aurois dit qu'il y en a fur le/quels on
voit des grandes oves en creux à l'extérieur, qui font en
relief dans l'intérieur , travail qui rend merveilleux ces mor-
ceaux déjà beaux par eux-mêmes; quand j'airrois ajouté qu'A y
en a un de marbre gris qui a appartenu au cardinal Mazarin,
qui fê diftingue dans le nombre, que le bas relief d'un travail
Y mm*
y «y
358 MEMOIRES
allez plat, circule autour du corps de ce beau valê, qu'il
repréfente des tritons, des chevaux ou monftres marms fur
une nier agitée, avec quelques oilèaux dans le Ciel, ck que
la plus grande fingularité du travail vient de ce que piufieurs
parties de ces figures (ont exprimées par ie moyen d'incrulla-
tions d'or & d'argent qui n'ont pû être exécutées que pour
rendre l'ouvrage plus riche & plus dillingué , ce lèroit inuti-
lement que j'ajoûterois que cet ouvrage elt très-beau & d'une
antiquité certaine , je ne le ferois que médiocrement lèntir : le
grand nombre me ferait tomber dans une répétition ennuyeulè
& monotone , lins qu'il me fût poffible de fixer les idées du
lecteur. Pour réparer de tels inconvéniens , une lémbiabie
delcription aurait ablôlument beloin d'être accomjiagnee de
gravures pour faire juger de la forme & faire lèntir , par une
courte explication, le mérite de la matière, ainfi que le talent
de l'ouvrier ancien ou moderne ; ie Roi lêul lèroit en état de
faire la dépeniè d'une fi grande entreprilè, principalement
pour la partie que l'on a fi bien arrangée dans le garde-
meuble, que l'on fait voir avec tant de politelîê, & dont le
nombre que l'on conlèrve en cet endroit-là lèul , eft d'en-
viron fix cens pièces. Ne pouvant lâtisfàire les curieux d'une
façon plus précilè, je fuis bien aile au moins d'avoir profité
de cette occafion pour célébrer la magnificence de nos Rois;
plus on l'examine, & plus elle fournit les moyens d'admirer
& d'étudier en tous les genres.
Les réflexions fur les grandes dépeniès que les Anciens
ont faites avec tant de profufion pour les coupes qui lèrvoient
à leurs feltins, me conduiiènt naturellement à l'examen de
quelques faits qui feront la féconde partie de ce Mémoire.
Le luxe , cet ennemi de la durée des empires , & qui n a
pour exculè que la perfection des arts dont il efl un abus,
le luxe, dis-je, ne s'étend que par la fëduélion qu'il caulè
dans le/prit des particuliers, & par l'imitation des Princes
& des gens riches à laquelle il les fût engager. Cette imi-
tation, quoiqu'en petit, va prelque toujours par-delà leurs
fortunes ; malheureuiêment encore l'engagement que l'ulâge
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DE LITTERATURE. 35^
leur fait prendre, devient fucceflïvement général, & par
confisquent nécefîàire : enfin cette néceiiité conduit au déran-
gement effectif des fortunes, en fàifant préférer des choies
frivoles qui flattent la vanité, à de plus néceliâires qui demeu-
rent cachées. Ainfi, pour fiuslaire à ces prétendus befoins, l'Art
a cherché les moyens d'imiter la Nature, afin de remplacer,
avec une moindre dépenfè, ce quelle ne pouvoit fournir au
defir trop étendu des peuples policés. Les Anciens n'ont
pas été plus figes que nous, & les hommes ont fait & feront
toujours les mêmes choies. Si l'on peut placer cette réflexion
générale fur un objet particulier, c'eft afîlirément fur les
vaies de compofition dont il me refle à parler, 6c dont l'in-
vention n'a eu d'autre objet que de fuppléer aux morceaux
de pierres fines qui font rarement d'une afîêz grande étendue,
& plus rarement encore difjx)fés par la Nature, c'eft-à-dire ,
littés pour former des coupes de la grandeur dont elles dévoient
être pour i'ufâge & la décoration , & encore plus pour les
orner de reliefs d'une couleur différente.
Quelques connoilîânces qu'on veuille attribuer aux Anciens
fur les mines & les carrières que l'on prétend qui nous font
inconnues aujourd'hui ; elles le font, il eft vrai , niais par la
feule raifôn que les pays qui les renferment font incultes &
défêrts. D'ailleurs cette objection eft peu convaincante fur le
fait dont il s'agit ; car on fait que les Anciens tiroient les
belles matières dont leurs coupes étoient formées , de l'Inde
qui les a toujours produites. Nous pourrions faire la même
chofê ; aucune raifôn n'empêche d'apporter en Europe ces
belles productions de la Nature : aujourd'hui même que le
commerce fè fait avec plus de facilité, le halârd, plufieurs
raifôns de circulation rendroient ces matières communes dans
nos pays , fi elles i'étoient en effet , & fi même elles l'avoient
jamais été. Il étoit donc , phyfiquement parlant , difficile de
trouver ces morceaux dans le volume nécefîàire, & impoffible
de fâtisfâire à la quantité dont on avoit befôin. Les Princes
étoient fèuis en état de payer ces fortes de phénomènes,
quand le halârd fécondant les recherches , les faiiôit trouver
360 MEMOIRES
dans les entrailles de la terre : alors il a fallu que Fart ait
cherché ies moyens de fûppléer; c'eft ce qui me refte à
détailler.
Avant que d'aller plus loin , je crois devoir parler d'un autre
tréfor que j'ai déjà cité, & dont je ferai obligé de parler
encore par les fecours que j'en ai tirés pour leclairciflèment de
cette matière.
C'eft un grand in-folio de deux cens vingt pages , con-
lervé dans le cabinet des eftampes du Roi. Je crois que la
plus grande partie des defïèins dont il eft compofë, ont été
faits par M. de Peirefe , ce fameux Antiquaire dont la mé-
moire nous doit être fi chère. Quelques mots écrits à la main,
que j'ai pu comparer avec une de les lettres , me l'ont per-
iuadé ; car ce beau recueil n'eft maiheureufement accompagné
d'aucune forte d'explication. On y voit d'abord douze vafes
de marbre deflinés d'après l'antique par Errard peintre du
Roi, & qui ont été gravés fur ces d< ?fïèins par Xournier.
On y trouve enfîiite les deueins de plufieurs autres monu-
mens antiques, principalement des vaies de métal de formes
fingulières, qui parement avoir fervi dans les fâcrifices, &
qui font en général deffinés avec une telle intelligence &
une telle vérité, qu'il n'eft pas poffible de mieux rendre un
objet , en faifànt même fentir à l'œil la matière dont il eft
formé. Pour donner une plus jufte idée de la forme & des
ornemens de ces morceaux rares , on les a non feulement
repréfentés dans plufieurs aljxeéb difTcrens ; mais les figures
ou les ornemens qui en font la richeflê , font le plus fouvent
deffinés fêparément & plus en grand : & quant aux valês qui
fè trouvent d'agate ou d'autres matières précieufes, on les
a coloriés avec une grande précifion pour en donner une
idée plus exaéle. De ce nombre, font plufieurs vafes qui fe
confervent au tréfor de S.1 Denys : le fameux monument
d'agate dont j'ai parié, s'y trouve beaucoup mieux rendu de
toutes les façons que dans les deux auteurs qui l'ont donné
au public ; & la comparaifon de ces copies avec leurs origi-
naux, augmente & confirme la confiance que la vérité de
la touche
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DE LITTERATURE. 36*1
la touche & l'exécution peuvent donner à un connoifîèur
fur les morceaux qu'il ne connoît pas ou qui n'cxiflent plus.
Ces deflèins font entre-mêlés d'autres defièins faits par d ex-
cellens artiftes du xvi.c ficelé, la plus grande partie faite
pour des ouvrages dbrfévrerie que l'on exécutait alors avec
autant de goût & de fineflè que de magnificence pour fa
décoration des tables & des buffets ; au/fi l'on avoit grand
foin de choilir pour les exécuter, les hommes les plus habiles
& les plus célèbres dans l'orfèvrerie : ainfi l'on peut aflurer
qu'elle nous a conlêrvé & ramené le defîèin & la Iculpture.
Quelques-uns de ces defîêins lônt d'après Polidor; mais je
ne puis pafïèr fous filence ceux d'un orfèvre François nommé
maître E'ûenne Delaulne : ils lônt d'une fermeté de touche
merveilleuié. Je dois aulTi parler des étuojes qui ont été
faites par un autre habile homme que je ne connois pas , &
qui a fait des recherches fort utiles d'après les monumens
antiques , & découvert dirTérens valês & dificrens inftru-
mens en ufàge chez les Anciens; toutes choies qui peuvent
beaucoup fèrvir à ceux qui font leur étude de l'antique,
de que je crois par confequent devoir indiquer pour recou-
rir dans le befoin à une fource aulTi exacle qu'abondante.
Ce recueil efl encore enrichi de plufîeurs valês Etrufques,
de patères d'argent dont les omemens font développés &
rendus avec la plus grande précifion, & dans lefqutls on
trouve ces mêmes mafques fcéniques & difpofés de la môme
manière & dans la même proportion que fur la belle coupe
de S.1 Denys. Mais ce qui m'intéreflè le plus , parce qu'il
me ramène à mon objet, ce font quelques valès qui conf
tamment me paroiflènt de verre & de la même matière
pour les ornemens que celui du palais Barberin, dont M. de
ia Chauffe & Pietro-Santo Bartoli ont donné le defîèin,le
premier dans fon cabinet romain , & le fécond dans les recueils
des fepulcres antiques ; vafê qui fè trouve aufTi dciîmé dans
le recueil du Roi dont j'ai comme ébauché la nouce. r*ss. 20
M. Mariette, en rapportant ce que M. de la Chaufîè penfoii *9Z-
de ce vafê fingulier, a très-bien prouvé que c'étoit mur le
Tomt XXIII. Zz
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361 MEMOIRES
tond un ouvrage de verre tranfparent de coulear damétifle ,
& que les figures qui y étoient appliquées & qui rendoient
l'eflèt de ce qu'on nomme un camée , étoient d'une autre
matière blanche & opaque qui efl la véritabje porcelaine. Je
ne répéterai point tout ce qu'il a dit fur ce fujet, & qu'on
peut lire à lu page 282 & 283 de (on Traité des pierres
gravées ; je me contenterai de faire obfêrver avec lui , que
ces fùaires , après avoir été modelées ou avoir été jetées ea
mjule & rapportées fur la fui face du verre, ont été cuites
au même fourneau que le verre, amalgamées & foudées
enfêmble au feu , & qu'enfùhc on a travaillé & réparé ces
figures avec loin au touret fur le verre qui lui-même a été
évidé & a reçu une forme régulière. Mais ce qui confirme
notre (êntiment à M. Mariette &. ù moi, c'eft que le même
fujet, à quelques différences près qui ne (ont pasconlidérables,
qui ne changent rien à la compofition , & que le même
homme auu.it faites s'il avoit retouché les deux morceaux, le
même fù et, dis-je, e(t encore exactement repréfênté dans fe
Pag. f, / & recueil fur une coupe de forme ronde & fans anles. La répé-
44* tition ne feroit pas une preuve abfolument convaincante pour
toutes les raiforts que j'ai déjà rapportées. Mais la grandeur
du vafê, celle de la coupe, le defious du pied qui, dans l'un
& dans l'aune, offre une demi-figure prefque la même, le
même fond de couleur , la même difpolition de figures
blanches, & qui voudrait imiter celle des deux lits qui fë
rencontrent allez fréquemment dans les agates onyces, font
des preuves d'autant plus favorables à notre fêntiment, que
ces pierres ne font jamais telles qu'on les voit dans ces
deux vafes; puifqu'il eft diffici'e, en premier lieu, que la
Nature produite un pareil jeu deux fois de fuite; & lèeon-
dement, qu'il eff contre la nature de l'agate d'être littée en
fens contraire 1 comme il le faudrait, pour trouver dans le
même moiceui des ornemens d'une couleur différente du
fond, fous le pied du vafê & à fon extérieur. Ce font-la,
ce nie femb'e, des mitons plus fortes les unes que les aut.es
pour piouver que ces beaux ouvrages ne (ont &. ne peuvent
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DE LITTERATURE. 363
être que des compofuions. Cependant quand on attaque une
opinion reçue fur des choies qui n'ont point encore été trai-
tées, & que ton pourroit regarder comme des conjectures,
on ne fauroit apporter trop d'exemples; ainfi je me crois
obligé d'en pré/enter encore un qui me paroît plus con-
vaincant.
Ceft une petite burette ou valê de forme très-alongée ;
elle eft à la page 113 du même recueil des eltampes du
Roi : la hauteur elt d'un peu moins de fix pouces, & lâ plus
grande largeur d'un peu plus d'un pouce. On y voit trois
femmes debout qui portent des fruits, des épis, du gibier,
& d'autres préfens qui ne peuvent convenir qu'à un fâcrifice
ou une offrande à Cérès. Elles font repré/èntées en bas relief
blanc fur un fond violet ; & les ornemens appliqués fur le
pied & fur le col du valê font de même exécution; en un
mot, les ligures & les ornemens fui vent le contour du vafê
fins s'en écarter le moins du monde, cependant il eft tantôt
plus étroit, tantôt plus large. Si c'étoit une agate, la Nature
auroit donc commencé par faire un noyau d'une couleur
violette ou d'ametifle foncée , de la forme dont fortifie avoit
belôin, pour faire un valê régulier, tel que celui-ci, & elle
auroit de plus recouvert ce noyau d'une couche de matière
blanche égale par- tout, étendue comme la peau fur un fruit,
lâns que i'artifte eût eu enluite d'autre peine que celle dévi-
der, de tailler lès figures, de rélêrver les moulures, & de
leur chercher un fonds. Il faut avouer que fi la Nature avoit
fait une telle cholè, ce fèroit une merveille à mettre au
deflîis de toutes celles qu'on a célébrées: mais on fênt bien
que la cholè eft impofTible , & dès ce moment il fiut avoir
recours aux procédés de l'art, & convenir que ce valè en
elt une production, ainfi que ceux de même elpèce qu'on
pourra découvrir.
J'ai pouffé l'examen de cette façon de travailler peut être
plus loin qu'il n'eût fallu ; mais tout ce qui prouve les
connoilfances des Anciens eft de notre reflôrt ci nous ap-
partient de droit. Quelques auteurs modernes, convaincus de
Zz 1/
364 MEMOIRES
Umpoifibilhé ou des difficultés que je viens de rapporter,
ont avance , lâns aucun examen à la vérité, & fins pouvoir
les réfôudre, ont avancé, dis-jc, jK>ur le tiier d'afTaire, que
les Anciens avoient le lècret d'appliquer des émaux ou des
matières pareilles fùr un lit d'agate; ce qui eft phyfique-
ment impoffible : car la chaleur nécefiâire pour amalgamer
cette matière doit fans aucun doute calciner ou vitrifier
t. xxxvn, l'agate. Je croirai bien plufiot Pline quand il dit nue les
thsf, a. Anciens colloient fi parfaitement trois agates de différentes
couleurs, qu'ils en faifôient des morceaux dont les accidens
étoient admirables, je croirai, dis- je, cette opération, parce
qu'elle ne s'oppolê point à la Nature, & que Pline eft plein
de bon fèns 6c de jugement dans tout ce qu'il rappone; &
je n'en parle ici que pour regréter un tel fècret: car c'en
eft un que de pouvoir coller des corps de cette dureté à
froid & (Tune façon folide. Depuis que j'ai été frappé de
ce palïàge , je regarde tous les camées antiques avec cette
curiofité de plus ; mais je n'ai ai jamais vû qui ne fut collé
d'une façon légère, & telle que le peut faire aujourd'hui
Jouviier le plus commun.
Au refte, deux raifôns mont engagé à m étendre fùr ce
recueil; premièrement là beauté, jointe aux preuves que j'en
pouvois tirer; lècondement c'eft qu'il appartient au Roi, &
je fins perfuadé qu'il eft de noue devoir de célébrer dans
toutes les occafions, 6c de -faire connoître à toute l'Europe
les tréfors que nos Rois ont fucceffivement rauemblés. Les
fecours qu'on en peut retirer en tous les genres d'études ne
font refufes à perfonne ; la communication en eft plus facile
rdans aucun autre pays; elle eft offerte à tous les gens
Lettres , françois comme étrangers ; la France prouve
enfin aujourd'hui que l'étude & la curiofité Ibnt des pays
dans lefquels tout le monde eft reçu, fins faire acteption de
|>erfonne.
On conçoit aifement que je ne puis déterminer en qud
temps ni dans quel pays cette imitation des agates a commencé,
Itt rendre compte des différent progrès qui l'ont conduite à
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DE LITTERATURE. 36*5
îa plus grande perfection; niais je vais prouver qu'elle indique
de profondes connoilîànces dans les arts , ainfi que des pro-
cédés très-délicats, je ne dis pas feulement dans la chyiuie,
mais dans plufieurs manœuvres dépendantes de la feulpture.
Ce genre d'ouvrage eft en premier lieu moulé fur un
morceau arrête & terminé, il n'importe fer quelle matière,
ce qui me fait dire qu'ils ne doivent en général être regar-
dés que comme des copies. Quand les figures /ont moulées,
il faut les appliquer avec une extrême délicatefiè fur le verre
qui doit leur fervir de fonds: cette opération finie, celle du •
feu , dont il faut connoître le degré , devient abfolument
jiécefîiire ; la matière fe trouvant enfeite bien amalgamée,
n'ayant point coulé & ne s'étant point démentie, l'ouvrage
eft remis entre les mains de celui qui a réfelu de lui donner
au touret le dernier degré de finefîê & de correction. Que
de détails il a fallu pour arriver à la perfection ! combien de
fiècles ont travaillé à un fi grand nombre d'opérations ! Nos
yeux , accoutumés à voir , ne nous lailîènt pas ordinaire-
ment le temps de réfléchir lùr toutes les parties & fur le
temps néceflàire pour acquérir toutes les connoiflânees qui
concourent à la production d'un ucs -petit ouvrage. Nous
femmes dans l'injufte habitude de regarder feuvent comme
des bagatelles plufieurs chofes dont le mérite, à certains
égards, eft cependant d'une combinaifen très - étendue , &
dont on pourroit feuvent faire l'application à des cholès
$>Ius importantes ; c'eft l'objet phiiofephique que doivent
avoir tous ceux qui fuivent & qui étudient les arts & les
antiquités.
Je finis par un exemple réel.
C'eft un fragment d'antiquité que j'ai donné au cabinet du
Roi & dont je joins ici la gravure: cet exemple fert de preuve VyeiUfag*
à tout ce que j'ai avancé, & que je n'aurois pû donner que ImyMtf:
comme des conjectures , fi ce morceau n'étoit pas tomlx5
dans mes mains. Quoi qu'il en feit, ce fragment eft celui
d'un vafc , & il mérite d'être conlidéré par la fineflè , le
caractère , la beauté & l'élégance d'un travail qui ne peu*
r-w ... *
Zz uj
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}66 MEMOIRES
être fôrti que d'une main grecque ; & cependant cet ouvrage,
comme je fai déjà dit, ne peut être qu'une copie.
Quel degré de beauté avoit donc l'original? Quels hommes
que ces Grecs ! Ce qui nous refte de ce vafè fuffit au moins
pour apprendre qu'il reprélêntoit un Perfee qui tient derrière
lui la tête de Médufè, apparemment pour ne point expofêr
Andromède au danger de fês regards : cette pofltion eft
refîèmblante à celle d'un autre Perfëe qui fê trouve dans
deux bas reliefs antiques du recueil que Pietro-Santo Bartoli
Tîauht xxx a donné fous ie titre Sadmirauda romanarum Anùqmtatum
r xxxiv. vefligja t & plus précifément encore à celle que l'on voit à
ce même héros & dans le même infiant fur une cornaline
gravée du cabinet de Crozat, qui appartient aujourd'hui à
M. le duc d'Orléans , & qui ie trouve au numéro 607.
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DE LITTERATURE. 36*7
Après avoir regretté les parties qui manquent à ce beau
fragment, & dont il elt inutile de pouflèr plus loin l'examen,
je dois dire que la portion de cercle auquel les figures font
extérieurement attachées , donne un diamètre d'un peu plus
de trois pouces: les figures avoient deux pouces fept lignes
de hauteur; le champ quelles pou voient lailîèr en haut & en
bas, devoit être au moins de fèpt ou huit lignes; le pied
&. le couvercle, s'il enavoit un, doivent avoir, généralement
parlant , un tiers de la totalité , quoiqu a dire le vrai , ces
parties aient toujours été d'une proportion très - arbitraire.
Ainfi, par un à -peu près qui doit différer fort peu de la
vérité, toutes ces mefures réunies nous donneront un vafê
de quatre pouces & demi ou cinq pouces de hauteur ; ce qui
nous prouve que ce vafe étoit à l'ufige de la table, & qu'il
ne peut avoir eu aucune autre delHnation.
Tout ce que je puis ajouter en faveur de ce morceau, ainfi
qu'à tout ce que j'ai dit fur la manière de travailler en ce genre,
efl exactement prouvé quand on l'examine avec foin : il donne
feulement encore une plus grande idée de l\:dreflè du mou-
leur, & de la dureté de cette efpèce de porcelaine, en ce que
la figure du Perlée efl non feulement du plus grand relief,
mais, que le bras droit de cette même figure efl abfôlument
de ronde bofie & dégradé convenablement avec le bras droit
de la figure d'Andromède ; ce qui prouve encore la dégra-
dation des corps ou la perijxrcftive connue & exp iméechez
les Anciens que j'ai foûtenue ailleurs. Il me paroît inutile de
parler des camées pour bagues & autres omemens pour lef
quels les Anciens ont employé la même matière : qui fait le
plus, eft maître de faire le moins. Nous avons e icore une
autre obligation à ce fragment , & je ne dois pas le laitier
ignorer. Nos doutes 6k nos lecherches fur la matière dont il
étoit compofé, ont engagé M. de Montami, premier maître
d'hôtel de M. le duc d'Orléans, à fuie des études qui lui
ont parfaitement réufTi ; ainfi notre cuiiofîté eft pleinement
fatisfaite , & i on pourroit tres-aif ment exécuter de fem-
blables ouvrages , fi la mode en venoit jamais en France.
j68 MEMOIRES
Au refte, ce recueil de deffeins dont j'ai parié, ainfi que
tous ceux qu'on nous a donnes depuis le renouvellement des
arts, m'obligent à communiquer mes chagrins; ils font fondes
fur la perte que nous faifons tous les jours d'un nombre intini
de tréiors : car enfin , que de moi ni mens ont été détruits ou
enterrés de nouveiu ? En vérité , c'eft bien à tort que l'Eu-
rope fait des reproches aux Barbares: ils ignoraient le mérite
de ce qu'ils détruiloient ; ils n'avoient jamais entendu faire
i 'éloge de ce qu'ils lacrifioient à leur fureur, l'inimitié contre
les peilônnes les animoit contre tout ce qui leur appartenoit.
Mais je le dis, avec autant de douleur que d'étonnement ,
des peuples policés biffent détruire & négligent ce que tant
de fiècles nous ont conlèrvé au milieu d'un fi grand nombre
de révolutions ; car je puis afîùrer que la quantité des mor-
ceaux cités & qu'on ne trouve plus , eft une preuve affli-
geante que nous avons perdu autant de monumens depuis
deux fiècles, que nous pouvons en avoir confêrvé. Cependant
on trouve encore à glaner; & quoique nous fôyons privés en
France du prodigieux (êcours qui le prélênte continuellement
en Italie par la comparaifon des différens morceiux d'anti-
quités, & par ce coup d'œil lumineux dont on eft iôuvent
frappé à la vue des beautés dont les cabinets de cet heureux
pays font ornés , je lêns le bonheur que j'ai de pouvoir
appuyer mon fêntiment fur des exemples qui font auifi faciles
à vérifier, & qui ne peuvent laitier aucun doute. Le valê de
S.' Denys prouve la magnificence des Anciens en ce genre,
& le fragment de compofition du cabinet du Roi, doit
convaincre de leur (àgacité dans les arts.
DU
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DE LITTERATURE.
DU THEATRE
DEC. SCR1BONIUS CURIÛN.
Par M. le Comte de Caylus.
LES Anciens ont eu plufieurs connoiflânces que nous
n'avons pas, & ils ont pouffé beaucoup plus loin que nous
qudques - unes de celles dont nous faifons uîâge. Les moyens
qu'ils employoient pour remuer des mafîès d'un poids énorme
font de ce nombre, & doivent nous caulêr d'autant plus
d'admiration que nous ne /avons comment ils font parvenus
à exécuter des choies qui nous paroiflênt aujourd'hui tenir du
prodige. Nous en fournies étonnés avec raifon, dans le temps
même que nous croyons être arrivés à une grande profondeur
dans les mathématiques, & que nous nous flattons de laiflêr
les Anciens fort loin derrière nous dans plufieurs parties de
cette kience. Cependant , loin de chercher à nous inftruire
des moyens qu'ils ont employés, nous nous contentons de
(avoir qu'ils font parvenus à l'exécution, & nous ne travail-
lons point à les égaler. La lecture des anciens auteurs a joint
en moi un autre motif d'étonnement à ces réflexions. J'ai été
furpris, je l'avoue, de leur voir allier une fi grande fimplicité
aux plus grands efforts de la méchanique; ils attachoient même
fi peu de mérite à ces fortes d'opérations, que leurs hifloriens
& leurs poètes , ce qui eft plus fort encore , n'en paroiflênt
nullement occupés. Nous devons, ce me fëmble, inférer de
cette indifférence dans leurs récits , que les moyens leur coû-
taient trop peu pour leur paroître dignes d'être relevés : car
non feulement la modeftie des peuples n'a jamais été une
vertu ordinaire ; mais il fomble que le motif qui engage à
louer fit nation, a toujours exeufë l'exagération. L'étalage
pompeux que les Modernes ont fait de l'élévation des corps
qui leur ont paru confidérables, indique abfolument le corn
traire; tels font le livre in-folio de Fontana, fur lobéiiiqufl
Tome XXIII Aaa
37o MEMOIRES
que Sixte V fit relever dans Rome, & la planche gravée par
Leclerc pour célébrer la pofê des pierres du fronton du Louvre:
tout le monde conviendra que ce livre & cette gravure, faits
pour être conlèrvés à la rx>ftérité, prouvent inconteftablcnient
la médiocrité des Modernes en comparailôn des Anciens. '
Le fèul Moderne qui paroifîê en être un peu fôrti , étoit
un Italien, homme fimple , qui ne fâvoit ni lire ni écrire,
6c qui de manœuvre commun, eft devenu premier machi-
nifte de S.1 Pierre de Rome, fans jamais vouloir fôrtir de
lu n premier état, ni quitter (on ancienne façon de vivre 6c
de s'habiller. Je le regarde , jxur la l'implicite des machines
& des forces qu'il a employées, comme un de ceux qui ont
le plus approché du génie que nous ne pouvons refufêr aux
Anciens pour les méchaniques. Il fê nommoit Zabagtui, 6c
il eft mort depuis très-peu de tanps. Je crois donc que l'on
ne fâuroit trop rechercher & trop étudier ce qu'il a fcût ; on
en a raflëmblé une partie dans un livre qui a pour titre:
CaJMH e Ponti S M* Nico/o Zabaglia. Roma, 174 j, irfot.
Les réflexions fur cet ouvrage ne peuvent que nous donner
un peu plus d'élévation 6c nous dégroifir fur une matière qui
n'eft pas fort avancée. Mon objet ne regarde point les Mo-
dernes; je reviens donc aux Anciens.
Je ne parlerai point des bât i mens : quelque confidérables
qu'ils aient été , ils ne font que l'afîèmblage de pluiieurs
quartiers de pierre , dont on élève mille comme on en a élevé
un; mais pour remonter auffi haut qu'il eft poiTible, je rap-
pellerai les idées qu'ont données les fphinx , les ftatues prodi-
gieufes 6c les aiguilles ou obélilques dont l'Egypte étoit, pour
ainfi dire, couverte dans le temps de fâ plus grande fplendeur.
Les Grecs ont moins donné dans ces excès; cependant le
coione de Rhodes 6c quelques autres que Paulânias a cités
dans (on voyage, n'ont pas été faciles à mettre en place. Les
quatre-vingt-huit ftatues colouales de marbre ou de bronze,
dont Pubiius Viélor ^arle comme ayant exifté dans Rome,
le colofïê que, félon Spartien, Adrien fit tranfporter debout;
ce qui augmente coofidérablement la difficulté des points
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DE LITTERATURE. 37t •
d'appui, 8c par conféquent celle du traniport; les obélilques que
les Romains ont conduits d'Egypte , 8c placés pour l'ornement
de leur capitale, la façon de pofer fur des cordages les voiles qui
couvroient les plus grands amphitcatres ; tous ces exemptes
que Thifloire nous fournit, font trop préièns au leéteur, pour
que je l'ennuie de leur détail. Il me liiffit de rappeler en
gênerai des idées auflî vraies que les objets en font fuiprenans :
mais je répéterai toujours que les anciens hiftoriens ne difânt
pas un mot de la peine que l'on a eue pour mettre ces poids
énormes en place , ce fllence me paroi t une des plus fortes
preuves de la (implicite 8c de la facilité de leur méchanique;
on ne daignoit feulement pas en parler, c'eft tout dire.
Il y a long-temps que je fuis occupé de ces réflexions ;
mais il falioit une occalion pour les propofèr. Elle s'eft pré-
iêntée par les études 8c les recherches où le théaue de C.
Curion ma engagé ; je les ai tirées de Pline. Cette machine z,v. xxxvr,
qui renferme une partie de ce que je viens de dire à l'avan- ch*P-
tage des Anciens dans la méchanique, m'a paru digne d'être
expliquée, d'autant que la matière, curieufe en elle-même,
peut être regardée comme abibiument neuve; car on n'a
jamais fait mention de ce théâtre qu'en général , 8c ce qu'on
en a dit ai particulier n'eft ni étendu ni capable de fitisfaire.
Voici les noms du petit nombre des auteurs qui en ont parlé,
& le précis de ce qu'ib en ont dit
Daniel Barbara, dans lbn commentaire fur Vitruve, donne
une efpèce d'explication fort abrégée de cette machine ; H
témoigne une grande reconnoiflânee pour Francelco Marco-
lini qui lui a fait préfent de cet éclairciuement Malgré lefprit
profond qu'il accorde à cet ami , & les grandes connoinances
qu'il lui attribue, je défie tout homme d'art de rien com-
prendre au deflein qu'il en a donné & au dilcoirrs dont il
eft accompagné. Barbara cite même 8c copie ce que Cardan
en avoit écrit avant lui dans fon livre dt ftibtilitatc ; mais des Page S+f.
calculs d'angles 8c des divifions de cercles ne peuvent expli-
3 uer feuls une machine , fur-tout quand elle eft de la nature
e celle ci.
Aaa ij
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37* MEMOIRES
Le Marquis MafTei qui ne hait pas à donner des expli-
P. tj. p. //. cations , le contente, dans (à Vcrona illufirata , de reprocher
à Pline le peu de détail dans lequel il eft entré fur cet article,
& dit feulement que ceux qui ont traduit cet auteur avoient
un beau champ pour lé faire valoir par l'explication de ce
partage. Je ne me flatte point d'avoir réufli dnis une entre-
pri/è fi difficile ; mais je crois apporter quelques réflexions
fondées iur les loix du mouvement qui ne (auraient varier.
Pour en être plus aflûré , je les ai communiquées à ceux qui
me paroiftènt les plus capables d'en juger , tels entre autres
que M. Camus, de l'Académie des Sciences; ainfi j'efpère
avoir approché de la vérité. Le texte ma conduit au deilêin
de la machine, & le deflèin à l'explication du pafîâge : cet
elfai (èrvira du moins à donner quelques lumières iur la
véritable méchanique de cet ouvrage de Curion.
On va juger à quel degré je m'en fuis approché, après
que jaurai donné une idée de C. Curion; je dois le nom-
mer li louvent, que ieclairciflêment me paraît nécel làire.
Cicéron, dans les lettres à Atticus, Dion Caf£ Ïiy. lx,
Velléius Paterc. Iiy. u, Valere Max. ttv. i x , chap. 21, nous
apprennent en général que Scribonius Curion étoit Patricien;
cependant Vaillant, famil. Roman, in Sert boni a , parle ainfi:
Scriboniam gentem Plebeiam foijfe inter veteres feriptores fatis
confiât. Ils rapportent que KNI père avoit été Conful & avoit eu
les honneurs du triomphe: Cicéron le nomme, Ittt. xiv, liv. /,
fi/iofa Curionis; Ve'léius , liv. Il, chip. ^ 8, dit de lui : nr nobilis,
eîoqucns, ainiax , fua aliéna que j'ortuna & piuïuitia pro-
t/igus; homo ingénia fifjïme ncquam , & faamdus mah pubfkn.
Tous ces auteurs difent poiith ement qu'il trompa Pomrx'e,
qui le croyoit de lès amis ; du relie ils (ont d'accord avec tout
ce que Plutarque en dit dans les vies d'Antoine, de Pompée,
de Calon cTUtique, de Célar & de Brutus : je vais rapporter
un palÏÏige de la première d'après la traduclion de Dacier.
» Antoine étant devenu parfaitement beau dans fâ jeu-
» ne :è, on dit que le commerce & la familiarité de Curion
-» furent }>our lui une pefle tres-dange/eufe; car ce Curion, qui
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DE LITTERATURE. 373
étoit un homme très-débauché & effréné dans la recherche «
des voluptés les plus infâmes, pour rendre Antoine plus «
dépendant de les volontés, le jeta dans la débauche du vin «
& des femmes, & le plongea dans des dépenlès fi excefïives «
& li folles , qu'en très-peu de temps il fè trouva endetté de «
femmes bien plus fortts que fon âge ne comportoit: car il «
de voit jufqua deux cens cinquante talens, ce qui revient à «
un million cent vingt-cinq livres de noue monnoie. «
Alors Rome étoit divifie en deux factions : ceux qui ce
tenoient pour le Sénat fàvorifôient Pompée, qui étoit alors «
dans la ville; & ceux qui étoient pour le peuple rappeioient «
Céfâr des Gaules, où il étoit en armes. Curion, qui avoit «
changé de parti & qui portoit alors Céfâr, gagna Antoine m
dont il étoit ami , l'attira dans la ligue, & fit tant par fôn «
éloquence, qui le rendoit agréable au peuple, & par les «
grandes largelîes qu'il fâilbit des deniers que Céfar lui four- <«
nifloit , qu'il le fît élire Tribun du peuple. »
Je pafTè au précis de tout ce que ce même auteur en dit
ailleurs. 11 eut diffêiens lue ces dans les brigues qu'il fit pour
Céfar : il fut un jour couronné de fleurs comme un Athlète
qui a remporté le prix ; cependant le confîil I.entulus le
chaflà honteulement du Sénat avec Antoine, & ils furent
obligés de fôrtir de Rome déguifés en cfdaves dans des voi-
tures de louage. Mais le fêrvice qu'il avoit rendu à Céfar
Jong-temps aupravant étoit du nombre de ceux qu'un homme
généreux ne lauroit. oublier: il couvrit Céfâr de fa robe, &
l'empêcha d'être tué par les jeunes gens armés qui fuivoient
Cicéron. On fâit quel éloit le crédit de ce grand orateur
dans le temps de la conjuration de Catilina, & Céfâr venoit
de parler dans le Sénat en faveur de Lentulus & de
Céthégus.
les trois ou quatre autres pafîages de Plutarque, dans
îefquels il eft encore mention de Curion, ne font que des
répétitions de ceux-ci; je crois avoir fuffïlâmment rappelé ce
que c jt au ear nous a taifîë de Curion. •
li eft n ention de Curion dans vingt lettres de Cicéron à
Aaa iij
374 MEMOIRES
Atticus. II avoit fuivi cet homme d'elprit dans fâ jeuneflê
pour fe former à l'éloquence: il paroît même qu'il avoit
beaucoup de talent ; & cette raifon' engageoit Cicéron à
l'aimer dans ce temps-là. 11 fut Qudieur l'an de Rome
698, & propolâ des lox contre le luxe des équipages &
pour l'entretien des grands chemins: Célar dans la guerre
civile lui donna le gouvernement de la Sicile. On fut qu'il
fut tué l'an de Rome 706 clans la guerre d'Afrique.
Des calculs dont la preuve dépendroit de di/cuiTions étran-
gères à mon objet, me font croire que Curion fut Edile i'an
de Rome 703 , avec Favonius; & vrai fembiablement ce fût
- comme Edile qu'il donna les jeux où parut cette étonnante
machine. On doit le regarder comme un de ces fameux débau-
chés , dont les grandes villes ne lour ni lient que trop d'exemples»
qui font nobles &. généreux aux dépens des autres, qui ne
s'embirraflênt point de leurs, créanciers, & qui défirent une
révolution, ou pour acquérir des richenes, ou pour obtenir
l'impunité de leurs crimes, ou pluftôt enfin l'acquit de leurs
dettes. Pline convient de toutes ces choies en général en
d'autres termes, car il finit la delèription des fètes que Curion
donna, en dilànt: nec fuit Rex Curio aut G eut mm imperator,
non opibus infignis , ut qui nihil in cenfu habuerit. Cependant
Curion ne fut pas Roi, il ne commando it à aucune nation,
il n'avoit rien au monde. Nihil in cenfu habere eft une
expreffion qui fignifie n'avoir aucun bien, ni fonds, ni rente,
ni patrimoine, ni biens acquis.
Curion le foûtint donc dans lès emplois, & en obtint de
plus confidérables par le crédit de Céîar contre les loix &
les iifiges ; Pline le dit encore pofitivement en finiflânt cet
article par ces mots: prater difcofAiam Principum, ceft-à-dire,
qu'il n'avoit d'autre fond pour le foûtenir que la niefmtduY
gence des chefs de la République, Ce far & Pompée.
Ce que je viens de rapporter fur la façon dont il ft vendit
à Céfàr, me perlùade que le Théâtre qui fait l'objet de ce
Mémoire, n'a été conftruit que dans l'intention d'attirer des
funis à Çélâr, de plaire au peuple, & que par conicquent
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DE LITTERATURE. 37*
i argent des Gaules y fut employé, quoique Pline ne le difç
point. Je crois encore que ces jeux ont dû paraître neuf
ans après l'édilité de Scaurus , fus du vieux Scaurus prince
du Sénat, c'eft- à-dire, i'an de Rome 703. Je rapporterai
plus bas les raifons de cette date.
Le peuple Romain étoit dans cette fermentation de Céfâr
& de Pompée, qui, à la fuite de celle de Sylla & de plu-
fieurs autres, rai foi t aifemem prévoir la perte de la liberté
& la fin de la République, dont la forme ne pou voit plus
fubfiOei'. Les Citoyens confidérables cherchoient à i'envi à
captiver le peuple Romain ; les fpeclacles de tous les genres
étoient le moyen le plus afîiiré pour y parvenir : auflî les
voyons -nous très -fou vent décrits & cités dans lhiftoire Ro-
maine avant & après le temps dont je parle.
Les grands cortèges defpèces les plus variées, les bûchers
magnifiques, quand on eut adopté l'ufige de brûler les corps,
enfin toutes les pompes fc prélentent à l'efprit comme une
fuite de la vanité. Mais on a peine à concevoir la railôn
oui avoit engagé les Etrufques en premier lieu à regarder
des mafques, des mimes, des pièces de théâtre, enfin des
combats de gladiateurs, comme des choies convenables aux
derniers devoirs que 1 on rend à lès parens. Cependant un
nombre infini de monumens que Ton peut voir dans Demfter
& dans le Mufeum Etrufcum, nous aflurem que cet ancien
peuple pratiquoit ces ulàges. Nous fâvons que les Romains
regardoient les fpeclacles qu'ils joignoient aux funérailles
comme des expiations : il eft donc à préfumer que cette
idée étoit celle des Etrufques; quoi qu'il en fbit, les Ro-
mains en abusèrent.
Je dois encore convenir qu'il eft fort étonnant que les
auteurs que j'ai cités comme ayant parlé de Curion , n'aient
rien dit qui puiflè avoir rapport à la fingularité du fpeétacle
qu'il donna, & que Pline fôit le fêul à qui nous fbmmes
redevables de la connonlànce que nous avons de cette
machine; mais ce fait n'eft pas le fêul que nous devions
uniquement à ce grand auteur. Il But cependant convenir
a
376 MEMOIRES
qu'H paraît, par la deuxième lettre de Célius à Cicéron,
que Curion donna des jeux & fit conflruire un théâtre (ôus
le confulat de Ctaudius Marcellus & de Cornélius Lentuius.
Je crois nécefîàire de rap|K>rter ce que Pline nous a con-
(crvé du magnifique Ipectacle de Scaurus , avant que de parler
en détail de celui de Curion. Voici la traduction du pafiagc
où il parle de cette grande magnificence.
« Je ne fais fi l'édilité de Scaurus ne contribua pas plus
» que toute autre choie à corrompre les mœurs, & Il les
profcriptions de Sylla ont fait autant de mal à la République
» que les richefTes immenlês de fon beau -fils. Ce dernier étant
» Edile, fit bâtir un Théâtre auquel on ne peut comparer au-
» cuns des ouvrages qui aient jamais été faits, non feulement
» pour une durée de quelques jours, mais pour les fiècles à
» venir. Cette Icène, compofée de trois ordres, étoit foûtenue
» par trois cens lôixante colonnes, & cela dans une ville où
m l'on avoit fait un crime à un citoyen des plus recomman-
» dabies, d'avoir placé dans là mai Ion fix colonnes tirées du
»» mont H y mette. Le premier ordre étoit de marbre ; celui
»> du milieu étoit de verre, elpèce de luxe que Ion n'a pas
v> renouvellé depuis ; 6c l'ordre ie plus élevé étoit de bois doré.
» Nous avons déjà dit que les colonnes du premier ordre
» avoient trente-huit pieds de haut , & que les ftatues de bronze
»» diftribuées dans les intervalles des colonnes , étoient au nont-
» bre de trois mille : nous ajouterons que ie Théâtre pouvoit
« contenir quatre- vingt mille perlônnes; tondis que celui de
»» Pompée, qui n'en contient que quarante mille, fuffit à un
» peuple beaucoup plus nombreux, par les diverlés augmenta-
» tions que la ville de Rome a reçues depuis Scaurus. Si l'on
» veut avoir une jufte idée des tapiflèries fuperbes , des tableaux
« précieux , en un mot des décorations en tout genre dont
» le premier de ces Théâtres fut orné , il luffira de remarquer
» que Scaurus, après la célébration de les Jeux, ayant fait porter
» à (à maifbn de Tu/culum ce qu'il avoit de trop pour l'em-
» ployer à différens ulâges , Ses Elclaves y mirent le feu par
». méchanceté, & l'on eftima le dommage de cet incendie cent
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DE LITTERATURE. 177
millions de fefterces; environ douze millions de notre mon- «
noie. »
Ce partage étoit aflêz connu , il aurait même été inutile
de le rapporter: mais les idées de ces magnificences font à
tel point éloignées des nôtres , qu'on ne fauroit trop les rap-
procher ; d'autant que j'ai befoin d'employer un nombre infini
de bras & de machines pour exécuter celle dont j'ai entrepris
de rendre compte, & qui caulê un peu plus detonnement
que cette dernière, mais dans un autre genre.
C. Curion , tel que je l'ai repréfênté , voulut donner des
Ipeclacles au peuple Romain, fous un prétexte pareil à celui
de Scaurus, c'elt-à-dire pour les funérailles de fôn père,
mort l'an 701. Mais ne pouvant égaler la magnificence de
Scaurus, ni rien faire voir qui ne parût pauvre 8c miferable
en comparaifon, il voulut, linon le faire oublier, du moins fê
diftinguer. Pour y parvenir il eut recours à l'imagination &
à la nouveauté. Voici le pafiâge de Pline tel que M. Cappe-
ronnier m'a fait l'amitié de me le donner, corrigé (ûr les
manufcrits du Roi, & fur la première édition de 1460.
Après avoir lu le texte & la traduclion que j'en ai faite , je
reprendrai tous les articles en particulier, je les expliquerai
léparcment, & je me ferai plus aifcment entendre.
Aufert animant , à dejhnato itinere digredi cogtt contem-
platio tant protliga mentis , aliamque conneâi majorent infamant
è ligno, C. Curio qui hello civi/i in Cafariants partibus obiit ,
funebri patris mtinere , atm opi bus apparat tique non pojfet fuperare
Scaurum ( undè enim Mi vi triais Sylla & Mctclla mater, projîrip-
ùontim jeclrix! undè Al. Scaurus pater , toties princeps dvitatis
& Mariants fodahtiis rapinarum provincialium ftnus ) ! Cùm
jam ne ipfe quidem comparari ftbi poffe Scaurus pronttnciaverit ,
quando hoc certè incendii illius pramium habuit, conveâis ex orbe
terrarum rébus , ut nemo pofîeà par effet infania Mi ; ingenio
utendum erat fuo Curioni. Opéra pretium efl feire quid invenerit ,
& gaudere moribus noflris , ac nofiro modo nos vocare majores,
Theatra duo'juxta fecit ampli ffi ma è ligno, cardinum ftngulorum
yerfatiït fujpenfa libramento , in quibus tttrifque antemeridiatiQ
Tome XXIII. Bbb
379 MEMOIRES
luclorum fpeâacuh edito inter fefe averfis , ne imicem obfîrepe-
rent fccna , repente circumaélis ut contra (tarent , poflremo jam
die , Jifcedentibus aliquibus tabulis , & cornibus inter fe cocun-
tibus ,faciebat amphitheatrum , & gladiatorum fpetlaada edebat,
ipfum magijiratum & populum Romamim circumferens. Qiiid
enim miretur qui/que in hoc primum ! inventorem, an invent um!
artificem an auclorem! aufum ahquem hoc excogitarc , an fufei-
pere ! parère an jubere ! ftiper omnia erit populi furor fédère aufi
tarn infidet inflabilique fede. En hic eft Me , terrarum viéïor &
tôt sus don lit or or bis, qui gentes & régna diribet , jura externis
mit fit , Deorum quadam immortaïium generi humano portïo, in
machina pendens & ad pericuium fut/m plaudens ! Qua vilitas
animarum ifla ! aut qua querela de Cannis ! Quantum mafi
potuit accidere ! Hauriri urbes terra hiatibus , publiais mortahum
dolor eft. Ecce popu/us Romanus univerfus velut duobus
impojttus, binis cardinibus fufîinetur, & fe ipfum depugnantem
fpeélat periturus momento ahquo, hixatis machinis. Et per hoc
quaritur in tribuniciis concionibtts gratia apud penftles tribus!
Qiialis hic in roflris! Quid non aufurus apud eos , quibus hoc
perfuaferit ! Vera namque confite/tribus popu/us Romanus funebri
munere ad tumulum patris ejus depugnavit univerfus.
Variavit hanc fuam nuignifcent'mm fejfis turbatifque cardi-
nibus ; & amphitheatri forma euflottita , novifftmo die, diverfs
duabus per médium feenis Athîetas edidit; raptifque è contrario
repente pulpitis , eodem die, viclorcs è gladiatoribus juis pro-
duxit.
Voici la traduction de ce paflàge. « L'idée d'une profuffon
» fi extraordinaire emporte mon elprit, & le force à s'éloigner
» de (on objet pour s'occuper d'une autre folie plus grande
» encore, & dans laquelle on n'employa que le bois. C. Curion,
» qui mourut dans les guerres civiles , attaché au parti de
» Célâr, voulant donner des jeux pour les funérailles de Ton
» père, comprit bien -tôt qu'il n'étoit pas aflèz riche pour fur-
» pafîèr la magnificence de Scaunis. En effet , il navoit pas
» comme lui un Sylla pour beau -père, & pour mère une
» Métella, cette femme avide de s'enrichir des dépouilles des
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DE LITTERATURE. 379
prolcrits; il netoit pas fils de ce M. Scaurus qui fût tant «
de fois à la tête de la République, & qui, alîôcié à toutes ce
les rapines des partions de Marius, fit de là mailon un «
gouffre où s'engloutit le pillage d'un fi grand nombre de«
provinces : cependant Scaurus avouoit , après l'incendie de «
là niauon , qu'il ne pouvo t faire une lêconde dcpenlê «
pareille à la première. Ainfi les flammes , en détruilant des *c
rithelfes raflèmblées de tous les coins du monde, lui lailsè- «
rent du moins l'avantage de ne pouvoir être imité dans fi «
folie. «
Curion fut donc obligé de fuppléer au luxe par l'efprit, & «
de chercher une nouvelle route pour fè dillinguer: voyons «
le jxirti qu'il prit, applaudillons-nous de la perfection de nos «
moeurs & de cette fupériorité que nous aimons fi fort à ce
nous attribuer. ce
Curion fit conftruire deux très-grands théâtres de bois ce
aflèz près l'un de l'autre; ils étoient fi également fuipendus ce
chacun fur (on pivot, qu'on pouvoit les fiire tourner. On ce
repréièntoit le matin des pièces fur la (cène de chacun de ces «
théâtres ; alors ils étoient adoflés pour empêcher que le bruit ce
de l'un ne fût entendu de l'autre ; 5c l'après midi , quelques ce
planches étant retirées , on failôit tourner fubitement les ce
théâtres, & leurs quatre extrémités réunies forrnoient un am- ce
phithéatre où le donnoient des combats de gladiateurs , ce
Curion failànt ainfi mouvoir tout à la fois & la Icène & ce
les MagHtrats & le peuple Romain. Que doit-on ici admirer ce
le plus, l'inventeur ou la choie inventée? celui qui fut aflèz *e
hardi pour former le projet, ou celui qui fut allez téméraire ce
pour l'exécuter! Ce qu'il y a de plus étonnant c'elt l'extra- ce
vagance du peuple Romain ; elle a été aflèz grande pour ce
l'engager à s'afîèoir fur une machine fi mobile & fi peu «
iôlide. Ce peuple, vainqueur 8c maître de toute la terre; ce ce
peuple qui, à l'exemple des Dieux dont il elt l'image, dif- c<
pofe des Royaumes & des Nations, le voilà fufpendu dans ce
une machine, applaudiflànt au danger dont il eft menacé. «
Pourquoi faire fi peu de cas la vie des hommes? pourquoi ce
Bbbij
380 MEMOIRES
» fe plaindre des pertes que nous avom faites à Cannes? Une
» ville abîmée dans un gouffre de la terre entre-ouvene, rem-
» plit l'Univers de deuil & d'effroi; & voilà tout le peuple
» Romain renfermé, pour ainfi dire, en deux vaiffeaux, 8c
» qui foûtenu feulement par deux pivots, regarde, tranquille
« Ipeélateur, le combat qu'il livre lui-même, en danger de
» périr au premier effort qui dérangera quelques pièces de
» ces vaftes machines. Elt-ce donc en élevant les tribus dans
» les airs qu'on vient à bout de leur plaire & de mériter leur
» faveur! Que ne fera pas dans la tribune aux harangues, que
» noiera entreprendre fur un peuple celui qui avoit pû lui
» pei fuader de s'expofèr à un danger pareil î 11 le faut avouer;
» ce fut le peuple tout entier qui combattit fur le tombeau du
» père de Curion dans la pompe de fes funérailles.
» Curion changea l'ordre de là fêle magnifique: car les pivots
» lê trouvant fatigues & dérangés, il conlèrva le dernier jour la
>> forme de l'amphithéâtre, & ayant placé & adoffè les icènes
» (cell-à-dire ce que nous nommons aujourd'hui théâtres)
» dans tout le diamètre de ce même amphithéâtre, il donna
» des combats d'Athlètes; enfin il fit enlever tout d'un coup
» ces mêmes (cènes, & fit paraître dans l'arène tous ceux
» de lès gladiateurs qui avoient été couronnés les jours pré-
cédent »
Je vais examiner à préfènt ce paffâge en détail quant à
h conftruclion & aux mouvemens de ces théâtres, biffant,
comme on peut le croire , toutes les réflexions auxquelles
Pline sert abandonné dans cette occafion.
Thcatra duo juxta fait ampliflima. « Il fit conftruire deux
très-grands théâtres de bois allez près l'un de l'autre. »
Ces théâtres que Pline fait conftruire à Curion étoient
les portions circulaires ou gradins , lur lefquels le peuple
étoit affis ; les Anciens ne donnoient point d'autre nom à
cette partie. Il n'eft pas douteux qu'il n'y eût deux fcènes,
comme ils les nommoient encore, où les acleurs reprélèn-
toient, & qui dévoient le démonter & fê déplacer pour
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Je /.i.W. B L. Tant XYlll p. 3 ho.
rr
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DE LITTERATURE. 381
iaifièr le pafîage au théâtre dans (on mouvement circulaire,
comme nous allons le voir dans le moment.
On fait que ces portions circulaires fê terminoient dans
tous les théâtres au profcenium, qui faifoit la bafê du demi-
cercle , en même temps qu'il formoit un des côtés du quarré
long deftiné pour la fcène & les décorations. Voyei la plamte
première.
Les théâtres de bois, aulTi fôuvent répétés que nous le
voyons dans i'hiftoire Romaine, puifquc celui de Pompée
fut le premier qui fut conflruit en pierre à Rome, & qu'il
n'empêcha pas qu'on n'en élevât dins la fuite quelques autres
de bois; ces fortes de conmuctions , dis-je, rendirent l'exé-
cution de ceux de Curion plus facile, & donnèrent fins
doute la hardietle de les entreprendre: car en aucun genre,
on ne commence par le compôlé ou pluftôt le compliqué.
Au refte, Pline parle de ces théâtres comme étant uès-
grands; mais ne pouvant rien déterminer fur une grandeur
qui ne fubfifle plus, je me contenterai de prendie les mefûres
de celui de Marcellus d'après le Serlio, quoique le plus
petit des théâtres qùi le voient encore aujourd'hui à Rome,
parce qu'en effet ceux de Curion, donnés pour fort étendus,
ne pouvoient au moins être plus petits, & je ne rapporte
celui-ci que comme un point duquel on pourra partir pour
augmenter les dimenflons, félon l'idée qu'on en aura.
Le diamètre intérieur du demi -cercle de celui de Mar-
cellus étoit de cent quatre-vingt-quatorze pieds antiques, &
le diamètre extérieur de quatre cens dix-lept; il contenoit,
dit-on, vingt- deux mille peifonnes. Sans entrer dans le
détail de l'augmentation des proportions, fûpjxjfons que ceux
de Curion pu fient en contenir chacun trente mille; les deux
portions de gradins réunies & formant l'amphithéâtre, auront
contenu fôixante mille fpeclateurs : c'en e't afïëz pour auto-
rifèr le difeours de Pline, qui regarde ces mêmes fjx-clateurs
comme le peuple Romain tout entier. Je reviens au texte:
il n'efl pas étonnant que ces deux théâtres, devant former
un amphithéâtre, fullènt près l'un de l'autre; Pline ne dilànt
Bbb iij
382 MEMOIRES
point à quelle dhtance ils étoient places, je ne puis rien
déterminer fur cet éloigneraient: mais on verra dans quelques
niomens qu'ils ne pouvoient être aulfi près que quelques
endroits du paflâge lêmblci oient l'indiquer.
Cardinum fmgtilorum vcrfatiîi fufpenfa lihramento. « Ils ctoient
» fi également fùfpendus chacun fur ton pivot, qu'on pouvoit
les faire tourner. >»
Mais avant que d'aller plus loin , il faut établir une fon-
dation extrêmement fôlide & bien de niveau, fur laquelle on
puiliè tracer les mouvemens que doivent faire les machines.
Ce mafiîf ou cette fondation eft d'autant plus néceflâire,
qu'il doit porter un poids des plus eonfrdérables , & que les
plus petites irrégularités de plan auraient interrompu les mou-
vemens. Il faut enfiiite examiner l'éloignement qui doit être
entre les deux théâtres pour tracer le plan lur ce fôlide.
Ces deux portions de cercles doivent, en fe trouvant vis-
à-vis l'une de l'autre , former un ovale nécefîaice à tout
amphithéâtre: il faut donc les rapprocher , en faifànt en forte
•cependant qu'elles ne puilîent fe rencontrer en tournant- Le
moyen d'y parvenir, comme il eft marqué dans la planche
féconde, elt de laiflèr entre les deux théâtres un efpace pr-
faitement quarré , dont les côtés auront pour longueur
i'épaifièur ou le rayon de la charpente du théâtre qu'il s'agit
de conflruire , Se l'on verra qu'en fûfânt tourner les demi-
cercles l'un après l'autre , ils ne pourront fê rencontrer. Ces
deux quarrés marqués A, qui auront été mobiles & d'une
chaipente beaucoup plus légère, auront formé abfblument
l'ovale qu'il a fallu donner pour avoir un amphithéâtre, &
auront laifTe des ouvertures de chaque côté pour faire entrer
dans l'arène les Gladiateurs, les fcènes qui y Mirent introduites
le dernier jour, enlin toutes les autres choies nécelîàires au
fèrvice de ce même amphithéâtre. La planche première fait
voir le théâtre préparé pour la fcène , que l'on fënt aifement
qu'il a fallu démonter ou reculer pour le fervice & le mou-
vement de la machine.
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. Hem de /. IcaU des Ji L. Tartt ^XJKlil p * 5 x
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DE LITTERATURE. 383
Ceft donc fur le plan indique' dans la planche féconde,
& marqué CCC , qu il a fallu élever ia charpente qui doit
reprélênter un théâtre que je fuppofe toujours au moins con-
forme, tant pour la grandeur que pour les diltributions , à
celui de Marcellus qui lubfifle à Rome. Mais avant que
d entrer dans de nouveaux détails , il ci\ à propos de déter-
mine/ ia place des deux pivots fur lelquels les demi -cercles
ont dû tourner*.
Il paroît d'abord qu'un pareil point doit être placé dans le
milieu de la machine qui doit tourner; je ne fouirai point
non plus de ce principe de la Nature : mais en confidérant la
ligne qui coupe le demi -cercle par la moitié, il faut chercher
la fuuation la plus avantagent que l'on puilîè donner, dans la
conduite des forces mouvantes qu'il faut y employer.
Cette ligne elt divifée en trois points (voy. la planche féconde,
A, B , X) j'ai d'abord été perfùadé que le pivot devoit
être au point A pour faire approcher l'ovale davantage du
cercle. Mais étant obligé d'employer la force des cabeftans
pour le mouvement circulaire, il faut profiter en ce cas des
léviers qui le rencontrent intérieurement dans la machine , &
qui font plus ou moins longs, lêîon que le demi -cercle le
permet : c'eft pour cela que je me fuis déterminé à placer le
pivot au point X , préférablement au point B ; parce que le
lévier étant plus long, fournit un double avantage pour les
forces. J'entends par ces léviers une ligne imaginaire CC, qui
part du centre du pivot pour aller rendre à l'extérieur du
demi -cercle, & qui plus elle (èra longue, plus elle donnera
de facilité pour faire tourner la machine. Je placerais les
cabeftans aux points 00 de diflance en diftance fur la ligne
du cercle que décrirait le théâtre en tournant, & on leur
ferait prendre fucceflivement des places avantageufès à mefure
que le théâtre tournerait ; ou fi l'on veut, pour faire aller la
machine fins aucune interruption, &, pour ainfi dire, au coup
de fifHet, on peut placer des hommes autant qu'il (èra nécef
faire qui poulîéront en même temps la machine, & qui
feront placés dans l'intérieur, fous les gradins & à chacun des
384 MEMOIRES
rayons des chaffis dont je vais parler. Jji forme du théâtre &c
les forces qu'il faut employer étant établies , je vais examiner
la conltruclion de la machine, qui doit être propre aux mou-
vemens que l'on a voulu lui donner.
Ce qui me paraît le plus lage & le plus loi Me, c'efl de
conlhuire un plancher lur lequel on puillê élever en bois un
théâtre (ans que les mouvemens puiflènt l'ébranler. Les plan-
ches I & 111, feront fufhfamment entendre de quelle façon
j'en imagine la confhuction : voici les détails ck les raifons qui
m'ont déterminé à fuppofer cette fabrique.
Ne pouvant trouver des bois d'une afîêz grande portée
pour embraflèr la longueur d'un rayon, je crois que pour y
fuppléer les Romains fe font fêrvis des afîèmblages pareils à
ceux qui font rapportés dans la planche 11/, de façon que
réunis 6c bien liés, ils n'auront fait qu'un même corps.
Voici de quelle manière je conçois ces affêmblages.
Toute la difficulté de ce plancher confiftant dans la par-
faite jonction des parties qui le compolent , pour ne point
ébranler le théâtre qu'il a fallu élever , il me paraît qu'il fut
nécelîaire de faire un nombre fuffifint de chafîis pour occuper
tout le plan du théâtre , & de les faire aller en diminuant
vers le centre du demi -ovale, comme on peut le voir dans
les planches 111 & 1 ; ces chaffis auront été à chaque rang
bien lies à ceux qui font à leurs côtés. En examinant le
dellèin , on verra la choie fê préfenier avec d'autant plus de
fureté* & de facilité, que les deux côtés oppofês d'un feul
chaffis le font trouvés communs à trois en même temps. Je
* crois qu'on avoit enfuite alfcmblé chacun de ces rangs , dont
la totalité formoit un demi-cercle , en diminuant de diamètre
à mefure qu'ils approchoient du centre, & qu'on les avoit
fixés par des liens de bronze ; car les Romains n'employoient
que ce métal , & l'on voit ces liens marqués dans la p/an-
che H/.
Ce plancher me paroi fiant confinait d'une fiçon afîèz fôlide
pour ne loutîrir aucune difficulté (car il eft à préfumer qu'on
y avoit employé les meilleurs bois & les plus forts) on peut
encore
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y : r
M
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DE LITTERATURE. 385
encore être afîùré que l'on n'avoit pas épargné les liens de
bronze , qui y (ont abfolument néceflàires. Il a fallu enlûite
élever le plancher , le mettre fur ion pivot , & marquer des
points dappui. Pour y parvenir je croirois qu'il y avoit des
pièces de bronze, EAB, qui fai/ânt toutes une croix par
leurs plans, étoient placées à tous les angles des chafîîs, en
forte que chaque branche de cette croix étoit alîèmblée dans
deux chafîis en même temps f voyri la planche 111 ). Ces
mêmes pièces de bronze auront porté des effieux du même
métal , auxquels on aura attaché des roues ou rouleaux mar-
qués /?, pour donner les points d'appui néceflàires, & fou-
Jager le poids de cette énorme machine, en même temps
qu'ils auront facilité les mouvemens (voyei la planche III):
le deflèin d'une de ces pièces de bronze & d'un rouleau s'y
trouvent exprimés. A l'égard du pivot, je ne crois pas qu'il
ait pû être compofé autrement que d'une forte colonne de
bronze bien fondue, bien retenue & bien fondée dans le
maflif , que j'ai fuppofé d'abord bâti dans la totalité. Cette
colonne n'a point dû furpafler de beaucoup en hauteur le
plancher expliqué ci - deflùs : car il ne falloit pas que rien
polit fur elle; d'autant qu'elle ne devoit lêrvir que de centre
aux cercles que les roues dévoient décrire. Le chafîîs au
milieu duquel cette colonne étoit polce, devoit être des plus
iôiides, & reflerré de façon qu'il n'y eût de jour que le
pafîàge du pivot. Pour cet effet il aura fallu doubler les liens
julqu'à ce qu'ils aient touché de par- tout à l'extérieur de la
colonne: il aura fallu de plus graver bien exactement fur le
maffif le fillon que chaque roue ou rouleau a dû décrire,
pour empêcher les roues de prendre un autre chemin dans
le cas auquel la machine aurait (ôuffert quelque dérangement.
Ces filions ou bandeaux, légèrement creules, auront fèrvi,
pour ainfi dire, de rênes ou de guides à toute la machine, en
même temps qu'ils auront empêché i'écartement qui aurait
pû s'y introduire.
Je n'entrerai point dans le détail de la charpente du
théâtre; tout le monde eft en état de l'imaginer: d'ailleurs
Tome XXIII. Ccc
386 MEMOIRES
ces théâtres font defli nés dans piiifieurs livres de l'antiquité*;
& M. Boindin les a très- bien décrits dans nos Mémoires
quant à la forme. Cependant pour rappeler l'idée de leur
élévation (voyei la planche IV) il me fuifit ici d'avoir établi
un plan fôlide, & de l'avoir mis en état de réfifter aux mou-
vemens qu'il falloit lui donner, félon le paiïàge de Pline.
/// quiùus uttifque antemeriJiano hdorum fpeflacub eaîto
ititer fefe averjis ne invkem obflrcperent feena. « On repréfêntoit
» le matin des pièces fur les théâtres; alors ils étoient adofîés
» pour empêcher que le bruit qui fê fâifbit d'un côté ne fût
entendu de l'autre. »
Le mouvement & les machines une fois établis, ce n'eft pfus
qu'une attention de la part de Curion pour donner au peuple
Romain un plaifir plus complet: nous voyons par-là que les
Romains étoient auffi bruyans que nous dans les fpeékcles,
& peut-être encore davantage. Ce n'eft pas que cette attention
ne fût un objet confidérabie ; car trente pieds de plus ou
de moins d'efpace à parcourir pour une pareille machine
étoient confidérables dans l'exécution, foit pour les prépara-
tions, foit pour la dépeniê.
Repente ârcumaâis ut contra {tarent. « On les faifôit tourner
fûbitement pour les mettre vis-à-vis l'un de l'autre. «
Je fais perfuadé, quoique Pline ne le dife pas, que le
peuple fortoit des théâtres après les fpeclacies du matin;
pourquoi en eflèt /croit - il demeuré. Indépendamment de
l'augmentation du poids & du malheur que l'écroulement de
quelques parties de la charpente auroit pû caufer, malheur
auquel ces fortes de fabriques font d'autant plus fû jettes,
qu'elles font fort compofêes, & malheur dont les Romains
avoient des exemples, quoique les conftruclions ne fùflènt
pas mobiles; le peuple, dis-je, ne pouvoit avoir d'autre objet,
en demeurant en place, que le plaifir bien médiocre de fê
voir tourner. D'ailleurs quelque prompte que cette opération
ait pû être pour donner le mouvement à une fèmbiabie
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DE LITTERATURE. 387
machine, & pour préparer tantôt le théâtre & tantôt i'am-
phithéatre , elle étoit longue pour des gens qui n'avoient rien
à faire. Le repente de Pline tombera donc fur la diligence
& la promptitude avec laquelle on le mettoit en état de
lèrvir les machines, ainfi que je vais l'expliquer, après être
convenu cependant que le peuple Romain pouvoit demeurer
fur les théâtres pendant le temps de leur mouvement. II eft
même allez vrai-fêmblable que la plus grande partie ne les
avoit }x>int abandonnés: mais il ne peut en avoir été de même
du Sénat, des chevaliers Romains, des Veftales, des Prêtres,
enfin de tous les gens confidérables dans l'Etat, dont les
places étoient marquées, & qui les occupoient avec autant
dafliduité que les tribus. Ceux-là donc étoient indifpenfa-
blement obligés de lôrtir de leur place, puifqu'elle n'étoit pas
la même aux théâtres qu'aux amphithéâtres. On lait que dans
les premiers ils occupoient lorcheftre, & que cette partie
étoit celle qui le trouvoit environnée des portions circulaires
que les gradins occupoient , & qui étoit terminée par la foène
ou le profccmum ; au lieu que dans les amphithéâtres cette
place n'auroit eu , non (ëuïement aucun avantage pour la
vue, puifqu'elle auroit été fur le même plan que l'arène: mais
elle eût été dangereulê par les combats, les chaflês d'ani-
maux & autres fpeclacles, auxquels ces lieux étoient deftinés,
& principalement impraticable pour les Naumachies que
l'on y a très-lôuvent données. Cette même compagnie étoit
donc élevée pour toutes ces railbns; & lâ place étoit alors
une grande tribune quarrée, aufli haute que le premier gra-
din, (aillante & placée dans les foyers de l'ellipfè. Il falloit
néceflairement que Curion , après avoir fait emporter les
planchers, les bans & les chaifès qui avoient rempli l'or-
cheftre , auquel , pour le dire en panant , les Romains don-,
noient avec railbn une pente, au contraire des Grecs qui
en lainoient Je plan horizontal , il falloit , dis-je, que Curion
fît encore élever ces tribunes quarrées avec des charpentes
préparées pour ctre mifês en place dès que les théâtres
ayoient tourné, & qu'ils étoient arrivés vis-à-vis l'un de
Ccc ij
388 MEMOIRES
i'autre }X)tir former l'amphithéâtre. Si le Sénat ne s'en était
jx)int allé, que (êroit-il devenu pendant cette préparation,
pour laquelle affurémcnt quelques heures n'étoient pas de
trop pour tout ce que l'on avoit à faire? Il étoit encore
ablolument néceffaire de recouvrir de (âble l'intervalle des
deux théâtres qui devenoit l'arêne ; il falioit combler les
filions ou rénures que j'ai prouvé nécefiâires pour le chemin
des roues ou des rouleaux. Ce (âble étoit abfolument in-
difpenlàble pour les combats & les mouvemens des gladia-
teurs; enfin toutes ces opérations demandoient beaucoup de
temps malgré la quantité d'hommes que l'on y avoit dertinés,
& que l'on avoit fans doute arrangés & diftribués avec
beaucoup d'ordre.
Pojîremo jamdie, difeedentibus ahqmhis tabuhs & cortùbus
fater fe coeuntibus , faciebat amphitheatrum & gludiatorum fpec-
tcicula edebat. « Sur la fin du jour les (cènes étant ôtées,
» & les extrémités des deux demi-cercles étant rapprochées 8c
» réunies , l'amphithéâtre étoit formé & l'on donnoit les com-
bats des gladiateurs. »
La machine étant une fois fufceptible de mouvement, on
lent aifément que les (cènes dévoient être enlevées pour
luiflêr le paflage aux théâtres. Il n'eft pas douteux que celles-ci
ne fuflènt plus légères de bois que celles qu'on établiuoit
ordinairement à demeure: car même dans les théâtres de
pierre elles étoient toujours de bois; & quand nous ne le
fanion? pas avec autant de certitude, les bois qu'on vient
de trouver à Herculanum dans cette partie d'un théâtre de
pierre, ne nous auraient pas permis d'en douter.
Ce paflàge ne prélênte d'autre difficulté que celle de fa
réunion des quatre extrémités des théâtres, qui n'ont jamais
pû être au(îi (èiTées & auflî exactement jointes que Pline
îêmble l'indiquer. Premièrement par la rai(ôn que ce point
de rencontre fi exael eft phyfiquement impoflible pour
des corps tournans; il aurait fallu pour cet effet que les
théâtres fe fuflènt auflî touchés lorfqu'ils étoient adoflès &
qu'ils formoient les fcènes. Secondement par une autre raiibn
/
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DE LITTERATURE. 389
dulâge; c'eft que l'enceinte de i'amphithéatre devant être
ovale , exigeoit une dillance entre ces deux théâtres pour la
foûmetue à la même forme. Mais il faut le (bu venir des
phales de Pline dans cette delcription, & ne pas oublier
qu'il n'écrit ici que fur la parole d autrui, bien différent en
cette occafion de ce qu'il ell lui-même ailleurs & dans tout
le refte de (on ouvrage, où il décrit 8c détaille toutes chofes
avec tant de jufteue & de clarté. Je fuis donc perfùadé,
comme je l'ai déjà dit , que les deux théâtres ou les deux
portions de cercle laiflbient entre elles des diftances qui don-
noient à l'amphithéâtre la forme de cercle alongé qu'il devoh
avoir. On verra même, par les propres paroles de Pline,
ioriqu'il décrit le troifième jour, que les lieux ne peuvent avoir
eu d'autres difjxofitions , l'efpace qui (è trouvoit vuide entre
cliaque extrémité des théâtres étant rempli par les corps
quarrés, indiqués dans la planche //, & qui, placés fur des
rouleaux, étoient faciles à mettre & à ôter de place. Ces
corps fbrmoient donc l'enceinte, fimuloient, fi l'on veut,
des portiques qui (e raccordoient aux gradins; mais conftam-
nient ils laiuoient des polîâges qui (èrvoient pour l'entrée
des gladiateurs dans l'arène & les autres chofês néceffàires à
ce fpeclacle. Une des plus effèntielles étoit le (âble dont j'ai
prié pour recouvrir tout l'efpace deftiné pour l'arène, &
dont il étoit impoflible de ne (ê pas (êrvir.
Au refte, on peut (è donner carrière fur quelques-uns des
détails de cette belle machine ; il fuffit de en ire le fait 8c
c'eneft bien aflêz: car Pline ne parle lui-même que fur des
ouï- dire, il n'a point vû cette machine, & (es exclamations
mêmes nous avertiftent qu'on ne doit pas pouffer trop loin les
fcrupules fur le texte. Piine n'a point vû ce théâtre; il écri-
voit cent trente ans * ou environ après que le fpectacle avoit
vrage de Pline a paru, il faut y
joindre les cinquante ou cinquante-
un ans qui fe font écoulés depuis l'an
de Rome 70 } jufqu'en 75+ que
commence I ère Chrétienne; ainfi j'ai
mis environ cent trente ans.
Ccc nj
* La publication de l'ouvrage de
Pline peut bien être de l'an 80 de
l'ère Chrétienne : mais pour trouver
le véritable intervalle de temps qui
5'eft écoulé depuis le fpcclacle de
Curion jufqu'au moment où i'ou-
1
390 MEMOIRES
été donné au peuple Romain; il ne lui a pas même été
jxjffible de conlulter des témoins oculaires, qui font toujours
douteux & fautifs après un certain intervalle de temps, &
qui le leroient encore plus fur un point autant fulceptible,
dans quelque pays que ce fût, d'amplification 8c d'altération
dans le récit, que le paroît celui-ci. Il femble même que
cette machine s'étoit encore plus tournée dans les elprits à
jeter un ridicule fur le peuple Romain, qua la gloire & à
la réputation de Curion ; d'ailleurs Pline étoit occupé du
Am.c*}>. 62. malheur arrivé à Fidènes : voici ce que Tacite en rapporte.
«« Sous le règne de Tibère & le confulat de M irais Licinius
» Crafîus, & de Lucius Calpurnius Pifô, un certain Attilius,
» de race d'Affranchi, s'avilâ de donner un (pectacle de Gladia-
» teur à Fidènes, ville peu éloignée de Rome. Tous les habitans
« coururent en foule, non feulement à caufe de la proximité,
» miiis encore parce que Tibère n'a voit donné aucun de ces
» (peébdes au peuple pendant tout fort règne, déjà fort avancé;
>• & quoique l'amphithéâtre fut de pierre, il lé trouva fi chargé
» qu'il fondit & écralâ ou blefîà cinquante mille pedonnes ».
VkéTthm Suétone dit qu'il en périt réellement vingt mille. « A cette
<«F- „ nouvelle , continue-t il, les granJs de Rome ouvrirent les portes
» de leurs mai Ions , pour recevoir & foulager les bleflës qu'on en
» rapportoit, comme ils failôient autrefois après les grandes
Aan. c. tj, batailles ». Tacite ajoute qu Attilius fut envoyé en exil , & qu'à
cette occalion il y eut un décret du Sénat, qui défendoit aux
particuliers de donner à l'avenir aucun fpeeîacle au peuple,
qu'il n'eut fait preuve de quatre cens mille lefterces de bien,
pour répondre du dommage. Ces bleffés iêcourus, l'agitation
où la Ville le trouva , toutes ces choies autorifènt la compa-
railôn de la bataille de Cannes.
Je reviens au texte de Pline ; après avoir dit que l'on
donnoit des combats de Gladiateurs , il ajoûte :
Jpfum nwgipmwm &popuhmi Roman um àratmferens, « fa i font
ainfi tourner les magiflrats 8c le peuple Romain». L'auteur
emploie le mot de circumferens , qui ne s'entend ordinaire-
ment que par ces mots, porter en tournant, ce qui iêmbleroit
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DE LITTERATURE. 301
autorilêr le lentiment de ceux qiû ont imagine que tous les
fpeclateurs tournoient à la fois & dans un moment. Cepen-
dant les railôns que j'ai rapportc'es pour le lentiment contraire,
me paroiflènt allez fortes pour n'en rien diminuer, & pour
renvoyer ce fait à la prévention de Pline, qui aurait perdu
les plus grandes images de la critique, s'il n'avoit pas em-
ployé le mot de circumfercns.
Variûvït hanc fuam ningnificentiam fejfts turhaùfaue cardi-
niùi/s ; & amph'uheatri jorma cufloditei noviffînio die diverfis
dualus per médium fcenis Athletas edidit. « Curion changea
l'ordre de la magnificaice que l'on avoit vu les jours pré-
cédais ; car les pivots (ë trouvans fatigues & dérangés , il fut
obligé de conlêrver la forme d'amphithéaue, & ayant placé le
dernier jour & adofîë des Icènes dans tout le diamètre de
i amphithéâtre, il y rit paraître des combats d'Athlètes. »
Ce qui prouve que les Icènes fe montoient & le démon-
toient à volonté, puifque Curion les place iêlon lès belôins:
cet endroit du texte prouve encore que les théâtres étoient
. éloignés l'un de l'autre; car on ne dérangea rien pour cette
opération.
Rapitfque è contrario repente pulpitis. « H fit enfuite enlever,
lorlqu'on s'y attendoit le moins, ces mêmes Icènes qui avoient
paru adoiîces. » Ce mouvement eft encore une confirmation
de ce que je viens de dire. Au relie, les Icènes étoient alors
adolîées pour être vues également de tous les gradins; & H
paraît même, par le mot de pulpititm que Pline emploie pour
défrgner ce que Curion fit enlever, qu'il lailîa les décorations
dans leur place, & que le fpeclacle des gladiateurs le trouva
renfermé pour chacun des théâtres, quoiqu'ils fuflènt dans la
fituation où ils foimoient l'amphithéâtre.
Eodem die viâores è gladiatoribus fuis produxit. « Et fit
paraître & combattre ce même jour ceux de les propres gla-
diateurs qui avoient été couronnés les jours précédais. »
Il avoit fait enlever les Icènes pour mettre les gladiateurs:
cette précaution étoit néceflâire, puilqu'ils ne combattoiait
que fur l'arène.
35>2 MEMOIRES
Je finis par un paflâge de Piutarque tiré de la vie de
Caton; il elt trop fingiilier en lui-même pour n'être pas rap-
porté, indépendamment des liaifbns qu'il peut avoir avec
les faits 5c les réflexions que je viens de communiquer.
Trad.de Dacitr. « Favonius ayant été fait Edile par le crédit de Caton
» fon intime ami , celui-ci l'aida à fê bien acquitte!' des fonc-
>» tions de fi charge, & régla toute la dépenfe des jeux qu'il
» devoit donner au peuple. Car au lieu des couronnes d'or que
» les autres donnoient aux acleurs , aux muficiens 5c aux joueurs
» d'inftrumens, &c. il leur donna des branches d'olivier, comme
» on faifoit dans les jeux Olympiques ; & au lieu de riches
» préfêns que les autres diftribuoient au peuple, il fit donner
» aux Grecs quantité de poireaux, de laitues, de raves 5c de
» céleri, 5c aux Romains des pots de vin, de la chair de
>» pourceau, des figues, des concombres 5c des bradées de
» bois. Les uns fê moquoient de ces préfêns; les autres en
» étoient charmés : car ils voyoient avec grand plaifir que
» l'auflérité 5c la fé vérité de Caton fe relâchoient, 5c qu'a fe
» prêtoit à ces jeux 5c à ces paue-temps. Enfin Favonius lui-
» même, fê mettant au milieu du peuple, alla s'afleoir parmi les
» fpeclateurs, où il battit le premier des mains en applaudi (Tant
» à Caton, 5c en lui criant qu'il donnât aux aéteurs qui fâiioient
» bien, qu'il les recompenfat honorablement, 5c demandant en
» même temps pour les fpeclateurs, comme ayant donné à
Caton un pouvoir fâns bornes, ôc l'ayant laifîe maître de tout. »
Ces petits détails nous apprennent en partie la façon dont
on fê conduisit dans ces jeux; fi l'on y voit le caractère de
Caton fort à découvert, on y voit auflî que Favonius rejetoit
habilement fur fôn ami tout ce qu'il pouvoit y avoir de
fmgulier 5c peut-être de ridicule dans u»e fête donnée au
peuple Romain , en un temps où le luxe avoit fait d'auiïi
grands progrès.
« Pendant que cela fê paflôit dans ce théâtre de Favonius,
» pourfuit Piutarque, Curion l'autre Edile * donnoit dans un
autre théâtre des jeux magnifiques. »
* Curion ne donna fes jeux que pour la mort de fon père, comme
Nous
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DE LITTERATURE. 303
Nous apprenons par-là que i'on donnoit des fêtes en même
temps & peut-être dans des lieux fëparés: mais ce qu'il y a
de plus fingulier, c'efl que Plutarque foit fi éloigné de l'en-
thoufiafme de Pline à l'égard des fpeclades de Curion , &
qu'il (è contente de dire en ce cas, des jeux magnifiques.
11 me femble que le caraclère de Curion & ces jeux funé-
raires méritoient au moins quelqu'épithète qui donnât une
idée de l'un & de l'autre: quoi qu'il en (bit, Plutarque ajoûte
ri le peuple quitta les jeux de Curion pour venir à ceux
Favonius.
fe l'ai dit plus haut fur les autorités
de Pline & de Cicéron dans plufieurs
de fês lettres ; le détail de ces pafTages
auroit été d'une longue diieuflion ,
peu importante en elle-même, Se
peu néccfîàire d'ailleurs dans un Mé-
moire qui n'a que le théâtre <5c Tes
mouvemeiu pour objet.
Tome XXI II
Ddd
MEMOIRES
REMARQUES
Sur une infcription Grecque, trouvée par M. F abbé
Fourmont dans le temple d'Apollon Amycléen,
if contenant une hfle des prêtrejjes de ce Dieu.
Par M. l'Abbé Barthélémy.
Les Grecs étoient dans l'ufage de graver fur le marbre
& fur l'airain , les traites d'alli.mces ou de paix qui
unilîbient les Nations entre elles, 8c les loix qui aflùroient
la tranquillité des citoyens. Us conlèrvoient de la même
manière le fouvenir des grands évènemens auxquels ils
avoient eu part , oc la fuccelfion des Princes qui les avoient
gouvernés. Des éloges magnifiques, exprimés limplement
fur la bafê d'une ftatue ou fur un tombeau, conlâcroient la
mémoire de ceux qui avoient défendu leur patrie par leur
valeur, qui l'avoient illufîrée par leurs talens , ou qui l'avoiem
enrichie par leurs bienfaits. Par ce moyen la Grèce fe trouva
remplie de monumens en tout geiue, & préfenta de tous
côtés une image touchante du zèle que les particuliers avoient
eu pour fa gloire, & de la recormoiuance dont elle avoit
payé leurs efforts.
La plus grande partie de ces monumens efl maintenant
enlêvelie dans les mines de ce pays célèbre ; 6c nous devons
le petit nombre de ceux que nous connoilïbns à des voya-
geurs (ôuvent peu exacts, & plus lôuvent obliges de les
conquérir fur une Nation , qui en les détruilânt, lemble
reconnoître qu'elle n'eft pas digne de les pofîéder.
Parmi les Inlcriptions que leurs travaux nous ont procurées,
on en voit bien peu qui remontent au-delà de quelques
fiècles avant l'ère vulgaire; non toutefois que les Grecs n'en
JUr.r,c. ft. eunent de très-anciennes, puifque Hérodote en a rapporté qui
jônt antérieures à la guerre de Troie : mais parce que celles
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DE LITTERATURE. 395
<Tun temps poftérieur ont dû fê mieux conlerver, & s'offrir
en plus grand nombre aux recherches des Curieux. Aufft
fut -on nappé, dans le dernier fiècle, de la découverte que
M. Galiand fit d'une Infcription, confèrvée aujourd'hui dans
le cabinet de l'Académie , & connue fous le nom de marbre
de Nointei. Cette Infcription , qui eft d'environ l'an 450*
avant l'ère vulgaire , étoit regardée comme le plus ancien Mmtf. Palaog.
monument en ce genre, lorfque des Anglois, en vifttant les np.^. "'
mines de Sigée, en découvrirent un que Chishull publia Antùpàt, Afas.
avec un ample commentaire. Cependant cette Inlcription ,
fùivant Chishull lui-même, neft guère antérieure que d'un
fiècle au marbre de Nointei; ôc de combien de fiècles fê
trouve-t-elle poflérieure à quelques Infcriptions que M. [abbé
Fourmont a rapportées de ion voyage du Levant! Cet Aca-
démicien en a fait graver qui ont fept à huit cens ans avant Mfinobrs dt
J. C ; 6k dans fa collection , que M. i'abbé Sallier & M. Melot FAt*L , xv'
ont bien voulu me jiermettre de parcourir , j'en ai trouvé qui
remontent à des temps encore plus éloignés. Telle eft entre
autres celle que les auteurs du nouveau traité de Diploma- Jfa* tnkiàt
tique viennent de donner, & dont M. l'abbé Fourmont
déterra les fragmens dans le temple d'Apollon Amycléen, en
Laconie. Elle e(l en bouflrophédon , c'eft-à-dire que les
lignes vont alternativement de droite à gauche, & de gauche
adroite. J'en joins ici la copie, que M. le comte de Caylus
a eu la bonté de faire graver ( voyei la planche II).
A la première leélure que je fis de cette Inlcription, je
crus y reconnoître cette fuite de prétrelîès d'Apollon Amy-
cléen , dont M. l'abbé Fourmont avoit parlé dans la relation
de ion voyage , & fur laquelle lïiiftorien de l'Académie a , Mà*h*> <*
remarqué que ce qui relève le mérite de cette Inlcription, j-ijji.p.'jjg.'
n'efl pas de ce qu'elle eft écrite en bouftrophécbn de diffé-
rentes efpèces , félon l'écriture ufîtée dans les différens âges ;
mais c'efl de ce que les années du fâcerdoce des Prctreffes
d'Apollon y font marquées depuis la fondation du temple
* Diflcrration de M. de la Baflic dans le recueil des Infcriptions de
M. Muratari. Tome I, page a>.
Ddd ij
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3<>6 MEMOIRES
de ce Dieu, par Amyclas roi de Lacédémone, ju/quau temps
où les Romains conquirent ce pays-là. M. Fréret dit la même
choie dans (on Mémoire fur l'art de iéquitation parmi les
Mtmmus fie OrecS.
ferft vu. Comme Ies rr. pp. Bénédictins n'ont pas fiait attention
à ces partages , & qu'ils ont prélenté l'infêription fous un
point de vue bien différent, j'ai cm devoir l'examiner de
nouveau, non pour attaquer des Auteurs auffi refpeclables
par leur érudition que par leur modellie; mais uniquement
pour tacher de fixer nos idées fur un des plus précieux mo-
numens qui (oient venus jufqu'à nous.
Je commence par expolêr la manière dont les RR. PP.
Bénédictins lifent l'Infcription.
MHENAAIATO AMOKEA. . . . TEEP EKAAITIAKS...,
TO KAAIMAKOS MATEEP NrKIA TO KAAIMAKO....
MATEEP K KAPAAEPI2 TO KAAPO MATEEP KA
AMOMONA TO AEPOSEO MATEEP NKAMAMONA
TO AITO MATEEP M.. NHETOOIA TO API2E-
TANAEP. . K TO API2ETOMAKO MATEEP AAMAKAI2
TO AP12ETMAKO MATEEP K EPTAIA TO KAI AKE-
PATO KOPA. NATMOMONATO KAAIMAKO KOPA AA-
MOMONA TO 2EKEFIAO MATEEP K 2AAAM1X TO
SEKEnAO MATEEP KA 2EKOAA TO 2EKIAO MATEEP
N B2EKE NOMO TO AAKIAOKO MATEEP AlTESOniX
TO ATKIAAMO MATEEP, &c.
Les auteurs de la Diplomatique, qui dans des Schofies
particulières ont tâché d'expliquer les noms contenus dans
ftnfcription , avouent qu'ils ne iê flattent pas de les avoir
tous lus parfaitement. Us ajoutent, dans le corps de leur
ouvrage, que l'Infcription nefturoit nous inftruire furie temps
auquel & le fujet pour lequel elle fut gravée ; qu'à i égard
du but général que l'on s'étoit propolc, on pou voit croire
que ce monument avoit été confacré à la gloire de quelques
Dames qui avoient pris les armes pour la défenfe de leur
Patfie, ou qui, par un motif de Religion, avoient fait des
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DE LITTERATURE. 307
préfêns au Dieu que les Amydeens adoraient. Enfin ils
oblèrvent, dans une note, que fi l'on veut que ce foit une
fuite de Prêtrtilès qui lèfoient iûccédces le fèul changement
de l'o en ou, depuis la vingtième ligne, peut favoriler cette
opinion.
Us ne fe lêroient peut-être pas expliques avec tant d'in-
certitude, s'ils avoient fait une remarque qui feule peut faci-
liter la lecture & l'intelligence de l'infcription ; c'elt que les
mots MATEEP & KOPA font toujours fuivis d'une ou de
deux letties numérales , qui défignent les années que les
perfônnes mentionnées dans linfcripuon ont pafîces dans quel-
que emploi. Les RR. PP. Bénédictins ont joint ces lettres avec
le mot lûivant, & en ont fait des noms dont la prononciation
elt quelquefois barbare, ainfi qu'ils en conviennent eux-
mêmes ; mais pour le convaincre s'il faut détacher ces lettres ,
on n'a qu'à parcourir i'In/cription, & la lire de cette façon.
.. . ENAIA TO AMOKEA.... MATEEP E KAAiriAKS....
TO KAAIMAKO MATEEP N ou NT FIAXIA ou limplcment
AXIA TO KAAIMAKO MATEEP K KAPAAEPI2 TO
KAPAAEPO MATEEP KA , &c.
Ainfi la première de ces femmes avoit été revêtue de fâ
dignité pendant cinq ans , la féconde pendant cinquante ou
cinquante-trois ans , la troificme pendant vingt ans, la qua-
trième pendant vingt-quatre ans, & ainli des autres. J'ai rendu
le premier mot pur ENAAIA & non par MHENAAIA, j'en
dirai la railôn après que j'aurai juflitié la manière dont je
propofê de lire l'Infcription.
La ligne vingt -troifième contient ces mots , MAFFIEZA
TOT niZANAPOT KOPA B, & la ligne vingt- quatrième
commence par celui-ci, MEAANinriA, &c. N'ell-il pas plus
naturel de dire que cette Marpeffà avoit exercé pendant deux
ans les fonctions dont elle avoit été chargée, que de joindre
ie B avec le mot fuivant & en compofèr celui-ci, BMEAA-
NinilAÎ 11 elt fi clair que ce B eft une lettre numérale, que
les PP. Bénédictins n'ont pas pu fê dilpenfer de fôupçomier
Dddiij
398 MEMOIRES
qu'elle pouvoit fignifier que Marpeflâ étoit h féconde fille de*
Pifandre; conjecture qui tombera d'elle -même, fi j'achève
de prouver que i'infcription renferme autant d'époques que
de noms principaux.
Dans les lulcriptions qui contiennent de longues liftes de
Magiftrats ou d'autres peilonnes, les mêmes noms reviennent
allez louvent , & font ordinairement écrits de la même ma-
nière: s'ils paroilient déhgurés, on ne peut les rétablir qu'en
les dépouillant île ce qui les rend méçonnoifîàbles aux yeux;
ainli , puilque dans la treizième ligne nous lifons diftinéle-
ment le nom de Salamis , nous devons , en le retrouvant
dans la vingt-unième, conclurre que la lettre A qui le pré-
cède lui eft étrangère. Je dis la même choie du mot AMO
MONA qui le trouve en quatre endroits de I'infcription,
& dont on lêra obligé de faire autant de noms différens , fi
l'on n'a loin d'écarter les lettres numérales qui le précèdent.
Une autre remarque fortifiera l'opinion que je défends,
8c répandra un grand jour lur l'Infcription. Elle roule fur une
lettre qui paroît i.* à fa fin dç la vingt -quatrième ligne, où
elie eft repiéfèntée lôus la forme d'un quarré divifé en quatre
parties par deux lignes qui le coupent perpendiculairement;
2.0 au commencement de la première ligne, où elle fê
trouve avec quelque différence; 3.0 à la lêptième ligne, où un
accident arrivé au marbre permet à peine de la diftinguer.
Les RR. PP. Bénédictins l'ont prife pour un H, & lui ont
même donne ce rang dans leur alphabet des anciennes lettres
grecques , fondés uniquement fur ce qu'elle a beaucoup de
refîèmblance avec le Heth Samaritain , & qu'elle ne diffère
aucunement du Heth des Etrufques. Il eft vrai que le Heth
Samaritain a quelque rapport avec la lettre dont il eft
queftion ; mais il en a bien plus avec le 0 , tel qu'il eft
figuré dans une des Infcriptions que M. l'abbé Fourmont
avoit trouvée dans la ville d'Amyclae , & qu'il a publiée
dans le quinzième volume de nos Mémoires. Ainfi tout ce
qu'on peut conclurre de ce parallèle, c'eft que les Grecs,
en empruntant leurs lettres des Phéniciens, donnoient à
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DE LITTERATURE. 399
ïeur Thêta la même forme que ceux-ci donnoient à leur
Heth.
A l'égard des E'trufques, les Savans qui fê font exerces
fur la langue de cette nation , n'ont point inféré dans les
diflérens alphabets qu'ils ont publiés, la lettre que nous exa-
minons; j'en excqite M. Bourguet, profefîèur de Neufchâtel,
qui lui donne effectivement la valeur de Thêta: j'ignore fur
quoi il jieut s eue fondé; car, de tous les monumens EtruP
ques recueillis par Gruter, Fontanini, Dempfter, BuonarroU,
Gori, MafTei, &c. je n'en trouve qu'un qui préfênte cette
lettre. C'eft une efpèce d'alphabet qui étoit tracé avec d'autres
Infcriptions dans une grotte déterrée en 1698 aupiès de la
ville de Sienne, & qui , conjointement avec ces Infcriptions,
fut gravé par Jean Bartoli, & inféré dans le fuppiément
que François Bartoli Ion fils ajouta au livre intitulé : Aiitkhe
Pïtture. M. Buonarroti en a de même fait ulâge dans ion
(ùpplément au Dempfter. La lettre en queflion paroît dans
cet alphabet entre lN & 1*0, comme pour tenir lieu du 3
grec , & fe trouve par-là diftinguée de Thêta qui paroît en
Ton rang fous une autre forme.
Cependant comme l'autorité de M. Bourguet fufïît pour
balancer toutes ces raifôns, je veux fùppofêr que la letue
dont il s'agit faifoit la fonction de Thêta parmi les E'trufques;
s'enfuit-il qu'elle eût la même valeur parmi les Grecs! Non
fans doute, & les monumens qui nous retient de ces der-
niers, montrent évidemment qu'ils la regardoient comme
un 0. Dans linicription de Sigée, dans celle d'un Athlète
vainqueur aux jeux Néméens, expliquée par M. de la Baflie, Muret. Afcn
dans celles de Délos & d'Hérode Atticus, enfin fur une Mf&fi"*
médaille d'Athènes, publiée dans le V.e volume du Journal
intitulé: OJfervaibni Litterarïe , le 0 ne diffère de la lettre
dont il eft queflion qu'en ce qu'il eft rond, au lieu que
celle-ci eft quarrée. Mais cette légère différence ne doit pas
nous arrêter; les lettres grecques qui font aujourd'hui arron-
dies, telles que le B, l'O, le P, ont été originairement angiir
kires: d'ailleurs le © eftquarré dans une des Infcriptions que
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400 MEMOIRES
M. l'abbé* Fourmont a publiées; & parmi celles qui ne font
pas encoie été, il s'en trouve une où le nom d'Athamas eft
Vty. la Manche écrit avec un thêta parfaitement fèmblable à la lettre qui
lu' termine la vingt-quatrième ligne de l'infcription.
Il luit de -là que le commencement de l'infcription a
dilparu , 6c que les deux premières lettres qu'on y voit, loin
de le joindre au mot fuivant, doivent être regardées comme
une époque qui déligne la quarante- neuvième année, & fè
rapporter au nom qui les précédoit. Les RR. PP. Bénédictins
penlênt au contraire que c'en: l'extrémité inférieure de l'inlcrip-
tion qui n'eft pas venue jufqu'à nous; ils s'appuient fur ce que
les deux dernières lettres (ont un K & un A, qu'ils prennent
toujours pour une abbréviation de la conjonction gci. Mais
puilque ces deux lettres défignent l'année, on ne pourra plus
diie qu'elles fûlpendent le fêns de l'inlcription.
Voici donc la manière dont je penlê qu'il faut la lire.
Planche ir. Lignes i & 2.. M0, époque qui défigne l'année 49, &
qui fè lioit avec le nom qui a difjxiru : ENAAIA TO AMO-
KEA..E; l'article TO eft mis pour TOT. L'infcription efl
en dialeéle Dorique, & les Doriens, dans les premiers temps
fur-tout, formoient le génitif de l'article avec unT&unÛ:
or comme KO. long n'étoit pas encore introduit dans leur
alphabet , on employoit l'omicron à fa place. AMOKEA . •
eft pour AMTKAA ou AMTKAAIO, l'omicron eft à la place
de lupfiion; l'epfilon qui eft entre le cappa & le lambda
répond au fcheva des Hébreux, & les premiers Doriens l'ajoû-
toient volontiers pour éviter, à ce qu'il paraît, la rencontre
de deux conlonnes dans une même lyllabe: les deux EE dans
le mot MATEEP font la fonction de Thêta, l'epfilon qui fuit
ce mot déligne l'année cinquième.
Lignes 2 & 3. KAAIIIAKS... TO KAAIMAKO MATEEP
N ou NT. Le premier mot n'eft pas entier, & il ferait difficile de
le reftituer. Les lettres numérales défignent l'année 5 o ou 53.
Lignes $& + AXIA ou FIAXIA TO KAAIMAKO MA-
TEEP K. Peut-être que le premier mot n'eft pas entier , &
qu'U faut lire AKPAIA. Le K lignifie 20.
Lignes
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DE LITTERATURE. 401
Lignes 4 & j. KAPAAEPI2 TO KAPAAEPO MATEEP
KA: c'eft-à-dire Xct^îJ^tç tou XcLyLfyQv fuxTrp, 24.
Lignes j & 6 . AMOMONA, ceft-à-dirc aMYMÉÎNH.
L'uplilon eft formé de la môme manière que l'omicron, &
de là vient que les Doriens ont dit AMOMftN au lieu
d'AMTMON. TO AEPOSEO, c'eft-à-dire AP02EO, ou
APT2EO, venant de AP02H2 ou APT2H2, dont le
génitif a pu fe tenniner en Ef2 , fùivant le dialecte en ufàgc
dans le Pcloponnèlê. MATEEP NE , c'eft-à-dire 5 5 .
Lignes 6 & y. AMOMONA TO . . . AITIO MATEEP
M . . . c'eft-à-dire 40 ou environ. Les deux lettres qui man-
quent au fécond mot doivent être un $ & un I, ou un K 8c
un A, 6c former, avec celles qui relient, le nom de Philippe
ou celui de Callippe, écrits l'un ou l'autre avec un feul n,
comme nous avons vû plus haut le nom de Callimaque, &
comme nous verrons plus bas celui de Callicratès, écrit avec
un feul lambda. Le nom dont il refte des traces à la fin de la
iêptième ligne, n'eft plus lifible, parce que le marbre étoit
eaflë en cet endroit.
Lignes 8 & p. TO API2ETANAEP X TO APIZETO-
1MAKO MATEEP. 11 faut oblêrver ici que le cappa, mis
après le nom d'Ariftandré, dt l'abrégé de la conjonction
Ko), & qu'il eft renverfé, afin qu'on ne le prenne pas pour
une lettre numérale.
Lignes p & 1 0. Après le mot MATEEP eft une fracture
qui femble avoir détruit une époque, car les deux lettres AA
appartiennent, félon toutes les apparences, au mot fùivant,
ci font, le commencement du mot AAMAKAI2, formé de V^mkutmSk
AAMAXOS, nom très-commun aux anciens habitans de la
Laconie. Mais on pourroit suffi diviler ce mot, en regardant
les deux premières lettres comme numérales , & l'on auroit
alors AA ( 3 1 ) , époque relative aux mots précédais , & le
mot MAXAIX , qui commencerait la phrafê fuivante. TO
API2ETMAXO MATEEP KE ( 2 5 ) , il faut lire APIZE-
TOM A KO , c'eft une faute du graveur ou du copifte.
. Lignes 10 & 11. AIIAIA, c'efVà-dire A*ArA, nom de
Tome XXIII. Eec
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4oa MEMOIRES
L.rt.e.jo. Déeflê dans Paulânias: le n eil pour le *, parce que cette
gy/fi** dernière lettre n'étoit pas encore introduite dans l'alphabet.
TO KAAIKEPATO, c'eft-à-dire TOT KAAIKPATOT KO
PA NA ( 5 I ).
L/gWJ // ^ 7.2. AMOMONA dtjujfjulnn TO KAAI-
MAKO t3 KaMi/-tcL^oy KOPA A (30). AMOMONA TO
2EKEEIPO MATEEP K (10). 2EKEI1PO eft pour 2KE-
L vm.c.fi, $PO, le premier E ajouté, le n pour le *. Paulânias parle
p*g.7of. ^e gtjjpnjuj fi|s de Tégéate.
Ligne 1 j. 2AAAMI2 TO 2EKEFIPO MATEEP KA
(21).
Ligne 1+ 2EKOAA, ceft-à-dire 2KTAAA, Scylla: i'E
ajouté, i'T figuré comme l'O, un A retranché, parce que
les anciens Doriens n'admettoient pas les lettres doubles.
TO 2EKIAO : je penfe qu'il faut lire 2EKOAO , c'eft-à-
dire 2KTAO, qui vient de 2KTAH2; ceft le nom que
U Pnt.p. 1 1. Qâucnf d'Alexandrie donne à un ancien (cuipteur de Crète,
<Iue Pill»^n»s & Pline nomment Scyllis. MATEEP NB ( 5 2).
Pl. l. xxxvi, Ligne 1 $. 2EKENOMA, peut-être pour 2KENOMA.
chap. 4. je n'jj trouvé ce nom dans les anciens Auteurs ; mais ii
h Muf. Reg. n'eft pas plus extraordinaire que celui de 2K02T0K02 ,
qu'on trouve fur des Médaillons d'argent de Lyfimachus.
TO AAKIAOKO MATEEP A ( 1 ).
Ligne 16. riESOniS, c'cft-à-dire n2n*I2, nom de
L.vrrr,c.j4, fgmme Paulânias. Un E ajouté, l'n figuré comme l'O,
T ff" le n pour le *. TO ATKIAAMO, ou pluftôt APXIAAMO
MATEEP T (3).
Ligne 17. riEPOMENA, c'eft-à-dire nPHMNR, nom
^e ^emnie ^ans Paulânias. Les deux E ajoutés, la termi-
*' **' nailôn de l'H en A , fuivant le dialecte Dorique. TO 2EA-
MEBO; il manque après le premier E deux lettres que la
fraclure du marbre a fait di (paraître. En lùppofânt que c'eft
un £ & un P, on aura 2EEPAMEBO, c'eft-à-dire, 2HPAMBO:
L. vi, t. to, Serambus eft un nom d'homme dans Paufanias & dans
*aL. T>r Maxime de Tyr, MATEEP KA ( 24. ).
Dig. iv. Ligne 1 S. nOAOK20, c'eft-à-dire, nOATSH, nom de
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DE LITTERATURE 403
; Pau&nias, le fécond omicron pour un T, le K & * m, c t9,
le S pour un 3 , le dernier omicron pour un oméga, tv ' ' */f'
ni<nér<fyov /jwnp KA (24).
Lignes 19 & 20. nOATBOIA TOT API2TANAPOT
KOTPA K (20).
Lignes 20 & 21. MEAANITiriA TOT MNASONOS
KOPA A ( 1 ).
Lignes 21 & 22. SAAAMIS TOT APISTOMAKOT
KOPA K ( 20 ).
Ligne 22. MEAANITiriA TOT MEAANinnOT KOPA
K (20).
Ligne 23. MApnEZA ( c'eftà-dire MAPI1E22A ) TOT
niSANAPOT KOPA B (2).
Ligne 24. MEAANinriA TOT niSANAPOT KOPA
*(9).
Ligne 25. MEEAE2IKA2TA TOT MEAAN1TH10T
KOPA B ( 2 ).
Ugne 26. AFIAIA ( c efU-dire A*AIA) TOT AT2IS-
TPATOT KOPA KA ( 2 \\.
Les époques diftribuées dans cette Infcription, donnent au
moins la iomme de fix cens deux années , pendant lefquelles
un certain nombre de perfonnes ont été (ùcceflivement
revêtues de la même dignité. II refte à examiner fi cette
dignité étoit effectivement le fâcerdoce d'Apollon Amycleen;
c'eft ce que je tâcherai de prouver, après quelques éclairciflè-
mens préliminaires que i'hiftoire nous fournira.
La ville d'Amyclae, en Laconie, étoit iîtuée au midi de Myb.lv. jx
Lacédémone, dont elle nétoit éloignée que d'environ vingt jfj' tdiuC~
ftades. Elle avoit été fondée par Amyclas fils de Lacédémon, pMf, r». m,
environ deux cens ans avant la guerre de Troie. Il paraît qu'elle P- 2
reçut à peu près dans le même temps le culte d'Apollon, &
quelle lui confiera un temple qui devint bien -tôt célèbre.
Eiiftathe nous apprend qu'Hercule s'y rendit pour y offrir un Bal B. p.
iâcrifice; & ce témoignage fe trouve confirmé pir quelque* *9î,t
Auteurs, qui regardent le temple d'Apollon Amycléen comme fljjj^flj*
Je plus ancien de b Laconie , & même de toute la Grèce. 4^. &, Tu,
Eee ij <■
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4<>4 MEMOIRES
Dans la fuite la ville d'Amyclœ efïïrya différentes révolu-
tions ; mais il fuffira de remarquer que les Lacédémoniens
BÊKftk tih l'ayant prilê du temps de Taléclus leur Roi , la fàccagèrent,
2Jif. * & que depuis elle fut réduite en une efpèce de bourg.
Malgré ce changement , le culte d'Apollon s'y maintint tou-
jours , & y fubfiftoit encore dans tout fon éclat au temps de
Paufânias, qui ayant vifité le Temple, nous en a laHfé une
alîèz longue delcription. Mais ni cet Auteur, ni Polybe,
oui en parlent avec les mêmes éloges , ne nous ont rien dit
fur les Miniftres à qui la garde en étoit confiée : les Infcrip-
tions lèules nous apprennent qu'il étoit defîêrvi par des Prè-
trefles. C 'eft du moins ce que je crois pouvoir conclurre de
quelques monumens en ce genre que M. l'abbé Fourmont
avoit trouvés dans les ruines d'Amyclx , ou tout auprès de
cette ville. Sur l'un on lifoit AAMONAKA AAMONAKO
IEPEIA : Damonaca fille de Damonax , Prêtreflè. Sur un
autre, qui n'eft plus qu'un fragment, MATPIA , c'eft-à-dire
AAMATPIA MOAO IEPEIA , Démétria fille de Molus,
Prêu-eflè. Enfin on lifoit dans une troifième Infcription,
tracée en caractères fort anciens, IKTEOKPATEES 0EO
AFIOAAONI AAMATPIA AAMATPIO IEPEIA. M. l'abbé
VAcaA°iT"xv Fourmont a déjà obfêrvé, d'après Héfychius, que le nom
p.<toj. ' d'Ictéocrates défigne les anciens habitans de la Laconie, 8c
l'infcription nous apprend que ce peuple avoit fait une offrande
à Apollon. Or, /oit que le nom de Démétria marque feu-
lement qu'elle avoit reçu le vœu de la Nation, lôit qu'il
ferve à en conftater le temps, il en réfultera toujours cruelle
étoit attachée au fêrvice du Temple ; & , par une confèquenee
nécefîàîre, que les perfônnes mentionnées dans les deux autres
Infcriptions que je viens de rapporter, avoient exercé les
mêmes fondions. Le nom de Prêtrcfles ne paraît pas d;ins
f Infcription qui fait l'objet de ces recherches ; mais il a dû fe
trouver dans cette partie du monument qui n'eft pas venue
jufqu a nous. En effet , les Infcriptions anciennes qui con-
tiennent des liftes de noms, commencent ordinairement par
exprimer les titres, i«s qualità ou les actions des perfônnes
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DE LITTERATURE. 405
dont elles confèrvent le lôuvenir : on en trouvera des exem-
ples (ans nombre dans les recueils de Gruter , de Spon &. des
autres Antiquaires. Fondés fur un ufâge fi confiant , nous
olons affurer que linfcription d'Amyclae commençoit par
expofêr le fûjet pour lequel on l'avoit faite. Nous avons vu
qu elle contient les noms de plufieurs femmes qui ont pafîc
un certain nombre d'années dans uri^miniftère public ; & fi
malgré nos efforts, il reftoit encore quelque doute fur fa
nature de leurs fonctions , ne fêroit-il pas diffipé par ces deux
réflexions réunies: la première, que l'Infcription a été trouvée
dans le temple même d'Apollon , parmi plufieurs autres
monumens fèmblables , qui avoient été confâcrés par des
Prêtreflès; 1a féconde, que l'écriture n'en eft pas uniforme,
que les lettres s'y préfentent avec ces différences que l'in-
tervalle de quelques fiècles doit produire , & qui par elles-
mêmes fûffifent pour indiquer une fucceffion î
J avois déjà fait toutes ces remarques , lorfqu'en continuant
de parcourir la collection de M. l'abbé Fourmont, j'ai trouvé
l'Infcription repréfèntée dans la première planche. Rien n in-
diquoit le lieu où cet Académicien l'avoit découverte ; mais
perfùadé, par des raifôns que je rapporterai bien-tôt, qu'elle
avoit été tirée de la Laconie, il m'a paru qu'on pourrait la
regarder comme le commencement de l'Infcription que j'ai
entrepris d'expliquer. En voici d'abord le titre.
MATEPE2 KAI KOTPAI TOT AFIOAAONOS KAI limât*
ET PON. 11 y a ici une lacune que je crois devoir
remplir de cette façon , ETEA MATEPON.
Les mères & les vierges attachées au fêrvice d'Apollon,
avec les années du fâcerdoce des mères.
Viennent enfùite les noms de ces Prêtreflès, rangés fuivant
cet ordre.
AKAKAAES AKPATOT MATEEP A (ceft-à-dire 10)
AEEPOFIA OXTAOT KOTPA..
AMTMONEE AIAAKEOS MATEEP MH ( 1 3 ) TNA0O
AA2IOT KOTPA.
Eeeiij
4o6 MEMOIRES
AAOAAMEEA AMTKAA BA2IAEOS MATEEP mi (4)
rNA0O AA2IOT KOTPA.
A.... SA AA2A.... MATEEP VAVII ( 32 ) IAZI2
IASOT KAI n.. OEE AKA2TOT KOTPAL
AAOAAMEEA APrAAOT MATEEP Ali ( 1 2) KAAI2TO
®EOnOMI10T KOTPA.
.. .. EA APXEAAMOT MATEEP n (5) KAIO APIO-
NOS KOTPA.
KAAAIPOEE AAPA2TOT MATEEP VW (30) AKA-
KAAAI2 0EOKAEO2 KOTPA,
AAMONA2SA A2TEPIONOS MATEEP VVVVnmi
(4.9) ANATO API2TOBOTAOT KOTPA.
X0ON... riOATAOPOT MATEEP VVVVmi (4.7)
nPOKPIS nOATMESTOPOS KOTPA.
A2IA nOAEMAPXOT MATEEP VWII (32) TIOAT-
AOPA
H femble d'abord qu'il faut rapporter les mots MATEEP
& KOTPA aux noms qui les précèdent, & traduire tout natu-
rellement Acacallis mère d'Acratès, Aheropa fille d'Oxylus,
& ainfi des autres : mais je crois pluftôt que ces mots iônt
des noms de dignité , qu'on donnoit en certains endroits aux
Prêtrefîes , & telle eft l'idée qu'en préfènte le titre; If annonce
une fuite de mères & de filles attachées au culte d'ApoHon,
MATEPES KAI KOTPAI TOT AlTOAAONOS, & tout
concourt à confirmer cette idée. Les Anciens navoient pas
coûtume de défigner quelqu'un par le nom de (on fife , niais
par celui de (on père. Qu'on parcoure les monu métis qu'ils
nous ont laides, qu'on jette les yeux fur les Infcriptions
trouvées en Laconie même, & publiées par M. l'abbé Four-
mont, on y verra Alcamène fils de Taléclus, Polydore fils
d'Alcamène, Théopompe fils de Nicandre, &c. Pourquoi
voudroit-on que dans celle que nous examinons, Fon fë fut
écarté d'un uÉge fi conftamment fuivi y & qi&u lieti <te
DE LITTERATURE. 407
dire Acacallis fille d'Acratès , on eût dit Acacallis mère
d'Acratès? Ce n'eft pas tout : dans la quatrième ligne de la
féconde planche on lit, XAPAAEPD2 TO XAPAAEPO
MATEEP. Si Ion traduit Charadris mère de Charadnis, il
s'enfuivra que parmi les habitans de la Laconie , le fils
portoit quelquefois le nom de la mère ; or Hérodote nous { ^n<ki 1
apprend que cet ulàge étoit particulier aux Lyciens: « Us '
ont, dit-il , une coutume qui ne leur eft commune avec «
aucune autre Nation ; parmi eux ce font les mères & non les «
pères qui donnent leur nom aux enfàns.» Plutarque remarque J^-A
la même chofè des habitans de Xanthus, dans la Lycie; &
nous voyons que par-tout ailleurs ce font les noms des pères PtV"> *****
qui fo tran/mettent le plus fouvent aux filles : ainfi Antio-
chus III, roi de Syrie, en avoit une qui s'appeloit Antiochis; s^!Tss!
ainfi Pythodoris , reine du Pont, étoit fille de Pythodoms ; Stmè. l. tu»
ainfi, dans des Inicriptions trouvées en Laconie même, & *' *ss'
rapportées plus haut , nous voyons une Démétria fille de
Démétrius, une Damonaca fille de Damonax. Ces exemples
font plus que foffifins pour nous perfoader que la Prêtrefîè,
nommée Charadris dans i lrucription, étoh fille & non mère
de Charadrus.
J'ajoute, pour une plus grande conviélion, que fi le mot
MATEEP étoit le régime du génitif après lequel il eft placé,
ie mot KOTPA devrait le lier de même au nom qui le
précède, & devenir fynonyme du mot Svyxmp. Or, je
demande fi lorlque les auteurs Grecs ont employé le premier
dans cette acception, ils n'ont pas toujours fous -entendu
le (econd; & s'il eft vrai-lëmblable qu'on eût mis ,4'une de
ces exprefilons pour l'autre, for des monumens où l'on a toû-
jours affecté de parler le langage le plus fimple & le plus clair.
Enfin, ce qui lève tous les doutes, c'eft que Paufànias
dit qu'Amyclas, roi de Lacédémone, avoit une fille qui Lh.x,pa$*
s'appeloit Laodaméia, & c'eft ainfi qu'elle eft nommée dans
ia feptième ligne de l'Infcription de la première planche.
On peut m'oppo(êr que dans la lêconde planche , ligne 8 ,
on voit, après un nom de Prétreflè qui fe trouve effacé, ces
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4o$ MEMOIRES
mots, TO API2ETANAEP 5i. TO API2ETOMAKO; ce qui
paroît lignifier que cette Prétrefîè inconnue étoit fa mère 8c
non la fille d'Ariltandre 8c d'Ariflomaque. Quelque fpécieufë
que foit cette objection, je crois qu'on peut y répondre,
en fùppofânt que ia Piètreflê dont il s'agit étoit la véritable
fdle d'Ariftandre ou d'Ariflomaque, mais qu'elle avoit été
adoptée par l'un ou par l'autre, 8c qu'on avoit cm devoir
joindre dans le monument , le nom des deux pères auxquels
elle appartenoit à diffcrens titres. C'efl ainfi que, dans une
Mifctll.pag. Infcription rapportée par Spon, un Grec nommé Philon ie
*s ' dit fils adoptif d'Agiaiis , 8c fils naturel de Nicon.
L'adoption étoit en ufàge parmi les Grecs depuis les temps
jh*11'™' P'us Au rapport de Paufànias, Séliniis, roi des
Egialiens , donna là fille unique en mariage à Ion fils de Xuthus ,
8c l'adopta dans la vue d'en faire fôn fuccefîèur : j^ù cuÎtof
tm &pp£* mtfSbu -rrvt'jvuiro;. Si l'on veut un exemple
qui fè rapporte plus directement aux Lacédémoniens , nous
ferons oblerver que , fuivant l'auteur d'une Chronique que
W^îjijT Scaliger a publiée , ce fut par la voie de l'adoption que Sous
monta fur le trône de Lacédémone. 2o'o$, dit cet auteur.
On peut réfbudre d'une autre manière la difficulté pro-
pose , en difànt qu'il sert glifîe une faute dans la copie que
M. l'abbé Fourmont nous a donnée de l'Infcription , &. qu'au
iieu du cippa renverfê' qui paroît entre ie nom d'Arifîandre
8c celui d'Ariflomaque, il faut y placer un omicron: alors
nous aurions TO API2ETANAEPO TO A PESETOM AKO ,
8c nous dirions que la Prêtretlè étoit fille d'Ariftandre, 8c
petite fille d'Ariflomaque ; comme dans une autre Infcription,
rapportée par M. l'abbé Fourmont, on lit: TAAEKAOS TO
APXEAAO TO ATE2IAAO TO AOPT220, 8cc. Talécius
fils d'Archélaiis . petit- fils d'Agéfilas, arrière - petit- fils de
DomfTus, 8cc. Après tout, quelque parti que l'on prenne,
on fera toujours arrêté par le pallâge que nous examinons :
fi le mot MATEEP fè rapporte aux mots qui le précèdent,
d'où vient qu'on nomme ici les deux enfans de la Prétrefîè,
&
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DE LITTERATURE- 4o<>
& qu'on n'en donne jamais qu'un aux autres? Il faudrait donc
qu'on eût eu des raifons particulières pour s'écarter de la règle
générale Suppofôns-en de même qui aient engagé à joindre
le nom de l'aïeul à celui du père de la Prêtreflë, & l'objec-
tion ne fera pas plus forte contre notre fyftènie, qu'elle
pourrait l'être contre tous les autres.
Je conclus , de ce que je viens de dire , que les noms
de Mère & de Vierge, nctoient que des titres fous lefquelj
on avoit voulu défigner les Prêtreflès d'Apollon.
C'eft ainfi que Saumaiiê a cm voir dans deux partages , SJm. in Lamp%
l'un de S.1 Jérôme & l'autre d'Eunapius, qu'on donnoit^'
le nom de père au prêtre de Mythras; & pour citer un
exemple plus frappant & moins équivoque, je vais produire
un fragment d'infcription que M. l'abbé Fourmont avoit
déterré dans les ruines d'un Temple auprès de l'ancienne
Phlius, & qui contenoit la lifte de quelques miniftres fâcrés,
dont le chef s'appeloit le père. Je l'accompagnerai de quel-
ques notes, pour en faciliter la lecture; un plus grand détail
m'éloigneroit trop de mon objet.
Cette Infcription, qui eft de la plus haute antiquité, eft en
dialecle Dorique ; on y voit plnfieurs lettres jointes eruemble
en forme de monogrammes, & il me paraît qu'on doit b
lire de cette manière. (Vcy. la planche jji ).
A0AMA2 O ETAAO. Les deux premières lettres de ce
dernier nom font en monogramme, & pour les joindre ainfi
l'on s'eft contenté de tirer un trait fur un des côtés du triangle
qui formoit l'upfdon. I1ATEEP pour FIATHP : il fera défor-
mais inutile d'avertir que les deux EE font pour H.
ANAKEONTOS. Ce mot eft très-difficile à expliquer:
Plutarque obferve qu araixû* ey/v fignifle avoir foin de quel- PI*, m Tktf.
que chofé, & cette expreffion le trouve plus d'une fois dans
les auteurs Grecs. Suivant l'analogie, le mot que nous exa-
minons pourrait être traduit par gardien, & défigneroit une
dignité inférieure à celle de père, & fpéciaïement chargée
du foin de veiller fur les détails des /âcrifkes, ou fur d'autres
objets qui intéreffoient le miniftère. Après le mot TEEMENO
Tome XX UL Fff
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4io MEMOIRES
il manque deux lettres , qui doivent être un T & un Ô.
riEAEO pour FIEAEOS. Les Doriens du Péloponnèiê , dans
ces anciens temps , terminoient en Eft les génitifs de la
troifième des déclinaifons , que les Grammairieiis appellent
contractes.
j.' & lignes. KAAIKEPATEE2 pour KAAAIKPA-
TH2. MENEMOONOS pour MNHMONOS. Le premier
E ajouté à caufe des deux confonnes MN, les deux omicrons
pour un oméga.
ETKEPATO pour ETKPATOT2 : YE & l'T joints en-
ièmble de même que l'E & le P.
// & 6.' /ignés. TEEMATEPIOS. Ce nom paroît bar-
bare au premier afped ; mais avec un peu d'attention on
trouvera qu'il eft très -connu. Nous avons dit qu'au Iku de
Btym.mag.in *'H on employoit deux EE, aîniî TEEMATEPIOS eft la
«x'±*f»,r*t. même choie que THMATEPIOS ou THMHTHPIOS, qui
fft* *** eft formé de THMHTHP. Ce dernier nom, fui vint Y Etymo-
SuU m »oce /ogicum magnum , Euftathe & Suidas , eft la même choie
ù^rnnp. qUe ^HMHTHP. THMHTHPIOS ne doit donc pas être
dif lingue de AHMHTHPIOS ou AHMHTPIOS.
i»y,f )Ss. AFJIEPEO pour AEI1PEOT. Paufanias fait mention d'un
Lépréus, fbndaieur de ta ville de Lépréos dans l'Etide.
Après le mot ANAKEONTOS eft un nom qui préfente
un moiwgramme fort compolë, mais on y diftingue nette-
ment ces cinq lettres : A. A. I. K. E. qui , jointes avec les
autres, forment ce nom, KAAIKEAEO, c'eft-à-dire KAA-
AIKAEO; car nous avons dit que dans ces premiers tém psr
les Doriens lùpprimoient les lettres doubles, &"tkhoient,
par le moyen d'un E , d'éviter la rencontre de deux conlônnes
dans une même lyllibe. Or KAAAIKAEO eft ta même
chofê que KAAAIKAEOY2, parce que les mêmes Doriens
terminoient en Eft !es génitifs de la dédinatibn des con-
tracles en HZ; & c'eft ainfi que dans les Inscriptions que
M. l'abbé Fourmont a publiées , dans le xv.r volume de
nos Mémoires, on lit KAEOMENEft, AAKAMEKEO ,
KAAAIKAJEIL Les deux derniers noms de la iixième ligne
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DE ^LITTERATURE. 411
ne font aucune difficulté: TO ETSTETANO, TO ETKE-
PATO, pour TOT ET2TETANOT TOT ETKPATOT2.
: 7/ lig. AAFÏAEE2, ceft-à-dire AA$AH2, nom d'homme
qu'on trouve dan* Paulanias. AnEPATO, je penfê qu'il faut Lu,?, tjp.
lire O I1EPATO : la rertèmblancc entre l'A & l O autorilê cette
correction; &, outre qu'il neit pas vrai-femblable qu'on eût
oublié l'article qui régit le génitif, Paufànias parle d'un fila de t»n,f» t*j,
Neptune nommé Peratus.
KOPOS. Ce mot défigne en général un enfant , un jeune
homme. Ce doit être ici le nom d'un miniltre qui , dans
certains endroits, étoit chargé des mêmes fonctions dont la
vierge Ko/m s'acquittoit ailleurs, & peut-être eit-ce de ce
mot que venoit originairement le nom de Néocore.
Après cette anaJyfe, je traduis ainfi l'Inlcription: Athamas
fils d'Eulaus Père. Téménus fils de Pélée étant Anaconte.
Callicratès fils de Mnémon Père, Eucratès fils de Téménus
étant Anaconte. Démétrius fils de JLépréus Père, Calliclcs
fils d'Euftéganus, petit- fils d'Eucratès étant Anaconte. La-
phaès fils de Pératus étant le KOP02.
On voit par là que le nom de père étoit un nom de
dignité , de même que ceux de mère Si de fille qui paroiûent
dans tes deux premières Inlcriptioru. Peut-être que b diffé-
rence tle ces utres fuppofoit celle des rangs, & qu'on ne
donnoit aux unes le nom de mères que pour marquer la
prééminence de leur dignité , ou des fondions dont elles
étoient chargées.
Peut-être auiîi que cette diftiiuftion de mères & de filles
défignoit feulement que les premières étoient engagées dans
les liens du mariage , & que les autres avoient conservé leur
virginité. La diicipline que les Grecs obfèrvoient dans le
choix des Prêtrefles n'étoit pas uniforme; en certains endroits
on prenoit de jeunes perfonnes qui n avoient contracté aucun /fj^4*''"'
engagement: telles étoient entre autres la Prêtreflê du temple * L irti,
de Neptune, dans l'île Calaurb» ; celle du temple de Diane, à f*e ViU
ETgire en Achaïeb; celle de Minerve, à Tégéc,en Arcadiec: #.^7.
ailleurs, comme dans le temple de Juuon en Meflênie^, on . Jf L 1V*
Fff i)
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4i2 MEMOIRES
revêtait du fâcerdoce des perlonnes mariées. Dans un temple*
de Lucine, fitué auprès du mont Cronius ai Elide, outre
ta Prêtreflè principale, on voyoît des femmes & des filles
Fcuf. 1. rr, attachées au lèrvice du Temple, & occupées tantôt à chanter
t. 20. jg^ louanges du Génie tutéiaire de l'Elide, & tantôt à brûler
DmysJ'Ha- des parfums en ion honneur. Denys d'Halicamaftè obfêrver
frfS.^ «ffi <Iue ,es temples de Junon, dans la ville de Falère en
éd. d'Oxjkt. ' Italie & dans le territoire d'Argos, étoient deflèrvis par des Prê-
trelTes proprement dites, par une vierge nommée K<tm<po&ç,
Ciftophore, qui faiiôit les premières cérémon:es des lâcri-
fices, & par des chœurs de femmes qui chantoient des
hymnes en l'honneur de cette Déeflè. Je ne rappellerai pas
tout ce qui sert dit au lùjet de ces Ciftophores; mais je
préfûme que la Prêtreflè nommée Ko'^t dans 11 nfcription,
eft la même qu'eu d autres endroits on nommoit KttnQÏ&ç,
& que l'ordre des Prêtreflès d'Apollon Àmyclécn étoît formé
fur le môme plan que celui des Prêtreflès de Junon à Falère
&. à Argos. C'étoit une elpèce de lociété, où les fonctions
du miniftère fè trouvoient partagées entre plufieurs perfonnes.
Celle qui étoit à la tête des autres prenoit le titre de Mère,
elle en avoit une fous les ordres à qui on donnoit cdui de
Fille ou de Vierge, & après celle-ci venoient peut-être toutes
ces PrêtrefTes fubalternes , dont les noms ilôlés paroiflènt dans
quelques Infcriptions que j'ai rapportées , & ne fe trouvent
pas dans les deux liftes que j'examine.
J'ai fuppofè que ces liftes avoient le même objet, & fc
rapportoiait également aux prêtreflès d'Apollon Amycléen.
On n'en douterait point fi t on étoit afTuré que celle de lar
première planche eût été trouvée dans le temple de ce Dieu;
mais l'incertitude où nous lômmes à cet égard, nous oblige
de recourir à d'autres preuves. Oblèrvons d'abord que la
plu i part des noms qui paroiftènt dans l'Infcription , étoient
communs parmi les habita us de b Laconie; tels font ceux
d'Argalus, de Théopompe, de Polydore, &c. Mais obfèr-
▼ons plus particulièrement que la troifième des Prêtreflès
moutonnées dans l'Inicription étoit fille du roi Amvclas. 8c
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DE LITTERATURE. 41^
que l'on ne connoît de Prince de ce nom que îe roi de
Lacédémone, fondateur de la ville d'Amyelae. Amyclas ne
régna que dans la Laconie , & ce Jeroit le livrer gratuitement
à de pures îuppofitions , que de prétendre que là fille a voit
palîë en des pays étrangers, pour s'y conïacrer au lêrvice
d'un Temple. Nous avons vu plus haut que la fondation
de celui d'Amyelae étoit antérieure à l'arrivée d'Hercule dans
le Péloponnèle , & l'on ne lauroit prouver que les autres
Temples, élevés dans la Laconie en l'honneur de ce Dieu,
fufïent fi anciens. 11 eft vrai que Paulanias oblêrve qu'avant *- rrr, cap.
la dernière expédition des Héraclides, & dans le temps que
les Achéens étoient maîtres de Sparte, ils honoroient d'un
culte particulier Apollon Carnéus, plus connu fous le nom
d'Apollon Domeftique. Mais, à proprement parler, Apollon
Carnéus n'avoit point encoie de Temple: il étoit adoré dans
la maiïon du devin Crius, & c'eft de là qu'il avoit reçû le
nom d'oWTW, Domeftique. Ainfi, loin de conclurre que
b fille du roi Amyclas, & les autres perfonnes mentionnées
dans rinlcription, étoient les miniltres d'Apollon Carnéus,
îe craignons pas d'avancer qu'elles avoient été attachées
u temple d'Apollon Amyclt'en ; & pour le mieux prou-
\rf fâiions fêntir par un court parallèle, que ce fragment
dnlcription le lie tout naturellement avec celui que j'ai
d'aord expliqué. Ce dernier n'a point de commencement;
, J'au-c manque de lôn extrémité inférieure: & fi en les
rapiochant ils ne le fuivent pas immédiatement, tout ce
quoi peut en inférer, c'eft que l'Inicription n'eft pas entière;
mais -s deux parties qui nous en relient ont entre elles les
rappor les plus intimes. L'une & l'autre contient une fuite
de Prêvflês d'Apollon , & marque les années de leur lâcer-
doce; toes deux donnent à ces Prêtreues le nom de mère
ou de fil»; l'une a été trouvée dans le temple même d'A-
pollon Auç\£en; l'autre a dû le découvrir dans le même
endroit ou tx environs, puilqu'elle fait mention d'un roi de
Lacédcmont qUi n'a régné que dans la Laconie. Ajou-
tons que Mj'abbé Fourmont, en donnant une idée de
Fff iijj
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4T4 MEMOIRES
l'Inlcription déterrée dans les ruines d'Amyclae, afîuroit que
la lifte des Piêtrefîès dont elle contenoît les noms, remontoit
à la fondation du Temple par Amycias. Or, auroit-il avancé
cette propofition , s'il n'avoit eu en vue le fragment où l'on
trouve la fille de ce Prince au nombre des Prétrelïès?
On m'oppofèra ]>eut-ètre que dans l'Inlcription de fa
première planche, on a joint au nom de la Prétrefïê princi-
pale, le nom d'une Prètreliè fubalteme, qui partageoit avec
la première les fonctions du miniitèrc; & que dans celle
de la féconde planche, on ne fait mention que d'une Pré-
treiïè fous chaque époque. Doit -on s'attendre à une exacle
conformité cl'iifàges dans un monument qui embratfè plufieurs
ficelés ! 8c cette variété n enVelle pas pluftôt une preuve que
l'infcription a été faite en diflerens temps! D'ailleurs, quoi-
que le fragment que j'ai d'abord rapporté, ne fûfïè menu'on
que d'une Prétreiïè fous chaque époque, il n'elt pas moins
certain que dans le temple d'Apollon , il y en avoit une
qui portoit le nom de KOPH. Qu'on jette les yeux fur ies
lignes ii, il, i o , 21, 22, Sic 1 on y trouvera plufieurs
Prétreues ainfi deïignées ; & en réunifiant les deux parties aV
l'Inlcription, l'on aura un tableau raccourci des changemeis
arrivés dans i'adminiftration du temple d'Apollon, On va'i
par la première, qu'il fut d'abord denervi par deux Prêtre/es
principales, dont on aflôcia, pendant plus de deux cens <is,
les noms fur les monumens : par la leconde, il paroh cJ on
avoit cefle d'y faire mention des Prêtrenes fubaiternes.nuis
que dans la fuite celles-ci ayant entrepris fur lautoré des
mères, & «'étant peut-être oppoftes à leur élection, Soient
revêtues de la première dignité du Temple ; 6c de^ vient
qu'on a marqué les années de leur fùcerdoce dans * lignes
Il & 1 2 de llnlcription. Cette forme d adminjration ac
fûbfifta pas long-temps: les mères reparoiflent cette
ligne 1 2 , & occupent le premier rang jufquVce qu'elles
en (oient exclues de nouveau par ies vierges , c*11 noms
remplirent les huit dernières lignes de l'Inferir00*
On peut m'oppofêr, en fécond lieu , que i ^aix J'Ucrip-
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DE LITTERATURE. 415
taons fémblent annoncer deux dialectes différais ; que dans
Ja première les noms féminins font toujours terminés en H,
& que dans ia (êconde ils limitent toujours en A. Le nom
d'Amymone, par exemple, fé trouve dans l'une & dans
l'autre; mais avec les différences que je viens d'indiquer.
A cette objection on peut en joindre une féconde : c'efr. que
dans l'une des Infcriptions , les époques font marquées par
des lettres initiales ; ainfi ia letre A lignifie dix , & la lettre
n cinq, &c: dans l'autre, au contraire, ces époques font
défignées par des lettres numérales; le A frgnifie quatre, le
K vingt, &c.
Pour répondre à ces difficultés , il faut obférver que
cette partie de la Laconie où fe trouvoit le temple d'Apollon
Amycken, n'a pas toujours été fôûmilé.au même peuple.
Elle fut d'aboi d habitée par les Lélèges, qui outre le nom Patf.l.nti
d'iktéocrates & de Laçons, qu'ils reçurent en difféiens temps, e' ''
prirent celui d' Achéens . lorfqu'Achéus , petit - fils d'Hellen , Strai.Lmr,
ou les deux fils Archrtèles & Arcander, allèrent s'établir f *p*ï ,
Earmi eux. Quatre-vingts ans après ia guerre de Troie, ci.
s Achéens ayant été châtiés par les Do ri en s des pays
r*'s habitoient , tombèrent fur les Ioniens, & le fixèrent
cette partie du Péloponnèlè qui porta depuis le nom
d'Achaïe.
Tant de révolutions ont dû néceffairement occafionner. du
changement dans la langue qu'on parloit en Laconie, &
nous obligent à confidéier cette langue fous trob époques
différentes : 1 .° avant qu'on eût reçu en Laconie aucune
colonie étrangère ; 2.0 après que les habitans eurent pris le
nom d' Achéens; 3.0 après que les Héradides s'en furent
rendus les maîtres. Ce troifième article ne tait aucune diffi-
culté: les Héraciides amenèrent les Doriens dans le Péio-
ponncie, & imroduifirent le dialecle Dorique dans tous 4 es
pays qu'ils conquirent. A l'égard du fécond artide, Strabon
nous apprend que les Achéens étoiem Phtiotides ou Eoiiens Smé.t.rm,
•l'origine, mais il n'a voulu parler que d'une partie de te jJL^ *
peuple : car ks Fhiîotklcs nenuèrent point dans l'Argoikre
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4i$ MEMOIRES
& la Laconie comme des conquérais qui dctruifênt tout;
ou comme une colonie deftinée à peupler un pays inhabité;
ils y trouvèrent une nation avec laquelle ils s'allièrent & fe
confondirent Nous ignorons julqu'à quel point le dialecte
Eolique, que parloient les Phtiotides, s'altéra dans ce mé-
lange, parce que nous ignorons quel étoit, avant leur arrivée,
Je dialecte ulité dans la Laconie. Nous pouvons feulement
fuppofer que ce dernier avoit des inflexions particulières, &
terminoit quelquefois les noms féminins comme les Attiques
ou les Ioniens terminoient les leurs. De là il luit, i.° que
les noms de la féconde Infcription doivent être terminés en
A , parce qu'elle le rapporte au temps où les Doriens etoient
maîtres de la ville d'Amyclae. 2.0 Qu'il ne faut pas être
furpris que la première préfente quelque différence dans la
terminaifen des noms, puifque ceux qui l'ont drefîee n'étoient
pas Doriens.
A l'égard de la différente manière dont les époques font
marquées dans les deux fragmens, je crois qu'elle ferviroit
piuflot à prouver mon fentiment qu'à le détruire; 5c quoi-
r; les Auteurs ne nous donnent prefque aucune lumière
les notes numérales ufitées dans les plus anciens temps,
il paroît cependant qu'on défigne d'abord les nombres par
des lettres initiales , auxquelles on fûbftitua dans la fuite les
lettres numérales. ""Les premiers n'étant, pour ainft dire,
que les abrégés des noms de nombre, on a dû s'en fervir
avant que de donner aux lettres de l'alphabet une valeur
dépendante, non feulement du rang quelles y tiement, mais
encore d'une convention arbitraire qui efî fênfible , dans fa
façon d'exprimer les unités , les dixaines , &c. Cette féconde
opération eft bien plus compliquée que la première, 6c n'a dû
s'introduire que lorlqu'on a reçû des Phéniciens les épifé-
moris, qiû paroiflent être venus plus tard en Grèce que la
m rn a. ,;a plufpart des autres lettres. Du temps d'Hérodien , la première
**" façon de compter fe trouvoit encore dans les loix de Solon
& fur d'anciennes colonnes. Elle fe perpétua chez les Athé-
niens ; mais comme elle avoit été jnfenliblement abandonnée
par
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DE LITTERATURE. 417
pai les autres villes de la Grèce, de ià vient que des Grammai- Scem.ieOnk.
riens , tels que Térentius Scaurus & Prifèien , n'en parlent £ /£{ '
que comme d'un mage particulier aux Athéniens: mais il eft Je fg.
cfoir que dans les conimencemens il a dû être commun à tous
les Grecs, & qu'on doit en trouver la preuve dans le premier
fragment. Le fécond prouve auûr que l'autre façon de compter
s'étoit introduite de bonne heure dans le Péloponnèfê.
Dans l'étal où le trouve à prélênt i'Infcription , elle ne
peut fournir aucune lumière pour la chronologie; 1/ parce
que les deux fragmens ne le Uiivent pas immédiatement; 2/,
parce que dans le fécond , il y a quelques époques que des acci-
dens arrivés au marbre ont fait difparoître. En général il eft ailé*
de fixer, à peu près, le temps où le catalogue des Prêtrefîes
commençoh. La troifième Prêtreflè, nommée dans le premier
fragment, étoit fille du roi Amyclas, qui régnoit environ
deux lîèdes avant la guerre de Troie; & comme on ne
(âuroit prouver que ce Prince ait fondé le temple d Apol-
lon , & qu'on voit , au contraire , que fâ fille avoit fuccédé
dans le fâcerdoce à deux Prêtreflès, qui avoient rempli cette
place pendant trente -trois ans, je crois que l'Inlcription peut
remonter jufqu'au règne de Lacédémon, père d'Amydas.
M. l'abbé Fourmont a prétendu qu'elle defcendoit jufqu'au
temps où les Romains fê rendirent maîtres de la Laconiej
événement qui n'eft que de l'an 146 avant l'ère vulgaire,
& qui ne peut fêrvir de borne au catalogue des Prêtreflès
d'Amycbe, dont les époques réunies ne donnent que huit
cens & tant d'années. Quoi qu'il en foit, je ne crains pas
d'affurer que les dernières lignes de l'Inlcription font d'un
temps bien antérieur au temps où les Romain* vinrent err
Laconie. Je renvoie ceux qui auraient envie de s'en convaincre
au recueil manuferit de M. l'abbé Fourmont; ils y trouveront
des Inscriptions qui font conftamment du iv.e fiècie avant
J. C, & dont les lettres font tout-à-fiit différentes de celles
que présentent les dernières lignes de I'Infcription dont il
s'agit; je n'en citerai qu'une qui vient d'être publiée dans le
XVI.e volume de nos Mémoires: elle étoit fur une efocce Jtg*/»/*
Tome XXIII. Ggg
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4i$ MEMOIRES
de bouclier déterré dans le temple d'Apollon Amycïéen, oà
il avoit été confâcré du temps d'Archidamus, roi de Lacé-
démone, qui vivoit vers l'an 380. Sur ce bouclier eft repré-
(êntee une maflùe, autour de laquelle on lit ces deux mots:
APXIAAMOS ArESIAAOT ; autour du bouclier on lit:
AAKEAAIMOON. Prefque toutes les lettres de cette lnfcrip-
tion fe trouvent dans les dernières lignes de celle que nous
examinons, mais elles diffèrent tellement entre elles lûr ces
deux monumens, qu'on peut avancer que l'un eft poftérieur
à l'autre au moins de deux ou trois fiècles.
Cette conlequence fê trouve confirmée par un autre mo
miment également publié dans le X V I.e volume de nos
Mémoires: il eft du temps d' Anaxidamus , roi de Lacédc-
mone, qui, conjointement avec Anaxandre, fût chargé de
la féconde guerre Mefféniaque, & la termina heureufèment
vers l'an 668 avant l'ère vulgaire; & ceft encore une efpcce
de bouclier, for lequel on voit un fêrpent debout élevant fà
tête entre deux renards qui font dans un fêns contraire. Sur
le bouclier on lit: ANA2IAAMOZ AET3IAAMO BATOS,
& fur la bafê qui foûtient le bouclier: ANA2IAAM02
AET2IAAMO TO ANA2ANAPO TO ETPIKPATEO BA~
T02. La forme des lettres qui accompagnent ces fymboles
finguliers a tant de rapports avec celles qu'on voit dans les
dernières lignes de l'Infcription, que je ne craindrois pas de
faire concourir les dermères époques de cette lrucription av ec
le temps de la féconde guerre de Mefîtnie, ou, tout au plus,
avec le commencement du fixicme fiècie avant l'ère vulgaire.
Je ne crois pas qu'on puilîê lui donner une moindre anti-
quité & la rapprocher du temps où l'Infcription d'Archida-
mus a été faite; la différence qu'on aperçoit enue ces deux
monumens eft fi frappante, ainfi que je l'ai dit, que deux:
fiècles d'intervalle fuftîroient à peine pour en occafionner une
(èmblable.
Ceft en fùrvant les progrès de l'Ecriture que jofê avancer
encore que l'Infcription de la première planche n'eft pas du
-, temps auquel elle fcmble fe rapporter; mais que le marbre
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DE LITTERATURE. 41?
fur lequel on l'avoit tracée ayant été- détruit , ou du moins
fort endommagé dans une de ces révolutions que la ville
d'Amycla.* a\ oit eflùyées , on en fit une copie , où l'on
s'écarta en certains endroits de l'original. Le monument
de Sigée nous offre un exemple bien frappant d'un pareil
ufige; mais il nous faut ici d'autres preuves, & la compa-
railon que l'on peut faire des deux parties de l'Inlcription
en fournit fùrabondamment.
On peut remarquer d'abord que dans la première les
génitifs des noms en OS font terminés en OT, 6c que dans
la féconde cette terminailôn ne commence à s'introduire qu'à
ia dix-neuvième ligne. 2.0 Que dans la première l'écriture .
n'éprouve aucun changement, que dans la deuxième au con-
traire, elle laifîè entrevoir des progrès fucceffifs, & conlêrvé
en partie les traits originaux qu'elle a reçus de différentes
mains. 3.0 Enfin que la première offre la lettre X, au lieu
que d;uis la féconde cette lettre eft toujours remplacée par ia
lettre K, ce qui marque une plus haute antiquité.
A ces preuves j'en ajoute deux autres; l'une concernant
l'omicron , qu'on confondoit dans ces temps reculés avec
l'oméga; & l'autre concernant l'upfilon.
Dans le lêcond fragment FO efl d'abord triangulaire, il
commence à s'arrondir vers le milieu, & fur la fin il paraît
indifféremment fous l'une & l'autre forme. Dans le premier
fragment FO eft toujours rond; il s'agit de (avoir fi dans les
temps les plus reculés il étoit figuré de cette manière. Or,
dans les plus anciennes Infcriptions que M. l'abbé Fourmont
a rapportées du Péloponnèfè, cette lettre confêrve conftam-
ment la forme triangulaire: J'en citerai deux, dont l'autorité
me parait d'autant plus décilive, qu'elles ont été toutes deux
trouvées dans les ruines d'Amyclae ou aux environs, & que
l'une efl antérieure au temps où il fèmble d'abord qu'il fàu-
droit rapporter le premier de nos fragmens, 6c l'autre lui eft
poftérieure. La première eft une Infcription qu'Euratas, roi
de Lacédémone, fit mettre fur le frontifpice du temple de
la deelfe Onga; dans le mot ArAI l'omicron eft figuré J*?*^
Ggg i\
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41* MEMOIRES
comme un triangle. La féconde Inicription eft du terrrp»
Html! de M. d'Echeftrate & de Soiis; les noms de ces deux Princes y
VAh. Foumunt. fafe avec omicrons qui confervent fa même forme.
Je crois pouvoir conclurre de-ià que cette lettre ne s'étoit
point encore arrondie dans l'intervalle de temps écoulé entre
Eurotas & Echeftrate; & par une confèquence néceflàire que
le premier fragment, tel que nous l'avons aujourd'hui, n'a
point été fait dans cet intervalle.
J'établis la même conlequence fûr la lettre upfflon, qui Ce
trouve fréquemment dans la première partie de l'Inlcription;
mais qui dans la féconde, après avoir été confondue avec
ÏO aux mots AMOKEÀ.... ligne première, SEKOAA ligne
Quatorze, nOÀTSft ligne dix-huit, ne commence à paraître
fous (x véritable forme qu'à la ligne dix-neuf. Ce changement
me paraît prouver évidemment que dans les premiers temps
fupfuon n'étoit pas diflingué de l'omicron , & ceft ce qu'on
ebiërve aufîi dans piufieUrs Infcriptions très-anciennes du recueil
de M. l'abbé Fourmont; je ne les rapporterai pas, & je dirai •
feulement qu'en les comparant avec le premier de nos frag-
mens, on ne pourra guère s'empêcher de reconnoître que ce
fragment n'eft qu'une copie d'un autre beaucoup plus ancien*
La relîèmblance qui fe trouve entre l'omicron & 1 upfdon
peut nous conduire inlènfiblement à l'origine de cette der-
nière lettre. On fait que l'ancien alphabet des Grecs, comme
celui des Phéniciens, Çt terminoit au tau, & que dans la
iùite on y ajouta l'upfilon, le phi, le pfi, &c. on a fûppofë
que de fimples particuliers avoient eu le crédit d'y introduire
fiicceffivement ces lettres; mais la diveriîté des fênuniens fur
ces prétendus inventeurs prouve afTez combien tout ce qu'on
difoit de leur découverte étoit incertain, & que c'eft l'ulâge
feul qui a pu enrichir l'alphabet Grec des caractères dont if
avoit befôin : il faut même obfërver que quelques-uns de ces
nouveaux caractères ne paroiflènt être que des modifications
d'autres lettres plus anciennes; par exemple, il eft à pré/ùmer
que la lettre cappa, comme le caph des Hébreux, fè pronon-
cent quelquefois avec alpiration, & quelquefois lâns a/piraiion>
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Mtm Tt*m- JTXm p. 4 -il ■ PL J-
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re^rùrij r<1 A^S^rT^d a^a te £A- A
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A^h^E^L 4 a/7 rr a T^v a^\/v/a^a/a'7
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ArOAA icreLAi^irrÀTfp ai EiA/Sirrov ^44^
AAo* voa Av\/C^n vDT A ^ 3*\ A A m
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V\V\33TV1 ^7^7 7'V.
A3Vr^H 7343r\3Ak ^VH3T\M33\^
1 Lotwgramrnjcé
4 d 6 ^ £ A
f £ ,ALlÇE
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DE LITTERATUR E. 4at!
6c que les copiftes, pour marquer cette différence, fê conten-
tèrent d écarter ies jambages du cappa 6c en formèrent un X.
L'on peut dire la même chofè par- rapport à l'upfilon : nous
avons vu que dans l'écriture , 6c peut-être auffi dans la façon
de le prononcer, il fut d'abord confondu avec l'omicron; mais
dans la fuite, en retranchant la ligne tranfverfile , qui en le
fermant fupérieurement le rendoit femblable à un triangle,
on en forma l'upfilon , tel qu'il efl: figure dans les dernières
lignes de la féconde Infcription, où il paraît fins queue, £c
parfaitement fêmblable à l'V confônne des Latins.
Je pourrais ajoûter ici plufieurs autres réflexions fur la
forme des anciennes lettres grecques; mais j'aime mieux les
fûpprimer que de fûivre l'exemple de quelques antiquaires,
qui, fur un petit nombre d'Infèriptions, ont avancé des opi-
nions ôc établi des règles que la découverte du moindre
monument détruit tous les jours. Et d'ailleurs, pour faire
fêrvir à la philologie l'Irucription que j'ai tâché d'expliquer,
il faudrait, fur l'original même, diflinguer ces traits déliés
qui caraclérifênt différentes mains, 6c fûivre ces changemens
fucceffifs que l'écriture doit éprouver dans une longue fuite
d'années. Nous fommes réduits à de fimples copies, où l'on
n'a pû faire pafièr ces nuances délicates, 6c il ne nous refle
que le regret de penlèr que ces monumens reipeclables , 6c
tant d'autres peut-être plus précieux encore, font enièvelis
dans un pays où règne la plus profonde ignorance, au milieu
des objets les plus capables de la diffiper.
Fin du Tome vingt- troificme.
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